‹ Java, Siam, Canton; voyage autour du mondeChapitre 2 sur 14 · E. PLOÎV KT G'«, IMPRIMEURS-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

E. PLOÎV KT G'«, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

RUE GARANClÂRi;:, 10

THE NEW York] PUBLIC LBRiRY

A6TOR, I.ENOX AND TILDEN FOUNOaTIONS.

Berceaux de feuUlage ombrageant les rues et les canaux. — Un hôtel javanais. — Brillantes couleurs des costumes. — La vie élégante dès quatre heures du matin. — Une odalisque. -* Les villas des nababs. — Miasmes vénéneux et meurtriers.

Batavia j 10 novembre 1866. — Les derniers habitants que nous avions salués en Australie étaient des Cannibales à la peau noire et aux dards empoisonnés : lef premiers qui nous reçoivent sur le sol de Java sont des douaniers de Hollande, pâles et blonds, Têtus de brillants uniformes et munis d'énormes trousseaux de clefs. En ouvrant nos malles sans merci et en les bouleversant de fond en comble , ils rendent moins brusque pour nous la tranpition entre les sauvages et les civilisés. Sous Tir e hangar de la douane, plus de quatre

cents porteurs couleur chocolat, aux bustes nus, aux ceintures écarlate et aux turbans verts , s'arrachent nos bagages et les emportent en courant.

Je suis encore d*un regard tout inquiet certain car- II 1

ton à chapeau auquel se cramponnent furieusement seize « coulies ' » suspendus en grappe, hurlant de toutes leurs forces et s'égarant dans la foule.

Nous montons deux par deux dans de charmantes petites voitures ouvertes qui semblent dès Tabord s*offrir ici à profusion , le prestige des Européens exigeant qu'ils ne circulent jamais à pied. Chacune est attelée de poneys lilliputiens, vrais chiens de Terre-Neuve, provenant de File de Timor : leur crinière est rasée , leur petite tète est espiègle ; ils nous entraînent ventre à terre ! Les cochers bizarres qui les harcèlent de la voix et du fouet sont des Malais couverts de chapeaux à raies rouges et dorées, sortes de cloches à melons gigantesques qui les ombragent tout entiers.

C'est ainsi que nous traversons au galop la vieille ville de Batavia, bâtie sur les boues malsaines du bord de la mer : il n'y a là que les habitations des Indigènes et bon nombre d'anciens comptoirs , dont les pignons de style antique rappellent les constructions hollandaises des siècles passés , et contrastent singulièrement avec la luxuriante verdure de la végétation tropicale. Dans ces ruelles apparaissent beaucoup de Chinois à la démarche arrogante , riches a dandys » du Céleste-Empire , le front rasé et la queue si bien tressée qu'elle excite toujours

^ Porteurs indieni*

tiMË SEMAINE A BATAVIA. 3

I*envie d*y donner un coup de sonnette : un Malais les abrite du soleil sous un immense parasol bleu ciel.

Pendant plus de trois quarts d'heure nous passons ainsi par les spectacles les plus nouveaux ; nous longeons des canaux où se baignent des groupes de trente à quarante Malaises, troublées tout à coup dans leurs ébats par une pirogue surchargée de fruits et poussée silencieusement grâce aux efforts élastiques de langoureuses pagaies. — Voici un escadron de cavaliers indigènes qui passent au trot à ranglaise : leurs sabres , aussi hauts que le cheval , traînent à terre ; leurs longues piques touchent les panacTies des cocotiers : Malais couleur de pain d'épice, à la lèvre pendante , déguisés en militaires européens, mais pieds nus, ik sont munis de magnifiques éperons faits pour bottes àTécuyère. — Là , de nombreux marchands ambulants , ornés de <c langoutis ^ » aux couleurs les plus voyantes , courent les rues de ce pas trotté qui est particulier aux Indiens : ils gesticulent, apostrophent les passants, et rient de grand cœur. C'est la foule la plus étourdissante , la plus pittoresque , la plus enjouée que j'aie jamais vue : il me faudrait des heures pour vous en décrire les mille couleurs, les types incroyables, l'animation criarde et mimique.

^ Ceinture étroite nouée autour des reins.

Mais bientôt nous franchissons un pont, et nous entrons dans la ville neuve. Oh! le féerique jardin,' le paradis de verdure ! A vrai dire , à Batavia , il n'y a pas de rues; il n'y a que de majestueuses allées ombragées par les arbres les plus beaux et les plus touffus , qui encadrent de vastes et longs berceaux, comme nous n'en voyons en Europe que dans les décors d'opéra. Les rayons dardants d'un soleil impitoyable ne pénètrent que par intervalles dans cette ombre, tandis qu'ils* dorent de reflets merveilleux tout ce qui la forme : ce sont les panaches multiples des cocotiers; les branches élancées des et flamboyants » qui sont tout fleurs , et fleurs écarlate ; les bananiers aux feuilles vertes de grandeur humaine ; les arbres à coton chargés de flocons blancs comme neige ; les « palmiers du voyageur w , éventails colossaux d'une élégance inouïe, dont on fait jaillir un violent jet d'eau laiteuse dès qu'on enfonce sa canne dans leur tronc; enfin les « banyans » immenses , dont il tombe des milliers de lianes verticales qui touchent terre , prennent vite racine, puis remontent jusqu'au sommet de l'arbre pour s'y marier en guirlandes noueuses et retomber encore ! Un seul de ces arbres forme comme un bois tout entier entouré d'un rideau, d'un filet de feuillçs et de fleurs entrelacées , au travers duquel , en écartant des mains cent lianes balancées par la brise , des enfants , en costume d'archange , regai*-

THEKE A' YORK

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ASTOP. L'V" X WD

dent glisse;* sur Teau ^u canal les pirogues et les nageurs.

C'est qu'en effet la plupart de ces berceaux de la Babylone tropicale ne sont encore que les trottoirs des « arroyos» , ces grandes voies aquatiques qu'auraient creusées par centaines les Hollandais en sou* venir de la mère patrie , si les populations malaises ne les avaient aidant eux creusées par milliers. Ainsi se sont rencontrés les instincts de la race blanche du Nord et de la race jaune de TEquateur : — les premiers navigateurs et les premiers pirates du monde découpent leur sol en îlots innombrables , et dans Fintérieur de cette ville les canaux sont les veines de la circulation de toute leur vie commerciale. Un nouveau berceau aux mille couleurs ombrage donc, à gauche, Farroyo dont nous suivons la contreallée : je n'ai cessé d'interroger des yeux les barques innombrables qui le sillonnent, les groupes rieurs qui y barbotent , les bouquets de nénuphars qui y fleurissent. A droite , des touffes de caféiers, de muscadiers , d'arbres à vanille , de tamariniers , laissent des échappées de vue sur les gazons de jardins féeriques; et, au fond, apparaissent les palais blancs , à vérandas verdoyantes , des nababç européens. Je n'avais vu que ces allées et ces villas, me croyant dans une vallée de plaisance voisine de la cîté , quand je débarquai à l'hôtel « der Nederlanden » , qui est , paraît-il , au centre de Batavia. C'est

donc ce bois fleuri qui e^i la ville même ! J*en suis comme enivré , et n'en puis croire mes yeux ! Par la barbe de tous les singes à longue et à courte queue que j*ai déjà vus » je vous assure que je suis impuissant à vous dépeindre mon étourdissement et mon admiration !

C'est au milieu d'un jardin et derrière de gros arbres qu'est située notre nouvelle demeure : le corps de bâtimelit, tout en marbre , est soutenu paf une fraîche colonnade qui le laisse à jour départ en part ; du côté de la rue et du canal est une véranda en rotonde où se prélassent , sur des berceuses «n rotin , des officiers amaigris par les chaleurs. — Du côté opposé , un grand kiosque ovale , ouvert à toutes les brises ] mais protégé du soleil par un toit léger, sert de salle à manger. Là , comme une fourmilière grouillante , une soixantaine de domestiques malais s'agitent pour mettre le couvert. Rien de joli comme leurs longues robes de soie ou d'indienne rouge, leurs turbans bleus, leurs ceintures dorées , tranchant sur la blancheur des balcons et du carrelage. — Deux longues ailes de plainpied, à vérandas et à colonnes, encadrent les parterres que domine le kiosque de festin. C'est là que sont nos chambres , et en y entrant nous éprouvons une véritable sensation de fraîcheur , une température délicieuse , en comparaison de celle «du dehors : là,- en effet, le thermomètre marque 46®,

iihmmr-

UNE SEMAINE il fiATAVIA. 7

et ici il veut bien descendre à 39^. Il est cinq heures du soir : grand Dieu ! que sera-ce donc demain rers midi ?

A peine défaisons-nous nos malles, qu'un homme se présente à nous. Indigène, moitié huissier, moitié gendarme, sabre au côté et pieds nus, il nous fait inscrire, de par la loi de haute police, nos noms et qualités sur un registre qu'il semble tenir en vénération, exigeant pour chaque colonne une désignation légale et minutieuse. J'obtempérai de grand cœur au règlement du a Pietri » colonial, mais quand mon auguste compagnon de route dut marquer son domicile, il fut tenté de mettre « Batavia même » : tout ce qui n'est pas la patrie bien-aimée ne devient-il pas le domicile également passager de l'exilé I

Si. les arbres en fleur d'un paradis terrestre sont les beautés les plus caractéristiques de la cité , les piscines en marbre où l'on se baigne sont bien les endroits les plus délicieux d'un hôtel javanais. Moins de dix minutes après mon débarquement aux a Nederlanden », je gagnai l'extrémité de la colonnade, descendis quelques marches, et savourai dans la plus blanche des piscines les voluptueuses fraîcheurs d'une pluie abondante , fabriquée par un Malais qui pompait l'eau avec un dandinement mécanique jusqu'au plafond , d'où elle retombait pour m'inonder. Je me serais éternisé dans ce bain , si la patience de mes placides Malais ne m'avait impa-

s JAVA. SIAM. CANTON.

tienté.Deuxuessuyeurs» , en effet, m'avaient suivi de force, et attendaient, accroupis à quatre pas de moi, qu'il me plût de daigner désirer leurs molles serviettes ; et , à côté de Thomme pompant , un quatrième homme à robe rouge m'offrait une corbeille garnie de mangues, de mangoustans grenats dont Tintérieur est comme un granit de neige rosée, et de bananes côtelées qui embaument.

A la nuit , nous dînons dans le kiosque ; autour de nous , une foule bariolée et bruyante danse sous les grands arbres, auxquels se balancent des lanternes vénitiennes. De temps en temps, au milieu des vestes roses et des houppelandes vertes, passe nonchalamment, dans un flot de vêtements blancs, v un riche Hollandais qui se fait précéder du feu de son cigare démesurément long. — Nous sommes servis par toute Tescouade orientale dont je vous parlais tout à Theure : j'ai un Malais pour me verser, le bras haut, de l'eau à la glace; j'en ai deux pour changer mes assiettes ; trois pour apporter les plats ; celui-ci découpe ; celui-là attend l'instant du café. Je crois que si j'avais envie de douze mets, et Surtout si je parvenais à les demander dans la langue locale , j'emploierais les douze hommes en rouge qui sont derrière moi ! Quel coup d'œilpar cette belle soirée, sous une vive lumière ! que de couleurs variées ! Et quand, mollement étendu sous la véranda embaumée par les fraîches vapeurs du soir,

UNE SEMAiNE A BATAVIA. 9

je m*écrie : « Sapada, cassi api! -n vite un de ces Orientaux des Mille et une nuits ^ qu*on serait tenté d^appeler des esclaves, quitte la colonne au pied de laquelle il était silencieusement accroupi comme une statue de Bouddha, et m'apporte pour rallumer mon cigare une longue mèche dont il est le gardien attitré ; c'est une sorte de sciure agglutinée de bois de sandal qui brûle nuit et jour, et répand une délicieuse odeur. Peu à peu je me sens devenir pacha ! Quant au. diner même, jo fais mes réserves d'homme du Nord : quarante-huit espèces différentes de piments , une montagne de riz qui cache un microscopique pilon de poulet-pigeon (Tantitype du pilon du Dinornis australien), le tout dans une sauce au poivre rouge formant le célèbre « kari ^ ; absence de viandes que puisse couper un couteau ordinaire, et abondance de salades de bambou et de a chatny q ; voilà qui offre certainement une couleur locale très-appréciée des amateurs, mais qui allume dans les palais et les estomacs vierges de la cuisine javanaise des feux torturants, que les boissons attisent encore davantage. . .

11 novembre 1866. — En me couchant hier soir dans un lit qui avait déjà la particularité d'avoir, non pas des draps, mais des nattes, j'ai été fort surpris de trouver, outre les innombrables cousins que tenait prisonniers la moustiquaire , un compa-

10 JAVA. SIA\f. CANTON.

gnon tout au moins étrange. C'était un long boudin de deux mètres, fait en nattes , gros comme un traversin ordinaire/ et qui m'attendait, couché dans le sens de la longueur. On a eu la complaisance de m' expliquer qu'aucun habitant de Java ne dormait sans ce produit végétal , qu'il faut garder entre les jambes pour rafraîchir tout le corps. Ce trait de mœurs m'a fort amusé ; mais s'il berce les Créoles d'un sommeil réparateur, il porte involontairement les Européens à un violent pugilat. De plus, des nuées insaisissables de moustiques bourdonnants, indiscrets et piquants, sont venus nous exaspérer en sifflant à nos oreilles leurs airs javanais : mais, comme les piments, les boudins de natte et les moustiques rentrent tout à fait dans les mœurs de la localité, je compte en peu de jours m'en faire des amis. A l'opposé des habitudes de Paris, la vie du grand monde commence ici à quatre heures et demie du matin. Dès l'apparition des vapeurs de Faube tropicale, vieux et jeunes de faire retentir sur les dalles le frottement de leurs babouches traînantes , puis, vaguement enveloppés d'indienne flottante, de courir à la piscine et d'y savourer une onde qui paraît glaciale. Lorsque j'en sortis, je rencontrai une véritable odalisque aux yeux d'ébène, à l'aspect étrange; elle se laissait glisser entre les colonnes, rejetant en arrière des flots de cheveux noirs qui tombaient jusqu'à terre, et se drapant à l'antique, comme

la Stratonice, dans du cachemire rgse. Les mouvements saccadés puis chatoyants de ses regards, la rapidité fauve de son passage , sa démarche de lionne surprise , et le feu du sang indien qui donne toujours un charme si fascinant, en firent pour nous une véritable apparition. C'est, nous dit-on, la fille d'un capitaine hollandais et d'une native de Bornéo.

La beauté métisse s'épanouit merveilleusement sous le soleil de Java, tandis que les malheureuses Européennes, afiaiblies et exténuées parles chaleurs, sont pâles et livides : elles inspirent la plus profonde pitié. Telle fut ma première impression, en faisant ma promenade de quatre à six heures du matin, heure élégante par excellence. Mais ce qui me frappe surtout, c'est un poste militaire : vingt Malais y sont en faction, armés de piques et de longues fourchettes qui ont plus de trois mètres. On nous explique qu'il y a dans le pays un grand nombre d'Indigènes atteints de maladies mentales : surexcités par l'opium , ils errent dans l'ile , armés d'un sabre, et embrochent le premier passant venu, pour la plus grande gloire du Coran : on les appelle des u amocks )) . Dès qu'il en paraît un , le poste lui court sus, le cerne entre trois fourchettes, et le caporal, dont on reconnaît facilement le grade à ce qu'il porte des souliers, a l'honneur de perforer d*un dard le terrible amock. — Premier aperçu sur la police intérieure.

Une promenade, cinq ou six bains successifs et un déjeuner piquant, voilà une matinée à Batavia : Taprès-midi , tout le monde dort.

Vers six heures du soir, le mouvement vient à renaître : des centaines de voitures ouvertes circulent : la population européenne , se prélassant tête nue , se porte vers la plaine de a Waterloo n , où il y a musique militaire : nous suivons le flot, toujours ravis des allées enchanteresses et des costumes brillants. Le a Longchamps » est empreint du cachet le plus colonial : la garnison, forte de neuf mille hommes, en fait le principal ornement ; plus de trois cents voitures se rangent à Tombre des grands arbres; les airs nationaux, fort bien exécutés, résonnent avec fracas; et au milieu des myriades de Javanais en tenue de fête, étincelants des parures orientales les plus vives, les officiers galopent à plaisir. Figurez-vous un grand et bel homme en tunique bleue, en large pantalon blanc, à grandes bottes, grands éperons et grand sabre : supposez qu'il vent bien écarter un peu les jambes pour laisser passer entre elles un poney harnaché pompeusement et de la taille d*un terre-neuve, vous aurez vu dans la plus pure vérité le portrait des représentants à Java de la force armée de toutes les Néerlandes. La petite taille du cheval ne porte atteinte en rien aux grandes vertus militaires, et Dieu sait que la gloire de cette armée est au-dessus

de tout éloge ; mais quand un escadron de chevaux du pays de LîUiput montés par de dignes frères de Gulliver, exécute la charge à fond , il y a de quoi rire de bon cœur.

Nous dînons le soir chez notre ami M. Van Del den, président de la chambre de commerce. L'aimable compagnon de Tétouffante cabine du Hero avait repris sa vie de nabab, dans son palais, au milieu des douces joies d'une charmante famille. Piscines luxueuses, jardins d'Armide, vérandasalle à manger au milieu de l'exubérante verdure de bosquets riants, nuée de serviteurs indiens dans leur plus riche costume national , rien n'y manque de ce qu'on peut rêver comme récompense princière du travail, de l'honneur et de l'intelligence. Comment, après les délices si bien méritées dans une pareille oasis , revenir habiter une rue boueuse et brumeuse de Hollande et y vivre sans vingt chevaux et sans quatre-vingts serviteurs? La Hollande n'est plus qu'un drapeau aimé passionnément de ces cœurs patriotes ; il leur faut de temps à autre l'aller revoir et se retremper sous ses couleurs; mais l'espace, la richesse, le soleil, le commandement y font défaut pour les heureux de Java , que le monopole a faits ici pachas et rois, et qui ne sont point tentés de redevenir chez eux contribuables, administrés et locataires !

12 novembre 1866. — Promenade « fashionable » à cinq heures du matin sur les poneys fringants de M. Van Delden. Toujours les mêmes berceaux, les mêmes merveilles de verdure, de floraison, de parfums et de feuillage : toujours le même luxe de villas disséminées dans les jardins, le même mouvement sur cent canaux divers, et les mêmes couleurs verdoyantes sur cettfe fourmilière indigène, qui va, qui court, qui trotte, en glapissant bruyamment comme une volée de cacatois. — A neuf heures du matin, nous en sommes déjà à notre cinquième bain : cette température torride de 40® dans la cave ferait, vous le pensez, éclater tous les thermomètres qu'on mettrait au soleil : je l'affrontais pourtant, coiffé d'un casque indien blanc, de forme pyramidale, qui me donnait Tair d'un pompier de Nanterre passé au badigeon : la vieille ville m'intriguait : là, les ruelles sont étroites et tortueuses : les habitants s'y empilent dans des huttes de bambou, comme nous entassons des sacs de blé dans nos halles : les boutiques malaises sont remplies d'étoffes de calicot ou de comestibles gluants; les boutiques chinoises sont d'un ordre supérieur. Voici, par exemple, l'échoppe d'un horloger chinois : la queue tressée du propriétaire est le seul vêtement qui apparaisse sur son buste immensément gras ; une loupe est maintenue sur son œil gauche par une contraction du sourcil

qui lui fait faire une grimace horrible; ce joaillier demi-nu perfore audacieusement une montre de Bréguet et semble très-fier de démonter habilement des cylindres de Paris. Son voisin vend des singes ; son vis-à-vis, mille compotes de piments dans mille soucoupes superposées. Partout une odeur putride et nauséabonde est répandue : la brise de mer en apporte d'épaisses bouffées , exhalées par les bois de palétuviers et d'arbustes vénéneux qui couvrent la plage. Le flot vient gonfler leurs racines noueuses , poreuses et torturées ; en quelques heures leur diamètre augmente de plusieurs pouces ; puis le jusant les laisse à sec sur des boues malsaines; le soleil darde , il les évapore et les dessèche ; un cardon de nuées jaunâtres, de vapeurs pestilentielles se forme, et reste un moment suspendu, attendant que la brise l'emporte : ah ! malheur aux parages où le dirige le caprice de l'atmosphère!

Ce sont ces miasmes fétides qui ont donné à la vieille ville de Batavia cette universelle réputation de mortalité qui vous faisait trembler pour nous quand nous sommes partis. Le fait est qu'il est incalculable, le nombre des victimes qui ont succombé là depuis l'occupation ! Je m'entretenais de ce sujet avec un plaisant compagnon: «Oh! me disait-il, avant l'époque où nous nous sommes éloignés de la plage pour fonder la ville neuve, on mourait comme mouches dans ce vieux Batavia ; c'est l'empoisonne-

ment a en grandeur naturelle » pour tout être humain; mais qu'importe maintenant? il n*y a plus que les Chinois et les Malais qui y habitent I » — Ce mot, rien moins que philantropique , me rappelait certaine correspondance de la dernière guerre du Mexique : après avoir énuméré les désastres de la fièvre jaune sur le littoral et rendu compte du mouvement des troupes vers l'intérieur des terres, elle disait : a Du reste , que les familles se rassurent, il n*y a plus que les marins à la côte I » — Les familles des marins en France ont dû être à peu près aussi tranquillisées que celles des Indigènes le sont ici.

Malgré la pureté de Tair de la ville neuve, nous venons d'avoir un terrible exemple de ce qu'amène une imprudence. Un de nos voisins de table qui, hier soir, avait mangé avec trop d'avidité les sTlieculents ananas de notre dessert, était un peu pâle au déjeuner de midi, — à trois heures il était mort! C'est la seule chose qui se fasse vite sous les latitudes tropicales !

A peine l'heure de là sieste est-elle passée , nous nous mettons à écrire sous notre véranda. Vite une cinquantaine de Chinois et de Malais viennent nous assiéger pour nous vendre des cravates et des mouchoirs, des photographies et des images militaires de Paris. — Je les chasse, ils reviennent; je les menace, ils étalentcent ubibelots» déplus, vantant qui

un pantalon, qui de Teau de Cologne, qui des singes. Résolus à attendre la fin de ma lettre, ils sont en ce moment accroupis en plein soleil , à dix pas de nous , espérant évidemment que je serai tout à rheure dans des dispositions plus conciliantes. Le soir nous sommes mis eu éveil par un incendie : cent quatre-vingts maisons — lisez baraques — de la vieille ville flambent comme une boîte d'allumettes. Que de vermine aura été grillée !

13 novembre 1866. — Ceci ne pouvait pas manquer! Le capitaine du Hero ^ notre voisin de galerie , a pâli hier soir et a passé la nuit à quatre pattes, vomissant et hurlant! Nous-mêmes payons le tribut des nouveaux arrivants , et nos estomacs sont dignes de pitié. Si nous conservons notre belle humeur, nous serons sauvés de ce fantôme du choléra, — et du choléra de Java! — qui prend la peur dés qu'il ne Finspire plus.

Voici, du reste, qui va nous remettre : Tair pur des montagnes de Tintérieur. Une lettre charmante du Gouverneur général par intérim nous dit que a la politique ne lui permettant pas de rendre au Prince exilé les honneurs dus à un prince français , il lui demande pourtant de le traiter comme le petit-fils d'un roi » . Il nous envoie un passe-port de circulation , faveur très-rare et très-précieuse , pour toute rile, et même pour les terres dites a princiëres » , où régnent, sous le protectorat hollandais, les Sul-

ians de Sourakarta et de Djokjokarta : tous les Résidents (Préfets) et Princes indigènes de File sont prévenus, et tous les chevaux de poste du gouvernement sont mis gratuitement à ht disposition du Prince. C'est là une heureuse fortune qui nous ravît 'et nous remplit de la plus sincère reconnaissance.

Le mouvement étant recommandé pour ceux qui faiblissent sous ce climat de feu , nous n'avons point refusé une gracieuse invitation du Résident de Batavia, M. Hoogeveen. A six heures du soir, sa voiture de gala vient nous prendre : quatre coureurs, tout de blanc habillés , portent à la main une longue queue blanche de cheval, dont ils caressent notre attelage; ils jouent des jambes de toute leur force , chacun à côté de son poney, et chassent merveilleusement les mouches ; nous galopons et ils courent ; c'est Tusage ! En une demi-heure , nous sommes au palais : bataillon de serviteurs sur les marches , turbans , ceintures, panoplies, magnifiques figurants de scène orientale, tout brille sur des gradins de marbre. Le Résident reçoit le Prince avec la plus grande cordialité; puis viennent le Général commandant , des colonels d'artillerie, des ingénieurs civils... et enfin le Sultan et la Sultane d'une des principautés de Bornéo. Le mari est un vieux bonhomme rabougri, ridé, rhumatisé, mâchant frénétiquement une pâte de chaux et de bétel, qui rend les dents noires, les gencives saignantes, et qui, intercalée entre les

UNE 3EMAINI; A BATAVIA. lf>

dents et U lèvre inférieure, fait enfler celle-ci, déjà pendante par nature ; ainsi 9'accroU un atroce et difforme bourrelet.

Mais la Sultane est très-gentille, toute petite, jeune, Toeil éveillé : elle rend les saluts aux jeunes Européens avec une grâce parfaite ; sa toilette se com^ pose d*une houppelande de soie bleue et or; une écharpe blanche et cerise , passée en sautoir, lui couvre la poitrine et y est maintenue par douze crois^sants enlacés , formant broche , en diamants de son île ; c^est le plus beau bijou que j'aie jamais vu : un turban rouge, avec un pompon de diamants sur le côté, encadre sa tète cuivrée, expressive et rieuse.

Pour nous , en nous promenant sous les arcades blanches, au milieu des groupes étranges de soldats, de serviteurs, de brûle-parfums et d'allumeurs de cigares, nous avons la joie d'organiser avec l'aimable Résident une chasse aux crocodiles,

16 novembre 1866. — En dehors des siestes répétées, qui sont le grand secret du bonheur quand on est si près de la Ligne ; en dehors des flâneries, des baignades, des délicieuses tasses de café, fout est fatigue sous ce soleil ! J'ai pourtant fermé mon courrier pour l'Europe, et je l'ai afiranchi, ce qui n'est pas, croyez-le bien, une banale politesse : trente-six francs de port de lettres, voilà mon impression du matin.

20 JAVA* SIAM. CAKTON.

J'allais oublier notre visîfç au musée, dont le Résident a fait les honneurs au Prince. Outre les coureurs chasse-mouches, M. Hoogeveen est accompagné du coureur porte-parasol doré et de deux vUumeurs de cigares qui , trottant derrière nous , Grandissent a Tapi » de bois de sandal , ce feu de Vestales toujours entretenu pour « les manille » des fonctionnaires. Le musée est si curieux, que le voyageur qui n'est point versé dans le sanscrit n'y comprend rien , mais c'est magnifique ! Divinités javanaises, sundanaises, baliennes, hindoues, à gros ventre, yeux en coulisse, bosses, double face, demidouzaine de bras et de pieds en l'air, poulets à cinq pattes en argent , lampes anciennes et tam-tams sur lesquels nous produisons des bruits] étourdissants, que sais-je? on en révérait!

La a Hero » repart aujourd'hui pour la chère Australie : nous voulons, en lui confiant nos lettres, lui souhaiter a bonne brise » et y faire le classique déjeuner du départ *. Pauvre navire avec lequel nous avons couru maints dangers ! je le vois encore rasant de quelques mètres la roche de corail où nous devions mille fois nous briser comme verre ! je le vois égaré pendant quinze heures après le

< Nous avions agi avec adresse en saisissant cette occasion pour Torrès : des lettres d'Australie m'ont appris que les difficultés et les dangers de la route avaient fait renoncer les gouvernements australiens à l'idée d'établir la ligne étudiée par le Hero,

passage de « Bali » , quand un courant fatal nous avait portés au N.-Ë., tandis que nous gouvernions à rO.-N.-O. Et il va de nouveau, en faisant siffler sa machine, mettre en fuite les flottilles des pirogues ipontées par les Cannibales! En tous cas, il fait en partant une bonne action : il emmène un pauvre malade que tue le soleil des tropiques : squelette de poitrinaire , l'infortuné va demander à la belle Nouvelle-Galles du Sud ou à la fraîche Tasmanie de lui rendre la santé. S'il respire encore quand il abordera, la sympathie et la cordialité dont les étrangers y reçoivent les marques le sauveront assurément !

Comme nous disions adieu à notre vieille barque en fer, sur laquelle nous avions été bien mal à Taise, mais que nous aimions pourtant , deux coups de canon tonnèrent : une fumée noire apparaissait au large : la malle de Singapour, le a Cores de Vries n arrivait; notre cœur battait fort; elle devait avoir à son bord un jeune Prince revenant d'une glorieuse expédition. Nous nous portâmes au-devant d'elle dans une pirogue; avant même qu'elle mouillât, nous avions déjà sauté sur le pont. Là nous serrions dans nos bras avec une émotion indescriptible le Duc d'AIençon. A plus de trois mille lieues de la patrie, il nous était donc donné de nous revoir, de causer des nôtres , de nous raconter nos voyages , nos douleurs et nos espérances 1

Le Duc d*Alençon , lieutenant dans l'armée espagnole, commandait Tartillerie dans une expédition contre les pirates et les Indigènes à « MindanSo » (Philippines). Il avait , dans les labeurs d'une campagne terrible sous ce soleil de feu et sur des marécages pestilentiels , échappé cent fois aux épidémies et aux embuscades. Mais ce que nous ne pouvions arracher à sa modestie, c'étaient les détails sur l'attaque brillante du « Fort de Sanditan i) , qui avaient déjà fait grand bruit à Batavia : il avait esca-^ ladé un des premiers les palissades du Fort encore rempli d'Indiens qui tiraient à mitraille et qui tuèrent un officier à ses côtés ; il avait sauté sur les pièces et s'était rendu maître de douze canons. Aussi le Gouverneur général lui avait-il donné , comme dépouilles opimes dues à sa vaillance, les armes et la tunique du chef des Indiens, tué dans la mêlée.

Le « Cores de Vries » offrait le plus singulier aspect : le pont était encombré de plus de deux cents pèlerins revenant de la Mecque en costumes étincelants. Leur front radieux et inspiré, leur démarche majestueuse et pleine de componction, exprimaient toute la ferveur de ces croyants, que les dépenses , les fatigues et les jeûnes d'un si pénible et si long pèlerinage n'avaient pas rebutés.

Une pirogue renversée par un crocodile. — Voyage dans Tintérieur. — Tous les Indigènes accroupis devant les Blancs. — Singes aimables. — Un Prince javanais et ses bayadères.-^ Sa tribu nous rabat les rhinocéros. -^ Ses trois canards favoris.

18 novembre 1866. — Avant quatre heures du matin, notre joyeuse colonne françîîse était emmenée au galop par Faimable Résident M. Hoogeveen» renforcée de sept ou huit chasseurs du pays. Tout est commandé pour cette chasse officielle aux croco*dîles : voitures à quatre chevaux pour aller jusqu^ au quai; canonnière pour sortir de la rade, longer la côte et gagner une rivrère qui se jette dans la mer au milieu des bouquets de palétuviers ; canots de la marine royale et pirogues malaises, etc., etc. J'étais même tenté de croire, en voyant ce brillant apparat, qu'on avait, de par les ordres d'une vénerie asiatique, panneauté la veille quelques crocodiles, comme on panneauté les chevreuils pour les tirés de France; mais la suite me prouva que ce gibier n'enteùd pas si bien la flatterie que le nôtre.

Il est six heures du matin quand la canonnière mouille sur la barre de la rivière : nous nous disse-

minons dans des pirogues , et nous écarquillons les yeux pour pénétrer les grandes herbes qui couvrent* les berges boueuses, pour sonder une eau vaseuse et jaune; mais rien ne parait. IVous remontons et redescendons plus de vingt affluents de la rivière : notre pirogue glisse silencieusement, grâce aux pagaies, entre des bouquets touffus de plantes aquatiques et vénéneuses qui nous ombragent, et où mille serpents vert foncé et bleu jaunâtre se faufilent et se cachent : quelques-uns, la tête haute de deux pieds au-dessus du niveau de Teau, traversent fièrement à la nage , comme pour nous défier.

Vers dix heures, tandis que le soleil commence à nous rôtir de ses rayons dévorants , que les nuées nauséabondes des miasmes nous prennent aux tempes et à la gorge, voici des globules d'air qui bouillonnent à la surface, à quatre pas de nous. Attention! c'est un crocodile qui respire : les acolytes amateurs, pendant ce temps, font voler des bouchons dr Champagne; pour nous, anxieux sur Favant, nous espérons le monstre. A quatre-vingts pas, un léger remous s'agite, des onde% concentriques se soulèvent, et une longue arête noire et dentelée (je lui donne de vingt à vingt-deux pieds), paraît comme une flèche rebondissante à la surface de Teau, puis replonge pour poindre encore un peu plus loin. Malgré un angle de tir aussi aigu, malgré la distance et la dureté de la carapace , nous faisons

feu. Est-ce simple curiosité ou véritable douleur, le crocodile sort de Teau verticaleolent jusqu'aux

pattes, et noâ compagnons affirment qu'il est

mort au fond de Teau, ce qui est Fhistoire accréditée de tous les crocodiles manques I Mais pour nous, qui sommes habitués à ne compter gibier tué que le gibier mis dans la carnassière , nous croyons qu'il pourra encore couler des jours très-heureux. Je soupçonne Thorrible bête d'avoir voulu tirer vengeance de son égratignure; car pendant ^ue nous rechargeons nos carabines, sa grande gueule, à je ne sais combien de dents, s'ouvre soudain pour happer l'avant d'une pirogue qui suit la nôtre : elle est montée par deux Indiens; le plus leste prend un harpon de cuivre de plus de deux pieds, fixé à une longue tige de bois de fer, et le lance droit au fond de la gueule du monstre. La pointe produit une telle douleur sur ses amygdales, qu'il donne un formidable coup de reins ; la pirogue est lancée en l'air comme un ballon, et les deux Malais, culbutés dans ce saut périlleux involontaire, retombent dans l'eau et gagnent la rive avec la rapidité que donne la frayeur! Le crocodile, qui a de ses dents rompu net le bois de fer, et gardé le harpon enchevêtré dans son râtelier, fait en l'air une énorme pirouette, la queue en trompette et le ventre au soleil , si bien qu'un instant il nous apparaît dans son entier. Une fois nos armes rechargées, aucune

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