‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 32 sur 42 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Je me hâtai de retourner près du major, et , à l'aide de Timothée, j'examinai sa blessure. La balle l'avait frappé à la hanche, et elle paraissait avoir pénétré dans la direction des intestins. Il n'y avait que peu d'effusion de sang, ce qui ne m'alarma que davantage.

— Pourrez-vous supporter le transport en voiture, major?

— Je n'en sais rien; mais il faut l'essayer, et le plus tôt sera le mieux, me répondit-if d'une voix faible.

Timothée fit avancer la voiture et m'aida à l'y placer. Je saluai M. Osborn , effort de politesse dont je me serais certainement dispensé si le major lui-même ne m'y eût engagé. Nous partîmes, et le major supporta le transport sans faire une seule plainte; mais il perdit connaissance quand nous le descendîmes de voiture

pour ie transporter dans sa chambre. Dès que nous l'eûmes mis au lit, j'envoyai Timothée chercher un chirurgien, qui arriva au bout de quelques minutes. 11 sonda la blessure, secoua la tête, et me fit signe de le suivre dans la chambre voisine. — La blessure est mortelle, me dit-il; la balle a coupé les intestins, et il n'y a aucun espoir. Mon cœur fut percé d'une angoisse que je n'avais jamais éprouvée. C'était le coup le plus cruel dont j'eusse encore été frappé. Pour un jeune homme isolé dans le monde, comme je l'étais, la perte d'un ami était irréparable. Il me restait Timolhée et Fléla ; mais l'un n'avait reçu aucune éducation, l'autre était un enfant, et je sentais qu ils ne me suffisaient pas.

Cependant, le chirurgien était retourné près du major et avait pansé sa blessure. Carbonnell , qui avait repris connaissance, le pria de lui dire franchement ce qu'il pensait de sa blessure.

— Elle est dangereuse, répondit le chirurgien ; mais il faut espérer.

Je vous entends... la guérison est impossible... je sens que vous avez raison. Combien de temps croyez-vous que je puisse encore vivre?

— Si la blessure ne tourne pas bien, environ

quarante-huit heures, monsieur; mais nous devons espérer un événement plus heureux.

— Dans les cas désespérés, les médecins et chirurgiens sent comme les hommes de loi ; on ne peut en obtenir une réponse claire et nette. Où ëtes-vous, Newland?

— Me voici , Carbonnell , répondis-je en lui serrant la main, pendant que le chirurgien sortait pour aller voir un malade en disant qu'il ne tarderait pas à revenir.

— Mon cher ami, je sais que mon cas est sans ressource, et vous le savez aussi bien que moi. Ne croyez pas que je regrette beaucoup de quitter ce misérable monde, non; mais je suis fàclié, très-fàché de me séparer de vous. Le docteur dit que je vivrai encore quarante-huit heures; je ne crois pas que je vive quarante-huit minutes. Je sens que mes forces diminuent à chaque instant. Mon cher ami, je vous ai nommé mon héritier et mon exécuteur testamentaire. Ce que je vous laisse est peu de chose; mais cela pourra vous suffire jusqu'à votre majorité. Je n'ai pas eu autant de bonheur ce matin que la nuit, dernière. Veillez à ce que je sois enterré décemment, Newland.

— Mais, mon cher Carbonnell , ne voudriezvous pas voir quelqu'un, un ecclésiastique?

— Non, Japhet, non... Ce n'est ni par manque de respect pour cette profession, ni par

incrédulité; mais il est trop tard, je serais mort avant 'qu'il arrivât... J'ai eu des momens de remords , Japhet; mais à quoi cela me servirat-il ? N'est-il pas juste que je récolte ce que j'ai semé? Cependant j'ai confiance en la merci du ciel. Dieu seul connaît le fond de nos cœurs , et j'ose espérer qu'il me jugera avec moins de rigueur que ceux qui... Je ne puis plus parler, Japhet... Donnez-moi à boire... Dieu vous protège, mon cher ami !

Je lui pffris'un peu de vin; il y mouilla ses lèvres, retomba sur son oreiller, et ne parla plus. Je tenais une de ses mains dans les miennes; elle était couverte d'une sueur froide, et je sentais son pouls s'affaiblir à chaque instant. Au bout d'un quart d'heure, ses yeux devinrent fixes; et quelques minutes après, il avait cessé d'exister. Le chirurgien, qui arriva bientôt , apprenant qu'il était mort , me dit : — C'est un bonheur pour lui. La balle , dans son passage, a divisé une artère, il en est résulté une hémorrhagie intérieure qui lui a procuré une mort prompte et douce : sans cette circonstance, il y aurait eu une inflammation dans les viscères, et il aurait souffert des douleurs inouïes pendant quelques jours.

Je payai le docteur, et il se retira, après avoir'fermé les yeux du pauvre major.

La mort de Carbon nell me causa des regrets

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très-sincères. Peut-être faut-il les attribuer en partie à la longue habitude que je m'étais faite de vivre avec lui; mais ils avaient pour principale cause la certitude que j'avais acquise qu'il possédait des qualités qui rachetaient ses défauts, et que le monde l'avait pour ainsi dire forcé à devenir ce qu'il était. J'étais en outre convaincu qu'il m'était attaché, et, dans ma situation, que pouvais-je avoir de plus précieux qu'un ami? Je lui fis faire des funérailles conformes au rang qu'il avait occupé dans le monde, mais sans ostentation. Je payai toutes ses dettes légitimes, qui ne s'élevaient pas à deux cents livres, et dont ses créanciers ne s'attendaient pas à être jamais payés. Quant à ses dettes de jeu, je n'en entendis jamais parler. Je lus son testament, et je vis qu'il m'avait réellement nommé son seul et unique héritier, et son exécuteur testamentaire. Ses biens consistaient en sa maison dans St.- Jame's Street, qui valait au moins quatre mille livres; le mobilier qui la garnissait aurait pu s'estimer quatre cents avec les bijoux et autres effets à son usage personnel , et, comme je l'ai déjà dit, il se trouvait dans son portefeuille trois mille cinq cents livres en billets de banque. En un mot, déduction faite des frais funéraires , et des dettes que j'avais payées, je me trouvai en

])ossession dune fortune d'environ huit mille livres, fortune qu'on n'aurait jamais supposée au major, car on le regardait en général comme un homme ayant moins que rien, et vivant aux dépens des autres.

— Eh bien, me dit Timothée, il y a quelquefois de bonnes chances dans la vie. Si le major ne vous avait pas fait emprunter de l'argent , il n'aurait pas gagné une pareille somme; s'il avait vécu, il l'aurait dissipée; et il est mort dans l'instant le plus propice pour vous faire son héritier.

— Ne nous occupons pas de telles considérations, Timothée. Allez sur-le-champ chez Emmanuel, et dites-lui que je désire lui parler; car je veux lui rembourser la somme qu'il m'a prêtée. Pendant ce temps j'irai verser chez le banquier de lord Windermear les mille livres qu'il m'a prêtées, et je porterai ensuite à Sa Seigneurie la bague de diamans que lui a léguée le pauvre major comme marque de souvenir.

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