‹ Japon, Indo-ChineChapitre 26 sur 101 · JAP · texte numérisé non relu

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Saint-Pierre , nu sud-est de Nippon et en partie sur une jonque 'japonaise échouée. Voici quelles ont été les principales circonstances de l'expédition d'après la relation indiquée.

Le capitaine Cooper étant à la pèche (en 1845), au nord de l'archipel japonais, eut le bonheur de sauver onze Japonais naufragés sur un rocher et onze autres qui s'étaient jetés dans une petite barque prête à couler bas.

Après un voyage de neuf jours le long des côtes du Japon 4 le capitaine réussit à mettre à terre deux des naufragés ; mais la violence du vent et de la mer ne lui permit pas de rendre le même service aux autres. Le lendemain , il débarqua encore deux hommes, mais, forcé de reprendre le large , il jeta l'ancre , trois jours après , a l'entrée de la baie d'Yédo. Trois jonques de l'empereur vinrent apporter la permission d'y entrer. Toutefois, retenu par un calme plat , le baleinier dut rester au mouillage; mais, le lendemain, trois cent soixante-dix à trois cent quatre-vingts jonques, montées chacune de quinze à trente hommes et bien armées , remorquèrent le navire, et l'amenèrent devant une ville, la seconde résidence de la province, ou il fut gardé par trois files de jonques, à petite distance, ce qui rendit la position de ces embarcations assez critique, lorsque le na vireévita à la marée montante. L'aflluence du monde à bord fut grande; les officiers japonais s'èmpresserent de mesurer le bâtiment, les mâts , les vergues , tout enfin jusque dans les moindres détails ; on fit des dessins de tous les objets, de même que plusieurs portraits des hommes de 1 équipage; on prit des informations minutieuses. On adressa un grand nombre de questions sur la situation de diverses parties du inonde; on examina les cartes géographiques, les planches, etc.

Cependant, les Japonais se gardèrent bien d'accepter le plus petit présent, comme aussi ils n'osèrent rien offrir.

Us portaient constamment la main au cou , pour faire comprendre qu'ils s'exposeraient à être mis à mort s'ils acceptaient ou donnaient la moindre chose.

Le gouverneur, quoique parent de l'empereur, après avoir promis d'envoyer à bord quelques objets désirés,

refusa le lendemain, en faisant le même signe expressif. Le navire, en attendant les ordres de l'empereur, était resté trois jours dans la baie, et semblait exciter de jour en jour davahtage la curiosité du peuple, qui accourait en foule sur le rivage pour repaître ses yeux de cet étrange spectacle; enfin, le capitaine reçut Tordre de partir, par une lettre (?) expresse, lue par le gouverneur en présence de cina officiers supérieurs, et traduite en hollandais par un interprète. Cette traduction fut remise par écrit au capitaine. On avait eu soin de lui envoyer une grande quantité de provisions, et on lui rendit les armes qui avaient été saisies à son arrivée. Mais le gros temps qui était survenu l'empêcha d'appareiller le lendemain ; les trois cent soixante-dix ou trois cent quatre-vingts barques qui l'avaient remorqué en entrant le prirent de nouveau à la remorque; ces embarcations formaient une nie de plus d'un mille de longueur. C'est ainsi que le navire quitta le port dans lequel aucun autre bâtiment étranger n'avait (dit la relation) jamais été toléré. La lettre remise à l'interprète et traduite par lui portait à peu près littéralement ce qui suit :

« J'ai appris par la bouche des naufragés que ces naufrages de notre pays ont été ramenés par votre navire et qu'ils y ont été bien traités. Mais, d'après nus lois, ils ne peuvent être repatriés que par des Chinois ou des Hollandais ; néanmoins, dans le cas présent, on fera une exception, parce que le retour de ces naufragés {par votre intermédiaire) doit êlie attribué à l'ignorance de ces lois. — A l'avenir les sujet* japonais ne seront plus reçus dans des circonstances semblables, et devront être traités rigoureusement quoique ramenés. — Voilà ce dont vous êtes avertis et que vous devrez faire savoir à d'autres.

« Comme, par suite d'un long voyage, les

Erovkiaal , le bois et l'eau manquent à votre ord, on aura égard à votre prière et tout ce dont vous avez besoin vous sera donué.

« Aussitôt après la réception de cet ordre, le bâtiment dt-vra partir et retourner au plus vite dans son propre pays. »

Ce document indiquait assez clairement sans doute que le gouvernement japonais entendait persister dans sa ré-

L'UNIVERS

solution d'exclure les étrangers, autres que les Hollandais et les Chinois , de toute communication avec l'empire; mais une manifestation plus directe et certainement inattendue vint confirmer ces indications.

Le ministre des Pays-Bas à Paris fut chargé de remettre à notre ministre des affaires étrangères une note rappelant, d'après le désir du gouvernement japonais, un décret impérial promulgue en 1 843, et conçu à peu près en ces termes :

« Les naufragés de la nation japonaise ne pourront être ramenés dans leur patrie qu'à bord de navires uéerlandais ou chinois; car, dans le cas où ces naufragés seraient ramenés sur des navires d'autres nations , ils ne seraient pas reçus.

« Vu la défense expresse , pour les sujets japonais eux-mêmes , d'explorer ou de faire , de leur autorité privée , des reconnaissances sur les côtes ou sur les îles de l'empire , cette défense, à plus forte raison, s'étend aux étrangers (i). »

Le ministre des Pays-Bas paraît avoir été chargé de faire connaître expressément à notre gouvernement que les autorités japonaises avaient exprimé le désir que le gouvernement néerlandais voulût bien se charger de communiquer le contenu de ce décret aux nations

au'il pourrait intéresser. Ainsi, aprèsplus e deux siècles de relations entre les deux peuples , c'est la première fois que le gouvernement néerlandais est invité par celui du Japon à transmettre une communication diplomatique quelconque à d'autres gouvernements. Si le cabinet de la Haye n'avait pas donné immédiatement suite à la demande du.

gouvernement japonais, en ce qui concernait la France, c'est, au aire des Hollandais, que rien en 1843 n'annonçait de la part de la France l'intention d'ouvrir des relations avec le Japon, et que cette question a été soulevée depuis. — Nous allons bientôt voir comment et avec quel succès -.mais, à propos de cette communication officieuse du gouvernement néerlandais, nous ne pouvons nous empêcher d'exprimer notre étonnement que ce même gouvernement

m Cela est clair et positif; mais c'est un défi porté à l'avenir, et l'avenir l'acceptera, selon toutes probabilités.

n'ait pas saisi l'occasion qui se présentait si naturellement de porter a la connaissance de la France l'honorable tentative d'intervention de 1844-45 et d'annoncer son intention de la renouveler avec persévérance dans l'intérêt général de l'humanité.

Ni la France ni l'Amérique, que nous sachions , n'avaient eu connaissance de cette tentative royale, quand l'amiral Cécille, commandant notre division navale dans les mers de Chine, et le Commodore Biddle, Américain, montant un vaisseau de ligne et accompagné d'une frégate , se présentèrent , vers la même époque, celui-ci devant Yédo, celui-là ( avec plus de prudence ) devant Nagasaki.

Le but des représentants des deux puissances était d/une nature bien différente. L'amiral français se dirigea de son propre mouvement sur le Japon, et mouilla avec ses navires dans les eaux de Nagasaki, dans l'intention de faire connaître à la cour de Yédo « que la France aussi possède de grands navires de guerre, montés par des équipages aguerris, qui savent faire respecter les droits de leur pays et les intérêts de leurs concitoyens. » Le commodore américain, au contraire, porteur d'instructions spéciales, avait été chargé de proposer rétablissement de relations commerciales entre les deux pays limitrophes du grand Océan.

Les vaisseaux américains avaient à peine jeté l'ancre , qu'ils furent environnés de quelques jonques armées et d'une multitude de petites embarcations portant au plus deux hommes , et le plus grand nombre conduites par un seul , non à la rame, mais à l'aide d'un aviron placé à l'arrière du canot. Deux officiers montèrent à bord du vaisseau portant le pavillon du commodore; ils posèrent deux petits bâtons surmontés d'une espèce de banderolle, l'un sur l'avant, l'autre à l'arrière du navire. Le commodore , qui les avait laissés faire, aussitôt qu'il eut appris que ces enseignes indiquaient une défense de communication, soit avec la terre, soit entre les deux navires, les fit enlever sans que les officiers japonais s'y opposassent. Dès que la chaloupe du vaisseau voulut se rendre à bord de la frégate, les petites ero-

Digitiz

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narrations se pressèrent autour d'elle, mais lui firent place au moment où le commodore donna l'ordre de passer outre. La note écrite dans faquelle le commodore expliquait Te but de sa visite fut expédiée au palais de l'empereur, à peu de distance du lieu où se trouvaient les navires américains. En attendant la réponse , les officiers japonais s'entretinrent avec le commodore par le moyen d'un interprète japonais qui parlait parfaitement le hollandais. Leurs manières étaient polies, et indiquaient l'intention de ne blesser en rien les étran-

rrs avec lesquels ils étaient en rapport, n'y avait rien en eux qui rappelât l'obséquiosité et l'astuce desChinois. — Après quelque temps la réponse arriva ; elle rejetait les propositions d'établir entre les deux nations des relations commerciales. Les vaisseaux américains levèrent l'ancre; et comme il y avait

rde vent, le commodore accepta remorque qui lui fut offerte des bateaux à rames jusqu'à sa sortie du port. — Le rapport officiel du commodore a été publié récemment, et nous le traduirons littéralement en son entier, parce qu'il nous semble digne d'attention. La rédaction de ce rapport n'offre, à la vérité, rien de remarquable, soit au point de vue politique, soit comme observation de localités, de mœurs nouvelles , de caractère national, etc.; mais le récit du commodore est marqué à ce Coin d'originalité, de franchise, et d'exactitude militaire qui commande la confiance sans exclure l'intérêt.

A rhonorable G. Bancroft, secrétaire de la marine, à Washington.

A bord du vaisseau des àtats-Cals U Columbus, en vue de» côte»

du Japon, le si Juillet nie.

« Le Columbus et le Fincennes ont fait voile des îles Chusan le 6 du courant. Comme vos instructions me prescrivaient de m'assurer si les porls du Japon sont accessibles, je me suis dirigé en quittant la côte de Chine vers la côte du Japon.

« Les Ja|>onais, comme vous le savez, ont toujours été plus rigides dans l'exclusion des étrangers que ne Tout été les Chinois eux-

mêmes. Les seuls Européens admis à commercer sont les Hollandais de Batavia , et leur commerce est confiné à un seul port et limité à un navire annuellement Par les lois du Japon les navires étrangers ne peuvent jeter 1 ancre dans aucun port de l'empire, excepté celui de Nagasaki. Une tentative pour pénétrer au Japon faite i ce port serait hostilement accueillie par les Hollandais , dont les efforts ont réussi jusqu'à présent à leur garantir le monopole. Les officiers japonais à Nagasaki n'ont pas qualité pour traiter avec des officiers étrangers : ils ne pourraient consentir à aucunes propositions ; ils pourraient seulement les transmettre au siège du gouvernement à Yeddo ( sic ). La distance entre Teddo et Nagasaki est de trois cent quarantecinq lieues ( sic ) , et le voyage entre ces deux villes se fait ordinairement en sept semaines, selon un ouvrage sur le Japon, publié à New-York en 1840. Je conclus, en consé-

Îuence, à me rendre directement à la baie 'Teddo, où je jetai l'ancre le 19 de ce mois en compagnie du Fincennes. Nous n'étions pas encore arrivés au mouillage, qu'un officier avec un interprèle hollandais vint à bord. Il s'informa du motif qui m'avait amené au Japon. Je repondis que je venais en ami, pour m'assurer si le Japon avait, comme la Chine, ouvert ses ports au commerce étranger, et, dans le cas où il en serait ainsi, pour fixer par un traité les conditions auxquelles les navires américains commerceraient avec le Japon. Il me pria de mettre cette réponse par écrit, et je lui remis une note écrite, dont la copie est ci-jointe. Il m'informa que le gouvernement me fournirait toutes les provisions dont je pourrais avoir besoin. A ma demande : « Si on me permettrait d'aller à terre? » il répondit négativement. Il voulait s'opposer à ce que le Colombus et le Fincennes communiquassent par le moyen de leurs embarcations , mais j'insistai, et il céda. Quand je mouillai, le vaisseau fut entouré par un grand nombre de bateaux du gouvernement , et bientôt une foule de Japonais montèrent à bord. Je ne m'y opposai pas , afin qu'on pût se convaincre de nos dispositions amicales, et qu'on vit en même temps que nous étions en mesure à tout événement de nous proléger nous-mêmes ( « to take càre of ourselves » ).

« Dans la matinée du jour suivant, un officier qui paraissait être d'un rang plus élevé vint à bord. Il me fit observer que les navires étrangers en entrant dans un port du Japon envoyaient toujours à terre leurs canons, mousquets, sabres, etc. Je lui dis qu'il m'était im-

Êossible d'en agir ainsi , et l'assurai que nous lions dans les dispositions les plus pacifiques.

L'UNIVERS

Il m'informa que mon écrit du jour précédrat avait été transmis à l'empereur, qui ae trouvait à quelque distance d*Teddo. et que la réponse arriverait dans cinq i six jours. Je lui demandai pourquoi nous éliohs entourés de bateaux; il me répondit que c'était pour être prêts à nous aider dans le cas où nous désire* rions qu'ils nous prissent à la remorque. Ceci, bien entendu , n'était pas vrai, leur but étant tout simplement de nous empêcher de communiquer avec la terre. Quand nous envoyâmes quelques-unes de nos embarcations pour sonder à quelque distance du mouillage, des bateaux japonais les accompagnèrent , mais sans les molester. Pendant tout le temps que nous restâmes dans la baiè , ces bateaux ne nous quittèrent pas. J'avais à bord des exemplaires, en chinois, des traités passés avec les Français, les Anglais, les Américains. J'offris ces traités à l'officier japonais, qui ne voulut pàs les recevoir, en disant qu'il né pouvait pas le faire sans la permission ;de son empereur (sic). J'ai offert depuis ce» mêmes traites à d'autres officiers japonais, qui refusèrent également de les recevoir.

« Il peut être à propos de mentionner que le premier jour que les Japonais se chargèrent de me fournir d'eau , il nous en envoyèrent environ cent quatre-vingts gallons et le second jour huit cents. "Votre consommation journalière était d'à peu près huit cents gallons. Je dis i l'officier qu à moins qu'on ne nous fournit ce dont nous avions besoin , j'enverrais mes embarcations à terre pour faire de l'eau. Il me dit qu'il y Aurait du bruit si j'envoyais nos cahots i terre : je répliquai que je serais cependant obligé de le taire si l'on continuait a nous servir aussi insuffisamment qu'on l'avait fait jusque! là. Le résultat fut que, le troisième jour, on apporta plus de onze mille gallons et le jour siiivaut près de dix mille.

• Le a5, n'ayant reçu aucune réponse aux lettres envoyées à terre ciiiq jours auparavant, j'exprimai à l'officier japonais ma sut prisé de ce délai, et le priai diufformer le gouverneur d'Yeddo que je désirais uue réponse aussi prompte que possible.

« Le ij, un officier avec ilné suite de huit bersonues vint à bord avec la réponse de l'empereur. La réponse fut traduite par l'interprète ainsi qu'il suit :

« D'après les lois japonaises, les Japonais « ne peuvent commercer qu'avec les Hollau- » dais et les Chinois. Il ne sera pas permis que « l'Amérique fasse un traité avec le Japon ou « commerce avec cet empire, attendu que « cela n'est permis avec aucune autre ua- .' tion. Ce qui regarde les pays étrangers èst « déterminé à Nagasaki, mais non ici dans

« la baie ; en conséquence, vous devez partir

« le plus tôt possible et ne plus revenir au « Japou. »

« Je fis observer à l'officier que les États- Unis ne désiraient faire un traité de commerce avec le Japon qu'autant que le Japon lui-même désirerait un traité; que j'étais venu pour me renseigner sur ce point, et que m'étant assuré maiuteuaut que le Japon n'était pas encore disposé à ouvrir ses ports au commerce extérieur, je mettrais à la voile le jour suivant si le temps le permettait. Cette ré-

Sonse, à la demande de l'officier, fut reproiiite par écrit et lui fut remise. J'ai expédié la lettre de l'empereur au docteur Parker, à Canton, par le V matines, pour être traduite, et ai prie le docteur Parker de vous transmettre l'original et la traduction.

« Je puis mentionner ici que M. Walcott* notre consul à Shanghai, m'a informé qu'il avait fait des ventes assez considérables de cotons américains à des marchands chinois pour être expédiés à Nagasaki. Nous pourrions peut-être, de cette manière, fournir le Japon de tout le coton dont il a besoiu.

« Pendant mon séjour à Batavia , en octobre dernier, j'ai été informé que le commerce hollandais au Japon se montait à une somme insignifiante; que les profits couvraient à peine les dépenses de la factorerie et le* présents d'usage , et que les Hollandais attachent de l'importance à leurs relations avec le Japon, uniquement ou principalement parce que leur pavillon est le seul pavillon étranger qui y soit admis; distinction flatteuse pour leur orgueil national. Ces détails sont confirmes parce fait que la Compagnie hollandaise des Indes orientales a volontairement abandonné le commerce du Japon au gouvernement il y a quelques années. Ils le sout également par une lettre qui m'a été adressée par notre cousul à Batavia, M. Roberts, négociant expérimenté et qui réside depuis longtemps dans ces pays.

« Il me reste à vous communiquer une circonstance d'un caractère désagréable. Daus la niatinéeoù l'officier vint dans une jonque avec la lettre de l'empereur , on me fit demander de me rendre à bord de la jonque pour recevoir la lettre. Je refusai et informai l'interprète que l'officier devait me remettre à mon bord toute lettre qui m'était destinée. L'officier y conseutit , mais fil observer que ma lettre avant été remise à bord du navire américain, il pensait que là lettre de l'empereur aurait dû être remise à bord du navire japonais. Comme l'officier japonais, bien qu'attachant de l'importance à sa proposition, avait consenti immédiatement à (a retirer, je crus que je ferais bien de lui faire

ce plaisir, et informai l'interprète que je me rendrais à bord de la jouque et que là je recevrais la lettre. L'interprète se rendit à bord de la jonque. Une heure après , j'étais dans mon canot et en uniforme, le long du bord de la jonque. Au moment où je mettais le pied sur le pool , un Japonais me donna un rot) p, et me repoussa de manière à me rejeter dans mon canot Je criai immédiatement à l'interprète de faire saisir l'homme, et retournai à bord du vaisseau, suivi par l'interprète et par un nombre d'officiers japonais.

• Ils exprimèrent tous la plus grande consternation de ce qui s'était passé, assurant que le coupable était un simple soldat et qu'il serait sévèrement puni. Ils me demandèrent comment je désirais qu'il fût puni , et je répondis *. a Suivant les lois japonaises. • Je fis observer que les officiers eux-mêmes étaient fort blâmables , attendd qu'ils auraient dû être sur Je pont potlr me recevoir. Ils me déclarèrent < j n i U ne s'attendaient pas à me voir le long du bord, et je pus me convaincre qu'en effet, par suite d'une interprétation iaexacte, ils avaient cru que ma décision fiai le avait été de les attendre à mon bord. Je pris soin de leur faire comprendre lenormilé de \' outrage, et combien ils étaient redevables à ma modération, à mon indulgence. Ils manifestèrent beaucoup d'anxiété et de crainte, et chercheront de toutes manières à m'apaiser. Dans le cours de la journée, le gouverneur d'Yvddo m'envoya un officier pour m'inforo»er que l'homme serait sévèrement puni, et m exprimer l'espoir que je ne prendrais pas cette affaire trop au sérieux. La conduite de l'homme en question est d'autant plus inexplicable, que tdus lès Japonais, soit a bord, soit autour de nous, s'étaient montrés d'une bienveillance parfaite ( great good nature ) dans leurs rapports avec nous.

« Comme j étais convaincu que l'insulte avait été faite sans la participation et tout à fait à l'insu des autorités japonaises, et comme on m'avait immédiatement fait toutes les réparations que je pouvais désirer, je n'aurais peut-êire pas jugé nécessaire de porter ce fait à votre connaissance , si je n'avais craint qu'il ne fût reproduit dans les journaux d'une manière inexacte.

• J'ai mis à la voile de la baie d'Teddo le ao,. Le Vincennes s'est séparé de nous hier. Ci-inclus copie de ses instructions.

« Trà-respectueusement ,

•> Votre très-obéissant serviteur,

« ( Signé) James Biddui. »

Les Japonais se sont montrés, dan# cette circonstance, aussi polis, aussi servlables que la nature de leurs instn luttons le permettait : ils ont agi en même temps avec cette décision, cette fermeté qui semblent caractériser leur gouvernement. Les officiers américains ont d'ailleurs été frappés, comme les nôtres, delà différence que présenté ht les manières des Japonais, leur attitude vis-àvis des étrangers , comparées aux manières et à l'attitude des Chinois dans leurs rapports avec les Ëuropéehs. U y a daus l'air du Japonais, dans ses estes, dans son langage, une sorte 'aisance, de dign ité et de fra hehise qu'on ne rencontre presque jamais chez son voisin du Céleste Empire. Les témoignages sont unanimes à cet égard, et ne nous permettent bas de douter de la supériorité morale du Japonais sur le Chinois. NOUS n'avons pas la relation officielle de la courte visite faite par la Ciéopatre et sa conserve à Nagasaki ; mais le récit suivant, emprunté aux Débais du 5 janvier 1847, donne sur cette tentative de l'amiral Cécille des détails (jue nous savons être exacts, et qui confirment en tout point les conclusions auxquelles nous sommes arrivé.

« Parti du port de Manille le 18 juillet 1846% l'amiral Cécille mouillait avec ses navires le 28 du même mois à Nagasaki (1).... A peine mouillés, ils

(i)Le Journal des Débats ajoute ici : « Lorsque la force des circonstances semble entraîner aujourd'hui vers ces parages toutes les puissances commerciales et maritimes, lorsque la Hollande fait de nouveaux efforts pour développer ses relations avec ce pays , lorsque le commodore américain va le visiter et porter à son souverain un message du président des États-Unis; lorsqu'il parait certain que l'amiral Cocbrane y est allé montrer le pavillon britannique, lorsqu'il est plus que probable qu'avant peu l'Angleterre tentera de faire brèche dans cet empire impénétrable , que n'eût-on pas dû reprocher à un amiral français qui n'aurait paru dans ces mers que pour y garder un honteux incognito) L'amiral Cécille avait à sa disposition de plus grands moyens qu'aucun des officiers envoyés avant lui daus ces parages ; c'était pour s en servir sans doute. Il devait donr conduire ses bâtiments dans les eaux du Japon ; seulement,

L'UNIVERS

se voyaient entourés par une multitude de bateaux chargés de curieux , de marchandises, de légumes , de volailles , de vivres frais quon venait offrir à la vente (?). Dans le nombre, quelques embarcations , mieux ornées que les autres , portaient des officiers qui montèrent à bord avec leur suite, sans défiance comme sans hauteur. Ils venaient demander à l'amiral , au nom des lois du pays et dans l'intérêt de leur propre vie à eux-mêmes, de ne faire aucune tentative pour descendre à terre.

D'ailleurs , ils étaient fort polis , s'engageaient à fournir aux bâtiments tout ce dont ils pourraient avoir besoin, et se montraient particulièrement curieux de visiter ces puissantes machines de guerre inconnues à la plupart d'entre eux. L'amiral les lit conduire partout, ordonna qu'on leur montrât dans le plus grand détail les installations , les approvisionnements, les manœuvres , les canons, les armes, et jusqu'à la manière dont nous nous en servons ; il garda à dîner quelques-uns d'entre eux , qui ne se retirèrent qu'assez tard.

« Pendant la nuit , toute la côte s'éclaira d'une multitude de feux et de fanaux ; on remarquait un grand mouvement à terre , et surtout dans les forts et les batteries dont le beau port de Nagasaki est entouré. Toutefois, il ne s'agissait, du côté des Japonais, que de simples mesures de surveillance ; car dès la pointe du jour, le lendemain, les visiteurs de la veille, et d'autres, plus nombreux encore, vinrent à bord.

Tout se passa comme le jour d'avant :

c'était toujours la même politesse , la même attitude pacifique et la même curiosité à examiner tout ce qui frappait les regards. Quand ils furent à bout de questions, quand ils eurent bien pris toutes leurs notes , car parmi eux il y avait un certain nombre de scribes qui ne cessèrent d'écrire toute la journée, l'amiral leur annonça sur le soir qu'il avait complété ses vivres, et qu'il allait

comme il n'avait pas d'instructions spéciales, il ne pouvait pas uégocier : en fait , il n'y a pas même songé. Et en tout cas il devait présenter la France aux Japonais comme une puissance pacitique, sinou amie, et c'est ce qu'il a fait. *

en conséquence appareiller pour contU nuer sa campagne.

«.... La cour de Yédo sait maintenant, par les rapports de ses officiers , que la France possède aussi de grands navires de guerre, montés par des équipages aguerris, qui savent faire respecter les droits de leur pays et les intérêts de leurs concitoyens. »

Nous avons copié presque littéralement ce petit exposé , qui ne donnera lieu de notre part qu'à une seule observation . Nous approuvons entièrement la conduite tenue par notre amiral , mais non pas par les motifs que fait valoir le Journal des Débats. M. Cécille n'eût pas visité le Japon que nous nous serions Bien gardé de qualifier cette réserve de honteux incognito. La France peut , à la rigueur , se soucier aussi peu du Japon, en ce moment, que le Japon paratt se soucier d'elle, et nous sommes convaincu en outre que la vue de nos grands navires de guerre ne pouvait avoir pour résultat de modifier au moindre degré les convictions actuelles du gouvernement japonais quant à la sagesse des résolutions quil a adoptées depuis plus de deux siècles pour interdire l'entrée de l'empire aux étrangers.

Ces résolutions demeureront longtemps encore inébranlables; et si Te Japon se convertit un jour aux idées européennes, ce sera probablement par des voies pacifiques. La violence, sur une échelle gigantesque, réussirait peutêtre à renverser la barrière; mais, comme nous l'avons dit ailleurs, ce serait dans ce cas le génie du mal qui présiderait à un pareil changement , et ses conséquences immédiates seraient contraires aux véritables intérêts de la civilisation et du commerce et au progrès normal de l'humanité.

Overmeer Fisscher, faisant allusion aux immenses obstacles que rencontrerait l'invasion du Japon , résume, à peu près en ces termes , son opinion sur le caractère de ces fiers insulaires.

Les Japonais seront invincibles tant qu'ils resteront fidèlesà leurs institutions religieuses et politiques. Un Japonais mourra plutôt que d'abandonner le poste qui lui a été confié, car il sait qu'il n'y a ni excuse ni justification possible pour un Japonais qui manquerait à son devoir.

JAPON

La plus sérieuse menace, l'affirmation la plus solennelle Je sentiment le plus orgueilleux qu'il lui soit possible d'exprimer sont renfermés dans cette énergique formule : « Je suis Japonais ! • Cela signifie qu'il- est d'origine divine, qu'il remplit un devoir sacré en respectant et maintenant les lois de son pays et en servant fidèlement l'État, qu'il a le droit d'y obliger tout le monde ; et que si , contraint d'employer la force pour atteindre ce but honorable , il vient à perdre la vie , ce glorieux trépas le placera au rang des bien heureux h ami' s, ses valeureux ancêtres. Allez donc envahir un pays déjà si efficacement protégé par la nature et dont l'indépendance est défendue par une population unanime de quarante millions d'âmes!

Telles sont les convictions de la plupart des Hollandais. Elles ne sont pas partagées par certains publicistes anglais et français. Ceux-ci peuvent faire valoir, en effet, la supériorité incontestable , immense à certains égards, des moyens d'attaque dont dispose l'Europe sur les moyens de défense que mettrait en œuvre le patriotisme le plus exalté. Us font observer comme Crawfurd, que l'empire japonais, par cela même qu'il se compose d'un grand nombré d'îles , est vulnérable sur plusieurs points, qu'il est en fait forme de plusieurs principautés qui ont conservé une partie de leur ancienne indépendance, et l'on réussirait probablement à détadu faisceau féodal auquel elles appartiennent :qu'on pourraitaisément, en tout cas , s'emparer de l'une des lies du Japon et s'y maintenir contre toutes les forces de l'empire avec l'aide d'une puissante marine, etc., etc. Nous ne contestons pas la valeur de plusieurs de ces arguments; mais nous persistons à croire que la conquête du Japon ou même celle de l'une des tles principales dont il se compose serait une oeuvre des plus ardues , qui exigerait un dé-

Jloiement de forces considérable, hailement dirigées, qui entraînerait des frais immenses, et dont après tout le résultat pourrait ne répondre que trèsimparfaitement aux espérances qu'aurait fait concevoir cette expédition aventureuse. Nous sommes arrivés à cette époque de la vie des peuples où (à de

rares exceptions près) la guerre, la conquête, loin de repondre aux véritables tendances , aux besoins réels de la civilisation et du commerce, ne peuvent que détruire ou retarder sans rien fonder de durable, sans rien continuer d'utile , sans faire faire un pas au progrès normal de l'humanité. Une guerre avec le Japon nous semblerait, dans l'état actuel du monde, un contre-sens politique. Les difficultés que nous oppose la juste défiance du gouvernement japonais, difficultés qui paraissent insurmontables, ne doivent pas , selon nous, décourager la persévérante intelligence de l'Occident. Au lieu d'attaquer de front, vietarmis. cette position jugée inexpugnable, il faut la tourner a 1 aide des ressources illimitées que présentent ces deux agents si puissants que nous nommions tout à l'heure et auxquels appartient l'avenir : la civilisation, le commerce. Petit à petit , de proche en proche, les relations entamées jadis par les Hollandais et continuées dans un but exclusif de lucre mesquin , maintenues dans ces derniers temps , nous nous plaisons à le reconnaître, dans un but plus honorable , dans l'intérêt des sciences et de l'humanité , ces relations, disons-nous, s'étendront par l'intermédiaire hollandais , par les Chinois, par la contrebande habilement dirigée des Russes dans le nord, par le concours des grandes puissances maritimes, qui, sans vouloir porter atteinte à l'indépendance du Japon , auront été amenées a multiplier les expéditions d'exploration et les croisières dans ces mers.

Ces mesures sont en effet réclamées par les besoins de la navigation, pour la sûreté du commerce, qui se développe sur une gigantesque échelle dans les mers de Chine et qui devra se créer dans un avenir prochain des moyens sûrs de communication et de transport des confins de l'Asie postérieure aux côtes ouest et nord-ouest de l'Amérique. Nous ne pouvons qu'indiquer ici ces éléments de la solution pacifique du grand problème qui nous occupe. Si l'on y joint un autre élément de succès, non moins

[irécieux et que nous avons déjà signalé, e caractère ouvert, naturellement sociable des Japonais, leur intelligente curiosité, leur avidité si remarquable pour

L'UNIVERS

l'instruction solide et variée, dont ils reconnaissent l'Occident comme étant la source unique et intarissable; on par?

tagera, nous l'espérons au moins, les convictions que nous nous plaisons à exprimer et qui nous montrent l'empire japonais cédant avant un siècle , avaji t un demi-siècle peut-être, non aux frégates à vapeur et aux batteries flottantes de l'Europe, mais à l'action combinée, nénétrante et féconde de l'intelligence, de la science, du commerce et de l'industrie des Européens. Cette conquête morale du Japon sera plus profitable au monde que la conquête brutale nue révent des spéculateurs qui regardent, par exemple, l'Angleterre comme la souveraine légitime du commerce de l'Orient, et qui n'hésiteraient pas à frayer à cette légitimité commerciale un passage sanglant au nouveau trùne qu elle convoite.

SUR LES ÉTABLISSEMENTS JAPONAIS AU N01D ET AU SUD DU JAPON PRO- PREMENT DIT.

Dans notre tableau des principales divisions géographiques de 1 empire japonais p. •') ' , noqs avons indiqué eomnii dépendances du Japon proprement dit ; Yezo, Ii 'ihasi- ) ézo (ou les Kouriles du su<J), Kita-Yézn (Krafto), les îles Boni n (Mounin-Sima) et l'archipel JJou- Aiou. Ces îles ne sont encore que trèsimparfaitement connues. Ce que nous savons des établissements japonais dans le nord est dû surtout aux voyages d'exploration de l'infjortuné Lapeyrouse et des navigateurs russes, de Krusenstern en particulier. L'archipel Bonin se compose de trois ou quatre groupes ejt peut-être d'une centaine d'iles ou îlots et rochers. Bonin-Sima, la principale de ces îles, paraît avoir été découverte par les Japonais en 1675, et nommée par eux ainsi parce qu'ils la trouvèrent inhabitée (1). Peut-être est-ce le nom

(i) Mon in ou Bonin, en finnois Woo-jin; ce qui signifierait en effet : sansliabitani. Mais encoasullanl K<empfer ( traduction française) nous trouvons simplement ce qui suit :

« .... Us rappelèrent Buuesioia, ou l'Isla « de Bune ; et parce qu'ils n'y trouvèreni point « d'bahilauts , ils le marquèrent du caractère a quidùoigne uucisle déserte. ■ Yol.I, p. Ou.

donné au groupe septentrional, car nous remarquons que les deux lies principales mentionnées par les géographes japonais comme dépendantes du Japon portent les noms de Kita-Sima et MUamisi-Sima. Les Européens ne connaissent guère que l'Ile appartenant au groupe du nord , visitée par Beechey en 1827, et nommée par lui île de Peel {PeeW Uland). Dans la partie sud de l'île quelques aventuriers anglais , américains , un danois et un génois , amenant à leur suite quelques indigènes des îles Sandwich, ont formé un petit établissement qui est visité de temps à autre par des baleiniers, et qui , nommé dans l'origine port Uoyd, a reçu depuis la désignation de port Saint-Georges et enfin celle de port Saini-fVilliam , s'il faut nous en rapporter à la relation du docteur Ruschenoerger, qui sur le Peaeocht frégate américaine , relâcha aux Iles Bonin en 1836. Des établissements japonais sur une ou plusieurs de ces îles, nous ne savons rien de positif, et nous ne trouvons aucun renseignement à cet égard dans les relations les plus récentes ; mais nous supposons que cette lacunesera comblée par Siebold dans le cours de son grand ouvrage. Quant à l'archipel lÂou?Kiou, il est divisé par les géographes japonais en trois groupes : San- Bok', groupe du nord ; ZyuSan, groupe du milieu; San-Nan, groupe du sud.

Nos géographes reconnaissent deux groupes principaux : celui de Liou- Kiou proprement dit , celui de Madjicosima daus le sud-ouest, et à une distance assez considérable du premier :

c'est le groupe San-Nan des Japonais.

La division de l'archipel Aladjicosima en deux groupes secondaires, celui de Patthung-San et celui de l^pin-San, a été adoptée dans les cartes les plus modernes. Les îles Madjicosima ont été visitées en dernier lieu par le capitaine sir Ed. Belcher sur la frégate anglaise le Samarangi décembre 184*) (1). Quant

(i) Voir dans le Chinut Repotitory, vol. XIII, p. 1 5o et suivantes ; « notes sur une visite du navire de S. M. B. le Samaranç aux groupes Madjicosima ». Le récit du capitaine Belcher nous montre les habitants de cet îles sous un jour au moius aussi favorable qua ké paisibles et hospitaliers insulaires de Liou-

JAPON. 207

à Parchipel du nord où se trouve la (entre les parallèles 41° et 42° latitude grande Liou-Kiou, les relations des na- nord). Lapeyrouse donna au cap le plus vigateurs anglais Beechey, Basil Hall, sud de Kraflo le nom de cap Crillon. Mac-Leod, le* journal du docteur Par- Du haut de ce promontoire on put se ker (sur le na vire américain le Morris- convaincre de l'existence du nouveau son-) et diverses notices publiées soit en passage, qui obtint le nom de détroit de Europe, soit en Amérique, soit dans l'ex- Lapeyrouse, et Ton constata également trême Orient, ont jeté beaucoup d'inté- l'existence d'un fort courant qui de l'Orét sur ce petit coin du globe qui par céan ouvert se précipitait à travers le son voisinage de la Chine et du Japon, détroit vers l'occident. Les flots se bripar la dépendance politique et commer- sent avec violence sur les tles rocheuses eiale dans laquelle il se trouve de ces placées en avant du cap; une d'elles, éloideux> empires , par la base d'opérations gnée de quatre lieues du cap, fut nomqu'il semble donner aujourd'hui aux ten- mée la Dangereuse; le chenal avait, avec tativ* s du christianisme pour s'intro- une largeur de dix à douze lieues, seudaire de nouveau au Japon, et en6n par lement vingt-trois brasses de profonle caractère de ses habitants, mérite en deur; mais a peine avait-on doublé cette effet une attention particulière. Les der- porte rocheuse , que le navire entra dans niers navires européens qui aient visité une mer plus profonde : la sonde donna Napa-Kiang (ou Napa- Fou ), princi- cinquante brasses, on était en plein pal port de Liou-Kiou, paraissent avoir océan; les courants violents se calméété les corvettes françaises l'Alcmène et rent, et vers le nord, h l'est du cap Crilla Victorieuse en 1844 et 1846. La fie- Ion, s'ouvrit, en forme décroissant, la torieuse parait même y être retournée grande baie Aniwa, qu'on vit limitée à en 1847. L'amiral anglais Cochane, Test par un second cap, nommé cap sur le vaisseau l'Azincourt, fit aussi, Aniwa. Cette contrée était déjà connue vers 1846, une longue escale à Napa. par les navigations antérieures des Hol- De ces renseignements généraux sur landais, et fut depuis explorée avec plus les possessions ou dépendances japonai- d'exactitude par Krusenstern. Nous aises , au dehors du Japon proprement Ions résumer en quelques pages les rendit , passons à quelques détails histori- seignements recueillis par Lapeyrouse ques et ethnographiques qui se rappor- sur les habitants de l'extrémité sud de tent principalement aux tles du nord et l'île Tschoka, près du cap Crillon. à ia plus grande lie du groupe Liou-Kiou. Ce furent les premiers insulaires qui . . visitèrent les navires des étrangers. Les ï ezo et terres voisines, habitants des deux côtés du golfe Tatare

Le passage découvert par Lapeyrouse n'avaient montré aucune curiosité de en 1787, entre le 45e et le 46e parallèle, voir ces gros bâtiments, les premiers au nord du Japon, coupe en deux par- cependant, selon toute apparence, qui ties une lie gue l'on avait crue unique se fussent montrés dans ces eaux. Les jusqu'alors. Celle du nord fut reconnue visiteurs actuels se familiarisèrent bienêtre le Oku- Yézo, c'est-à-dire Haut ou tôt avec leurs hôtes. Des cadeaux qu'on Nord- Yézo des cartes japonaises , iden- leur fit , le tabac et Peau-de-vie parurent tique avec TaraKai ( Tschoka, Sagha- avoir pour eux le plus d'attraits. Un de lin, Karafouto, Krafto), et la partie leurs anciens ayant reçu en présent une sud, nie de Yézo elle-même, dont ta- bouteille d'eau-de-vie , il en laissa tomtrémité sud, Matsmaue (Matsmaé, Mat- ber une ou deux gouttes dans la mer, et soumaï) est séparée par le détroit de parut clairement donner à cette liba- Sangar de l'extrémité nord de Nippon tion la signification d'une offrande au

Très-Haut. Lapeyrouse représente ces

K.ou Les deux groupes Patchung-San et hommes comme forts, d'une conforma-

TrVin-sTn Son7de,déuSanceSdc^«-W tion régulière et même belle la peau

Le premier groupe rompt* au moins neuf île», brune foncée , comme celle des nabi-

ei fe second TWpi. L'archipel du nord se «w- tants de la côte, les bras, le cou et le

pose d'une vingtaines d iles ou ilôts ; en iqiu\ dos couverts de poils, la barbe retombant

treute-sU , selon les géographes japonais. jusque sur la poitrine, sérieux dans leur

L'UNIVERS

manières , et seulement importuns dans leurs demandes de cadeaux, sans témoigner la moindre reconnaissance pour ce qu'ils ont reçu. On aurait acheté d'eux avec grand plaisir des provisions de saumon, mais ils se montraient d'une exigence déraisonnable. La joie qu'éprouvaient les navigateurs français d'avoir découvert le passage transversal les avait disposés à la plus entière libéralité; mais la différence entre la conduite de ces in. sulaires et la grande modestie des Orotchis était trop frappante, pour ne pas arrêter cet élan de générosité. Ceux-ci étaient très-timides en acceptant les cadeaux, craignant, pour ainsi dire , de se charger de trop d'obligation. Ils paraissaient autant surpasser ces insulaires sous le rapport moral, que ceux-ci leur étaient supérieurs par leur structure corporelle, leur nature robuste et leur industrie. Quoique issus de deux races différentes, les uns étant Toungouses et les autres évidemment Aind 's , ils avaient cependant la même manière de vivre ; ils construisaient leurs huttes de la même façon, en y plaçant des idoles grossières , ils avaient les mêmes pirogues. Les deux peuples ne connaissaient ni agriculture ni éducation des bestiaux , et vivaient uniquement de la chasse et de la pêche; ceux-là appartenaient, comme les Samoyèdes et les Lapons , aux formes déénes de l'espèce numaine, pareils aux ouleaux et aux pins rabougris du Nord polaire; ceux-ci, au contraire, supérieurs par leur structure, leur énergie, même aux Mandchous, aux Japonais et aux Chinois, et ayant des traits presque européens. Leurs vêtements étaient en tissus qu'ils se fabriquaient eux-mêmes, leurs maisons propres, même élégantes, ce dont il n'y avait aucune trace chez les autres, leur ameublement presque tout entier de fabrique japonaise; plusieurs possédaient jusques a des vases de luxe en laque. En échange de ces différents articles, ils offrent a leurs voisins du sud un article d'exportation qui manque complètement aux Aino's de la côte oeciiientale ; c'est C huile de baleine. Lapeyrouse n'avait rencontré aucun de ces animaux dans sa course précédente dans le golfe de Tartarie : mais à peine eut-on gagné le Détroit de Lapeyrouse qu'on les rencontrait en troupes, aussi

fréquemment que dans le détroit de U Mairey près la Terre de feu. Ils coupent, dit Lapeyrouse, la chair de la baleine en pièces, laissent écouler l'huile au soleil, la ramassent dans des paniers d'écorce et dans des outres en peaux de chien marin, et ce produit fait leur richesse. Leur sol ne paraît pas contenir de métaux; les naturalistes français n'y trouvèrent que des productions' volcaniques. La végétation n'était pas riche, mais cependant plus forte que sur la côte opposée du continent Tatare. Ces insulaires, avec leurs avantages physiques, sont aussi plus courageux que' les habitants du continent, dont" les coups des flèches ne sont pas assez forts pour tuer des ours et des élans, ce qui fait qu'ils se contentent de leur dresser des pièges, des lacs. Les Aino's insulaires, au contraire, pendant leurs chasses d'hiver, entrent souvent en luttes personnelles avec les ours, qu'ils tuent a coups de flèches et de massue. Ils rapportent parfois de ces rencontres aventureuses des blessures qu'ils montrent avec orgueil. Leurs pirogues ne sont que des troncs de sapin creusés qui tirent de douze à quinze pouces d'eau; chacune d'elles peut porter de six à sept personnes : ils naviguent dans ces grossières embarcations du 42° au 53° latitude nord , en faisant tous les jours une douzaine de lieues, mais sans s'éloigner des côtes de plus d'une portée de pistolet, excepté pour traverser d'une terre a l'autre. La manière dont ils pèchent la baleine est encore inconnue; Krusenstern lui-même se tait complètement làdessus ; mais il ne dit pas non plus qu'ils pèchent des baleines , il ne parle que des chevaux et des lions marins. Serait-ce de ces animaux-là qu'on tirerait l'huile, et Lapeyrouse se seraitil trompé? Krusenstern remarque gue même les Japonais de son temps ne faisaient pas la pêche de la baleine, bien que la baie ,/niwa fût très-riche en animaux de cette espèce. L'auteur japonais Rinsifée remarque également qu'ils ne connaissent pas la majiièrede prendre la baleine, mais qu'ils la regardent comme leur grand bienfaiteur, parce qu'elle fait venir sur leur côte, en les pourchassant, une multitude d'autres poissons. Lorsqu'on questionna les habitants de la baie

JAPON

Aniwa sur leur île, ils en firent le même dessin que leurs confrères de l'ouest, issus de la même souche; ils marquèrent chaque station du cabotage et en donnèrent le nom. C'est un fait remarquable, que malgré leur éloignement de l'embouchure de Y Amour ( plus de cent cinquante lieues ), ils en avaient, comme les autres Aino's , une connaissance assez exacte. Il est naturel d'en conclure que ce fleuve esttrès-fréquenté, quoique son embouchure soit presque in»

habitée; semblable en cela au Gange, qui se rend à la mer en traversant par mille canaux les déserts de Sonderbunds. Sans cette veine de communication (fonction principale des grands fleuves) et sans les Mandchous , qui sont ici les seuls intermédiaires avec l'ouest, nos insulaires du cap Crillon n'auraient pas entendu parler des Orotchis , des Chinois, des Tongouses, et n'auraient pas plus échangé leurs marchandises avec eux que les Canadiens de l'Amérique du nord. 11 faut remarquer en effet que la côte de la Tartarie est isolée par le fleuve Amour, et que, soit à cause de ses hautes montagnes inhospitalières, soit par ignorance, soit par des motifs politiques, elle n'est visitée ni par les Chinois ni par les Coréens.

La côte orientale voisine de leur propre Ile parut complètement inconnue aux Aino's du cap Crillon. Mais ils connaissaient très-bien l'Ile de Yézo ( nommée par eux Chicha ou Chica), située pour eux droit au sud et dans leur voisinage. Ils en reçoivent encore plus aisément Tes marchandises japonaises, que les marchandises chinoises de l'ouest ne leur parviennent par les Mandchous, ce qu'il faut attribuer surtout à ce que l'extrémité méridionale de l'Ile Yézo possède depuis longtemps une coloniejaponaise, Matsmaye.

Lapeyrouse observe que les environs du cap Crillon, avec les habitations ré-

Endues sur les h meurs avancées dans baies, parmi des collines verdoyantes et de petits cours d'eau , ne lui parurent pas dépourvus de charme. Il évalue la population ni no sur l'extrémité sud de l'île à environ trois mille âmes. L'ensemble des petites peuplades observées par l'expédition sur toute la côte de Tartarie qu'elle avait explorée ne 8'é-

14' Livraison. (Japon.)

levait pas à autant de centaines d'hommes (1). *

Les indigènes du cap Crillon ne connaissaient pas les noms de Yézo et Oku- Yézo; ils nommaient leur île Tschoka, et Lapeyrouse lui conserva ce nom. Il était d'opinion que les habitants de la chaîne des îles Kouriles , ainsi que ceux* de Yézo et Tschoka, constituaient une population homogène t une d'après ses caractères physiques et son origine, mais différente de celle du continent asiatique, et que ce n'était point une colonisation de celle-ci. Cependant, Âïaproth (2) remarque que la langue aino montre auelque parenté avec la langue samoyèae et autres dialectes de l'Asie septentrionale. D'une autre part, suivant Lapeyrouse, les langues parlées à Yézo, à Tschoka et dans les Kouriles appartiennent à la même souche; et ceci est constaté par les investigations philologiques de Klaproth , qui a comparé les vocabulaires des Aino's ou Kouri- /i£(3)dela pointe sud de Kamtchatka (en russe, Kurilskaya lopatka ) avec ceux des Kouriles et des Aino* s sur le Yézo et le Tarakai. Ils se donnent eux-mêmes le nom d'Aino, c'est-à-dire hommes; le nom Kouril vient probablement , selon Klaproth, de Kour ou Gourou, ce qui paraît signifier également homme ou tribu , souche. L'identité historico-génétique de ces tribus paraît en effet susceptible de démonstration, malgré la dispersion lointaine de ses ramifications actuelles, isolées sur une mer si vaste et si orageuse, soit que l'on déduise leur origine, jusqu'à présent restée sans mélange, de la plus éloignée,

(x) Aussi Riter (Erdkunde. A tien. BanJ. III, p. 408 ) fait-tl observer que toute la rôle an nord de la Corée paraît être un des plus grands déserts inhabités de la terre , dans des latitudes encore hospitalières. Sur une étendue de côtes de mille lieues marines, un navire de trois cents tonneaux ne trouverait pas assez de marchandises pour son chargement.

(a) Atia Polyglotta , p. 3oa.

(3) Asia Polyglotta , p. 3oo-3i5. Comp.

San Kokf Tsou Ban To Sets de Binsifée, ou Aperçu général des trois royaumes, traduit de l'original japonais-chinois par Fr. G. Klaproth, Paris, i83a-i838. focaôu/aire de ta langue des Amos, de Kamtchatka , de Tarrakai et de Yéxo, p. «4a-»55.

L'UNIVERS

Kurilskaya lopatka, ou des îles Kouriles les plus orientales. Sur leurs pirogues fragiles, et sur ces mers orageuses, il D'est pas admissible qu'ils eussent pu faire une traversée directe de cent vingt milles géographiques depuis le cap A' ami cli al h a jusqu'à Tschoka; mais cependant une progression successive d'une Ue à l autre, d'un détroit à rautre, le long de la chaîne des Kouriles. paraît très-vraisemblabîe. On comprend également que de proche en proche , à travers Yéio,el ensuite le long de la grande île Tschoka, la population ait

E s'étendre, en remontant vers le nord, •qu'à l'embouchure de Y/imour, ralnt ainsi dans une origine commune les tribus voisines de cette embouchure aux Aino's, aux Kouriles et aux Karatschadales du sud.

Le grand circumnavigateur russe Krusenstern pouvait se poser comme problème de compléter la découverte de son remarquable devancier, celui-là ayant commencé là où celui-ci avait été forcé de finir. Le 2 mai 1805 il entra dans la baie sur l'extrémité nord de l'ile Yesso ( Yéso, Yetzo ou Yezo dans Rlar proth, Insu dans firoughton ), à laquelle il donna le nom de baie Komanzoff, près du cap Homanzojf, dont il détermina la position par 45° 25' 50". Sur beaucoup d endroits il y avait encore des couches épaisses de neige; on n'apercevait aucun signe de printemps :

point de verdure, point de feuillage. Au Kamtchatka , dit Krusenstern , il fait plus chaud à la même époque. Dans la Russie occidentale il faudrait, selon lui, remonter jusqu'à Archangel, à dix-huit degrés plus au nord, pour trouver la nature aussi rude en avril qu'elle l'était ici au commencement de mai. Vexpédition russe, qui venait de quitter le Japon (le IC avril 1805), et y, avait communiqué son plan de passer entre le Japon et la Corée, devait exciter l'inquiétude soupçonneuse du gouvernement japonais. Les interprètes avaient été chargés de représenter à Krusenstern l'impossibilité de tra\erser le détroit de Sangar (entre le Japon et Yézo), en le lui décrivant comme rempli de rochers, large seulement de trois milles japonais (un mille nautique) et trèsdangereux. On avait préparé un ordre

impérial enjoignant aux Russes de ne s'approcher nulle part de la côte japonaise, à moins d'y être contraints par le mauvais temps, auquel cas on leur porterait du secours. Cependant Krusenstern avait reçu tacitement la permission d'explorer la* côte nord-ouest du Japon dans l'intérêt de la sûreté de sa navigation ultérieure; mais il s'était engage à ne plus s'approcher du Japon pendant sa traversée de retour de Kamtchatka en Russie. Aussi des officiers japonais appostés ici (à la baie ftomanzojf), comme gardiens du commerce, insistèrent-ils pour que le navire russe s'éloignât sans délai ; et l'on ne put persuader au principal d'entre eux d'accepter le plus léger cadeau , pas même un peu de bon sakky japon ais (hautement apprécié, cependant, dans ces régions), soit qu'il eut cru déroger par là à la dignité de ses fonctions, soit qu'il ne voulût pas s'exposer, ce qui est plus probable, à enfreindre des ordres positifs qui prescrivent de ne rien recevoir des étrangers. Quoi qu'il en soit, ce Japonais donna les renseignements géographiques suivants.

Il nomma le district dans lequel il était employé Notzambu (ou Notsambu; prouoncer Nossambu, d'après Klaproth), et un autre au sud de la , Sot/a. La petite Ile dans l'ouest sur laquelle se trouvait le Pic de Langle ( et que Lapeyrouse pensait erronéuieut devoir être une montagne située dans Yezo, mais que Jiioughlon avait déjà reconnue pour être une petite île), Timo-Shi (1), ainsi qu'une autre plus plate et située à peu de distance de celle-ci. dans le nord, Ti'Shi, furent appelées par le même officier RU'Shmv et Hejuni-Shery. Krusenstern rectifia les positions assiguées à ces deux îles. Le détroit qui sépare ces îles de la grande île Yézo n avait pas, selon ce Japonais, plus de cinq milles géographiques (dix-huit milles marina) de largeur, et Yézo était éloignée de la même distance de l'île de Karufouto K qu'on pourrait distinguer aisément si

(i) Il faudrait probablement, en suivant les indications données par Siebold, prononcer Timo si, et les noms mentionnes plus loin se prononceraient Ti si, fit si ri et A* /uni si ri (voir le tableau, p. $).

JAPON

le ciel était serein. C'est pour la première fois qu'on entendit faire usage de cette dénomination de Karafouto, qui paraîtrait avoir reçu dans les cartes et les descriptions japonaises plusieurs acceptions. Cette fois Karafouto ou Krafto était identique avec l'île nommée Tschoka par Lapeyrouse. Dans le nord, dit le Japonais, Krafto était séparée d'une autre terre par un petit détroit. Krafto, d'après lui, devait être grand comme la moitié ô'Yéio. D'après son opinion, Karafouto était à moitié aussi grand que Yézo, mais il n'en connaissait pas la partie nord, que les Aino's avaient surnommée Sandan, les Japonais n'ayant exploré eiactement que la partie sud. Là il y avait, disait-il , un poste de troupes impériales; il montra aussi la situation de Matsmaye dans le sud , et nomma vers le nord-est quatre îles Kouriles appartenant au Japon. Il nomma aussi d'autres caps, rivières, etc., que l'on trouve sur les cartes japonaises. Les habitants primitifs de ces îles, disait encore le Japonais, qui chez les Russes s'appellent les Kouriles velus, se nomment eux-mêmes Aino's; mais ils n habitent que la pointe nord de l'île Yézo, parce que l'extrémité sud à Matemaye est dans la possession immédiate des Japonais ; sous le nom d'Oku- ) ézo , c'esta-d/re Grand-) ézo, qui est l'île du nord, ces Aino's comprennent les Kouriles méridionales.

IVi ici, ni plus tard dans la baied'Aniwa, les noms de Ghica ou Tschoka recueillis par Lapeyrouse n'étaient connus; Tac ko Ha désigne peut-être seulement la côle occidentale, avec la baie rte Langle, Karafouto l'extrémité sud avec la baie Aniwa , et le Sandan, chez les Jino's, seulement l'extrémité nord de la même lie, qui dans Krusenstern a conservé le nom antérieur de Suchalin. Krusenstern apprit encore de l'inspecteur du commerce japonais , que les Aino's de la pointe nord de Yézo ne pouvaient fournir que du poisson, de mauvaises fourrures, des peaux de renard et de loup, et les échangeaient contre des pipes, du tabac, du riz, des ustensiles de ménage et différents objets en laque, qu'ils obtiennent des Japonais; mais que ce comnieree ne se f ut qu'en ete, et que luimême, l'inspecteur, revenait passer l'hi-

ver au sein de sa famille à Matsmaye.

La baie Aniwa (Gamary Aniwa), visitée ensuite par Krusenstern, s'enfonce profondément dans la terre sous la forme d'un immense croissant dont le cap Grillon et le eap Aniwa forment les cornes rocheuses. Dans l'intérieur de cette grande baie, sur son côté ouest et dans sa plus grande profondeur, se trouve une autre baie, plus petite, à laquelle Krusenstern a donné le nom de baie des Saumons , avec une factorerie japonaise (par 46° 36' latitude nord ). Cette détermination et cette découverte sont dues entièrement au capitaine russe, et c'est par lui nue nous apprenons pour la première rois que les Japonais se sont étendus jusqu'ici.

Le côte occidental de la baie Aniwa est , selon Krusenstern ♦ très-raonta« g ueux. Les moutagnes étaient encore couvertes de neige dans certains endroits. Devant le village japonais de la baie des Saumons était mouillé un navire japonais a un mât, chargé de poisson sec.

Aux questions faites au navigateur japonais il répondit par les mêmes indications géographiques que celles qu'on avait obtenues de l'inspecteur du commerce; seulement il lit l'observation qu'un navire tirant de sept à huit pieds d'eau ne pourrait traverser le canal au nord devant/an. 11 disait que les officiers japonais postés à cet endroit avaient pour mission de surveiller le commerce avec les Aino's, aBn de défend ro ces derniers des exactions auxquelles ils pouvaient être exposés; mais on apprit, plus tard, d'un autre marin japonais, que le commerce dans ces parages était d'une haute importance pour le norddu Japon, qui en tirait sa principale nourriture, le poisson sec; qu'autrefois ce commerce était libre, mais que depuis quelques années le gouvernement s'en était attribué le monopole, dont il retirait de grands bénélices, au détriment des populations, obligées dépaver fort cher une denrée de première nécessité.

L'inspection avait par conséquent un autre but encorequeceluiqu'elleavouait, quoique, en général, Krusenstern remarque que les Aino's sont traités avec douceur par les Japonais. Lorsqu'on visita la baie des Saumons les habitations japonaises paraissaient tout nouvelle-

L'UNIVERS

nient construites : on compta sur une petite rivière huit magasins remplis de poissons , de sel et de riz. Les officiers japonais parurent frappés de terreur à l'arrivée des étrangers. Ils tremblaient tons, craignant sans doute une attaque.

Environ vingt Japonais et une cinquantaine à'Aino's étaient réunis autour d'eux. Dix grandes harqucs plates étaient mouillées dans la petite rivière; dans le voisinage on ne voyait que quelques huttes des Aino'x. Le commerce ici doit employer annuellement de dix à douze caboteurs japonais de cent à cent vingt tonneaux.

Mais le siège principal du commerce japonais paraît être dans Tamary- Aniwa, où il y a une factorerie plus considérable; on y voyait plus de cent maisons des Aino's, et plus de trois cents individus étaient occupés à nettoyer et à sécher le poisson. Cinq

Kctites embarcations à mâtsetunegrande arque, ainsi que beaucoup de bateaux de charge, mouillaient dans le port, qui est petit mais sûr. l a vallée colonisée était plus attrayante que les autres endroits de la côte; les officiers qui résidaient à cet endroit paraissaient d'un rang plus élevé que ceux de la baie aux Saumons; chacun d'eux, en effet, portait deux épées, tandis que les autres n'en portaient qu'une. Ils ne témoignèrent aucune crainte , et se montrèrent très-hospitaliers envers les étrangers.

Les baies abondaient en baleines, dont le nombre fut même si considérable, que les navires russes ne pouvaient avancer qu'avec précaution ; leur nombre augmenta encore à Test de la baie Patience. Sans doute le cachalot donnerait ici de grands bénéfices si les Japonais voulaient se mettre à faire la pêche de ces géants marins , ce qu'ils n'ont pas fait cependant jusqu'à présent , quoique les produits de cette pêche, comme le blanc de baleine et l'ambre gris, soient très-pnsés au Japon. Les rivages étaient riches en huîtres, écrevisses et poissons. Dans les deux factoreries, plus de quatre cents Aine? s sont occupés uniquement du curage du poisson, qui se présente ici en telle abondance qu'a la marée basse on le puise, pour ainsi dire, à pleins paniers. — De là le nom de baie aux Saumons.

Des deux côtés de la rivière s'élevaient

les plus belles forêts de sapin , qui fournissaient du bon bois de charpente pour la construction des maisons et les chantiers des navires.

Krusenslern croit que cette localité conviendrait à merveille à une colonie européenne; avec un dépôt de marchandises européennes on pourrait facilement faire d'ici le commerce avec les Japonais et les Chinois. Le poisson et les fourrures sont devenus si nécessaires à ceux-ci que le débit en serait assuré; et h ce commerce d'une activité certaine viendrait se joindre celui des marchandises européennes, dont le Kamtchatka pourrait se pourvoir aussi avec facilité , quoiqu'il ne pût offrir que quelques fourrures en échange. La fondation d'un pareil établissement serait facile pour les Anglais de l'Inde ou les Espagnols des Philippines ; mais il conviendrait surtout aux Russes, à cause du Kamtchatka, si le peu dépopulation de la Sibérie et la difficulté des communications entre Pétersbourg et les possessions russes du nord de l'Asie ne créaient pas d'assez grandes diflicultésà l'exécution d'un pareil projet

La possession d'dniwa, selon le navigateur russe, ne devrait pas coûter une goutte de sang. Une flotte japonaise, portât-elle dix mille hommes, serait facilement repoussée par deux cutters de seize canons et de soixante hommes d'équipage, avec une bonne brise. Les Japonais n'ont aucun droit à la possession exclusive ae Sachalin; le nombre de leurs troupes a Matsmaye est trèsexigu; une marche par terre de là vers l'extrémité nord de Yézo, à travers cette grande tle, serait complètement impraticable , à cause du manque de chemins dans ce pays sauvage; etau nord de > ézo, comme dans la factorerie d'Aniwa, on n'aurait à craindre aucune résistance.

( Effectivement une expédition militaire russe, désavouée depuis (1), fut envoyée plus tard de Kadiak par le chambellan Résanoff 'pour détruire cetétablissement japonais. )

A l'est de la baie Aniwa s'élève une série de hautes montagnes, qui s'étend vers le nord et paraît marquer la plus grande étendue de l'île dans la direction du méridien. Les montagnes étaient en-

(i) Voyez p. 194.

eore couvertes de neige lorsqu'on doublait le 16 mai un des promontoires qui jusque alors n'avaient pas été découverts, lecap/Louœwdr/i.Derrière celui-ci se montra le cap Tonym, et derrière ce dernier on longea \abaie Mordwinoff ( 46° 4 8' latitude nord). Les habitants des côtes, les Aino's de cet eudroit, étaient mieux conformés et avaient plus d'aisance que leurs compatriotes méridionaux dans Yézo et la baie Aniwa, quoiqu'ils pariassent la même langue qu'eux. Vêtus de peaux de chien marin , ils étaient occupés de la pêche de ces animaux et de celle des lions marins, qui leur donnent en grande quantité l'huile dont ils font commerce avec les Japonais. La factorerie à?Aniwa n'est éloignée de là, par terre, que de cinq milles géographiques. Les ustensiles de ménage et les meubles de ces Aino'* étaient tous japonais. Le rivage orientai de l'Ile procède de la baie Mordwinoff directement vers le nord, et saillit de nouveau en forme de croissant vers l'est dans la baie Patience.

Dans l'intérieur de l'île la série des montagnes se prolonge vers te nord. Le plus haut sommet arrondi ( situé sous le 47° 33' latitude nord) avait été déjà nommé Spenberg par les Hollandais ; une partie en était encore couverte de neige (le 20 mai). La côte orientale, couverte de verdure, avait des vallées riches en bois et des avantages prononcés , d'après l'opinion de Krusenstern , sur les extrémités sud et nord de l'île. Cependant le 21 mai il neigeait encore dans le voisinage de la baie Patience, où on jeta l'ancre, quoique le mouillage ne fût pas favorable.

Au sud-est du cap Patience se trouve un banc de roches très-dangereux , Vite Robben, de trente-cinq milles géographiques de longueur, contre lequel les flots de l'Océan se brisent de la manière la plus violente. Au nord de cette île on n'a vu, en la longeant, le 26 mai, qu'un champde glace, à perte vue. Les brisants se montrant à l'est aussi loin que l'œil pouvait atteindre, le navire s'en approcha seulement par trente-neuf brasses de profondeur. Le vent soufflait du nordnord-est, de hautes lames s'élevaient de l'est, l'air était sombre et nébuleux; on fut forcé de gouverner à l'est-sud-est, pour tourner les masses énormes de

glaces qui plus loin à l'est arrivaient en flottant. La navigation plus au nord devint donc impossible cette fois; déjà sous le 48" latitude nord elle avait offert quelque danger. Le capitaine Krusenstern se détermina en conséquence à se rendre directement au Kamtchatka par les Kouriles, pour retourner, pendant la saison plus avancée et plus favorable, au cap Patience et compléter le relèvement des côtes de cette île singulière.

Le banc de roches de Vite Robben fut déterminé avec précision pendant cette traversée et celle qui la suivit. Nous emprunterons à la relation de Krusenstern quelques détails intéressants sur les Aino's au sud de l'île Tarakai.

Aino's est le nom des habitants de l'extrémité nord de l'île Yézo ainsi que de ceux de l'extrémité sud de Sachalin (c'est-à-dire Tschoha ou Tarakai, et le Kraflo des Japonais ). La taille , la figure, la langue prouvent que les deux populations sont de même extraction ; c'est pourquoi les anciens navigateurs, auxquels le détroit de Lapeyrouse était inconnu, pouvaient croire que les deux n'en formaient qu'une , dont les habitants étaient les mêmes que ceux qu'on avait surnommés les Kouriles velus , depuis que le capitaine russe Spangenberg (1739) avait visité ces parages. Ils sont de taille moyenne , presque égale , et ont tout au plus cinq pieds deux pouces, une teinte foncée presque noire, avec une barbe forte et touffue, des cheveux noirs hérissés mais retombant à plat, ce qui, à l'exception de la barbe, les fait ressembler aux Kamtschadales ; cependant les traits de leur visage sont beaucoup plus réguliers. L'opinion , plus ancienne, qu'ils étaient velus sur tout le corps n'a pas été confirmée par Krusenstern : il la traite de fable ou au moins de grande exagération.

Les femmes ont les cheveux longs, d'un noir de charbon, une teinte de visage foncée; des lèvres teintes en bleu , des bras tatoués , et la crasse dont elles sont couvertes leur donne un aspect repoussant, quoique leurs manières soient très-modestes et que l'expression de leurs traits ne soit pas dépourvue d'une certaine noblesse. A la place de l'avidité et de l'amour du pillage, qui sont les vices ordinaires des habitants

des lies de la mer du Sud, on ne trouve ici que bon vouloir, franchise, désir d'obliger. Leurs vêtements sont en peaux de chien domestique, de chien marin , et aussi eu peaux d'ours. Ils emploient également uneétoffe grossière, tissée en écorce d'arbre et bordée en drap, et porteDten dessousle vêtement léçer des J.iponais. Les hommes portaient des boucles d'oreilles en laiton.

Dans Aniwa il y avait plus de bienêtre que sur le Yézo. Les huttes, mieux construites que sur la baie Romanzoff, étaient pourvues de tous les ustensiles de ménage japonais pour huit ou dix personnes , trahissaient une certaine aisance et paraissaient bien supérieures aux huttes temporaires de la baie Àniwa ou dans les Kouriles, comme à Kamtschatka. La boisson ordinaire était l'eau de neige. Dans chaque maison on rencontrait un jeune ours , qu'on y élevait 6t qui y avait sa place dans un coin de la chambre commune. Quoiqu'il partit être un hôte assez incommode , on ne pouvait cependant déterminer aucun propriétaire à vendre le sien. La tradition (reproduite, comme nous le verrons plus loin , par des voyageurs très-modernes) que ces ours sont allaités par des femmes n'est peut-être qu'une exagération comme tant d'autres.

On n'a trouvé chez ces Aino's aucune trace d'agriculture ni d'élèvede bestiaux; ils n'utilisent que les chiens, pour tirer les traîneaux en hiver. Leur organisation est patriarcale (I). lisse montraient

(i) Suivant les recherches les plus récentes, et en résumant les opinions de nos plus savants géographes, 1rs Aino's appartiennent à la race mongole, et s'étendent par petites Irions non-seulement à Yéfo, mais aussi àTarakat et dans les îles Kouriles jusqu'en Kamtchatka. Ye zo est le nom japonais et Hia i le nom chinois de re petit peuple, num qui si^uiue petits barbares. L'ile nommée par les Européens Yé zo, d'après le nom do peuple qui l'habile, contient , suivant les relations japonaises, cent seize hameaux, divisés eu six (tours ou tribus. Les marchands japonais visitent régulièrement ces hameaux , pour traiter avec les Aino's. Ils obtiennent l'autoiisation nécessaire à cet efTel en 01 fiant des présents au prince de Mot su-mae.

L'ile de Karafto ou Kara/outo, dont le véritable nom est Tarakat, ne compte, en tant

parfaitement satisfaits des cadeaux qu'on leur distribuait, pleins de prévenances de tout genre , toujours prêts à ren lre service, et se mettant avec leurs canols à la disposition des étrangers Sansexigpr la moindre rétribution.

Leur nombre, très-exigu a l'extrémité nord de }éznt n'excédait pas quatrevingts personnes dans les huit maisons habitables de cet endroit. Plus à l'intérieur du pays on ne voit pas d'habitations, la pêche maritime étant la principale ressource de ces tribus. Dans les

qu'elle n'est pas occupée par les Chinois , que vingt-deux hameaux aino's, dont les habitants, comme tous les Aino's , sont d'un naturel bon et amical, et vivent dans les mêmes conditions qu'à Yézo. Us entretiennent uu commerce actif avec les Japonais et les Manlchoux, et même avec les Russes, qui occupent la plus grande partie des île-. Kouriles et les ont placée» sous la dépendance du gouvernement de leurs colonies amei n aines.

Après Yéio une seule de ces îles est visitée, celle que les Japonais nomment Zi sinus t c'est-à-dire mille lies, et qui porte le nom intraduisible de Ki itazub.

La chasse aux bètes à fourrure de terre et de mer est la principale occupation des Aino's; le produit de leur chasse leur procure par voie d'échange les marchandises des peuples étrangers, consistant principalement en étoffes pour vêtements ordinaire», en étoffes de soie, en pipes, en tabac , en rii , en vin japonais ou saki, elc. Les Aino's n'ont point de temples; le nom de leur dieu est Kamoi. Pour l'honorer ils allument sur les montagnes et sur les côtes de grands feux, et c'est à cela que se borne tout leur culte. Les Yezo ou Aino's n'ont, d'après les relations japonaises, ni roi, ni princes, ni grands seigneurs. Dans chaque hameau le vieillard le plus estimé est le chef chargé de la gestion des affaires de la commune, bien que l'intelligence des habitants de ces pays soit fort peu déieloppée, ils se distinguent néanmoins par leur excellent caractère. Ceux d'eulre eux qui sont en rapport .net- les Japonais s'informent avec beaucoup d'intérêt de leurs usages et de leurs luis ; les enfants comme les parents adressent des questions à ce sujet. ■ Ou peut d'après cela présumer, dit uu gèo- « graphe japonais, que ce peuple se civilisera a de plus en plus; par suite de ses rapports « de commerce et de navigation avec les Ja- « ponais, son esprit se développera, et les « excellentes qualités de sou c*n artère rece- « viont la direction la plus favorable à ses « intérêts. »

JAPON

baies du Saumon et VÀhiwa il y avait, pendant la pèche, trois à quatre cents personnes réunies, de manière qu'au totfll toute cet e population, sur les deux rires du détroit Lapérouset peut né pas dépasser cinq cents personnes.

Les annales du Nippon font mention au deuxième siècle d'expéditions mili* tnires victorieuses jusqu'au détroit qui sépare le nord du Japon de Yezo; cependant les Japonais ne prirent définitivement pied dans cette lie (et cela Seulement dans la partie méridionale, aujourd'hui Matsoumaë) que vers le milieu du septième siècle (659), ou plus tard encore d'après un auteur japonais»

Haye Sibtt . que Siebold croit très-digne de confiance. — Les nouveaux venus eurent sans lesse à lutter contre les sauvages indigènes ; et l'histoire ne mentionne aucun rapport avec ces derniers du neuvième au quinzième siècle. — Il paraît cependant qfl'uti établissement japonais d continué à subsister à Matsoumaë; le dère Jérôme de Angelis et d'autres jésuites qui visitèrent l'endroit en parlent positivement; mais l'autorité des Japonais ne s'établit que sur une faible portion de l'Ile de Yézo, dont ils étaient loin de reconnaître alors toute l'étendue. — Kn 1670 des troubles agitèrent l'Ile de Yézo; et nous lisons dans le W an nen Kei, ou annales du Japon, que « les habitants de Yézo furent attaqués et vaincus ». Depuis cette époque nie de Yézo fut soumise à un gouverneur impérial , qui porta le titre de Maisottfhat no Aamt, prince de Matsoumaë (1). La ville de Matsoumaë, sa résidence, devint le centre du commerce de Yézo avec le Japon. Vers la fin du dix-huitième siècle la domination japonaise s'étendit sur la partie orientale de cette tle et (comme nous l'avons vu) sur la partie méridionale de Krafto (Tarakai ou Seghalien ). — Ce fut un offic ier japonais, M.'gami Tok'nai , qui le premier passa de Yézo à Krafto (en

(i) Drnuis i8a5 Malsotimaë a été cédé à titre de nef au prince de Sima , avec l'obligation de te rendie tous les rinq ans à la cour deYédo, d'y offrir les présents acroui unies (des queues d'aigle, des pttUS de loutre de n*r et de l'argent), et de recevoir d'autres pré- Jeuts eu retour.

juillet 1785), c'est-à-dire deux ans avant que la Pérouse eût découvert le détroit qui sépare ces deux îles; et c'est à lui que le Japon doit les premières données un peu exactes sur cette île, à tous égards si remarquable. Quelques années plus tard le gouvernement japonais, dont les voyages de la Perouse, de Brouglilon, et la visite de Laxmanu et autres avaient attiré l'atteution sur ces îles, chargea des officiers de confiance de parcourir le pays, de l'examiner et d'en prendre possession. Mais ce qui contribua le plus à-étendre les découvertes, les établissements et le commerce des Japonais dans les îles situées au nord de leur empire, ce furent l'ambassade russe de Resanoff et les événements qui eurent lieu à Krafto et aux Kouriles sous Chwostoff , Dawidoff et Golownin. — Jusqu'alors la ville de Matsoumaë et le sud de l'île de Yézo avaient seulsété habités par les Japonais ; mais depuis ce moment ils se sont aussi établis dans tout le Yézo, sur les deux Kouriles déjà nommées et au sud de Krafto; et pour proléger ses sujets dans ces contrées, comme aussi pour en écarter les étrangers, le gouvernement y a fait élever une foule de petits forts et de tours d'observation. Comme les mdigènes ( Alno* ) , les Japonais s'occupent ici de la pêche ou cherchent a tirer tout le parti possible du voisinage de !a mer. Pour le Japon , dont la population , toujours croissante, se nourrit surtout de ris et de poisson , l'importation de puisson sec ou salé de Yezo et des autres iies septentrionales, qui eu sont abondamment pourvues, est devenue une véritable nécessité. Les autres produits de la mer, le tripang, les varechs, les sèches et les moules awawi (ou airabi) sont pour la chambre du trésor de {Nagasaki un article très-avantageux dans son commerce d'exportation avec la Chine. — Ainsi donc, pour le Japon le commerce avec les pays voisins vers le Mord, qui lui fournissent une partie des vivres deconsouunation journalière, est beaucoup plus important que le commerce avec les autres pays voisins placés sous sa protection, et même que celui avec la Chine, d'où ne lui viennent que des objets de luxe et d'agrément. — La pèche du saumon, du stoekiish, du tri-

pang et des sardines , est particulièrement abondante dans ces parages; on commence aussi à y faire la pêche de la baleine , dont les Japonais recherchent le lard et la chair plus encore que l'huile qu'on en retire. Les autres articles d'exportation sont des pelleteries, telles que peaux d'ours, de renard, de loutre de mer et de rivière, de chien de mer, des plumes d'aigle pour les flèches, que les Aino's offrent comme tribut ou en échange au seigneur de Matsoumaë. On exporte en outre des drogueries , du bois de construction, de l'huile de baleine, du caviar et d'autres produits du sol moins importants. L'Ile de Yézo possède , dit-on , de riches mines d'or ; plusieurs de ses rivières roulent des particules de ce même métal ; mais l'ouverture de ces mines a été sévèrement interdite par le siogoun; et la poudre d'or que recueillent les Aine? s doit être livrée au seigneur de Matsoumaë.

Les importations se bornentaux objets d'un usage journalier pour les Japonais, tels que : habillements, ustensiles domestiques, vivres (surtout du riz), tabac, saki et soya. Du reste, il y a longtemps que les Aino's font usage de ces derniers articles; car quand leurs chefs viennent à Matsoumaë apporter leurs tributs , c'est précisément de ces articles qu'on fait choix pour les présents de retour, après que les chefs ont été admis à l'audience et fêtés convenablement. En créant ainsi de nouveaux besoins, cette branche de commerce doit acquérir bientôt une importance majeure. Déjà les importations de tabac et de saki à Yézo sont fort considérables. En outre, les étoffes de laine grossières, les poteries , porcelaines et articles de cuivre destinés aux usages domestiques, surtout des objets en fer, les armes et les laques ordinaires trouvent un abondant débit parmi les indigènes.

Le commerce des villes impériales , savoir : Ohosaka , Sakaï , Yédo et Nagasaki, avec les ports de Yézo est fort animé; il se fait au moyen de grands bâtiments construits dans ce but, avec la poupe plus élevée que les bâtiments orainaires et nommés hoksen, ou navires marchands du Nord. Les ports les plus fréquentés de Yézo sont , au sud : Matsoumaë et llakotade; sur la côte orien-

tale , Akesi et Nemora , et à la pointe septentrionale, Soya. Matsoumaë est le point central du commerce de Yézo; et c'est là que la chambre du trésor de Nagasaki a ses agents. Akeri et Nemora commercent aussi avec les Kouriles, et Soya avec la partie méridionale de Krafto , où il existe, à Siranousi, un établissement japonais très-florissant. La côte orientale de Krafto est souvent fréquentée pendant l'été par des pécheurs japonais; le commerce du Japon s'étend aussi insensiblement le long de la côte occidentale de l'île. Seulement on évite soigneusement toute collision avec les marchands et les employés Mandschous , qui possèdent un établissement et un entrepôt considérable à Deren , sur la rive droite de l'Amour, d'où la domination chinoise s'exerce sur une population de pêcheurs qui n'ont pour richesses que leurs rennes et les peaux qu'ils se procurent par la chasse. Les habitants du pays de l'Amour, que les Japonais nomment Santan ou Soudan, commercent aussi avec les Aino's sur la côte occidentale de Krafto. Us montent de petits bâtiments sur lesquels ils apportent leurs marchandises. Ils les déposent sur le rivage, et s'éloignent; les Aino's les examinent, choisissent ce qu'ils préfèrent, et les remplacent par leurs propres denrées ; c'est ainsi que se conclut facilement un échange qui repose sur une probité sans exemple et une confiance réciproque. LesSantanais importent d'ordinaire des étoffes de soie delà Chine, qui sont connues au Japon sous le nom de Yézo nisiki ( damas de Yézo ), des grains de corail, d'obsidianés bleues {Krafto tama, pierres précieuses de Krafto) ; les Aino's leur cèdent des pelleteries en échange. Il existe aussi des relations commerciales d'Ouroup, la dernière des Kouriles japonaises (la dix-huitième île selon les cartes russes) entre les sujets russes et japonais; et nous tenons de source certaine que ces relations, tolérées par le gouvernement du Japon, acquièrent d'année en année plus d'importance, et continueront sans interruption tant que le gouvernement russe ne s'en mêlera pas : car dans ces parages la politique japonaise reste fidèle à sa maxime, d'éviter soigneusement toute relation directe

JAPON. 317

avec les puissances maritimes de l'Eu- à bout des plus grands animaux sauvarope : maxime contre laquelle sont ve- ges. Quelques couteaux et de vieux nues échouer toutes les tentatives faites sabres, dont ils font un certain usage, pour obtenir un commerce libre avec leurs sont apportés par les Japonais, cet empire. Cest par leur commerce avec les Les cinq provinces dont Yézo se Aino's que les Japonais trouvent quelcomposé sont habitées par une popula- quefois occasion de se mettre en rapport tion qui ne connaît ni argent ni besoins avec les habitants des îles Kouriles, et ne vit que de chasse et de pèche. Us qui sont sous la domination russe ; se vêtissent de peaux d'animaux, tels ces derniers visitent aussi la côte de que : ours , loups , renards, castors, etc., Yézo, et fontavec les habitants de Kra/to qu'ils tuent au moyen d'arcs et de flèches, un grand commerce de pelleteries. Les Pourtant les riches habitants de Yézo se Japonais les nomment Oorousya; et fournissent d'étoffes de provenance chi- quoique très-éloignés de la capitale, et, noise et japonaise, qui leur sont données sous le rapport de la civilisation , inféen échange par les habitants de Kra/to rieurs à leurs compatriotes , les Japoou les Japonais de Matsmave; ils se nais ont plus de considération pour eux parent en outre de boucles d'oreille en que pour les habitants de Yézo, et il existe or ou en argent et d'autres ornements un ordre formel du gouvernement ja* composés de boutons et de perles, et portais concernant la nature des rapattachent un haut prix aux étoffes ba- ports à entretenir avec ces insulaires , riolées ou bordées de belles couleurs . qui témoigne de l'importance qu'il at- Ifs n'ont de considération que pour le tache au maintien de ces relations, droit acquis par l'âge , car leurs différends sont jugés par les vieillards ; mais Let Mes Liou-Kiou. 1 s sont, sous certains rapports, au niveau

des animaux. Le frère vitici avec la sœur, Autant le gouvernement japonais et chacun suit ses goûts sans être soumis évite d'entrer en contact avec la Chine à des lois quelconques. Fisscher, auquel et avec les étrangers en général , autant nous empruntons ces détails, ajoute, d'à- il favorise l'extension du commerce et près l'ouvrage japonais Sankokf Uou Ja colonisation dans les lies situées au ran tosets, que dans la plupart des fa- nord et au sud de l'empire. Les lies milles déjeunes ours sont nourris aux Liou-Kiou sont placées sous sa protecseins des fem mes , afin que pour la sai- tion depuis le milieu du quinzième siècle, son d'hiver les Aino's aient un bon mor- quoique ces relations de bonne amitié ceau à manger et pour tirer parti de la aient souvent été troublées par les insbiie de cet animal, qu'ils considèrent tigations des Chinois et par les pirateries comme un remède salutaire. Dans la des Japonais eux-mêmes. L'habile fonplupart des hameaux habités par les dateur de la dynastie actuelle des sio- Aino's, et situés en grande partie sur les goun's, Yeyasou; profita d'un moment côtes, il y a une maison ou un bâtiment doublement favorable pour soumettre où se fait leur commerce d'échange; et à sa puissance le roi des Liou-Kiou, pour y être autorisés les Aino's payent Chang-ning(japonais-chin.,^'<Jne();car au seigneur de Matsmaye un tribut en les troubles qui agitaient alors la Chine peaux et en poisson sec. Le pays est ne permirent pas à l'empereur WanLeih très-montagneux et rocailleux, sans (de 1571-1619) de secourir le roi des routes régulières, et devient parce fait Liou-Kiou; et au Japon, où la guerre impénétrable pour l'étranger. Un peuple civile était allumée, Yeyasou , qui gouhabitue à une vie aussi rude doit être vernait sous le nom de son fils , le noudoué d'une grande force physique. Les veau siogoun, chargea le seigneur de hommes s'occupent de chasse' et de pèche, Satsouma , le plus puissant des princes tandis que les femmes se chargent du deKiou-Siou, de forcer les Liou-Kiou reste des travaux domestiques. Leur à lui payer tribut : par là il avait un enseule arme est l'arc muni de flèches em- nemi de moins et se l'attachait par l'inpoisonnées, qui rendent toute blessure térét, le plus fort des liens. Yosifisa, mortelle, et les mettent à même de venir tel était le nom du prince, parut en 1609,

L'UNIVERS

avec iiné puissante flotte devant tfava ( Napa ), prit d'assaut Syouli (ScheuH), résidence du roi, et le fit lui-même prisonnier. Et quoique ce dernier, qui d'abord avait été* transporté au Japon avec quelques-uns des grands de son royaume , eût ensuite été remis en liberté et renvoyé dans son pays , Liou- Kiou n'en demeura pas moins tributaire du Japon , ou plus exactement de Satsouma , et lui pave encore annuellement un tribut dé 200,000 kok* , à peu près 1,200,000 tail (environ 5 millions de francs ). Les relatiohs commerciales avec les habitants de LiOu-Kiou, dont ie caractère est honnête et bienveillant, la religion et les mœurs assez semblables A celles dés Japonais, sont très-aetives, surtout de la part de Satsouma , et de nombreux établissements japonais se sont formés dans les îles septentrionales du groupe, à Ohosima et a Tokousima.

Les lies Liou-Kiou produisent des drogueries , des matières colorantes , de rencens, de l'ambre, de la nacre et autres moules estimées, des vases émaillés, de l'étain, du cinabre, du soufre, du Sucre, des soieries et une espèce de toile fabriquée avec les fibres des feuilles d'une espèce particulière de bananier (musa coccinea) (1).

Liou-Kiou étant à la fois tributaire du Japon et dè la Chine, il s'ensuit que beaucoup d'articles de ce dernier pays entrent par cette voie au Japon , comme aussi beaucoup d'articles du Japon en Chine. Ce furent précisément les précieuses marchandises du Japon qui, offertes par le roi des Uou-Kiou à IVm-

Sereur de la Chine, éveillèrent l'ambition e ce dernier, et le décidèrent, au commencement du dix septième siècle, à cette guerre contre le Japon dont l'issuefut si malheureuse |>our lui. Certaines marchandises européennes s'introduisent également au Japon par les Liou- Kiou. Aussi le prince de Satsouma a-i-il un comptoir ( Satsouma yasikl ) à Nagasaki, où se font les achats de marchandises hollandaises et chinoises importées par cette voie. L'ouverture du port de Aapa serait à tous égards d'une

(r) On fabrique de» li<Mjs de celte dernière espèce el d'une grande Gueuse aux Philippines.

grande importance pour le commerce européen ; on pourrait en faire l'entrepôt de toutes les marchandises recherchées sur les marchés du Japon, puisque le commerce des Japonais aux Iles Liou- Kiou est beaucoup plus considérable que celui des Chi iois. Ce serait en outre une excellente relâche pour les bâtiments de guerre , les bateaux à vapeur et lea baleiniers. L'importance de cette station augmenterait encore quand le commerce entre le vieux et Je nouveau Monde se serait frayé une route à travers Vocéan Pacifique.

Nous emprunterons à la relation de Mac Leod , chirurgien de FMceste, quelques détails qui nous ont paru intéressants et propres à donner une idée assea exacte de l'aspect de la grande tle Liou- Kiou, de son climat, de ses productions* et du caractère de ses habitants.

« L'habillement des habitants du Liou-Tchiou, dit Mac-Leod,est aussi remarquable par sa simplicité que par son élégance. Leurs cheveux , qui sont d'un noir luisant (étant frottés d'une substance onctueuse que leur donne la feuille d'un certain arbre), sont relevés par devant et par derrière, et vont se réunir au sommet de la téte, où ils sont attachés étroitement ensemble. On a grand soin qu'ils soient tous parfaitement unis ; et la partie des cheveux qui est au-dessus du cordon , et dont on forme une espèce de petite fontange , est retenue par deux anneaux , appelés camesachl et usfsachi. Ces anneaux sont d'or, d'argent ou de cuivre, suivant le rang et la fortune de celui qui les porte, et le camesachl est surmonté d'une petite étoile. Ce genre de coiffure est universellement adopté, depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets , avec la plus stricte uniformité, et produit un effet très-agréable. A l'âge de dix ans les enfants commencent à porter Vttsisachli et à quinze ils v joignent le camesachl. A l'exception des personnes en place, qui ont un bonnet , mais seulement pendant l'exercice de leurs foliotions, les habitants ne paraissent point se couvrir la te*te , du moins lorsqu'il fait beau. Ils portent une espèce de chemise et des caleçons, et mettent pardessus une longue robe flottante , avec des manches très amples et attachés

par une large ceinture. Ils ont à leurs pieds des sandales, artistement faites avec de la paille; et Ips grands mettetit aussi des guêtres blanches, qui montent au-dessus de la cheville. La qualité de leurs rob< s dépend du rang de celui qui en est revêtu. Les classes supérieures portent des étoffes de soie de diverses eouleurs , avec une ceinture d'une nuance toute différente, et qui quelquefois est brodée en or. La basse classe se sert généralement d'une espèce d'étoffe de coton, dont la couleur est ordinairement brune, quelquefois blanche tachetée de bleu.

« Les grands ou officiers publics sont divisés en neuf classes, et distingués par leurs bonnets ; nous en remarquâmes quatre sortes : le plus remarquable était

f orte par un membre de la famille royale. I était de couleur violette , et orné de fleurs d'un jaune éclatant ; ensuite venait la couleur pourpre, puis la jaune, et enfin Ja rouge, qui semblait être le partage de la dernière classe.

« flous ne pûmes faire que peu d'observationssur la toilette des femmes. On dit que les plus distinguées portent simplement une robe large et flottante, sans aucune ceinture. Elles laissent flotter leurs cheveux sur leurs épaules, ou bien les relèvent sur le côté gauche de leur tête, en les attachant avec un ruban autour duquel des boucles de cheveux frisés retombent de toutes parts. Les femmes du peuple ont de petits jupons, assez semblables aux jupes écossaises, avec une robe courte, mais très-large, par-dessus.

« L'île de Liou-Tchiou est située dans le meilleur climat du globe. Rafraîchie par les brises, qui , d'après sa position geographique,soulllent sur ses côtes dans toutes les saisons de l'année, elle n'est pas tourmentée, comme beaucoup d'autres pays, ni par des chaleurs ni par des froids excessifs ; tandis que par la nature même du sol, qui ne donne naissance qu'a d^s ruisseaux et à des rivières sans être infecte par des étangs et des marais fangeux , cette source malheureusement si féconde de maladies, dans les climats plus chauds, n'existe pus sur ses bords, et le peuple y paraît jouir d'une santé robuste ; car nous ne vîmes nulle part d'êtres souffrants et mala-

JW. 219

difs, non plus qu'aucune espèce de mendiants.

• Les plaines terdovantes et les paysages romantiques deTinian et de Juan- Fernandes, si bien décrits dans le voyage d'Anson, se montrent ici aux regards dans une plus haute perfection et sur une échelle plus magmlique, car la culture y prête un nouveau charme aux beautés de la nature. Du haut d'une éminence qui dominait sur les vaisseaux, la vue est dans toutes les directions pittoresque et délicieuse. D'un côté, ce sont les îles qui, de distance en distance, sortent du sein de l'Océan , tandis que la clarté de TeaU permet à l'cbil de sonder la profondeur de la mer, et d'apercevoir tous ces récifs de corail qui protègent l'ancrage. Au midi, s'élève la ville de Wapa-Fou; plus bas sont les bâtiments à l'ancre dans le |)ort, avec leurs banderoles qui flottent dans les airs ; et dans l'espace intermédiaire paraissent de nombreux hameaux, parsemés sur les bords des rivières qui baignent la Vallée. Partout l'œil est charmé par l'aspect des couleurs variées du superbe feuillage qui serpente autour de leurs habitations. A l'est, les maisons de Kint-Ching, la capitale, captivent l'attention tant par la singularité de leur architecture que par la beauté de leur position. Elles semblent sortir du milieu des arbres charniauts qui les entourent et les couvrent dé leur ombrage , et s'élèvent l'une sur l'autre, dan§ une progression successive et pittoresque, jusqu'au sommet d'une montagne que couronne le palais du roi. Les plaines qui séparent Kint-Ching de Ndpa-Fou, a la distance de quelques milles, sont ornées d'une longue suite de maisons de campagne. Au nord l'œil découvre d'immenses forêts, dont il ue peut embrasser l'étendue.

« Non loin de cette éminence un sentier conduit le voyageur à ce qui ne semble d'abord qu'un petit bois. En y entrant , sous une arcade formée par les branches entrelacées des arbres plantés des deux côtés du chemin, on se trouve dans un labyrinthe qui forme mille détours, et serpente de tous côtés , sans laisser voir d'issue. A peu de distance on aperçoit des petites portes d'osier; et en eu ouvrant une, ou est tout surpris dû

L'UNIVEHS.

voir une basse-cour et une maison et tous les attirails d'une ferme : entrez, et vous verrez une nombreuse famille , qui n'est qu'une faible image de mille autres répandues tout autour; de sorte que tandis que le voyageur se croit dans une retraite isolée et solitaire, il est en effet au milieu d'un village nombreux mais invisible.

« La nature a prodigué tous ses dons à l'île de Liou-Tchiou ; car telle est la bonté du sol et du climat, que des productions du règne végétal de nature très- différente, et qui se trouvent ordinairement dans des pays très-éloignés l'un de l'autre , y croissent en même temps et dans le môme verger. Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, le pays des oranges et des citrons ; mais le bananier de l'Inde et le sapin de la Norwége, le thé et la canne à sucre y viennent également. Indépendamment de tous ces avantages , qui ne se trouvent pas souvent réunis, cette lie possède encore des rivières et des ports excellents; et ce qui surtout lui fait le plus d'honneur, c'est l'heureux caractère, l'affabilité et la bienveillance de ses habitants.

« Les habitants de Liou-Tchiou sont très-petits , la taille des hommes n'excédant jamais cinq pieds. Presque tous les animaux sont aussi remarquables par leur petitesse; mais tous sont excellents dans leur espèce. Leurs bœufs pèsent rarement plus de trois cent cinquante livres; mais ils sont gras et robustes, et la chair en est fort belle ; leurs chèvres et leurs cochons suivent la même proportion ; leurs volailles seules font exception. Cependant, quoique petits, les hommes sont forts , vigoureux et bien constitués. Nous n'eûmes pas d'occasion de mesurer les femmes; mais leur taille nous parut être proportionnée à celle des hommes.

« Ces insulaires sont très-probablement originaires du Japon et de la Corée , ayant beaucoup de rapports dans les traits du visage avec les habitants de ce dernier pays, quoique leurs traits soient plus doux et plus délicats. Il est certain qu'ils ne sont point d'origine chinoise, car ils n'ont rien de cet œil singulièrement coupé et sans expression qui distingue éminemment ce peuple;

et il ne parait pas que le peu de Chinois gui se sont établis dans l'!le se soient jamais mêlés par alliance avec les naturels du pays, les traits nationaux et les caractères' des deux peuples étant parfaitement distincts et différents sous tous les rapports. Ils n'ont pas non plus dans leur physionomie le moindre rapport avec les Indiens, et ils sont tous aussi blancs que les Européens du midi; ceux même qui sont le plus exposés aux ardeurs du soleil sont a peine aussi basanes que les laboureurs espagnols ou portugais.

« La langue chinoise est apprise par quelques habitants, comme le français 1 est en Angleterre; mais les bonzes, qui sont aussi maîtres d'école, apprennent aux enfants la langue du pays, qui est un dialecte du Japou , et qui est douce et harmonieuse. Ils n'ont rien de cette hésitation, de cette difficulté à prononcer que l'on remarque dans les Chinois, et qui demandent souvent que les mains viennent au secours de la langue, et que les gestes facilitent la sortie des paroles. Les ordres et les statuts du gouvernement sont tantôt dans la langue du pays, tantôt dans celle du Japon; mais ils ont des livres écrits en langue chinoise. »

L'exactitude de ces renseignements généraux est confirmée par les relations les plus récentes. Les témoignages sont unanimes quant à la douceur du caractère de ces insulaires , à leur obligeance, à leur -intelligence, a l'urbanité de leurs manières. Aussi les sociétés qui se sont formées dans les deux Mondes pour la propagation de la religion chrétienne ont-elles sonjçé de bonne heure à envoyer des missionnaires à Liou-Kiou.

Les directeurs du séminaire des missions étrangères sollicitèrent du pape et obtinrent la juridiction nécessaire pour le vicaire apostolique de Corée, que l'on supposait avoir plus de facilités que les évéques voisins pour établir des communications avec ces lies. Une connaissance plus exacte des habitudes maritimes des populations ne tarda pas à prouver qu'après le Japon la province chinoise du Fohkien était le pays qui communiquait le plus régulièrement avec Liou-Kiou ; mais l'emploi de cette voie par les missionnaires présentait

JAPON

une double difficulté, attendu que rentrée du Fokien leur était interdite, et qu'en supposant même la connivence des marins chinois, il était très-difUcile de s'interner dans ces îles malgré le gouvernement local. Huit ou neuf ans s'écoulèrent sans qu'on eût trouvé le moyen de surmonter ces obstacles; mais en 1842- 1843 les missions étrangères durent à la présence d'une escadrille française dans les mers de Chine et aux dispositions obligeantes du chef de cette (I i v ision, le commandant, depuis amiral, Cécille, de trouver une occasion favorable pour s'introduire ouvertement aux Liou-Kiou. La corvette lAlcmène partit de Macao vers la fin d'avril 1844 pour Napa, capitale des Liou-Kiou, où elle mouilla dans les premiers jours de mai. Elle y transporta deux missionnaires, qui furent désignés au gou vernement local comme interprètes,el.qu*elley laissa vers le 7 mai, en annonçant l'intention de revenir avec d'autres navires de guerre français , mais dans des intentions toutes pacifiques et amicales. Il parait que le roi des Liou-Kiou, fort surpris de l'apparition de C AlcmèneeX de l'annonce qui lui était faite de la visite prochaine de )* escadre française, fort embarrassé d'ailleurs de la conduite qu'il aurait à tenir envers les deux missionnaires qui 1 ui étaient imposés, et qui avaient déclaré ouvertement , après le départ de CAlcmène, leur caractère apostolique, écrivit au gouvernement chinois pour rendre compte de ce qui s'était passé et demander des instructions. En octobre 1844 le commissaire impérial porta l'affaire à la connaissance de notre envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire, M. de Lagrené, et demanda des explications. Le résultat de la correspondance fut l'envoi tardif de ta Victorieuse , qui se rendit ( plus d'un an après) en 1846, à Napa-Kiaug, d'où elle ramena les deux missionnaires. Vers la même époque l'amiral anglais Cochrane mouillait devant Napa, sur le vaisseau tAgincourt, et le révérend B. J. Bettelheim, médecin missionnaire américain (naturalisé Anglais, nous assure le Càinese Repository de janvier 1848 ), s'y introduisait avec toute sa famille^ et y commençait la prédication do méthodisme (avril 1846). Encou-

ragé sans doute par l'exemple des Américains, notre amiral fit reporter les missionnaires catholiques à Liou-Kiou, pendant l'été de 1847, par cette même corvette la Victorieuse, qui quelques mois plus tard devait se perdre avec la frégate la Gloire sur les côtes de la Corée, en cherchant à accomplir une autre mission de la même nature!

Ce qui a pu transpirer depuis cette époque sur le sort des missionnaires chrétiens, qui s'efforcent avec un zèle si persévérant de propager les doctrines évangéliques parmi les paisibles insulaires de l'archipel Liou-Kiou , ne semble pas encourageant pour l'avenir de la foi. On écrivait de Chine il y a un an : « Les « missionnaires qu'on a laissés aux Iles « Liou-Kiou se trouvent dans une sin- « gulière position. Ou ne leur fait aucun « mal, on leur donne à manger; mais ' « on évite tout entretien avec eux , et « quand ils essayent d'entamer la con- « versation , ceux auxquels ils s'adres- < sent se bouchent les oreilles et s'en- « fuient à toutes jambes! »

Nous nous permettrons quelques réflexions générales à ce sujet. — Les commencements sont en tout difficiles. Le christianisme se montre aujourd'hui dans l'extrême Orient avec des moyens d'action qu'il doit aux progrès de la civilisation et des sciences européennes, et dont l'emploi judicieux pourra le faire accueillir a la longue parmi les cultes tolérés. Les services rendus, les bienfaits persuadent mieux que la parole la plus éloquente. Nos missionnaires sont admirables de dévouement, d'abnégation , d'humanité, de zèle. Là où on leur permettra de rester, ils parviendront à se faire aimer, et l'homme fera peutêtre accepter le prédicateur. Tel est notre espoir, au moins, et nous verrions dans sa réalisation un acheminement important à la solution pacifique de ce grand problème dont nous avons indiqué les données, et qui se pose chaque jour d'une manière plus précise et plus pressante entre le génie de la production et du libre échange en Europe, et l'esprit d'isolement et de résistance dans l'extrême Orient.

Au moment de terminer ce résumé (si incomplet, nous ne saurions nous le dissimuler) de ce que des révélations de

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1» politique et du commerce ont appris à l'Europe sur l'état actuel de l'empire japonais, nous sommes heureux de pouvoir fournir a nos lecteurs une preuve aussi curieuse que convaincante des progrès continuels que l'influence de la haute civilisation de l'Occident fait dans l'esprit du gouvernement japonais.

Nous devons la connaissance des laits que nous allons mentionner à une communication toute récente dont la parfaite exactitude ne saurait être révoquée en doute.

Mous rappellerons avant tout que la langue savante du Japon est le hollandais, et que tous les Japonais de quelque distinction lisent au moins le hollandais, s'ils ne savent pas le prononcer, et qu'ils sont extrêmement curieux des ouvrages scientifiques écrits en celte langue et en particulier des ouvrages relatifs à l'art militaire. Cela pose, il peut ne pas paraître étonnant que le siogoun luimême ait appris a lire et à écrire le hollandais; mais le fait remarquable auquel nous venons de faire allusion, et qui nous est affirmé par notre honorable correspondant, c'est que ïesiogoun aujourd nui régnant a écrit, il y a quatre ans , une lettre autographe en hollandais au roi des Pays-Bas, pour le prier de faire confectionner et de lui laire parvenir divers objets que désignait la lettre particulière en question. Parmi les objets designés figurait un mortier de marine de grandes dimensions (18 pouces) qui a ete. coule a la fonderie de canons de Liège. Un affût de bord a ete construit pour ce mortier en Hollande. On a fourni de (dus au souverain japonais, sur sa demande , un moulin a poudre , un grand nombre d'armes de luxe ( la plupart fabriquées à

Liège), etc. Avec le mortier et le moulin a poudre, on a envoyé a {"empereur (comme l'appellent les Néerlandais; des notes explicatives sur la manière d'en faire usage.

Si l'on rapproche ces curieux détails de ceux que nous avons donnés p. 109 et 1 72 on restera convaincu que la civilisation japonaise, loin de repousser d'une manière absolue l'influence de la notre, se montre de plus en plus disposée à s'en aider dans sa marche ascendante, et que l'avenir des relations de l'Europe avec le Japon repose sur l'exploitation prudente et éclairée, mais constante, de cette tendance qui honore le caractère japonais.

Les derniers avis venus du Japon par voie de Batav ia font pressentir 1 expédition d'une frégate américaine à Nagasaki , dans le but de reclamer du gouvernement d'Yedo la mise en liberté de seize ou dix-sept naufragés américains retenus prisonniers comme soupçonnes d'espionnage. — Les mers du "Japon étant maintenant le principal rendezvous des baleiniers, les naufrages y deviendront, selon toutes probabilités, plus fréquents que par le nasse, et nécessiteront l'intervention des puissances maritimes intéressées. Espérons que les négociations auxquelles ces regrettables accidents donneront lieu par la suite seront conduites avec la modération et la prévoyance désirables, et qu'elles auront pour résultat de déterminer le gouvernement japonais a se relâcher par degrés de tout ce qu'il y a d injuste, d'inhumain et, il faut bien te rècouuaii re, de dangereux pour L'indépendance même du Japon , dans la politique d'exelusion absolue qu'il maintient depuis deux siècles avec uneiullexiblc sévérité!

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