‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 33 sur 42 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Cette courte conversation eut lieu le lendemain des funérailles du major; et m'étant mis en grand deuil, je me rendis chez lord Windermear. Il avait aussi pris le deuil. Je lui remis la bague, et j'eus ensuite avec lui une longue conversation, dans laquelle je lui donnai tous les détails de la mort du major. Je lui montrai son testament, et je l'informai de la valeur des biens qu'il m'avait laissés.

— Excusez-moi, monsieur Newland, me ditil quand je me levai pour prendre congé de lui , mais je voudrais savoir ce que vous comptez faire à présent. J'avoue que je prends à vous beaucoup d'intérêt, et j'aurais voulu que vous vinssiez me voir plus souvent. N'avez- vous donc pas dessein de prendre une profession ?

— Mon seul dessein, milord , est de continuer à chercher mon père; et en ménageant

les ressources inattendues que je viens d'obtenir, j'espère plus que jamais que je pourrai réussir à le trouver.

— Vous passez dans le monde pour posséder une fortune considérable.

— Ce n'est pas ma faute, milord; c'est par suite d'une méprise du major Carbonnell , que le monde s'est trompé; et je n'y ai participé qu'en ce que je n'ai jamais démenti cette supposition.

— Sans doute dans le dessein d'en profiter pour faire un bon mariage?

— Point du tout, milord; les autres peuvent se tromper, mais je ne tromperai personne.

— Mais vous ne détromperez pas le monde?

— Non , ce n'est pas mon dessein ; mais quand je voudrais le détromper, je n'y réussirais pas. Personne ne croirait qu'il soit possible que j'ai vécu si long-temps dans l'intimité du major, sans avoir beaucoup d'argent à ma disposition. On pourrait croire que je l'ai dissipé, mais non que je n'en ai jamais eu.

— Il y a de la connaissance du monde dans cette remarque... Mais je vous interromps; continuez.

— Je voulais ajouter, milord... et comme vous connaissez toute mon histoire, vous pouvez juger jusqu'à quel point j'ai droit de parler

ainsi... que jusqu'à présent, j'ai marché sur une ligne qui tient le milieu entre ce qui est honnête et ce qui ne Test pas Si le monde se trompe à mon égard, vous pouvez me dire que dans la stricte honnêteté je dois le détromper. Je penserais comme vous, milord, si je ne me trouvais pas dans une situation particulière. Mais jamais je ne tromperai volontairement personne; par conséquent, je ne chercherai jamais à profiter de la fortune qu'on me suppose pour engager une femme riche à m'épouser. Si je l'aimais, je lui dirais franchement que je ne possède rien; et si elle m'accordait son affection, ce serait en toute connaissance de cause. Une femme ne peut avoir de confiance dans un homme qui l'a trompée en l'épousant.

— Votre secret sera toujours en sûreté avec moi, monsieur Newland; vous avez le droit de l'exiger. Les sentimens que vous venez d'exprimer ne sont peut-être pas basés sur les règles les plus strictes de la morale; mais il y a bien des gens qui y affichent de plus hautes prétentions, et qui y conforment beaucoup moins leur conduite.

— Mon seul motif, milord, pour laisser le monde dans l'erreur sur mon compte, c'est que je n'ai pas d'autre moyen pour me faire ad-

mettre dans cette classe de la société où je me figure que je dois trouver mon père. — Mais à propos, milord, avez-vous jamais rencontré la dame aux boucles d'oreilles?

— En vérité, monsieur Newland, dit Sa Seigneurie en souriant, vous êtes un homme fort étrange! Ce n'est pas assez pour vous de chercher vos parens, vous voulez encore découvrir ceux des autres. Ce n'est pas que je blâme votre conduite à ce dernier égard ; mais je vois avec peine qu'en courant après des ombres, vous oubliez la substance. Souvenez-vous qu'en courant après le bonheur, on arrive souvent au désappointement.

• — J'en conviens, milord, mais c'est un genre de chasse qui a son plaisir.

— Eh bien, puissiez-vous y réussir! Ce qui me reste à vous recommander, monsieur Newland , c'est de ne jamais avoir ce faux orgueil qui vous empêcherait de vous adresser à moi si je puis jamais vous être utile. Promet' ez-moi qu'en cas de revers imprévus ou de besoin quelconque, vous aurez recours à moi.

— Je vous avouerai franchement, milord, que j'aimerais mieux vous avoir obligation qu'à qiii que ce soit au monde , et j'espère que vous apprécierez mes sentimens à cet égard. J'ai pris la liberté de verser chez voire banquier les

mille livres que vous avez eu la bonlé de me prêter; mais je vous promets que, si jamais j'ai besoin de quelque assistance, je vous demanderai îa permission de devenir une seconde fois votre débiteur.

Sa Seigneurie me tendit la main, et je me retirai.

A mon retour, je trouvai chez moi Emmanuel; il avait suivi Timothée sur-le-champ, car il supposait que je voulais encore emprunter de l'argent, et il n'était que trop disposé à m'en prêter. Il parut au comble de la surprise quand je lui dis que je désirais lui rendre la somme que j'avais empruntée de lui peu de temps auparavant.

— Voilà qui est fort étrange! dit-il; j'ai prêté de l'argent plus de mille fois, mais c'est la première qu'on m'offre de me le rendre avant l'échéance. .. Eh bien, mon cher monsieur, je suis prêt à le recevoir.

— Mais combien me demanderez-vous, monsieur Emmanuel , pour m'a voir prêté mille livres pendant dix jours?

— Combien?.... Je ne vous ai pas prêté à intérêt, vous devez vous en souvenir. Je ne vous

demande que le montant de votre billet

quinze cents livres.

— Quoi ! cinq cents livres pour dix jours !

Non , non , monsieur Emmanuel , c'est trop cher. Je vous paierai, si vous y consentez, onze cents livres , et je crois que cette offre est fort honnête.

— Je n'ai pas besoin de mon argent, mon cher monsieur. Je vous ai prêté mille livres à condition que vous m'en paieriez quinze cents quand vous entreriez en jouissance de votre fortune, ce qui doit arriver dans onze mois et demi. Vous m'envoyez chercher, et vous me dites que vous désirez me rembourser. A la bonne heure, jamais je ne refuse de recevoir de l'argent. Je recevrai ce que vous me devez, si cela vous oblige; mais je n'accepterai pas un shilling de moins que le montant de votre billet.

— Fort bien, monsieur Emmanuel, faites ce qu'il vous plaira. Je vous offre, en présence de mon domestique, de vous rendre votre argent, et d'y ajouter cent livres pour me l'avoir prêté pendant dix jours. Refusez cette offre si vous le voulez, mais je vous conseille fortement de l'accepter.

— Réellement, mon cher monsieur, se serait agir en enfant. Je ne recevrai pas votre argent à ces conditions.... Je ne suis pas pressé, monsieur; j'attendrai l'échéance, et alors je recevrai mes quinze cents livres... Je vous souhaite

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le bonjour, monsieur Newland; quand vous aurez besoin d'argent, je suis à votre service. El à ces mots, le juif se retira, une main derrière son dos, suivant sa coutume.

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