‹ Java, Siam, Canton; voyage autour du mondeChapitre 13 sur 14 · II · texte numérisé non relu

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ron, comptait autant de Portugaises que de Chinoises : j'ai bien reconnu la religion méridionale des premières en les voyant arriver sous mantilles et en robes de couleur voyante, au moment de r a Ite missa esl. » , pour se baiser le pouce et embrasser la poussière. L^s secondes, dont la plupart étaient à petits pieds, se faisaient soutenir par leurs servantes dans leurs moindres mouvements.

Mais si Fautorité ecclésiastique a fait avec raison un pas vers les coutumes locales, Tautorité civile est restée» à Hong-Kong, exclusivement anglaise. C'est un point de vue curieux que de suivre les phases progressives pai: lesquelles a passé cet ilôt rocheux, long de neuf milles et large de quatre : — en 1839, 7,000 pirates seulement Thabitaient; aujourd'hui il compte 125,000 âmes et un ancrage annuel de 2,264 navires Jaugeant 1,013,748 tonneaux! Avant-po3te de U rivière de Canton, la rade de Hong-Kong servit d'abord de station aux navires de la Compagnie des Indes qui importaient l'opium dans le Kuang-Tong ; puis elle devint un refuge en 1839, quand le commissaire impérial Lin brûla les célèbres factoreries et déclara guerre ouverte au commerce pestilentiel imposé par l'Europe. Eu 1841, le capitaine anglais EUiot obtint la cession partielle de File , le traité de Nankin la livra tout entière en 1842, et elle, fut proclamée colonie en 1843« Ainsi naquit cet entrepôt puissant dont le

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premier jalon avait été jeté par la maison Jardine : aujourd'hui, cette même maison fondatrice étale, plus brillante que jamais, sa ville de magasins; et en examinant avec ma lunette les navires de la rade, j'ai déjà compté neuf de ses navires à vapeur et douze de ses navires à voiles. C'est un monde immense que celui de ces grandes maisons anglaises qui ont des flottes sur mer et des régiments de coulies sur le rivage : important les cotonnades et l'opium, exportant les thés et les soies, leurs comptoirs-casernes se développent sur les quais. En moyenne, chacun de leurs navires, avec son chargement, vaut de huit à dix millions, et pensez quel est le roulement des fonds, quand, de Londres à Calcutta, de Calcutta à Hong- Kong, à Amoy et à Shang-Haï, leurs vingt ou vingtcinq navires courent à toute vapeur ou sous toutes

voiles..

De plus , le mouvement commercial est ici , plus

que partout ailleurs, capricieux et inattendu. Tantôt tin typhon écarte de leur direction première les centaines de jonques qui ont le cap, — ou plutôt rœilj — sur Hong-Kong, et les jette sur Saigon et Singapour; tantôt le riz y baisse de 25 pour cent, comme le 23 mai 1855, quand il en arrive en une nuit 35,000 picols à la fois ( plus de 2,000,000 de kilogrammes), ou bien le thé venant en abondance de l'intérieur, dérange tous les calculs, et porte des coups effroyables è la gigantesque maison Dent^

en 1865 par exemple. Néanmoins, c^estlàle coin fornaidable par lequel TAngleterre entame la Chine, et il est saisissant Taspect de cette première station commerciale où les Dent, les Livingston, la Compagnie péninsulaire et orientale, et nos Messageries impériales, etc., rivalisent d^activité. Certes je ne m^attendais pas non plus à trouver ici deux journaux quotidiens, VEvemng Mail et le Daily Press, trois hebdomadaires, le China Mail, VEcho do Povo en portugais, et VOmnihus en allemand. Ajoutez à cela des écoles pour les jeunes Chinois, où sont instruits 1870 élèves, deux cathédrales, des clubs, et quinze banques des plus riches; voilà la sentinelle européenne qui tient garnison au Sud de la Chine.

Magnifique entrepôt au point de vue des chiffres, Hong-Kong n'en est pas moins un séjour peu enviable comme climat, comme sécurité, comme cherté dans les moyens d'existence. Le soleil d'été y a engendré des fièvres telles , que les régiments anglais qui y stationnent ont été plus que décimés , et que la presse anglaise a comparé ce point àCayenne. De plus, les 2,000 commerçants européens noyés dans cette population de 121,000 Chinois et de 25,000 autres Orientaux , ont beau renforcer la police locale et sévir comme dans une ville en état de siège, les vols , les meurtres , les pillages ne leur laissent pas un moment de repos. Cette rade et ces quais qui lui servent de bords me font l'effet de ces plats

creux , dits pièges à mouches, oh. un appât quelconque attire, pour les détruire, les insectes dévorants et nuisibles. Échappant à leurs mandarins persécuteurs, fuyant des taxes exorbitantes, cherchant fortune dans un milieu hétérogène et nouveau, les Chinois, dont la population en cette île s*est accrue de 118,500 âmes par Tappât du commerce européen, convergent vers Hong-Kong, y viennent travailler un peu, assassiner passablement, voler beaucoup , et se faire pendre en fin de compte !

J*ai entrepris ce matin de lire dans un almanach local les annales de la colonie depuis 1839, mais j'y ai renoncé ; car c*est pour chaque mois une même note qui forme le concert, et cette note est toujours dans ce genre-ci a : 25 septembre 1855 : Le brick de Sa Majesté Britannique le Bittern a poursuivi une flotte de pirates jusqu'à Sheï-Fou ; il a coulé trentetrois jonques et 1,200 hommes;» Le lendemain, c'est le ttgodown», magasin d'un commerçant, qu'une mine fait sauter : on découvre trente coulies qui se proposaient de détruire ainsi tout un quartier : — le surlendemain, c'est le boulanger chinois qui a mis tant d'arsenic dans ses pâtes, que ses employés sont pris de nausées avant même que le pain soit livré. — Une autre fois, arrive la nouvelle que trois navires de commerce ont été pris par une flottille de pirates . la Magicienney VInflexible et le Plover partent aussitôt, et de nouveau quarante

jonques sont coulées et une batterie anéantie. Bref, tt piraterie, piraterie ! n telle pourrait être la devise de cette rade, d'où une dizaine de canonnières s'élancent chaque jour sur les innombrables écumeurs de mer qui sillonnent les chenals environnants. £n un seul mois, trente-neuf cas de piraterie ont été tt rapportés » à la Cour de Justice !

Il est tout simple alors que dans le voisinage de populations chinoises fournissant, il est vrai, des coulies, mais dangereuses pour la vie commune , le taux de toute chose soit fort élevé pour rOrient; la viande de mouton coûte 42 cents par catty ( 21 sous par 670 grammes) ; les domestiques et coulies chinois, qu'il faut employer en grand nombre, reviennent à 480 fr. par an, et un seul étage de quatre chambres se loue fort bien 1,250 fr. par mois.

Si donc les particuliers doivent faire de grands sacrifices et chercher une compensation dans des transactions commerciales immenses, FÉtat, lui aussi, en faisant de Hong- Kong un port franc, se résout à faire des dépenses qui excèdent de 3,153,450 fr les recettes, et cela pour concentrer sur un même point le commerce de toute la Chine , et faire gagner mille fois aux ports producteurs ce que perd le port de transbordement.

La méfiance qu'inspire la population indigène, les dangers toujours imminents d'une rupture avec les

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mandarins des provinces voisines, Tétat de commerce armé qui caractérise nos échanges avec le Céleste Empire, ont forcé TAngleterre à laisser cette colonie de vingt-six milles de tour sous une tutelle autoritaire. Le Gouverneur, nommé par la Reine, partage le pouvoir avec le Conseil exécutif (composé du secrétaire colonial, du colonel commandant et de Fattorney général), et avec le Conseil législatif (composé des trois fonctionnaires précités, auxquels s'adjoignent le trésorier, Tauditor' et le surveyor généraux, plus trois membres non officiels nommés parla métropole sur le choix du Gouverneur). Les questions les plus graves ont souvent agité' la colo-^ nie, et dans ces moments de crise où Tintérét commun abattait les délimitations théoriques des pouvoirs, ce ne fut point le Gouverneur, de son propre chef, mais bien toute la communauté européenne qui décida des mesures à prendre. En 1858, par exemple, les mandarins du continent lancèrent des proclamations menaçantes contre les Chinois qui resteraient au service des Européens à Hong-Kong : en quelques jours des milliers decoulies émigrërent, les marchandises demeurèrent sans porteurs, les marchés de vivres sans approvisionnements ! Le meeting força le Gouverneur à dépasser ses pouvoirs et à faire porter aux mandarins fauteurs de cette désertion une menace de guerre, s'ils ne revenaient sur leurs ordres, absolument contraires au traité qui

venail d*étre signé à Tien-Tsin. Un boulet de canon chinois fut la seule réponse faite à notre drapeau parlementaire : inutile d*ajouter qu'un mois après la ville de Nam-Taw, foyer de cette révolte , était réduite en cendres.

Malgré les pillages qui se font chaque nuit à terre, les luttes intestines entre les tribus rivales des «Haccas D et des « Pnnlis » , les captures incessantes de navires européens par Iqs pirates qui massacrent capitaine et équipage, Tautorité anglaise foudroie les bandes de maraudeurs qui s'abattent sur Hong- Kong comme dans une souricière, et s'efforce de gagner à elle la partie honnête de la population indigène : voici, par exemple, un Chinois respecté, Wong-Ashing, qui figure sur la liste du jury!

W février 1867. — Hong-Kong est en liesse aujourd'hui I Grande réunion dans la vallée de Wong- Neï-Chong, où va se courir le a Challenge Cup » de douze mille francs. — Voilà la iransformatîon de la Chine par le Jockey-Club anglais ! Voilà le Chinois turfiste, parieur, gentleman-rider ou jockey! De belles avenues , la route de la Reine et la Praya conduisent au tt Race course » , et nous fendons sur ce parcours la foule la plus dissemblable et la plus animée. Ici de purs Anglais, en voitures légères, munis de Champagne et de salades de homard comme pour le « Derby d ; là des milliers de pa-

lanquins dans lesquels sont portés les riches négociants chinois, drapés dans les plus belles broderies du monde. Nous montons dans la tribune» d'où la irue est réellement pittoresque : la piste est tracée en ovale dans une vallée verdoyante » encadrée , comme par un fait exprès, de hautes roches granitiques : une seule échappée de vue est laissée sur la gauche ; semblable à un portique sauvage , elle nous montre sur la mer bleue les flottilles de jonques louvoyant sous leurs voiles en nattes jaunes. L'hippodrome est foulé par plus de vingt mille Chinois sémillants, avides de spectacles; tout autour dès tribunes se presse, en élégantes toilettes d'Europe, la communauté anglaise, entremêlée des uniformes de la garnison. — Après la course des officiers, sur laquelle sont engagés des paris proportionnés à la richesse proverbiale des négociants anglais en Chine , viennent les cavaliers chinois se démenant sur des poneys à crinière crétée , à Fair mutin et caracoleur. Les uns ont un chapeau-gibus qui contraste avec leur casaquin bleu , leurs cuissards orange et leurs bottes de satin blanc ; les autres laissent pendre leur queue par-dessus une casaque de jockey anglais : d'autres enfin, des grooms japonais, absolument nus jusqu'à la ceinture , montrent leur dos et leurs bras tatoués des plus vives couleurs : tous ofirent le spectacle le plus amusant. Douze chevaux partent : cinq, en pas-

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sant devant les tribanes, rentrent droit. à l'écurie; dans le groupe qui reste, quatre se choquent au tournant et tombent comme des capucins de carte ; un se dérobe et renverse une douzaine de palanquins où s'étaient entassées des Chinoises en gala ; les deux jockeys a celestials v se disputent alors le prix, excités par les hurlements delà foule enivrée. Le plus habile , roulant comme un sac de farine sur le dos de son cheval , criant de toutes ses forces , fouettant à tour de bras avec sa queue de cheveux, gagne d'une demi-longueur son rival, qui n'a plus que sa peau pour bottes à revers, et qui arrive malgré lui, suspendu par les bras et par les jambes au cou de son cheval emporté. Trois autres courses se succèdent au milieu de l'hilarité générale et presque tous les Chinois présents parient à outrance.

Les rivages des pirates. — Aspect portugais de Macan. — Théâtre. — La grotte de Gamoëns. — Visite aux « Barracons » , bureau de la traite des couliës chinois. — Splendeur passée et difficultés actuelles de la coloi^ie. ^r- Arrivée d^ uuit dans la ville flottante de Canton.

Mais nous nous arrachons au turf international pour prendre la route de Macao, sur le Fire-Dart, vapeur américain à deux étages, où nous avons pour compagnons de voyage six cents Chinois avec leurs femmes, estasses comme des anchois dans un pot. Ils fument pacifiquement Topium et se blottissent dans leurs douillettes pour se garantir du froid. Leur humeur, parait-il, n'est pas toujours aussi douce, et de tout temps c'a été pour les Européens un grand danger de transporter une cargaison de tt Celestials ». Trois navires de cette Compagnie américaine sont déjà tombés entre les mains des pirates, grâce à la connivence des passagers, qul< garrottaient le capitaine et l'équipage , quand ils n'avaient pas le courage de les massacrer.

Nous prenons le a Sulphur canal » , et passons

,entre les îles Lantao, Chung, Patung et Siko, terres

de funeste mémoire C'est dans ces étroits parages

en effet .qae furent capturés, puis brûlés par les pirates, VArratoon Apcar (onze Européens tués) ; 1^ vapeur Queen, le Wing-Sunn^ près des neuf îles ; le Cumfa, le North Star^ le Chico, V Andréas enfin, qui clôt la liste de 18651 Ce sont d'horribles détails que ceux de ces luttes entre un malheureux navire européen et souvent une trentaine de jonques! Les feux convergents Farrétent dans une passe; on Taborde, on y massacre tous les êtres vivants qui ne sont pas dans le complot tramé d'avance ; après que les marchandises sont transbordées sur les navires assaillants qui se partagent la proie , Tincendie fait sombrer au fond de la mer la foque et la mâture, pièces à conviction du carnage. Aussi tous les matelots du Fire-Dart, depuis les mousses jusqu'aux machinistes, sout-ils armés de revolvers mis en évidence : dans le faux-pont ef dans l'entre -pont il y a des canons chargés à mitraille, mais non pas braqués sur la mer; ils sont, au contraire , disposés de telle sorte que chacun d'eux, sur un coup de sifflet du capitaine, doit balayer horizontalement d'une manière foudroyante ^ tout l'intérieur du navire, tandis qu'un autre coup de sifflet aura fait monter l'équipage dans les hunes. En effet, les premiers coupables à exterminer, s'il y a une agression venant du dehors, ce sont les passagers indigènes, sans la participation nécessaire desquels les pirates ne s'attaquent jamais à nos bâ-

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timents Pour détruire les navires à vapeur, il faut une vaste conspiration, et je vous en ai cité quel*' ques r^ultats épouvantables : quant aux navires à voiles, c'est l'occasion saisie qui fait leur perte. Sont-ifs pris en calme, vite les pécheurs, devenant pirates, mettent en branle vingt rames sur chaque jonque et organisent le siège contre le pauvre a clipper » qui n'en peut mais.

Grâce au ciel, nous ne voyons que les champs de bataille témoins de tant de désastres , et nos Chinois ne songent qu'à humer leur opium dans leur nonchalante béatitude. La pureté de l'atmosphère nous fait voir dans leurs moindres sinuosités les anses de cet archipel mille fois découpé qui relie Hong-KongàMacao. Soudain, dans les passes étroites, nous tombons sur un banc de jonques : un gros œil est peint à l'avant, superstition protectrice de la marche : trois canons sur le 'gaillard d'avant, trois de chaque bord sur le flanc, trois autres sur le château d'arrière, donnent à ces esquifs de pêcheurs aventureux l'apparence la plus guerrière. Il y a des familles entières sur ce pont en montagne; là on naît, on se marie, l'on meurt, et cinq générations barbotent à la fois dans le plus inextricable fouillis que l'on puisse imaginer. Malgré les peintures fantastiques, les oriflammes brillantes, les bandelettes écarlate et dorées qui décorent l'extérieur de ces navires aux courbes élégantes et hardies, je ne sau-

rais comparer ce que Ton voit par les ouvertures de Fentre-pont et du château d'arrière, qu'à la cargaison d'une hotte de chifToniiier ! A la vue de uotr^ «Dard de feu, V une population de cent et cent cinquante êtres vivants sort des écoutilles de chaque jonque : la fourmilière marine, soit par plaisir, soit par fanfaronnade, prend ses tam-tams et frappe dessus de toutes ses forces, allume pétards et fusées et les lance dans toutes les directions.

Mais dans les jonques, tout n'est pas colifichet et enfantillage : il y a à la fois naissance et progrès de l'art. Les Chinois sont des barbares (à notre tour de leur renvoyer Tépilhète), en ce sens qu'ils ne naviguent surtout que vent arrière, descendant avec une mousson et attendant cinq mois pour remonter avec l'autre. Leurs épaisses voiles de nattes, maintenues en tension plate par cinq bambous transversaux dans le plan de la voile, sont d'un lourd assemblage. Mais leur gouvernail est un petit cbefd'œuvre ; suspendu à un treuil, pour être enfoncé ou élevé, suivant le besoin qu'on a de sa pression, il est manœuvré par une barre d'une grande longueur ; la force en est encore quintuplée par une étrange et ingénieuse disposition. Les Chinois ont découvert que la résistance à l'eau est rendue beaucoup plus forte si , au lieu de lui opposer une barrière plalie et compacte, on perce cette barrière d'une quantité de trous en forme de losange Alors

Teau ne glisse plas simplement contre le gouvernail, mais elle fait un effort pour se précipiter, en tourbillonnant, au travers de ces ouvertures trop étroites, et de cette lutte s*engendre une action plus efficace.

Après trois heures et demie de route, nous doublons le mouillage de Typa, et la presqu'île de Macao nous apparait sous les derniers rayons du soleil : les couleurs portugaises flottent sur les forts escarpés qui dominent cette terre rocheuse. Figurez-vous sept ou huit pics hardis, couronnés de créneaux de granit rouge; une agglomération de mamelons dé-* serts arrivant jusqu'à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, puis un chaos de maisons à terrasses méridionales en guise de toits, et peintes en bleu, en vert et en rouge; une douzaine do clochers de cathédrales, des fenêtres barricadées de barreaux de fer, des ruelles dallées, larges de deux mètres, se faufilant dans des quartiers construits en pain de sucre , et, au pied de tout cela, une rade circulaire et enveloppante, où sont pressées des milliers de jonques; voilà Macao!

Nous débarquons sur un quai encombré de coulies, et nous gravissons les plus portugaises des aCalçadas do bom Jésus v , des a Travessas do san Agostino » , véritables corridors montueux enlre des maisons basses de granit qui semblent des prisons. Étrange population que celle des conquérants de cette terre I Les descendants d'Albuquerque qui trottinent ici en

foale, suspendus à leur sabre» ou enfoncés dans leur cache-nez, forment une race de Portugais croisés de Chinois, lesquels avaient déjà été croisés d*un mélange de Malais, d'Indiens et de Nègres; en somme, race rabougrie et chétive, au teint chocolat clair, aux yeux fendus en amande , végétant dans une atmosphère demi-chréfienne, demi-sorcière, demi-civilisée et demi-asiatique! II y a ici deux cabarets anglo-américains : après une course indescriptible à travers les ruelles sombres , nous trouvons un gite dans Tun d'eux, sorte de grange sans fenêtre, humide et puante , où les cancrelas par myriades ont élu domicile avant nous.

Cette demeure ne sera évidemment que temporaire pour nous , car nous pouvons en espérer une meilleure.— Quand, à propos de notre occupation mexicaine , les États-Unis du Nord trouvèrent la situation tellement tendue , que la guerre menaça d'éclater entre eux et noua, le Duc de Penthièvre dut, à son grand regret, donner sa démission de la marine fédérale, pour ne point courir l'éventualité d'être forcé de se battre contre son pays. Voulant alors continuer son activité maritime , il passa avec le même grade dans la marine de son cousin le roi de Portugal, fit une première campagne sur le Don Juan, et une seconde de dix-huit mois, comme lieutenant de vaisseau, sur la corvette le Bartholomeo Diaz, à la côte d'Afrique, à Rio, à Montevideo et à Buenos-Ayres.

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Étant encore au service du Portugal, mais en congé, il se trouve donc à môme de jouir de tous les privilèges d'une marine dans laquelle il a servi, et il écrit au Gouverneur dès ce soir.

Rien de triste et de nauséabond comme notre case; aussi, pour échapper aux armées d'insectes voraces, prions-nous Thôtelier de nous faire conduire par un de ses coulies aux théâtres chinois , qui sont la seule chose à voir après le coucher du soleil. Escaladant et grimpant aux échelles pierreuses, décorées du nom de rues , je me sens ici devenir singe! Nous entrons enfin dans une baraque de bois où résonne une musique assourdissante : la salle est remplie de Chinois mangeant, fumant et buvant, quatre par quatre, à de petites tables; nous pénétrons jusqu'à Tavant-scène, et une tragédie , mêlée de tours d'acrobates , qui dure depuis dix heures du matin, se développe devant nous. Mais à peine sommes-nous depuis une heure à jouir de ce spectacle curieux en nous bouchant les oreilles, que tout à coup un grand mouvement se fait; les bancs et les tables sont culbutés, un flot confus, poussé depuis la porte d'entrée, s'ouvre passage dans un désordre bruyant; qu'est-ce donc? Ce sont les aides de camp du Gouverneur, et un capitaine de corvette, et tout un état-major en grande tenue, avec leurs chapeaux à plumes et un musée de décorations sur la poitrine I Le coup de théâtre

est magnifique. Comme nous étions jusqu*alors les seuls Européens de la salle et en simple costume de voyageurs, tout le public chinois trépigne et se heurte, croyant qu*on vient nous arrêter. — Mais ces messieurs, avec une courtoisie parfaite, sont, au contraire, envoyés au Prince pour lui présenter les félicitations du Gouverneur et l'inviter à loger au palais, ils ont dû pour cela, par la nuit sombre et froide, nous relancer à travers toutes les ruelles de la ville, et la foule immense, qui encombre la sortie du théâtre, déserte tout à Tlïeure, nous prouve que cette insolite promenade a réveillé toutes les portières. Après un échange de mille politesses, il est convenu que nous nous rendrons demain à midi à Taimable invitation.

Profitant d'un dernier reste de séjour non officiel à Klacao, et pensant que les diners-gala empêcheront désormais les vraies découvertes de touristes, nous repartons infatigables avec notre coulie , et nous pénétrons dans la ville chinoise proprement tenue et illuminée de ravissantes lanternes. Ce qu'il y a de plus curieux ici , ce sont les maisons de jeu; car Macao est le Monaco du Céleste Empire La plupart des riches Chinois du Hainan, du Kwang- Tong et du Fou-Kien, sont assez fous pour venir ici. perdre leur argent à un ce trente et quarante » prohibé chez eux Un croupier patriarche à queue blanche, à barb che de quatre poils cirés et à ongles démesu-

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rément longs , préside à cette banque , sur laquelle

.se ment des centaines de joueurs.

Il est près de minuit » et contents de Taspect original de ced Chinois habillés de soie, circulant chacun avec sa grosse lanterne vénitienne, rous prions notre coulie de nous ramener à la case des cancrelas! Je ne sais si les uniformes des aides de

. camp lui ont fait croire que nous sommes couverts d*or, mais le vilain « Celestial » prend plaisir à nous égarer : les maisons deviennent rares, et nous nous trouvons insensiblement perdus dans une campagne déserte, nous sondant Tun Tautre d'un regard inquiet : des buissons et des lagunes sont les seules choses qui s'offrent à notre vue en avant, sur une route qui devient sentier de chèvres, tandis que six gaillards chinois, marchant bon pas, nous suivent à une centaine de mètres dans tous les méandres que nous oQre le hasard. La disparition soudaine de notre perfide acolyte nous fait voir d'un trait là situation , et d^ns ce repaire des mendiants, des évadés, des vauriens de la Chine, nous songeons tous deux que les quelques minutes qui suivent peuvent bien représenter, toutes les années que nous espérions viure encore. Lc§ ombres humaines qui s'attachent à nous rôdent avec une insistance de plus en plus marquée ; elles se rapprochent, dès que les roches qui surplombent sur la route la rendent plus Bombre encore; elles se disséminent dès que, nous

retournant résolàment, nous allons droit à elles pour mettre fin à cette poursuite odieuse. Hais évidemment ces hommes attendent des camarades, car leurs sifflets demeurent sans échos, et la fermeté de notre marche leur impose encore

Enfin, — après plus d^une demi^heure, pendant laquelle nos cœurs ont battu des plus vives angoisses, — une lueur blafarde nous apparaît dans la direction on, livrés à notre instinct, nous voulions toujours trouver la ville européenne c'est la lucame grillée d'un poste! c'est une porte fortifiée des remparts ! L'habitude des formules des patrouilles militaires et la connaissance parfaite du portugais font vite triompher le Prince des hésitations de l'artilleur qui monte la garde derrière les créneaux, et dès lors nos maraudeurs sont hors de vue. Nous revenons édifiés sur les bons instincts du coulie, qui peut se vanter de l'avoir échappé belle ; car s'il avait disparu moins lestement^ il aurait commencé par payer pour ses amis. Après avoir raconté notre campagne à Fauvel, nous allons nous rouler par terre dans la même couverture, comme en Australie, jurant, heureusement pas trop tard, qu'on ne nous y reprendra plus I

Le Vî février. — Gracieusement conduits pendant la première partie du jour par don Osorio , aide de camp du Gouverneur, et pendant la seconde par

Son Excellence elle-même, don José-KTaria do Ponte Horta, major d*artillerie , nous visitons aujourd'hui la possession tout entière, ce qui est facile, vu qu*elle me semble avoir cinq kilomètres de long sur deux de large. Cette presqu'île a exactement la forme d'une empreinte de pied humain, dont le talon est tourné vers la mer, tandis que le pouce aboutit à une langue de terre, large de quatre cents mètres, qui la réunit à la grande ile de Hiang-Shan. Le talon est formé de neuf hautes collines rocheuses qui dominent les forts Bom-Parto, Barra, San JoSo et San Jeronimo : la grande courbe intérieure ^ de la plante du pied est garnie des habitations entas-sées des Chinois, qui sont au nombre de cent vingtscinq mille, tandis que les deux mille résidents portugais sont domiciliés sur le bord opposé et extérieur. La Praya Grande, esplanade marine, est leur boulevard : manoirs à grilles sombres, castello du Gouverneur, capitania do Porto, villas officielles ou commerçantes y sont alignées , présentant absolument le cachet colorié, cintré et monastique de la mère patrie. Supposez alors qu'une muraille escalade le cou- de-pied (q'est notre muraille d'hier soiri) et que toutes les articulations des doigts se crispent et se relèvent; ce ne sont plus que montagnes en soubresauts , au baut desquelles s'élèvent les forts de San Francisco, de la Guia, de San Paulo do Monte, et sent qu huit autres; ensuite

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viennent la plaine cultivée par les maraîchers , le village de Mong-Ha et la barrière de seize pieds de haut qui sépare la colonie du territoire chinois

Les routes que nous suivons dans notre course intéressante sont taillées en corniche dans le granit, et du plus pittoresque effet . une centaine de canons de gros calibre, braqués sur les hauteurs^ sç partagent la besogne de défendre la presqu'île du côté de la mer enveloppante , ou de bombarder le quartier des cent vingt-cinq mille queues en cas d'émeute .

Puis nous visitons la méridionale Praça da Se, la cathédrale, le vieil hôtel de viïle, où siège le Sénat, et où figure cette inscription depuis 165.4 *

CIDADE DO NOME DE DEOS. NAO HA OUTRA UAIS LEAJr *.

. Nous parcourons les casernes, les monastères, Téglise Saint-Paul construite en 1594 par les Jésuites et aux trois quarts incendiée aujourd'hui, TAsylo dos Pobres, etc., etc. , en un mot une série d'édifices antiques et chrétiens,. surmontés de croix, ornés de saints dans des niches , couverts de fresques curieuses. Ajoutez la mantille qui cache la tête des femmes, l'immense chapeau noir et oblong sous lequel cheminent les moines, la cornette blanche des Sœurs de charité, et l'on jurerait, je vous assure, qu'on est à l'ombre des basiliques de Lisbonne oi de Gènes! 'Après les spectacles modernes que vien-

< Cité da Nom de Dieu. — Il n'en existe pas de plus loyale

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nent de nous donner depuis dix mois les mondes entièrement nouveaux , et les mondes asiatiques où du moins Tinvasion industrielle a tout le cachet de l'actualité, c'est comme une illusion de trouver à la porte de TEmpire du Milieu une bonbonnière antique avec des ruines chrétiennes qui semblent attester qu'il n'y a eu^ sur cette terre lointaine, que nos vieux monuments et nos vieilles croyances.

Vers trois heures, les canots pavoises nous font naviguer entre trois cents jonques tapageuses, et nous gagnons en rade la canonnière Principe Carlos, où l'on boit à la santé de « l'Armada » . Puis nous prenons la route de terre et cheminons sous des bosquets d'arbres à verdure éternelle que vient baigner la vague : le soleil d'hiver, avec sa triste pourpre un peu pâlie, est près de l'horizon, et perce à peine l'ombre du bocage, nous sommas dans la grotte de Camoëns! L'histoire raconte qu'en 15561e grand poëte, venant de faire naufrage dans ces mers inhospitalières, et n'ayant sauvé que les premters vers des Cl Lusiades )? , parvint à la nage jusqu'à la colonie portugaise, alors naissante. Il se réfugia d^^nc cette grotte battue par la mer, et, pleurant sur sa vie d'exil, il chanta les gloires de sa patrie. Le site en lui-méirc, isolé et sauvage, ouvrant la vue sur l'Empire du Mi- 'icu, et sur l'Océan qu'aucune grande terre ne rompt jusqu'aux glaces du pôle sud, le site aux gigantesques blocs de granit, a du, sans contredit, inspirer son ad-

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mîrable épopée. MaisTédilité locale a eu le malheur d*en profaner toute la pureté solennelle et poétique.* A Tendroit même des plus touchants souvenirs qu*il fallait laisser grands par la pensée , on a construit un kiosque comme ceux de nos boulevards , sur lequel on a affiché des vers, et derrière les grillages duquel on a enfermé un huste de papier mâché qui est ridicule, et qui doit pourtant représenter Texilé , le poëte à Tâme amoureuse et sublime.

Un autre exilé, un Français, a voulu, sur la face septentrionale de la grotte, unir en ce lieu perdu le souvenir de deux infortunes subies pour les Lettres, et sa pièce est signée : a Louis Riënzi, poète religieux* 30 mars 1827. »

Pour nous, un bon temps de galop nous mène par monts et par vaux au village de Mong-Ha, où s'élève une pagode qui produit un grand efiet de loin , et qui de près sent fort mauvais. Les bonzes n*en font pas les honneurs gratis, mais ici il y a un fait vraiment curieux. A cause de l'antiquité de la colonisation, les Chinois sont devenus si Portugais, ou les Portugais si Chinois, que les Bouddhas sont nommés, dans la bouche même des bonzes, des noms de nos saints ; et il y a là , à la douzaine , des san Francisco et des san Agostino à quatre bras, à trois têtes, à plis et repljs d'embonpoint.

Le crépuscule va finir au moment où finit aussi pont nous le territoire de la colonie ; nous sommes

sur Tétroite langue de terre qui relie Macao à Hiang- Shan ; à environ deux cents mètres de nous , sur la droite comme sur la gauche , se brisent les flots de la marée montante, et la barrière granitique de l'Empire chinois nous arrête. Le voilà donc le sol fameux où flotte librement le drapeau jaune de l'Empereur I Mais quelle désillusion! C'est couverte des immodices, des pourritures et des chifibus des ce descendants du Feu » , que nous apparaît la a Terre céleste des Fleurs » . Un groupe d'une soixantaine d'hom* ines vêtus de blanc , tapant sur des tam-tams , et hurlant d'une voix aiguë , portent un mort en terre et défilent devant nous. Mais ce cortège bizarre, ressortant plus vivement sous les reflets d'une lueur pourpre qui meurt et d'une nuit qui commence, rend encore plus impressionnant pour nous le récit qu'on nous fait du drame accompli en ces lieux.

A cette place même est mort assassiné l'avant-dernîer Gouverneur de Macao, le vaillant Ferreira do Amaral. Ayant pris en main la revendication entière de Macao par le Portugal , il s'attira la colère des mandarins de Canton, qui voulaient à toute force maintenir leurs suppôts avec parité d'autorité dans la colonie portugaise. Ils ne recoururent pas à la guerre ouverte, et luttèrent par le meurtre, ce qui leur coûtait bien moins cher : le 22 août 1849, leurs sicaires se ruèrent sur Amaral au moment où il se promenait à cheval le long de cette muraille,

il. 22

386 JAVA. SIAII. GAlOTOlO.

avec un aide de camp , et ils emportèrent jusqu'aux pieds du Gouverneur de Canton la tête et les mains ensanglantées du malheureux officier.

13 février, — Nous. commençons à nous habituer k la température d'hiver, et les longues marches en des lieux fort intéressants nous font vite passer le temps.

Au haut du Monte nous visitons d'abord les ruines d'un couvent de jésuites, puis nous étudions en détail la chose la plus caractéristique de Macao : les « Barracons », entrepôts célèbres de la prétendue tt émigration des coulies n , plus justement flétrie du nom de traite des Chinois; La première boutique du marchand d'hommes chez lequel nous entrons se présente sous les dehors les plus riants, des terrasses ornées de fleurs, de grandes poteries chinoises, des salons à meubles d'acajou; ce sont les salles de réception. . pour les fonctionnaires. Un petit bureau dans un coin, avec des piles de gros livres usés , vient seulement nous rappeler que c'est là que se fait a l'enregistrement de la chair humaine » . Les murs sont couverts de tableaux à grand efiet (ce peuple aime tant les arts!), représentant les fortunés navires destinés à transporter les dites cargaisons, de « Fils du Ciel d sous le soleil meurtrier des plantations de Cuba ou dans les puits fétides de guauo du Pérou Je regrette d'avoir à dire

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que le pavillon français se montre beaucoup trop dans ces tristes annonces.

Au premier abord, cela parait donc magniGque Mais après les civilités d'usage faites aux moricauds maîtres de céans, nous apercevons de longs cofridors où, de droite et de gauche, sont entassés dans des hangars tous les Chinois « en partance pour l'émigration T) . Ils sont là, attendant le départ, la figure décomposée, le corps aux couleurs blêmes; à peine vêtus de guenilles pourries , ils portent le cachet le plus hideux de la misère sale, et gisent dans la plus abominable infection.

C'est une trop déplorable histoire que celle de la traite des Chinois : quoiqu'elle soit née seulement depuis dix-neuf ans , elle compte les plus horribles massacres , les plus infâmes spéculations, mille fois plus d'atrocités que la traite des nègres qu'elle a remplacée : du sang, toujours du sang!

Les provinces du Sud de la Chine sont en proie à des guerres intestines, qu'aucune force n'a pu encore étouffer : les prisonniers que fait le clan vainqueur sont vendus par lui à un « acheteur d'hommes» portugais, qui a des agents en croisière le long des côtes; tel est le principal mode de recrutement! Puis les pirates innombrables dont cet archipel est le nid le plus fécond, viennent apporter à ces entrepôts la plus belle part de leurs prises : de pauvres pêcheurs surpris en nombre inégal. Enfin, unis par

388 JAVa. 81411. CANTON.

Tappât d*iui gain réglementé entr*eax , de misérables entrepreneurs chinois et européens s^entendent poui attirer par mille réclames et pour convoyer à crédit^ des troupeaux de joueurs qui viennent tenter la fortune aux maisons de jeu légales que nous visitions avant-hier soir. Pour deux qui gagnent, vingt perdent jusqu'à leur dernière sapèque, et, débiteurs abusés, ils doivent, pour payer, s'abandonner en chair et en os à leurs fallacieux créanciers. Si nous avons vu cette coutume à Siam pour les femmes, les enfants et les esclaves , nous la retrouvons encore aujourd'hui en Chine pour l'homme libre lui-même ; il paye donc de sa liberté.

Pris par la force ou trompés par la ruse, des milliers de pauvres diables sont donc, sans contrôle aucun, embarqués d'ici pour leurs lointaines destinations. Cinq fois sur dix, une révolte nait à bord, et l'équipage européen est massacré sans merci; ou bien, par la cruauté d'un capitaine irrité, les cargaisons humaines tout entières meurent étouffées dans la cale. Je crois qu'il n'y a pas au monde de récit plus dramatique que celui 'de pareils voyages; pendant quatre et cinq mois de mer, des hommes vendus, traités comme des bestiaux, enfouis dans une cale fétide, ne doivent-ils pas devenir de vraies bétes féroces, quand la fureur de la faim et de la soif, le besoin torturant d'air ou de liberté, les décident, par cinq et six cents, à se jeter sur une quinzaine de

matelots européens, instruments aveugles de la spéculation, et devenus à leurs yeux des bourreaux?.

Les plus heureux sont ceux qui arrivent à destination pour y passer de longues années en esclavage : leur vie pourtant est bien plus dure que celle des Nègres. Car, dans le Noir, le planteur ou Textracteur de guano voyait sa propriété et la ménageait pour la faire durer ; tandis que du Chinois, qui n*est qu*un usufruit de quelques années, il ne songe qu'à tirer le plus de besogne, possible en un temps donné, sans s'inquiéter de Tavenir.

Ne sachant ces détails lointains que par oui-dire, je puis du moins me faire une idée des soixante et quelques émeutes qui ont ensanglanté ces navires d'émigrants par le récit du naufrage de la Martha, publié à Hong-Kong en janvier dernier. Les coulies paraissaient animés d'un tel désespoir en perdant de vue les côtes de la Chine , qu'ils durent être confinés dans la cale, tandis qu'un sur vingt était, en otage, attaché dana les barres de perroquet. La nuit, la crainte d'une émeute avait fait semer sur le pont une centaine de biscaïens armés de pointes, destinés à les empêcher de faire irruption , leurs pieds nus devant se blesser sur ces projectiles. Néanmoins ils rompirent les - écoutilles , tuèrent dix honîmes, garrottèrent les autres, et manœuvrèrent si mal, qu'après cinq jours ils firent

naufrage : une moitié périt dans la mer; deux ma-.

aeo JAVA. SIAM CANTON.

telots seuls se sauvèrent et racontèrent cette tragédie, qui glace d'épouvante!

Si tel est le fond des choses, si depuis 1848 jusqu'en 1856 Tautorité locale a fermé les yeux sur ce commerce immoral , il est juste de dire qu'à partir de cette demière époque le gouvernement portugais a pris la surveillance de ce qui n'avait été jusqu'alors, môme avant le départ, que désordre et inhumanité. Après bien des questions , VOICI ce que je puis vous dire sur l'état actuel des coulies, au point de vue de l'embarquement * les malheurs , les révoltes en pleine mer , échappent naturellement à la juridiction portugaise, et ne diminuent pas pour si peu. D'ailleurs, si l'inspection du Barracon tend à prouver que les coulies montent libres sur ces infâmes bateaux, il n'est pas moins vrai qu'ils débarquent plus légalement esclaves à Cuba ou aux îles de guano t

II part ainsi chaque année de Macao environ cinq mille Chinois pour la Havane et huit mille pour le Callao Certes, si l'émigration était dirigée par des bureaux désintéressés et honnêtes, elle serait un immense bienfait pour le pays qui manque de vivres comme pour celui qui manque de travailleurs, et il FàUdt-àit ^aliiér dé là pltis Vive sythpathie ces jonqiiës libératrices, dègteVàtit clé l'excès de la plus féëôiidé dés (iopUldtioh^ Ûix globe, cette thihè dont le ^ol ii'est pà^ rléhë t)àrtbut| et qui est loin àë poli-

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voir nourrir tous ceux qu*elle porte sur sa surface. Mais alors il ne faudrait pas que les clans de pillards, les pirates et les enjôleurs fussent les premiers agents, marquant toute Tentreprise d'une tache originelle que rien ne peut effacer. C'est dans ce recrutement qu'est la racine du mal, ou aura beau plus tard , à Macao , demander à ces milliers de coulies s'ils partent ou non de leur plein gré; que signifiera leur réponse affirmative? Une fois saisis parles griffes des agents devenus des créanciers , une fois lancés dans les bureaux du Barracon par des commissionnaires qui reçoivent de quarante à cinquante francs par tête d'engagé, une fois livrés par un contrat signé entre les enrôleurs et Les mandarins de l'Empire qu'ont gagnes des pots-de-vin, les malheureux ne doivent-ils pas mentir par la gorge à l'inspecteur portugais qui leur demande de signifier, oui ou non, leur consentement? Car ils savent que s'ils refusent de partir, trois intéressés, créanciers, commissionnaires et mandarins, s'acharneront sur eux avec toutes les horreurs de la plus implacable vengeance ; traqués et torturés, mourant de peur et de faim, ils retomberont presque forcément sous leur joug odieux et sous leurs coups meurtriers

Bref, après la première infamie de la capture par les âgëhts subalteriies, voici comment se continue... le négoce ! Celiii qui u a fait k t^oihmfssidtl dàhs rarlicië hbtnftiës» feébit, pâï: lélë dé Chinois llti-è.

cinquante francs pour lui et environ trois cents francs pour le vendeur. Le Portugais demi-nègre qui nous promène dans ses magasins, en a ainsi aujourd'hui une centaine, acquise par ses commis-voyageurs à Canton , dans le Kwang-Tong , le Kwang-Se et le Hou-Nan ; c'est un déboursé de trente mille francs. Ce propriétaire a bien le véritable aspect d'un marchand de chair humaine : il est gros, huileux, trapu et court ; le nez est épaté , Tœil farouche , la barbe sale, et il a en main un énorme gourdin à esclaves : ' — c'est tout dire!

Avant de traiter (le mot n'est que trop vrai) avec un capitaine de navire , — avant d'embarquer à fond de cale ses ballots vivants, le maître d'un tt Barracon » doit faire passer ses coulies devant le a procurador » portugais. C'est là que commence l'action gouvernementale, et que les dispositions actuelles tendent à donner leurs fruits, tandis que le mal porte en soi son châtiment; car il se trouve précisément que la ruse et la violence, qui semblaient dans le principe un moyen de grande économie et une source immense de gain pour les agents enrôleurs, deviennent, grâce à la nouvelle loi, la cause même de l'élévation des frais et de la diminution des bénéfices. Sur mille Chinois interrogés par le juge colonial, et mis en demeure de retourner en Chine ou de faire voile pour la Havane, il en est souvent jusqu'à deux cents qui ont le courage de refuser et

de risquer les vengeances u barraconîennes n : si les créanciers qui les ont achetés, convoyés, et nourris dans leurs hangars d'attente , n'exercent pas de terribles représailles, toute la dépense faite pour ces prétendus déserteurs est perdue !

La cargaison humaine qui , par-devant les juges, a consenti au départ, est alors réinternée au a Barracon » . La loi nouvelle défend qu'elle en sorte avant six jours, délai dans lequel apparaît une seconde fois le tt prôcurador n , qui dit aux coulies : a Décidez-vous ,. vous êtes encore libres I » Souvent ceux-ci attendent un ou deux mois qu'un navire lève l'ancre, et, pendant cette attente, ils doivent prononcer le oui fatal deux fois encore avant l'embarquement, pour que leur consentement soit démontré d'une façon manifeste.

Tout en louant hautement l'autorité locale de sa sollicitude dans l'inspection et de son enquête pendant l'attente du départ, il faut pourtant se dire que plus le coulie demeure entre les mains du marchand , moins il lui reste la faculté de se retirer. Car il est un mendiant, un insolvable! A quels sévices ne s'exposerait-il pas, s'il disait : « Je ne veux pas partir y) , quand il aura été logé et nourri pendant deux mois par l'entrepreneur? Tournant dans un cercle vicieux, après avoir refusé de parler comme homme libre, il devra, pour payer sa dette, partir après s'être constitué l'esclave de cet entrepreneur!

Enfin le navire est arrimé, il va lever Tancre, rheure solennelle approche! et, la veille seulement du départ, le contrat est signé devant le a procurador » . Les coulies sont embarqués , et chacun alors est vendu environ sept cent cinquante francs par le propriétaire du a Barracon » au représentant de Tagence espagnole de navigation. Après avoir harcelé de questions tous nos compagnons, nous obtenons comme bouquet un exemplaire du fameux contrat : il est rédigé en espagnol et en chinois, signé et parafé par le Chinois engagé , le procureur du Roi et le consul d'Espagne. En voici les principales clauses :

tt Je m'engage à travailler douze heures par jour, pendant huit ans, an service du possesseur de ce contrat, et à renoncer à toute liberté pendant ce temps. — Mon patron s'eDgage à me nourrir, à me donner quatre piastres (20 francs) par mois, à me vêtir , et à me laisser libre le jour de l'expiration de ce contrat. »

Comme c'est beau l'administration sur le papier! Mais , en résumé , cet homme ne devient-il pas pour huit ans la béte dé somme d'un planteur? Et ne comprend-on pas que le suicide, comme on me le racontait l'autre jour à Hong-Kong, est la ressource finale de tant de misères! Mais une mort plus affreuse les attend souvent, et je me souviens de l'impression profonde que fit sur moi un récit de M. Va-

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néechout dans la Revue des Deux^Mondes : le voici en deux mots. Pour Textraction du guano aux îles Chincha, la matière est versée par des manches, à vent directement du sommet des roches dans la cale du navire, et cela fait un trajet d'environ cent mètres : il avait vu un malheureux Chinois entraîné avec sa charge de guano dans ce tube resserré, et réduit en poussière quand il arriva en bas : — de pareils accidents sont là très-fréquents. — Mais, préoccupé surtout des travaux d'esclaves de ces pauvres êtres, j'oubliais de terminer la rela* tion de TafTaire commerciale; j'y reviens.

Excepté à Canton , où l'agence cubaine , en Tannée 1865-66, a exporté deux mille sept cent seize coulies, tt misérables..., hères et pauvres diables » , il n'est d'abord pas très-facile de trouver des capi-* taines et des équipages qui consentent à faire ces transports ; mais enfin l'appât d'un gain assuré, un fret de cinq cents francs par ce Celestial )f , tente certains capitaines, bien qu'ils jouent là leur vie comme sur un coup de dés. Après les boi^eurs d'une navigation où le typhus , les révoltes , les coups de revolver amènent chaque jour un incident nouveau, on arrive à Cuba , et voici alors les survivants de nos Chinois conduits sur la place, vraie foire de bétail humain I Selon la saison, les besoins de la cul ture, ou l'encombrement de la marchandise, les «Fils du Ciel » sont en hausse ou en baisse , comme la

farine, le café ou les bœufs : on fait donc là des coups de bourse sur les arrivages ; mais en général la cote est de trois cent cinquante dollars (1750 francs)! Je doute seulement que le compte rendu du marché de cette foule criarde porte jamais une des formules proverbiales : a Aujourd'hui le Chinois est calme ! » Ainsi, depuis le bouge de Macao jusqu'à la plantation de sucre de Cuba ou à la roche de gùano, le coulic a passé de la valeur de 300 francs à celle de 1750 francs , partagée entre les mains de ceux qui Font a entrepris »y c'est-à-dire cinquante francs pour Tembaucheur, quatre cents francs pour le Barracon, cinq cents francs pour le capitaine, et cinq cents francs pour l'agence de vente à destination I

£n promenant mes regards vers ces pauvres êtres pâles , empestés et déguenillés , qui gisent là autour de nous sur les planches de ces chenils appelés Barracons, je ne puis vous dire combien mon cœur se serre I Je sais bien pourtant que, de cette même terrasse, don Osorio nous montre les toits et les jardins de quelques Chinois partis d'ici il y a vingt ans , embarqués coulies , et revenus riches ! Si elle résiste aux fièvres, à douze heures de travail forcé pendant huit ans d'esclavage; si elle se fait, comme on le dit, aux coups de bâton et au guano, je sais bien que cette race de travailleurs pourra ensuite s'enrichir, car les Salaires du travail libre sont très*

rémunérateurs! Mais combien en est-il revenu de riches, sur les milliers que la contrebande, la piraterie et les réclames dorées ont entassés dans les cales meurtrières? Si c'est une des plus lucratives spéculations du dix-neuvième siècle qui fait gagner à ces agences de coulies environ quatorze cents francs par tête, ces a messieurs » ne me feront pourtant jamais Teffet d*étre autre chose que des pirates déguisés en a employés » ; et il me semble que j'entendrai toujours les coups secs et affreux dont je les ai vus frapper le dos d'hommes vendus par escouades , entrant et sortant à Tinstar de troupeaux

de moutons qu'on mène aux champs ou à

l'abattoir!

Ah! que je. félicite du fond du cœur la colonie anglaise de Hong-Kong d'avoir, dans un de ses premiers édits , prohibé sur son sol et dans ses eaux V émigration des coulies I Elle a senti qu'il fallait flétrir moins encore les souffrances qui les attendent sur leur terre adoptive , que les fraudes hideuses et les exactions dissimulées qu'entraîne forcément leur recherche en Chine. Pour Macao, la situation est délicate : sangsue apposée au colosse. chinois , cet établissement amphibie n'a jamais été bien délimité dans ses éléments organiques, comme j'espère avoir le temps demain de vous le raconter, en m'inspirant de son histoire. Ni portugais pur, ni chinois pur; ni chrétien, ni bouddhiste; hésitant

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entre ses Gouverneurs portugais et ses mandarins tenaces sans cesse en lutte; tantôt proclamant des allures conformes à notre politique européenne dans Textrême Orient, tantôt intimidé et tenu en laisse par les menaces venues de Canton et de Pékin ^ Macao n'a acquis une assiette véritable que depuis les efforts du vaillant Ferreira do Amaral ; mais le vieux fonds de pourriture d'une origine bâtarde est difficile à balayer d'un seul coup. Il est certain que les tt Barracons d ont d'abord été de simples dépôts pour la a traite des Chinois » : on pourrait dire aujourd'hui que ce n'est plus qu'une « émigration involontaire y) de coulies. Je souhaite sincèrement que le temps arrive bientôt où le Gouvernement portugais , renonçant honnêtement aux revenus qu'il perçoit sur ce commerce , imite ce que fait l'Irlande pour l'Australie. Une fois l'émigration purgée de toute spéculation lucrative, qii'ils partent par centaines les navires payés par Cuba et le Callao, comme Sidney et Brisbane en payent! Qu'ils arrachent aux douleurs de la misère , de la faim et du pillage les milliers de Chinois qui étouffent dans leur airi Que ceux-ci se vendent eux-mêmes pour huit ans , à raison de dix-sept cents francs par tête , mais qu'eux-mêmes du moins touchent et gardent l'argent qu'ils sont censés valoir! Mais non, le travail libre j la seule idée qui puisse régé^nérer le inonde asiatique, leur ouvrira une carrière plus pure, plus

noble et plus encourageante , et leur niveau moral s'élèvera d'autant plus qu'ils auront échappé aux a Barracons » , la plus vile et la plus flétrissable des agences que je connaisse !

Nous avions à peine quitté les a Barracons» depuis cinq minutes, et nous escaladions tout haletants la Cl Calçada da buenita Maria Virgem )) , une montagne russe en dalles glissantes, entre deux rangées de cases peintes en vert avec des grilles de prison en guise de fenêtres , quand nous croisâmes la chaise à porteurs du « procurador » , à laquelle un jeune Chinois hurlant et sanglotant se cramponnait convulsivement. Nous saluâmes la « Sua Excellencia» (tout le monde est Excellence ici, même moi!), et nous lui demandâmes la cause des larmes si abondantes de son malheureux acolyte, qui portait au cou un écriteau de bois marqué d'un gros numéro. Don*** revenait de l'hôtel de ville en grand costume , et y avait parafé le contrats des sept cents coulies qui doivent partir demain. Mais , se conformant à la loi y il avait refusé le « contrat » à ce pauvre Chinois, car cette jeune queue n'avait pas dix-huit ans I Le candidat éliminé ne cessait de se rouler aui

genoux du juge, et l'on nous traduisit ses paroles : a il le suppliait de le laisser partir; car s'il était rendu à l'agent qui l'avait acheté , il lui faisait perdre parla tout son bénéfice, et il s'exposait en conséquence à subir les plus mauvais traitements ».

Misérable enfant, tout éperdu de désespoir, parce qu'on l'arrête au moment où il doit partir pour un nouvel Eldorado de guano I

lA février 1867. — A six heures du matin nous embarquons sur le « Principe Carlos » , jolie canonnière que le Gouverneur de Macao a donnée au Prince pour aller jusqu'à Canton. Nous contournons les anses rocheuses de la presqu'île, et peu à peu la a Praya Grande » , le fort de la a Guia », où a été construit le premier phare des mers de Chine , le Monte et les créneaux des bastions se perdent dans un horizon confus : nous disons adieu à cette colonie, le dernier avant-poste européen qu'il nous est donné de voir avant le Céleste Empire luimême.

Mais Macao est le premier jaloo qu'ont posé aux abords de la Chine les navigateurs de l'Occident, et son histoire se rattache par là même à tous les événements de guerre entre l'Europe et la grande puissance asiatique. C'est le Portugais Perestrello qui aborda , avant tout autre , dans la rivière de Canton, en 1516. Pendant quarante années, ses compatriotes, séduits par les trésors inconnus jusqu'alors des ressources commerciales de l'Empire, tentèrent d'établir d'humbles comptoirs; mais depuis Ningpo au Nord jusqu'à l'embouchure de la rivière de Canton au Sud> ils furent successivement

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culbutés et balayés par les hordes indigènes ou par les décrets des mandarins , comme un navire battu par. la tempête qui se heurte aux rochers d'une côte abrupte, sans pouvoir atterrir nulle part. Quoique leurs proclamations pacifiques et les faibles force.' navales dont ils disposaient montrassent assez qu'ili avaient en vue de créer seulement un comptoir de commerce profitable aux deux nations, ils furent partout expulsés comme des pestiférés. Après avoir enfin obtenu le droit d'ancrage sous le vent des iles Schang-Chwan et Lam-pa-cao , ils furent en 1557 autorisés à bâtir un entrepôt sur un roc désert, perdu à l'extrémité d'une île. En quelques années ils le fortifièrent si bien, que les mandarins ne purent plus les en chasser : Macao était fondé.

Dès lors , pendant plus de deux siècles et demi , ce comptoir demeura à la fois portugais et chinois , partagé entre l'autorité des mandarins et celle d'un sénat local. Curieux assemblage de deux pouvoirs opposés, levant les impôts en commun, s'observant l'un l'autre, et s'efforçant d'établir une pondération politique semblable à l'échange commercial dont Macao était l'entrepôt entre l'Empire du Milieu et tout le reste du monde I Souvent le pavillon européen dut pourtant céder au dragon jaune, et le a Senado » local , composé de deux « juizes )) , de trois ce vereadores » et d'un « procurador » , tous élus par la communauté, fut contraint de passer en

droit et en fait par les Fourches caadines des mandarins, et de leur abandonner les plus précieuses des prérogatives, — la juridiction sur les sujets portugais et Tinterdiction de la conversion des Chinois au christianisme.

Il semble que dans ce mariage du pouvoir asiatique avec la colonie catholique , cette dernière fut contrainte au rôle passif de la femme et bien sou« vent maltraitée par son maître. Comment I par deux fois, en 1802 et en 1808, quand les troupes anglaises, protectrices de la Compagnie des Indes, debarquent à Macao pour défendre cet avant-poste contre Téventualité d'une attaque française, les mandarins interviennent et forcent les Portugais à chasser leurs propres défenseurs! Et, en 1839, quand le commissaire impérial Lin anéantit les factoreries , et que tous les commerçants européens de Canton viennent chercher refuge à Macao , Lin arrive avec une armée de deux mille hommes, menace la ville, et exige que tout sujet anglais s'embarque sur l'heure. Force est de céder et de s'enfuir jusqu'au mouillage de Hong-Kong. Mais il en coûte à l'Empire la cession de cette ile, exigée par le traité qui termine la guerre. Enfin la fermeture de la douane portugaise, en 1849, ne peut entraîner celle de la douane chinoise , et la dispute se termine par l'assassinat du Gouverneur. Ce crime rompt la digue qui contenait jusqu'alors des courants juxtaposés»

mais si violents , qu'un orage nouveau devait tout submerger. Autant, jusqu'alors, il y avait eu respect de la mitoyenneté dans le comptoir chinoisportugais; autant, politiquement parlant, une ère de vengeance et d'indépendance s'ouvre pour la colonie, qui sort de deux cent quatre-vingt-douze années d'étreinte, d'intimidation et de tutelle. Donc, à partir de 1849, ses Gouverneurs royaux, soutenus par un sénat élu, y régnent en maîtres, construisent, jugent et édictent, sans avoir à demander permission aux suppôts des mandarins de Canton. Mais il n'y a plus qu'un malheur, c'est que le Portugal n'a jamais été légalement possesseur de Macao, et que les Chinois n'avaient peut-être pas tellement tort d'y réclamer la part du lion dans l'administration de^ affaires. Entre la permission, donnée en 1557^ d'élever un comptoir, et la cession totale du sol, il y a une barrière que le cabinet de Pékin a laissé sauter de fait, mais non de droit, aux artilleurs portugais, et le a senhor » Guimaraes a fait la plus pitoyable des grimaces, quand, en 1862, les plénipotentiaires chinois refusèrent carrément de ratifier un traité, où la souveraineté du Portugal sur la vieille colonie était implicitement reconnue. Quoique la proposition fut appuyée par le chargé d'affaires de France à Pékin , la nullité des prétentions mises en avant n'en fut pas moins affirmée par la Chine. Ainsi /par un singulier retour des choses de ce

monde, le Portugal, qui a ouvert la route de rOrieut aux autres nations commerçantes , est seul à y voir flotter ses couleurs sans Tassentiment de la Chine; tandis que, légalement et de par des traités, l'Angleterre est maîtresse à Hong-Kong, et, avec elle, la France et les États-Unis à Shang-Hai; tandis qu'enfin la Prusse a, dit-on, fort envie de se faire bel et bien céder la magnifique ile de Formose.

Mais pendant que Tindépendance politique de Macao, gagnée pied à pied jusqu'en 1849, arrive maintenant à son apogée, la prospérité commerciale de l'entrepôt subit une marche inverse. Durant le dix-huitième siècle , le florissant commerce de la Compagnie des Indes ébranle tout le Sud de la Chine : il puise là comme à une source vive , ou il y déverse ses importations d'Europe, et c'est Macao qui est le bureau des échanges. Plus Canton devient inhabitable par suite des vexations des mandarins, plus Macao s'ouvre à nos négociants d'Europe ; et non-seulement les jonques, chargées de marchandises , y convergent par milliers , mais cette ville devient un lieu de plaisance pour les nababs dépensiers du trafic oriental. Que de rêves on fonde alors sur ce point infiniment petit, converti en phare des mers de Chine, appelant à lui les navires qui viennent du bout du monde, déchargeant et emmagasinant leurs cargaisons, puis les relançant, comme les rayons divergents d'un foyer de lumière, vers de

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lointains parages avec les produits, encore si recherchés, de TEmpire du Milieu.

Mais en un jour tout cet édifice brillant s'écroule; il suffit qu'en 1841, grâce à Tadmirable activité et aux capitaux de la Grande-Bretagne, un autre rocher désert, du nom de Hong-Kong, soit cédé à la reine des mers et déclaré port franc, pour que le centre de gravité se déplace l La naissance de cette colonie britannique tue Tantique comptoir portugais; et il n'y a plus ici, afiburchées sur leurs ancres, que quelques vieilles coques de navires noircies au service de la traite des coulies.

Macao compte environ 125,000 Chinois et 2,000 Portugais. En 1865, au lieu des 1,000 sorties d'il y a trente ans, il n'en a enregistré que 206 ; son commerce se résume presque à l'importation de 7,500 caisses d'opium, d'une valeur de 16,310,000 francs, et à l'exportation de thé pour une valeur de 3,4K)0,000 francs. Comme bien vous le pouvez penser, c'est sur les Chinois qui l'habitent ou qui y passent que tombent toutes les impositions, et, suivant la règle fatale des peuples asiatiques, c'est en imposant leurs vices que l'on gagne le plus. Plus de 100,000 piastres (500,000 fr.) proviennent de la ferme des jeux; plus de 300,000 francs de celles de l'opium et des Barraconsi Et c'est quelque chose dans un budget de recettes de 1,188,000 francs seulement. — Quant

aux dépenses, grâce à Texigaîté du lieu et à la modicité des appointements S elles ne s'élèvent qu'à 973,000 francs : les 215,000 francs de bénéfice rentrent dans les coffres de la métropole, où il y a, dit-on, place pour eux.

Singulière et pittoresque piiysionomic que celle de ce comptoir antique, qui a eu ses grandeurs comme la marine des Diaz , des Vasco de Gama et des Albuquerque ! . . . Il représente l'ancien monde et la race latine à côté de la fougue financière des Anglo-Américains de TOrient; et la rivière de Canton , découlant de la Chine pure , se heurte à son estuaire contre ces deux sentinelles opposées! Si Tune est florissante , il ne faut pas oublier qu'à l'autre nous devons l'ouverture de la Chine à notre commerce. Celle-ci a semé dans la douleur, celle-là a recneilli aux jours d'abondance.

En comparant ces trois colonies de Singapour, de Hong-Kong et de Macao, ceinture de tirailleurs dont nous avons garni les abords de la Chine, je viens tout naturellement à penser aux migrations en sens inverse qu'ont faites les Chinois pour se répandre , — abeilles laborieuses , — en nuées envahissantes tout autour de leur ruche. Quel vol hardi ils ont pris, et quelle est la terre de l'Orient, qu'elle soit

^ 18,750 francs pour le Goavernenrf 11,500 francs pour lejuge; 3,900 francs pour le colonel, 3,000 francs pour le procurador.

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baignée par TOcéan Indien, TOcéan Antarctique ou rOcéan Pacifique, dont ils n'aient pas abordé les plages ? Nous les avons vus courir aux mines d'or de FAustralie, et nous savons quMls se ruent sur celles de Californie. Nous les avons vus accapareurs et usuriers à Java, commis utiles et aimés des Blancs à Singapour, négociants virils, — et les seuls, — à Siara : ils activent heureusement la circulation cochinchinoise ; ils se font honneur à Ma^ nille; ils se plaisent aux îles Chincha, dans le guano, et à Cuba, sous Içs planteurs! Quel peuple immense formerait à lui tout seul ce peuple pris, hors de chez lui ! Aimé ici , chassé là-bas , utile à droite, malsain à gauche, mais persévérant dans son négoce, qui pour lui est la vie, le Chinois d'exportation revient toujours au pays natal, mais presque

toujours dans son cercueil , ce qui a fait dire sur quelqu'une des terres où il émigrait : « Nous recevons le Chinois brut et vivant; nous le renvoyons dans sa patrie manufacturé et mort. »

Pour moi, qui ai vu ainsi déjà tant de a Fils du Ciel y> avant d'avoir mis le pied en Chine ; pour moi qui ai entendu des hommes sincères tant louer ou tant flétrir le Chinois , il me semble qu'une théorie absolue ne peut être émise sur lui! Le considé-' rant uniquement comme émigrant, je le compare à un genre de plante parasite portant le mal ou le bien suivant la sève de l'arbre auquel il s'attache,

408 JAVA. 8UiI. CANTON.

absorbant cette sève si elle est pins riche qne la sienne, la nourrissant si elle lui est inférieure. Cherche-t-il en effet à prendre place égale dans une race supérieure? il en pompe pour lui seul la fécondité ; il est forcé par son essence même d'y des* cendre dans les bas-fonds, d'en exploiter, d'en exagérer les vices et de leur servir d'aliment. Tombet-il au contraire dans une population paresseuse , abâtardie et froide? il la réchauffe par sa vivacité , il la régénère par son sang, la stimule par l'exemple de «on travail. Mais par-dessus toute chose, au dehors, c'est un travailleur infatigable; dans la zone plus proche qui entoure sa patrie, c'est un pirate : nous verrons ce qu'il est sur la terre de ses ancêtres. Le voilà, en effet, qui se déroule devant nous, le sol classique de « l'Empire des Fleurs» ! Guidée par un pilote chinois fort habile, notre canonnière serpente entre des centaines d'iles rocheuses, des estacades de bambou et des flottilles de jonques de pêche qui animent à son embouchure le coup d'oeil grandiose de la rivière de Canton. Mais comme nous sommes en plein hiver, les fleurs sont absentes ; et , seules, des tombes disséminées, taillées en amphithéâtre dans les roches granitiques, font diversion à la nudité des montagnes qui encaissent le cours d'eau. A droite et à gauche, les hauteurs des rocs sont couronnées de forteresses .démantelées, vestiges de la puissance première et de .l'humiliation

MAGAO. 409

récente de TEmpire. Nous franchissons Ha-mun (ou Boca tîgris), Anung-hoy, Wantong et Ticok-tao, où les ruines attestent les défenses formidables qu'ont anéanties nos canons en 1839 et en 1856. En voyant, dans les canaux nombreux qui communiquent avec le fleuve, des convois interminables de jonques, semblables à des bancs de harengs, nous pensons aux désastres épouvantables que devaient faire nos gros boulets et nos bombes dans une pareille forêt de mâts. Nos coups sont plus modestes aujourd'hui et moins inhumains, car nous nous contentons de*^ faire la guerre avec . mitraille à des nuées épaisses de canards sauvages qui nous rappellent ceux d'Australie.

Après avoir passé la a Gueule du tigre », qui forme les Dardanelles si renommées de Canton, nous voyons les beaux clippérs anglais mouillés pacifiquement en flotte sur cette magnifique rivière, puis les docks commerciaux de Whampoa, et à neuf heures et demie du soir, par un demi-clair de lune, nous entrons dans la ville flottante de Canton. Sur un espace d'environ une lieue et demie, des millions de lanternes de papier colorié illuminent de droite et de gauche cette cité nautique , la plus populeuse du globe. En se reflétant sur les ondes tremblantes, et en éclairant chacune une habitation qui flotte, ces lueurs me rappellent les nuées de lucioles et leur magique effet dans les

paysages de Java. Arriver de naît et par eau à Can« ton, c'est descendre dans un a aquarium» d'hommes, de femmes, de lanternes et de bateaux entassés; c'est se jouer dans un dédale de navirefs qiri dorment sur leurs ancres et qui forment une ville amphibie ! Il y a là comme de Tillnsion et du rêve. N'y avait-il pas ainsi une ville populeuse près du Styx , et les tam-tams, les pétards innombrables dans leur effrayant concert ne font-ils pas croire à quelque aspect infernal? Je suis tellement sous l'impression de notre entrée nocturne dans le Canton flottant, ayant pour horizon une forêt de mâts illuminés de feux de Bengale, et les crêtes des toitures dentelées des pagodes, que je crains de trouver au jour cette ville dépouillée de son cachet saisissant : les lanternes doivent ici faire plus d'effet que le soleil!

Mouillant devant l'ilot de Sha-Myen, petite concession européenne, nous cherchons un gîte en frappant à plusieurs portes, et enfin nous sommes a cantonnés » pour cette nuit chez le vice-consul anglais. Le consul lui-même devait nous donner asile , mais il a son yamoun (résidence) dans l'intérieur de la ville, et les portes des remparts sont barricadées depuis ^e coucher du soleil.

Monts-de-piété. — Serpent tentateur. — Le village des vieillards et le village des morts. — Sept enfants exposés. — Rue de rÉternelle Pureté. — Pagode des tortures. — Bienfaits des missionnaires. — Cortège du Vice-Roi. — Première Impression sur la Chine.

15 février 1861, — Température 4- 2° centigrades Canton s'étend sur les deux rives de sa large rivière» et se compose de deux villes , la ville flottante et la ville terrestre. Dès le matin, le consul anglais, M. Robertson, vient nous prendre ; et, grâce à sa yole rapide, nous naviguons de droite et de gauche au milieu de milliers de barques habitées par des familles entières. Un toit de bambou et de feuilles sèches abrite chacune de ces barques- maisons : à Tarrière, Tautel des ancêtres est illuminé par de petites torches parfumées, et vingt fois par jour on y tire dès feux d'artifice. Voici les bateaux de fleurs, vrais pontons d'horticulture, où, derrière des arbustes torturés et sous une sorte de serre, végètent à là fois des fleurs et des Chinoises prisonnières. Sirènes d'eau douce, ces dernières sont peintes de carmin sur les joues, de noir sur les sourcils ; elles ont l'air

endormi et paresseux. Mais dès que la brune tombe, il parait que la barque s'illumine , les instruments de musique sont mis en mouvement , et les riches Chinois viennent s'y récréer en vidant des théières. Plus loin une forêt de mâts indique la station d'où les jonques partent pour Fintérieur par les canaux qui sillonnent FEmpire, et quinze têtes de passagers se montrant à chaque sabord, prouvent l'encombrement de ces bateaux-omnibus. Mais les canons du gaillard d'avant, destinés à les défendre contre les pirates de rivière , me rassurent peu sur ce genre de transport.

Ce qu'il y a de plus curieux , c'est sans contredit la petite anse du fort Fung-Kwang-Paotai , où les canards, par bandes de quinze et vingt mille, sont encore plus bruyants que les Chinois, ce qui est pourtant bien difficile. Là, chaque navire, deux fois par jour, abat des claies qui viennent en pente douce, comme les tabliers d'un pont-levis, se faire baigner par l'eau de la rivière; des canards, à raison d'environ mille par bateau, prennent leur vol, et vont clapoter dans les bourbes voisines. Au son criard d'une corne dans laquelle souffle le propriétaire des volatiles , tous reviennent au nid avec une étonnante obéissance, et chaque soir il s'en vend un grand nombre pour les dîners -gala des mandarins. Le village de Fati , peu éloigné de cette anse , est le lieu où l'on fait couver et éclore les œufs par la cha-

leur artificielle. Je croirais volontiers qne Tadministration des autorités couveuses est bien supérieure à la police de FEmpire tout entier.

La ville de la terre ferme nous présente bientôt le coup d'œil le plus original : les rues n*ont guère plus d'un mètre et demi de large » elles sont dal^ lées et glissantes, et une foule immense s*y presse. La première que nous prenons est celle des poissons, niers , où une glu visqueuse nous fait presque tomber à chaque pas ; la seconde est celle des bouchers» et à leurs étaux sont suspendus des rats tapés en faisceau, aplatis et fumés comme les oies de Poméranie, des chiens comestibles dont la queue seule est ornée d'une bouffette de poils jaunes; la troisième nous montre des magasins immenses de soieries; puis viennent les porcelaines. Mais toutes ces rues, vrais corridors d'une salle de spectacle asiatique, ont un cachet indescriptible : les dalles sont foulées par une population aux vêtements voyants, à longues queues de cheveux et à chapeaux pointus ; les mandarins en soie azur y heurtent des files d'aveugles qui serpentent en se tenant à la robe l'un de l'autre, des lépreux immondes, et des malheureux que l'éléphantiasis fait ramper à terre. Des escouades de vigoureux coulies y bousculent tout le jnonde. Mais, hélas! pour un Chinois bien mis que nous voyons, nous sommes attristés par la vue de deux cents êtres infirmes ou mourants de faim, se traînant

sans vétemenls, et dévorés par une vermine si dense qu'on croirait voir des hannetons sur un chêne. Audessus de ce mouvement bruyant, des millions de planches écarlate, marquées de caractères d*or et suspendues verticalement, se balancent sous F effort de la brise Ce sont des affiches de marchands ou des sentences religieuses.

Nous nous sentons véritablement étourdis par le va-et-vient de cette fourmilière humaine après deux heures de promenade dans ces voies encombrées, où il faut faire le coup de poing pour se frayer un passage. Dégoûtés par les odeurs repoussantes que répandent des seaux jaunâtres portés sous notre nez, et par les lèpres superposées des mendiants qui s'attachent à nous ; dévorés par les insectes qui les quittent pour nous donner la préférence; éblouis de la richesse des boutiques; étonnés du trafic merveilleux des coulies, et apitoyés à la fois par une misère qui fait venir les larmes aux yeux, nous voulons essayer de nous rendre compte de cette grande ville, dont nous avons parcouru trente rues, sans jamais voir à plus de dix pas devant nous. Nous montons donc dans une grande tour de bois , et après avoir escaladé deux cent cinquante-trois marches, nous dominons cette marqueterie curieuse de maisons de bois et de ruelles se coupant à angle droit. Notre tour n'est autre chose qu'un mont-depiété : chose curieuse , c'est là une des plus vieilles

institutions de TEmpire chinois. Dans les huit étages de ce monument de bois , nous voyons , rangés avec un ordre admirable , des milliers de petits paquets étiquetés : le Gouvernement a la haute main sur cette administration de bienfaisance , et certes c*est bien la dernière chose que je comptais trouver dans Fempire asiatique.

Le large sommet en tuiles bleues qui nous sert de premier observatoire, ressemble à une succursale de pharmacie. Des centaines de pots de terre vernissée sont rangés sur ses bords, et ils sont pleins de vitriol destiné à être versé sur les yeux des assaillants. De plus, une trentaine de vigies, perchées sur des échafaudages semblables à notre mont-de-piété, dominent cette mer de toits bas et de ruelles sales , non-seulement ils donnent Talarme pour les incendies , mais ils surveillent les voleurs, qui pullulent ici plus qu*en aucun lieu du monde. Mais Canton est si vaste, que nous n'en distinguons pas bien encore les fortifications et les portes; deux pagodes nous frappent, nous nous y dirigeons d'abord, voulant ensuite gagner une montagne fortifiée qui s'élève au Nord-Est , et d'où nous planerons mieux à vol d'oiseau sur l'ensemble de cette agglomération humaine.

Nous descendons dans la ville , et après avoir marché pendant une heure au milieu d'une foule intense, nous entrons dans la pagode que nous cherchions ;

cVst celle an dieu gardien da Nord; à peine y sommes-noaSy qu'une chose nous frappe bien plus que les troupeaux de bonzes, les tam-tams sonores, et les Bouddhas enluminés. C'est un bouquet d'arbustes placé sur un autel , résidence d'un serpent sacré que viennent chaque jour nourrir et adorer les fervents. Dans la légende chinoise, c'est aussi une femme qui a écrasé la tête du serpent ; mais Tesprit de cette tradition tonte chrétienne a été pris à l'inverse par les Chinois. Au lieu d'honorer la femme bienfaitrice, ils sacrifient à l'animal tentateur. Nous avons déjà vu à Java , à Singapour et à Siam, toutes les offrandes faites par les bouddhistes aux démons pervers et aux mauvais génies; nous avons appris que, lorsqu'ils frappent à tour de bras sur les tam-tams de leurs jonques, c'est pour chasser l'Esprit de^ ténèbres ; leur grande maxime est celle-ci : a Ne pas s'inquiéter de la bonne Divinité, puisqu'elle est bonne par essence, mais apaiser la mauvaise , qui pourrait nuire » .

Donc , sous nos yeux , les adorateurs se pressent autour du buisson ; tournant le dos à une peinture qui représente une déesse écrasant le reptile, ils portent leurs offrandes à la vilaine hôte, qui me parait longue de deux pieds, et qui se a love » près des cendres chaudes. A la porte de sortie, nous voyons l'urne au-dessus de laquelle on coupe la tête du coq pour tous les serments ; c'est un symbole :

K Que ma tète soit coupée comme celle du coq, dans Tétemité, si je suis un parjure » . Cette coutume f ingénieusement encouragée par les bonzes , nous fait rire de bon coeur. Car, en fin de compte , ce sont les coqs qui font les frais de ia dévotion publique, à la grande joie des bonzes , qui les mangent à belles dents tous les soirs.

Les murs de cette pagode, peints de fresques grotesques , sont ornés de grands placards dorés , sur lesquels sont inscrits les noms et prénoms des dieux et des hommes honorés par FEmpereur en vertu de quelque action mémorable. Chaque souverain, à son avènement à TEmpire, les fait tous monter d'un degré dans cette canonisation progressive, et Ton nous.montre un certain dieu récemment promu de six grades au-dessus des autres. C'est celui sous la protection duquel s'étaient mis les Chinois, le jour où ils ont si terriblement battu les Anglais au fort de Takou, à l'entrée du Peï-ho : plus bas, trois noms sont rayés. Le Vice-Roi de Canton , défait le mois dernier par des bandes rebelles , a mis en pénitence les dieux qui ne l'ont pas écouté.

En effet, en grimpant sur le toit de la pagode, le consul nous montre une flottille amarrée non loin de là; s'il y a plus de jonques que de mâts et plus de trous 'de boulets que de sabords, c'est que les troupes impériales sont rentrées ainsi depuis six jours, après avoir laissé un millier de morts

sur le terrain; un district voisin a tout simplement refusé de payer Tirnpôt et résiste vigoureusement au Vice-Roi,

La seconde pagode que nous visitons est celle des cinq cents dieux. Ils y sont représentés en statues de trois pieds de haut, toutes plus grotesques les unes que les autres. Je* ne vous parlerais point de ce temple, qui , à Finstar de toutes les pagodes chinoises, inspire un ennui profond, si je n'étais étonné d*y voir des saints bouddhistes portant la mitre, des croix et des chapelets; si la politesse n'était de garder son chapeau sur la tète , et si des porcs, rôlis tout entiers, apportés par les fidèles en holocauste à Bouddha, n'étaient, séance tenante, découpés et* avalés par les bonzes.

Reprenant notre marche, nous pointons enfin droit au Nord, désireux de promener nos regards sur celte ville populeuse, dans les ruelles de laquelle nous n'avons trouvé jusqu'à présent qu'un étouffant encombrement. Nous escaladons les échelles qui mènent au sommet de la fameuse pagode à cinq étages, qui est au centre d'un groupe de douze forts, et qui s'élève à l'extrémité nord au-dessus de la ville tout entière. Avec ses boiseries peintes en rouge foncé, elle est véritablement grandiose; il n'y reste aucune trace du culte bouddhiste, mais elle porte sur ses murs des inscriptions plaisantes et des caricatures de caserne, 'qu'y ont bariolées les

troupes alliées pendant Toccupation, depuis 1858 jusqu'en 1861. De son sommet, nous voyons clairement le triangle arrondi que forme la vieille ville terrestre , avec ses murailles de plus de dix kilomètres de long, ses seize portes à bastious bizarres, sies pagodes , ses mosquées et ses « yamouns ^ » . Voici y à notre gaucbe , la brèche où les alliés montèrent à Tassant en 1857; tout à côté, sous un ombrage de peupliers, au pied même de la muraille, est le cimetière de nos braves tués à l'ennemi. Voilà le temple des cinq génies, et un kiosque ouvert à tous les vents, où est suspendue une cloche immense : des boulets bien pointés ont égratigné le bronze , et on nous raconte que, coulée il y a deux cents ans , cette cloche fut ébranlée trois fois ; après quoi les bonzes la condamnèrent au si-* lence, en prophétisant que le quatrième coup sonnerait la ruine de la cité antique. Il paraît qu'en 1857, au bombardement de Canton, c'était parmi les commandamts des canonnières à qui ferait, non pas, comme d'ordinaire, « sauter le cavalier », mais sonner la cloche. Les boulets firent vite la besogne, et deux jours après Canton fut investi i

Certes, quand on arrive dans une ville lointaine, c'esfïivec une sorte de fièvre qu'on aime à prome* ner ses regards sur les méandres et les saillies de

^ Palais de mandarins entourés de parcs et de casernes.

420 JAVA. SIAIL CANTON.

son panorama. Hais je ne veux pins vous citer qu*un cbamp qui semble désolé et privé de vie au milieu de tant de bâtisses entassées ; c*est remplacement des anciennes factoreries, les ruines de la splendeur commerciale de Canton.

Nous voulons rester sur cette impression générale, et préférer le Canton vu de baut et de loin, aux ruelles fétides où Ton barbote avec des lépreux ; nous demandons à nos compagnons de nous conduire dans la campa^e cbinoise. Nous suivons d'abord pendant deux kilomètres le sommet de la muraille : elle a de sept à huit mètres de large ; à chaque créneau est un canon abrité d'un toit de bois et de feuilles, et Ton nous dit qu'il y en a ainsi deux mille tout autour de la ville. Mais il y en a bon nombre en pierre, et, somme toute, je crois bien que si les soldats en guenilles que nous voyons monter fièrement la garde autour de ces pièces séculaires, devaient les servir toutes, elles feraient en éclatant plus de mal aux assiégés qu'aux assiégeants.

Sortant par la porte de l'Est, nous cheminons dans une campagne qui nous semble l'abomination de la désolation : collines dénudées et rocheuses, flaques d'eau croupissante, amas d'immondices, sentiers affreux , rien n'y manque de ce qui peu attrister les regards sur un horizon de tombeaux disséminés. Bientôt nous sommes dans une enceinte fortifiée, où sont des étangs et des oiseaux sacrés; nous

franchissons un portique, et plus de six cents maisonnettes alignées nous apparaissent. C'est un hospice fondé par le Gouvernement chinois pour les vieillards. Tous ces débris, ces squelettes vivants, au nombre d'un millier, sont blottis dans leurs cases sombres, et ils couchent à côté de leur cercueil ouvert tout prêt à les recevoir; quelques-uns, plus valides, charment les loisirs de leur reste d'existence en sculptant de leurs doigts tremblants des fioritures qui ornementent la boite où ils reposeront peut-être demain. Ce peuple stoîque ne craint pas la mort.

Tout à côté est la cité des défunts : c'est une ville carrée dans les ruelles de laquelle nous pénétrons sans peine ; chaque maison en granit est éclairée par une lampe funéraire. Là il y a neuf cent cinquante habitants, mais seulement trois êtres vivants, les gar* diens! Moyennant quinze francs par mois, les cercueils sont déposés en ce lieu, jusqu'au moment où la famille du défunt trouvera l'argent ou les moyens de transport nécessaires pour rapatrier ces dépouilles dans le Nord ou dans l'intérieur de la Chine. J'admire ici la facilité avec laquelle les familles peuvent trouver la consolation de réunir dans la terre natale les membres épars que la mort a frappés au loin...

UtjungtU eosdem

Quos junxit communis amor, commune sepulcrum.

Le culte des Chinois pour les morts a quelque chose

de touchant 9 bien fait pour contraster avec leur

422 JAVA. SIAM. CANTON. j

cruauté classique, leurs tortures et leurs exactions sur les vivants. Combien nos formalités européennes en pareil cas sont coûteuses, en comparaison des coutumes chinoises : car voilà en outre cinq cents cercueils pour lesquels on n'a pu payer et qui n*en sont pas moins hébergés pendant un mois.

Nous traversons de part en part cette nécropole , au milieu des offrandes de fleurs, de la fumée de Tencens et des torches résineuses. Ce silence, ces lueurs funèbres, cette population morte, forment un ensemble qui impressionne au plus haut point, et Ton ne peut s'empêcher de se dire ^ Est-ce une réalité, ou bien un rêve?

Certes, si c'est un rêve, il n'est pas gai. Mais la Chine semble ne vivre absolument que pour vénérer les morts; c'est là le point caractéristique de cette nation. Les lampes qui brûlent jour et nuit dans les barques, les feux d'artifice tirés devant chaque maison au lever et au coucher du soleil , les autels enluminés de chaque boutique , ne sont que l'expression de la vénération de ce peuple pour ses pères. Peut-être ce respect du passé est-il la clef de leur opposition à tout ce qui est innovation? Peutêtre en enterrant leur aïeul dans leur potager, comme nous le voyons faire tout autour de nous, se jurent-ils de l'imiter en tout, et une génération première doit-elle demeurer le type de toutes les gêné* rations postérieures du Céleste Empire?

Mais quittons la ville des morts; le soleil va se coucher; pour revenir à notre demeure, il nous faut encore traverser la ville des vivants , dont le;s portes ferment le soir, elil ne serait pas tentant de découcher de ce côté-ci. Nous revenons donc par le tombeau d'un Ming, général tartare qui a subjugué Canton, il y a quelques siècles, et dont la dépouille est gardée par des lions , des chameaux , et des guerriers sculptés dans le granit.

Soudain, tandis que nous pressons le pas, dans les sentiers boueux et déserts qui longent les murs en terre d'un petit village presque en ruine , nous voyons à trois pas , dans des herbes abattues par la gelée, un petit panier en nattes, ceusu à son orifice ; quelque chose semble remuer dedans ; la natte molle se soulève, puis retombe; avec un couteau nous entr'ouvrons le tissu grossier, et nous trouvons un pauvre petit être nu, bleu et glacé de froid, âgé peut-être de vingt-quatre heures : à peine rendu à la lumière du jour, il vagit plaintivement ; au bout d'un instant, d'autres cris lui répondent , ils s'échappent d'un buisson voisin, et un autre enfant s'y débat aussi contre la mort. Celui-ci a sans doute été jeté par-dessus le mur, car il semble fracturé, et sur un espace de cinq cents mètres , le long de ce sentier , nous comptons bientôt sept moribonds , âgés de quelques heures seulement; les uns sont atteints de la lèpre, les autres sont presque entière-

ment gelés ; un cl*eux a un coup de couteau dans le côté I Je ne puis vous dire combien notre cœur se soulève de pitié, de douleur et de colère à la vue de ces enfants qui gisent là tellement meurtris ou gelés, que rien ne saurait les rendre -à la vie. Sept, en moins d*un quart de lieue , n'est-ce pas le spectacle le plus affreux et le plus navrant? Pour notre premier jour en Chine, le hasard nous fait voir un exemple de la plus affreuse des cruautés ; cherchant encore au milieu des immondices, nous ne pouvons découvrir un seul de ces petits êtres qu*on puisse espérer de sauver : ici le sang coule , là le froid a glacé ces membres frêles , plus loin Fenfant empoisonné vomit en râlant ; mais les tam-tams des fortifications nous avertissent qu'il faut courir, pour ne pas trouver notre retraite coupée; et, portant dans le cœur la plus poignante des tristesses , nous hâtons notre marche , et au bout d'une heure nous arrivons à Sha-Myen , concession européenne.

Certes, je l'avoue bien franchement et je prie les Missions de me le pardonner, je n'avais jamais voulu croire à l'exposition des petits Chinois! Je me disais que puisque les bêtes féroces soignent leurs petits, il ne devait pas y avoir de pays où l'abandon des enfants fut devenu une coutume. Qu'il y ait des crimes isolés, des infanticides comme dans certains quartiers de nos capitales, c'était, pensais-je, là, comme chez nous , une triste conséquence des co-

lères ou des misères humaines; c'était, selon moi et selon mon ignorance, pure question de cour d'assises chinoise, exploitée en Europe et exagérée par les correspondances qui nous parvenaient et qui étaient encore amplifiées dans chaque paroisse.

Ahl maintenant que j'ai vu la plaie comme Thomas, je suis convaincu et je ni'incline! Je verrai toute ma vie ces sept enfants jetés aux gémonies, à la porte de la première ville chinoise que nous visitons, ces sept enfants que nous fait découvrir notre première promenade au hasard dans la campagne de Canton. Je ne m'étonne plus désormais du chiffre de vingt ou vingt-cinq mille auquel les Annales de la Propagation de la Foi portent, si je m'en souviens bien , le nombre des enfants exposés par an dans les grands centres chinois.

De ces tristes chiffres et de ce qu'il nous a suffi d'une heure pour voir aujourd'hui , que pouvonsnous conclure, sinon que l'exposition est bien véritablement une coutume nationale, et que l'abandon des enfants, qu'il commence par la vente ou finisse par le meurtre , ne révolte pas le moins du monde un bon nombre de mères chinoises, qui ont évidemment un caillou à la place du cœur ? Il nous reste à chercher jusqu'où cet usage, — puisque c'en est un! — porte en soi l'impunité aux yeux des Chinois , et nous saurons assurément si les mandarins ferment les yeux sur ce point ou s'ils ne condam-

Bent même pas moralement tant de mères coupables. — Sons cette pénible impression se termine notre journée d'excursion , ei, en devisant sur ces tristes choses , nous passons la soirée à écrire tous trois près du feu d*un aimable homme, M. Han* cock.

A Canton, il n*y a rien qui ressemble à un hôtel, à un caravansérai , à un gite public quelconque pour le voyageur Les négociants européens logent les touristes qui leur sont adressés, et le Gouverneur de Hong-Kong a bien voulu nous recommander à celui-ci. 11 est en général tout seul dans son « bungalow » , passant ses matinées à étudier des centaines de thés di£férents ; car il est a Tea-taster » (dégustateur de thés) pour la maison Gibb , et il nous montre son laboratoire, où chaque pincée du végétal précieux est , par poids égaux , répartie dans des eaui à différents degrés de chaleur, et où chaque décoction de thé , provenant de plantations diverses, est humée par lui en gorgées sérieuses, puis minutieusement et savamment classifiée. De Fappréciation de notre hôte dépendent Tachât de milliers de caisses et le bénéfice de plusieurs millions pour Gibb-Gibb and C^

Après le brait de la journée, nous n'entendons plus dans notre paisible demeure que le choc sourd de deux bâtons frappés Tun contre Tautre par le veilleur de nuit de notre hôte. Sha-Ifyen, Filot où

nous logeons, était encore, il y a dix ans, un banc de boues , couvert à marée haute , rendez-vous des pélicans , des corps morts apportés par le courant, et de toutes les infections imaginables. Après la prise de Canton en 1857, les négociants désirant ardemment reprendre un commerce jadis si florissant, se désolèrent de ne trouver que des ruines à la place des factoreries , et voulurent les reconstruire. Mais les plénipotentiaires alliés préférèrent convertir ce banc en une ile artificielle, et des quais de granit furent construits, pour encadrer ovalement la concession, qui mesure deux mille huit cent cin« quante pieds de long sur neuf cent cinquante de large : le tout coûta 325,000 dollars, dont un cin^ quième fut payé par la France et quatre autres par l'Angleterre. Le 3 septembre 1861 , les lots furent mis en vente, et les négociants anglais y portèrent tant d'entrain, que les lots — de douze mille pieds carrés seulement — montèrent jusqu'à 9,000 dollars. £n six ans, il y a déjà là une petite bourgade anglaise, une église protestante, un « criquet ground » , un terrain d'entraînement pour les courses , des villas spacieuses et des « godowns » magnifiques pour les grandes maisons théifères de la Chine. Un sentier sépare le territoire britannique du territoire français. — Sur le nôtre , il y a des touffes d'arbres incultes, des ordures, des chiens errants, des chats, des taupes mais pas une maison !

4M JAVA. SIAH. CANTOH.

Pour nous , heureux d'avoir trouvé un gîte , nous avons à remercier aussi ceux qui nous ont accompagnés aujourd'hui : le matin, c'a été le consul anglais; à midi, dans l'intérieur de la ville, le docteur Grey, et ensuite, dans la campagne, M. Hancok. Le docteur Grey, qui connaît à fond la Chine, avait, il y a deux ans, servi de guide ici à Son Altesse Royale Monseigneur le Duc de Brabant. A Hong- Kong, comme ici , tous sont sous le charme de ce Prince, qui a été le premier voyageur d'un sang royal pénétrant jusqu'à l'Empire du Milieu. Ils nous disent avec quelle ardeur, quelle instruction et quelle afiabilité, il cherchait sur sa route tout ce qui passionne les âmes généreuses. Il espérait pousser plus avant ses pas investigateurs , quand de tristes messages sur la santé du Roi Léopold I" le rappelèrent soudain dans sa patrie, où, rapportant les fruits fécondés par la comparaison des peuples lointains , il devait, après avoir accompli un grand voyage, commencer un grand règne.

16 février 1867. — Reprenant nos excursions, et guidés par un domestique chinois, qui n'a d'autre mission que de nous ramener à Sha-Myen, dès que nous prononcerons ce nom, nous parcourons le centre de la cité, qui est un vrai labyrinthe. Pourtant de longues artères droites, étudiées d'avance sur le plan de la ville, nous servent de point de re-

père : ce sont les rues de « la Droiture immaculée » (le boulevard Haussmann de Canton), de a TÉternelle Pureté » (qui correspondrait au boulevard de la Madeleine), de « la Bienfaisance et de l'Amour des Peuples » (boulevard de Sébastopol) I Bref, les noms les plus emphatiques de sentences morales et abstraites ont été donnés par les Chinois à leurs sales corridors dallés , et il est amusant de voir les inscriptions qu*ont placées au-dessous, pendant Toccupation alliée, les loustics gaulois ou irlandais : les voies chinoises du « Savoir clairvoyant )>, de tt la Virginité raisonnée », de « TAmour » et de a TEspérance » , ont été rebaptisées : « Impasse de rOpéra-Comique , rues de la Mère-Michel , du Sergent-Isidore et des Pig-tails I »

Mais la gaieté passe vite dès que nous entrons dans les cours des prisons : là, dans des cages de bambou de quelques mètres carrés, sont entassés des centaines de misérables I Presque nus , grelottants , enfoncés jusqu'à mi-jambe dans une boue fétide, portant sur leur figure et sur leur corps la pâleur de la faim, des meurtrissures et des plaies, ils attendent en fourrière le sabre du bourreau! Les uns se jettent sur les sapèques que nous leur donnons à travers les barreaux de leur bouge ; tandis que d'autres, grimpant et se contournant, tendent fébrilement les bras, semblables à des bêtes fauves qui se débattent dans leur cellule et qui meurent de faim. Tout à coté est

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la pagode des tortures, où sont rangés, par gradation dans I^ douleur, les instruments les plus affireox. La « cangue » et les a lattes r> pour fouetter jusqu'au sang, sont des douceurs en comparaison des petits appareils que je vais vous citer. — Cinq baguettes de bois, longues de vingt centimètres, sont intercalées entre les doigts de chaque main et de chaque pied, puis solidement liées de chaque côté , de telle sorte qu'elles compriment fortement les phalanges. On met Faccusé à genoux, et on l'attache à un pieu; puis, avec des cordes de quelques mètres, on tire par coups saccadés sur les baguettes : ainsi , chaque fois, les phalanges, qui craquent, sont douloureusement distendues et presque arrachées. — Ici, une simple corde passée dans une poulie, élève au-dessus de terre un malheureux suspendu seulement par un pied et une main , tandis que la tête et le reste du corps restent ballants. — Là, on fait entrer le prévenu dans une cage , et on lui lie les mains derrière le dos : la partie supérieure de la cage se compose de deux planches munies de pointes de fer qui, en se rapprochant, serrent le cou du patient sans laisser glisser sa tête : on élève ces planches de telle sorte que l'homme ne soit pas pendu, s'il se tient sur l'extrémité des orteils des pieds. Dès que ces orteils crispés fléchissent, il reste accroché par la gorge et macéré par les piquants; il lui faut donc sautiller sans cesse, alternant pour point d'appui contre le boni

extrême des pieds et les os maxillaires! — Puis viennent les pinces pour arracher les ongles et les yeux; — les étrilles à dix lames de rasoir pour ratisser la peau et la fendre jusqu'à un demi-centimètre de profondeur; — les bouteilles à huile, comme celles de nos mécaniciens , pour verser dans ces fentes de Thuile bouillante; — le pal, sur lequel on fait tourner un homme comme une toupie ; — en un mot plus de cent appareils plus raffinés les uns que les autres, et destinés à extorquer les confessions des prévenus. Bien souvent ceux-ci meurent au bout de douze heures de souffrance ! Dès qu'ils avouent, ils sont condamnés; le dilemme devient pléonasme, et la mort y trouve son compte toutes les fois que la torture n'est pas exploitée par les bourreaux en extorsions pécuniaires. Le patient agonisant fait alors apporter par les siens tout l'argent qu'il possède ; et, si les inquisiteurs se déclarent satisfaits, il est libéré I Cette pagode des tortures m'a inspiré un tel dé'* goût et m'a tellement bouleversé , que je ne puis la détailler davantage I Je ne crois pas qu'il y ait au monde quelque chose de plus atroce que la cruauté judiciaire du Céleste Empire , et je me suis senti incapable d'affronter plus d'un instant une pareille officine de douleurs et d'agonies. Deux grandes ga-^ leries donnent sur ce temple, et contiennent une douzaine de divinités réputées propices aux patients : à grand'peine nous nous frayons un passage entfe

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des milliers d*aclorateurs brûlant des cierges et do Tencens , offrant à leurs idoles des poulets et des porcs, afin que leurs parents qui se tordent à cette même heure sous les coups , sur les pointes de fer, ou entre les pinces des interrogateurs, échappent à la mort!

Nous nous arrachons vite à ce quartier maudit, et nous gagnons la ville haute , où nous savons que sont situées les Missions étrangères. Là, dans une modeste cabane de planches presque en ruine, nous sommes reçus par Monseigneur Guillemin, évêque de Canton. Le vénérable prélat a les traits de saint Vincent de Paul , et sa parole française pleine de douceur et d^onction nous va droit au cœur. Accompagné du Père Guérin, qui a perdu la santé à évangéliser dans les terres malsaines de Tintérieur, du Père Bernon, qui a été soldat avant d'être apôtre et qui a encore tout le cachet entraînant de notre armée. Monseigneur Guillemin nous montre les fondements de la cathédrale qu*il construit et qui sera le plus beau monument chrétien de la Chine. Quel contraste entre rhumble et misérable demeure du serviteur de Dieu, et le temple sacré qu'il élève ; entre la croix de charité et remplacement arraché à la barbarie! C'est ici même, en effet, qu'étaient les palais du fameux gouverneur Yëh I La mémoire exécrée de cet homme cruel qui a fait couper tant de têtes, et qui s'est complu dans le despotisme le plus sanguinaire, sera ef-

facée ici par les bienfaits des missions consolatrices des affligés, et, protectrices de ceux qui souffrent.

Cest le 25 janvier 1861 que le vice -roi Laou céda à perpétuité ce lieu à Mgr Guillemin pour le culte catholique. Cet espace de deux cent quatrevingts mètres de long sur cente trente de large est entouré de murs : c'est la citadelle sainte d*oii rayonnent les missionnaires qui vont porter le bien dans les provinces du Kwang-Tong et du Kwang-Si. Mais les fonds ont manqué pour faire encore de ce terrain de ruines le centre de bienfaisance tel que le rêve la Mission.

Pourtant il y a déjà là le remède à bien des douleurs ! Mgr Guillemin , nous menant à droite au fond de son enclos, nous ouvre la porte d'une maison carrée : nous entrons dans une vaste salle que garde une SœUr de charité , et nous, ne comprenons point au premier abord ce que signifient une vingtaine de sortes d'auges de bois,^sur lesquelles sont étendues des couvertures grossières et de couleur foncée. La Sœur soulève celles-ci, et que voyons-nous? plus de deux cent cinquante petits enfants rangés là, les uns à côté des autres : c'est la récolte de la semaine! Si quelques-uns semblent vivaces , la plupart sont livides : douze ou quinze se meurent déjà, quatre viennent de mourir! Et aussitôt, devant nous, ces corps inanimés sont enlevés à leurs frères d'infortune : le cœur se serre quand on voit ainsi côte à

côte ces enfants parmi lesquels la mort se hâte de faire des vides. Pauvres petits anges qui râlent en commençant à vivre, et qui vivraient si leurs infâmes parents ne les avaient jetés par le froid sur les chemins et contre des cailloux! Bien plus ^ on nous dit que les Chinois leur font boire quelque liqueur forte avant de les offrir à la charité publique, el c'est là la cause de tant de morts !

Chaque matin les Chinoises chrétiennes élevées par les Sœurs partent avec une hotte, et, a chiffonnières d*enfants », elles vont par les ruelles, dans les faubourgs, près des buissons, des murailles, des terrains déserts , et elles rapportent les pauvres petits êtres qu'elles trouvent les moins meurtris. Dans le principe , les Chinois vendaient avec complaisance les enfants qui leur isemblaient superflus; puis ils ont renoncé à cette coutume , agacés de voir élever par d'autres ceux dont ils devaient avoir charge. Mais on nous fait une remarque curieuse : en moyenne, sur cent enfants exposés, il y a quatrevingt-dix filles et dix garçons seulement.

Avec plus de ressources pour payer des a chei^ cheuses d'enfants » , pour élever ceux qu'elles troovent, et surtout pour augmenter le nombre des Sœurs de France , on recueillerait ici des centaines d'enfants par jour ! Car « l'exposition n étend, comme une tache d'huile, ses tristes ravages. Par pauvreté surtout, par apathie souvent, par une mo-

raie faussée toujours, les familles les plus régulières et les plus légitimes, mais qui s*estiment déjà assez nombreuses, se débarrassent ainsi, dès les premières heures , des nouveau -nés qu'elles trou-vent de trop!

£n dehors de l'impression douloureuse quMnspirent ces quelques sauvés du grand naufrage, rien n'est plus extraordinaire que cette coutume dans ses écarts, pour celui qui la considère de sangfroid. Ainsi , dans le Kong-Tcheou , avant les derniers ravages des rebelles, il était presque inouï de voir des enfants exposés. On les tuait dans Tintérieur de la famille, me dit le Père Guérin, mais on ne les jetait pas sur les chemins ou dans les champs. A Canton même , certains quartiers ne donnent aucune recrue à la crèche, d'autres ne cessent de l'approvisionner.

0 la belle et touchante œuvre que celle des Crèches chrétiennes en Chine I Maintenant que j'en puis parler de visu^ je voudrais faire voir à ceux qui nient a l'exposition des petits Chinois » , la modeste demeure qu'a bâtie Mgr Guillemin, — ces auges remplies d'enfants apportés en une semaine , ces quatre Sœurs françaises occupées nuit et jour à les soigner, — ces salles où sont entassés ceux de Tannée dernière et d'il y a deux ans , — ces groupes d'enfants de trois à quatre ans qui jouent dans la cour, — enfin ces écoles d'orphelins et d'orphelines

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adultes qui ont grandi sous Taile des Hissions et qui leur doivent la vie et Tinstmction.

Mais, au seuil de cet enclos, où Yëh dressait des listes de cent hommes à décapiter par nuit, il y a maintenant un & registre d'entrée », tenu par rÉvéque français pour tous les eniants chinois qu il eberche à rappeler à la vie, et voici un chifire plus fort que mes humbles paroles et qui marque la réception des douze derniers mois :

4,883 enfants ont été en un an trouvés abandonnés, ont été recueillis, baptisés et soignés ici. Cette recherche a coûté 4,245 francs, ce qui fait 87 centimes par tète (la valeur d'une livre de laine en Australie!). Le personnel employé à Fintérieur de la crèche se compose de 4 Sœurs françaises , de 15 Sœurs chinoises, de 30 orphelines et de 7 domestiques. Avec Tentretien et la réparation de la maison, Tensemble des dépenses de ce chapitre n'est monté qu'à 14,534 francs.

Pour une somme à peu près égale , l'Évèque entretient l'orphelinat des garçons, où cent jeunes Chinois sont instruits, logés et nourris, et où sont hébergés de plus une vingtaine d'autres dont il paye l'apprentissage. Ces garçons se marient ensuite, et prennent pour femmes les pauvres filles recueillies comme ils l'ont été eux-mêmes; ils s'installent aux environs de l'église, et grossissent ainsi peu à peu le noyau d'une population laborieuse et honnête, ai-

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mant TEurope qui lui a envoyé des bienfaiteurs, aimant ses enfants qu'elle ce n'exposera )> jamais !

Tel est le bilan de Tœuvre charitable dont il nous est donné de voir les moindres détails. L'œuvre est en enfance, il est vrai , car les sommes allouées ne suffisent guère. Avec trois ou quatre feux d'artifice de moins dans nos fêtes publiques, que de milliers d'existences on pourrait sauver ici! Ajoutez-y les trente-six écoles réparties dans la province, où quatre cents enfants sont élevés, cinq petits orphelinats qui entretiennent une centaine d'enfants (le tout coûtant environ onze mille francs), et vous saurez à peine la vingtième partie du bien que font en: Chine les Missions étrangères !

n février 1867. — Nôtre dimanche a commencé, comme si nous étions en France , par la bénédiction latine de l'Ëvêque à l'autel; mais il a bien fini en Chine par les clameurs de plusieurs centaines d'enfants qui criaient derrière nous : a Fan-qwaï ! fan-qwail (diables et chiens d'Occident) » .

S'il y a environ dix-huit mille chrétiens dans toute la province, il y en a deux mille à Canton. Nous trouvons ces derniers agenouillés en plein air sur le sol , tout autour de la cabane de feuilles sèches qui sert de chapelle provisoire. Puis l'Evêque, qui aime déjà tendrement le Prince, nous garde au repas de midi, avec neuf missionnaires des villages

environnants. Cest un petit coin de la France : à nos pieds , un canon donné par Famiral Jaurès rappelle les temps de guerre ; mais aujourd'hui c'est de la conquête pacifique faite par le christianisme qu'il s*agit seulement. Que les heures nous paraissent douces au milieu de tant de cœurs amis, et que de curieuses et intéressantes aventures chacun nous raconte! Si j'ai été attristé depuis Singapour en voyant à quel point le commerce français est pauvre dans rextrôme Orient, et combien le pavillon tricolore n'y apparaît que rara avis m terris, l'impression générale que je ressens est moins désespérée et plus consolante aujourd'hui. Oui, c'est vrai : l'Angleterre, la reine des mers, est la dominatrice matérielle des empires asiatiques par son commerce colossal ; elle y importe ses cotonnades et elle en exporte pour des milliards les thés et les soies; mais la France est le pays des idées, et elle les importe par ses missionnaires jusque dans lés régions les plus inconnues de la Chine. Cette force morale, vivifiante et inépuisable, relevée par la pureté et la pauvreté de ses agents, illustrée par des martyrs et corroborée par la foi , secondons-la de tout notre cœur !

Les rapports des missionnaires avec les mandarins varient beaucoup suivant les lieux et les circonstances : ici l'intelligence est parfaite; là les prêtres sont odieusement persécutés, moins en eux-

mêmes, ce qu'ils préféreraient, que dans la personne de leurs ouailles.

Mais de tels obstacles n'arrêtent pas Tœuvre chrétienne, à laquelle il répugnerait de s'imposer, et qui se maintient dans cet admirable rôle : — récueillir les orphelins dont personne ne veut, sauver les en* fants jetés sur les routes et soigner les malades qui l'implorent! L'étendue immense des districts fait du missionnaire un pèlerin dont l'allure ordinaire est la marche forcée : appelé sans cesse à quinze et vingt lieues , il s'y rend en hâte , couchant souvent sur la dure et plus souvent encore insulté : ses chapelles disséminées sont des huttes de bambou. Mais il sape la polygamie, il fait tomber la coutume barbare « des petits pieds », il forme des cœurs honnêtes, et se fait, le front haut, auprès des mandarins et jusqu'à la cour de Pékin, l'avocat des malheureux injustement opprimés. Pour subvenir à tant de labeurs , il touche cent vingt piastres (600 francs) par an, et je ne vous étonnerai pas en vous disant que les appointements de l'Évéque de Canton (1,200 francs) réunis à ceux de tous ses missionnaires sont inférieurs au traitement minimum du dernier des dix ou quinze ministres protestants envoyés par les sociétés bibliques, et qui, dans leurs belles villas, vivent très -confortablement sans ennuis et sans troupeau. Aussi, depuis notre arrivée en Chine, n'avons-nous pas trouvé un

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seul négociant anglais qui ne déplorât la stagnation lucrative de ses ministres, et qui n'admirât nos missionnaires pauvres, mais écoutés, hardis soldats de leur foi , abordant avec la fougue française les remparts d'une barbarie séculaire : ce sont les zouaves du clergé militant.

Quant à nous, la nuit vint presque nous surprendre dans cette atmosphère pure et française, bien faite pour réchauffer les cœurs qui commencent à souffrir

du mal du pays Mais nous rentrons au logis,

pensant qu'au bout d'un an nous reverrons la terre natale, et que nos courageux hôtes de ce matin y ont, par force d'âme, renoncé presque tous pour la vie I

Dans, notre rentrée vers Sha-Myen, nous sommes bientôt arrêtés net au beau milieu de la a rue de l'Amour » . Une foule au trot, venant en face de nous, nous heurte d'une façon sauvage , et force nous est de chercher refuge dans une boutique remplie de poissons puants et d'œufs conservés dans de l'acide urique. Nous voyons alors défiler devant nous le plus baroque des cortèges : une vingtaine d'hommes montés sur des poneys zébrés cheminent les uns derrière les autres , criant « Hou-ouh , tou-ouh l » (circulez, circulez I); et comme la ruelle n'a qu'un mètre et demi de large, il nous faut être lestes poui que les chevaux n'appuient pas leurs fers sur nos orteils. Ces cavaliers majestueux portent d'une main une pique, et de l'autre agitent leur longue queue

de cheveux pour fouetter leurs montures ( ici , la queue sert à tout» à battre les chiens, les femmes et les chevaux, et à monter au ciel!) — L'escadron, égrené comme un chapelet, escalade ou descend à Taventure les marches glissantes qui relient les différents niveaux d'une rue chinoise. Viennent, à la filé, des licteurs en rouge , portant des fouets, des haches, des sabres et des chaînes; ce sont les bourreaux de Canton, compagnons indispensables de Tautorité locale. Puis une foule confuse de deux cents porte-étendards s'échelonne sous nos yeux : mendiants en guenilles, hideux de saleté et de lèpre, ils ont, pour l'occasion, revêtu la livrée gouvernementale, qui se compose de loques voyantes. Rien ne fait mieux voir qu'un cortège de mandarin, combien en Chine les dignités et la vermine, la magnificence et la misère marchent côte à côte; comment des gamins, vagabonds à midi, sont licteurs à quatre heures, et coucheront demi-nus le soir sur un tas de fumier ! Enfin passent une douzaine de chaises à huit porteurs, palanquins fermés auxquels un petit carreau seulement donne du jour. La face ronde et ■grasse du Gouverneur du Kwang-Tong s'y colle pour nous considérer d'un œil farouche, et les dix-sept officiers de sa suite, portant la moustache à la tartare, se laissent plus ouvertement voir au peuple dans leurs robes enluminées, brodées d'or et d'argent. Nous trouvons poli de saluer ces messieurs, mais

leur figure impassible nous prouve que les Européens ne leuf sont guère sympathiques ; ils se souviennent trop que nous avons lancé quelques boulets dans leurs pagodes il y a' dix ans; après tout, ils auraient raison de nous appeler des Barbares , si nous ne cherchions pas une antre manière de les civiliser.

En opposition aux faces féroces des bourreaux de Sa Seigneurie, à Timmonde troupeau des acolytes de louage et à la majesté de décadence du cortège vice-royal , les coquettes a Filles du Ciel » aux joues rosées, à la coiffure mastiquée, aux colliers de jade, se penchent toutes à leurs fenêtres ; la u rue de TAmour » offre à cette heure un vrai ensemble de paravent chinois : sentences peintes en écarlate, mandarins en riches costumes, mendiants qui hurlent, chevaux sur des escaliers, femmes peintes, palanquins et boutiques bariolés , tout s*y confond dans les plus vives couleurs d*une palette de potiche !

Ce quartier pourtant n'a pas toujours joui d'une aussi bruyante gaieté : dans une rue voisine qui a peut-être quatre cents mètres de long et qui est fermée à chaque extrémité par des portes, deux de nos soldats français avaient été tués en plein midi et en pleine rue pendant Toccupation alliée. Aussitôt que le commandant apprit ce crime , il n'hésita pas , fit fermer les portes de la rue, et y lança deux compagnies avec Tordre de tout tuer, excepté les femmes

et les enfants. Cet exemple nécessaire a arrêté désormais les meurtres y continuels jusqu'alors, et nous voyons par nous-mêmes a qu'en ouvrant Toeil » on peut circuler en sûreté à Canton. Aussi le Prince s'est-il hâté hier soir de refuser la garde de vingt matelots portugais mis à sa disposition par le commandant du Principe Carlos, Nous avons à notre suite un cortège de deux cents gamins moqueurs et harcelants , mais ils sont surtout curieux; et, somme toute, ils lïie rendent au centuple le désagrément que j'ai dû causer dans mon enfance à quelque marchand chinois égaré à Paris en le dévorant des yeux et en le suivant pas à pas.

18 février 1867. — Nous cherchons à faire quelques achats , ayant pôut* guide l'aimable Père Chouzy; grâce à lui nous découvrons que le domestique chinois qui nous avait servi d'interprète jusqu'alors, prenait contre nous les intérêts des marchands et leur disait : a Demandez-leur dix fois plus ; ils ne savent pas les prix et ils payeront. » Du reste , s'il y a surabondance Le marchandises dans les boutiques, ce n'est guère que du a moderne » . Le a vieux chine » est payé par les Chinois bien plus cher que par nos amateurs, et les seules belles choses que nous trouvions sont dans la rue de « l'Éternelle Pureté » , chez un brocanteur, qui les extrait de caisses arrivées d'Amsterdam. Quelquesunes ne sont pas encore ouvertes , et il y aura sans

doute quelque Européen qui fera faire à leur contenu une seconde fois le voyage d*Europe I

Suivant les indications de notre boussole (car ici nous naviguons à pied) , nous explorons TEst de la ville, et nous passons par une grande place carrée d'où s'élèvent les plus malsaines odeurs. Là, nous buttons contre quelques cadavres de lépreux ; bientôt une cinquantaine de ces pauvres êtres, soulevant chacun la natte qui le couvre , nous tendent les mains sans pouvoir se lever sur leur séant. Quand ils se sentent à bout de forces , ils viennent là, se blottissent les uns contre les autres et attendent la mort avec résignation. Dans cette cité misérable, où personne de sain n'ose mettre les pieds , et où nous nous sommes égarés , les lépreux eux-mêmes font leur police. Nous en voyons trois ou quatre, encore valides quoique chaiicelants, arracher leurs confrères morts des nattes pourries qui leur ont servi de maison, puis de linceul ; ils les tirent par un pied jusqu'au quai , comme un chien qu^on va jeter à l'eau; et, pour eux aussi, le fleuve devient un cimetière !

Comme ici tout est contraste, nous arrivons rapidement à un quartier riche; reçus poliment dans quelques magasins , nous nous rendons compte de l'habillement des familles aisées. A mesure que l'automne et l'hiver s'avancent, les Chinois endossent casaquins sur casaquins et cuissards sur

cuissards : ils n'ont point de feu dans leurs salons, et ne se déshabillent pas pour se coucher ; semblables à des oignons, ils ont quinze et vingt pelures au fort deThiver, et ils se maintiennent ainsi, sous des couches d'ouate superposées, dans une douce chaleur... et exhalent une odeur que je m'abstiens de qualifier. Au printemps, la pelisse est remise dans Tarmoire, les casaquins diminuent en raison inverse du thermomètre, et Thabillement resté six mois prisonnier est rendu à la lumière du jour. Quel peuple de chrysalides....!

Il semble donc que Teau ne leur est pas sympathique I Mais s'ils ne s'en servent pas pour se laver, je leur rends cette justice qu'ils savent l'employer habilement pour en faire des horloges. Depuis des siècles, Canton a eu la spécialité d'un appareil hydraulique des plus simples, qui se compose de quatre jattes de cuivre placées sur des gradins, de telle sorte que le niveau supérieur de l'une arrive au niveau inférieur de l'autre; l'eau en tombant goutte à goutte y indique vingt-quatre heures par un flotteur qui correspond à une échelle graduée.

Nous finissons notre journée par le champ des exécutions, où un apprenti coupeur de têtes, trèsfamilier et très-jovial, veut à toute force me donner une poignée de main; puis nous passons par a le mopt de Vénus » , près duquel sont les salles d'examen. Des deux côtés d'une avenue de trois cents

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mètres de long, sont disposées à angle droit neat mille deux cent trente huit niches carrées, dans chacune desquelles un homme ajuste la place pour s'asseoir. C'est là que pendant huit jours on enferme, tous les trois ans , les candidats aux grands examens. La composition est écrite, et de ce concours sortent les bacheliers , licenciés , docteurs , mandarins , lettrés et officiers supérieurs de TEmpire du Milieu. Dans le dialecte supérieur (obligé pour ce concours), Il y a trente-deux mille caractères ! Tout le mérite^ paraît-il, est dans la calligraphie. Une commission de dix mandarins, sous la présidence du ministre de Tinstruction publique , examine les copies et récompense la plus belle main.

C'est bien là le cachet, le symbole, le type de Tesprit et de la civilisation des Chinois. Assurément ils ont une intelligence des plus étendues , et d'ad mirables aptitudes : ils ont le génie du commerce, et poussent l'entente de la vie matérielle à une perfection qui nous étonne souvent. Il faut le dire, ils étaient civilisés, ils avaient la boussole, la poudre, les tissus, l'imprimerie, quand nos pères mangeaient des glands dans les forêts de la Gaule, se couvraient de peaux de bêtes sauvages et faisaient la guerre avec des flèches; mais on sent que cette civilisation, coulée dans un même moule, s'y est figée depuis longtemps.

En matière politique, ils ont eu leur 1789 bien

des siècles avant nous : raristocratie de naissance a cédé à la libre compétition des places par des examens publics. Qnand le dernier coulie peut, s'il s'adonne à des travaux littéraires, parvenir au bouton de mandarin, comment se fait-il pourtant que les fonctionnaires issus des concours libres deviennent les despotes les plus impitoyables , les plus vénaux et les plus injustes , maltraitant cette plèbe dont ils faisaient partie hier ?

De même dans les temples, cela fait froid à vo^r! En dépit du nombre des adorateurs, la routine grossière, la cupidité des bonzes, vous diront que la pensée est absente, et que la matière seule est en jeu.

Le Chinois n'a pas de religion, il n'a qu'un culte, celui de ses intérêts, et, par suite, une superstition et une adoration aveugles envers les génies qui passent pour présider à la fortune.

Et dans toutes leurs œuvres , s'il y a quelquefois perfection, il n'y a jamais étincelle ! Tout est là : ici ils sculptent et vénèrent des cercueils, mais là ils tuent sans scrupule des nouveau-nés ! Ils cherchent le niérite dans la calligraphie , et non dans là pensée ! Comment les idées peuvent-î-elles progresser dans un pays, quand il faut toute la vie d'un homme supérieur pour acquérir la connaissance de l'alphabet? Il en résulte que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la population de la Chine ignorent la moitié des caractères qui expriment les idées, et qu'ils ne com-

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prennent pas le langage de ceux qui s^instruîsent pour eux-mêmes et non pour enseigner! Les grands lettrés passent leur vie un pinceau à la main, s'essayant à tracer avec élégance, sur une brique poreuse, de pieuses sentences inintelligibles pour le commun du peuple, et qui , éclatantes d*or au fond des pagodes, ne parlent pas à Tâme de leurs adorateurs. Leur littérature n'est plus qu'un coup de pinceau; et le Chinois, si avancé dans les progrès matériels, demeure fatalement immobile dans le champ des idées!

FIN DU TOMK DEUXIFUR

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