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membraneux. Il y a dix mois qu'est mort le Roi n® 2 : c'était le protecteur de la marine» et il portait Tuniforme de nos capitaines de vaisseau.
Les navires qu'il s'était donnés sur sa cassette particulière (expression aussi élastique et inouïe en Asie qu'en Europe) sont à l'ancre, échelonnés tout le long de notre route. Pauvres navires aux formes élégantes» corvettes et avisos de guerre; leurs mâts maintenant tombent a en chiens de fusil » , leurs coques privées de peinture s'éventrent, leurs canons se rouillent, et leur cale se pourrit! Ainsi le veut, paraît-il, la coutume siamoise, aussi bien pour le plus grand seigneur du royaume que pour le plus pauvre fellah I Aussitôt qu'il meurt, tout ce qui lui. a appartenu personnellement doit mourir aussi, dans l'abandon sacré, par la destruction du temps. Le Roi marin qui a été enlevé à l'adoration des Siamois passa sa vie à se bercer d'un rêve : il serait mort heureux, trois fois heureux , s'il avait pu aller jusqu'à Singapour avec son escadre! Mais s'il était un Jean-Bart d'eau douce, les tritons du golfe lui étaient hostiles , et toutes les fois qu'il partit pour cette glorieuse expédition, il dut revenir avec le gros chagrin de n'avoir pu trouver l'ile anglaise !
Plus heureux que lui dans le voyage inverse, nous apercevons enfin, au-dessus des cocotiers et des palmiers du rivage, les flèches élancées et les mi-
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narets loÎDtains de Bangkok , la capitale du royaume de SîamI La verdure marécageuse, refuge des crocodiles et des serpents, fait place aux pilotis des huttes de bambou, et Fentrée des faubourgs est marquée par de grandes terrasses et des forts de bois. Là seulement Naï-Poun cesse ses éternels éclats de rire : une pâleur liride envahit sa face jaunâtre ; ses yeux larmoyants témoignent une ' crainte affreuse. Comme nous faisons remarquer ce fait au capitaine , il nous explique que ces forts sont les kiosques de plaisance de Sa Majesté, où une courte opération fait passer Tâme du patient dans la cervelle d'un moineau blanc. Pauvres sujets qui ont offensé le Roi, voilà leur a coupe-teste» ! Voilà qui , en raison directe du carré des distances, glace pour notre ami coupable le retour au pays natal et au sein de sa famille. Il aura vite fait son voyage d*Asie en Europe... et dans un autre monde encore!
Derrière un cbude du Mé-Nam (la mère des eaux), la ville de Bangkok apparaît tout entière ! Je ne crois pas qu'il y ait au monde un spectacle plus grandiose et plus saisissant. Sur un espace de phis de huit milles, la Venise de FAsie étale toutes ies merveilles. La rivière est large et majestueuse ; plus de soixante gros navires y dorment sur leurs ancres : les rives sont formées par des rangées de plusieurs milliers de maisons flottantes, dont les toits aux formes bizarres s'alignent régulièrement ,
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et dont les habitants aux vêtements de couleurs voyantes apparaissent à fleur d'eau. Sur la terre ferme qui domine cette première ville d'amphibies, la cité royale s'étend avec ses murailles crénelées et ses tours blanches : des centaines de pagodes élèvent vers le ciel leurs flèches dorées, leurs dômes multiples tout émaillés de faïences et de cristaux resplendissants, leurs dentelures vernissées et sculptées à jour. C'est un horizon tout entier, à droite et à gauche, de toits en miroiterie, à cinq et six étages, de clochers de maçonnerie gigantesque dont le revêtement scintillant éblouît les { yeux, et d'aiguilles audacieuses hautes de cent cinquante ou deux cents pieds, qui indiquent les palais du Roi, palais reflétant tous les rayons du soleil comme un prisme immense. Il nous semble que nous avons devant nous un panorama de cathédrales de porcelaine!
Cette première vue d'ensemble sur la Venise orientale dépasse tout ce que nous pouvions espérer dans nos rêves de voyageurs. Il nous tarde, de par-' courir en gondole ces canaux animés, qui sont les boulevards de la ville flottante, et où le mouvement, l'animation, les cris nous semblent étourdissants. Et ces palais du Roi , et ces pagodes sacrées , pourrons^nous les visiter?
Nous avions beaucoup entendu parler, à Singapour, de Bangkok et de tout ce qui s'y passe en
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matière politique : nous savons que nous y tomberons comme en un folcan.
L'extension du protectorat de la France sur le Cambodje, auparavant tributaire de Siam (ce qui a magnifiquement arrondi nos possessions cochinchinoises aux dépens de nos voisins); des traités enfreints récemment par le grand Roi , des frontières en litige , des lenteurs et des mensonges asiatiques, quelques coups de pied européens placés dans une partie peu diplomatique, voilà qui a établi entre le gouvernement siamois et la France , mais surtout entre les ministres du Roi et notre consul, une hostilité des plus aigres, habilement exploitée par le consulat anglais. Ne pouvant, hélas! recourir au premier , et dans cette circonstance ne voulant pas nous adresser au second, qui serait enchanté de faire mousser, aux yeux des Siamois , sa protection pour un prince, .et de nuire ainsi à Tinfluence française, où donc porter nos premiers pas , et où chercher un gîte pour la soirée?
Mais voici, sur la rive gauche du fleuve, une église et la croix des missionnaires! A cette porte, qui ne sait point se fermer à Texilé, nous. irons frapper, et ce pavillon neutre et digne, français quand même, nous abritera sûrement!
Résignant alors nos fonctions de nourrice , nous remettons le jeune Ludovic Lamache au commandant des troupes royales, et nous sautons dans une
des innombrables gondoles qui nous entourent, en dirigeant par gestes nos rameurs vers le clocher de la Mission. Il nous faut lutter contre la marée montante , et nous mettons près d*une heure à faire ce trajet. Alors tous les détails de la ville flottante nous sont révélés, tandis que nous en parcourons les rues, — non, les canaux, —7 entre les maisons peuplées, dont chacune est une petite île. Nous croisons ou dépassons des milliers de pirogues légères, qui sont les fiacres et les omnibus de Bangkok : la pagaie oscillante les fait glisser comme des coquilles de noix d'une boutique à Tautre. Il y en a qui n'ont que trois pieds de long : un Siamois y est blotti avec des piles de riz, de bananes ou de poissons; d'autres contiennent quinze personnes et sont tellement chargées, qu'on aperçoit à peine le rebord de la barque, qui est un palmier creusé.
Les Indigènes ont la peau de la même couleur que les Malais, mais hommes, femmes et enfants se rasent la tête, en laissant sur le sommet du crâne un toupet ovale, taillé en brosse et plus grand que les deux mains ; cela leur donne un petit air crété, gaillard et mutin qui est bien original. C'est avec cette couronne de cheveux plantés tout droits qu'ils bravent le soleil; toute coifiure est inconnue. Le reste du costume est peu compliqué : une pièce d'étoffe large de deux pieds, en indienne verte, rose ou rouge, sorte de langoutis noué aux reins.
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relevé et resserré de Tavant à Farriëre entre les jambes y est le léger .vêtement dont ces messieurs et
ces daines protègent coquettement leur équa-
teur des ardeurs d'un soleil tropical. Souvent — mais pas toujours — les femmes jettent sur leur poitrine un ruban d'un pied de large en étoffe voyante, qu'elles croisent en double bandoulière, et dont remploi n*est pas une sinécure. Comme vous voyez , rien n'est cousu; avec une ceinture de maire et une cravate de procureur, on habille une femme. La race, même pure, est fort laide : nez camard, yeux en amande , pomnfettes saillantes , teint couleur de tabac, bouche énorme, gencives ensanglantées par le bétel , et taille extrêmement petite : tel est , à première vue, le tableau de cette ville, populeuse comme un banc de sardines.
La passion des Siamoises est de se couvrir de bijoux. Ces femmes qui rament sur des pirogues surchargées de fruits , ou qui sont accroupies sur le balcon de la maison flottante, en mâchant de la chaux rosée , ou en jouant avec leurs enfants ; ces jeunes filles de douze à quinze ans qui se baignent en naïades, et qui, faisant place à notre rapide gondole, sortent de Feau en fugitives, toutes portent trois ou quatre anneaux d'or ou d'argent à chaque pied, des colliers brillants en sautoir, des bracelets au haut du bras, et des bagues aux mains I Avouez que , costume pour costume , c'est plus gra-
cieux que les affreux sacs de flanelle de nos baigneuses ! Supprimez la couleur et la figure , et les Siamoises seraient de superbes modèles pour la statuaire.
Quant à leurs enfants répandus ici à profusion, ils sont vêtus d'un badigeon de safran; mais ce sont de ravissants petits êtres! Je me trouve dès Tabord charmé par eux, mais désolé de penser qu*en quelques années leurs figures deviendront aussi laides que celles de père et mère, — et ce u*est pas peu dire! Leur petit toupet, tortillé par une grosse épingle dorée , est entouré d'une jolie guirlande de fleurs blanches : ils sont souriants, espiègles, et très-gentils à voir dans leur nudité enfantine. Mais ils sont pourtant plus vêtus que les grandes demoiselles qui se baignent; outre un flot de bracelets et de colliers d'or ou de cuivre doré, dont on les couvre comme des idoles, ils ont une petite feuille de vigne taillée en cœur et suspendue par une simple ficelle qui fait le tour des reins. Cette feuille flottante, qui a environ cinq centimètres de long sur quatre de large, marque leur caste. Pour les riches, elle est d'or; pour la classe bourgeoise , elle est d'argent ; pour les pauvres, elle est de cuivre rouge.
Les innombrables maisons demi-kiosques, demiradeaux, autour desquelles grouille cette population de près d'un million de Siamois, recèlent sans
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doute mille aspects, mille coutumes, mille négoces bizarres qui nous échappent forcément, tandis que notre gondole nous fait passer au milieu d*elles comme devant une lanterne magique. Au fond de chacune est un petit autel de bois sculpté, et entouré de papiers enluminés : devant des statuettes de Bouddha et de dieux lares brûlent des baguettes d^encens et de Thuile de coco dans des lacrymatoires de terre rouge; ici des peaux- de tigre; là des noix de coco : plus loin des baquets de chaux rosée ou d'indigo sont rangés sur la terrasse qui fait le tour de Thabitation en bambou, et que recouvrent des nattes multicolores. Décidément, ce n'est plus là de TEuropc transportée en Orient, c'est de l'Asie toute pure, avec son tachet voyant, ses odeurs étranges, ses types sans amalgame, ses mœurs vierges de tout mélange avec notre civilisation.
Effroi du Gallahoun , premier ministre. — Le latin des catëchamènes. — Temples et prêtres de Bonddha. — Montagne dorée artificielle. — Nous vénérons TÉléphant blanc. — Grématioii d'un Siankois. — Audiences royales. — La cour du second Roi. — Achat d'un harem. — La campagne siamoise. — Le Père Larnaudie. — Les huit cents femmes et le régiment des Amazoues du Roi.
Cette première navigation à travers la ville aquatique nous mène au quai de la rive gauche, où s*élève la croix chrétienne L^église de TAssomption est un modeste temple dont la simplicité parle à Tàme! Son extérieur d'ornementation dentelée à l'asiatique semble relever sa nef et ses autels, qui sont exactement semblables aux nôtres : touchant symbole de cette foi si une sur toute la surface du globe ; témoignage élevé ici à Fombre de la végétation tropicale par les travaux incessants de missionnaires admirables » qui s'exilent volontairement pour porter avec eux la parole de douceur, de tempérance et de charité I En marchant à travers les bouquets de bananiers qui entourent le temple, nous trouvons quelques baraques de bois où logent les serviteurs de Dieu. L'abbé Larnaudie nous re-
çoit les bras ouverts , et nous promet de nous protéger et de nous guider au milieu de cette ville curieuse. Il nous installe dans une case construite sur pilotis et voisine de la Mission, où nous campons de notre mieux. Ne sachant naturellement pas un mot de siamois , nous pouvons pourtant échanger quelques idées avec de jeunes catéchumènes natifs, qui parlent un àrpéu-près de latin ; je ne vous cite que ces premiers mots adaptés à nos estomacs et à la syntaxe locale : a Boni amici^ oportet donare bananaSj gaïlinas, atque porcos, »
Le Père Larnaudie conseille tout d'abord au Prince d'écrire une belle lettre au Roi pour lui demander audience. La chose est expédiée en forme: a Le souvenir consacré par Fhistoire de la réception » brillante faite aux envoyés de son ancêtre Louis XIV, » lui fait espérer qu'il verra dans toute sa pompe le n grand Roi de l'Asie, m Puis voici l'adresse qu'il faut mettre sur l'enveloppe en essayant de garder notre sérieux. « A Sa Majesté Somdetch-Phra-Paramendr-Maha Mongkut, P'Roi de Siam. » — Cela fait, nous partons dans la barque de la Mission, et guidés par le Père Larnaudie, qui ne doit plus nous quitter, nous portons la lettre au a Callahoun » , premier ministre (non responsable) du royaume. Après une promenade sur l'eau, puis une marche sous des portiques et autour des pagodes , nous arrivons à son palais. Il nous reçoit dans une galerie à colon-
nades dorées, où une quarantaine d*esclaves sont accroupies en cercle. L'homme d'Etat, en caleçon d'indienne verte, en veston bleu à broderies argentées de commissaire de police, Courre vite ses pieds nus dans des babouches chargées de pierreries, et quitte sa partie d'échecs, en appelant son fils sans vêtement qui achetait une paire de brodequins à un marchand chinois ambulant; il vient à nous fort poliment. Je n'oublierai jamais la grimace effroyable que fit le pauvre vieux bonhomme à menton de galoche , quand le Père Larnaudie lui expliqua qui était le Prince : ses yeux égarés prouvaient qu'il perdait complètement la tête» et ne savait à quel Bouddha se vouer.
Déjà brouillé avec le consul de France et sur le point d'envoyer une ambassade à Paris pour réclamer contre les prétentions françaises, exposer nos envahissements , implorer la justice impériale et fulminer contre son représentant à Bangkok, il tremble de tous ses membres à la pensée de faire honneur à un Prince qui n'est pas de la famille Bonaparte, et de donner prétexte à une protestation de la part du consul. Ajoutez à cela que, dans les idées asiatiques, le petit-fils d'un Roi détrôné est bon à pendre haut et court. En Australie et à Java, le Prince, que relevait encore aux yeux de ses hôtes la seule consécralion manquant à sa race , celle du malheur, avait reçu un accueil cordial et magni-
fique , inspiré par les sentiments les plus purs et les plus indépendants. Ici nous apportons malgré nous le trouble le plus effroyable dans le cabinet du roi Mongkut, qui s'imagine sans doute que les foudres des canons français viendront bientôt tonner pour lui demander raison. Pauvre Callahoun ! s*il savait avec quelle sérénité d'âme nous contemplons ses terreurs puériles, et combien nous nous amusons de sa grimace ! Le plus grand plaisir que nous puissions lui faire y c'est d'abréger notre visite : nous voyons que, grâce à notre sortie , il ne se possède plus de joie. Advienne que pourra de l'épître destinée à son seigneur !
En remontant le fleuve, nous ne sommes pas maîtres de notre admiration devant l'effet magique des toits, des clochetons et des aiguilles vernissées dont je viens de vous parler. Mais soudain tous nos rameurs lâchent leurs pagaies et se prosternent à plat ventre sur leurs bancs. Qu'est-ce donc? — Nous sommes en vue du palais du Roi et du quai où il s'embarque. Là devant, tout Siamois doit s'incliner et adorer là demeure du souverain : les grands seigneurs et les princes du sang doivent fermer leurs parasols. S'ils enfreignent cette loi, les arquebusiers du poste qui domine le fleuve ont ordre de les punir des boulettes de leurs sarbacanes. — Nous abordons et prenons plaisir à circuler sur une grande place publique rectangulaire , sûr laquelle donne le
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premier portique de la demeure royale. Il est en maçonnerie blanche : des groupes de colonnes accolées supportent un immense chapiteau de neuf couronnes superposées , au-dessus desquelles s*élance une aiguille de plus de quarante pieds , effilée et audacieuse. Le tout est émaillé de millions de rosaces de faïence rouge et verte, jaune et bleu de ciel, que le soleil couchant fait briller comme une féerie. De chaque côté s'avancent les « embarcadères pour éléphants» , balcons de marbre blanc, dont Tarchitecture sévère et grandiose contraste avec le caractère colifichet des rosaces. Quand le Roi va en promenade , c'est là son marchepied » soit quMl monte sur les animaux colosses, soit qu'il s'installe dans un palanquin. Dans le fond apparaissent les toits à éperons du palais central, dont les tuiles vernissées sont éblouissantes. Les bords du toit, sculptés en bois de sandal et ciselés à jour en guipures délicates , surplombent et protègent des pignons qui sont tout entiers en miroiterie ; que de feux reflétés dans cet ensemble ! quel prisme multiple et quel décor splendide! Ah! oui, les voyageurs qui ont parlé de Siam comme d'un songe des Mille et une nuits, n'ont dit que la vérité : les couleurs de l'Orient sont si vives, les lignes si bizarres, l'architecture si miroitante et si enluminée, et ces vingt palais réunis tiennent tellement du merveilleux, que cette vue seule vaut le voyage , et que je bénirai toujours la
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fortune qui me les a fait voir. Nulle peinture n'en peut donner une idée, carie soleil tropical darde tour à tour des rayons d*or, de pourpre , de neige rosée, de bronze bleuâtre, qui se jouent, comme mille feux de Bengale , sur les minarets de marbre , les dômes de porcelaine , les aiguilles de cristaux , les pignons en miroiterie et les costumes étincelants d^une population étrange.
Mais pendant que nous regardons deux régiments de fantassins siamois, costumés en militaires français , jouant à la balle sur la place publique autour des faisceaux de leurs fusils à piston (qui sont beaucoup plus grands qu'eux), tout à coup le tambour bat aux champs , les clairons sonnent la « Casquette du père Bugeaud 9 , les soldats courent aux armes, quoique très-gênés par des souliers; la population s'accroupit comme sous un coup de baguette magique, et un cortège s'avance, annoncé par des tourbillons de poussière. C'est le Roi. Nous sommes environ à soixante-dix pas de la route qu'il suit pour rentrer au palais. Des tambours , deux pelotons de fantassins, toute une escouade de mandarins vêtus de soie brillante le précèdent en trottinant. Il est porté sur un palanquin doré et incrusté de nacre, par seize boihmes habillés de soie azur; et deux larges parasols blancs, au sommet de hampes incroyablement hautes, l'abritent de leur ombre vagabonde et vacillante. Le Roi nous parait tout
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chamarré de colliers d'or et surmonté d'une couronne dorée qui ressemble à un haut éteîgnoîr. Une quinzaine de jeunes princes forment la suite sur des poneys caparaçonnés, et un autre palanquin en laque et ivoire est chargé de tout un lot de ses filles. Mais le cortège passe au petit trot, avec une telle troupe de mandarins, de femmes esclaves, de porte-parasols et de hallebardiers, que nous demeurons ébahis; le Roi, au moment où il nous aperçoit, nous fait de la main un signe gracieux.
Non loin de là sont les écuries royales, pleines non pas de chevaux, mais d'éléphants. Nous les visitons fort en détail. Chacun a son hangar de dix mètres carrés, où il est attaché par un pied. Nous leur jetons de petites bottes de blé vert; après nous avoir salués trois fois en relevant leur trompe de toute sa hauteur, ils secouent notre présent pour en détacher la poussière et l'avalent fort délicatement. En voici un tout armé en guerre : ses longues défenses sont plus hautes qu'un homme : une carapace de crocodile est étalée sur son occiput, pour le protéger des coups ennemis. Un sergentmajor siamois, coiffé d'un casque, est juché sur son pavillon, à l'ombre du parasol à sept étages, emblème de la royauté; et un jeu de lances, piques, javelots, massues et casse-tête est disposé autour de lui : le cornac est sur la croupe, et, du son aigu de sa voix enfantine, il dirige à son gré le colosse
''éphanl armé ea juc
du règne animal. Nous voulons aussi escalader cette montagne vivante et nous sentir bercés quand il trotte. Oh! que les humains paraissent petits de làhaut et que ce dandinement rappelle une mer houleuse ! Nous voyons successivement les demeures de vingt éléphants ; je ne sais au juste combien il y en a. Mais il parait que lorsque le Roi voyage dans Tintérieur, tous les chefs viennent le rejoindre, accompagnés d*un escadron d'éléphants; le Père Larnaudie en a vu jusqu'à sept cents réunis et marchant en bon ordre. Il y a eu, encore dans ce siècle , des batailles où Ton en compta six mille dans les deux camps; et quand, il y a vingt-deux ans, les Annamites ont envahi une des provinces du Cambodje, le généralissime siamois, nouveau Samson, les mit en fuite, en les surprenant la nuit avec quatre cents éléphants à la queue desquels il avait fait attacher des torches flambantes.
Mais devantinous leurs jeux sont plus pacifiques : quelques-uns folâtrent en pleine liberté dans une vaste cour, ils clignent leur petit oeil malin (le plus malin, dit-on, du règne animal), ils se jouent mille tours, gambadent adroitement, s'évitent avec précision; c'est un vrai cotillon, où le
< Quadrupedantè putrem sonitu quatit ungula campum »
fait une basse infernale. Les trompes indiscrètes font des évolutions par trop dégingandées ; nos éclats
de rire semblent froisser les éléphants et leurs compagnes; en vérité, je ne les aurais jamais supposés gent si chatouilleuse.
Rien de plus simple, du reste, que la manière ingénieuse, sorte de bal d'éléphants, qui sert à en prendre chaque année de vrais troupeaux dans les forêts vierges : on donne la liberté à une centaine d*éléphants apprivoisés; chaque cavalier, galopant dans la jongle et les bois impénétrables, y va inviter plusieurs danseuses sauvages qui le suivent passionnément : chaque libérée fait de même et ramène bon nombre de cavaliers indomptés et fougueux. Le tout revient pêle-mêle au galop dans un enclos dont la palissade est formée d'inébranlables troncs de teck, et dont les traîtres si intelligents ont montré le chemin; de hardis Siamois jettent alors des laços dans les jambes des éléphants sauvages, et des câbles solides les enchaînent à des arbres séculaires. Prises au piège fatal des amours trompées, les malheureuses bêtes sont soumises à une diète des plus strictes jusqu'à ce qu'affaiblies, impuissantes, anéanties par la faim, elles subissent le joug qui a la nourriture pour récompense ; et au bout d'un an le monstre farouche des forêts obéit aveuglément à un cornac de douze ans.
Mais pendant que nous nous attardons dans ces écuries fantastiques, la nuit commence, et la lune resplendissante se lève. Nous revenons à la Mission
par la terre ferme » et sortons de la « ville royale » par la pagode du a Pied de Bouddha » . Sous la lueur bleuâtre et dans le silence de la nuit , c'est une impression grandiose que de voir des aiguilles de trois cents pieds de haut, faiblement éclairées» mais projetant une ombre immense, des cloches blanches , des colonnes»de miroiterie , des animaux antédiluviens de marbre, des kiosques de porcelaine au milieu de lacs sacrés, et des coupoles qui semblent recouvertes de nappes d'argent ; nos pas sonores retentissent sur les dalles désertes : ce ne sont pas des tombeaux, mais bien des trésors qui nous entourent , et des trésors inconnus.
Bientôt, guidés toujours par le Père Larnaudie, nous nous enfonçons dans des avenues de sycomores gigantesques , de palmiers et de flamboyants ; nous franchissons des portiques crénelés, et, touchant aux faubourgs, nous tombons dans des ruelles d'une saleté abominable , où Ton patauge dans la bourbe , les immondices , entre mille chiens galeux et hurlants. — C'est bien encore là l'Orient! De loin la ville vous apparaît comme un tableau féerique sans une seule tache ; vous débarquez dans le quartier des palais, puis vous sortez ravis des splendeurs dorées , argentines , nacrées et miroitantes , pour vous embourber dans des taudis nauséabonds, où les buffles errants, les mendiants couverts d'éléphantiasis se sont donné rendez-vous, au milieu des odeurs
putrides et dçs flaques empestées de la marée qui se retire. Enfin nous revenons à notre case construite sur pilotis : d'un coup de pied bien donné, toute la baraque branlante se balance ; les lézards de nuit courent sur les bambous vermoulus de nos parois; les moustiques en nuées épaisses nje barcèl«nt si fort, quMl m*est impossible de dormir, et je vous écris sur la natte qui va être mon lit, tant que ma ration d'huile de coco alimentera la mèche vacillante du coton arraché ce matin à Tarbre. Mais elle pétille en signe d'extinction, et comme le latin d'électable des catéchumènes m*a poursuivi toute la journée, je finis en vous racontant le dernier trait de nos naifs amis : ils nous demandent ce qu'est devenue la nourrice du Prince : « Quia mercatores alhi narrant se vidisse Principem gallicum descendentem de Chow-phya cumnutrice ejus » , comme quoi les cinquante ou soixante négociants européens de Siani croient que le Duc de Penthièvre , enseigne de vaisseau, fait le tour du monde avec sa nourrice et a débarqué avec elle ! La pauvre vieille Française du Chow-phya est la cause involontaire de ce délicieux cancan, qui fait rire sans doute à l'heure qu il est les résidents blancs! Pensez si nous rions aussi de bon cœur, en faisant des gorges chaudes sur l'idée qu'on se fait de notre mode de voyage. Pères nourriciers ce matin, nous serions donc devenus nourrissons ce soir!
12 janvier. — Pendant que le cabinet discute si nous serons la cause de Fanéantissement du grand Royaume, nous courons gaiement d'une rive à l'autre du Me-Nam, attirés par ce qui éblouit nos yeux davantage. Ce sont les pagodes! J'ai entendu vanter celles de la Chine, mais je doute pourtant qu'il y ait sur la terre d'Asie des temples qui puissent égaler ceux de Bangkok ^
La pagode la plus grandiose et la plus caractéristique est sur la. rive droite : un bois verdoyant et majestueux l'entoure. Elle s'élève en une famille de clochetons que domine une pyramide centrale haute de trois cents pieds! Celle-ci seule est formée à la base d'un tronc de cône à cent cinquante gradins : puis elle devient une tour sexagonale avec des lucarnes supportées par trois trompes blanches d'éléphants ; le clocher gracieux qui nait alors d'une couronne de tourelles s'élance comme une seule colonne et s'arrondit en coupole au sommet; de là, une flèche de bronze doré étend vingt branches torses et fend les nues. Aux rayons du soleil, tout cela n'est qu'une seule masse scintillante : l'émail coloré des faïences flamboyantes, le revêtement de millions de rosaces vernissées qui se détachent sur l'albâtre, donnent à cette pagode d'un style pur, brillant et
^ Ayant depuis visité Canton, Shang-haî et Pékin, j*ai gardé l'impression que la plus belle pagode de ces villes est à la dernière du royaume de Siam ce que Quimperlé est à Paris.
'2U JAVA. SIAM. GANTOX.
inconna sous tout autre ciel, la magie d*un rêve avec les lignes colossales de la réalité.
Tandis que nous nous en approchons, glissant len< tement en gondole contre le courant impétueux du fleuve, ce promontoire nous apparaît comme une ville entière, une ville sacrée de tourelles irrégulières, de kiosques entiassés, de belvédères enluminés, de colonnades, de terrasses à Titalienne, et de statues de marbre rose et de porphyce rouge. Mais en mettant pied à terre , il nous faut passer dans les fossés et les bas-fonds qui longent les saints remparts, et où circule à pas comptés toute une population d'hommes dont la tète et les sourcils sont rasés, et dont le vêtement est une longue toge romaine jaune safran. Ce sont les « talapoins », ou prêtres bouddhistes. D'une main ils tiennent une marmite de fer, de l'autre le « talapat », grand éventail en feuilles de palmier, signe distinctif de leur dignité. Les ruelles qu'ils habitent sont d'une saleté épouvantable, et leurs maisons sont des masures de planches crasseuses et de briques qui s'éboulent : on croirait voir là , heureusement cachés par des berceaux d^arbres touffus, les égouts malsains des palais de porcelaine qui y touchent. Certes, il est bien vrai que
K Ce qu'on voit aux abords d*ane grande cité, Ce sont ses abattoirs , ses murs , ses cimetièrcSi *
Là plus de sept cents talapoins ou « phtas »
nous regardent passer avec une indifférence qui est presque du mépris; mais en voyant ces prêtres de Bouddha qui ont Tair de mendiants paresseux, dormeurs et abrutis, ces douze ou quinze cents gamins déguenillés qui les entourent en qualité d*enfants de chœur et qui végètent dans des bouges, pèle* mêle avec des bandes d*oies , de porcs , de poulets et de chiens errants, il nous semble que la bourbe, Tinfection , la vermine du monastère en font plutôt une basse-cour, et nous ne pouvons nous empêcber de remarquer le constraste frappant qui existe entre la féerie du temple, visible de toute la ville, et Thorrible condition des centaines de prêtres qui le desservent.
Ce matin, en traversant la ville flottante , nous avons vu un grand nombre de bonzes. Dès Taube, ils partent, deux à deux, dans une pirogue, et, s^arrêtant un instant devant chacune des boutiques que baigne le fleuve , ils mendient leur nourriture. Plus de dix mille d'entre eux font chaque matin cette promenade. Dès quils apparaissent, les femmes, prosternées , les mains jointes , les saluent trois fois en frappant la barque de leur front, et versent dans la marmite une cuillerée de riz, de bouillie de poisson , des gâteaux et des fruits. Une fois la marmite chargée à pleins bords, ils rentrent au temple, et déjeunent copieusement dans la matinée ; car, do midi à minuit, la règle séculière défend à la gent
quêteuse de manger quoi que ce soit. Quel frein ce régime mettrait chez nous, s*il était appliqué à ceux qui abusent des lettres de quête!
Mais cette caste vénérée des Siamois est soumise au code le plus rigide de la tempérance , de la superstition et de la paresse Le Père Larnaudie nous en cite quelques traits :
tt Ne mangez jamais de viande , pas même de cro<codile ou de chien; ne buvez jamais de vin. n
(c Ne labourez pas la terre , car vous pourriez oc^ cire un ver de terre ou une fourmi. »
a Vivez d'aumônes, mais jamais de votre travail. »
a Ne faites pas cuire de riz, car il a un germe de vie. »
' (En revanche, ils sonnent les cloches à leur ré* veil, pour que toutes les femmes de la ville allument leurs fourneaux, et qu'en dévotes cuisinières, elles leur préparent des plats abondants.)
tt Ne voyagez ni sur des juments ni sur des éléphants femelles. »
a Si en dormant vous rêvez d'une jeune fille, c'est une faute grave que condamne Bouddha, et pour laquelle vous ferez pénitence publique. »
Bref, ne s'asseoir que sur un siège élevé de douze pouces , fuir les femmes , excepté quand elles donnent à manger, fuir les laïques, respecter la vie^ des animaux, se vêtir simplement, se lamenter sur Tinstabilité des choses humaines, et confesser pu-
S£PT JOURS DANS LE ROYAUm£'0£ SlÂM. 277
bitquement ses .fautes, tel est Tensemble de leurs préceptes , mélange singulier de morale pure , de préceptes chrétiens, de sorcellerie puérile, qui les rendrait peut-être respectables, s*ils s'y conformaient le moins du monde. Mais la vie contemplative et roîsiveté réglementaire , doublées des vices les plus hideux choyés dans Tombre , leur donnent des yeux de congres mourants , une attitude insolente , et une cupidité rapace.
Il pariBÛt que tous les a fils de famille « entrent dans cet ordre vers Tàge de vingt ans : c'est un vernis qu'il faut prendre. Au bout de quelques années, ils en sortent fort aisément; et après avoir passé longtemps dans un linge Teau qu'ils devaient boire, de peur d'avaler quelque animalcule et l'àme d'un I ancêtre, ils gaspillent leur patrimoine en jeux et en festins.
De plus, la condition sine qua non pour monter ^ sur le trône est, outre les droits du sang, d'avoir été talapoin. Ainsi le Roi actuel a passé sans transi- \. tion de ce célibat, même spirituel, à un harem de I huit cents femmes, dont les délices l'enivrent.
Enfin , les ruelles des talapoins sont considérées
comme des asiles pour les animaux. Une foule de
I femmes y viennent lâcher en ex-^oto poulets , ca-
I nards, paons et dindes. Et il parait que messieurs
[ les talapoins leur tordent le cou fort adroitement et
8*en délectent en petit comité !
218 JAVA. SIÂM. CAMOiV
Vous avez maintenant une idée des bonzes siamois : voici leur temple, voici leur dieu. Il nous suffit de monter quelques marches pour passer des baraques pourries aux terrasses de marbre. Nous escaladons les gradins de la grande pyramide » « si haut qu'on peut monter » . Ce n*est pas chose facile sous ce soleil torride qui nous rend défaillants , et sur une maçonnerie blanche qui nous aveugle. Mais le panorama de la ville tout entière nous est ouvert, avec les méandres du fleuve, les palais royaux , les onze pagodes de la première enceinte , les vingt-deux de la seconde, et environ quatre cents clochetons et aiguilles de faïence, plantés comme dans une pelote rebondissante de verdure, qui est formée par les dômes de la végétation tropicale.
Dans les colonnades concentriques de la pagode que nous visitons, il y a des centaines d*autels ornés de millions de statuettes de Bouddha en or, en argent, en cuivre et en porphyre. Sur la partie gauche est un temple très- large, avec un toit à cinq étages en tuiles bleues, vertes et jaunes ; les parois sont en miroiterie éblouissante. Les deux battants d^one porte gigantesque entièrement en laque incrustée de nacre s'ouvrent devant nous, et nous voici en présence d'un Bouddha en maçonnerie enluminée. Assis sur un tabouret de quinze mètres de haut, il a les jambes croisées, une couronne pointue sur la tétei
des yeux blancs immenses, et il atteint une hauteur de douze mètres. Cette masse déiforme, de vingtgept mètres en tout, peut seule résister au bruit de plus de cinquante gongs et tam-tams sur lesquels les bonzes frappent à tour de bras. L'encens brûle dans des coupes de bronze; un rayon de soleil, perçant par une lucarne, éclaire une quintuple rangée de statuettes dorées qui sont, en un régiment de àeux ou trois cents , blotties aux pieds de la grande divinité, et des corbeilles de fruits superbes leur sont offertes; vous devinez qui les mangera. Des panoplies » laotiennes » sont fixées aux murailles, et de distance en distance le parasol à sept étages s*y appuie comme une bannière. Quant aux basreliefs , il faudrait un volume pour les décrire ; ils représentent toutes les tortures de Tenfer bouddhiste. Je frémis en voyant les contorsions de pauvres diables qui se pâment, tirant des langues que dévorent des serpents, rattrapant un œil qu'arrache une griffe d'aigle, tournant comme des toupies sur des pals, ou mangeant à belles dents de la cervelle humaine dans le crâne eutr' ouvert de leur voisin !
Ici des sculptures! là des fresques enluminées sur des murs de trente mètres de long! C'est un inonde de détails que cette illustration de la religion de Bouddha, variable en chaque point de l'Asie, inextricable dans sa tradition, et contradictoire dans ses canons.
Le Ciel me garde de chercher à vous esquisser cel que j*ai compris du bouddhisme! Malgré mon désir de m*instruire , j*ai déjà une indigestion de toutes ces vieilleries baroques, qui ne doivent être înté* ressantes que lorsqu'on connaît la langue du pays et lorsqu'on peut questionner les bonzes indigènes. Que Bouddha, après trente-six mille incarnations J soit arrivé au comble de la science et de la sainteté, et devenu le grand Docteur de Tunivers , après avoir été serpent, roi des éléphants blancs, cigogne, tor-| tue, singe, pierrot et bœuf à la mode des Siamois, peu importe! Homme ici, démon dans son enfer, ange dans ses dix étages de cieux, et moitié démon, moitié ange, dans la zone intermédiaire entre le ciel et Tenfer, a Phra Rodou on Somana Rodoa» devenant u Velsadon » est trop compliqué pour moi dans ses a Toxaxats » et sa « Mahaxat, » romans dignes de remplir vingt années le Petit Journal
Mais parmi tout ce qu'on me raconte de ce dédale hyperbolique mêlé d'emprunts ridiculisés de nos croyances les plus pures, voici une charmante légende. Un prince indien qui adorait une jeune Himalaïenne dut attendre pendant dix ans la fin d'une guerre où il sauva sa patrie par des prodiges de courage, pour épouser celle qui lui avait donné son cœur. Le soir même des noces il meurt foudroyé; après avoir passé dans le purgatoire une année de douleurs surhumaines , il s'envole enfin vers la porte
ouverte du ciel oix rattend une éternelle félicité. ft Puis -je revenir une heure sur la terre voir celle que j'ai tant aimée ? m crie-t-il à Tange gardien du ciel. — Tu le peux, cœur fidèle, mais cette heure te coûtera dix mille années de ces tortures dont tes membres se tordent encore. — Sans hésiter, il descend sur la terre,' et cherche tout enivré dans les avenues ombreuses de la vallée de Cachemire la place à jamais aimée où dort un souvenir. — La jeune fille était là, mais enlacée dans les bras d'un autre , et lui chantant d'une voix divine d'éternels serments! Quand il revint au purgatoire, «Monte droit au ciel, lui dit l'ange; ce que tu viens de voir est plus afireux pour toi que dix mille années de douleurs, de flammes et de grincements de dents! »
Il y a bien loin de ces accents tendres au colosse du Bouddha qui est devant nos yeux. Mais ces proportions gigantesques en imposent davantage aux peuples de l'Orient. Nous ne quittons la rive droite que pour suivre sur la rive gauche des avenues menant à une nouvelle pagode, celle de Xétuphon. Je cite pour mémoire des escadrons de monstres de marbre incrusté de cristaux de couleur, et représentant des femmes sur des coqs herculéens, des éléphi^nts à trois têtes, des crocodiles ailés, et des tigres finissant en queue de serpent; mais je voudrais vous faire entrer avec nous sous une colonnade
de bois de teck, et dans un sanctuaire immense où le dieu est couché tout de son long, et ce n'est pas peu dire! car il a cinquante mètres de Fépaule à la plante des pieds. Ce coq)s gigantesque, en maçonnerie , est entièrement et parfaitement doré. Il est couché sur le flanc droit : une terrasse dorée, ornée de sculptures, lui sert de lit. Sa tête, dont le sommet est à vingt-cinq mètres au-dessus du sol, est soutenue par le bras droit, qui s'appuie vers la porte d'entrée. Son bras gauche est étendu le long de sa cuisse, ses yeux sont en argent, ses lèvres en émail rose, et il porte sur la tête une couronne d'or rouge. Nous avons l'air de Lilliputiens autour de Gulliver, et quand nous essayons de grimper sur lui, nous disparaissons tout entiers dans ses narines : un seul de ses ongles est plus haut que nous. Nous demeurons confondus devant cette construction de Titans , dont l'architecte n'aura pu être payé que par les trésors d'un Crésus ! Jamais culte n'a vu un pareil déploiement de richesses , car ce revêtement gigantesque de l'or le plus pur vaut des milliards : chaque feuille plaquée, et il en a fallu des milliers, est de près de deux pieds carrés, et pèse, nous dit-on, 450 onces d'or! Ah! s'il y a jamais ici un vizir Ozman qui ait la manie de gratter le vieux Siam, quelle belle poussière feront tomber ses rabots! Je ne puis vous décrire la majesté de ce temple, où la divinité nous écrase par sa masse et par son or *
une demi-obscurité formée par des vitraux antiques et surchargés, ne laisse que par des rayons indiscrets la lumière se jouer sur la couche miroitante du précieux métal, dévenu ici un badigeon du monde des fées : il y a quelque chose de plus mystérieux dans ces teintes de crépuscule , qui grandissent les colonnes de teck, et font des parois couvertes de mosaïques aux cristaux multicolores un firmament parsemé d'étoiles brillantes. Je dois rendre cet hommage au temple païen qu'il a un cachet de grandeur unique dans le monde ; mais s'il est assurément beau, il ne parle pourtant pas à Tâme.
Ces visites aux temples nous donnent une grande envie de rapporter quelques-unes de ces ravissantes statuettes qui nous rappelleront les colosses. Nous faisons donc venir dans la villa flottante du généralissime le mandarin- fondeur, pour le supplier de nous vendre des idoles. — a Non, non, jamais! » répond-il avec vivacité, tout en s'accroupissant à nos pieds. Nous le raisonnons de notre mieux, mais il nous dit tt que sa religion défend de rien vendre aux gentils, et que si le Roi le savait, il lui ferait couper la main et les oreilles : que pourtant il pourrait peut-être échanger des statuettes contre une certaine somme d'argent » — Comme c'est oriental ! Hais bientôt il se reprend, et, s'enveloppant dans sa vertu , il refuse de nouveau énergiquement.
Nous nous mettons alors en marche et gagnons
284 JAVA. SIAM. CANTOAf.
le camp des Annamites. Ceux-ci ont la spécialité, parait-il, d*escamoter les idoles! Mais là encore nons arrivons trop tard. Ils en avaient apporté à leur chef une collection magnifique; mais il avait eu vent que les mandarins voulaient faire chez lui une visite domiciliaire (agréable institution importée jusqu'ici), et il a jeté tout le paquet dans le fleuve.
Nous consacrons le milieu du jour à parcçurir tantôt la ville flottante, tantôt le bazar de la terre ferme. Là, reçus sur chaque radeau par des sourires aimables, nous achetons des peaux et des grifies de* tigre , des peaux de serpent , des tam-tams et des parfums : souvent le canal est barré par de gros pontons qui font la distribution de la pâte rose mâchée nuit et jour par les Siamois : il y a dans ces cuves ambulantes un mélange de bétel, de noix d'arec, de tabac et de chaux. La pâte rose tendre devient écarlate dès qu'on la mâche, elle grise insensiblement et rend les dents noires comme de l'encre ! C'est pour eux de la beauté , et l'on nous raconte que le Roi fit dernièrement visiter son harem à deux sœurs de Saint-Vincent de Paul et à une belle Américaine, femme d'un capitaine, qui fut prudemment laissé à la porte. En remettant cette dernière à son mari : » Quelle belle femme! lui dit-il, comme elle est jolie! mais c'est un bien grand malheur qu'elle soit tout à fait déparée parses dents blanches!»
Ici nous débarquons au milieu de monceaux de
a kapi. » — .C'est du frai de creirettes mis en saumure dans des cuves die bois jusqu'à ce qu'il ait atteint une fermentation putride : alors on écrase le tout avec les pieds par une danse en rond, et il en résulte un mastic nauséabond et de couleur violette : c'est le régal des Siamois ! En nous enfonçant dans ce bazar, qui est une longue ruelle dallée et couverte de nattes , nous voyons au milieu d'une cohue incroyable tous les produits destinés à la cuisine siamoise. Après la nourriture de l'âme , voici donc les aliments du corps ! C'est le riz d'abord qui en est l'alpha et l'oméga. Les poissons y jouent aussi un grand rôle : dans mille échoppes juxtaposées , nous voyons des viviers pleins de jeunes requins, de soles, d'anguilles à la morsure terrible, de lunes,- sorte de raie qui s'attache à la coque des barques et fait entendre un roucoulement sonore , et enfin quelques quartiers de serpent boa. Le Père Larnaudie , qui en a mangé, nous déclare que ce mets est exquis. Apportés dans des barques-réservoirs, ces poissons demeurent dans les viviers jusqu'au moment de la vente. Mais sous le culte de la métempsycose, un acheteur siamois se croirait criminel s'il les tuait en leur passant un couteau dans les ouïes : seulement il les laisse mourir, en les exposant à l'air!
Plus loin est le marché aux légumes et aux fruits : là, ce sont des montagnes de lotus, d'ignames, de pistaches de terre ,. de sagous , de jamboises,
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de letchis excellents et de duryans fétides. L'odeur de ces derniers fruits pénétrant de la façon la plus vive dans les fosses nasales, est de celles qu'on ne peut pas nommer. Elle fait horreur; mais dès que, par bravade, on a mordu une fois dans ce inelon non avouable , la délicatesse et la saveur du fruit vous font triompher d'une répulsion première, et on en redemande encore. Je me souviens qu'à Singapour on n'en voyait jamais sur les tables dans les bungalows, mais nous avons surpris plusieurs (bis des résidents européens qui se cachaient dans des tornelles de leur jardin pour en manger. Quant aux tonnelles, elles gardaient, hélas! le fatal parfum! — Mais au milieu de ce bazar siamois trouver des Chinois vendant des a bibelots n de la fête de Saint-Cloud, des articles de Paris et des poupées mécaniques, voilà qui est plus drôle encore! Heureusement, près d'un restaurant en nattes tendues, où résonnait le cliquetis des bâtonnets des mangeurs de (c kapi » , nous ne tardons pas à trouver des produits charmants de l'industrie locale, des jeux de boîtes en émail sur cuivre, des bracelets de bras et de mollets en or rouge , des colliers filigranes où sont enchâssés des rubis et des saphirscabo^chons, bref de quoi dépenser des sommes folles, si l'on était aussi riche qu'un Siamois !
Ici, en effet, la fortune publique est immense; Tor et l'argent roulent n^ieux qu'en aucun lieu du
monde ! Tont nous Fa déjà prouvé : mais les maisons de Jeu qui sont à Textrémité du bazar nous le montrent encore davantage : nous entrons. Une soixantaine de personnes, hommes et femmes, sont rangées en cercle sur Iç plancher poli de la cabane de bambou. Chacun met pour enjeu une, deux, trois poignées de boulettes d^argent. Étrange monnaie que celle-ci ! Figurez-vous une rangée de douze pilales d'argent, dont la plus grosse est comme une noix et la plus petite comme une tête d'épingle ; voilà la série graduée des monnaies du roi Mongkutl Chaque boulette est fendue d'une petite entaille par derrière et marquée par devant d'un coin poinçonné en forme de cœur microscopique. La plus usitée est le a tical » ; elle est de la dimension d'une petite noisette et vaut trois francs; la plus grosse en vaut douze. — Rien d'original comme la natte écarlate sur laquelle tombent en grêle ces billes d'argent, lancées d'une main impassible. Un vieillard assis, vénérable croupier, sur lequel convergent les regards de l'assemblée muette, jette vingt fois par minute une poignée de dés qui ne sont autre chose que des coquillages africains, et déclare pair ou impair. — » Passe et manque » , ou a moitié à la boulette v , ne sont pas encore usités dans le grand Royaume. Mais nos consuls obtiendraient cela plus vite qu'un traité de commerce. En voyant des mandarins vêtus de soie perdre succès-*
288 JAVA. SlAlf. CANTON.
si vement des milliers 3e boulettes d'argent , je m'imagine d'abord que les bauts fonctionnaires sont les seuls clients de ces banques empreintes du plus vif cachet. Hais le peuple tout entier est essentiellement joueur : à deux pas de là , de simples marcbands jouent avec des monnaies de porcelaine, petits macarons cbiffrés en relief; dans d'autres tentes, étagées à l'ombre de cocotiers magnifiques, mais formées de loques de nattes comme on n*en rassemble bizarrement qu'en Orient, les esclaves viennent risquer la monnaie du pauvre, des petits coquillages appelés a conques de Vénus )> , et dont un millier vaut cinq sous. Quel tableau Decamps aurait fait de ces quartiers de joueurs I A droite, les mandarins brillants; couchés sans anxiété sur la soie, et jetant l'argent à pleines mains, comme le semeur jette la graine; à gauche, les marchands, avides et fiévreux , vendant à moitié prix leurs derniers ballots, pour risquer le pair ou l'impair; et au fond, presqïie dans le bois, dans un cadre de verdure dorée par le soleil, des groupes de jeunes filles haletantes, esclaves échappées pendant une heure, à demi vêtues quand elles arrivent, souvent dépouillées de tout costume quand elles partent. Se tenant étendues un peu au-dessus du sol, les reins cambrés, avec les coudes et les genoux repliés pour point d'appui , elles avancent convulsivement le cou et la tête, balancent en l'air leurs petits
pieds crispés ; et leurs corps, sveltes et moulés, se dessinant dans cette pose tendue, frémissent tout entiers à chaque coup de dés! Qui sait? le rachat de la liberté dépend d*un heureux hasard, et une heure d^ escapade peut assurer Taffranchissement de toute une vie!
Nous revenons à la Mission par une grande place de gazon. Elle touche au palais du second Roi qui est mort Tannée dernière : là s'élève un monument étrange : on construit pour le défunt un gigantesque échafaudage, véritable montagne artificielle couronnée de kiosques élégants : dans deux mois, elle sera brûlée tout entière , en môme temps que le corps du Roi placé au sommet. Ce sera une fête magnifique qui coûtera une douzaine de millions. Pendant sept jours tout Siam sera en liesse : les éléphants, armés en guerre, feront la haie, et du haut de leur masse vivante Tartillerie tonnera. Le premier Roi jettera au peuple des bouquets innombrables de fleurs, au cœur desquelles seront cousus des a ticaux » d'argent : jeux et festins , encens et processions , danses et fantasmagories , tout sera mis en oeuvre pour la solennité funéraire, convertie en réjouissance publique.
Ce que nous avons devant les yeux est déjà
bien admirable. Figurez-vous que cette montagne
de rochers factices est supportée par une charpente
de bois de teck haute de plus de cent soixante-dix