IX
LE CHOW-PHYA.
Départ pour Bangkok. — Navigation sur un navire siamois. — Un banc de poissons dans la machine, — Aspect scintillant des pagodes de faïence. — Costume léger des Siamoises. ^ Où chercher un gite?
10 janvier 1867. — En mer, golfe de Siam, à bord du Chow-Phya. — Le vapeur introuvable a fait une courte apparition dans la rade de Singapour; nous avons immédiatement couru an bureau — lisez : taudis malsain — de l'armateur chinois , et nos billets d'aller et retour nous ont été délivrés sur parchemin bariolé, à raison de mille francs par tète. — Pour un trajet total de dix-sept cents milles» sur un caboteur de dernier ordre, c'est un joH prix; mais lorsqu'on va dans les Etats du grand Roi , que ne payerait-on pas ?
Nous nous sommes embarqués le 5 au soir, au milieu du désordre le plus affreux, et l'hélice nV vaij pas encore donné deux cents tours, qu'il fallait stopper, et faire un signal au ponton de police. Les cipayes appelés durent emmener sous menottes notre second, qui, soit devenu fou, soit resté ivremort, se ruait sur les hommes d'équipage et leur causait sur le^ ^e^ns un des bâtons du cabestan. Le
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Jasmin, navire français, salua le Prince en baissant trois fois son pavillon , et Singapour se perdit dans l'ombre.
Depuis lors , notre coquille de noix n'a cessé de a rouler » d*une façon épouvantable dans les chocs de ces vagues incertaines, confuses et clapotantes des mers de Chine.
Singulier, dangereux et fétide navire que ce ChoW'Phya! Le pont étroit est encombré de ballots hauts comme de petites meules de foin, et vous pensez si le roulis les promène dans tous les sens; la coque est chargée de fer à couler bas, et si mal arrimée de Tarrière, que, lorsque nous sommes bercés par une houle ordinaire, ce n*est point Técume et la crête des vagues, mais bien la lame verte elle-même qui embarque par-dessus le couronnement. Aussi la roue du gouvernail est-elle juchée au centre , sur une large passerelle , sorte de pont sur pilotis, d'où nous dominons un marécage de charbon, de tonneaux, de sacs de riz qui gonflent et de caisses qui surnagent.
L'équipage est chinois ; il se compose de quarantedeux hommes ; et dès que le vent a assez obliqué à TEst-Nord-Est pour nous permettre de faire de la toile, c'a été fort amusant de voir les pantins à longue queue grimper dans la haute mâture sans échelles de corde , mais en escaladant les haubans et galhaubans, qu'ils tiennent serrés entre leurs
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doigts de pieds cramponnés, comme s'ils ëhûeat des écureuils.
Ce sont aussi des Chinois qui nous font la cuisine : deux marmitons huileux et puants nous donnent des décoctions de poisson moisi , d'œafs verdàtres à embryons de poulet, et d*huile de coco nauséabonde» que le poivre rouge parvient seul à faire avaler le garde-manger est une caisse attachée sur la passerelle contre la boussole, et dans laquelle il y a pêle-mêle des oignons, des oranges, du lard, des ananas et des œufs entr'ouverts par le roulis, le tout en une omelette flottante et de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel. Le reste de ce bateau incroyable est à F unisson. Non-seulement il n'y a pas une cabine, pas un trou, où Ton puisse se réunir pour manger, mais il n'y a même pas une table à bord I Donc, deux fois par jour, le régal est déposé sur la claire-voie, au milieu du pont, et nous nous rangeons contre elle, en a évitant » , en pliant obliquement nos trop longues jambes. Chaque lame qui brise u par le travers » , nous inonde et inonde en même temps plats et assiettes, dont le contenu devient une boisson d'eau salée ; de plus, les rafales balayent nos cuillers , qui arrivent toujours vides à notre bouche, tandis que, de voisin à voisin, on s'asperge de liquides graisseux ! Seul notre aventurier de capitaine, un type de «pirate étoile» des mers malaises, trouve cela charmant et rit de bon cœur.
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Nous avons pour compagnons un commerçant anglais de Siam, la femme du docteur du Consulat anglais et ses deux filles, la vieille Française du Minister Franzen van de Putte avec son chat agaçant, et un jeune baby asiatique que nous a confié, comme à des pères nourriciers, Monseigneur Beurel. Ce baby se nomme a Ludovic Lamache » . Nous le dorlotons de notre mieux pour le remettre à son père, ancien maître-coq d'une corvette française, actuellement instructeur et généralissime des armées du Roi de Siam. L'enfant a la couleur jus de pruneau de la nymphe du pays que Tillustre militaire s'est donnée pour moitié. S'il n'avait pas un joujou à sonnettes bruyantes et un estomac des moins marins au moment même du repas, il serait délicieux. Tout en gardant le petit, je vous écris sur mes genoux, me tenant de mon mieux en équilibre malgré le roulis, grâce à un pliant qui décrit des paraboles régulières sur les couches de graisse de la passerelle ; de plus, il y a une telle population de fourmis blanches que j'ai dû m'entourer d'une circonvallation de poudre insecticide ; car il faut être venu dans ces parages pour se figurer les souffrances qu'infligent les morsures cuisantes et atroces de ces petits ennemis , dont la tête reste toujours dans la peau.
Voilà cinq jours que nous menons cette originale existence : quant aux nuits, le sommeil les fait pas-
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ser vite; et quoique le serein et la rosée soient frai et malsains sur le pont» nous préférons y grelotter,! en nous roulant dans nos manteaux qui sont mouillés,' jusqu'à cinq heures du matin : à midi on étouffe d chaleur.
Hais tout cela est un paradis en comparaison de trois cents passagers, Malais, Chinois et Arabes, qui sont à Tavant et àrarrière, empilés par grappes sur des îlots de marchandises, au-dessus du va-et-vient de Teau qui embarque. Ils fument de Topium et jouent aux dés : ce sont les deux vices caractéristiques de leurs races , et comme ils sont fortement taxés à terre, on s*y adonne avec un indicible bonheur sur Teau. Cette fourmilière humaine, dont émanent des odeurs délétères, est criarde, dégoûtante et peureuse. A chaque grosse lame, tous se mettent à hurler comme si nous allions sombrer; puis ils chantent le Coran, se grisent et se battent.
Parmi eux il en est un qui est un grand personnage : le capitaine lui permet de venir fumer son cigare sur la dunette. C'est Naï-Poun, un Prince siamois, qui rit toujours , quoique son histoire soit fort triste. Il faisait partie de l'ambassade que le Roi dé Siam a envoyée à Paris pour porter les produits de son royaume à l'Exposition. Ils étaient cinq commissaires, et le Roi leur avait donné à chacun 25,C00 fr. à dépenser en France pour faire honneur à son nom. En attendant pendant huit jours à Singa-
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,poar la malle pour TEurope, notre envoyé extraordinaire a tout dépensé en joujoux d*enfants, en pertes au jeu, en soupers, etc., etc. Enfin, radieux de ses -succèSy il a trouvé moyen d'insulter le Consul de Siaoa » si bien que ledit Consul a laissé les quatre antres continuer leur route vers Paris (quoiqu'ils f aient aussi abusé de leurs appointements), mais il ^ a renvoyé le pauvre Naî-Poun à son Roi. Le capir taine ne cesse de lui faire une plaisanterie du der- ! nier goût, en lui disant que son seigneur et maître ^ va sûrement lui «couper la tête », et en simulant sur i le bastingage tout le cérémonial de la guillotine. I Mais IVaï-Poun oppose le rire asiatique aux sarcasmes ( britanniques, et croisant ses jambes, il prend un f plaisir immense et enfantin à refouler ses bouffées ! de tabac en couronnas régulières et vagabondes, que la brise emporte comme de petites auréoles I bleuâtres.
Tel est Tensemble du mode de communication que nous avons été assez heureux pour trouver entre Singapour et Siam. Notre armateur chinois doit faire de magnifiques bénéfices : nous avons des piles de sacs jusque dans les canots de sauvetage, et le tout est taxé à des prix si exorbitants que le fret de ce navire de 40O tonneaux, pour une traversée de six jours, s'élève à 128,000 fr. — Il faut le dire, ces régions inconnues et d'un autre âge sont la proie des aventuriers, oui y régnent en ma^tres^
Ce soir nous approchons de la terre par un splendîde coucher de soleil, 'qui éclaire de ses rayons de pourpre les groupes des îles Koh-Kwang-Noï, Koh- Luem, Koh-Kran etKoh-Ryn. Nous distinguons dans ces lies des grottes sombres et des cavernes de corail, où la lame se brise : au Nord se dessinent les côtes basses et marécageuses du royaume.
11 janvier. — A Fanbe nous profitons du flux pour franchir la barre de la grande rivière qui se jette dans le golfe, le Me-Nam-Chow-Phya; à marée basse, elle n'est couverte que de trois pieds d'eau. Cette crête de sables et de bourbes est marquée à perte de vue par une estacade de bambous, semblable à une ligne angulaire de fortifications, à laquelle s'appuient les immenses filets des pêcheurs siamois. Nous gouvernons sur une passe de cinquante mètres, laissée comme une porte ouverte vers les eaux assiégées. Mais il parait que la battue aquatique a été merveilleuse, et que des millions de prisonniers veulent sortir par le détroit que nous franchissons. Soudain la machine stoppe net, sans commandement préalable : grand branle-bas à bord , ébahissement et interrogations anxieuses des trois cents Indigènes. — Avons-nous touché quelque roc, et allons-nous échouer? — Nullement; c'est tout un banc de poissons qui est en train de se faire aspirer par la prise d'eau (le la machine , et qui esfr engagé comme une
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glu vivante jusque dans les tuyaux et les soupapes. C'est du fretin de sardines, «blanchaille téméraire! Vous pensez s'il a fallu faire jouer les sondes, et renverser les tiroirs, pour remettre la machine en marche. Nous avions déjà baptisé le Chcnv-Phya de chaudron : en faisant frire les petits poissons dans sa machine, il justifiait pleinement son surnom.
Peu à peu, les rives plates du Me-Nam se resserrent, et, lui laissant encore une largeur de huit cents mètres, elles nous déroulent sous les yeux des marécages de palétuviers qui semblent bien malsains. Ce n*est pas ici qu'il faut venir chercher la belle nature. Impossible de rien voir de plus étouffé, de plus humide, de plus impénétrable. En avançant vers le Nord , les rizières inondées à sept et huit lieues de chaque côté remplacent les palétuviers, et le mirage seul rend quelque peu pittoresques des oasis de bananiers et de cocotiers. En revanche, le fleuve est couvert de grues blanches, d'ibis blancs ou rouges, de martins- pécheurs aussi grands que des corbeaux, tout étincelants sous le soleil. Le plus beau est le tt karien » , couleur gris d'argent avec le cou noir et la tète écarlate ; sa taille est plus qu'humaine. Les Siamois les vénèrent; ils croient que les âmes des Bouddhas transmigrent dans ces oiseaux à la dix-septième incarnation, et surtout dans les blancs; jamais ils ne les tuent. Il en est de ménie pour les âmes de leurs parents, et nous n'ose^
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rions pas tirer sur un serin, de peur d*étre condamnés pour homicide sur la personne du grandpère ou de Toncle d'un Siamois.
A onze heures, nous jetons Fancre devant la première bourgade siamoise, à Paknam. Le capitaine descend à terre pour faire ses déclarations au mandarin de céans, lui payer pour la cassette du Roi des droits de douane qui sont de trois pour cent de la valeur, et déposer les canons du bord. Un navire qui passerait cette limite sans désarmer, serait prisonnier du Roi : de plus , si la déclaration du chargement n'est pas minutieusement exacte, les mandarins douaniers infligent une première amende de deux mille quatre cents francs, et le procès total s'élève au triple. Ce premier aperçu de radministration du grand Roi prouve qu'il ne dédaigne pas le système protecteur, et qu'il y a bien loin de Singapour à Siam. — Pendant les démêlés de l'autorité avec notre capitaine, nous admirons une pagode sortant du milieu du fleuve comme une ile resplendissante. C'est un assemblage de maçonnerie toute blanche, une grande cloche de deux cents pieds de haut, surmontée d'une aiguille droite et d'une famille de petites cloches semblables éparpillées sur l'eau. Autour d'elles serpentent des pirogues lilliputiennes : elles n'ont pour mâture, voilure et gréement, qu'une grande feuille de bananier verdoyant, tenue en main par le pécheur accroupi^. La
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brise légère les fait glisser sur Teau, contre le cou« rant, et leur flottille ofire Faipect à la fois le plus primitif et le plus coquet.
Nous remontons le fleuve pendant trois heures. Voici à gauche des forts désarmés, des batteries rasantes \ envahies par les herbes et les lianes : c'est la ce dutch foUy d , la a folie hollandaise n , vestige de la tentative malheureuse que fit, il y a un siècle , le Maatshappij pour créer ici un autre Java. — Voici à droite des hangars longs de six cents mètres et recouverts de feuilles de palmier : ils protègent k la chang-kou-ta » , la chaîne sacrée. Elle est formée de plusieurs centaines de gros madriers de bois de teck, de deux pieds carrés de sec« tioD, reliés entre eux par d'énormes anneaux de fer : le tout est destiné à la défense du fleuve. Les Vauban siamois sont convaincus qu'en jetant cette chaîne en travers du fleuve, ils arrêteraient les canonnières européennes. Au moment où nous dépassons ce moyen de défense mérovingien, nous voyons que le Roi compte aussi sur des engins plus modernes : nous croisons une' des trente-quatre canonnières de sa flotte, portant la longue flamme dorée et le pavillon écarlate sur lequel est dessiné 1 Eléphant blanc. Je dis le Roi, et non les Rois ; car il û'eiiste plus qu'un seul des deux Rois réglementaires deSiam, unis auparavant par la Charte asiatique, comme les frères si célèbres le sont par un tissu