‹ Japon, Indo-ChineChapitre 63 sur 101 · M I/UN · texte numérisé non relu

M I/UN

mentionnés .... et de donner ordre qu'on fournisse à In mission le nombre nécessaire d'embarcations propres» transporter l'envoyé des États-Unis, ainsi que les ofliciers et les serviteurs qui l'accompagneront , au nombre de ▼ingtcinq personnes; et cela dans le plus court délai possible, l'envoyé avant encore à visiter beaucoup do royaumes et à faire sur l'Océan une traversée de bien des milliers de milles, qui ne pourra pas être accomplie en moins de douze mois.

« Le soussigné a l'honneur d'être avec la plus baute considération, l'estime et le respect qui voua sont dus, de votre excellence l'ami, eto.,etc.

• Daté du «4e jour de mars de Tannée 18 36, à Iwrd du vaisseau de guerre des ÉUU-UuU le Peacok. »

« Edmond Robirts (i). »

Bientôt après quef En (reprise eut pris les devants pouraeoomplir lu mission qui lui était conliée, le Peacochiela rancre auprès de la plus grande des Iles Sitchang, ou il» s Hollandaises, situées à environ vingt milles de l'embouchure du May-Nam et à huit milles de la côte occidentale du Cambodje (2). I/lle que les Américains visitèrent n'a pas cinq milles d'étendue; el le est élevée, rocheuse et couverte d'un maigre terrain, où croît une végétation rabougrie. Dans l'après-midi quelques officiers débarquèrent, et *e divisèrent en petites bandes pour aller s'asaurer de divers côtes s'il y aurait moyen de se procurer de I eau pour la frégate; mais on n'en trouva qu'en très-mediocre

Quantité , et il parait qu'on n'en trouve uere davantage, même pendant la mousson pluvieuse. On tua quelques écureuils blancs, un pigeon commun, et un animal qui a tout ce qui caractérise en général la chauve-souris, bien qu'infiniment plus gros. Ce renard volant , comme on l'appelle (espèce de pteroest très-abondant partout dans

(ï) Le narrateur fait observer, an sujet de cette formule finale, que l'es pression : ■ votre humble serviteur, » cuinmuuément employée cbei nous , doit èlie évitée avec soin dans la correspondance avec les Asiatiques , parce qu'ils I iuternrèteut littéralement, et qu'elle place dam leur oniuion la personne qui écrit dans un rang d'infériorité et de peu de considération relativement a eux-mêmes.

(a) Nous a\on* Ucciil ces jles d'après Crawfurd , p. 390 et «utv.

l'Inde postérieure; sa tête ressemble en effet assez à celle d'un renard ; son corps a environ huit pouces de long, et ses ailes, quand il les étend, ont près de quatre pieds d'envergure. L'iris de ses yeux est d'un jaune opaque. On rencontre souvent ces animaux pendant le jour suspendus à desarbres sjus feuilles, attachés, lies les uns aux autres comme des grappes. Us commettent de grandes déprédations sur les arbres à fruits et dans les jardins; mais on les tient pour inoffensifs a d autres égards.

Dans le cours de cette exploration, le docteur Ruschenberger découvrit un petit teuiplr, qui avait été probablement élevé près du rivage par des pécheurs qui voulaient se rendre favorable leur dieu (utelaire. il consistait en une sorte de hutte en bois , élevée de deux pieds au-dessus du sol, sur des poteaux, ayant trois de ses côtés fermes et le quatrième ouvert du côté de la mer. Cet édifice avait à peu près quatre pieds de large sur six de long, et la hauteur de son toit de chaume pouvait bien aller à dix : sur le mur de derrière on voyait des bandes de papier rouge , sur lesquelles on avait tracé à l'encre noire des caractères siamois ; à chaque coin se trouvaient une épée de bois et une mâchoire de squale-scie. Au milieu du plancher, sur un pli de panier dore, on avait placé un petit vase de porcelaine verte, plein de terre, et l'on y avait planté des brins de paille (I). A chacun des côtés on remarquait quelques morceaux de corail , sur lesquels reposaient de petites planchettes couvertes d'inscriptions en lettres siamoises, accompagnées des ligures d'un éléphant et d un cheval , comme on eu voit parmi les jouets venus d'Alleniiigne.

Peu après la tombée de la nuit, un talapoin, ou religieux, vint à bord : il paraissait être le principal personnage parmi les rares habitants de l'île. Son attitude en entrant dans la cabine était assez humble : il se tenait à demi courbé, en signe de respect; mais il ne tarda pas à reprendre I attitude ordinaire. Une robe de drap jaune sale lui descendait des épaules aux genoux; il avait la t«t©

(0 Ou probablement de ces hâtons à encens communément appelés allumettes chinoise».

QUXKGBOIE.

et les sourcils complètement rasée , les bras et les jambes nus. 11 s'assit , et tira de sa ceinture une petite botte d'etain, dans laquelle il prit de quoi se remplir la boucbe de noix d'arec, de feuilles de bétel et de tchouuam (I).

Une fois muni de ce fortifiant , il se mit à mâcher, à bavarder et à gesticuler de son mieux; mais son discours, bien qu'il pût avoir son mérite, ne parut à uos voyageurs, d'après le peu qu'ils en saisireut , que la répétition eunuyeuse des mêmes phrases. On lui offrit du pain, du tabac en feuilles et en poudre , du genièvre; il réserva cette liqueur pour son monde ; quant au tabac a priser, au lieu de s'en remplir le nez , il l'enveloppa dans un morceau de papier, et donna à entendre que si la quantité avait été un peu plus grande le présent n'en eût été que plus acceptable. 11 parut avoir de la répugnance a mettre ses lèvres en contact avec un gobelet, et, pour s'en passer, il but tout uniment dans le couvercle de sa propre, tabatière. Il avait apporté une feuille de papier couverte d un enduit couleur d'ardoise et d'une longueur de vingt pieds environ sur quinze pouces de largeur, laquelle se pliait alternativement, tantôt à droite , tantôt à gauche, de sorte que les dimensions du livre ou cahier qu'elle formait étaient à peu près deux pouces pour l'épaisseur, quatre pour la largeur et quinze pouces de longueur. Apres lui avoir fait comprendre, à l'aide d'un court vocabulaire composé par M. Robert s , à sa première visite , quels étaient ses hôtes, et après qu'il eut écrit sur son livre, avec un crayon de stéatite, le nom du navire et celui du lieu où les Américains comptaient se rendre, etc., il prit congé, très- satisfait en apparence de tout ce qui s'était passé.

De bonne heure, dans la matinée qui suivit cette visite du talapoin , plusieurs officiers allèrent à la chasse des écureuils blancs. Grâce à la protection que ces petits animaux doivent aux préjugés religieux des habitants, il n'y a rien qui arrête leur multiplication ; aussi en trouva-t-on des quantités considérables.

Deux ou trois nommes, de physionomie mongole , se mirent à la suite des chas-

(i) Chaux calciné».

seurs , et se montrèrent fort empressés d'indiquer le gibier. A l'exception d'un sarong autour des hanches , ils étaient nus. Us considéraient avec une admiration mêlée d'étonnement les habits des étrangers et leurs fusils de chasse. Ils ne furent satisfaits que quand ils eurent touché, article par article, tout le détail de la toilette européenne jusqu'aux souliers inclusivement. Ils mâchaient tous la noix d'arec avec ses accessoires; par conséquent ils avaient les dents noires et la bouche rien moins qu'agréable à contempler. Le docteur Ruschenberger se demande à ce sujet si ce n'est pas par suite de cette dégoûtante habitude que les nations de l'Orient qui mâchent le bétel ne connaissent pas la douceur et le charme intime du baiser ?

« A notre retour au bateau, dit le docteur, nous trouvâmes les habitants du village qui prenaient leur déjeûuer, consistant en riz bouilli et en poisson (I). Ils nous invitèrent avec beaucoup de politesse à nous joindre à eux ; mais sous l'influence de nos préjugés, ennemis de toute apparence de malpropreté, nous refusâmes en remerciant. — Ils étaient accroupis autour d'un large plat, dans lequel ils remplissaient leurs tasses; après quoi ils se tenaient, à l'aide de bâtonnets, la bouche constamment pleine de riz. Le village consiste en une douzaine de huttes, faites de bambou et de planches, élevées au-dessus du sol d'un pied ou deux. Elles n'offraient rien d'agréable à l'œil, et ne se faisaient pas remarquer par leur propreté. Les femmes, en général, ne portaient qu'un sarong autour des hanches, quelques-unes y ajoutaient un morceau de cré, e noir grossier, plié diagonalement sur la poitrine, de manière à voiler eu partie le sein. Quant aux jeunes filles, elles n'avaient pas d'autre vêtement que celui de la nature, et paraissaient aussi peu préoc-

(i) Repas ordinaire, repas favori, bien simple, sans doule, mais assez nourrissant, de l'immense majorité des populations de l'extrême Orient : c'est-à-dire, selon toulei probabilités, de plus de deux ceuis millions d'hommes, depuis les îles orientales d'Afrique jusque* et y compris les îles du Japon , en passant par l'Hindoustan, l'Indo-Chine, le grand Archipel et la Chine.

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eupees de leur nudité, aussi étrangères aux émotions de la pudeur, qu'Eve avant sa chute. »

A trois heures de l'après-midi la frégate appareilla et fit route; mais bientôt elle toucha sur un rocher, au milieu du chenal, et y resta deux heures, jusqu'à ce que la marée vint la relever et la remettre à flot, sans accident. En sondant tout à l'entour, on trouva que le rocher n'avait pas plus de cent pieds d'étendue, et que l'eau qui ie recouvrait ne dépassait pas quatre à cinq brasses de profondeur. En quelques heures la frégate atteignit la rade de Siam, où elle mouilla vers huit heures du soir, et échangea des signaux avec f Entreprise.

Le jour suivant on chercha à découvrir la terre -, mais sans lunette d approche il n'y avait pas moyen de distinguer la cote. Le mouillage pour les vaisseaux qui tirent plus de douze pieds d'eau est à dix milles de l'embouchure du May-Nam, qui offre assez de profondeur jusqu'à la ville; mais à huit milles de l'entrée il y a un banc de sable qui arrête les grands vaisseaux, et peut être un obstacle srrieux pour le commerce étranger.

Avant de se rendre à Bangkok les Américains durent attendre patiemment une réponse à la dépêche dont nous avons ci-dessus donné la traduction. Quand elle fut portée de l'Entreprise a Paknam, deux milles en amont du fleuve, le vieux gouverneur ne se détermina à l'expédier au p'hra-klang qu'après force paroles et commentaires.

Le 28 mars la frégate fut visitée par le prince Momfanal, héritier présomptif du trône de Siam. Le bateau dans lequel il vint ne se distinguait pas de ceux des gens du commun; il avait un toit de forme à demi cylindrique, fait de bambous et élevé sur la poupe. La le prince reposait, abrité contre le soleil, mais souffrant du manque de ventilation, quoique les deux extrémités de la cabane tussent ouvertes. N'ayant pas l'habitude de la mer, peu de temps après être monté abord, le cœur commença a lui manquer; ce qui Gt qu'il abrégea sa visite, et partit de bonne heure pour le rivage.

Le prince portait une jaquette de crêpe damassé, couleur œillet, étroitement adaptée au corps , et allant des hanches à la gorge; son sarong était de soie

noire, noué par-devant et laissant pendre les extrémités de la ceinture presque jusqu'à terre. Par-dessus il avait uneécharpe légère, retenue par deux anneaux de grande dimension. Cette toilette lui laissait la téte, les bras et les jambes nus. D'ailleurs, regard vif et déterminé, taille de cinq pieds cinq pouces environ (1), membres forts et bien pro-

Eortionnés, teint olivâtre, au moinsaussi run , assure le docteur, que celui de la majorité des Nègres que l'on rencontre dans les parties septentrionales et moyennes des États-Unis; chevelure épaisse et noire, mais conservée seulement au haut de la tête, ou elle se dresse en touffe comme des soies de sanglier; le reste soigneusement rasé; traits généraux de la race mongole; œil de forme parabolique, la paupière supérieure descendant par un léger pli sur l'inférieure à chacun des côtés du nez, qui est légèrement aplati: lèvres épaisses, menton rentrant, et, à l'exception de quelques poils à la lèvre supérieure , pas de barbe; parties latérales du haut du front un peu aplaties, tandis que celles de devant, moyennes et supérieures, sont proéminentes ; regiou susorbitale pleine et yeux bien séparés. — Tel est le portrait soigneusement tracé de l'individu qui parmi les Siamois de distinction parut au docteur Ruschenberger l'homme le plus intelligent et de meilleure mine, et dont il a voulu en conséquence décrire minutieusement la personne.

Pendant qu'il fut à bord, le prince Momfanoî déploya des connaissances étendues, et multiplia particulièrement ses questions sur tout ce qui concerne la marine. Il parla favorablement des missionnaires américains, qui lui avaient appris l'anglais, langue dans laquelle il s'exprimait de façon très-intelligible. Il paraissait parfaitement a l'aise à bord de la frégate; et quand quelque chose de particulier attirait son attention, il s'arrêtait, les poings sur les hanches , écartant les pieds le plus possible, et prenant un air de connaisseur, qu'on se serait plutôt attendu a rencontrer chez un amiral de la vieille école que chez un jeun?

prince de la cour de Siam.

(i)Cela ne fait guère plut de cinq pieds un pouce me»urc française.

Les quelques serviteurs qui l'accompagnaient d avaient que le vêtement du tour des reins; du reste, entièrement nus. Parmi eui se trouvait une espèce de favori nommé Sap, à qui son maître accordait la distinction de lui montrer souvent ce qui paraissait digne d'être remarqué. Ce personnage portait une petite soucoupe dorée, ayant un pied taillé en forme de gobelet, sur laquelle était une montre d'or, toujours dans la poche de cuir où l'horloger l'avait placée, une boîte de tehounarn, un certain nombre de cigares à pointes coniques très-aiguës, faits de tabac siamois coupé et roulé dans des feuilles sèches de bananier; une mèche allumée (I), renfermée dans un tube semblable au mechero des Péruviens, avec des rouleaux de feuilles deriri (bétel), etc. Un autre domestique portait une théière émaillée, avec une petite tasse de porcelaine : toutes les fois que le prince, dans ses promenades sur le pont, passait devant l'un- d'eux, celui-ci s'accroupissait , et chaque fois qu'il prenait quelque chose sur la soucoupe ie porteur s'agenouillait.

Le 30 mars , ayant pris la résolution d'aller à Bangkok , en dépit de toutes les formalités, le docteur partil^vec un de ses amis. Ils atteignirent bientôt l'embouchure du May Nam; et, suivant les indications du compas, ils donnèrent hardiment dans la rivière. Sur la barre ils remarquèrent (comme dans la plupart des rivières de l'extrême Orient ) un assez grand nombre de pieux ou de poteaux , servant à indiquer ou le chenal ou des lieux de pêche, etc. Ces poteaux sont couverts de moules , qui ont des coquilles vert-pomme clair. La terre est basse et couverte d'une épaisse végétation jusqu'au bord de l'eau. Sur le rivage bourbeux qu'exposait aux regards la retraite de la marée ou observait une certaine quantité de hérons et un crocodile qui avait au moins dix pieds de long.

Quand on est bien entré dans la rivière on jouit d'un charmant paysage.

A gauche , un massif de verdure , à droite le village de Pak-Nam, avec sa forteresse blanche, et au centre, c'est-à-dire au milieu de la rivière, un fort circu-

(i) De corde faite avec la bourre de la noix de coco.

laire avec de nombreuses embrasures , au haut duquel on remarque la spirale terminée en pointe d'une pagode construite en plein , sans appartement intérieur. En cet endroit la rivière a environ un mille de large.

« Nous avions résolu , dit le docteur, si Ton ne nous hélait pas, de remonter la rivière sans nous arrêter. Dans cette intention, nous tînmes le juste milieu entre le fort situé dans la rivière et celui de Pak-Nam. On ne nous héla pas précisément, mais on nous adressa force gestes ; ces gestes provenaient d'un individu posté dans le voisinage du fort de la rive. Il mit tant de sérieux dans sa pantomime, qu'il vainquit notre résolution, et nous détermina à prendre terre. Un sentier, tracé parmi des touffes épaisses d'arbrisseaux eu pleine croissance, nous mena vers un magasin solidement construit et orné d'une varande couverte , où , étendus sur le sol , quelquesSiamois. nus. mâchaient gravement leur bétel, près d'un feu étouffant qui avait servi sans doute à préparer leur souper, que trahissait un certain nonv bre de vases en terre qu'on voyait non loin de là. Quand nous lûmes arrivés , nous nous trouvâmes en présence d'un individu qui avait l'air de s'offrir pour guide. Il nous fit signe de la tête , étendit ta main du côté du village, qu'on ne voyait pas , se mit en route, et nous le suivîmes. A quelques verges de distance nous rencontrâmes un canal , que nous passâmes sur une levée de pierres , le pont le plus misérable et le plus grossier que j'eusse jamais vu. Par bonheur nous pûmes gagner bientôt un trottoir étroit,» pavé de grandes briques , passant entre des huttes de bambous , ombragées d'arbres. Quelques-unes de ces huttes étaient des boutiques avec des fenêtres en saillie, sur lesquelles étaient étalés des œufs, des fruits, etc. A peine eûmesnous atteint le village que nous fûmes salués par les aboiements d'une armée de vilains chiens maigres , plus effrayés de nous voir que disposés a nous faire peur. Quelques pas de plus nous amenèrent au bazar. Les femmes en étaient les seuls marchands. Elles étaient assises au milieu de leurs marchandises, sur des plate-formes de bambous, élevées d'environ deux pieds au-dessus du

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sol et reoevant l'ombre des toits, en saillie, des huttes devant lesquelles les étaux étaient construits. Ces marchandes ne portaient autour des hanches et des membres inférieurs qu'un vêtement de coton bien fonce, arrangé de manière à ressembler à une paire de caleçons.

Quelques-unes avaient de plus un morceau de crêpe noir sur les épaules Leur chevelure se bornait à une touffe au haut de la tête; le reste était coupé ras. Toutes mâchaient de la noix d'arec, du bétel ou de la feuille de ciri. Ici , pour la première fois en Orient, nous vîmes des cauris circulant comme monnaie courante. Leur valeur est si minime ( environ 15,000 pour un dollar ), que sur quelques étaux on en voyait des boisseaux pleins. Cependant un seul cauris suffit pour l'acquisition de certains articles , tels que noix d'arec, bétel, feui.les, etc. Cette menue monnaie offre de grands avantages aux pauvres, dans un pays qui produit en abondauce et où l'on ne travaille que fort peu.

• Bientôt nous arrivâmes à la résidence de son excellence le gouverneur.

Sa demeure, où nous pan tûmes, en suivant notre guide, par une allée qui s'ouvrait sur un vaste enclos, était assise sur des poteaux élevés de se,it pieds au-dessus du sol. Les murs étaient laits de bambous, perces irrégulièrement de trous octogones. Il n'y avait pas de fenêtres proprement dites , puisque les trous qui eu tenaient lieu n'avaient ni châssis ni volets. Le toit de chaume se projetait d'environ cinq pieds.en avant du corps de logis ; et , étant supporté tout à l'entour par de solides poteaux, formait ainsi une sorte de varaude ou balcon couvert- On montait par un escalier de cinq ou six marches , menant à un vestibule ou cour ouverte, bornée a gauche par les appartements de la famille, et à droite par une salle de trente

f)ieds de long sur quinze de large , dont e plancher s'élevait de deux pieds audessus de celui de la cour. Le plafond de cette salle était uni, ée couleur brune, haut de vingt pieds, et du côté de la cour, où il n'y avait ni séparation ni mur, soutenu par" deux piliers de bois. Cet appartement était garni de chaises et de sofas de bambous, fabriqués en Chine.

Dans l'un des coins se trouvait une

chapelle consacrée aux dieui domestiques (?), curieusement sculptée, ressemblant à un bois de lit à la vieille mode, (usage auquel elle servait à l'occasion, comme nous le découvrîmes plus tard).

Des lampes étaient suspendues au plafond, et plusieurs miroirs chinois, avec leurs cadres argentés, étaient fixés tout contre la corniche. Au milieu était un chandelier, qui consistait en un cercle de cuivre terni, travaillé dans un mauvais style, ayant quelques gobelets pleins d'huile et d'eau passés dans des anneaui de cuivre, suspendus par des chaînes à ses bords, et un autre gobelet au centre, soutenu de la même manière.

» Quand nous fûmes en présence de son excellence, nous la trouvâmes n'ayant pour tout vétemeut qu'un misérable morceau de soie autour des reins. Elle était étendue sur le plancher de la salle, ayant le dos appuyé sur un coussin de cuir de forme prismatique, lequel touchait la base de l'un des piliers mentionnés ci-dessus. Le gouverneur reposait sur le coude droit, et sa main soutenait une longue pioe de bois , d'où il aspirait les vapeurs ae l'opium. Il avait la jambe droite étendue parallèlement au bord du plancher, tandis que la gauche, repliée, lui permettaitdVinpioyer la main qu'il avait libre à se gratter les doigts du pied.

• Le plancher du vestibule était rempli d'esclaves ou de gens d'un rang inférieur, repesant sur leurs genoux et sur leurs coudes, le corps ramassé, et mâchant du bétel, aussi tranquillement que les vaches rumiueot, en regardant le visage de son excellence, comme s'ils avaient écouté sa conversation, dont l'intonation rappelait désagréablement à nos oreilles les accents de l'ivresse.

« Nous vîmes tout cela d'un clin d'oeil. Quand nous entrâmes , son excellence se leva, et, nous prenant cordialement la main, nous attira sur le même plancher où elle tenait de reposer, nous invitant à nous asseoir. On servit incontinent des cigares et du thé sans sucra, dans de très- petites tasses. Quelques moments après un interprète arriva. Nous n'eussions certes pas soupçonné quelles étaient les fonctions de cet homme , s'il ne s'était mis de lui-même en mesure de nous faire comprendre que tel était

ton emploi. Il prit l'attitude des autres personnes d'un rang inférieur alors présentes. Avant de parler, il ût un salut, à la manière siamoise, c'est-à-dire en joignant les mains, les portant au front et les laissant ensuite retomber. Il s'appelait Ha mon, chrétien portugais , dont U peau était presque aussi brune que celle du gouverneur. Son costume ne différait en rien de celui des autres Siamois présents.

« Nous informâmes son excellence que nous désirions aller à Bangkok, afin de bous y procurer de l'eau et des provisions pour notre vaisseau, nous étant en vain efforcés d'en obtenir à Pak -Nam. Il nous répondit que nous ne pouvions pas y aller, ou , au moins , que son autorité ne s étendait pas jusqu'à lui permettre de nous en donner l'autorisation; et que s'il nous eût laissés passer outre, il se fût exposé à une mort certaine ; qu'il enverrait cependant chercher de

I eau et des provisions.

« Telle fut en substance notre conversation. Nous visitâmes ensuite Piadadè, eapiiaine du port, Portugais également né d.'DS le Siam. Nous le trouvâmes dans une misérable hutte de bambous , mâchant de la noix d'an-c. Il nous dit qu'il venait justement d'arriver de la ville avec une lettre pour M. Roberts.

II affecta une grande surprise quand oous l'informâmes que nous nous proposions d'aller à Bangkok. « J'en suis

• bien fâcbé, nous dit-il , mais vous ne « pouvez, y aller.

« — Qui nous en empêchera ?

• — Personne ne veut vous en empé-

• cher. Mais , supposé que vous y alliez , € je vous le dis avec certitude, toute ami- « tié sera rompue; vous me ferez fouet-

• ter, et ce pauvre vieux gouverneur « vous aura l'obligation de se faire cou-

• per la tôle! •

« Il nous offrit de nous accompagner chez le gouverneur pour y discuter ce sujet plus à fond. K notre retour, une grande soucoupe de cuivre, ayant un pied façonné en gobelet , fut apportée , chargée' d'œufs de cauard bouillis, de

Çjisso u , de cannes à sucre et de bananes, out cela fut posé sur une chaise ; sur une autre, à côté, on mit un bassin de cuivre, plein d'eau, avec une petite coupe de même métal, flottant à la surface

du liquide (1). Quelques-uns des visiteurs de/* Entreprise avaient fait présent à son excellence d'une bouteille de genièvre, qui fut produite en cette occasion. On nous invita à manger; mais, excepté une banane , nous ne touchâmes à rien.

« Nous fîmes de nouveau valoir la nécessité où nous étions de nous rendre à la ville; mais il nous fut répondu comme précédemment. Le capitaine du port était assis sur le plancher, avant le vêtement indispensable autour des reins et un morceau de crêpe noir sur les épaules.

Il insista sur les conséquences qu'aurait pour le gouverneur et pour lui-même notre obstination à vou oir nous rendre à Bangkok. Il était évidemment inquiet.

Il proposa d'expédier une lettre à M. R. Hunter, qui , dit-il , nous enverrait tout ce que nous pourrions demander. Il appuya sur cette circonstance, que le roi étai t maintenant bien disposé pour nous ; mais que si nous allions à la ville sans autorisation préalable, nous romprions famitié. Nous fîmes remarquer que ce n'était pas nous traiter bien amicalement que de nous tenir éloignés dt la ville, sans eau et sans provisions. Il répliqua que chaque nation avait ses coutumes. ■ Kn « présence de votre roi, que vous appelez

• président, on se tient debout, dit il, et ■ l'on ôte son chapeau; en présence du « roi de Siam, on s'assied, et l'on ôte ses «souliers. Je suis votre ami, M. Roberts « peut vous le dire. Vos lois sont differen- « tes de celles du Siam. Il en est de même

• entre le ciel et...» Use tut; ei, nous regardant d'une manière significative, il Gt en même temps un geste vers la région inférieure.

« Trouvant que nous persistions à nous rendre à la ville, il proposa que le gouverneur écrivît au p'hra-klaug, pour obtenir la permission de nous laisser avancer. A la fin nous y consentîmes, disant toutefois à Piadadè que nous ne le faisions que par considération pour la tête du gouverneur et pour leur peau à tous deux. Ils en eurent évidemment une grande joie. On apporta notre bagage du bateau, et mon compagnon écrivît à M. Hunter.

* Pendant ce temps-là, j'allai jeter

(i) Probablement une clepsydre, ou horloge à eau.

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un coup d'oeil sur les possessions du gouverneur. A une vingtaine de verges de la maison se trouvaient quelques huttes , occupées par un certain nombre de ses esclaves. Des femmes se promenaient; une autre écossait du riz, à l'aide d'un moulin semblable à ceux en usage il y a quatre mille ans. Il consistait en deux pierres circulaires . de deux

f)ieds de diamètre, reposant l'une sur 'autre. Une corbeille de bambous avait été disposée autour de la pierre supérieure de manière à formèr la trémie.

Dans la partie de dessus de cette même pierre, et à égale distance du centre et de la circonférence, une cheville, fortement enfoncée, forme une manivelle grossière par laquelle la pierre supérieure tourne sur l 'autre, fixée fortement sur le sol. A l'aide du mouvement ainsi imprimé, le riz passe par le milieu de la pierre supérieure, et s'échappe ensuite tout à

I entour d'entre les deux pierres (t). — Au-dessous de la demeure du gouverneur, je vis quelques canots , dont l'un ne me parut pas avoir moins de quarante pieds de long. Il était fait d'un seul arbre creusé. Parmi les richesses du Siam , il ne faut pas compter pour la moindre la multitude de ses canots en bois de construction.

■ Aussitôt que la nuit fut venue, toutes les lampes furent allumées. Son excellence occupait toujours la même place, fumant sa pipe ou des cigares, et mâchant de la noix d'arec réduite en poudre et conservée pour lui dans un tube de fer, à cause de la perte totale de ses dents, qui lui rend toute autre mastication impossible. Ce dignitaire a la bouche très grande; et quand il baille, ce qu'il fait fréquemment, on s'imagine voir disparaître sa téte. Il passe son temps à noire des gorgées de the, à mâcher et à cracher dans un crachoir de porcelaine qu'il a toujours près de lui.

II s'enquit de l'âge de chacun de nous , et s'étonna de nous trouver si jeunes ; pour lui , il nous apprit qu'il avait soixante-quatre ans.

« Quelques-unes de ses petites-filles entrèrent ensuite. L'ainée avait douze ans. Pour les femmes , les années sont

(i) Otte même espèce de moulin i bras est universellement en usage dans PHiudoustan.

plus longues sous la zone torride que sous la zone tempérée. Elles étaient toutes dans le costume de uotre mère Êve après qu'elle eut mangé la pomme, avec cette différence que leur feuille de vigne était d ur, travaillée en filigrane, soutenue par une riche chaîne du même métal p «ssée autour des hanches. L'atnée demanda un cigare, qu'elle fuma avec l'aisance d'un vétéran. J'eus occasion par la suite de voir fumer des enfants beaucoup plus jeunes. Ainsi, hommes, femmes, enfants, vieillards, tous d.ms ce pays-là fument du commencement de la vie jusqu'à la fin.

« Nous nous assîmes sur le plancher, pendant une heure ou deux, fumant et buvant du thé, avec Piadadè, qui nous parut, au total, un excellent vieux bonhomme. Les fameux jumeaux siamois nous fournirent un sujet de conversation. Us ont probablement rendu à leur pays autant de services qu'auraient pu le faire deux patriotes z»-lés, en attirant d'abord l'attention générale du monde chrétien sur ces contrées, ensuite en donnant à M. Rulwer un théine pour sa plume, et enfin en induisant quelques Siamois, qui s'intéressaient à eux, à s'enquérir de régions et de peuples dont ils ignoraient jusqu'à l'existence avant que les deux frères partissent pour leurs voyages. « Où sont les jumeaux ? » demandaient tous les nouveau-venus. Piadadè secoua la tête, et dit : « Leur pauvre mère se (ameute « grandement à leur sujet. On dit qu'ils « gagnent beaucoup d'argent ; niais ils « n'envoient rien à leur mère. ■ En effet ils ont dans le Siam la réputation d'enfants dissipés et dépourvus de piété filiale. Toutefois ils captivent toujours

l'attention de leurs compatriotes

Rigoureusement parlant, ils ne sont pas Siamois, quoique nés dans le Siam : leurs parents, m'a-t-on dit, sont Chinois (I).

« Des nattes de paille furent étendues au milieu du plancher. Par-dessus

(i) Leur mère devait nécessairement être Siamoise ou issue de parents siamois, attendu qu'on ne rencontre pas une seule Chinoise pur sang dans toutes les contrées où les Ch. mois sont dans l'habitude d'émigrer et de s'établir d'une manière plus ou moins permanente , depuis des siècles.

on mit deux matelas rapiécés avec du velours. Pendant ce temps- là le gouverneur dictait unedepeYhe, qu'écrivait, dans l'espèce de livre dont nous avons parlé , un secrétaire accroupi sous le vestibule. Quand celte affaire d'État fut terminée, son excellence se retira, et nous nous étendîmes au milieu de l'appartement , taudis qu'une demi - douzaine d'esclaves du gouverneur occupaient les sofas. Nous trouvâmes bientôt qu'il ne pouvait \ as être question de dormir. Les lampes brûlaient toutes ; les domestiques causaient ; et allant et venant sur le plancher, fait de morceaux de bambous, ils imprimaient à nos lits, comme avec un ressort , à chacun de leurs pas, une secousse très- peu agréable. La nouveauté de notre situation , nos soupçons sur la propreté de notre courbe , nos doutes sur l'honnêteté de nos compagnonsde chambre, auraient été plus que suflisants pour nous tenir éveilles ; mais des désagréments de plus d'un genre venaient encore se joindre à ceux dont nous parlons : les chiens,

Jui s'étaient enfuis à notre approche, ans l'après-midi , ayant trouvé un os à se disputer , cherchèrent à vider leur querr lie près de notre maison. Les grognements courroucés des vainqueurs et les hurlements plaintifs des fuyards cessaient àpeine, qu'une troupe de mélancoliques ijeckos s'assembla si r le toit, et entonna < e chant lugubre à mesure brisée qui les distingue parmi tous les membres de la singulière famille à laquelle ils appartiennent. Enfin, quelques jeunes gens de Pak-Nam trouvèrent bon devenir nou> donner une sérénade d'une heure, à la clarté des étoiles, avec une sorte de hautbois criard , dont les sons étaient de temps en temps relevés par les miaulements d'une demi-douzaine de chats blottis sous nos lits ! Nous supportâmes longtemps ce tapage; mais à la Ûn. tout en riant à gorge déployée, nous nous levâmes, pour nous soustraire autant que possible à ces persécutions.

Nous nous assîmes près d une fenêtre, a tin de respirer l'air irais et de fumer un cigare en guise de consolation. Il était plus de minuit; cependant nous vîmes, à diverses reprises , deux ou trois femmes traverser l'enclos avec des torches aux mains : l une d'elles sortait de la

chambre de son excellence, et se retira d'un pied léger. Passablement ennuyés, nous essayâmes de courtiser de nouveau le sommeil à l'aube matinale; nuis à peine touchions-nous à un instant d'oubli , qu'un grand gecok s'en vint poursuivre quelques lézards jusque sur nuire plancher. Notre tentative futdonc vaine.

Plutôt que de m'exposer à passer encore une nuit semblable, à quatre heures du matin je pris congé de mon compagnon, et revins, avec l'officier du canot, à bord de la frégate, convaincu que Pak-Nam était le lieu le plus vil, le plus sale, le plus inhospitalier, le plus détestable , en un mot , de tous ceux où il m'eut jamais été donné de mettre les pieds. »

Dans l'après-midi du même jour, cependant, on reçut la permission demandée, et l'arni du docteur se rendit à la ville. Le jour qui suivit son arrivée, le roi , conformément a l'usage des Siamois, lui fit présent de huit Ucats (1) pour ses frais de table. — Quand la mauvaise humeur du docteur se fut un peu apaisée, il reconnut, en y réfléchissant davantage, qu'il avait été injuste envers le gouverneur ; car ce digue fonctionnaire avait traité ses hôtes comme il se traitait lui-même, et il ne pouvait certes pas lui entrer dans l'esprit qu'en leur donnant du thé, des cigares, les meilleurs mets du pays et un lit, il eût rien oublié de ce qui pouvait les satisfaire. La différence des habitudes, l'absence de toute sympathie , neutralisaient, sans qu'il pût s'en douter, les efforts de sa bienveillante hospitalité.

Il fallut attendre jusqu'au & avril les bateaux qui devaient transporter la mission à la ville, et ce ne fut pas sans un assez vif dépit de la part des Américains ; car ils se voyaient réduits aux vivres salés et menaces d'être prochainement mis à la demi-ration d'eau, sous un ciel brûlant. La vue d'un brick américain qu'ils avaient laissé derrière eux, dans le détroit de Banka, arrivant quatre ou cinq jours après la frégate, quoiqu'il eût fait une relâche de deux semaines à Siugapore, et obtenant la permission de monter de suite à la ville, n'était pas faite pour calmer leur impatience ni pour changer

(i) Environ vingt-cinq franc».

L'UNI VER S

l'opinion défavorable qu'ils t'étaient déjà formée de l'étiquette siamoise. Piadade, ce brave capitaine de port que nous avons vu figurer dans les scènes esquissées plus haut, et qui parait avoir été envoyé à bord de lu frégate precisèment pour faire prendre patience à nos voyageurs , insista sur le peu de convenance qu'il y aurait , tant à cause de la dignité delà mission que par suite de l'amiticexistant entre lesdeux nations, à ce que les membres de cette mission qu'il appelait « les hommes du roi, dans le vaisseau du roi », allassent à Bangkok à la hâte, sans que les mesures eus* sent ele prises pour qu'ils y fussent reçus avec la considération et les honneurs qui leur étaient dus. « Plus le délai que nous éprouvions était long, » remarque assez plaisamment le docteur, • plus, à l'entendre , nous devions nous sentir honores, puisqu'il y avait toute assu* rance que le temps était employé à noua

Sré (Mirer une réception convenable!

ien que de pareils arguments pussent être du goût de voyageurs plus fiers que nous et surtout mieux repus, il y en avait plus d'un parmi nous disposé à vendre ses droits à la considération siamoise pour un chapon rôti et une prompte arrivée à Bangkok. »

Pendant ces jours d'attente les Américains n'avaient pour se distraire que l'embouchure du May-Nam à contempler et des hypothèses a "faire sur la destina* tion de tous les bateaux qui se montraient de ce côté. Parfois on voyait une pesante jonque chinoise sortir de la rivière ou y entrer avec toute la célérité circonspecte que lui permettaient sa forme ci les éléments. — A la On, une jonque ou barque de cérémonie, portant un présent de fruitset quelques centaines de gallons d eau, fût en vue. Ce bâtiment avait trois mâts, et dix perches garnies de bannières rouges qui ondoyaient à sa poupe. L'avant et l'arrière étaient carrés et armés chacuu de deux pièces de canon en bronze, oui , avant que l'on fût bord à bord, saluèrent de treize coups l'envoyé de la république américaine. An milieu du navire siamois on voyait une plate-forme élevée de quelques pouces au-dessus du pont : elle était garnie de chaises et protégée contre le soleil par une tente de canevas. Les agrès étaient

d'un cordage fait entièrement avec les fibres du rotin et aussi souple qu'aucun de nos aerès de chanvre. Les haubans n'avaient pas d'enfiéchures. Les Arabes, les Hindous, les Singaiais. les Malais, les Siamois et autres Asiatiques, par suite de l'habitude ou ils sont dé ne pas porter ordinairement de souliers, ont le gros orteil plus séparé de son voisin qu'il ne nous semble naturel à nous, porteurs de bottes et de souliers. Cette conformation leur permet de saisir facilement une corde et de la presser entre le gros orteil et le doigt suivant avec presque autant de force qu'ils le feraient à l'aide du pouce et de ( index; en sorte que leurs matelots montent avec autant de rapidité et d'aisanoe, sans enfléchures, que les nôtres avec 4e secours de ces échelons de cordage.

Les Siamois, comme la plupart des Orientaux , sont gens d'étiquette , et donnent beaucoup à l'apparence. L'approche de la jonque royale, curieui échantillon , à tout événement, de leur architecture navale, paraît avoir eu quelque chose d'imposant. L'équipage consistait en trente-deux matelots et autant do soldats, ceux-ci éblouissant par leur uniforme vert et ceux-là par leur uniforme écarlate. Les matelots ressemblaient beaucoup plus à des personnages muets de théâtre qu'a de rudes fils des fleuves ou de l'Océan. Leurs jaquettes, aux manches élargies jusqu'aux coudes, étaient ornées de parements blancs et se boutonnaient de la ceinture au col. Leurs culottes étaient brodées aux genoux. Leurs bonnets de drap vert étaient façonnés comme des casques et garnis de bandes d'étoffe dorée; une bande de drap rouge, dont le bord supérieur était dentelé, leur entourait le fiont. Ils avaient les jambes et les pieds nus. Les trois officiers qui commandaient cette fastueuse troupe n'étaient pas équipés de façon moins bizarre On eût pu croire en ies voyant que le vieil Albuquerque et ses compagnons, sortis de leurs tombeaux, venaient visiter It théâtre de leurs exploits et se montrer à la terre asiatique avec cette mime fierté d'allure qui les distinguait il y a quelque trois cents ans. Toutefois, il eut bien fa t lo remarquer qu'ils avaient subi une grande altération de couleur, et, du moins en ap-

INDOCHINE

1>arence sinon réellement, une merveileuse décadence de vigueur et décourage.

En fait, ces officiers pouvaient se vanter d'une origine portugaise; mais, comme les autres descendants des Portugais, dans toutes les parties de l'Inde, bien

Îu'iU aient éprouvé peu de changements ans la conformation de la charpente osseuse, ils en ont subi un tel dans la couleur de leur peau, devenue en tout pareille à celle des naturels des contré» s où on les trouve, qu'ils n'en peuvent être facilement distingués. Leur stature s'est également appauvrie; mais il ne faut pas attribuer au climat seul res changements. D'ailleurs ces Lusitaniens asiatiques sont tellement déconsidérés, qu'on ne les emploie presque tous que comme domestiques ou dans des fonctions tout à fait subordonnées. Il faut convenir qu'il aurait été difficile de conclure à pr iori que l'influence du climat, du croisement des races et du changement dans les habitudes, dégraderait à ce point les descendants des premiers conquérants de l'Inde! En perdant la richesse de leur sang, ils n'ont conservé que la forme générale du corps et la religion de leurs pères.

Le premier des trois officiers , sexagénaire édenlé, se montrait sur le passeavant, point de mire de tous les regards, coiffé d'un chapeau vert à trois cornes, avec un justaucorps de satin noir chargé de broderies dorées et de boutons de perles. Il avait en outre un pantalon de soie rouge rayée, soutenu par une ceinture; mats il était sans chemise, sans veste et sans souliers.

Le second officier portait un chapeau rond de feutre blanc , un léger justaucorps de velours bleu , brodé en or, un pantalon de soie rouge, des souliers, des bas et une chemise. Le troisième avait un semblable ajustement, et de plus une vestede satin blanc; et, quoiqu'il ne montrât pas de chemise, son cou était enveloppé d'uue cravatte noire de grande dimension. Quand ils furent montés sur le gaillard d'arrière, ils Orent gauchement la révérence, et se mirent à parler, d'une manière presque inintelligible, un langage qu'i.s prétend irent être du portugais, mais qui ne parut pas moins étrange ni de meilleur goût que leur costume. Ces braves geus se firent

bientôt remarquer également par leur curiosité importune et par leur penchant Irrésistible à mendier ce qui était à leur convenance. Un des soldats adressa la parole au docteur, en latin très-intelligible. « Inquis latinum , domine ? » On apprit de lui que tous ceux qui servaient sur la jonque du roi étaient chrétien!

et avaient étéélevés par les missionnaires portugais. Il ajouta qu'ils auraient pu tous parler latin, s'ils avaient été studieux; s'ils étaient ignorants, ils ne devaient s en prendre qu'a eux-mêmes. Il est permis d'en douter. Quoi qu'il en soit, ces cent mâchoires se mirent bientdl à mâcher le bétel avec un xèle tout a fait siamois. Au coucher du soleil l'envoyé1 américain et les personnes de sa suite passèrent, avec leurs bagages, sur la jonque de cérémonie, dont on hissa lentement les voiles , et la mission se dirigea en li n vers le rivage : le salut fut alors rendu ,par la frégate. La jonque emportait vingt officiers et quelques domestiques, outre son équipage; on était par conséquent un peu terré n bord. A peine eut-on gagné le large, que les officiers, qui rappelaient Albuquerque et sa bande aventureuse, se dépouillant de leurs beaux ajustements, parurent en vestes blanches. La nuit était sombre : une lanterne de papier, suspendue au milieu de la jonue, et deux ou trois torches éclairaient e leurs clartés vacillantes ce rassemblement étrange, et donnaient à l'ensemble du tableau quelque chose de fantastique. Ayant le vent contraire, l'embarcation royale n'arriva qu'à neuf heures en vuede Pak-Nam, et alors la marée lui devint contrait La jonque laissa tomber son ancre; et, bien qu'il commençât a pleuvoir, l'officier qui commandait s'opposa au débarquement, assurant que cela serait contraire à l'étiquette et l'exposerait en outreau danger de la bastonnade! Néanmoins, le commodore brava ses objections; et, prenant deux des officiers dans son canot, il alla droit au rivage. A peine cette avant-garde de la mission mettait-elle pied à terre , que la pluie tomba par torrents, et qu'il fallut se hâter de chercher un abri. On se rendit chez le gouverneur, qu'on trouva mieux prépare qu'on n'aurait pu le penser à recevoir cette visite. Une robe llottante enveloppait toute sa personne , et son

L'UNIVERS

costume ne ressemblait pas mal à ceux qu'on donne aux personnages bibliques, sou appartement était nettoyé et arrangé avec un soin qui témoignait île seségards pour les étrangers, qu il accueillit avec unecordialité marquée, en exprimant ses regrets que ses nouveaux am s ne fussent pas tous réunis Ses désirs, à cet égard, ne tardèrent pas à être combles; car le reste de la mission arriva une demi heure après , avec M. Roberts. Cependant le gouverneur avait changé de toilette. Il portait un lourd vêtement de soie pourpre autour des hanches et un châle de cachemire, de couleur orange, d'une propreté suspecte. On plaça sur une table les marques ostensibles de sa dignité. Elles consistaient en une petite soucoupe, en tasses contenant la noix d'arec et le tabac, etc.; en une botte ren'ermant une pâte pour se nettoyer la bouche, en ut e sorte de caruuois pour des cigares, en un crachoir taçonné en coupe , le tout d'or fin , en une théière d'argent, admirablement émaillée, et en un sabre à poignée d'or dans un fourreau de velours rou^e. Après avoir souhaité à M. Roberts une cordiale bienvenue, le gouverneur s'assit sur le vieux meuble en f orme de sofa dont nous avons parlé, et commença à fumer sa longue pipe.

En même temps on dressa une table

f>our le souper, ou , si l'on veut, pour e festin, qui fut en réalité, du dernier médiocre. La nappe était d'une mousseline grossière, la vaisselle de toutes sortes et de toute grandeur, les verres de l'espèce la plus commune; les couteaux, les fourchettes et les cuillers étaient de fer, et il n'y en avait pas assez pour tout le monde. Quant au matériel du festin, il consistait en poulets bouillis, riz, œufs de canard, porc rôti; le tout froid En s'asseyant pour prendre part à cette somptueuse chère , dont , av nt de visiter la capitale, tous les étrangers de distinction sont obligés de tâter, conformément à l'étiquette siamoise, les convives trouvèrent que la table leur venait au moins au menton : il fallait avoir bien faim pour passer pardessus tous les désappointements gastronomiques qui les attr ndaient. Plusieurs d\ ntre eux furent forcés de couper leur viande avec leurs cuillers et d'autres avec leurs propres couteaux de poche. Nous

étions à peine assis, que la salle se rem-

filit de Siamois nus , qui venaient satis* aire la curiosité qu'ils avaient de voir les étrangers. A près qu'on eut desservi, le gouverneur demanda à voir la liste des présents destinés à sa maenifique majesté ; mais il éprouva un refus. Un secrétaire écrivit alors les noms de tous les officiers qui faisaient uarliede l'expédition, pour les envoyer à la ville par un courrier chargé de les y précéder.

Le commodore Kennedy et M. Roberts furent établis, pardistinction.dans les niches des pénates, ces sofas dont nous avons parlé , et le reste s'installa , comme il put, sur les canapés et sur le plancher. La nuit se pa*sa plus tranquillement qu'à la première visite que nous avons décrite , quoique la sérénade des chiens , des chats et des geckos ne fît pas défaut aux hôtes du fonctionnaire siamois.

Le lendemain , à la pointe du jour, après une toilette improvisée, chacun prit sa part d'un déjeûner composé

firinci paiement des débris du fest n de a veille , et l'on se mit en marche pour le lieu de l'embarquement. En traversant le bazar, les matelots et les soldats des bateaux de cérémonie se pourvurent sans hésitatton de fruits et de cigares, ne payant personne et n'essuyant nulle part la moindre opposition. Arrivés au bord de la rivière, on trouva une troupe de musiciens indigènes , qui jouaient de leurs instruments, et une foule de gens accourus pour voir la mission s'embarquer. Trois canots longs et étroits , bordant chacun quarante avirons , décorés de bannières rouges , de touffes de crin blanc et de plumes de paon, transportèrent les Américains dans lajonquede cérémonie, qui leur parut inliniment plus agréable à habiter que la résidence même du gouverneur.

Quand tout fut embarqué, les canots furent envoyés à l'avant, où ils se placèrent de front, et commencèrent à remorquer la jonque par un calme plat. Les rameurs, tous en uniformes rouges, se tiennent derrière leurs avirons et accompagnent chaque coup d'aviron d'un battement du pieu droit, qui répond exactement à la mesure que marque, avec deux morceaux de bois dur qu'il frappe l'un contre l'autre, un conducteur placé

à l'avanl du canot. Les rameurs étaient tous esclaves ; de temps à autre , ils s'encourageaient par une espèce de chant.

, Ainsi mise en mouvement, la procession de bateaux remontait la rivière aux rives basses et verdoyantes , que les accents joyeux de ces visiteurs d'un antre monde faisaient parfois retentir. Rncemoment la brise ridait la surface unie du fleuve; les pavillons flottants et les costumes de féte donnaient à l'ensemble du tableau un caractère pittoresque qu'à tout prendre le pinceau d'un artiste n'eût pas dédaigné.

Tout le long du cours du May-Nam , des deux côtés et à de petites distances, on voit des huttes de pécheurs , construites sur des poteaux et dérobées presque entièrement au regard par le luxe de la végétation des arbrisseaux qui les entourent. A leurs branches sont suspendues des cages de papier et des images, pour chasser les fantômes et les mauvais esprits. De petits moulins à vent, destinés à l'amusement et hissés au haut d'un long bambou devant chaque porte, tournaient au souffle de la brise. On ne voyait que peu d'oiseaux.

Le cours du May-Nam (littéralement la mère des eaux) serpente beaucoup. Le fleuve a une protondeur moyenne de quatre a cinq brasses et point de bancs de sable. Sa largeur n'atteint pas un demi- mille. La marée, qui s'élève et redescend peut-être de sept pieds, n'est pas régulière , le flux et le reflux n'ayant lieu qu'une fois en vingt-quatre heures.

Vers le milieu du jour les officiers portugais trouvèrent leur parure européenne trop lourde pour la température; et, comme pour donner un commentaire de leur façon au titre de bateau de cérémonie, nous les vîmes se dépouiller jusqu'à la peau , sous nos yeux , et substituer à leurs beaux atours le simple vêlement du tour des reins. A moitié chemin, nous passâmes devant Paklat, ou Cidade Nova, où se trouvent des fortifications considérables, occupant les deux côtés de la rivière et dont la blancheur éclatante contraste agréablement avec le vert de la végétation. Ici des bateaux charges de fruits s'approchèrent pour en faire hommage à la mission.

Les artistes siamois payèrent cette attention par l'exécution , sans doute irré-

28* Livraison. (Ihdo-Cbinb.)

prochable , de l'un de leurs morceaux de prédilection

A neuf heures du soir environ les Américains s'imaginaient toucher à la fin du voyage : la journée avait été ennuyeuse et étouffante, et il leur tardait de se soustraire à la gêne de leur situation. Mais ils découvrirent, à leur grand chagrin, que le commandant en chef de l'expédition, moitié par timidité, moitié par bêtise, avait lait jeter l'ancre. Il soutint qu'il faisait sombre , que la marée était contraire , qu'il y avait beaucoup de jonques dans la rivière, et qu'il valait mieux rester à bord toute la nuit que courir le moindre risque; que si, d'ailleurs, un accident arrivait, sa magnifique majesté ne manquerait pas de lui faire appliquer le bambou et ensuite couper la tète. A force de plaintes, de menaces, de lamentations et de malédictions en siamois, en portugais et en anglais, on finit par émouvoir ce brave homme, qui, voyant d'ailleurs sa responsabilité mise eu partie à couvert par 1 arrivée de Piadadè, se décida a lever l'ancre. La distance (un mille environ) fut bientôt parcourue, et nos voyageurs se trouvèrent enfin transportés à terre avec armes et bagages. Ils furent reçus, au débarcadère, p9j une autre sorte d'Albuquerque, qui portait un chapeau à trois cornes brodé et un magnifique justaucorps.

On sut plus tard que c'était un générai. Il avait avec lui sou fils, garçon de dix ans, habillé de rouge avec des galons d'or. Des torches nombreuses brillaient 49 dans la rue conduisant aux logements qu'on avait préparés, aux frais du roi, et où ces messieurs furent pries de vouloir bien entrer. Cette habitation temporaire était un superbe magasin, espeee de hangard à deux étages peu élevés. Le second, qui fut occupé par la mission, était divisé en quatre pièces, et s'ouvrait sur une varande ou large balcon auquel on parvenait par un escalier de bois.

Piadadè avait obligeamment pourvu à tout. Le souper était prêt. Les lits, garni! d'une demi-douzaine de coussins de toute forme et de toute grandeur, avaient été préparés en nombre très-suffisant.

Ils étaient tout neufs et protégés par des rideaux contre les moustiques, que l'on n'avait heureusement pas à redouter.

Quelques-uns de ces rideaux étaient or-

L'UNIVERS

nés de grandes bordures de satin, brodées en soie. L'une des chambres à coucher servit de salle à manger, et le balcon de salon. Les chambres étant fermées de tous cotes, la chaleur qu'il y faisait était presque intolérable : le thermomètre marquait 92° F. (33° 1/3 centigr.). Cependant la fatigue était grande, les lits commodes, et le sommeil Gl oublier les désagréments et les tracas de cette petiie campagne. Il faut convenir, toutefois, qu'une circonstance mentionnée par le docteur eût suffi pour ôter jusqu'au désir du repos à des personnes d'une organisation nerveuse un tant soit peu délicate : les murs étaient peuplés pendant la nuit de lézards de toute espèce, et l'on voyait assez souvent des serpents rouler lentement leurs anneaux entre les tuiles et les solives qui formaient le toit du bâtiment! Pendant la chaleur du jour on avait vu, presque à chaque instant, d'autres reptiles, aux yeux brillants, hideux de tonne et de couleur, venir se reposer sur les arbres du voisinage.

Le soleil s était couche quelque temps avant que la mission eût même touché les extrémités de la capitale, et la nuit avait été si sombre, que l'on n'avait pu s'en former aucune idée , ni quant à l'apparence, ni quant à l'etegfiue. Pendant les deux derniers milles de la traversée on pouvait tout au plus distinguer les formes noires des vaisseaux à l'ancre et quelques lumières répandues çà et là sur le rivage. D'ailleurs, la fatigue rend l'œil et l'esprit siindifferents et si égoïstes, que toute l'attention des voyageurs avait été comme anéantie par le désir de s'échapper du bateau de cérémonie. Une chose était cependant certaine pour eux; savoir que la capitale du magnifique roi de Siam, vue de nuit, n'offrait rien d'attrayant ou d imposant.

Le jour suivant , les Américains s'é* veillèrent, comme le dit Ruschen bercer, « étrangers dans un lieu étrange; » le plus étr.mge, ajoute-t-il, qu'il eût jamais vul Tout leur parut entièrement nouveau, rien qui pût rappeler des pays chrétiens, si ce n'est que, comme Venise, la ville semblait être sortie des Ilots. La moitié de la population vit sur l'eau. A Bangkok tout a son type spécial ; on rencontre à chaque pas des choses dignes de

remarque ; et bien que l'intelligent narrateur que nous consultons ait mis à profit pour l'observation chaque moment de son séjour, il exprime sa conviction qu'il n'a \u qu'une très-faible partie de ce qui avait droit a sou intérêt.

Bangkok est construit sur le May-Nam, à un endroit où cette rivière a environ un demi-mille de large, et à vingt milles peut-être de la mer, en ligne directe. La ville s'étend envirou deux milles et demi le lonç de la rivière, sur une largeur d'un mille a un mille et demi de chaque côté. Le vrai Bangkok est sur la rive droite ou occidentale, tandis que celui sur la gauche est nommé Siayout'hia, du palais qui s'y trouve; mais pour l'oeil l'ensemble forme une seule ville. Le plan en est irréguiier et partout coupé de canaux.

Les rues sont sales et étroites. Le chemin pavé qui est au milieu est à peioe assez large pour deux personnes marchant de lr<»ut. La raison eu est selon le* Siamois, peuple anti-republicain s'il en fut jamais, qu'il n'y a pas deux personnes du même rang dans le royaume, et que l'étiquette s'oppose a ce que des individus de degrés différents puissent marcher a côte l'un de l'autre. La plupart des habitations sont spacieuses; mais le plus grand nombre nese compose que de misérables huttes de bambous , sans aucune apparence, de solidité, de commodité et de confort. Il y a partout beaucoup d'arbres, et la quantité de wàts , ou temples de Bouddha , qui font briller au soleil leurs toits et leurs clochers a tuiles dorées et vernissées, donne à la ville un aspect pittoresque et même un air de richesse et de magnificence.

Les deux bords de la rivière présentent chacun leur ligne de maisons. Chaque maison est une boutique construite sur des radeaux de bambous, amarres ou fixés au rivage par des pieux. Le devant de ces maisons est ouvert et disposé comme en varande; et on y voit des marchandisesexposées pour la vente. Une rangée de jonques chinoises, du port de deux cents à six cents tonneaux, s'étend, dans une longueur de plus de deux milles, mouillée presque au milieu de la rivière. Elles restent souvent des mois pour vendre en détail leurs cargaisons. Quoique les rues, les canaux et la rivière soient

remplis de gens et de bateaux, il n'y a jamais ce bruit et ce bourdonnement de multitude que l'on trouve dans toute cité chrétienne d'une population également nombreuse. La rivière présente un spectacle animé , dès le point du jour et jus-

3u'à la nuit. Les gondoles de cette Venise e l'Orient, appelées sampans (comme en Chine), sont de toutes dimensions, depuis la véritable coquille de noix jusqu*à celles qui sont mises en mouvement par une demi-douzaine de rames; et il y en a de grandes, occupées en permanence par des familles entières , le long des rives des canaux.

La meilleure espèce de sampan est un léger canot qui borde une demi-douzaine ou plus de courtes pagayes. Il y a une cabine couverte au milieu , sur le plancher de laquelle le passager repose, et où il peut être entièrement dérobé aux regards en tirant les rideaux. Quelquesunes de ces barques sont si petites, que nous étions étonnés qu'elles pussent flotter sous le poids o'un homme.

D'autres, comme la gondole vénitienne, reçoivent leur impulsion d'une rame unique (godille), passée dans un trou à rame, à une hauteur de trois pieds. Le sampan de ce genre est ordinairement dirigé par une femme debout à l'arrière, sans autre parure qu'une paire de caleçons avec l'addition , parfois , d'un morceau de crêpe noir jeté sur ses épaules. Le corps penche avec grâce en avant sur la rame, et, afin d'obtenir un point d'appui solide, l'un des pieds dépasse l'autre, tandis que les bras, par un mouvement facile, impriment a l'embarcation la rapidité nécessaire. L'attitude et l'action de ces femmes sont éminemment gracieuses, quand on les voit se frayer leur chemin a travers un labyrinthe" de jonques et de sampans de toutes les dimensions, qui, durant toute la journée, glissent d'un point à un autre de la rivière, dans toutes les directions et n'occupent jamais qu'un très-petit espace. Les sampans sont admirablement adaptés à la navigation des canaux et des fleuves. Les canots américains avec leurs longs avirons manœuvraient assez difficilement au milieu de ces petites embarcations, et il leur arriva souvent d'en chavirer quelques-unes. Les Siamois prenaient ces accidents avec une bonne humeur

exemplaire, et régagnaient tranquillement le rivage à la nage, ou cherchaient à redresser leur bateau. Vivant si constamment sur l'eau , on peut dire que les Siamois sont un peuple de nageurs, bien

Su'on assure qu'ils redoutent fort la mer. »n les voit se uàigrier à tbufc les moments de la journée, soit qu'ils nagent, ou qu'accroupis sous leurs varandes, devant leurs maisons, ils puisent de l'eau de la rivière pour s'en arroser. Il n'y avait pas longtemps, lors de l'arrivée des Américains, que Bangkok avait offert le singulier phénomène d'un enfant amphibie, qui oubliait le sein de sa mère pour se jeter à l'eau en toute occasion.

Lucl-foi-nam, littéralement « l'Enfant des eaux », nageait qu'elle avait à peine un an. En 1 832, à l'âge de trois ans, on la voyait fréquemment se jouer dans la rivière. Ses mouvements ne ressemblaient pas à ceux des autres nageurs. Elle flottait sur l'eau, sans aucun mouvement des membres, tournant sans cesse sur elle-même. Quand elle n'était pas dans l'eau , elle était chagrine et mécontente ; quand on l'en retirait, elle criait et s'efforçait d'y retourner. Le lui permettaiton, elle s'y jetait et s'y roulait, pour ainsi dire, avec un plaisir extrême. Quoique bien formée, LucMol-nam , ne pouvait ni marcher ni parler : elle ne faisait entendre qu'une sorte de gazouillement, un son étouffé du gosier. Elle avait la vue imparfaite, et avant le temps dont nous avons parié elle ne s'était jamais nourrie d'autre chose que du lait de sa mère. Elle prenait ordinairement le sein quand on la retirait de l'eau de son consentement. La mèrede l'Enfant des eaux était une très-jolie femme,qui avaitdonné naissance à quatre enfants, deux garçons et deux filles. Les deux frères de 1 Entant des eaux étaient morts ; et sa sœur, âgée de huit ou neuf ans, était toujours à nager de compagnie avec elle pour la protéger contre les accidents ou la diriger, afin qu'elle ne s'approchât point trop des bateaux ou des bords de la rivière. Comme il y avait quelque temps qu'on ne l'avait vue lors du séjour des Américains à Bangkok, on supposait qu'elle était morte.

La population de Bangkok, selon In recensement fait par ordre du gouvernement, en 1828, se montait, disait-on, à

401,300 individus, et voici comment on la répartissait :

Chinois (payant la capitation). 310,000

Descendants de Chinois. . . . 50,000

Cochînchinois 1 ,000

Cambodgiens 2,500

Siamois. , 8,000

Pegouans . . . 5,000

Uos , anciens résidents. . . . 9,000

Nouveaux 7,000

Birmans ou Bramas 2,000

Gens de Tavoy. 3,000

Malais 3,000

Chrétiens 800

Total. . . 401,300 (1)

Une taxe d'environ trois dollars est levée sur chaque Chinois qui entre dans le pays. Elle est exigée ensuite de trois ans en trois aus. Elle leur assure le privilège de faire le commerce ou d'exercer telle profession qui leur convient, et les exempte aussi de la demi-année de servitude que le roi exige de tout autre étranger oriental habitant le Siam. En 1836 la population chinoise s'était ac-

(i) Il ne faut accepter ce recensement que comme une approximation assez grossière. Il résulte, en effet, des recherches les plus récentes

S'a l'époque indiquée plusieurs de ces chifs devaient être inexacts. Ainsi les descendants des Chinois établis à Siam font à eux seuls au moins i5o,oooâmes. Les Cochinchinois résidant à Bangkok dépassent de beaucoup le chiffre de a,ooo. Il faut compter au moins 1 5,ooo prêtres siamois, et les Siamois mâles qui n'appartiennent pas aux ordres religieux sont au nombre de 38,000 ou 3o,ooo, et avec les femmes et les enfants il faut compter au moins 60 ou 70 mille âmes de cette classe. Les Birmans et les Tavoy 's ne s'élèvent pas â plus de 1,000 ou i,aoo; mais les Malais, en revanche, comptent de 8,000 à 10,000. Les descendants des Portugais qui se prétendent chrétiens vont peut-être à 5 ou 600; et c'est tout au plus si à Bangkok, on trouve une douzaine de chrétiens véritables. En définitive , on peut estimer la population de Bangkok et de sa banlieue à plus d'un demi-million; mais nous répéterons ici ce que nous avons déjà dit plus haut ( p. 346), c'est que nous nous défions des évaluations statistiques qui nous viennent de l'extrême Orient, le Bangkok Calendarde 1848 estime la population de la capitale et de ses faubourgs à environ a 00,000 âmes.

crue jusqu'au nombre de 400,000 individus, de sorte que l'on peut hardiment évaluer la population totale actuelle de la ville de Bangkok , avec ses dépendances, à un demi-million d'habitants.

Les résidents chinois viennent principalement du TeÔ-Chew (orthographe de Ruschenbergcr ), subdivision de la province de Canton; mais il en arrive aussi beaucoup de Hainan , de Canton et de Shang-Hae. Ceux qui font régulièrement le commerce restent annuellement de février à mai ou même jusqu'en juin. Le nombre des jonques qui sont sur la rivière durant cette époque s'élève de trente à soixante-dix , et chacune d'elles porte de vingt à cent trente hommes.

La plupart des artisans , des agriculteurs et des commerçant» de Bangkok sont Chinois. Ils sontgaisetindustrieux, mais adonnés au jeu et au libertinage, n'ayant pas d'autres moyens d'amuser leurs heures de loisir. La taxe sur les Chinois et les maisons de jeu de la capitale donne un revenu considérable au gouvernement.

Le commerce du Siam avec les pays autres que la Chine est très-limité , quoique les ressources intérieures que ce pays possède, pour établir de bonnes relations avec l'étranger, paraissent considérables à tous égards. Son commerce avec Singapore, comme entrepôt pour l'Europe et les Etats-Unis , n'a pas été sans importance dans ces dernières années; en 1826 un traité avait été conclu entre les Anglais et sa magnifique majesté; nous ne sachions pas que les relations commerciales entre les deux pays aient beaucoup gagné à cette transaction. Le traité américain , dont les ratifications ont été échangées par M. Roberts, a encore moins réussi a assurer au commerce des Etats-Unis des avantages réels et durables. Le docteur Ruschenberger voyait l'avenir à cet égard sous les couleurs les plus favorables. Nous reproduirons bientôt les arguments sur lesquels il basait son opinion. A une certaine époque la marine marchande américaine n'employait pas moins de deux mille deux cents tonneaux dans son commerce avec le Siam ; mais les nombreuses exactions auxquelles les spécula te 1 1 rs étaient exposés sous forme de redevan-

ces et de présents, etc.; les délais, conséguence de la manière de conduire les affaires dans ce pays, l'obligation de former presque toujours les cargaisons de retour de petits achats faits à différents individus , et la hausse rapide du prix du sucre siamois aussitôt qu'on paraissait le rechercher; toutcela réduisait tellement les bénéfices, que les négociants américains perdirent presque le Siam de vue. Le Sachem, capitaine Cofïin , et la Marie-Thérèse, capitaine O. Taylor, furent les seuls vaisseaux américains entrés dans le May-Nam depuis 1828, pendant une période de huit années; et probablement le dernier de ces navires ne s'y serait pas aventuré , si son commandant avait ignoré la mission du Peacock et la conclusion probable du traité. — Les principaux obstacles à un commerce avantageux avec le Siam, qui sont les charges irrégulières et exorbitantes dont on l'accable, ont été écartés en partie par les précautions prises dans les derniers traités. Le commerce peut donc revivre à la longue; mais Siam est trop loin de l'Europe ou de l'Amérique pour que ses produits, qu'on peut se procurer d'ailleurs à des points beaucoup plus rapprochés des centres d'expédition et à des prix modérés, offrent un attrait suffisant à la spéculation. L'importation est évidemment destinée à jouer ici un rôle plus important que l'exportation. Siam a besoin des produits des manufactures européennes ou américaines pour fournir sa nombreuse population d'une foule d'articles qui lui manquent ; et ce n'est que par un système d échange bien compris et sagement pratiqué que nous pouvons espérer retirerdes avantages solides de notre commerce avec une contrée si éloignée.

Le docteur Ruschenberger fait , à ce sujet, à peu près les réflexions suivantes : « Les nations , aussi bien que les individus, sont souvent profondément affectées par l'influence de J'exemple , quoiqu'elles puissent être trop (ieres

rur le reconnaître. Elles sont amenées admettre des principes et des actes résultant deces principes que sans cette influence elles auraient longtemps repoussés. Il est vrai que les préjuges des Asiatiques en général contre les chrétiens sont si enracinés et si forts, qu'il

est naturel que l'exemple ne produise pas parmi eux un effet aussi prompt que chez d'autres nations; toutefois, il ne peut manquer à la longue d'exercer une très-grande influence. Les relations commerciales entre le Siam et la Cochinchine ont été jusqu'à la dernière guerre très-fréquentes; elles le sont également entre ces deux pays et la Chine, et par occasion même avec le Japon (1). Supposé que les Siamois fassent, par suite des stipulations des traités conclus avec les Anglais, ouïes Français, ou les Américains, un commerce avantageux , leurs voisins ne manqueront pas de s'en apercevoir ; et , pour des nations vouées au eommerce par instinct comme par la nature même de leurs productions et de leurs besoins , découvrir une source de çain, c'est créer le désir d'y participer. Si ces prémisses sont exactes , la conclusion a en tirer (ajoute Ruschenberger) est que notre traité renferme les moyens éloignés d'ouvrir un vaste champ aux entreprises des Américains ; des marchés nouveaux répondront pour ainsi dire à l'appel du nombre croissant de nos manufactures, et réclameront les produits de plus en plus riches de uotre immense territoire. »

Les principaux marchands du Siam sont le roi , ses ministres , les Chinois et de vieilles femmes. Ils demandent de l'Europe et des États-Unis des armes et des munitions de guerre; peut-être encore une petite quantité d'ornements militaires, de la coutellerie commune, de la verrerie, des cotonnades blanches, qui ne doivent pas avoir moins de deux coudées de large; du cotlon twist , du n° 20 au n° 30 ; des étoffes pour vêtements siamois de trois yards de long sur quarante pouces de large, ornées d'étoiles sur fonds rouges, verts et bleus, couleurs qui doivent être brillantes; des draps ( long-elis ) rouges et verts ; des indiennes pour ameublement; des draps

(i) Il est possible qu'indirectement quel-

3ues-uns des produits de la Cochinchine ou u Siam parviennent aux marchés japonais ; mais les Chinois, les Coréens ei les Hollandais sont très •certainement jusqu'à ce jour les seuls peuples qui soient admis à commercer avec le Japon.

L'UNIVERS

légers ou casimirs (ladies'cloth), rouges, jaunes, verts, pourpres et bleu clair; de l'acier en petites barres de la dimension du fer à clous, au'il est bon de mettre, pour ce marché, dans des tubes en contenant cent au lieu de boîtes. Nous ajoutons que du temps de Ruscheuberger on demandait les cotons d'Amérique , quoique le prix en fut plus élevé, parce qu'on avait reconnu, à l'usage, qu'ils durent davantage. Us ont par Bangkok un débouché dans les pays situés au nord du Siam.

En échange des articles ci-dessus , les Siamois offrent du sucre, de l'étain , de l'ivoire, du bois* de sappan (cxsalpina sappan) , du bois de rose , des rotins , diverses drogues ,> du fer de 'qualité supérieure, etc. Le sucre, principal article, codte en moyenne huit ticals le

pieu r de 183 1/2 Us. il revient à bord à environ cinq dollars le quintal ; mais il est diflicile qu'il laisse un bénéflce à ce prix, après avoir acquitté le frét , les droits à l'entrée, l'intérêt, l'assurance, ete.

Quoique les droits stipulés dans le traité puissent, à la première vue, paraître élevés, étant de 1.2 : f> piastres américaines (environ 21,376 franc») pour un navire mesurant vingt-cinq pieds de bau, on ne trouvera pas qu'ils dépassent dix ou douze pour cent pour une cargaison considérable.

On peut se former une appréciation du revenu de l'État et des ressources qu'il puise dans l'exploitation du commerce siamois par les tableaux suivants, dressés pour une année, que n'indiquent ni Ruschenberger ni Moor(l), mais que nous devons supposer être l'année 1815 :

Tableau présentant le revenu intérieur, etc., du royaume de Siam, pendant une année, en bdts ou ticals.

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