‹ Java, Siam, CantonChapitre 9 sur 16 · II · texte numérisé non relu

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dessus de cet assemblage , qui charme les yeux au plus haut point.

Quant à la montagne elle-même , qui est de carton , une aquarelle seule pourrait vous rendre les tons moirés, bronzés et métalliques de ses mamelons bombés, de ses roches surplombantes et de ses cavernes bleuâtres. La carcasse de papier mâché , qui pour les rochers seuls s*élève à environ cent vingt-cinq pieds, est revêtue ici de feuilles de cuivre rouge, là de feuilles d'or, plus haut de feuilles d'antimoine de Bornéo, plus bas de feuilles de platine; toutes sont bosselées et miroitantes , relevées par des bouquets artificiels de métal et par des vases nacrés qui se dessinent en silhouette. Un sentier tortueux, tantôt en rampe, tantôt en escalier, fait cinq fois le tour de la montagne avant d'arriver au faite : à chaque pas , il est gardé par des chiens de porcelaine , des dragons dorés , des paons de verroterie I Tels sont les ornements saillants de cet échafaudage d'un conte de fées. Pensez combien les rayons du soleil jettent de feux multiples sur ces roches métalliques, réflecteurs entassés d'où ricochent et se marient mille lueurs infinies, transformées, éblouissantes. — De plain-pied, sur la droite, ane barrière d'ébène sculpté et enjolivé d'ivoire tûarque le seuil du sérail de celui qui est mort. Un pignon de miroiterie , des éperons de bronze , des tuiles vertes, jaunes et bleues, enrichissent le pre-

mîer kiosque, qui n'est qu'un toit supporté par quatre colonnes de teck ; puis une cage semblable à celles de nos jeux de paume, mais construite en madriers de sandal, est le balcon grillé d'où les sept cents veuves du même mari voient grandir le tombeau magnifique qui va devenir sa rôtissoire.

Mais Tornementation n'est pas encore terminée ; un millier de charpentiers sont employés sur les abords de la place à enfoncer en terre des troncs de tecks immenses, au haut desquels seront suspendus des animaux dorés. Dans de longs hangars, nous voyons les mandarins menuisiers diriger les travaux, et faire coller des bandelettes d'or sur de grosses carcasses de dragons volants , de crocodiles ailés, d'oiseaux antédiluviens. Quand ces avenues de mâts de cocagne, où flottera une ménagerie fabuleuse, encadreront cette nécropole d'opéra; quand un million de Siamois en habits de fête seront répandus autour de la montagne dorée; quand les tourbillons de la fumée des canons pendant le jour, les innombrables feux d'artifice et de Bengale pendant la nuit, animeront cet ensemble étonnant, ces royales funérailles ne seront- elles pas une des plus belles fêtes de l'Asie ?

C'est en parlant de tant de spectacles nouveaux pour nous que nous glissons en gondole sur le majestueux c( Me-Nam )) . Les grands arbres des jardins des pagodes sont illuminés par les lueurs des lu-

cioles qui couvrent d*une pluie légère d'étincelles toutes les vagues et sombres silhouettes; et les alignements des canaux de la ville flottante se dessinent par' les lanternes vénitiennes, aux couleurs bariolées, qui se reflètent dans le miroir des eaux tranquilles.

13 janvier 1867. Vers onze heures du matin, — par une chaleur torride, — comme nous revenons de la messe à notre case de bambou, en songeant à tous les courageux missionnaires qui, depuis saint François-Xavier en 1562, ont débarqué sur ce quai etpuisé là des forces nouvelles avant de commencer dans les forêts insalubres de Tintérieur leur vie d'abnégation, de souffrances, de solitude, mais de devoir, — nous voyons arriver tout haletant un mandarin , premier chambellan du Roi. Il nous remet un papier long de deux pieds et large de deux pouces, où quatre lignes de cinquante à soixante mots chacune, en écriture siamoise, demeurent inintelligibles pour nous. C'est la réponse royale : mais sont-ce nos passe-ports ou nos lettres d'introduction? Nous recourons au Père Larnaudie , et nous voilà bien ébahis d'apprendre que Sa Majesté Siamoise nous attend depuis huit heures du matin. Évidemment le Roi est surpris de ne pas nous voir arriver ; mais c'est la faute de son grand maître , qui aura couru après quelque don^elle échappée de son sérail et fait

Técole buissonnière le long de sa route ! Vite nous sautons en gondole, nous recrutons le généralissime, qui porte Tuniforme français de général de division , avec cette seule différence quMI a un éléphant brodé sur son collet; mais quand nous nous présentons au guichet de la porte royale , on nous dit que Sa Majesté a quitté la salle d'audience où elle entretient tous les matins ses actifs mandarins des besoins pressants de TÉtat, et qu'elle s'est enfermée dans son harem , dont personne ne peut franchir le seuil pour la chercher, sans mériter la peine de mort !

Grâce à nos guides, la première enceinte du pa* lais étant franchie , nous en profitons pour voir ce qu'elle recèle.

Plus d'audience royale, donc plus d'étiquette; nous ôtons avec bonheur nos habits de drap, sous lesquels nous mourons de chaleur, et nous arpentons les péristyles et les terrasses, comme les Parisiens, en manches de chemise, qui visitent les fortifications en été. Un des pages du Roi, véta d'un casaquin et d'un langoutis de cachemire azur, nous fait d'aimables révérences et des accroupissements multipliés. Toutes les fois qu'il parle, il met sa cigarette parfumée au repos , en la passant entre l'oreille et le crâne. Nous obtenons de lui la permission de rendre nos devoirs à la grande idole vivante, l'Éléphant blanc!

Au seuil du temple-écurie» une quinzaine de mandarins qui nous accompagnent se prosternent à quatre pattes en présence de Tanimal-dieu; et, nous conformant aux convenances, nous entrons chapeau bas dans le sanctuaire, avec force révérences respectueuses. La voilà donc cette fameuse divinité blanche qui est Temblème du royaume de Siam , et devant laquelle s'incline tout un peuple ! Quel n'est pas notre désenchantement de trouver rÉIéphant blanc de la couleur de tous les éléphants du monde ! En revanche , il est surchargé de bracelets d'or, de colliers d'or, d'amulettes et de pierreries. On lui sert son repas sur d'énormes plateaux du précieux métal, finement ciselés , et Teau qui lui est destinée est conservée dans de magnifiques amphores d'argent. Pourtant, en approchant de l'animal chargé de reliques , nous pouvons bien trouver que sa peau est un peu plus grise et d'une nuance plus blanchâtre que celle du u commun des éléphants » ; ce sont seulement ses yeux entièrement blancs qui l'ont désigné à tant d'honneurs et à une si servile vénération. En cela, le dieu est albinos, qualité très-rare.

Suivant ce que l'on nous raconte , dès qu'un des chefs de l'intérieur découvre un quadrupède ainsi marqué, il rassemble toutes les tribus avoisinantes pour le traquer : on le prend grâce à de puissants stratagèmes, et après cette douce violence qui a

bien coûté quelques centaines de bras et de jambes broyés, on l'amène jusqu^à Bangkok sur une barque royalement ornée, où il est servi par une escouade d'esclaves prosternés à ses pieds. Pour prix des fruits et du blé vert qu'ils lui offrent, les malheureux sont, parait-il, récompensés par de mortels horions toutes les fois qu'ils se trouvent à une longueur de trompe. Mais peu importe que le dieu pue, rue et tue ! Les mandarins de Bangkok, installés dans les barques royales, remontent le fleuve au-devant de lui et l'honorent des plus beaux présents; car leur religion leur enseigne que les âmes des Bouddhas transmigrent dans le corps des oiseaux blancs , des singes blancs , dés éléphants blancs : à ces derniers, surtout, hommage et vénération, en raison du nombre prodigieux de mètres cubes de divinité qu'ils doivent renfermer !

Quant à nous, nous ne refusons, malgré nos fous rires, aucun des hommages consacrés à l'Eléphant : c'est la moindre politesse que nous devions à nos aimables hôtes siamois ! La bête elle-même , ravie du tas d'herbe tendre que nous lui faisons offrir sur un de ses plateaux d'or, trépigne et se dandine gaiement sur les trois pieds qui lui sont laissés libres. Le quatrième est maintenu par une chaîne rivée, sans quoi je pense que l'idole vivante déguerpirait bien vite de ce lieu où elle est en odeur de sainteté et autres , pour courir dans la jongle avec ses pra«

fanes et regrettés compagnons de vie nomade. Nous restons plus d'une demi -heure dans ce temple, examinant les ornements de grande cérémonie qui sont, comme des harnais, suspendus aux parois de marbre. Il y a un kiosque doré à clochetons, monté en sellette, des étuis et des boucles d'oreilles, des pierres précieuses, et des centaines de bagues tt à défenses » qui, ajoutées à ce qu'il porte déjà, doivent lui faire une étonnante décoration mythologique. Car nous devons songer que nous ne voyons l'éléphant qu'en négligé du matin : jugez de ce que cela doit être quand il est en grande toilette !

Mais nous ne voulons pas sortir du temple sans mettre à exécution un pari que nous avions fait avant de partir d'Europe , et que nous nous plaisions à nous rappeler sur les grandes vagues du cap de Bonne-Espérance comme dans les bals de Sydney : a rapporter chacun trois poils de l'Éléphant blanc I » Mais cette pieuse opération épilatoire nous parait une facétie fort dangereuse , maintenant que nous nous trouvons nez à trompe avec l'animal. Corrompre à coups de boulettes d'argent son premier valet de chambre , qui se faufile dévotement , respectueusement, en marchant sur ses genoux, et qui de neuf coups saccadés les arrache sous la lèvre inférieure, voilà qui est fait plus vite qu'il ne faut

de temps pour l'écrire, et je vous rapporte ces reli-

ques capillaires dans un médaillon sans emplm jusqu^à présent.

Il n'y a plus rien à voir dans la série de péristyles, où les patrouilles seules montent la garde , et le flot très-augmenté de nos acolytes, mandarins et camériers royaux , nous conseille de revenir vers cinq heures du soir pour tenter la fortune et savoir si Sa Majesté nous recevra, quand elle sortira de son harem.

Nous nous dirigeons alors vers une pagode qu'on nous dit , je crois , s'appeler a Tour de Babel » ; mais elle me fait Feffet d'un fourneau et d'un charnier. En traversant quatre portiques, et en suivant des avenues dallées, remplies de talapoins qui vont et viennent, nous nous trouvons devant un kiosque en pierres entièrement à jour, dont les colonnes sont noircies par la fumée. C'est ici que se font de préférence les funérailles de Bangkok^ et en attendant une heure et demie, nous sommes témoins d'un service de classe moyenne. De môme qu'ici le deuil, an rebours de l'Europe, se porte en vêtements blancs, la jnort ne produit pas chez ces peuples le même effet que chez nous ; et tous les parents, amis et croquemorts fument, causent, plaisantent et rient en suivant le cortège. Vous savez qu'aux Indes et ici, l'on n'enterre pas , mais on brûle les cadavres. S'il est vrai que notre pauvre dépouille corporelle est détruite ainsi plus proprement que par les vers ron-

geors et la pourriture » si la crémation résout d'un seul coup les questions d'insalubrité des cimetières, j'avoue qu'il est peu de spectacles qui soient aussi horribles pour les vivants, et qui fassent sur Tâme une impression plus destinée à revenir dans les nuits blanches comme un torturant cauchemar.

Nous nous tenons à une vingtaine de mètres, pour ne point gêner les superstitions locales, et voici ce que nous voyons. Le corps, enseveli dans du linge blanc, est tiré du cercueil et déposé dans le kiosque, au-dessus d'une triple rangée de fagots desséchés. Le a Chaô-klein-balat » , ou premier vicaire des talapoins, allume le bûcher : la flamme s'élève ; sa lumière même et la première fumée épaisse dérobent toul à nos yeux : peu à peu la flamme tombe , la fumée s'évanouit, le brasier reste; alors le cadavre apparaît au sommet, et les chairs crépitent affreusement au milieu du silence religieux des spectateurs. Mais comme c'est un mort frais de la veille, ses nerfs et ses muscles se crispent sous l'action du feu cuisant : les bras se tordent, les phalanges s'agitent , les jambes se contractent et repoussent la braise. S'il n'était connu en physique qu'un chat mort mis sur le gril gigote comme une grenouille vivante , nous devrions croire que le malheureux se réveille et revient à la viel liais ce corps d'homme levant et secouant ses membres dans des convulsions saccadées, et semblant se

pâmer de douleur sur le feu ardent , me glace, je ravoue» le sang dans les veines. Oh ! non , je ne veux pas mourir ici !

Mais ce ne sont encore là que les plus ordinaires funérailles. Il paraît que souvenf un Siamois dît en mourant : a Je laisse un bras ou une jambe aux oiseaux. » Alors le talapoin de service découpe le cadavre, et jette le morceau demandé aux consommateurs ailés , vautours hideux qui volent par centaines au-dessus de la pagode en attendant leur proie. Ainsi , pendant que le corps grille sur le feu, une de ses parties crues est dévorée à cent pas de là dans le a charnier » .

Nous y allons, et la vue de cette annexe funéraire , plus paisible que le bâcher , est assurément plus impressionnante. Par un singulier contraste, tandis que les honnêtes Siamois croient faire œuvre pie en donnant un de leurs membres aux oiseaux, c'est la plus humiliante des flétrissures que d*étre dévoré en entier par les vautours. Les a galériens du Roi » sont ceux auxquels Bouddha refuse les honneurs de la braise et du gril. Dès nos premiers pas dans le charnier, nous foulons une douzaine de crânes anciens , décharnés et dépouillés par le bec de la gent vengeresse ; mais il y a tout à côté des lambeaux tout frais ensanglantés et dégoûtants, autour desquels sont attablées les fétides bêtes qui s*y cramponnent du bec et des serres , en battant des

ailes pour augmenter leur force de déchirement et pour chasser les compétiteurs de leur proie! Malgré la chaleur intense , Fodeur n'est pas si forte qu'on pourrait le croire, grâce à la rapidité avec laquelle la besogne est faite. Hais il reste pourtant Finfection nauséabonde que les vautours eux-mêmes exhalent! De plus, ils dorment par centaines dans ce même lieu où ils mangent, et on s'en aperçoit sous les corniches des colonnades. Les talapoins prennent plaisir , après nous avoir fait circuler au milieu des torses à demi déchiquetés et des membres épars du charnier, à nous montrer le gardemanger où repose un galérien mort hier , recouvert seulement d'une planche', et destiné au repas de demain matin. Le pauvre diable a encore ses chaînes aux pieds : cela gênera un peu les vautours. En repassant devant le bûcher, nous espérons voir la fin du cérémonial : mais les braises sont encore trop ardentes. Dans quelques heures on va retirer du milieu des cendres le tical mis dans la bouche du cadavre au moment où ses parents l'ont enlevé de la maison mortuaire , et lui ont fait faire trois fois le tour du jardin a afin qu'il n'en puisse retrouver le chemin » . La partie centrale des cendres sera ensuite recueillie dans de petites urnes, et chacun des membres de la famille emportera dans sa poche une parcelle du défunt! Je m'explique maintenant ces rangées de petits pots que j'ai vus,

comme des pots de confitures , sur les planchettes qui entourent Tautel des dieux lares dans Tantichambre de chaque maison. Je ne m^étonne plus alors de ce récit qui m^avait paru fantastique , et d'après lequel, à la crémation d'un guerrier renommé y les talapoins se précipitent sur le foie rôti pour le manger ; et il me semble entendre ce Siamois, ancien ambassadeur à Paris et parlant à peu près le français , inviter un ami au' service . convoi et enterrement d'un des siens, en lui disant : a C'est demain à onze heures très-précises que je vous prie de venir voir griller mon oncle ! »

Mais nous n'oublions pas notre rendez-vous donné ce matin pour huit heures et prorogé par la fantaisie d'un mandarin jusqu'à cinq heures du soir. La place du palais est remplie des troupes royales , qui , nupieds, mais en bon ordre, obéissent parfaitement aux commandements français du général. — Bataillon carré, charge à la baïonnette, défilé et salut, musique entraînante, tout est réussi d'une manière étonnante pour des Asiatiques ! Bravo pour le général-maréchal Lamache !

Cette fois le portique de la seconde enceinte nous est ouvert à deux battants : il y a des canons sur les terrasses, des sentinelles portant armes 'sur chaque marche de porcelaine de l'escalier sinueux. Nous arrivons au seuil de la salle du trône , et le Roi vient au-devant du Prince en traversant une

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moisson de mandarins accroupis dans Tattitude du plus profond respect , et n^osant même pas lever les yeux sur le maître qu'ils adorent.

Sa Majesté est précédée d'une dizaine de ses enfants , qui sont vraiment ravissants : ils ont la tête rasée, excepté le sommet d'où s'élève une petite mèche entourée d'une guirlande de fleurs blanches maintenue par des épingles de saphir : leur buste nu est orné de nombreux colliers de pierreries , et leurs reins, d'une ceinture d'étoffe argentée; au* dessous pend un langoutis de soie chinée rose et bleue; enfin sept ou huit gros anneaux, où sont attachés en pendeloques saphirs et rubis , s'enroulent au-dessus de la cheville. Les voilà donc ces petits êtres mignons que les sultanes ont parés et enguirlandés I L'un porte la boite aux cigarettes, l'autre le grand sabre du Roi , celui-ci un parasol à sept étages, celui-là un crachoir d'or ! Ils avancent en trottinant et en nous saluant de leurs plus gentils sourires.

Quel contraste entre ces petits chérubins asiatiques et le vieux Roi , dont la figure rabougrie est enchâssée sous une couronne-pyramide dorée, et dont les membres de squelette tremblottent sous les manteaux chamarrés et les pierreries innombrables. Sa Majesté Siamoise, âgée de soixante-trois ans, est parfaitement laide , et tient beaucoup du singe. Mais le Roi Mongkuk se pique de parler anglais , et nous

comprenons à peu près un mot sur dix. Le colloque est fort solennel : le Roi nous parle de Louis XIV et de sa fameuse mission : — tout en discourant sur les grandeurs du Roi-soleil , il se détourne deux ou trois fois par minute pour cracher sa boulette de bétel dans un beau vase d'or, puis en reprend une autre dans une des boites ornementées de diamants que lui tendent ses enfants. Mais Faudience ne dure guère que cinq minutes : nous sommes sur le seuil de la grande salle du trône : le Roi nous y fait faire sept ou huit pas. Je ne saurais la comparer qu'à une nef de nos églises , tant elle est élevée et majestueuse. Ne pouvant la mesurer que des yeux, je lui donne trente mètres de long sur neuf ou dix de haut; c'est un magnifique assemblage de colonnades dorées, de lustres filigranes, de panoplies bizarres ; le parquet comme le plafond est en marqueterie brillante, et dans les parois sont coupés deux étages de galeries , sorte de loges cintrées d'où la vue plonge comme dans un théâtre de dorures. Au milieu delà paroi qui est en face de nous, est taillée une immense alcôve : des cierges d'un demi-pied de diamètre et plus hauts qu'un homme, brûlent sur les marches du trône qui est au fond et qui ressemble à un autel. Au-dessus s'élève le grand parasol à sept étages , un vrai clocher de cathédrale !

Dans tous les coins, des groupes de mandarins

prosternés sur les genoux et sur les coudes; des meubles orientaux chargés de bijoux et de parures, des Bouddhas couverts de diamants, à côté de cadeaux (articles de Paris) donnés par les souverains d^Ënrope! Un fauteuil de velours d^Utrecht, à fond mobile (meuble de malade), sous un dais argenté de pacha ! Les insignes de la Légion d'honneur encadrés au-dessus d*une gravure coloriée (à un sou), représentant des sapeurs I Des blocs de pierres précieuses à Tétat brut dans des plats à barbe de la dernière quincaillerie d*Auvergne ! Une architecture et des boiseries d'une beauté inconnue chez nous , et des colifichets de foire de village I Oh ! que c'est bien là VOrient, mélange des plus admirables joyaux indigènes et d'une bimbeloterie européenne que l'ignorance des possesseurs taxe d'objets d'art; ensemble grandiose et minable, doré et étamé, merveilleusement laqué et enluminé de peintures enfantines. Je donnerais je ne sais quoi pour voir toutes ces vitrines qui nous environnent : la plus proche nous fait éclater de rire ; elle contient un fouillis d'ivoires superbes, de jades valant des milliers de francs, de bouteilles de benzine Colas, d'eau de Cologne , et une douzaine de tasses de faïence de la grosseur d'un melon , à rebords épais et à anse solide. 11 parait que c'est un malin Français qui a vendu au Roi ce grotesque ustensile de ménage, comme si c'était un service de table!

Mais le temps d'achever une inspection aussi curieuse ne nous est pas laissé. Le Roi dit quelques paroles au groupe de ses filles qui se sont tenues timidement à distance jusque-là, et elles vont ouvrir une cave à liqueurs placée sous la copie du tableau deGérôme, qui représente la réception des Siamois à Paris. Une d'elles , âgée d'environ treize ans, couverte de bijoux seulement^ gracieuse et vraiment charmante » nous verse par son ordre une décoction abominable sous le nom de vin : le Roi tient beaucoup à trinquer avec nous en faisant sonner les verres, et il nous congédie fort aimablement en donnant ordre à ses filles d'apporter, en grande pompe , trois de ses cartes de visite sur papier glacé. Sa Majesté nous les a libéralement octroyées, et voici le témoignage de cette royale munificence :

ce SOMDETCH-PHRA-PARAMENDR MAHA-MONGKUT , MAJOR REX SIAMENSIUM. »

Cette fin en langue latine n'est-elle pas délicieuse? Le bonheur veut que le Roi , dans ses dernières paroles d'adieu, dit aux mandarins de nous montrer demain matin les dépendances du palais et la demeure de son collègue défunt. Les petits Princes rieurs et les nombreux mandarins nous reconduisent jusqu'à la porte. Nous promenons dans

toutes les directions les regards les plus avides, mais nous ne parvenons à découvrir ni une ombre aux fenêtres du harem , ni une apparence du fameux régiment des Amazones , qui tient , dit-on , garnison dans le palais.

14! janvier 1867. — Nous avons commencé la journée, Fauvel et moi, par une visite au consul de France , M. Aubaret , capitaine de frégate , homme aimable et charmant , doué d'une facilité extraordinaire pour apprendre toutes les langues de TOrient; il nous a raconté les péripéties de la politique en ces parages. Après avoir reconnu le protectorat de la France sur le Cambodje, le Roi de Siam a conclu avec les rois de ce pays un traité secret annulant le nôtre, et ceux-ci viennent d'apporter en cachette à Bangkok un tribut auquel ils avaient officiellement renoncé. Le consul anglais n'a rien plus à cœur que d'encourager les Siamois dans cette voie douteuse qui arrête les progrès de notre domination en Cochinchine. « Le Cambodje nous restera, ou je sauterai, » disait notre intrépide consul. — Par là, en effet, serait consolidée cette barrière que nous élevons entre la Chine et Tlnde anglaise; par là notre colonie pourrait plus sûrement prendre son essor, et empêcher peut-être nos puissants rivaux d'envahir peu à peu les États du grand Roi.

C'est un étrange steeple-chase que celui des in-

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fluences européennes dans Textrême Orient ! Preitdre, à la première occasion favorable, pour empêcher un autre compétiteur àt prendre à la seconde, tel est le secret peu moral assurément, mais presque obligatoire des dominations coloniales. Procéder tantôt par une condescendante protection, tantôt par une hautaine irritation ; flatter ou intimider , montrer Tépée dans le fourreau ou hors du fourreau, voilà ce que nous faisons tous, à tort ou à raison, pour lutter contre les lenteurs sournoises, les réponses éternellement évasives, les cachotteries mesquines, les infractions flagrantes des roitelets ou des Grands Mogols de TAsie. S*il n'était si fallacieux, demi-serpent, demi-bourdon, il me ferait vraiment pitié, le cabinet de Siam! Tantôt il rampe, tantôt il sonne une fanfare indépendante. Mais, au fond, ce royaume n'est-il pas un gâteau bien tentant , placé entre deux convives , la France et TAngleterre, qui , ne pouvant plus rien manger aux autres en Europe, se sont attablées en Asie.

Nous n'avons pas oublié les Dupleix, les LaBourdonnaye, et nous avons eu la main heureuse, après avoir tant perdu aux Indes, d'avoir de nouveau tant conquis en Cochinchine. Mais il est tout simple que, si nous respectons sincèrement l'intégrité du royaume siamois, nous demandions aux autres compétiteurs la même réserve. De là une situation des plus tendue3, et des griefs qui, ne pouvaqt être mia au

grand jour, se reportent d*aatant plus vivement sur les petites choses : ainsi, comme pour lesenfants qui ne sont pas sages et auxquels on refuse le dessert, notre consul a pris sur lui, et avec raison, de ne pas remettre au Roi une épée superbe et des présents envoyés par la France : il ne les donnera que si une certaine délimitation de frontières est faite selon sa demande. Le cabinet siamois s'est décidé cette nuit, en conseil, à envoyer une ambassade à Paris pour obtenir la frontière de ses rêves. Bien entendu la même malle emportera une dépêche destinée a à préparer le terrain » en sens inverse !

Mais de la scène politique nous ne tardons pas à passer à la scène comique. Le théâtre en plein air fait les délices des Siamois, et, à Tombre de quelques feuilles de bananiers, de jeunes acteurs égayent pendant le jour entier des centaines de spectateurs accroupis. Coiffés de couronnes royales dorées, couverts de cuirasses et de cuissards de métal brillant, ils dansent au son d'une musique infernale, sautent, chantent, se battent, pour représenter les épisodes fabuleux de leur histoire nationale. Malgré la bizarrerie du jeu, Tenluminure épaisse des visages, les sauts périlleux de la troupe, nous ne restons pas longtempsen contemplation devantce spectacle drôle, mais inintelligible pour des Européens. D'ailleurs les sons lointains des tam-tams royaux nous avertissent

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qu*il est Theure de visiter les dépendances du palais, comme le Roi nous Ta promis hier.

Un tt pliaya » , mandarin véta de soie cerise, est notre cicérone et nous guide à travers ua dédale d*escaliers de faïence, de tourelles bariolées, de terrasses à quatre étages, et de statues grotesques de granit rouge. Nous voici dans la pagode du Roi : elle brille comme les autres de miroiteries et de tuiles vernissées, mais dès Fabord elle frappe les yeux par son pavé tout entier en briques de cuivre sur lequel peuvent marcher les profanes : toutefois, de distance en distance sont tendues à terre des nattes d'argent, tressées comme des cottes de mailles, et que peuvent seuls fouler les pieds du Roi I Fresques et lustres, colonnes et brûle-parfums sont éclipsés par Tautel du fond, où sont entassés des centaines de Bouddhas et de parasols enrichis de rubis et de diamants : ils semblent autant de gerbes d'un feu d'artifice jetées autour de la grande idole qui est la merveille de Siam. Celle-ci représente un Bouddha de taille humaine en or massif : la tête est &ite d'une seule émeraude, finiment sculptée, et d'un éclat resplendissant; elle est surmontée d'un casque de saphir et d'opale. Il parait que le consul d'Angleterre en a ofiert plus d'un million au nom de son gouvernement; mais Sa Majesté Mongkut tient à cette ièi^ comme à la sienne propre , et il me semble en effet qu'elle doit être unique dans le monde I Les an-

Dates du royaume parlent de sa découverte il y a environ sept ou huit siècles. — « En cas de révolution, nous dit un Européen au service du Roi, voilà la statue que je me contenterais de prendre , pendant que le Roi se débrouillerait avec ses huit cent soixante-quinze femmes. En y ajoutant les deux magots de quatre pieds, en or massif, qui sont les satellites de Témeraude, je pourrais jouir d'une honnête aisance ailleurs. » Simple, net, moral et bien senti I Ailleurs... en effet! mais trouvera-t-il sans peine un pays où les confiscations de ce genre soient en honneur? Tout en nous extasiant sur les richesses inconnues que recèle cette pagode, et que je ne vous décris plus après ces deux traits, de peur de tomber dans un catalogue de bijoutier, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer la simplicité et la pauvreté des modestes talapoins , gardiens de tant de splendeurs, qui cheminent pieds nus, en portant leur marmite de fer, entre ces régiments de dieux d'or.

De la pagode à la Monnaie , il n'y a qu'un pas , mais un grand contraste : car là l'or est pur, les diamants sont de la plus belle eau; ici le roi Uongkut croirait manquer à tous ses devoirs de roi asiatique, s'il ne battait la plus fausse des monnaies. Le mandarin monnayeur, orné comme Bouddha d'un embonpoint à trois étages, d'un langoutis rose-nymphe émue , d'une vingtaine de bagues aux doigts des mains et des pieds, nous montre ses lingots et ses

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coins. Grâce à sa science des alliages, le Roi lait quelques millions de bénéfice, et il parait que le bon mandarin lui-même ne dédaigne pas d'arrondir son patrimoine à raison de quatre cent mille francs par an. Hélas! la monnaie des pilules d'argent, ce système d'apothicaire du roi Hongknt, va mourir ; on ne frappera plus que des pièces plates , avec les parasols d'un côté et l'Éléphant blanc de l'autre. Digne imitateur des largesses royales , le fonctionnaire, qui rit jovialement en tapant des deux mains sur ses replis de graisse, nous donne à chacun un sou de cuivre (élevé ici à la valeur imaginaire de quatre sous), et un liard de plomb qui vaudrait un dixième de liard en France.

Je ne vous ai encore parlé de la chaleur de Siam qu'en passant : aujourd'hui, quoique nous soyons en plein hiver, il fait si étouffant que nous avons emporté notre thermomètre, et voici les différentes moyennes que nous observons dans le jardin de la pagode : — température de l'air à l'ombre, 46* centigrades ; température du sol à l'ombre, 55® et demi. — Songez à ce qu'elle est, quand nous faisons en plein soleil des promenades de cérémonie dans les avenues dallées!

C'est pourtant sur ces dalles brûlantes que nous marchons en sortant de la Monnaie ; et devinez où nous allons? Présenter, sur l'invitation du « Primus rex Siamensium )> , nos respectueux hommages au

SKiT JOURS DANS LE ROYAUME DE SIAII. 311

font le a high life » de Bangkok s'est donné rendezvous pour quelque solennité. Plus de langoutis en cotonnade, plus de simples anneaux aux pieds des jeunes filles; mais de longs cortèges de femmes de mandarins sous des écharpes de soie écarlate et dans des langoutis d*étofies chinoises qu'envieraient nos a nouveautés » du boulevard. Comme nous nous étonnons de la variété des âges et des costumes de chacun des pensionnats féminins qui se promènent en zigzag dans la foule , nos compagnons veulent bien nous expliquer les moeurs des Siamois au point de vue du ménage.

Chaque mandarin possède un harem de douze» vingt ou trente femmes , suivant son caprice et son budget : qu'il soit a Somdet-chao-phaya , Chaophaya, Phaya, Phra ou Luang » (ce sont les cinq rangs de cette aristocratie) , il doit se distinguer du peuple par la quantité ou la qualité .de ses femmes. Parmi elles, une seule est dite <c grande», c'est celle qui a été épousée après les a kan-mack n ou fiançailles solennelles ; toutes les autres sont réputées « petites » . Presque toutes sont achetées , mais je n'ai pu savoir au juste le prix moyen : j'en vois du prix de sept à huit cents francs qui sont fort gentilles : avec quinze cents francs on doit acquérir des créatures angéliques. Chose essentiellement bizarre et paradoxale, c'est la a grande n femme qui est chargée par l'époux de faire les achats de remonte

grand rideau : toute la salle du trône nous apparaît. — Le Roi mort, blotti dans son pot, au sommet de son autel, tient sa cour exactement comme s'il vivait. On nous dit de le saluer, — adopté : grande satisfaction des mandarins alignés à droite et à gauche, fumant leurs cigarettes tout en se prosternant le front contre terre : en signe de deuil, ils sont tous en blanc. Un des pages va chercher sur le catafalqoe de gros cigares, et nous les apporte dans une corbeille de filigrane rougeàtre : il marmote quelques paroles, on nous les traduit : a C'est de la part du second Roi qu'il nous les offre, et qu'il les allume avec un des cierges mortuaires, d De longs cordons blancs et dorés s'étendent du socle du pot d'or dans toutes les directions, comme les fils d'une toile d'araignée : à l'extrémité de chacun est un mandarin en adoration. — Dans leur croyance, ces cordons portent au Roi leurs paroles et leurs prières , ils les pressent contre leurs lèvres avec une émotion et une foi saisissantes. Enfin une grande corbeille d'or est sur la première marche du mausolée, toute rem* plie de lettres et de placets adressés au défunt depuis la dernière semaine. On attend la réponse! Tout ce spectacle est étrange au possible : quelle idée originale que de continuer pendant une année la vie d'un Roi empoté , et d'entourer sa dépouille de toute la vivante animation d'unç cour^ d'un fumoir et d'une correspondance!

De même son harem entier est, depuis neuf mois, réservé ponr son usage personnel ! Au lever et au eoncher du soleil , ses centaines de femmes viennent parler par les cordons blancs à ce mari calmé et inofifensif. Aux yeux des Siamois, ce n*est pas du veuvage, c'est de la vie conjugale prolongée seulement. Elles ne cesseront de lui appartenir que le jour où il sera mis sur le gril, et il est bien entendu que la fable des épouses se jetant sur le bûcher de Tépoux ne se réalisera pas.

Pour nous , stupéfaits et enchantés , nous faisons à Sa Majesté nos plus civiles révérences, en la remerciant de sa bonne réception, de ses bons cigares, et en lui souhaitant de s'allumer aussi bien qu'eux I Dans deux mois donc» les scellés seront levés : le Roi survivant décantera le bocal d'or où son collègue est en conserve , et pendant qu'on sortira sa peau et ses os , pour les faire griller au haut de la magnifique montagne artificielle que nous avons visitée avant-hier et que l'on dore sur toutes les tranches, le roi Mongkut doublera du coup son sérail, prodiguera à son bon peuple danses , festins , revues et illuminations.

Ce second Roi confit, auquel nous venons de rendre visite , n'a pas encore de successeur. Jusqu'à présent, il y avait toujours à Siam deux Rois régnant en même temps : l'un menait toutes les affaires, l'autre recevait surtout les honneurs. Il parait que

rharmonie la plus douce unissait les deux iiionar< ques depuis un temps immémorial. Cela doit s'attribuer moins à une conformité d*idées et à un resped pour le pouvoir suprême, qu'à T^pathie lang^oureuse de la race siamoise» à la placide jouissance de richesses, de harems et d'adorations qui constituent, bien plus qu'une pensée de gouvernement, le rôle des rois asiatiques. D'après ce que l'on nous dit ici, il est très-probable que cette royauté jumelle , fondamentale jusqu'à présent, ne sera point restaurée : le roi Mongkut semble décidé à garder pour lui seul prestige, femmes et finances, et son unique héritier sera son fils aine, a Alongkut » , que nous avons vu hier^ Ainsi la couronne siamoise, s'inspiranft des usages de l'Europe, sera simplifiée et enrichie. Nous voudrions attendre les fêtes superbes qui seront célébrées pour les funérailles du second Roi et de la deuxième royauté , mais deux mois seraient bien longs à passer dans une ville qui n'a plus de grandes nouveautés à nous offrir, et nous verrons peut-être ailleurs, pendant tout ce temps, des choses moins curieuses, mais plus intéressantes.

Notre après-midi se passe sur la grande place, publique , au milieu d'une foule immense. Le talapoin à robe jaune-serin abonde, et, sans nul doute,

^ Les journaux de novembre 1868 ont annoncé la mort de ces deux Princes, au moment même où leur nom impérissable servait de base à l'établissement de l'imité royale.

SKiT JOURS DANS LE ROYAUME DE SIAM. 311

tout le a high life n de Bangkok s'est donné rendezvous pour quelque solennité. Plus de langoutis en cotonnade, plus de simples anneaux aux pieds des jeanes filles; mais de longs cortèges de femmes de mandarins sous des écharpes de soie écarlate et dans des langoutis d'étoffes chinoises qu'envieraient nos a nouveautés » du boulevard. Comme nous nous étonnons de la variété des âges et des costumes de chacun des pensionnats féminins qui se promè* nent en zigzag dans la foule , nos compagnons veu* lent bien nous expliquer les mœurs des Siamois au point de vue du ménage.

Chaque mandarin possède un harem de douze» vingt ou trente femmes , suivant son caprice et son budget : qu'il soit a Somdet-chao-phaya , Chaophaya, Phaya, Phra ou Luang » (ce sont les cinq rangs de cette aristocratie) , il doit se distinguer du peuple par la quantité ou la qualité .de ses femmes. Parmi elles, une seule est dite a grande », c'est celle qui a été épousée après les a kan-mack n ou fiançailles solennelles ; toutes les autres sont repu* tées a petites » . Presque toutes sont achetées , mais je n'ai pu savoir au juste le prix moyen : j'en vois da prix de sept à huit cents francs qui sont fort gentilles : avec quinze cents francs on doit acquérir des créatures angéliques. Chose essentiellement bizarre et paradoxale, c'est la a grande » femme qui est chargée par l'époux de faire les achats de remonte

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da harem ; G*est elle qui a la haute main sur toute là troupe , qui la mène à la promenade , préside à la cuisine, au logement et à la toilette. Hais aussi elle seule peut hériter et donner naissance à I^héritier du nom et de la fortune ; elle seule ne peat pas être vendue ; quant aux autres, « lascwum sed nUserabile pecus! » si elles font par leurs grâces, leur beauté et leur jeunesse les délices du maître , elles ne sont pourtant qu'une marchandise ; et lorsque le mandarin perd au jeu, achète des terres, ou fait de mauvaises affaires' de commerce, sa bourse épuisée, îl paye en femmes et en enfants, qui deviennent, à un taux fixé par la loi, la propriété du créancier. Maïs je veux oublier ces coutumes révoltantes, acceptées ici avec une placide naïveté , pour vous peindre en trois mots ces harems ambulants. Voici en tête la a grande » mandarine, vieille matrone en général, dont le crâne rasé n*est plus ombragé que par un toupet blanchi , et dont les mollets se rident. Puis viennent quinze et vingt <c petites » , jeunes femmes coquettes et pimpantes, avec Técharpe sur la poitrine , si elles sont achetées depuis moins de deux ans; sans autre vêtement que des colliers d'or jusqu'à la ceinture , si la lune de miel est passée : la reine du moment , favorisée par le maître , se distingue souvent par la surabondance des joyaux.

A quelques pas en arrière est la suite des esclaves,

qui se comptent par soixante et quatre-vingts : ils portent des coffrets , des amphores , des boites en filigrane et des corbeilles de fruits. Pauvre race encore que celle-là I Elle forme plus d'un quart de la population de Siam : faits prisonniers de guerre ou nés dans cette caste, ils représentent chacun une marchandise valant de deux cents à trois cents francs. Les hommes cultivent , rament , construisent; les femmes servent dans Tintérieur de la maison , et leurs enfants contribuent à augmenter la richesse du patron. Mais c'est là une chose connue, et je ne vous la cite que pour vous faire voir d'où dérive, comme d'une source naturelle, cette vente immorale, qui en est le corollaire , de la femme et des enfants par Tépoux et par le père. Mes regards ébahis semblent au Père Lamaudie des regards d'incrédule, et, pour me convaincre, il me montre ce soir le livre de Monseigneur Pallegoix sur le royaume de Thaï ou Siam (1854), d'où j sxtrais la traduction du contrat suivant: a Le mercredi, sixième mois, vingt-cinquième jour de la lune de l'ère 1211 , la première année du Coq , moi sieur Mi , le mari , dame Kôt , l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre au sieur Luang-si, pour quatre-vingts ticaux (240 fr.), pour qu'il la prenne à son service en place des intérêts dus. Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que son maître me prenne et exige que je lui trouve la jeune Ma. »

3i0 JAVA. SIAM. CANTON

La tendresse paternelle et Tamour de la propriété opposeraient un frein à ces ventes incroyables, si le taux de Tintérét de Targent n'était de trente pour cent à Bangkok; de là la moindre dette force en quelques années à la décomposition de la famille. Je conçois que Tabolîtion de Fesclavage présente des difficultés matérielles et temporaires qui demandent des ménagements; mais s'il y a encore en ce monde, et je le crains, des défenseurs théoriques de Fesclavage , ne doivent-ils pas voir où peuvent èlre entraînées des races naïves par ce principe maudit, contre lequel nous voyons ici un argument véritablement nouveau? Du moment, en effet, qu'un homme peut posséder et aliéner un autre être humain qui ne lui est rien par le sang , pourquoi ne pourrait-il pas vendre un enfant qui est sien par la paternité, et une femme qu'il s'est donnée par un contrat de livraison et de mariage ? Il est vrai qu'on dira pour le royaume de Siam, ce qu'on a dit pour les États confédérés d'Amérique : a Les esclaves ne se plaignent pas et sont dans une condition parfaitement heureuse. » Ici, je le reconnais, la douceur proverbiale des Siamois , accordant la paresse des esclaves avec la nonchalance des désirs des maîtres, fait de leur caste une race sans soucis comme sans joies : quand le travail est sans salaire, toute force ne devient-elle pas inerte ?

Hais je reviens à notre place publique où se

coodoient plus de vingt-cinq mille mandarines et esclaves, où une douzaine des enfants du Roi chevauchent sur des poneys caparaçonnés d'argent, avec une suite de grands seigneurs trottinant en langoutis roses et azur. Tous les ans , à cette époque , le Roi nomme u Roi de trois jours » un de ses mandarins favoris : c'est un petit carnaval. Il y a quelques années encore , ce Roi éphémère avait le droit de prendre pour lui tous les étalages des boutiques qui se trouvaient sur son passage, ou de les faire piller par ses esclaves. Bien plus, il devenait, comme parla baguette d'une fée, propriétaire de toutes les jonques chinoises qui avaient le malheur d'entrer à Bangkok pendant son régne. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus qa*une bacchanale joyeuse qui coûte à Somdetch- Phra-Paramendr-Mongkut quelque vingt mille francs en noces et bombances.

Sur la place où nous admirons les types les plus excentriques, est installée une haute balançoire, au* dessous de laquelle on a creusé un sillon. Alors le ministre de l'agriculture s'avance , et devenant gymnasiarque pour la circonstance , il se fait balancer à toute volée dans l'espace , afin d'appeler, pour cette ère nouvelle, sur toutes les campagnes du royaume la faveur du bon génie, protecteur des récoltes. Le Roi de trois jours lui succède et l'imite, à la grande joie d'une foule silencieuse et recueillie tout à l'heure, qui redevient bruyante çt se met en

devoir de recommencer son tapage infernal , ren* forcé de cymbales stridentes et de bourdonnants tam-tams.

Nous laissant porter par le flot, nous arrivons jusque devant la façade du palais à tourelles où le héros de ce carnaval agricole donne sa démission sur les marches du balcon royal. En ce moment, toutes les galeries et les terrasses du palais se gar* nissent, comme par enchantement, des costumes les plus brillants : ici des milliers d'esclaves/ plus haut des troupes de mandarins dont les couleurs voyantes font une vraie bande de perroquets et de cacatois : le ramage du reste ressemble au plumage ! Au sommet enfin , toutes les femmes du harem passent leurs têtes et leurs bustes nus à travers le grand grillage de bois qui forme la cage de tant d'oiseaux captifs : elles hissent au-dessus de leurs tètes les petits enfants du Roi, avec leurs joyaux d'apparat tout chatoyants.

Sur la droite est une tourelle blanche dont les créneaux laissent voir des canons d'une si grande longueur que je les prends d'abord pour des lunettes astronomiques. Soudain la tourelle se couvre d'uniformes écarlate! Ce sont les Amazones! En voici tout un peloton qui vient monter la garde, le schako rouge sur l'oreille, un courbe yatagan en sautoir, le fusil à baïonnette au port d'armes : j'allais dire le petit doigt sur la couture de la culotte; mais non.

SEPT JOURS DANS LE ROVAtME DE SIAM. 323

c'est un langoutis bouffant , demi-jupon , demi-caleçon de bain , descendant jusqu'à mi-cuisse. Les gradins et le couronnement de la tour en sont vite couverts : manœuvrant à merveille leurs longs fusils, affichant des postures martiales, ce corps militaire. . . . de ballet nous fait rire de bon cœur. Elles bissent d'abord trois fois le pavillon rouge à Éléphant blanc : le Roi alors ne fait qu'une courte apparition au balcon , et rentre à pas précipités dans la salle d'audience, où règne, parait-il, la plus vive agitation.

Depuis huit jours en effet, Sa Majesté confectionne sa lettre à l'Empereur Napoléon , avec grand renfort de conseils nocturnes qui se terminent toujours par la mise au feu de la lettre rédigée la veille, et par l'élaboration d'un message nouveau destiné au même sort le lendemain ! Qui sait si, après un enfantement aussi torturé, cette lettre infortunée ne finira pas par aller tout droit au fond du panier du quai d'Orsay I

En attendant, le soleil se couche, et les Amazones, sur un rhythme nasillard, élèvent jusqu'au sommet du grand mât une lanterne antique, historiée et ciselée. Avec elle sont hissées deux gracieuses bran* ches de palmier que labrise balance. C'est, parait-il, pour dire au diable que a l'on veille » , et pour le chasser au loin. Fidèles à la vieille croyance, bien des maisons sur la rive du fleuve imitent au même instant le signal superstitieux de la grande tour.

autres et en recueillant en même temps pour luimême mille connaissances précieuses. Cest notre bonheur que de Tentendre raconter sa \ie nomade et aventureuse au milieu des tigres ou des populations hostiles. Hais ce que nous voyons surtout, c^est qu'après Paramendr-Maha-Mongkut, il est le roi de Bangkok ! Devant lui , tous et toutes s'inclinent avec un sourire de bienveillance , — digne récompense de sa compatissante bonté !

Des phases originales n'ont pas manqué à sa vie d'exil volontaire : il est le premier, par exemple, qui a fait de la photographie dans cette ville, et vous jugez d'un seul coup d'œil des effets magiques qu'il a produits. L'électricité, à son tour, lui a donné mainte occasion de faire des merveilles. Un jour entre autres , les talapoins l'ont provoqué en déG, et, devant un rassemblement immense, l'un d'eux a proclamé qu'il invoquerait son <( génie bouddhique » avec de telles formules qu'il ferait de force courber la tète au u Diable des chrétiens » . La comédie sembla d'abord favoriser les desseins des hommes à robe jaune; elle devint désopilante quand les deux talapoins, qui s'étaient déclarés invulnérables, saisirent d'une main ferme les extrémités de la chaîne d'une machine électrique et s'y attachèrent solidement. Dès que le disque tourna entre les coussinets de peau, les étincelles jaillirent et les secousses firent pirouetter lés malheureux

poisson, un Siamois vit confortablemeut : il résulte de là que le travail est presque illusoire sur cette terre, que la nature semble avoir créée d^autant plus productive que ses habitants consomment moins. Que de parties fertiles encore incultes, que de vallées où Ton pourrait faire sans grande peine deux récoltes de riz de plus par an ! Que d*étangs , véritables viviers naturels, où le flot apporte des millions de poissons , et que le jusant laisse presque à sec sans que personne vienne les ramasser ! S'il y avait d'autres éléments que cette noblesse mandarine énervée dans le sérail et ces esclaves porteurs de boulettes à mâcher; s'il y avait ici une grande direction pour les travaux utiles, des travailleurs excités par Tappât du gain et non plus par Tintimidation du rotin ; si, en un mot, cette terre rendait et exportait ce que Dieu lui a donné , quel puissant remède affecté aux misères de ce monde, quelle provision pour parer à une disette comme celle qui a désolé lès Indes et l'Algérie, et qui menace toujours la Chine I

Oui, s'il y a par excellence à Siam un cachet saisissant d'élément asiatique non amalgamé; si ces ^goilles de porcelaine des pagodes abritent un peuple qui n'a jamais connu qu'elles ; si c'est un boulevard aussi riche qu'original de castes adorées et de castes serviles, de harems brillants et de talapoins en guenilles, de Bouddahs dorés et de huttes

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