ASTOR, LENOX AND TILDEN F0'JS'04.TI0NS
SEPT JOURS DANS LE ROYAt'MB DE SIAM. 33t
par des murs » mais seulement par de colossales colonnes de bois de teck, habillées pour ainsi dire de droite et de gauche par les replis moirés de rideaux de soie écarlate mouchetés d'or et d'argent. La base est une haute terrasse de marbre blanc, et sur ]e premier plan s'élèvent en sentinelles audacieuses les aiguilles de faïence. Il y a là plus de sobriété, mais un cachet oriental plus merveilleux , que dans tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. IVous sommes forcés d'attendre quelques instants la fin d'un cérémonial de départ : un des fils du Roi va en palanquin à quelque château de l'intérieur, et le vieux Paramendr-Maha-Mongkut se tient sur le perron blanc qui lui sert aussi pour monter à dos d'éléphant.
Bientôt nous entrons à notre tour : le Roi semble radieux. Après nous avoir fait identiquement à tous les mêmes questions que l'autre jour sur notre âge, notrq domicUe, la date de notre départ d'Europe, il se met à causer avec une incroyable volubilité : il prend le Duc de Penthièvre par le bras , lui met au doigt une de ses grosses bagues d'or tressé, « very , very pure gold of Siam ' n , et le promène de la salle du trône aux appartements privés : il est aujourd'hui tout pimpant et tout guilleret : évidemment nous ne lui faisons plus peur. uPst, pst, pst » : — petit intervalle de temps pendant lequel il mâche une bou-
^ Or très-pur de Siam.
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lette toute rose et fraîche : a me love »... (quelques mots de siamois) a very, very » — un nouveau temps d'arrêt : passage de la boulette hors de la bouche royale vers un nouveau vase d*or : « very much your high high highness! me will » (la mastication devient frénétique) a give sieraklao, my photographr to to to » (il manque le crachoir) a to you^ » ; et ainsi de suite. Je voudrais parler siamois comme il parle anglais, mais je ne puis vous dire la quantité de mots siamois, semi-rlatins , semi-français, tous inintelligibles pour nous , dont il entrecoupe cette douzaine de mots anglais que je transcris. Il s'avance donc , en tenant affectueusement la main du Prince dans les siennes . quant à nous, nous suivons en silence sous des nefs à reflets de féerie, au milieu du cortège de ses enfants rieurs qui semblent aimer beaucoup les Européens. Par une faveur insigne, et peut-être unique pour des étrangers (nous disent le Père Larnaudie et le Général), nous sommes admis à franchir le seuil du harem ! Des groupes de quinze ou vingt femmes, surprises par cette visite inattendue, se jettent immédiatement sur des nattes coloriées qui forment le parquet : appuyées sur les genoux et sur les coudes, elles semblent terrifiées. Au nombre d'environ cent soixante, elles se réfugient sur des marches d'escaliers tournants, sur des balcons en saillie, sur
^ J'aime beaucoup Votre Altesse ; je veux vous donner ms photographie.
des kiosques reliés par des passerelles de marbre ; bien d'autres s'enfuient dans les allées ombragées dii jardin; et des fentes des portes entr'ouvertes jaillissent les feux de bien des yeux animés de la plus vive curiosité : les uneis, vieilles matrones à la peau ridée et pendante, se blottissent d'un côté dans leurs casaquins jaunes ; les autres, tendres nymphes couleur chocolat , jeunes sultanes langoureuses, avec un ruban moins large que la main en sautoir au lieu de corsage , avec un petit langoutis azur, des diamants au cou, aux pieds et aux mains, s'entassent comme des abeilles dans une ruche.
Alors ce roi-frelon se dirige vers le groupe des reines les plus mûres, et prenant une d'elles par la main, il la traîne efiParée et tremblante jusque devant nous : de sa droite il tient le bras de la sultane , de sa gauche l'un des nôtres, et c'est du bout du doigt qu'il nous est ainsi donné de lui toucher la main. Je ne voudrais pas être irrespectueux, mais l'antique houri serait taxée de guenon dans toute autre partie du monde : a Bonne femme » , nous dit le Roi en la renvoyant immédiatement après ce « shake-bands » asiatique, a elle m'a donné trois enfants, d Puis il va en chercher une autre : même collision d'index avec madame n" 2 : « Très-bonne femme, reprend-il, elle m'en a donné dix» I Voilà comment on présente les Princesses à Siàm! Comme toutes commencent à parler au Roi par une phrase rhythmée dont le son,
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répété à chaque pas depuis notre entrée au palais, frappe nos oreilles^ le Père Larnaudie nous explique que toute réponse au Roi doit être précédée de cette formule sacramentelle : u Moi , ver de terre ^ moi poussière de vos doigts de pieds /moi cheveu, je rends hommage au maître du monde ! »
Durant une heure nous continuons dans le harem une promenade indescriptible : tableaux vivants dV natomie et de bijouterie, jardins et piscines, kiosques et dortoirs de nattes donnent h cette aile du palais un air à la foi^ matériel et poétique ! II y a là plus de huit cents femmes, groupées à titres divers, parmi lesquelles le Roi fait des promotions et des dégradations. Ce qui est officiel, c*est le nombre de ses enfants : ils sont soixante-treize vivants. Je n'ai pu savoir le chifire de ceux qui sont morts. A chaque premier jour de Tan, il parait que le Roi inscrit sur un tt grand livre » le budget des produits présents et à venir! C'est le ustud-book» des houris.
Peu à peu notre cortège s'augmente d'une trentaine de fils de Paramendr-Maha-Mongkut, tous plus coquets les ups que les autres, puis on ouvre la porte sacrée de la chapelle du harem. C'est en miniature une pagode aussi riche que les plus belles de la ville : il faut y entrer pieds nus. Le Roi fait briller dans la pénombre un dédale de statuettes et de pierreries, en allumant de sa main et devant nous de nombreux cierges; et nous remarquons surtout un dieu de
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cristal de roche, haut de deax pieds, avec une ceinture de rubis et une couronne pyramidale de diamants.
L'audience finit vers quatre heures du soir dans la salle du trône, où, enchantés et reconnaissants , nous prenons congé du bon roi Mongkut : nous embrassons les petits Princes et saluons le harem, espérant que Jes Européennes seront moins efiarouchées par les voyageurs que les royales Siamoises!
Pour moi, je me hâte d'écrire ce soir tant de souvenirs curieux : et pourtant, je sens qu'il m'échappe encore un monde de détails sur cette, pittoresque ville de Siam où nous venons de passer six jours dans une joyeuse activité et une surexcitation continuelle. Nous avons vu là, je le crois, ce qu'il y a de plus excentrique en Asie : jeunes donzelles du harem habillées de rubis , et vieux Roi qui crache et qui tousse; — adoration de l'Eléphant blanc, et gymnastique ministérielle; — escadron d'éléphants armés en guerre , et corps des Amazones ; — Roi combustible, et Siamois grillés; — nattes d'argent de la pagode royale, et scorpions, fourmis et millepattes nous dévorant sur le pilotis de bambou vacillant où nous sommes perchés pour écrire et dormir, — telles sont les images pleines de contrastes qui résument , pour ma dernière soirée ici , notre séjour dans le royaume de Siam.
Heureux que nous sommes de l'avoir vu encore
dans toute son originalité et son indépendance! Cest certainement le spectacle le plus extraordi^ naire qui puisse être donné à des Européens que celui d*un Roi asiatique conservant encore intactes les mœurs et les coutumes des Sultans d^autrefois ! Mais ne sommes-nous peut-être pas les derniers à voir flotter librement les festons écarlate de ce drapeau brodé d'un Éléphant blanc? Ne va-t-il point s*y mêler un peu de blanc et un peu de bleu? Taquiné d'abord, puis harcelé, enfin envahi chaque jour par TEurope, le vieil empira sacré s'écroulera sous Tinfluence de la France et de l'Angleterre. Il me semble déjà voir les conquérants de l'Inde relier avec leurs colonnes de cipayes Siam à Rangoun, k^^*^ barbe n des Amazones du grand Roi.
L'amiMssade siamoise. — Le lac Thale-Sap, objet du litige avec la France. — Politique du Rof Mongkut.
20 janvier 1867. — En mer, à bord du Chow- Phya. — Nous sommes partis de Bangkok avanthier matin, avec Tespoir presque assuré d'arriver à Singapour à temps pour prendre la malle française r Impératrice j qiii va en Cochinchine. C'est notre rêvé de retrouver en ces lointains parages le sol flottant de la patrie I Nous avions retenu nos places aux Messageries il y a presque un mois; et ainsi nous devions voir, au moins durant quelques heures, notre colonie de Cochinchine. Hélas! à peine étions-nous en marche depuis deux heures, qu*un yacht royal est venu à toute vapeiir nous donner la cha3se , et porter au capitaine du Chow^Phya Tordre d'attendre , sur la barre du Me-Nam , la fameuse ambassade que le Roi Mongkut envoie à « son frère l'Empereur des Français! » Et voilà comment depuis deux jours, dardés par les rayons d'un soleil de feu, à demi asphyxiés par les miasmes de la cale, de l'entre-pont et du pont de ce cloaque appelé Chow-Phya, nous
sommes à Tancre au milieu des boues malsaines de la barre. Ce que nous souffrons dans cet entourage de quatre cents passagers indigènes, puants et gluants y familiers et tapageurs, est inimaginable. Hélas I les millions de fourmis du premier voyage ne sont pas mortes à Bangkok ! Pas un souffle de vent ne vient soulever les vagues et nous débarrasser au moins par le mal de mer de nos passagers qui cuisinent le u kapi » nauséabond et fument Topium sur le pont encombré. Un moment seulement de distraction nous cist donné ; au milieu d*une vingtaine de gros navires mouillés sur la barre , la corvette américaine le Shenandoah vient jeter Tancre : elle fait une campagne autour du monde. Un de ses canots arrive jusqu*à noua, et nous emmène ensuite à son bord. La plupart des officiers sont d^anciennes connaissances du Prince, qui retrouve même parmi eux des camarades de promotion, avec lesquels il éprouve Timmense joie de pouvoir reparler de TÉcole navale et des campagnes faites ensemble sur le Macedonian et sur le John Adams dans le golfe du Mexique. .
Enfin plusieurs gros flocons de fumée noire apparaissent derrière les panaches des cocotiers : Tescadre honorifique approche et nous accoste : elle peut s'apercevoir tout d*abord de la mauvaise humeur que nous a inspirée une attente de quarantehuit heures en pareille compagnie. Le général
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vient embarquer Tambassade : le chef est le sieur Naï-Phloî , accompagné de son fils Photo , les deux singes les plus grotesques de Siam. Quand on va à Paris, il faut renoncer au langoutis : Tambassadeur a donc un pantalon , un gilet de flanelle rouge , et un habit noir! Sa première femme (quarante-deux ans) veut l'accompagner h Paris, où, si elle n'espère point faire florès, elle pense du moins surveiller Nai- Phloi. Une autre mandarine monte aussi abord, mais c'est à titre de renfort jusqu'à Singapour seulement. Le second envoyé et ministre plénipotentiaire est Phra-Raxa-Sena, expédié pour la montre et pour sa nationalité de Cambodjien -, jugez combien ce dernier titre fera peser son opinion dans la balance! Il est en flanelle vert-pomme et bien plus laid que son supérieur. Ces messieurs, croyant partir pour la. Laponie, se drapent dès à présent dans des étoffes chaudes, quoiqu'il y ait encore 45^ de chaleur.
Mais, à la suite des cinq autres membres de la mission, toute une escouade de femmes envahit le pont : ce sont les trente ou trente-cinq épouses de Naî-Phloî qui viennent, éplorées, lui faire de tendres adieux. Nous nous empressons d'épargner au diplomate couleur jus de pruneaules longueurs d'une scène aussi déchirante, et de mettre le holà dans cette explosion de larmes et de sanglots. Le Chow- Phya siffle bruyamment, et les yachts repartent en
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sens inverse, avec une dunette chargée de pleureuses, tt Tout cela se calmera, nous dit-on; à Bangkok aussi, quand les chats sont dehors, les - souris dansent, n
A peine embarqués, nos diplomates siamois se mettent en devoir de relire leurs instructions et de les apprendre par cœur. La lettre royale , si longtemps élaborée , est plutôt une protestation injuste contre notre consul qu'un refus de consentement. Ne pouvant plus reculer devant une cession qui lui coûte péniblement, le cabinet du Callahoun veut bien s'exécuter, mais il veut faire ce sacrifice au souverain de la France en personne : a Puisque vous le voulez absolument, nous vous abandonnons la frontière demandée; mais c'est à Paris seulement, et non au consulat, que nous nous inclinerons » , et vous nous ferez, seigneur, en nous croquant de par
vous-même, beaucoup d'honneur!
Pour les peuples qui n'ont ni union ni nationalité bien délimitées, comme toutes ces tribus de l'Asie méridionale qui supportent le joug d'une foule de petits rois tyrans et qui dépendent, par exemple, tantôt de Hué, tantôt de Siam; pour ces producteurs innombrables dont le travail ne fait bénéficier que leurs rois, c'est une loi fatale et nécessaire de chercher un appui à l'ombre du pavillon protecteur d'une nation forte qui, en améliorant les ports, et en ouvrant véritablement un champ au commerce ,
infuse dans leurs veines abâtardies et desséchées un sang vivifiant et nouveau. Telle est la situation de la Cochinchine, placée à la porte de cette Chine qui est si populeuse qu^elle ne suffit point à s^alimenter elle-même, et qu'elle demande du riz à chaque mousson favorable. Notre colonie , qui peut produire , plus de vingt fois sa consommation, doit, elle aussi, chercher avant tout, — d'une part, à ne point laisser se perdre ses ressources naturelles ni s'aliéner ses rois tributaires ; — de Tautre, à main^ tenir ouverts ses débouchés les plus organiques. De là le litige avec le cabinet de Siam, derrière lequel nous devons toujours craindre un empiétement britannique qui mettrait l'embargo sur nos points de sortie:
Si le Mé-Nam est le Nil de la vallée de Bangkok, le Mé-Khong est celui du Cambodje : ce sont les affluents de ce dernier fleuve que nous avons voulu assurer à notre protectorat. L'indifi*érence ou l'inattention sur ce point pouvait tout perdre ; car celui qui, en dehors de nous, y prendrait position, commanderait ainsi une immense étendue de pays trèsriches. Mais le Mé-Khoiig, dont l'estuaire nous appartient, reçoit des eaux du lac Thaïe -Sap; le fleuve et le lac sont de véritables viviers : nouvel et grand élément de fortune en ces régions, où le poisson, séché au soleil, s'exporte avec des millions de bénéfices pour Java , la Chine et l'Inde. Par un curieux
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phénomène et une disposition peut-être unique dans le monde , les canaux avoisinant le lac, et le lac lui-même (une petite mer intérieure), se trouvent à sec y dit-on, à une même saison tous les ans, et laissent sur le sol une couche épaisse de deux et trois pieds de poissons d* espèces recherchées. Là est la clef de la question franco-siamoise , Jà Tobjet du litige, qui, perdu, nous appauvrit, qui, gagné, donne à notre protectorat sur le Cambodje une prospérité assurée.
Le malheur veut que la frontière de Siam et du Cambodje coupe le lac en deux parties égales. Aujourd'hui que le Cambodje dépend de nous, nous
voulons le lac tout entier, et les Siamois le
veulent aussi !
Voilà pourquoi Nai-Phloi prend la route de Paris, emportant dans les plis de sa toge les poissons innombrables du Thale-Sap , et risquant fort de revenir bien déchargé et bien appauvri à Pombre des cathédrales de porcelaine de sa ville natale. Le Père Larnaudie sert d'interprète à cette mission, comme il Tavait déjà fait lors de la fameuse ambassade peinte par Gérôme. Les missionnaires en effet ont, dans cette situation délicate, compris les intérêts de Siam menacés par les projets conquérants de la France. II faut le dire, jamais peut-être gouvernement européen n'a plus favorisé la civilisation chrétienne que ne l'a fait la cour de Siam :
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non-seulement elle a laissé à notre culte la plus entière et la plus favorisée des libertés , mais les missionnaires sont devenus les amis personnels du Roi. Alors on peut s'expliquer comment la reconnaissance pour le passé et l'intérêt de prospérité pour Tavenir les portent à se mettre» dans cette grave affaire, du côté des plaignants.
Mais, du sein de cette capitale asiatique, la figure la plus vivante, la plus virile, la plus frappante, est celle de M. Aubaret, notre Consul, qui, audacieux et ferme, travaille de toutes ses forces à la grandeur de son pays , bien plus encore pour sa conscience , que pour les apparences humaines. Je ne crois pas que les Siamois Taiment : je suis sûr que les Anglais le redoutent; «t je ne doute pas qu'il ne soit compris dans les bureaux de Paris. Irrité des tromperies périodiques des Orientaux , isolé comme Robinson dans son île, mais isolé au milieu d'êtres humains, — ce qui est bien plus dur que de l'être sur une terre physiquement déserte , -^ il est enflammé de ce feu qu'inspirent les questions de prédominance coloniale, mille fois plus vivement ressenties par ceux qui habitent ces lointains parages, que par ceux qu'endort la jouissance banale des cités métropolitaines. Ah! nous croyons'^trop chez nous que la France est assez grande et assez belle de la Manche à la Méditerranée, et de l'Océan au Rhin I Là se borne trop souvent notre horizon !
Et ceux-là, presque seuls, qui courent les mers lointaines, voudraient imposer son influence, et voir flotter le pavillon de son commerce et de ses grandes idées dans les pays que nous traitons de sauvages et d'indignes de notre attention.
Puissent du moins les Français qui s*expatrient être dignes de propager si loin notre nom I A part quelques exceptions, comme la maison Malherbe par exemple, quelle satire je pourrais vous faire de la composition de la société qui s'est domiciliée à Bangkok ou qui a été en rapport avec cette ville ! Il faut venir au bout du monde pour en trouver une pareille : une foule de déserteurs , d'aventuriers et de faillis se disputent le triste honneur de duper le Roi. L'un vend des bijoux faux, venant de Paris, pour deux cent mille francs; l'autre échappe ici à ses créanciers de Manille et de Shang-Haï ; un troisième est rappelé de Bangkok parce que , logé gratuitement par le Roi, il n'en chargeait pas nioins les comptes de son gouvernement d'un loyer de douze mille francs; celui-ci épouse une Siamoise qui a ses entrées au harèm , il la couvre de bijoux que lui achètent les sultanes à un prix centuple de la valeur; et réalisant près d'un million de gain, et se disant l'époux d'une des filles du Roi , il vient faire la roue à Paris I Celui-là enfin (et c'est le sublime du genre ), revetiu à Paris, écrit au roi Mongkut une belle et longue lettre « pour supplier Sa
Majesté de lui accorder le grand honneur d'être transporté à Siam après sa mort/ et d*ètre brûlé sur le bûcher de la pagode royale I n
Hais en regard de cette décadence morale , qui se traduit en opérations de commerce trop honteuses pour être citées, je ne veux pas m'éloigner du fameux royaume sans rendre justice an Roi actuel ; qui , sous les titres pompeux de « descendant des anges, justice parfaite, pieds divins, inexpugnable maître du monde » , n'en a pas moins régné avec des idées très-libérales pour les étrangers.
Il a passé de Taustère et mendiante discipline du talapoin à Texercice. du pouvoir et à la possession d'un harem illimité. Depuis le 3 avril 1851, jour où il a jeté le froc. . . . aux houris, il a favorisé les arts, construit des navires à vapeur, établi une imprimerie royale, proclamé la liberté descultes, etc., etc. Mais il est vrai de dire que ces dehors, cette écorce de civilisation, ne font que recouvrir la sève la plus pure des adorations asiatiques dont il est l'objet; — l'accaparement de toutes les richesses minérales et agricoles du pays; — la jouissance égoïste de revenus qui, en s'engouffrant dans le trésor royal, maintiennent le royaume en stagnation complète ; enfin la crainte que lui inspirent les influences européennes, sont autant d'obstacles jetés sur la voie qui conduirait Siam à la prospérité véritable.
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H janvier 1867. — Moins hauleuse, mais plas nauséabonde qu*à Taller , notre traversée de retour touche à son terme. Ce soir la lune sort tout argentée de rOrient, et éclaire les rivages de la presqu^ile de Halacca que nous suivons. Nos Siamois se remettent un peu du mal de mer, et madame Naî-Phloî, s'agenouillant religieusement, brûle des bâtonnets parfumés d'encens, pour implorer Phébé ; mais , tandis que la brise tombe et que le navire se dépouille en un clin d*œil de ses voiles inutiles, commç un arbre qui perd ses feuilles d'automne, l'ambassadrice se dépouille encore plus vite de son dinar laborieusement acquis à coups de fourchette. Enfin, après quatre jours et quatone heures de marche, nous revoyons Singapour*
80 janvier 1867. — La mauvaise nouvelle à notte arrivée a été celle du départ de la malle fran* çaise douze heures avant notre débarquement : ainsi s'évanouissent nos ardentes espérances de naviguer avec des compatriotes , et de iroir la rivière de Saigon. Sans notre séjour malencontreux sur la barre du Me-Nam, toutes ces joies nous auraient été données ! Ne pouvant attendre un mois encore pareille occasion , nous partons aujourd'hui par le Behar, malle anglaise, directement pour Hong-Kong. Notre séjour ici a été marqué par deux événements bien dissemblables : l'arrivée en inspection du gè-
néral Le Marchant, commandant en chef les troupes de rinde anglaise ; puis Tinspection que nous passons nous-mêmes avec Tambassadrice Naï-Phlo2 dans les bazars de Singapour, afin de Tàider t acheter des crinolines , des u suivez-moi jeune homme m et des bottines vernies qui la rendronf plus grotesque encore que son langoutis, quand elle fera son tour du bois de Boulogne.
Chinoises et palanquins. — Prisonniers à queue coupée. — Un dîner chez Hang-Fa-Loh-Ghung. — Création et progrès du comptoir de Hong-Kong. — Le turf anglo-chinois.
% février 1867. — En mer, à bord du Behar^ en vue des rivages de la Chine.
II y a neuf jours que nous avons dit adieu » — avec un vif plaisir, — à Filot resserré de Singapour. Le quai de la Compagnie péninsulaire et orientale est assez éloigné de la ville même, et New-Harbour ressemble plus à une anse riante de Taïti qu*à un dépôt de charbon où les malles viennent s'approvisionner. Plusieurs centaines de huttes faites de bambou
et de feuilles abritent une tribu de a Klings » ; une soixantaine d'enfants nus, montés sur des pirogues longues de trois pieds, sont les derniers Indigènes des pays tropicaux que nous devons voir avant ceux du Mexique et de la Nouvelle-Grenade. Ces petits moricaud.s amphibies tournent avec une étonnante agilité autour du navire , et dès que les passagers jettent un « cent » dans la mer, ils plongent, se disputent la pièce .de cuivre au fond de Teau, et
reviennent en grappe à la surface, enlacés comme des atgues marines. Souvent ^ grâce à leurs évolutions de marsouins, leur primitive pirogue se remplit d'eau ; 'mais nageant avec les pieds seulement, ils ont un talent extraordinaire pour la secouer ; la débarrasser de Teau envahissante, et pour y sauter sans faire chavirer cette coquille de noix.
Mais à mesure que nous nous avançons vers le Nord, notre, gros Behan, vapeur de 1,600 tonneaux, de 250 chevaux et de 179 hommes d'équipage, commence à éprouver de terribles secousses. Il n'y a plus véritablement le charme du voyage nautique dans ces restaurants-malles-poste où les passagers ne sont que des consommateurs, et il devient impossible de s'intéresser à la route et de se considérer comme autre chose qu'un colis vivant. La mer, qui chaque jour est devenue plus grosse, nous fait passer des heures cruelles : elle est creuse, courte et irrégulière : la machine donne toutes ses forces, et par moments nous n'avançons que de trois milles à l'heure : nous dépassons nos mâts de perroquet; nous stoppons par instants, volontairement et involontairement, quand l'hélice, élevée hors de l'eau par le tangage^ y rentre avec une telle violence que le choc la paralyse. Bref, la mer de Chine nous salue d'un coup de vent terrible, qui, sans compter certains moments de danger véritable, fait craquer dans toutes ses parties notre II. se
coque lourde et maladroite, et nous porte en dehors de notre route , à droite , presque sous le vent des Philippines.
Les rafales ont confiné un grand nombre de passagers dans leurs cabines, et le pont tout entier nous a été laissé en compagnie d*un équipage trèspittoresque. Il n'y a de vrais matelots de gros temps que les vieux loups de mer écossais , quartiers-maîtres rigides. Mais les chétifs Bengalis, vêtus de blanc; les Malais , grimpeurs en général , mais bien mous au coup de vent; les Nègres d*ébène de Zanzibar, à la barbe et à la tignasse du roux le plus ardent, manquent de force et grelottent. Le pittoresque de cette Babel maritime mis à part, il ne nous reste que la lecture de toutes les a Aurora Floyd » et « Lady Auddley's Secrets » de la bibliothèque du capitaine.
Enfin, ce soir, passant en huit jours de route de 41® de chaleur à 7% et goûtant fort peu ce brusque et malsain changement de température, nous voyons les falaises hong-konquoises ; nous entrons dans a Sulphur canal » , et dans les chenals les plus resserrés et les plus dangereux. Après une périlleuse traversée , après des émotions de voiles ( 1 de vergues brisées, de machine convulsivement ébranlée, rien de joli et d'imposant à la fois comme d'arriver dans Tobscurité à une rade aussi calme que celle de Hong-Kong. De toutes parts des roches hardies, de liautes montagnes i encadrent un
véritable lac d'abri contre les vents déchaînés ; sur leurs flancs sont échelonnées' en ampbithéiltre toutes les maisons brillamment éclairées des marchands anglais, qui , en vingt-cinq ans , ont déjà. formé une grande ville. Des milliers de lumières se détachent sur ce fond grandiose , tandis que des centaines de jonques, dormant sur leurs ancres entre les hantes mâtures des clippers, balancent leurs lanternes bariolées, leurs dragons ailés, leurs transparents lumineux, et semblent s'incendier par des fusées, des pétards et des soleils tirés du sommet de leurs proéminents gaillards d'arrière. Nous arrivons, parait-il, au milieu des réjouissances du premier de Tan chinois, et même les échos loin* tains nous apportent les éclats des fanfares et des grosses caisses qui animent un bal donné au palais du Gouvernement. Hélas ! tous ces feux de paille ne nous réchauffent guère ; mais le spectacle de ce feu d'artifice multiple, sur la terre et sur Tonde, nous retient tard sur le pont. Si Bangkok est Timage asiatique de Venise, la. ville de Hong-Kong,' appliquée comme un rideau sur une pente rocheuse et escarpée, nous semble être la Gênes de Fextrême Orient.
9 février 1867. — Au grand jour, les sam-pangs nous accostent : les matelots qui les montent sont de roses Chinoises, en large pantalon lustré, portant un baby ficelé sur leur dos par une écharpe. Ces
gondolières , musclées en lutteurs, emportent vigoureusement les lourdes caisses d'opium , chacune du prix de quatre mille francs, qui font notre principale cargaison : s'animant d'un chant aigu et cadencé, elles les transbordent sur le vieux ponton tt Fort-William » (receiving ship), d'où ce poison sera octroyé aux demandeurs. — Nous choisissons du doigt deux barques dans cette flottille, et huit dames du Céleste Empire, entassant nos bagages, nous emmènent en ramant jusqu'au quai. Mais les barques n'ont pas de cale, et l'échafaudage de nos malles, plaçant le centre de gravité à plus d'un mètre et demi au-dessus de l'eau, échappe par miracle au premier chavirement. A terre, c'est à coups de poing qu'il nous faut défendre notre bien, tant
les coulies se ruent sur nous en vociférant, et,
proh dolor! ils se battent si furieusement, que la caisse du chocolat et du biscuit destinée au voyage de Pékin tombe au fond de l'eau salée!
Logés au palais du Gouvernement, qui domine et la ville et la rade, nous avons sous les yeux le spectacle d'une tapageuse animation dans les rues. Les coulies chinois se heurtent et se disputent : les riches négociants du Céleste Empire y fourmillent, trottant dans leurs bottes de toile blanche et cachant leurs bras dans leurs casaquins bleu de ciel ; leur queue , d'autant plus longue que le tiers est a en faux )), traîne jusqu'à leurs mollets; enfin, les
femmes de la haute société, soutenues par deux ser vantes. du peuple, mettent lentement Tun devant l'autre leurs classiques petits pieds torturés , dont les plus grands ont de huit à dix centimètres de long. II parait que , dès leur naissance , on leur foule le pouce en dedans , et que serrant à outrance par des bandelettes le pied meurtri, devenu ainsi un moignon informe, on ne cesse de le comprimer jusqu'à Tâge mûr. A leur démarche saccadée et pantelante, on les croirait des invalides à jambes de bois ; mais ces vieilles de vingt ans ont le teint sanguin, une coiffure abondante , mastiquée et enjolivée , et des vêtements lustrés, soignés et voyants. Avec leurs boucles d'oreilles de jade , I^urs joues peintes de jus de betterave, leurs sourcils rejoignant la chevelure, leurs yeux en amande et leur manque absolu d'expression , elles ont l'air de poupées de cire coloriées, et il semble qu'il suffirait de souffler un peu fort sur elles pour les faire tomber.
La mode des petits pieds a donné lieu à bien des commentaires : les savants graves disent que cet empêchement mis au voyage prouve l'amour des Chinoises pour le pays natal, car, a filles du sol » , elles ne comprennent pas que les Européennes voyagent jusqu'à l'Empire du Milieu, a Ces pays d'Europe sont donc bien misérables, disent-elles, puisqu'on en laisse partir les femmes ! »
Les historiens disent que c'est une protestation
ao.
3^f JAVA. SIAM. CANTON.
contre Tinvasion des Tartares , ou bien une mode venue de la cour de Pékin. Une fille de l'Empereur étani née avec des pieds nains , les dames du palais emboitërent le pas et ratatinèrent aussitôt . leurs pieds. De la cour à la ville et à la campagne , la tt fashion » gagna comme une épidémie , et cela de« vint le signe distinctif de Faristocratie , Timpossibilité de la marche et du travail prouvant dès lors une richesse capable d'entretenir des servantes.
Mais, suivant les mauvaises langues, la femme chinoise étant quelque peu volage d'instinct, c'est un moyen assuré de la clouer au domicile conjugal; sans quoi elle tombe immédiateiiient sur le nez, trèsjuste punition d'une escapade. £41 6n de compte , je trouve que cette mode est d^gracieuse,• repoussante, cruelle et atroce à tous les points de vue.
Comme ici les rues ressemblent à des montagnes russes , quand elles ne sont pas d'interminables escaliers, et souvent des écbelles taillées dans ie granit, les Européens ne les gravissent qu'en pa* lanquin. A chaque instant on trouve une place de fiacres humains, et deux ou quatre coulies bien musclés, se relayant d'un commun accord, s'attellent pour un modique salaire. Quant k nous , portés tous trois de front au grand pas trotté, nous trouvons fort agréables l'élasticité de cette légère construction de bambou et la solidité des épaules des Chinois; nous escaladons ainsi, dans les trois
premières heures après notre débarqaement , le pic le plus élevé de File de Hong*Kong, appelé « Victoria Peak' » (1825 pieds), d^où la vue s*étend sur rarcbipel des iles environnantes , et, au loin, jusqu'à la grande mer. Mais quelles terres pelées et dénu* dées que ces premières côtes de la Chine! Quel chaos de roches grisâtres et de montagnes désertes! An retour, le Gouverneur nous mène en promenade dans ses palanquins de gala , avec six porteurs en uniforme d'opéra pour chacun de nous. Ces palanquins sont aux palanquins & de place » , ce que sont aux coucous les voitures officielles de la Ville de Paris. Nos porteurs, vêtus d'écarlate, ont les armes d'Angleterre peintes sur leurs chapeaux pointus, et nous avons une escorte de tîpayes de l'Inde, armés jusqu'aux dents. Nous traversons le «piartier des villas européennes, pdis le fouillis des tsttclis chinois, et nous entrons dans la prison, édi* fice de granit le plus remarquable de Hong-Kong, et, après les entrepôts, assurément le plus caracté« ristiqueL :Ca9.(ii)>GjBtte colonie anglaise, érigée en Singqroncjieil^itmère de Canton, réunit les plus riches négociants chinois, elle est par contre le refuge de tous les bandits qui échappent aux mandarins dttiOAlmtei Empire, et qui viennent ici tenter fwtUne^ TQVSiles cent pas, il y a un cipaye , qui est clMT^ëùâB Irapper les malfaiteurs d'un coup de massue de bois de fer , appelée u Penang-lawyer »
966 JAVA. SIAy. CANTON.
(législateur de Tile de Penang) : c^est le premier avertissement; le second est une balle de carabine toujours armée. Après buit beures du soir, aucun Chinois n'a le droit de circuler sans une lanterne et un mot de passe signé par un Européen, Malgré cela, dès que la brume tombe, il paraît qu'il y a peu de villes aussi dangereuses, et Ton nous raconte les plus audacieux méfaits. Environ un millier d'Indigènes que nous voyons dans Tenceinte de la prison nous le prouvent dç reste. La première punition qu'ils subissent en franchissant le seuil de la geôle est la perte de leur queue : un vigoureux coup de ciseau les déshonore pour toute leur existence. Les malheureux aimeraient mieux vingt ans de galères que cette Opération capillaire, qui les précipite au plus vil étage de leur échelle sociale, et qui les force, une fois le temp^ de la prison passé, à aller se cacher loin des autres humains.
Tandis que nous parcourons les sonores couloirs, nous voyons cea nouveaux a chiens d'Alcibiade d pleurant leur queue coupée , honteux et abasourdis, se faufiler le long des murs. Puis nous passons devant le tribunal où l'autorité anglaise rend la justice en audience publique : mais, soudain, un groupe empressé fend l'auditoire et monte sur l'estrade. C'est un c( policeman » malabar, tenant dans la main par leurs sept queues, comme une barde de chiens de meute, sept « Celestiàls )> qu'il vient
d*arréter pendant qu'ils pillaient une maison des faubourgs. Ce coup d'œil original nous frappe vivement, et rien ne peut vous donner une idée des grimaces de ces perfides larrons , secoués vigoureusement par le poignet de l'officier de paix. Quelquefois la queue est entièrement fausse, et reste seule , paraît-il , entre les mains de la justice !
Pour terminer une journée déjà si intéressante , le Gouverneur, au lieu de nous servir le festin préparé par son cuisinier français, réputé excellent, nous donne dans le plus chinois des restaurants de la ville chinoise , chez Hang-Fa-Loh-Chung, dans Taëping-Schan, un vrai souper de mandarin. Nous grimpons au sommet de Fédificede bois, qui compte à chaque étage une trentaine de cabinets particuliers. ' Un tapage infernal y résonne de toutes parts, et tout y brille de lanternes bariolées. Aux sons des violons à une corde et des tambourins de quatre jeunes Chinoises rieuses et peintes , nous nous trouvons avec le Gouverneur, sir Charles Mac Donnel, lady Mac Donnel, une de ses amies, et Taide de camp Brinkley , devant une table jonchée de fleurs el couverte de plus de deux cents petits plats, et d'autant de petites tasses mignonnes; puis chacun de nous a deux bâtonnets d'ivoire , en guise de fourchettes et de couteaux. Voici le menu textuel et Tordre de notre festin :
Fruits confits, — œufs de poisson glacés dans du
caramel , — amandes et raisins , — ailerons de requin sauce gluante » — gâteaux de sang coagulé , — hachis de chien sauce aux lotus , — soupe de nids d'hirondelles \ — soupe de graines de lis, — nerfs de baleine, sauce an sucre, — canards de Kwaî- Poh-Hing, — ouïes d^esturgeon en compote, — croquettes de poisson et de rat tapé , — soupe à la graisse de requin , — compotes de bêche-la-mer * et de têtards d'eau douce. — Ce dernier plat, dont parle le Père Hue, m'avait toujours paru une illusion. Maintenant qu'il a passé par mon estomac, je dois déclarer qu'il est épouvantable. Enfin, ragoât au sucre composé de nageoires de poisson, de fruits, de jambon, d'amandes et d'arômes, et une soupe aux lotus et aux amandes comme dessert I
Les vins sont un vin rose , très-médicinal , et le tt sam-chou » , eau-de-vie de riz tiède et écœurante. Ce dernier mot, je puis le donner comme adjectif qualificatif à chacun des mets que nous avons tenté d'introduire dans nos solides estomacs. Il me semble qu'avec un grand pot de gélatine, des abatis de volailles, des balayures de la boutique
^ C'est la seule chose mangeable : grossier et fade vermicelle qui se veud pour un poids égal d'argent. Le dîner a été com<mandé par M. G. Smith, contrôleur du quartier chinois, et a coûté environ dix taêls, quatre-vingts francs par tête.
2 Les béche-la-mer sont les étoiles marines , sorte de goussr visqueuse , que nous avons vu pêcher sur les bancs de corail de la côte orientale de l'Australie.
d'un droguiste, et un fond de tiroir de pharmacie, j'arriverais à vous reproduire , à mon retour, Fcnsemble anti-gastrique qui s'appelle un dîner purement chinois. C'est assurément la première et la dernière fois que je me laisserai, en novice, tomber dans une pareille bouillie visqueiise et fade , sucrée et dégoûtante. Qu'importent les ravissantes porcelaines à l'enluminure pittoresque, les tasses et lés soucoupes qui font envie à nos étagères d'Europe, le chien, le rat, l'aileron de requin qu'on y mange, BOUS font regretter les graisses du Chow^Phya^ et ce n'est pas peu direl
Mais...... je m'arrête! Ce premier jour soud
lequel m'apparait la Chine n'est-il pas un lieu com-» mun? Les Chinois qui se promènent sur nos bou-^ leyards n'attirent même plus l'attention des pas^ sants ; vous en avez vu trente , vous les connaissez comme si vous en aviez vu dix mille, et je ne devrais plus vous les décrire^ D'ailleurs, à force d'être extraordinaire, l'Empire du Milieu est devenu sinon chose ordinaire , du moins chose très-connue : ici plus que partout ailleurs, ne dois-je pas penser:
Qu'il faut être ignorant comme un maître d'école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici^bas n'ait pu dire avant vous.
Les centaines de publications qui ont mis la C!hine en relief me découragent dès la première heul^e de vous en parler.
deO JAVA. 8IA1I. CANTON.
En effet , rien de ce que j'ai vu aujourd'hui ne m'a surpris : j'étais préparé, et mon attente n'a pas été dépassée. Pourtant, si la Chine extravagante d'aspect, de mœurs, de pensées, a été divulguée par ceux qui l'ont étudiée dans son essence indigène; si la Chine potiche et paravent^ avec ses magots vivants ou de faïence, avec ses petits pieds et ses nids d'hirondelle, est passée jusque dans les récits des bonnes d'enfants, il me semble qu'il me reste un point moins pittoresque^ mais plus intéressant à y chercher, et malgré les détails nécessaires du journal de chaque jour, je l'y chercherai : c'est le mariage du Chinois excentrique avec la civilisation importée d'Europe ; la contagion moderne dont ce peuple, resté antique par lui-même, doit être affecté ; le mélange du fluide indigène et du courant étranger; le choc du missionnaire contre le bonze de Bouddha, du bateau à vapeur contre la jonque, de l'article de Paris contre la potiche, des balles de cotonnade anglaise contre le paravent laqué : en un mot la lutte entre le grand mouvement utilitaire et. la plus proverbiale des stagnations du globe ! Cela certes sera plus nouveau, quoique plus prosaïque, et fera pour moi , au lieu d'un voyage pressenti et prévu dans toutes ses étapes, une route moins battue où peut-être quelques fruits sont à découvrir, et où, en tout cas, la pensée sera aiguillonnée. Elle seule en effet peut animer un ensemble de pagodes.
de mandarins à robe de soie, de repas d'apothicaire, de tt cloisonnés » connus che:^ nous, dont le tableau offert à Tavance ne laisserait pas plus de souvenirs qu'une lanterne magique dont on aurait affiché le programme. S'ily a une Chine moderne, grefiièe sur la Chine classique, puisse-t-elle m'apparaitre I
10 février 1867, dimanche. — J'ai été tout stupéfait ce matin, en entrant à l'église, d'y voir offi-^ cier des missionnaires français habillés en Chinois. La tête rasée, une queue (fausse, bien entendu) tombant jusqu'à mi-jambes par-dessus la chasuble; des moustaches cirées à la tartare , un casaquin et un cuissard collant bleu de ciel, des babouches montées en galère : tout l'équipement d'un pur Chinois, en un mot, remplaçait la soutane. C'est là une première transformation à laquelle j'étais loin de m'attendre. Il parait que cette concession faite aux mœurs indi<^ gènes est du plus grand effet sur les populations : en se rapprochant d'elles par ses dehors, en brisant cette apparence européenne qui élève une barrière infranchissable entre le Barbare et le «Fils duCieb , les serviteurs de Dieu ont pénétré plus facilement jusqu'aux cœurs ignorants, et la plus grande facilité donnée ainsi au missionnaire en voyage a, du même coup , rapproché les distances morales. — L'as^ sistance, composée d'un millier de fidèles envi^