‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 2 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un grand jeune homme, ayant de belles couleurs, mais qui paraissaient être celles de la consomption, était derrière le comptoir, occupé à préparer des médicamens; et une espèce de courtaud de boutique de douze à treize ans était auprès de lui , un panier à Ja main, prêt à porter des fioles de potion ou de lotion, et les boîtes de pilules, dès qu'elles sera ent prêtes. Le jeune homme, derrière le comptoir, nommé Brookes , n'avait plus que dix-huit mois d'apprentissage à terminer, et ses parens avaient dessein de l'établir, à cette époque, pour son propre compte. C'était ce qui avait déterminé M. Cophagus à me prendre pour apprenti , afin que je pusse apprendre la manipulation des drogues, et le remplacer quand il

serait parti. M. Brookes était un jeune homme fort doux, fort aimable, et plein de bonté pour moi et pour le jeune porteur de médicamens , à qui M. Cophagus ne donnait que la nourriture et le vêtement. Le portier dit à M. Brookes qui j'étais, et se retira.

— Croyez-vous que vous aimerez la profession d'apothicaire? me demanda M. Brookes avec un sourire plein de bienveillance.

— Sans doute, rcpondis-je; pourquoi non ?

— Attendez un instant, dit le jeune homme au panier en me regardant d'un air malin ; vous n'en êtes pas encore aux rudimens, comme dit M. Cophagus.

— Taisez-vous, Timothée, dit M. Brookes; il est clair que les rudimens ne sont pas de votre goût. Maintenant partez bien vite, et portez ces médicamens à leurs adresses. — • Spring Street, n° i'i; Cleaver Street , n° i(>j et John Street, n°55; m'entendez-vous?

— Sûrement je vous entends; d'ailleurs je sais lire, non seulement les adresses, mais même le latin de vos ordonnances : Swinnat / itlulam ora sonni (1). Oh ! j'ai dessein de m'établir un de ces jours.

— Et moi j'ai dessein de vous tirer les oreil-

(1) Sumat pilu/am hord sorimi.

les un de ces jours, si vous continuez à être si long- temps à faire vos commissions, et que vous vous arrêtiez toujours devant les boutiques des marchands d'estampes.

— C'est là que j'ai appris tout ce que je sais, dit Timolhée en partant; et tournant la tête de mon côté, il me fit un clin d'œil en riant.

Comme Timothée sortait, M. Cophagus entra.

— Ah! Japhet., je vois... Eh bien!... rien à faire?... Hum !... monsieur Brookes... de l'ouvrage... les mdimens, et ainsi de suite.

A ces mots, M. Cophagus dirigea le bout de sa canne du côté du grand mortier, et passa dans l'arrière-bou tique.

M. Brookes comprit mieux que moi le jargon de son maître 11 essuya le mortier ; y jeta quelques drogues, me montra comment manier le pilon, et me mit en besogne. Au bout d'une demi-heure, je découvris pourquoi Timothée n'avait pas de goût pour ce que M. Cophagus appelait les rudimens de la profession. La sueur coulait par tous les pores de ma peau, et je pouvais à peine lever le bras. Cependant je redoublai d'ardeur quand M. Cophagus rentra dans la boutique. — Bien, dit-il, hum !... Avec le temps docteur en médecine, et ainsi

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de suite. Je trouvai fort raboteuse la route conduisant à ce grade. — A propos , continual-il, Japliet... nom de baptême... et le surnom ! hum?

— M. Cophagus désire savoir quel est votre nom de famille, me dit M. Brookes, me servant d'interprète.

J'ai oublié d'informer qu'à l'hospice des Enfans - Trouvé, l'usage est de donner à chaque enfant un nom et un surnom, quand les siens ne sont pas connus. Attendu la circonstance extraordinaire du billet de banque trouvé avec moi dans le panier, on m'avait donné le nom du personnage célèbre dont ces billets portaient la signature.

— Mon surnom est Newland, monsieur, répondis-je.

— Newland! excellent nom, hum!... Chacun l'aime, chacun voudrait l'avoir en poche... et ainsi de suite. Et M. Cophagus sortit une seconde fois.

Je repris mon travail, et bientôt Timothée revint avec son panier vide. Il se mit à rire en me voyant à l'ouvrage. — Eh bien! hum , aimez -vous les rudimens, et ainsi de suite? me demanda t-il en contrefaisant M. Cophagus.

— Pas beaucoup , répondis-je en m'essuyant le front.

— C'était ma besogne avant votre arrivée, reprit-il; depuis un an que je suis ici, M. Cophagus m'a toujours tenu aux rudimens, et je crois bien que j'y retournerai.

M. Crookes, voyant que j'étais fatigué, me dit de me reposer. J'obéis volontiers à cet ordre, et je m'assis dans un coin de la boutique.

— Eh bien ! dit Timothée en mettant son panier sous le comptoir, je suppose que je n'ai plus rien à faire liante brandiam ( antè prandutm ) ?

— Non, Tim, répondit M. Brookes, mais vous aurez encore à sortiras? prandium.

M. Cophagus étant rentré, et le dîner étant prêt, il passa dans l'arrière - boutique avec M. Brookes et me laissa derrière le comptoir avec Timothée pour répondre aux pratiques qui pourraient arriver. Jesa.sirai cette occasion pour faire faire à mes lecteurs une connaissance plus intime avec Timothée, qui doit jouer un rôle remarquable dans la suite de mes aventures. Il était petit, mais très-fort pour son âge. Il avait la figure ovale, le teint fort brun, des yeux gris qui brillaient sous les longs cils qui les bordaient, et des sourcils qui se touchaient presque. Il était marqué de petite-vérole, mais sans en être défiguré. Sa physiono-

mie avait toujours un air de gaîlé, et l'expression en était si heureuse et si prévenante, qu'il ne fallait passer avec lui que quelques minutes pour l'aimer. Nous fûmes sur-le-champ sur le pied de l'intimité.

— D'où venez - vous, Japhet ? me demanda-t-il.

— De l'hospice des Enfans-Trouvés.

— En ce cas, vous n'avez ni parens, ni amis.

— Si j'en ai, je ne sais où les trouver, répondis-je d'un ton grave.

— Bah, bah ! ne prenez pas cela si à cœur. Je n'en ai pas plus que vous. J'ai été élevé dans la maison de Chirité, aux dépens de la paroisse. Quelqu'un me trouva un matin à sa porte , et m'envoya sur-le-champ aux administrateurs des pauvres. J'avais alors environ un an On m'appelle un enfant trouvé. Que m'importe ce qu'on m'appelle, pourvu que l'on ne m'appelle pas trop tard pour dîner, car mon père et ma mère, quels qu'ils puissent être, en me plantant là, n'ont pas emporté mon appétit.... Je ne sais combien de temps M. Cophagus a dessein de remuer son couteau et sa fourchette ; quant à M. Brookes, il ne mange pas dans toute la journée ce qui suffirait à peine pour le déjeûner d'un chat... Et quel est votre surnom , Japhet ?

— Newland.

— Newland ! Eh bien je vous apprendrai le mien en échange... Timothée Oldmixon , à votre service. On m'a baptisé d'après la pompe qui était dans la cour de la maison de Charité, sur laquelle étaient gravés les mots : « Timothée Oldmixon fecit » , et les administrateurs pensèrent qu'autant valait me donner ce nom qu'un autre.

— A présent, Timothée, je voudrais bien savoir quelle sorte d'homme est notre maître ?

— . Il est précisément ce que vous l'avez vu. Il ne change jamais; presque jamais il n'est de mauvaise humeur, et quand, par hasard, cela lui arrive, il e^t aussi étrange que de coutume, il m'a bien des fois menacé de me battre, mais il ne m'a pas encore donné un seul coup, quoique M. Brookes lui ait fait une couple de fois des plaintes contre moi

— Cependant M Brookes a l'air bon et humain.

— Et il l'est véritablement ; mais je dois avouer que je porte quelquefois mes escapades un peu trop loin. Comme le dit M. Brookes, un malade peut mourir, faute de recevoir à temps ses médicamens. Mais quand, chemin faisant, je trouve l'occasion déjouer à la fossette, comment y résister ? Quand M. Brookes s'aperçoit

TROIS. 1ÎDIT. I. 2

«[lie j'ai été trop long-temps absent, il me tire les oreilles; mais, qu'est-ce que cela ? M. Cophagus dit : — Mauvais sujet .. bonne canne... hum. . . suffit. .. à la première fois. . . et ainsi de suite Et ces mots, continua Timolhée en riant, sont toujours la fin du chapitre.

M. Cophagus, ayant fini de dîner, rentra dans la boutique avec M. Brookes. Il me regarda en disant : — Jeunes gens.... toujours bon appétit. .. aiment un bon dîner. .. rosbif... pouding... et ainsi de suite. Il me montra l'arrière-boutique avec sa canne, et pour cette fois je le compris aussi bien que Timothée. Nous entrâmes avec lui dans cette seconde pièce , et nous y trouvâmes la femme de charge qui se mit à table avec nous et qui nous servit. C'était une petite vieille femme, toujours de mauvaise humeur, mais d'une fidélité à toute épreuve; c'est tout ce que je puis dire en sa faveur. Timothée n'était pas dans ses bonnes gr ces , parce qu'il avait un grand appétit; et comme elle reconnut bientôt que j'avais le même défaut , le thermomètre de ses bonnes grâces tomba aussi pour moi. Elle avait une fois proposé à son maître de mettre Timothée à portion congrue; mais le digne apothicaire le lui avait défendu, en ajoutant: — Enfans doivent manger., la croissance . , et ainsi de suite.

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Au total, nous éiious bien nourris et bien traités sous tous les rapports, et je me trouvais heureux et content. M. Brookes m'apprit le latin de pharmacie, qui ressemble beaucoup à ce qu'on appelle le latin de cuisine , et la manière de faire des étiquettes, de les attacher, et même de préparer une médecine sous son inspection, suivant l'ordonnance du docteur. En peu de temps je devins expert dans toutes ces sciences, et les rudimens redevinrent le partage de Timolhée, comme il l'avait prédit. M. Cophagus fournissait libéralement à mon habillement, mais jamais il ne me donnait d'argent, et nous regrettions souvent, Timolhée et moi, de ne pas même avoir un farthing à notre disposition.

Avant que j'eusse passé six mois dans la boutique, M. Brookes pouvait soi tir quand l'occasion l'exigeait, car je savais le prix de toutes les drogues simples; quant aux médicamens composés, il tenait à peser lui-même les drogues qui devaient y entrer , et me les faisait ensuite préparer sous ses yeux. Un jour que M. Brookes était sorti , Timothée qui était assis sur le comp'oir, remuant ses jambes en l'air, me dit : — Japhet, je me suis mis l'esprit à la torture pour trouver le moyen de nous procurer quelque argent, et je crois y avoir réussi. Faites-vous docteur, nous ne reverrons plus

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ceux qui viendront en l'absence de M. Brookes, et nous leur fournirons tout ce qu'ils demanderont.

Cette idée me sourit, et à peine m'avait-il fait cette proposition, qu'une vieille femme entra dans la boutique, et s'adressant à Timothée, lui dit de lui donner quelque chose pour son petit-fils qui avait un grand mal de gorge.

— Je ne prépare pas les médicamens, répondit Timothée, adressez-vous à M. Newland , qui est assis derrière le comptoir ; il sait ce qu'il faut pour toutes les maladies.

— Que Dieu le bénisse!... à son âge!... Quoi!., êtes-vous un docteur, monsieur?

— Je me flatte de l'être, répondis -je. Que vous faut-il ? une potion , une embrocation?

— Je n'entends rien à ces grands mots. Donnez-moi quelque drogue de docteur.

— Fort bien , bonne femme ; je vois ce qu'il vous faut, répondis-je en prenant un air important. Timothée, rincez bien cette fiole.

— Oui, monsieur, dit Timothée avec un ton de respect.

Je pris, une mesure, et y ayant versé quelques gouttes d'une liqueur bleue et d'une autre liqueur rouge que j'avais vu M. Brookes employer souvent, j'y ajoutai de l'eau quantum suflicit , je versai le tout dans la fiole, et j'y

collai une étiquette sur laquelle j'avais écrit les mots haustus statim sumendus.

— Faut-il faire boire cela au pauvre enfant ou l'en frotter, monsieur?

— J'ai écrit sur l'étiquette ce qu'il faut faire... Mais vous ne savez probablement pas le latin?

— Le latin! moi! Non sans doute... Et vous savez le latin ! Comme vous êtes savant pour votre âge !

— Sans cela je ne serais par docteur. En y réfléchissant une seconde fois, je pensai qu'il serait plus sûr et plus prudent de faire de mon remède une embrocation qu'une potion, et je lui traduisis les trois mots latins ainsi qu'il suit : haustus , frottez -en,., statim, la gorge... sumendus,, avec la paume de la main.

— Et ces trois mots veulent dire tout cela ! . . . Combien vous dois-je, monsieur?

— Une embrocation est un remède fort cher, ma bonne femme. Ce devrait être dix-huit pences ; mais comme je vois que vous n'êtes pas riche, je ne vous en prendrai que neuf.

— Je vous remercie beaucoup, répondit-elle ; et mettant l'argent sur le comptoir, elle sortit de la boutique.

— Bravo! s'écria Timothée. .. Nous sommes de moitié, Japhet, n'est-ce pas?

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— Sans doute; mais, avant tout, il faut être honnêtes et ne pas faire tort à notre maître. Vous savez que la fiole se vend un penny; quelques gouttes de ces deux liqueurs rouge et bleue ne peuvent en valoir davantage ; par conséquent, si nous remettons deux pences à ]\i. Cophhgus, il a tout ce qui lui est dû, et les sept pences de surplus nous appartiennent comme profils du métier.

— Excellent! mais comment ferons-nous pour lui tenir compte de deux pences?

— Nous dirons que nous avons vendu deux fioles vides au lieu d'une. Vous savez qu'on ne les compte jamais.

i — Rien de mieux... A présent, partageons.

Mais avant de procéder au partage, il fallut que Timothée sortît pour aller changer la pièce de six pences. Alors, nous eûmes chacun trois pences et demi, et, pour la première fois de notre vie, nous pûmes dire que nous avions en poche de l'argent, ou du moins du cuivre.

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