CHAPITRE XXXVÎII
Dès le lendemain matin, Timothée me trouva un domestique. Ayant quitté sa livrée, il arriva dans la soirée, et me fit dire que quelqu'un demandait à me parler. Il avait de gros souliers, des bas de laine, des culottes de cuir, et une blouse bleue. Son visage et ses mains étaient d'une couleur olivâtre, et quand il entra, Harcourt, qui était à table avec moi, ne le reconnut nullement. Harcourt savait tous mes secrets, mais je ne lui avais pas encore parlé du projet de Timothée, parce que je désirais m'assurer s'il était complètement déguisé. Je lui avais seulement dit que j'avais accordé à Timothée un congé de quelques jours.
— ! Ne dois-je pas me retirer pour quelques instants? me demanda-t-il en regardant Timothée.
— A quoi bon, mon cher Harcourt? Il n'y a ici que vous, Timothée et moi.
— Timothée!... excellent!... Sur mon honneur, je ne l'aurais jamais reconnu... Mais pourquoi ce déguisement?
— Il va courir les aventures.
— Et si vous le trouvez bon, monsieur, je ne perdrai pas de temps. Il fait déjà nuit, et j'ai découvert où loge l'Égyptien.
— Puissiez- vous réussir, Timothée! mais soyez prudent. Je crois que vous feriez mieux de m'écrire, au lieu de venir ici.
— J'avais la même idée... A présent, je vous souhaite le bonsoir.
Quand Timothée fut parti, j'expliquai toute l'affaire à Harcourt.
— Savez- vous que votre vie est fort étrange , Newland? me dit-il. On complote contre vous, vous complotez contre les autres; ce n'est que mines et contre-mines. J'ai dans l'idée que vous finirez par vous trouver un jour quelque personnage important ; sans cela , pourquoi vous donnerait-on tant d'embarras?
— L'embarras qu'on me donne à présent, Harcourt , n'est que relativement à Fléla ; et
en adoptant votre raisonnement , elle doit certainement devenir un jour une personne d'importance.
— Cela est possible... Je voudrais voir cette jeune fille, Newland.
— Je vous conduirai bien volontiers dans sa pension, mais pas à présent. Je suis trop occupé ici de ses affaires et des miennes.
Deux jours après le départ de Timothée, je reçus une lettre de lui par la petite poste. Il avait fait connaissance avec l'Égyptien, mais il n'en avait obtenu aucune information, n'ayant pas encore osé se hasarder à lui faire des questions. Il me disait que son nouveau compagnon aimait assez à boire, et qu'il espérait que, s'il pouvait réussir à l'enivrer, il aurait, dans quelques jours, des nouvelles importantes à m'apprendrc. Tout mon temps se passait dans une agitation continuelle. J'allai voir M. Masterlon; je lui appris l'affaire de l'espion et l'entreprise de Timothée, et il me recommanda de lui communiquer sur-le-champ tout ce que je pourrais apprendre. Il n'avait pas encore de réponse de son agent à Dublin.
Huit jours se passèrent avant que je reçusse une seconde lettre de Timothée ; et quand elle arriva, je commençais à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé. Cette lettre conte-
320 JAPIIET
nait des nouvelles importantes. Il était sur le pied de l'intimité la plus parfaite avec l'Égyptien , qui lui avait proposé de l'aider à enlever une jeune fille qui était en pension àBrentford. Ils avaient tenu conseil sur les moyens à employer pour y réussir. Timothée avait proposé de forger une lettre qui la manderait à Londres, et qu'il lui porterait en prenant une livrée. L'Égyptien avait aussi d'autres plans; l'un était de faire connaissance avec les domestiques de la pension, et d'en gagner un ; l'autre , d'appeler à leur aide quelque Egyptienne diseuse de bonne fortune. Rien n'était encore décidé, mais l'enlèvement devait avoir lieu, quand même il faudrait recourir à la force; et, dans tous les cas, Timothée devait lui prêter son aide. Quand j'eus lu cette lettre, je me félicitai plus que jamais d'avoir mis cet homme sur une fausse piste, et je sus un nouveau gré à Timothée d'avoir conçu l'idée de son entreprise. 11 ajoutait qu'il avait fait bien boire l'Egyptien la soirée précédente, et qu'il avait appris de lui qu'il était employé par un homme aussi riche que généreux, aux volontés duquel il ne serait pas prudent de résister, attendu qu'il est trèspuissant. L'Égyptien, avait même été jusqu'à demander à Timothée s'il avait jamais entendu parler de Melchior dans sa tribu. Timothée lui
répondit affirmativement, et ajouta qu'il lavait vu ainsi que sa femme Nattée, lors du rassemblement général de la tribu. Il croyait que cet homme était sur le point de lui faire une confidence entière; mais tout à coup l'Égyptien devint plus réservé, et ne répondit à ses questions que par des réponses évasives. Timothée lui ayant demandé où ils devaient conduire la jeune fille, quand elle serait entre leurs mains, il s'était borné à lui répondre qu'il faudrait qu'elle passât la mer. Tel était le contenu de cette lettre, et j'en attendais une autre avec grande impatience.
Deux jours après, je déjeûnai à l'hôtel de Long avec un de mes amis. Comme j'en sortais, mes yeux tombèrent par hasard sur quelques malles qui étaient dans le vestibule. Je tressaillis en yj lisant cette adresse : « A de Benyon, écuyer, à laisser à l'hôtel de F..., à Dublin. » Je demandai à mon garçon , si M. de Benyon avait quitté l'hôtel. Il me répondit qu'il en était parti au point du jour dans sa voiture, et qu'ayant plus de bagage qu'il n'en pouvait emporter, il avait laissé ces malles pour qu'on les lui envoyât.
Pendant qu'il parlait ainsi \ j'avais eu le temps de prendre un air de sang-froid. Je tirai de ma poche mon porte-feuille, je copiai l'adresse
322 JVI'HET
inscrite sur les malles, et je dis que j'étais fâché de ne pas avoir vu M. de Benyon , et que je lui écrirais.
Je quittai mon ami à la hâte, en prétextant une affaire, et je descendis rapidement Bond- Street pour retourner chez moi. Je m'étais complètement persuadé, le lecteur sait d'après quels légers motifs, que ce M. de Benyon était mon père ou du moins qu'il pouvait me dire qui m'avait donné le jour... M. Masterton n'avait-il pas dit que nous avions trouvé un fil?.. N'avait-il pas écrit à son agent en Irlande ?. . . L'affaire semblait à mon imagination exaltée aussi claire que le jour; et avant que j'arrivasse chez moi , ma détermiuation était prise. Je me hâtai de remplir un porte-manteau de ce qui m était indispensable; je pris tout mon argent comptant, qui consistait en une soixantaine de livres, et j'envoyai mon nouveau domestique me retenir une place dans la diligence de Holyhead. Heureusement il s'en trouvait encore, et l'on partait à six heures. Il en. était alors quatre. J'attendis Harcourt jusqu'à cinq heures et demie, mais il ne revint pas. Je lui écrivis alors un billet fort court pour lui faire part de ce qui venait de m'arriver et de la détermination que j'avais prise; j'ajoutais :
« L'Irlande doit être à l'avenir le théâtre de » mes aventures, mon cher Harcourt. Infor- » mez M. Masterton du parti que j'ai pris ; je » suis sûr qu'il l'approuvera. Ouvrez les lettres » de Timolhée et informez-moi de ce qu'elles » contiendront. Je vous écrirai des que je serai » à Dublin. Je vous laisse le soin d'agir pour >.) moi , et de me représenter en tout jusqu'à mon » retour, et suis tout à vous.
» Newland. »
Je laissai cette lettre à mon domestique, je pris un fiacre pour me rendre au bureau de la diligence, etcinq minutes après, j'étais en route pour Holyhead, me félicitant de ma promptitude et de ma décision, et ne m'imaginant guère à quoi devait me conduire le parti que je venais de prendre.
Ce fut par une nuit très-obscure de novembre que je fis cette expédition. J'avais trois compagnons de voyage dans la diligence, et nous fîmes plusieurs milles sans qu'aucun de nous prononçât un seul mot. Enveloppé de mon manteau, je me livrais à mes rêveries ordinaires, et je bâtissais des châteaux en Espagne qui s'écroulaient l'un après l'autre, à mesure qu'ils étaient construits. Enfin le voyageur qui était en face de moi se moucha, comme pour
:nï J\PHET
annoncer qu'il allait parler, et demanda à celui qui était près de lui s'il avait lu quelque journal du soir. La réponse fut négative.
— Il parait, reprit le premier, que l'Irlande n'est pas en ce moment dans un état fort tranquille.
— Avez-vous jamais lu l'histoire d'Irlande? lui demanda le second.
— Je n'en ai pas fait une étude particulière.
— Eh bien, monsieur, si vous voulez en prendre la peine, vous verrez que l'Irlande, depuis qu'elle a été peuplée, n'a jamais été tranquille, et elle ne le sera peut-être jamais. C'est une espèce de volcan humain, qui vomit sans cesse de la fumée , du feu , ou des torrens de lave.
— C'est ce que j'ai entendu dire, monsieur, et l'on m'a assuré quen ce moment, les ivhtte boys (1) sont rassemblés en si grand nombre, qu'il existe certains districts qu'on ne pourrait traverser sans danger.
— Si vous aviez beaucoup voyagé en Irlande, monsieur, vous auriez vu qu'indépendamment des while boys, il y a dans ce pays un grand
(1) Garçons blancs; nom donné à des insurgés qui, poirr mieux se déguiser, mettaient une chemise blanche par dessus leurs vèteincns. — Note du Trad.
nombre de districts où il est toujours très-dangereux de passer.
— Il parait, monsieur, que vous connaissez parfaitement l'Irlande.
— Oui, monsieur; et je puis dire, sans me vanter, que je suis chargé de la gestion de quelques-uns des domaines les plus considérables de ce pays.
— Homme de loi... agent... hum!... Cinq pour cent de remise... et ainsi de suite, murmura à demi-voix le voyageur assis à mon coté, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.
Je ne pouvais m'y tromper. Celui qui parlait ainsi ne pouvait être que mon ancien maître, M. Cophagus. Cette rencontre, en ce moment, me contraria. Je désirais rester inconnu, et j'étais convaincu qu'il me reconnaîtrait, dès qu'il ferait jour. La conversation continua entre les deux autres voyageurs, qui ne firent aucune remarque sur ce qu'avait dit le ci-devant apothicaire. J'appris, en les écoutant, que l'agent avait fait un voyage à Londres pour affaires, et qu'il retournait en Irlande, et que l'autre voyageur était un maître de musique allant a Dublin par spéculation. Je ne pus concevoir ce qui y attirait M. Cophagus, et ma curiosité étant piquée, je résolus de le faire parler. Je lui adressai donc la parole à voix basse, tandis
326 JM>HET
que les deux autres continuaient leur conver-
tion.
— Pourriez-vous me dire, monsieur, si le collège de Dublin est regardé comme une bonne école d'instruction pour les élèves en chirurgie?
— Bon pays, dans tous les cas... ne manque pas de pratique... force têtes cassées, et ainsi de suite.
— Avez-vous déjà été en Irlande?
— En Irlande!... Jamais... nulle envie d'y aller; mais!... hum... faut partir... Vieille femme doit mourir... exécuteur testamentaire... mille embarras, et ainsi de suite.
— J'espère quelle vous a laissé un bon legs, monsieur.
— Un bon legs?... hum!... que sait-on?... Théière d'argent peut-être... bague de deuil et ainsi de suite. — Long voyage. . . dispendieux. . . perte certaine... Mais vieilles femmes toujours à charge, mortes ou vivantes... Eh bien, enferrement, départ... et ainsi de suite.