Japon, Indo-Chine
Lorsqu'à la veille de découvrir un nouveau inonde , le génie de Colomb se frayait celte route aventureuse par laquelle l'Occident allait rejoindre l'Orient étonné , le Japon n'était connu que par les indications que Marco Polo avait recueillies pendant son séjour en Chine. Aucun Européen n'avait encore visité Cipango [ c'est ainsi qu'on appelait le Japon d'après Marco Polo (t)J.
Mais ce que l'illustre Vénitien racontait de l'étendue et des richesses naturelles de cet archipel , de son commerce avec la Chine, du caractère de ses habitants, de la forme de son gouvernement, de la multitude de petites îles qui entouraient la grande tle de Zipangou, et que les navigateurs chinois faisaient monter de son temps à 7,440, avait échauffé
(t) Plus exactement Zipangou, non Zipangri , comme le portent les mauvaises éditions de Marco Polo. Ces mots, comme on le verra bientôt, sont une corruption du mot japonais Nlpon ou Nippon , anciennement Zipon , qui désigne la grande île où est le siège de l'empire japonais. Il est bon de remarquer ici que rien n'indique que Colomb ait eu directement connaissance de la relation de Marco Polo, et qu'il ne le cite nulle part , ni dans son journal , ni dans ses lettres.
Livraison. (Japon.)
les imaginations et préoccupé sérieusement les plus fortes létes. Zipangou était particulièrement riche en or et en perles, assurait Marco Polo. Colomb espérait atteindre cette terre presque fabuleuse en poussant une pointe hardie à travers l'Océan inexploré qui s'étendait à l'ouest de l'Europe ; il rêvait de la soumettre à la domination de l'Espagne et d'employer ses inépuisables trésors à la conquête du saint sépulcre!
Il avait annoncé que la première terre
?u'on rencontrerait, à 760 lieues à ouest des Canaries, serait l'île Cipango (1). Après avoir découvert IsaMa ( Saomete ), quand il se rembarquait pour aller à la recherche de la grande île que les Indiens lui annonçaient exister dans Pouest-sud-ouest , son journal rapporte d'une manière solennelle son départ pour la grande ile de Cipango, que les Indiens appellent Colba (Cuba). Lorsque, le 14 novembre 1492, il arrive aux côtes septentrionales de Cuba, il se croit à Zipangou; et, dans le vieux canal , près de Puerto del Principe , émerveillé de la beauté d'un groupe d'îlots verdoyants qui s'offre à ses regards, il semble à son ardente ima-
(i) Humboldt, Histoire de la géographie du Nouveau Continent, tome I, p. 344.
L'UNIVERS
gination que ce groupe doit faire partie « de ces innombrables iles que f on marque dans les mappemondes , à l'extrémité du Uvant. » Enfln , lorsque Colomb, de retour de son premier voyage, entre dans le port de Lisbonne , le 4 mars 1493, il ne nomme pas Jntilia comme point de départ ; il dit qu'il vient de Cipango. Quelques-uns ont pensé que I amiral nommait par ruse Zipangou, pour ôter tout soupçon qu'il venait d'une terre comprise dans la capitulation conclue entre le Portugal et l'Espagne; mais le premier géographe critique de notre siècle, Humboldt, en examinant avec attention le Journal de Colomb et les écrits de son (Ils, a reconnu que cette prétendue ruse était l'effet d'une persuasion intérieure. L'amiral, embarrassé de dire où il avait été, penchait pour cette île de Zipangou ( Cipango) que l'itinéraire indiqué par Toscanelli lui avait fait connaître en 1474, et qui occupait tellement son imagination, que cinq jours avant la découverte de Ouanahani (San Salvador) il déclara à Martin Alonzo Pinzon « qu'il valait mieux aller d'abord à la « terre ferme ( de l'Asie ) et puis aux « îles, parmi lesquelles se trouvait Ci- « pango. » — Ses idées n'étaient cependant pas tout à fait arrêtées sur l'identité de Cuba avec Cipango, car son Journal indique qu'il a pris la côte nord-ouest de Cuba, tantôt pour une partie du continent, tantôt pour une portion d'une grande île. Il parait d'ailleurs, d'après ce Journal, que, saisissant avec une avidité curieuse certaines ressemblances accidentelles de sons, il avait pensé plus tard que Haïti , ou au moins une partie de cette île, devait être le véritable Cipango ; les Indiens désignant par le nom de Cipangi la partie montagneuse d'Haïti (1).
Sur le globe de la bibliothèque du grand-duc de Weimar, antérieur à l'année 1534, on voit Zipangou, 5° a l'ouest de Veragua , avec I inscription : « Zi~ pangriy ubi piper et auri copia. » — L'idée que les richesses de l'Inde se trouvaient a l'est ou au sud-est de l'Asie était devenue si générale au quinzième
(x) Foyez Humboldt, oup. cité , tom. H, pages \\, \[i et 46, note.
siècle, que Colomb, parlant dans son Journal, comme nous l'avons vu plus haut, des îles qu'il venait de découvrir dans le vieux canal , près de la côte de Cuba, ajoute: « Je pen«e qu'elles « sont riches en épiceries et en pierres « précieuses, et qu'elles augmenteront « en nombre vers le sud. »
Ainsi, par suite de cette préoccupation étrange qui dominait l'esprit de l'immortel navigateur, ce n'était pas un nouveau monde qu'il découvrait dans ce premier voyage : c'était le Japon qu'il venait d'atteiudre par une route nouvelle î C'est qu'en efïet,d'après le système géographique de ce temps, fondé presque exclusivement, quant à l'Asie orientale et maritime, sur les récits de Marco Polo, Balducci Pelogetti et Nicolas de Conti , on se figurait , comme nous l'avons déjà fait remarquer, d'innombrables îles , riches en épicerie et en or, dans la mer de Cm, c'est-à-dire dans les mers du Japon, de la Chine et du grand archipel des Indes. Entre l'Europe et cette mer de Cin, Toscanelli, oui , pour le moins dès l'année 1474, s occupait théoriquement des mêmes projets que Colomb, ne nommait dans la route à
f>arcourir vers l'occident que la seule le Ant'dia , « que l'on trouverait à la distance de 225 lieues avant d'arriver à Cipango. » Toscanelli comptait de Lisbonne à la fameuse cité chinoise de Quinsai, ou Çuisai, ou Kan-phou (aujourd'hui Ilangtchéoufou) , eu
[)renant le chemin tout droit vers 'ouest, 26 esimciosy chacun de 150 milles, et de 1 île d'Antilia jusqu'à Ci-
J tango , 10 espaciosy lesquels équipaient à 225 léguas. Nous ne savons pas à combien (ïespacios Toscanelli plaçait le Japon (Cipango) à l'est de K an piiou; mais comme cette distance n'est effectivement, en prenant Yédo pour le centre du Japon, que de 16° de longitude, et que l'évaluation de Hehaim ( 1 ),dont la carte expri me les croyances géographiques du quinzième siècle, donne une différence de 13°, ce quii s'écarte très-peu de l'évaluation moderne,1
(i) Martin Behaim ou Bohême. Foyet, sur le globe terrestre qu'il a rotutruit en 1491 , et sur ta vie aventureuse de ce savant cosmographe, Humboldt, om. cité, tome I.
il s'ensuivrait que Toscanelli comptait probablement du Portugal à Àntllla ( ou Antilia ) un cinquième, $ Antilia à Quinsai ou Kanphou à peu près quatre cinquième de toute la route de Lisbonne en Chine (1). — Colomb, qui avait longtemps médité sur ces grandes questions géographiques , et qui avait sans cesse sous les yeux les cartes où étaient exprimés les résultats des recherches contemporaines, partageait l'opinion de Toscanelli ; et ses convictions étaient telles qu'en abordant à Cuba , le 14 novembre 1492, il les consignait dans son Journal eu ces termes : « C'est la 111e Cipango dont on « raconte tant de choses merveilleuses; « et , par les indications « ( proprement « les espérances ) » que me donnent les « peintures des mappemondes, Cipango « doit être dans ces parages. » Nous avons déjà remarqué que ( le 26 décembre suivant) Colomb, en arrivant à Haïti et sur les indications nouvelles , crut que cette Ile était véritablement Cipango.
Le Japon , cependant , ne devait être réellement découvert que cinquante ans
S lus tard, et, pour ainsi dire, par accient. C'est aux Portugais que revient l'honneur d'avoir révélé à l'Europe l'existence de ce vaste empire insulaire, et c'est parleur intermédiaire que les premières relations du monde chrétien avec les peuples qui habitent cette barrière de l'extrême Orient se sont établies. — Nous verrons plus tard comment ces relations ont commencé, quels ont été leurs développements, les phases qu'elles ont subies et à quel inlime résultat elles ont abouti de nos jours! Nous devons, avant tout, esquisser à grands traits le théâtre des événements auxguels nous faisons allusion, et tâcher de donner à nos lecteurs une idée générale mais précise de la position géographique , de la constitution géologique , du climat et des divisions politiques du Japon.
Nous n'avons pu, nous-méme, visiter le Japon, quoique nous ayons passé plusieurs années dans le voisinage de ce singulier pays ; mais nous avons eu plus d'une occasion de rencontrer et de consulter des personnes qui y avaient sé-
(i) Humholdt , ouv. cité, tome I, p. a 34. Voyez aussi tome II , p. 36g.