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occasion aussi favorable ne se présenta plus à nous : nous avons compté environ quinze apparitions de crocodiles pendant cette matinée, et j'estime qu'il j avait cinq ou six de ces énormes bêtes dans nos eaux. « Tirez donc à l'œil ! » nous disait-on chaque fois y comme si c'était chose facile à quatre-vingts pas, avec quatre ou cinq degrés d'angle, et toute la population d'un village accourue sur les rives , où une^ balle maladroite aurait tué dix Indigènes dans Talignement de ce malin gibier. Il parait que lorsque les eaux sont basses > les crocodiles restent sur la berge à se vautret dans la bourbe , et alors rien n'est pluâ aisé que de leur placer une balle meurtrière. La difficulté de notre chasse en pirogue, ses émotions palpitantes et son danger, nous ont fait passer une bonne matinée. Espérons autant de plai-» sir, moins de soleil et, plus de chance pour une autre fois.
Vers midiy en effet, le soleil maintenant les am* phibies au fond des eaux , nous battons en retraite , quelque peu étourdis par l'intensité de la chaleur , et grisés par les odeurs malsaines. La canonnière nous porte à l'embouchure de la rivière « Aiikee n , dans l'Ouest : nous montons de nouveau en ce prahu » , pirogue faite d'un tronc d'arbre creusé et à poupe grossièrement sculptée : trente Malais chantant et trottant s'attellent sur la rive à une longue cordelle, et notre barque fend avec rapidité les eaux chaudes
et boueuses. Nos remorqueurs , presque nus, ne paraissent point effrayés des grandes herbes , et s*y jettent dans les tournants pour ne point ralentir notre marche. Au lieu d*un chemin de halage, c'est la jongle qu'ils côtoyent, obligés souvent de passer à la nage les affluents qui leur coupent la route.
Nous^. allons ainsi à la villa du « capitaine des Chinois » : ce « gentleman » du CéIeste*Empire , qui est venu au-devant de nous, est, parait-il, un haut personnage : nommé par le gouvernement hollandais , reconnu par tous les Chinois de Tile , il est à la fois ministre plénipotentiaire , préfet de police , juge ou avocat pour toutes les affaires qui concer* nent ses compatriotes; et comme ceux-ci forment un élément financier et social d'une grande importance dans la colonie, ce n'est pas une sinécure. Pendant le trajet, un de nos serviteurs indigènes sauta d'un bond jusqu'à ce fonctionnaire , et remît dans la barque l'extrémité de sa chevelure : « Prenez garde , monsieur le mandarin , rentrez votre queue qui traîne dans l'eau ; un caïman va vous tirer par là. »
Un déjeuner nous fut servi sous un toit de pagode, mais la chaleur nous avait rendus demimorls : les vins d'Europe furent absorbés , et quelques têtes en furent troublées, — gaiement, bien entendu. Le flot des histoires cynégétiques déborda,
et il fallait avoir chajssé pendant' huit heures les crocodiles pour ajouter foi à une pareille collection d'aventures ; aussi le fou rire était-il général. Malgré ces excellents breuvages, je ne pus m'empécher de faire grimper un laquais indigène au sommet d'un cocotier , et il m'abattit deux cocos verts dont je bus le lait avec délices. Bientôt un groupe de Malais accourent ; ils montrent du doigt, sur l'autre rive, un crocodile qui digère pendant que nous déjeunons : le baron Bâche, ancien officier d'Afrique, qui accompagne le Di}C d'Alençon, et qui est un tireur hors ligne , fait feu et place une balle dans le dos de la béte; celle-ci saute dans l'eau, et laisse à la place de son plongeon une grande tache de sang. « Elle est morte ! » crions-nous tout joyeux. Mais nullement , elle reparait plus loin en portant une patte en l'air ; toutes nos balles s'y concentrent, et quelques globules veinés de sang s'élevant du fond de la rivière sont les dernières nouvelles que nous ayons reçues du monstre. Il me faut donc renoncer à l'espoir, dont je m'étais longtemps bercé, de rapporter dans ma famille une carapace noire longue de vingt-cinq pieds, et de la suspendre à mon plafond !
Les équipages du Résident nous ramènent pai terre à Batavia, et une demi-heure après, vers trois heures y nous devons déjà repartir. Notre chasse émotionnante aux amphibies n'a été qu'une sorte
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de prélude destiné à nous mettre en haleine. C'est aujourd'hui, en effet, que nous avons décidé de :5ommencer notre voyage dans Tintérieur de Java ; nous pensons qu'il durera un mois environ , si notre activité australienne ne se laisse pas émousser par cette brûlante atmosphère.
L'ile entière est sillonnée de routes magnifiques^ les relais sont organisés en tous points, des caravanséraïs disposés de distance en distance, et — bref — c'est en poste , comme dans la bonne France de jadis, que Ton parcourt ce pays réputé si sauvage. L'excellent M. Van Delden nous a prêté deux chaises de poste indiennes, grands paniers couverts d'un toit blanc, avec sièges par devant et par derrière. Nos bagages sont, par nécessité , réduits à leur plus simple expression. Pour moi , je n'aurai d'alternative qu'entre la toile bleue du chasseur français, le casque de pompier, les bottes préservatrices des serpents d'une part, l'habit noir et le gibus pour les Sultans de l'autre : tout est bien arrimé dans nos carrosses.
Comme nos connaissances en langue malaise se bornent à savoir demander du feu , de l'eau et du riz , nous avons pensé qu'il n'était pas très-prudent de nous aventurer ainsi, dans les terres pour un long voyage; notre colonne s'est donc augmentée d'Ak-Hem, matelot malais du Hero ^ qui a un peii oublié en Australie sa langue natale et qui n'y
a guère appris Tanglais , mais qui sera pourtant un auxiliaire puissant de notre groupe français.
Les grelots de huit poneys résonnent devant la véranda, les fouets claquent, et nous partons au grand galop. — Outre le postillon , deux coureurs malais fouaillant, hurlant sans discontinuer, trpt-> lent à tour de rôle à côté des chevaux avec une agilité inouïe. Quand Tattelage est lancé ventre à terre, ils grimpent chacun sur un des marchepieds du siège de derrière et se contentent d*aiguillonner les poneys des éclats de leur voix criarde ; dès que la marche tend à se ralentir , ils descendent ^ s'élancent et rouent de coups les pauvres petites bêtes. Leur costume se compose d'une ceinture de couleur nouée aux reins , et d'un grand chapeau , cloche à melon , écarlate et doré : ils sont si lestes , si robustes, si bien musclés et si pleins de fougue, qu'ils font ma joie.
Nous avons passé à Tandjong et à Tjimanjis, relayé quatre fois et mis trois heures et un quart pour faire quarante et un milles (seize lieues), distance qui sépare Batavia de Buitenzorg — traduisez «Sans Souci » . La route est charmante, c'est l'allée d'un grand parc, ombragée par des arbres d'une superbe verdure; il y a des échappées de vue sur les vallées, où une culture admirable de riz, de bétel et de cannes à sucre se déroule à nos yeux ; les épis dorés des rizières sont presque murs, et
des vols de marabouts , de grues blanches, d'oiseaux bleus , verts ou jaunes , s'abattent pour les dévaster. De distance en distance , les Indigènes ont échafaudé de pittoresques épouvantails : des bambous d'une trentaine de pieds de hauteur , solidement plantés et noués à la base, semblent ne former qu'un seul tronc, et s'ouvrent en cornet à leur sommet ; là est formée une cabane de feuilles de bananiers , perchoir élancé où un enfant grimpe et se juche pour tirer mille ficelles qui, de ce point unique, rayonnent jusqu'à l'extrémité du champ, semblables aux fils constructeurs d'une gigantesque toile d'araignée ; — des feuilles y sont attachées, la vedette malaise les agite à tour de bras et les fait danser comme des marionnettes. Pourtant bien des oiseaux audacieux viennent forcer la consigne, et becqueter à l'ombre de ce perchoir asiatique qui rappelle un peu la hutte de « l'arbre à Robinson » (rive gauche , ligne de Sceaux) , et d'où la vue est féerique sur la nappe des moissons de café , de girofle , de vanille et de cannelle , avec des îlots de palmiers, de muscadiers et de flamboyants.
Les poteaux du télégraphe , qui sont échelonnés le long de la route, ne sont autre chose que les arbres à coton, dont les branches dénudées et, seulement par intervalles , mouchetées de gros flocons blancs, ofirent un si curieux aspect. Arbres caractéristiques de ces latitudes, donnant d'eux-mêmes
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à une population indolente et arriérée la matière admirable que nous tissons pour elle à Manchester, à Rouen et à Mulhouse ; les voilà qui cumulent et qui deviennent les auxiliaires de Tactive électricité. Aux voyageurs étrangers, ils semblent, en outre, donner la première note du concert de la domination hollandaise : chacun de ces arbres est marqué d*un numéro matricule, comme pour trahir la plus minutieuse des réglementations du globe. Tout, en effet, semble marcher ici à la baguette d*une.fée invisible : à chaque relais, sous une voûte élégante, construite en bambous et recouverte de grandes feuilles sèches, équipages et voyageurs sont protégés contre Tardeur du soleil, et attendus avec une respectueuse exactitude. En moins de quatre minutes un. nouveau postillon ^est sur le siège, un attelage tout frais piaffe et galope, des coureurs reposés font claquer leur fouet devant la foule accourue pour vendre fruits et cigares.
Mais ce qui nous a le plus vivement impressionnés depuis que nous sommes sortis des faubourgs de Batavia, ce qui doit provenir, non d*une baguette de fée, mais du souvenir de millions de coups de courbache, c'est l'attitude de la population malaise des campagnes ! — A peine un Blanc est-il en vue , vite tous les Indigènes s'accroupissent sur leurs talons en signe de respect et de vénération. Sur cette route populeuse que nous avons suivie à toute vitesse ^ pas
CHASSES A(JX CROCODILES ET AIX RHIXOCÉROS. 33
un n'est resté debout! Ils semblaient s'abattre également de droite et de gauche, à mesure que nos chevaux de volée soulevaient la poussière, comme s'ils étaient des capucins de carte, fauchés sur notre passage. Grand Dieul si Tabus du prestige des Blancs est en rapport avec l'excès de la servilité des Natifs, quelles peuvent être les bornes qui arrêtent des gouvernants, quand les gouvernés n'osent pas même lever les yeux vers eux, alors que le corps est déjà dans la posture de la plus basse humilité ! — ^ Ah ! quelle bonne population des campagnes pour un gouvernement! et si jamais la candidature offir cielle était exilée du beau pays de France,
Dî meliorapiîs, erroremque kostihus illum,
c'est bien ici qu'elle devrait chercher un refuge.
Oui, nous parlons de la France, et de l'Australie, .... et du Japon ! nous sommes si heureux de voir notre colonne augmentée .depuis, trois jours, de nous retrouver avec le Duc d'Alencon, au bout du monde et en bonne santé : quel bon tapage français nous faisons !
Buiténzorg est le Versailles de Batavia : les splendeurs du palais gouvernemental ne sont égalées que par les merveilles de la nature, qui en font une oasis de plaisance avec tout le comfort de l'Europe. Pourtant ce point est déjà considéré comme « ville de l'intérieur » , et pour y parvenir il faut un passe-port
spécial délivré par le gouvernement : le médecin même du Gouverneur, pour venir de la capitale jusqu'ici, est obligé, me dit-on, de faire renouveler cette passe chaque fois qu'il visite son auguste malade. Nous avons le chagrin de ne pouvoir que nous inscrire chez Son Excellence M. Prins , chargé du pouvoir par intérim . A voir la douleur empreinte sur les visages, nous sentons vite à quel point cet homme de bien , très-dangereusement atteint aujourd'hui, est aimé de tous.
19 novembre 1866. Vous savez que le jardin botanique de Buitenzorg a la réputation d'être le plus beau du monde entier. Ce n'est plus dans un espace restreint, comme dans les serres de la ville de Paris ou du parc de Kew, que s'entassent par millions les plantes aux couleurs éblouissantes et aux parfums enivrants : ceci est une serre de plusieurs kilomètres carrée de surface , avec Fazur du ciel tropical pour dôme, des lacs pour bassins, des collines pour gradins , et des grandes routes pour couloirs I Le savant directeur du jardin, M« Teyemann, depuis trente-six ans roi de ce paradis, nous a guidés dans ce dédale bien ordonné et sous ces voûtes de feuillage. Mille noms gréco-latins résonnent encore à nos oreilles : là les orchidées les plus incroyables, depuis les plus rosées jusqu'aux plus purpurines, se balancent dans les lianes, comme pour imiter les
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singes noirs qui s*y suspendent par la queue et les brisent sans pitié ; ici des lies de nénuphars mul ticolores s'élèvent au-dessus de la nappe bleuâtre ; et plus loin un gros poisson cujvré, s'élançant trop témérairement hors de Feau pour happer un papillon étincelant aussi grand que la main, retombe, sans la faire plier, sur une feuille gigantesque de Victoria regia : il s'y débat comme un diable dans un bénitier, mais il ne peut s'en échapper, les rebords frisés de cette feuille qui surnage le retiennent captif là où il va mourir. Ah I figurez-vous donc une centaine de ces feuilles d'un beau vert, mesurant six pieds de diamètre, ré«» pandues sur le lac comme les vaisseaux d'une esca^ dre dans une rade. — Puis voici des allées entièrement bordées d'arbres vénéneux dont un fruit ou une gouttelette de suc envoie dans l'autre monde un Chrétien en dix minutes et un Indigène en quinze* La source première qui alimente les bocaux à chif-' fres cabalistiques de toutes les pharmacies du globe est là devant nos yeux : c'est l'allée des empoison* nements, des tortures et des crimes! mais n'est-ce pas la même qui a guéri tant de maladies et calmé tant de douleurs ?
Nous avons vu dans ce jardin toute une ména-i gerie-pépinière d'animaux-feuilles : je crois que la science les appelle des » phyllia » . Rien de plus étonnant et de plus trompeur pout* l'œil: vous jure-
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riez que ce brin végétal d*un vert tendre, avec le tissu, les dentelures et les nervures foliaires, est une feuille qui vient de tomber du jasmin immense qui vous ombrage et vous embaume. Mais, point du tout : soudain cette feuille se met à courir la poste, une autre la suit, et on ne les revoit plus. Dans le laboratoire du directeur, nous avons pris une loupe et comparé des phyllia à des feuilles : trouver une différence nous fut impossible, et ma raison en demeure encore confondue !
Une bande de singes très-aimables vient nous troubler dans ce travail : habitués sans doute à complimenter les visiteurs, ils nous honorent de quelques poignées de main et se tiennent debout, bien campés sur leurs jambes de derrière. Est-ce une illusion méchante, ou la pure vérité ? est-ce la honte fictive d'une consanguinité imaginaire, ou le remords réel des distractions de nos premiers ancêtres ? mais certains portiers de collège me revinrent en mémoire, et je ne pus me séparer de ce groupe étrange et presque humain sans m'empécher de me dire : tt 11 me semble que j'ai déjà vu ces gens-là quelque part. »
Ce qu'en revanche je n'avais jamais vu, et ce qui est véritablement ravissant, c'est le cerf-nain de Java : on Tappelle également le cerf-souris. Une liarde sautillante gambadait dans les buissons : hauts (!e quinze à vingt-cinq centimètres, ils ont exacte*-
ment le poil alezan , la petite queue, la tète haute» le jarret fin et le pied de corne de nos dix-cors vus par le gros bout de la lunette. Il faudrait avoir le cœur de fer pour oser en tuer un : rien de mignon comme cet animal lilliputien » qui semble être un joli caprice de la nature. — Je vous fais grâce du musée où sont collectionnés tous les échantillons des produits coloniaux, des diamants de Bornéo, des cuivres de Sumatra et de l'argent de Timor.
Vers quatre heures du soir, le colonel Rappard, aide de camp du Gouverneur, nous conduit à Battou- Toulis-Cocabatou, bois sacré, lieu vénéré des Naturels. Une déesse est censée avoir tracé des caractères hiéroglyphiques sur une pierre plate, placée verticalement : Tempreinte de ses pieds est restée gravée dans le roc, puis la terre s'entr'ouvrant (la crevasse existe) l'aurait avalée comme une pilule : voilà la légende. Nous trouvons là des gardiens, des offrandes de fruits et d'encens, des lampes de forme étrusque, pleines d'huile de coco , et brûlant nuit et jour : des Indigènes y sont pro.sternés le front contre terre. Plus loin, au milieu de kiosques de bambou, construits sur pilotis dans une vallée de lotus roses en fleur, une foule de bambins et de femmes, profitant de la belle brise, font voler des cerfs-volants bizarres.
Le héros de notre soirée fut un singe gris wa-wou (genre gibbon) : il descendit du fourré de lianes
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qui dominait notre fraîche piscine , et vint jouer avec nous sous la véranda. Enfant espiègle, amusant et mimique au possible , il ne posa pas une seule fois à terre ses mains de devant : il marchait avec désinvolture , ne détestant pas de nous donner le bras, comme s*il était un être raisonnable. Mais, au bout d'une heure et demie de jeu, nous reçûmes une grêle de dattes jetées du haut des arbres environnants : ses camarades le rappelaient, et il grimpa en gambadant jusqu'à eux.
20 novembre 1866. — Tjiandjour, — Nous avançons dans Tintérieur : le pays est plus accidenté : nous commençons à monter, et nos petits cbevaui s'en ressentent terriblement : quand ils s'arrêtent, la population accourt, pousse aux roues, s'épou* mone, et jetant une volée de bâtons et de pierres, remet l'attelage en marche* Mais nous voici au pied de la grande montagne, le Megamendong : dix buffles viennent remplacer^nos poneys, et chaque paire est aiguillonnée par un cornac rieur et taquin : c'est un singulier attelage que celui de ces buffles à longues cornes noires, à lente allure, et à forte odeur! La couleur de leur peau est d'un rose grisâtre qui rappelle les petits porcs de trois ou Quatre semaines : ils ont horreur de l'Européen , le fixent du regard , tendent le cou en l'air, et manquent rarement de lancer sur lui.
Chasses aux crocodiles et aux khiivocéros. 39 par leurs naseaux épatés, une bave gluante qui l'asperge.
Ce changement à vue fait de notre rapide carrosse de tout à rheure un coche lent et attardé : nous gravissons sous un soleil de plomb les qu^ire mille sept cent quatre-vingts pieds du Megamendong,en nous enfonçant dans la forêt vierge : la nature devient de plus en plus fourrée, grandiose et sauvage. L^arôte du col n'a que trois mètres de large; nous laissons derrière nous le littoral, et notre vue s'ouvre sur l'intérieur. La belle province du Préanger est là : c'est un spectacle unique que celui de ces montagnes aux formes élancées, couvertes de la plus riche végétation jusqu'au sommet, avec des tons bleu-foncé et un panorama à' perte de vue; puis les plantations de riz échelonnées sur des gradins formant autant d'amphithéâtres qu'il y a de gorges, semblent être les cellules d'un rayon de miel. Soudain un orage se dessine : la brise qui l'emporte le fait passer au-dessous de nous, et il nous cache pendant une demi-heure toutes les vallées que nous admirions. C'est comme un rideau qui tombe à la fin d'une féerie ; mais bientôt il disparaît, le panorama nous est rendu plus verdoyant encore, et mille parfums, recelés jusqu'alors, nous arrivent! Nous nous demandons véritablement si nous ne rêvons pas dans cette admirable terre de Java ! La rapidité de la descente du Megamendong r20 rappelait celle c!cs (liilgciices du mont Cenis t
le sabot de notre voiture vola en éclats, et nous fûmes rendus dans la vallée bien plus vite que nous ne l'eussions désiré.
Tjiandjour, à seize lieues de Buitenzorg, est notre étape : c'est un délicieux village , perdu sous Tombrage des bambous : les rues y sont aussi bien balayées qu'en Hollande, et comme c'est un jour de marché, il y a autant d'animation qu'à la plus brillante des kermesses. Hier soir encore, en pensant à tous ces bons Javanais qui s'étaient accroupis àur notre passage, je me disais qu'évidemment on nous avait pris pour » Monsieur le Préfet » . Mais maintenant je n'en puis douter : nous sommes des Blancs, et cela suffit pour faire courber les têtes! Plus nous avançons dans l'intérieur, plus la servilité est incroyable. Hier, c'étaient seulement les gens que nous croisions sur la route qui s'abaissaient immédiatement jusqu'à terre : aujourd'hui c'est du fond des rizières, jusqu'à cent et cent cinquante mètres, que notre présence donne le signal de Taccroupissement général ! Bien plus, en s'accroupissant sur les talons, ils nous tournent le dos, et gardent les yeux baissés à terre ! Nous avons beau leur faire des signes d'amitié pour les engager à se relever, ils ne font que s'humilier davantage! Tantôt nous croisons un convoi de près de trois cents coulies : comme les porteurs d'eau chez nous, ils suspendent leurs fardeaux aux deux extrémités d'un bâton; c'est
ici un long bambou qui soutient deux sacs de café : ces pauvres gens en ont tant porté, que le bambou a creusé une véritable rainure sur leur 'épaule nue : à notre approche, tous les sacs parterre! et les coulies sur leurs talons! Plus loin, nous dépassons des Malaises couleur chocolat, mais de belle structure, vêtues pour tout costume d'une ceinture d'indienne nouée aux reins , et portant leurs enfants à califourchon sur leur hanche : et, de nouveau, les marmots par terre, et les Malaises en prière! Aussi notre entrée à Tjiandjour est-^elle indescriptible; on sort dans la rue, on se range le long des trottoirs : les mères qui chassent le petit gibier sur les têtes vierges de leurs filles en costume d'Ëden, les cuisinières qui activent avec deux éventails un tas de petits réchauds où grillent des boulettes odoriférantes, toutes quittent leur besogne et se portent étonnées, la lèvre penddnte, sur le devant des maisons : on s'y accroupit, on s*y entasse, on veut nous voir à tout prix, et il y a beaucoup de monde qui tient ferme au balcon !
Nous sommes chez T Assistant-Résident; là encore je n'ai pas pu voir un seul domestique debout devant moi, et décidément il faut nous le dire une fois pour toutes : a Java , c'est la cour du Grand M ogol , et le Grand Mogol , c'est moi ; c'est vousmême si vous voulez venir ! »
Undésir exprimé nous fait visiter le palais du Prince indigène ; en son absence , son premier vizir nous
reçoit : c'est un grand Indien portant turban , dolman galonné , jupon orange et souliers vernis. Mais quelle désillusion ! Les bayadères, tant vantées en Europe et tant rêvées , dansaient sur une terrasse au son de violons à une seule corde et de flûtes à un trou qu'elles accompagnaient de miaulements de chat nasillards! Elles s'étaient habillées comme des pensionnaires ; mais s'habiller ici , c'est le monde renversé! Bref, elles dansaient en se tordant comme si elles avaient une crampe d'estomac. Oh ! je n'ai pas une haute idée du Prince indien de céans. Qui sait? il est peut-être aveugle.,, et sourd,
21 novembre 1866. — Bandong. — A mesure que nous pénétrons dans l'intérieur, les costumes des populations se réduisent d'une façon inouïe , et le^ nombre de nos poneys s'augmente. Au moment où nous arrivons sur la crête qui domine le sauvage ravin de Tjisokkan, un chef indigène s'avance au galop au-devant de nous ; il porte un a kriss » antique, une ceinture et une jupe écarlate, et un chapeau-parapluie rayé d'or et d'argent. Il a requis toute sa tribu en corvée ; elle nous attend à trente pas, assise sur les talons. Il s'agit de descendre une pente épouvantablement abrupte, entre deux montagnes de lianes. Vite on dételle nos bêtes , un long câble de cuir de buffle et de rotin tressé est attaché
à rariièie de notre chaise de poste ; plus de deux cents Indigènes s'y cramponnent ; le bout extrême est porté par une cohorte de petits garçons et de petites filles sans le moindre vêtement. En avant, marche ! Entraînée par son propre poids , la voiture descend la pente vertigineuse , tandis que le grand serpent humain s'efforce de la retenir; les uns tiennent bon, les autres tombent , tous crient à pleins poumons ; le soleil effroyable fait ïuisseler à grosses gouttes leurs torses bronzés et nerveux ; livrés à notre propre impulsion, nous passons le torrent sur un pont couvert. Une autre tribu amène ses buffles, et la contrescarpe du ravin est escaladée. Puis pendant que les poneys de volée ruent, qu'un trait se casse , que les limoniers roulent sur le timon et que la population pousse aux roues, nous prenons souvent nos fusils et abattons de magnifiques oiseaux. C'est une bonne manière de prendre patience ! A Tjipadalarang , nous rencontrons un Prince javanais vêtu de soie vert-clair, et deux Princesses à ceinture rose parsemée de paillettes d'or; nous sommes confus de les voir tous mettre pied à terre et chapeau bas, mais ils ne comprennent rien à nos galantes excuses.
Enfin, à Ra^jamendala, voici une nouvelle tribu sous les armes ; la a corvée » semble ne se traduire *que par des sourires aimables sur toutes les bonnes faces couleur jus de pruneau. La des-
cente terminée, un bac nous reçoit pour traverser une large rivière bordée de villages qu*ombragent des bananiers. Le bac se compose de deux pirogues conjuguées, debout au courant, et supportant une plate-forme ; deux câbles de rotin , amarrés aux cocotiers des deux bords , facilitent leur mouvement de va-et-vient : le tout est d*une construction légère, solide et élégante.
Arrivée à Bandong. — Cette ville est la capitale d*une des plus belles provinces de Java : il y a là bien des centaines de mille de Javanais patriarcalement protégés, gouvernés et réglementés par une demi-douzaine de Hollandais et un Prince indigène (sur les cadres). Ce Prince indigène porte le titre de (( Régent » ; il est de race antique , mais nommé à ce poste par le gouvernement hollandais, qui lui donne, me dit-on, deux cent mille francs de traitement annuel, en dehors des revenus locaux, qui montent souvent, paraît -il, jusqu*à quatre cent mille francs* Il est absolument soumis au a Résident » (Préfet hollandais établi au même lieu) ; mais c'est un vrai roi pour les Indigènes , un u sultan n devant qui tout se prosterne.
Avec une grâce parfaite, le Régent avait envoyé hier soir une estafette pour prévenir le Duc dfe Penthièvre qu'il serait heureux de le lager , et c'est de son palais que je vous écris. Imaginez-vous
un vaste caravanséraî , avec de fraîches chambres tapissées de nattes, et, pour nous servir, une fourmilière d'Indiens en grande tenue rouge. Le Régenf « le sourire affable; mais il a autant de rhumatismes aux jambes que de diamants à son kriss, arme magnifique quMl porte dans le dos et passée dans la ceinture de son jupon. Le jupon de couleur contraste singulièrement avec ses souliers vernis , son veston de drap européen et son turban bleu et or. Ce Prince ne parle que la langue malaise ; par une attention charmante, un voisin venu pour la circonstance , M. Philippeau , nous sert d'interprète : d'habiles insinuations nous font vite promettre une danse de bayadères pour le soir. Nous parlons aussi chasse : — accordé un rhinocéros pour demain ! Excellent pour nous, le Régent nous dit qu'il met à nos ordres tout ce qui peut nous plaire sous son toit.
Nous avons sous nos fenêtres un petit lac, où toutes les demoiselles du pays prennent de joyeux ébats vers le coucher du soleil. A peine aperçoivent-elles un Blanc, qu'elles se sauvent comme des colombes effarouchées, sautillant sur l'herbe et se faufilant sous l'ombre des bananiers, dont une seule feuille les habille.
Je n'ai pu compter la foule de serviteurs qui nous entourent; le palais est une ruche. dont ils sont les abeilles, moins le travail; les cours et les galeries
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en sont encombrées; il est vrai qu'ils ne doivent pas coûter cher à nourrir, car on les bourre de riz comme des poulets, et ils sont ravis. Au petit goûter de nos deux domestiques, j'ai compté dix-sept In^ diens pour les servir! Mettez le double pour le diner, et pensez ce que c'est, lorsque le Prince indigène s'assied à la même table que les Princes français!
Après une promenade d'opéra dans les équipages de notre hôte, promenade où les très-humbles vers de terre, sujets du tout-puissant « Raden-Adiepatie-Wiranatta-Kousouma n , mordent la poussière dès qu'apparaissent ses trotteurs rouges, images des coureurs de nos anciens rois, un dîner somptueux nous est servi; puis la musique commence! Deux cent trente-huit timbres, dix tam-tams, seize paires de cymbales, vingt violons à une corde et autant, de tambours, tel est le ce gammelang » , orchestre renommé de la Régence! Il a coûté environ vingt-cinq mille francs. Les artistes accroupis tapotent en cadence, dirigés par un chef aux gestes majestueux. £h bien, franchement, ce n'est pas du tout un charivari; c'est une musique drôle; elle a des phrases langoureuses qui vous bercent comme dans un hamac pour vous réveiller tout h coup par un roulement de tonnerre.
Ce n'est que l'ouverture, et le spectacle va commencer : il est huit heures du soir; du fond des
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larges allées ombragées arrivent des flots de population : le Régent a daigné permettre à son bon peuple de prendre part à la fête des grands de la terre ; ce sont de nouvelles bayadêres qui vont sortir du gynécée, et quand il y a « une première » dans ce pays-cî , tout le monde grimpe dans les cocotiers pour y assister. Comjme Moïse lorsqu'il fit passer à pied sec la mer Rouge aux Hébreux , un vizir nous précède, et, d*un signe, nous fraye un passage dans cette mer d*êtres humains qui encombrent la cour d*honneur : nous prenons place devant le balcon du sérail.
Nota hene : Le sérail est un corps de bâtiment séparé du nôtre : il est gardé par de nombreux factionnaires avec baïonnette au bout du canon.
Une petite porte s'ouvre, et quatre bayadêres s'avancent, timides et fébriles, les yeux hagards, le corps frémissant. Sur la fête , quantité d'ailerons d'or, une sorte de crinière en paillettes formant casque de dragon mythologique ; une ceinture d'or, beaucoup de bracelets et de bagues , une étoffe de soie rouge enroulée, comme une tunique collante, autour du corps, — voilà leur charmant costume. Elles ont de douze à quatorze ans : le Régent en possède huit,, à peu près pareilles. Quand il veut s*en défaire, il les donne en mariage à ses amis par a série d'invités' » ; c'est considéré comme un grand honneur.
iS JAVA. SIAM. CANTON.
Les voilà donc enfin ces danseuses orientales, dont je n'avais vu hier que la caricature ! les voilà dans toute leur splendeur devant leur seigneur et maître! Mais ce n'est point une danse! Sur un air qui est tout refrain , ce qui est le propre de la musique asiatique y ce sont bien plutôt des oscillations lentes et des poses gracieuses exécutées sur place, une étude plastique pour présenter leur corps bien fait dans ses mouvements les plus avanta^ ux, pour en montrer la souplesse et Télégance. Tantôt elles se provoquent en guerre, comme des tragédiennes, saisissent un arc d'or, le tendent en se cambrant aussi merveilleusement que les amazones de la Fable, et décochent des flèches en plumes, dont elles imitent la légèreté, — puis elles tombent à genoux, en prière, et Tun des musiciens entonne un chant plaintif accompagné d'un seul violon indigène; — tantôt la mesure s'accélère et tonne : alors se rengorgeant avec la fierté de l'oiseau de Vénus , elles jouent avec de longues plumes de paon et font la roue comme lui. Mais aii moment le plus passionnant, sur un signe du maître, elles rentrent dans le sérail, véritables apparitions d'un songe! C'est le bonsoir général : les spectateurs se laissent glisser par grappes de leurs loges aériennes du haut des cocotiers ; la foule se disperse ; une patrouille arrive pour doubler le poste du sérail ; les torches s'éteignent, et dans le silence d'une nuit admirable, sous
une lueur de feu de Bengale qui 8*échappe par rayons du gynécée jusqu'à nous , une seule voix de femme semble répéter à la sourdine la berçante chanson de Tare I
22 novembre 1866. — Nous sommes partis ce matin à cinq heures pour chasser le rhinocéros ; les chefs des tribus avoisinantes avaient été mandés hier soir à la Régence, et il y avait une famille de rhinocéros tt au rapport)) , dans les ravins de Tjisitoe, situés à six lieues d'ici. Nous arrivons sur le terrain par des sentiers tortueux , et ce qui doit être notre champ de bataille se* déroule à nos yeux. C'est une gorge sauvage, creusée en demi-cercle; je lui donne environ trois lieues d'une extrémité à l'autre : nous sommes au centre de la courbe, sur le côté extérieur, dominant un ravin presque impénétrable et couvert en tous points d'une jongle épaisse. Fouillis d'herbes et de roseaux de plus de quinze pieds de hauteur, la jongle est pour les hommes ce qu'un champ de blé mur, dru et serré, est pour les lièvres. En dehors de quelques coulées étroites, ce n'est qu'en brisant mille tiges et en se jetant tête baissée qu'on peut avancer de quelques pas. Plusieurs centaines de traqueurs nous attendent ; ils sont armés de fusils à pierre, destinés à faire au moins du bruit, et au premier abord plus dangereux pour nous que pour les bêtes féroces. Les chefs de tribu
oO JAVA. SIAM. CANTON.
emmènent leurs hommes en silence vers notre gauche; ils font un grand circuit pour doubler le ravin et Tenvelopper sur nous. Du haut de notre coteau , nous dominons Tendroit le plus resserré de la gorge : une petite clairière où coule le torrent. Y a-t-il chance que les grosses bêtes prennent cette route? Personne ne le sait, tout le monde Fespère !
Des hurlements aigus sur toute la ligne nous annoncent que la battue commence ; la rangée des tirailleurs s* ébranle : nous sommes prêts. J'ai orné ma carabine de sa baïonnette pour les caâ désespérés et chargé mon arme avec une consciencieuse attention, carie danger est grand. Il paraît que, lorsque Tanimal attaque, il vous broie en un instant d'un seul coup de ses énormes pieds , qui ont plus d'un pied et demi de diamètre. — Au bout d'un quart d'heure, deux coups de feu, tirés par les traqueurs, se font entendre : on a vu la bête! Alors quel n'est pas notre étonnement d'apercevoir en quelques instants, non-seulement le désordre sur toute la ligne , mais toutes les têtes de nos hommes au sommet des cocotiers ! Avec un ensemble indescriptible, ils avaient lâché pied, et,' grimpant à l'envi les uns des autres avec l'adresse du singe (qui est évidemment dans leur nature), ils avaient déserté le sol et cherché un refuge dans les panaches dorés sur lesquels reposent en général les oiseaux.
A cent pas de nous est un petit groupe de chefs i
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHliVOCËROS. âl
leurs serviteurs, armés de hachies, font immédiatement des entailles dans de gros arbres impossibles à escalader autrement, et, en un court espace de temps, l'aristocratie javanaise put jouer du télégraphe aérien avec son peuple de braves ! — Quant à nous, décidés à attendre de pied ferme et à conserver Tagilité de nos jambes pour Yîourir sus à ranimai et le joindre à son passage , nous tentons de vains signaux pour remettre en marche la colonne des grimpeurs.
a Du haut de ces cocotiers, quatre cents poltrons nous contemplent I m s'écria Tun de nous pour consoler la rage des autres. Mais le malheur voulut que les chefs se mirent à donner d'une voix de Stentor des ordres aux traqueurs qui étaient à huit cents mètres de là : ils leur criaient de descendre, mais se gardaient bien de prêcher d'exemple. Le résultat de ce tapage agaçant était inévitable : la famille des trois rhinocéros escalade la montagne qui est en face de nous, mettant en fuite deux ou trois groupes d'Indigènes littéralement perdus dans les grandes.herbes.
Nous ne voyons d'abord qu'une agitation dans la jongle, environ à neuf cents mètres de nous : les animaux dessinent leur course par une sorte de remous qu'ils soulèvent en s'avançant comme entre deux eaux dans cette mer d'herbes plus haute qu'eux, et par le tortueux sillage que forme en tombant le
taillis épais quMls brisent. — Nous faisons ui^e course à pied, à toute vitesse, dans une coulée, pour les couper au demi-cercle , mais ce n'est que pour le plaisir des yeux. Avec nos lunettes seulement, nous pouvons distinguer trois masses grisâtres et énormes, en silhouette sur la crête du col opposé !
En tête marche le mâle avec sa haute corne fichée sur le bout du nez , puis la femelle ; le petit, déjà de la taille d'un buffle, trottine dans la voie frayée par ses immenses parents. A peine sont-ils disparus, que nos traqueurs sautent lestement à bas de leurs perchoirs, tout radieux d'être délivrés de la sainte horreur que leur inspire le rhino^Vo^r^, comme l'appelle Ak-Hem !
Il est déjà midi : pas un souffle d'air; nous sommes littéralement brûlés par un soleil torride, et nous attendons sous un tulipier en fleur le rassemblement de nos hommes : évidemment les rhinocéros ont passé vers l'extrémité droite de la gorge : les y cerner avant qu'ils en soient sortis, et les rabattre vers leur point de départ, tel est notre plan : nous nous efforçons d'encourager nos acolytes à se taire cette fois et à marcher au lieu de fuir.
a Garde à vous, voilà un tigre ! » s'écrie tout à coup M. Bâche , qui est à deux cents mètres de nous. Un courant se dessine furtivement dans la jongle hors de notre portée, comme si une rafale
étroite inclinait les épis des herbes, mais nos yeux ne peuvent distinguer la bête.
Cette fois, nous nous distribuons les postes avec perspicacité : le Duc d'Alençon, M. Bâche et M. Philippeau restent sous un gros tamarinier, au fond du ravin, dans une clairière voisine du torrent : le Duc de Penthièvre et moi gravissons un rocher conique, couvert de bois vierge, d*où nous commandons la seule antre passe par laquelle notre gros gibier puisse s'engager. — Sans oser pénétrer dans les fourrés les plus épais, mais en se frayant toutefois un chemin, les traqueurs, bien développés en groupes, s'efforcent de se rendre redoutables par un tin(a« marre épouvantable de cymbales et de tam-tams. Ils marchent ainsi sur nous pendant environ deux heures.
Je confesse que je ne sais pas trop ce qui se passa au juste pendant ce temps : le soleil dardait si fort ses rayons presque mortels ; la soif, la faim, la fatigue, la fièvre et Texallàtion du danger m'avaient tellement énervé, que , m'inquiélant peu des serpents et des scorpions, je m'étais étendu sur un roc malgré moi, ruisselant, défaillant et insensible. — Soudain un Indien qui m'avait rejoint à mon insu , me secoue de toutes ses forces : six coups de feu successifs me réveillent entièrement : que vois-je ? La rhinocéros , suivie de son petit, a côtoyé le torrent et est arrêtée dans une clairière à cent
cinquante mètres du tamarinier. Les balles de nos trois amis Tont-elle pénétrée ou non, c'est un mystère ! maislabétesoulevantbienhaut sa grosse tête difforme, repart au grand trot en ayant Fair de se porter à merveille. — Je verrai longtemps en souvenir cette masse grisâtre broyant de son large poitrail tout ce qui était obstacle pour elle, et poursuivant sa route avec le dédain d*un monstre qui ne fuit pas, mais qui ne s'inquiète même pas des balles que lui lancent les hommes. — Le Duc de Pentbièvre m'a rejoint, nous sommes à six cents mètres de la béte : elle semble devoir passer à mi-côte au-dessous de nous , et nous avons assez d'avance pour nous poster sur son passage probable et pour l'attendre.
C'est un moment d'ardente émotion que celui où nous descendons à tpute vitesse le raidillon percé sous la jongle : si la rhinocéros continue sa marche, avant dix minutes elle doit le couper à angle droit. Tout violets sous ce soleil bien fait^pour tuer un homme, et si ruisselants que nos grandes bottes de caoutchouc sont à demi pleines d'eau, nous sommes enivrés de l'espoir de nous trouver face à face avec notre ennemi, et de lui tirer une balle dans l'oreille (ce qui est la seule manière de le tuer quand on n'a que des balles de plomb). A vingt pas l'un de l'autre, nous faisons la navette au pas gymnastique dans notre sentier. Puis les Indiens perchés sur le sommet inaccessible du rocher conique, et n'osant pas
descendre vers nous, naus rappellent par des cns aigus, parce que le monstre se rapproche du rocher. — J*ai cru mourir et tomber sous ce ciel en escaladant tout époumoné le pic brûlant. Second malheur ! ces cris attirent la bête versJes hurleurs, trop vite pour que nous accourions à portée, et la dé* tournent du sentier où nous étions si bien postés en bouillantes sentinelles. Ah ! quel beau coup c^eût été! et quel bon ravage aurait fait la balle, quand
. nous nous serions vus de si près! Mais il était écrit que ces Indigènes seraient aussi nuisibles qu'ils étaient nécessaires!
L'absence totale de rafraîchissements nous fait cruellement crier misère; la récolte des cocos a déjà été faite depuis quinze jours par les Naturels, et le lait d'un seul fruit qui pend encore à Tarbre est bu avidement par gorgées également réparties. Pendant ce temps-là, les porteurs du Régent, égarés Dieu sait oii, flânent sous quelque ombrage avec du bordeaux et de Teau de Seltz !
La troisième battue est la meilleure , malgré la
. fatigue des hommes, que notre ardeur ferait rougir, si la couleur de leur peau le leur permettait. Ils attaquent plus vigoureusement les fourrés : une demi-douzaine seulement lâchent pied, et grâce à des hurlements nouveaux, la rhinocéros s'avance à quatre cents mètres vers ma gauche. Je me porte au devant d'elle, écartant des mains la jongle qui me
tient prisonnier comme dans nn filet : je ne voit pas à quatre pas. Enfin j'arrive aux racines d'un gros arbre; je m'y cramponne à deux pieds audessus du sol , et de là mon regard est précisément de niveau avec le sommet des herbes qui emplissent an petit vallon au-dessous de moi.
La bête me passera par le travers : la voici à trois cents pas, puis à deux cents; puisse-t-elle approcher assez pour que mes coups soient efficaces! C'est émouvant, je l'avoue, car je n'ai qu'un Indien armé avec moi : je suis résolu à attendre, et une fois nos quatre coups déchargés , nous sommes réduits au revolver. J'entends le bruit des arbrisseaux qu'elle brise; son épine dorsale dépasse à peine les herbes; elle est à son plus proche rayon de moi, environ quatre-vingt-dix mètres. Je n'ai pas voulu armer ma carabine à l'avance , pour être plus maître de moi et mieux choisir l'instant propice. Entrevoyant « au jugé » sa grosse tète , je fais feu avec plein sang-froid de ma première balle; quant à ma seconde et aux deux autres de mon Natif, je n'en réponds pas. En me hissant sur les nœuds des racines, je vois alors dame rhinocéros — touchée? je ne sais, — mais à coup sûr agacée et furieuse du bruit de mon arme, tourner trois fois sur elle-même en cherchant son ennemi. Dans ces circuits, ô fatalité! elle passe sans me voir beaucoup plus près de moi , et deux Coups de mon rç-
volver (ma seule arme alors disponible) foAt croire à mes amis que je suis à rhallali, luttant corps à
corps. Hélas! évidemment blessée dans son
imour-propre , la rhinocéros me cherche, furibonde» à droite, à gauche, sans me trouver, s\v iiime, galope et galope probablement encore!
Si les comédies d'Europe finissent toujours par un mariage, les chasses lointaines des voyageurs se
terminent généralement dans leurs récits du
moins, par le massacré d'un grand nombre de tigres, de rhinocéros et de crocodiles. Ne m'en veuille^ pas si je vous raconte tout simplement que douze balles de fusil et deux de revolver n'ont pas abattu un des plus beaux monstres de la jongle. Outre le mérite de la vérité , qui est bien le plus précieux- pour moi quand j'écris mon journal, j*aurai au moins une fois évité d'être banal. — Qu'elle coure et coure encore, la belle rhinocéros ! je puis m'estimer heureux de Tavoir vue — en dehors du Jardin des Plantes — et se ruant à l'état sauvage dans le site le plus farouche qu'on puisse imaginer. J'ai jsenti tout ce qu'il y a d'entraînant pour le cœur quand on s'aventure gaiement dans une chasse aussi émouvante et aussi dangereuse.
11 y a cinq ans, nous dit-on, qu'on n'a tué de rhinocéros à Java; le dernier qui succomba avait été attendu par un Indigène : blotti dans un saule au milieu d'une mare bourbeuse, il avait mis sept
bA JAVA. SIA&L GANTO^.
tt dragées» dans son espingolc; quand Tanimal vint boire à trois pas de lui et humer lentement, la gueule ouverte, d'énormes gorgées, il avait tiré la détente et logé son chapelet de balles dans la tête du buveur. Quelques jours après seulement les aigles et les vautours annoncèrent, en planant par vols nombreux sur un même point, que mort s'en était suivie (il y av^it de quoi) à deux lieues de là.
Il faudrait revenir ici avec des fusils calibre -quatre, des balles à tète d'acier ou explosibles. — Mais non, je crois qu'il vaudrait encore 'mieux, quand le rhinocéros, la corne au vent, va faire l'aimable dans les fourrés où l'attend sa belle, semer quelques douzaines de bombes Orsini sur son passage probable, et de la sorte ces bombes cesseraient d'être haïssables et maudites!
Le soleil est sur son coucher quand nous arrivons au village le plus proche de la vallée. Brisés par la chaleur, la faim et la soif, nous vidons tous les petits pots de riz et de kari que possède le chef indien dans sa cabane de bambou; nous mangeons toutes ses bananes et ses pamplemousses. La poste du Régent nous ramène à Bandong , et la salle de marbre qui sert de piscine aux bayadères nous est ouverte : plonger dans une eau limpide et froide nos membres exténués, c'est pour nous une jouissance du paradis terrestre.
OHASSES AUX CROGODlLËâ Et AUX RHINOCÉROS. 59
Avant de me coucher, j*ai voulu vous raconter dans toute leur fraîcheur mes émotions de chasse et vous les écrire. Ce dernier soin cependant n'est pas aussi facile à prendre que vous pourriez être portés à le croire en voyant le milieu de splendeurs asiatiques dans lequel nous vivons chez le Régent : mes trente serviteurs malais m*ont en effet apporté pompeusement un verre rempli d'huile épaisse de coco et orné d'une petite mèche de coton qui vacille. Tous les moustiques qui ne me dévorent pas viennent se brûler à mon luminaire de sacristie, et forment comme un nuage mobile et bourdonnant , avant de tomber moribonds dans mon encre et sur mon papier.
23 novembre. — Le Régent veut aujourd'hui chasser et pécher avec nous. Ses cent-gardes le suivent en jupon blanc et en veston rouge : l'un porte un parasol doré' d'un mètre et demi de diamètre , Fautre les boulettes de bétel que son souverain mâche sans discontinuer, celui-ci son tabac, celui-là le feu de la mèche de sandal. Son nain favori , âgé de vingt-huit ans et grand comme un enfant de six ans , ne porte que sa petite bosse grotesque et a suit le corps » en souriant ironiquement. Nous traversons une rivière sur un bac de bambou, et vingt poneys blancs harnachés magnifiquement nous attendent : des grooms vêtus d'écarlate les tiennent
60 JAVA. SIAM. CAXTOai.
en main, et, suspendus aux rênes du petit animal qu'ils ne nous permettent pas de diriger nousmêmes, ils nous font galoper sous Tombrage des arbres les plus beaux et les plus touffus.
Le Régent a préparé toute une fête : nous sommes au bord du lac de Dji-T]iambé, encadré dans les montagnes pittoresques du Mi-Malihji; uue flottille étrange est amarrée sur les rives que colorent des bouquets arrondis de rhododendrons rouges et safran, ainsi que d'azalées roses et bleu de ciel. II y a d'abord le kiosque flottant de la musique : trois pirogues conjuguées, distantes de près de deux mètres l'une de l'autre , soutiennent tout un échafaudage de bambous et de rameaux verts, de palmes et de feuilles de bananier, sous l'ombre duquel sont installés les artistes du gammelang : les timbres résonnent, les cymbales se heurtent, et grâce aux élégantes pagaies , le kiosque qui nage prend les devants. Une fois lancé sur le même refrain, comn.c nn piano mécanique , il n'y a pas de raison pour que cet orchestre varie de tons ou s'arrête! Nous prenons place sous un semblable buisson de verdure converti en île flottante, et nous voguons doucement dans le sillage de notre harmonieux pilote : la distance qui nous sépare de lui donne aux sons quelque chose de plus vaporeux et de plus berçant. Une tente est dressée au centre de notre trinité de pirogues; des aroniates y brûlent, la brise
emporte les tourbillons d'une fumée qui embaume, et le nain nous verse du café et du thé délicieux.
Une dizaine de pirogues nous suivent : celles-là lie sont que de simples troncs d'arbre creusés, et un petit moricaud de neuf ans les fait glisser en zigzag.
11 est vraiment charmant et original le coup d*œil qu'offre cette flottille aux vives couleurs et aux sons langoureux de l'Orient, sur un lac où les îlots roses des lotus en fleur forment les seul$ écueils.
Nous apercevons dans les petites baies du lointain deis vols de grues bleues et blanches: pour le Duc de Penthièvre et pour moi, c'est un signal; pure occasion de prendre une pâle revanche de la chasse infructueuse d'hier. Vous me connaissez assez pour comprendre que je m'arrache sans peine à cette promenade, et, blotti dans une nacelle, je pousse vers une anse ombragée où j'espère découvrir quelque béte sauvage et arriver entre les nénuphars avant les ondes sonores de l'orchestre. Mon pagayeur me fait glisser comme une ardoise qui ricoche; je me couche à plat dans mon esquif, si léger que le moindre mouvement menace de le faire chavirer : notre vitesse acquise nous amène sans un mouvement, sans un bruit, au milieu d'un^ bande d'oiseaux aquatiques; — je débute bien, deux coups, trois pièces. 0 désillusion! ce sont trois canards domestiques, trois favoris de Son Altesse le Régent! Elle eut la bonté d'ca rire, ce *
62 JAVA. SIAM. GASITON.
qui nous permit d'en faire autant, et de grand cœur, toute la journée.
Après cette chasse à tir en musique (ce qui est trës-pachalique , mais fort éloigné du sport), nous assistons à une pêche dans un vivier» exercice assurément encore plus oriental. Depuis trois jours, en effet , toute la population des bords du lac a été employée à tresser une palissade de bambous, ressemblant assez aux treillis qui longent nos chemins de fer. Cette barrière légère, une fois jetée verticalement comme une seine dans le lac, est sous nos yeux enroulée sur elle-même en forme de bague : le cercle se rétrécit de plus en plus, et une cinquantaine de Natifs, dans le même costume que les poissons qu'ils cherchent, barbottent dans cette enceinte en ayant de Teau jusqu'à la nuque, et remplissent les barques avoisinantes d'une «blanchaille» innombrable. Le Régent se délecte de ce spectacle, puis il fait un signe, et, musique en tête, nous abordons sur la rive opposée du Dji-Tjiambé.
Là, sous un kiosque fort élégant, un grand déjeuner nous est servi : des tentures magnifiques de soie cachent le fond de la salle aérienne. Le Régent s'est fort animé et a ri continuellement, ce qui est le propre des faces asiatiques. Entre des tasses de café, véritable nectar qu'il appréciait avec des roulements d'yeux indescriptibles, il s'écriait à chaque instant : a EncourI encour! » Et » encour », c'est
du vin en javanais moderne ; seule trace qui soit restée à Java de notre domination française, et tradition assez caractéristique de nos fonctionnaires , qui criaient si souvent « encore » aux échansons , que le mot en est resté.
Mais tout a une fin, même un festin de Balthazar relevé au poivre rouge, et Son Altesse le Régent, en se levant de table et en marchant presque droit, nous demanda la permission de revenir directement à son palais, où rappelaient les graves soucis des affaires de rËtat; mais à peine mettions-nous le pied dans. notre brillante embarcation, que nous vîmes les gardiens du sérail tirer les grands rideaux qui cachaient un des panneaux de la salle : le Prince à ceinture de diamants entra dans le double-fond de la véranda, ou des grâces féminines nous apparurent, puis se dérobèrent. Il y avait fait expédier d'avance et cacher la moitié de son* harem! Vous devinez si nous avons saisi gaiement cette occasion de fou rire.
On est tout étonné d'avoir fait tant de chemin et vu tant de choses avant deux heures de Tapr^s-midi ; car on oublie toujours dans ces latitudes qu'on a commencé la journée à quatre heures du matin. Mais on n'a bientôt qu'une seule préoccupation : celle de chercher Tombre et la fraîcheur. Le ravin de Ti-Ka-Poundoung nous en ofirit le plus suave assemblage.
fia JAVA. SIAM. CANTON.
Nous y arrivons à cheval par de sinueux sent^rs ; figurez-vous une sorte de puits creusé dans la forêt vierge ; un antre ovale de cent pieds environ de profondeur, où les rayons du soleil ne pénètrent jamais, et où nous nous sentons si loin du monde, si près de la nature ! Les roches surplombantes qui Fencadrent soutiennent un rideau immense de lianes entrelacées, ondulées dans leurs reflets vert-sombre comme les vagues de la mer. Je ne sais par quels circuits et par quelles chutes nous arrivons jusqu'au fond de cet abîme ! Serrés contre une des parois, nous admirons la cascade d'un torrent qui s'élance d'un trou béant, percé en face de nous au haut du fourré : elle tombe à nos pieds mêmes dans la cavité noire du roc, à laquelle on donne près de deux cents pieds de profondeur.' Depuis la neige des gorges tasmaniennes , où l'Océan austral nous apportait les frimas du Pôle sud, nous n'avions point aspiré une aussi glaciale atmosphère ; tandis que, dans la buée tourbillonnante qui s'élève au-dessus de l'antre et de la forêt, le prisme solaire est décomposé et semble former une colonne aérienne aux sept couleurs scintillantes , nous sommes , dans ce fond obscur, arrosés par une pluie froide de bulles ricochant de la cascade qui se brise. Après six semaines de chaleurs incessantes sous le soleil des tropiques, un frisson réparateur nous enivre de toutes les délices de l'extase ! Oui , il y a des
CHASSES AUX CnOCOOILES Et AUX RHINOCEROS. 05
retraites sauvages, dont le silence, la grandeur et la sévérité parlent à Tâme : celle-ci a trouvé ma sensibilité plus vive, et elle me paraîtrait plus belle» plus idéale, plus remplie d*une douce expansion, si je n^avais dû essayer de la décrire et risquer de lui faire perdre, en la révélant, tout ce qu'il y a de surnaturel dans la nature et de vivant dans un monde inanimé | Mais le site m'y a forcé : pardonnez-moi.
iir.
Ascension au Tankoubanprahon. — Haies de flear de soufre et cavernes incandescentes. — Orage. — Le bois sacré des Wa- Wous. — Hommes, femmes et enfants à Teau. — La fièvre. — - Une noce javanaise. — L'élément chinois. — Le parasol d'un Résident.
J24 novembre 1866. — Les poneys et les buffles du Régent nous mènent à tour de rôle jusqu'au village de Lemback, et pendant trois heures nous parcourons un véritable potager de quinine» de café, de cannelle, de girofle, de thé et de vanille. Au second étage des contre-forts de la montagne, nous sommes reçus par un des fils de Raden-Adiepatie- Wiranatta-Kousouma : c'est un gentil petit garçon de seize ans , déjà ce vedana» (chef de district), possesseur de quarante chevaux, de cent cinquante serviteurs, et d'un harem. Il nous amène sa cavalerie de montagne qui hennit et qui folâtre. C'est ici que les chapeaux-parasols écarlate et dorés des palefreniers et des coureurs atteignent la plusgrande dimension; nos hommes ressemblent à ces Spartiates montant à Tassaut en se couvrant tout entiers de leurs énormes boucliers ; si le soleil tue quelqu'un d'entre eux , nous pourrons,, suivant l'antique dicton de la patrie de
VOLCANS ET MARAIÇ. 67
Léonidas , a aut in scuto, aut cum scuto » , 1^ rapporter couché dans son chapeau. — Pendant deux heures, notre caravane s^engage dans la forêt vierge par le sentier tortueux et -difficile qui mène au volcan ; souvent nous mettons pied à terre pour escalader des gradins en glaise, puis en roche, véritable échelle naturelle que nos bétes attaquent avec Tadresse de chèvres; quant au spectacle, il est la continuation de cette féerie que nous représente Java depuis notre débarquement, féerie dont la magnificence est monotone lorsqu'il faut trouver des expressions pour la dépeindre 9 mais qui semble pourtant toujours nouvelle et toujours plus grandiose à nos yeux! Des précipices boisés, des ravins à pic, des fourrés de rhododendrons et de menthe rose, rouge et orange, des tunnels d*un quart de lieue sous des fougères arborescentes, hautes de trente et quarante pieds , — le tout s*encadre comme dans une corne d'abondance faite de mille lianes multicolores qui s'enguirlandent à des arbres gigantesques et qui les serrent tant qu'elles semblent vouloir les étoufier.
Mais peu à peu une odeur de soufre se répand autour de nous : la verdure des arbres pâlit dans ses tons tout à l'heure si vivaces, la végétation se meurt; les troncs dénudés subsistent, mais plus une feuille! plus un oiseau! plus un serpent! Nous atteignons la crête qui est à cinq mille six cents
pieds au-'dessus du niveau de la mer. D'un petit promontoire les yeux plongent dansTintérieurduvoIcan: la vue en est saisissante et pleine de contrastes.
C^est une vaste et double ce solfatare » ; deux cratères s'ouvrent côte à côte : Tun à environ huit cents mètres de diamètre sur six cents de profondeur; Fautre, —
évidemment le plus récent, — est un peu moins large
et moins profond : les parois sont des cendres. Au fond est un lac dont nous distinguons Teau bouillonnante et fumante; sur ses bords, de grands monticules de soufre brûlent en soulevant d'épaisses colonnes de vapeur qui montent tout droit jusqu'au niveau de la crête, d'où le vent les incline et les emporte. L'odeur de l'acide sulfureux nous prend aux yeux , aux tempes et à la gorge ; pourtant nous voulons descendre jusqu'au lac qui est au fond de l'abime, car nos lunettes nous y font découvrir mille détails curieux. Notre descenfe n'est qu'une glissade de montagne russe : le poids du corps nous
entraîne et nos pieds nous deviennent inutiles ; la
cendre tiède, qui nous sert de coussin, s'éboule avec nous, et heureusement aucune pierre ne nous heurte. Sur les rives du lac, qui forment une terrasse plane entre l'eau et les parois de ce gigantesque entonnoir conique, gisent une quantité d'arbres qui sont là comme autant de spectres ; leurs troncs morts, amas de moisissure, ne sont pas calcinés, ils sant, à la lettre, bouillis. Dès que nous y touchons,
VOLCAiyS ET MARAIS. (]î)
leur pâte pulvérisée s'écrase sous nos doiyls. Puis des millions de petits cailloux s'élèvent en ilôts sur une mer de sable grillé; chacun d'eux est perché au sommet d'une colonne déterre, souvent haute d'un pied, mais aussi mince que la section du caillou auquel elle sert de piédestal, et qui n'a souvent qa*un demi-pouce de base : c'est un bois de petites colonnes. Il me semble qu'il faut attribuer cet étrange phénomène à l'action de la pluie qui tombe très-verticalement en ce point, puisque, à une si grande profondeur, lèvent n'a plus de prise sur elle pour la faire dévier. Par suite, ces objets ont évidemment protégé, dans le tassement général, les molécules terreuses situées directement au-dessous d'eux.
Enfin nous nous aventurons, en sautillant pardessus les ruisseaux sulfureux, jusqu'au lac même, dont l'eau est bouillante et fétide; nous avons déjà nos semelles rôties, et il est impossible de toucher la terre avec la main. Il va sans dire que nos In* diens , les premiers à descendre, nous ont abandonnés à mi-côte, et de là nous contemplent. Autour de nous, des milliers de fumerolles sortent de terre ; ce sont des tourbillons de vapeurs et des odeurs effroyables : nous n'y voyons pas à quatre pas devant nous; les quelques roupies en argent que j'ai dans ma poche, tournent au noir sombre d'une cuiller laissée dans un œuf^ et un beau bouquet d'aza-
lées roses que j*avais au fond de ma giberne voit en un instant s'évanouir ses ravissantes couleurs.
Nous voici devant une grande fissure de plasieurf mètres carrés ; de là i?*échappe un ronflement sourd , un tapage infernal, semblables au soufflet d'une forge puissante ou à un steamer qui cbaufie; de la boue brûlante et de gros bouillons jaunes de soufre liquide en sont jetés comme par saccades, en même temps qu'un vent plaintif et empesté. On pourrait se croire ici au tetri descensus Averni. — A notre droite est béant un orifice desséché qui laisse seulement passage aux soupirs convulsifs des flammes caverneuses. Une cristallisation haute et filigranée de fleur de soufre s'élève en une haie élégante sur ses bords ; quand nous l'abattons avec nos bambous, tout l'échafaudage , en croulant dans la gueule ouverte du cratère , est renvoyé en l'air par un souffle violent et vole en éclats par-dessus nos têtes, dans toutes les directions, comme la mitraille d'un canon. A notre gauche, en un point où nous étions précisément placés il y a cinq minutes, la terre se boursoufle , craque et se fend ! Un ruisseau de boue est soulevé en jet d'eau à plusieurs pieds de hauteur, et retombe en nous éclaboussant affreusement.
Bien qu'il n'y ait point eu d'éruption depuis 1840, et que tout ceci ne soit qu'un jeu de petites fumerolles jaillissant et mourant tour à tour, nous nous disons avec raison a que nous dansons sur un vol-
VOLCAXS £T MARAIS. 11
can », et qu'il vaudrait mieux, tenant notre curiosité pour satisfaite, regagner les régions supérieures. L'odeur, en efiFet , devenue par trop forte , nous suffoque ; nos yeux pleurent, nos vêtements sont roussis, et nous formons un concert d*éternuments indescriptibles. Les vapeurs des fumerolles nous avaient dérobé la lumière du soleil. Quel n'est pas notre étonnement, quand nous remontons en dehors de cette atmosphère mille fois viciée, de trouver le ciel tout noir et d'entendre les plus formidables coups de tonnerre ! Nous sommes encore à mi-côte ; par une loi naturelle de l'acoustique, les ondes vibrantes (et Dieu sait si elles vibrent sous les tropiques!) s'engouffrent en spirale dans notre entonnoir de forte altitude et résonnent autour de nous avec une incroyable fracas : le cratère où nous sommes ne devient autre chose que le pavillon d'une trompe, les formidables éclats de tonnerre sont la fanfare !
Tout à l'heure ruisselants de chaleur et à demi asphyxiés autour du lac bouillant , nous voici maintenant trempés jusqu'aux os par une pluie diluvienne- qui tombe avec une violence épouvantable et qui glace tous nos membres! Nos pauvres Indiens grelottent et claquent des dents , ils font pitié ; nous-mêmes nous devons courber la tête et l'échiné sous les détonations les plus terrifiantes qu'il soit possible d'entendre , et que centuple l'étrange
disposition du gouffre où nous sommes. C'est à grand'peine que nous grimpons jusqu'au bord extrême du cratère; la libre atmosphère où le son n'est plus emprisonné et où Tair n'est plus celui d'une cornue incandescente, parait presque silencieuse à nos oreilles assourdies el délicieusement pure à nos poumons épuisés. Mais quel spectacle que celui des ravages de la foudre sous cette latitude ! Deux orages parallèles sont déchaînés sur Tankoubanprahou. L'un , au-dessous de nous, roule ses gros nuages noirs sur la plaine et les premiers contre-forts de la montagne ; vu d'en haut, il nous fait l'effet d'une mer sombre , à grande houle , où scintillent comme des globes phosphorescents les lueurs des éclairs. Nous n'apercevons d'abord que le rideau ténébreux des nuées chargées d'électricités contraires , le centre de convulsion d'où la foudre s'enfante et s'échappe , puis les déchirements qu'elle trace en frappant la plaine de ses coups.
Le second orage, s'évoluant dans la région qui nous est supérieure, nous saisit pendant la première heure, en déversant ses eaux glaciales comme si véritablement un fleuve s'effondrait sur nous. Lu frisson fiévreux nous secoue sous nos misérables vêtements de toile, et nous hésitons longtemps où chercher un refuge , pris entre le feu de la terre qui , par influence , s'agite plus violemment
VOLCANS ET MAKÂIS. 78
SOUS nos pieds au fond de rabime , et le feu du ciel qui tombe vingt fois par minute tout autour de nous sur la forêt séculaire ! Mais bientôt survient un orage à sec y bien plus terrifiant encore. Que de fracassements , grand Dieu I la foudre sème en un clin d'œil sur tout le cordon des bois qui, déjà asphyxiés par le soufre sur une largeur de plus d'une lieue, en* tourent, comme une couronne de végétation morte, le sommet itrrondi du Tankoubanprahou ! Quand un de ces troncs dénudés est fendu en plusieurs morceaux , il entraine dans sa chute tous ses voisins chancelants. Rien d*afireux comme ces coups mul* tipliés et bruyants, portant la mort dans ce qui est déjà un cimetière de la nature; les rafales furieuses se contrariant et se heurtant achèvent le massacre d'autant plus vite qu'il n'y a pas de bois vert autour de nous, que rien ne plie et que tout rompt.
Qu'avons-nous fait au Ciel pour qu'il nous ait épargnés dans ce bouleversement colossal des élé-» ments? Je ne le sais, mais à chaque seconde nous nous attendions à suivre le sort des malheureux arbres qui tombaient autour de nous. Au bout de trois heures, nous pûmes reprendre la direction de la plaine. Ce fut quelque chose de vertigineux; la gaieté était revenue ; nous avions abandonné notre ci-devant brillante cavalerie à son malheureux sort, et glissant à pied pour conserver la chaleur ani-* maie , nous semblions patiner sur un immense pain
Il 5
74 JAVA, SIAM. CAlUTON.
de savon incliné à A^"^ de la perpendiculaire. La glaise bleuâtre , polie par les eaux , nous faisait faire d*incroyables enjambées et des chutes où pendant vingt mètres il était impossible de s'arrêter ! Quand nous arrivâmes dans la région où commençait la forêt vierge, nous fûmes saisis de voir à la fois les arbres qui , foudroyés par centaines et privés d'écorce, gisaient à terre, et les traces de tigres et de serpents imprimées dans la boue.
ËnGn , ce fut une grande fête que d'atteindre une des maisons de Taimable vedana de Lemback ! £n un clin d'œil nous soulevons et arrachons vigou* reusement les planches qui sont sous nos pieds; nous en faisons, au centre delà véranda, un gros amas, comme pour un feu de la Saint-Jean : les flammes le dévorent et s'élèvent en tourbillons presque jusqu'au plafond. C'est là, devant ce feu et dans le costume d'Eve avant son premier péché , que nous tordons nos vêtements de toile et que nous les séchons en nous tenant en cercle , les bras tendus. Les Indigènes accourus nous apportent des fruits; le vedana paraît enchanté. A la rapidité de nos mouvements , de notre saccage et de notre bivac, des zouaves nous auraient reconnus I
25 novembre 1866. — Notre groupe français se répare, aujourd'hui en deux colonnes : l'une regagne lu littoral y et de là se dirige vers l'Ouest et, par les
Indes y en Europe; Tautre s'enfonce dans Tintérieur pour visiter les cours bien peu connues des Sultans de Sourakarta et de Djokjokarta , et si elle atteint l'Europe , ce sera par FEst , le Japon , le Pacifique et la Californie.
Le Duc d'Alençon était parti d'Europe avant nous : il avait fait campagne, vu Yeddo et Pékin : d'impérieux devoirs le rappelaient. Pour nous, au contraire , à peine au tiers de notre course errante , nous devons continuer d'espérer en notre bonne étoile, et, bravant les frimas de la Mongolie au sortir des chaleurs tropicales ; chercher à nous in* struire dans le panorama où s'offrent successivement à nous les nations les plus diverses du monde. Après un rendez-vous tant rêvé et si bien concerté au carrefour de toutes les routes de l'extrême Orient, cette séparation nouvelle d'avec ceux qui nous avaient rendu pendant dix jours une famille et une patrie, nous remplit d*émotion. 0 vous qui allez revoir les nôtres , dites-leur combien notre cœur bat pour eux et pour la France, combien nous tenons à la vie et voulons leur revenir !... quand ? je ne le sais. — Avant un an, je l'espère I
Dès l'aube nous nous sommes mis en marche , remerciant de tout cœur le gracieux Régent, et M. Philippeau qui avait été si cordial et si complaisant pour nouSi En quelques heures, par une route en corniche, dominant des ravins de roches de troiil
cents mètres de profondeur, nous descendions de ce beau pays montagneux dans une plaine de marécages. Pour la première fois depuis Batavia , nous avons rencontré des voyageurs : c'étaient deux employés galonnés du gouvernement colonial , faisant sans doute quelque inspection. De ténébreuses forêts de tecks , cet arbre aux larges feuilles dont le bois est si précieux pour les constructions, servent d'intermédiaire entre les régulières plantations de café, auxquelles sont affectées les montagnes, et les champs de cannes à sucre qui s'étendent à perte de vue dans les plaines.
En traversant une de ces grandes forêts de tecks, nous sautons tout d'un coup hors de la voiture, à la vue de dix grands singes noirs à très-longue queue, qui se balancent, comme des pendules, d'un arbre à l'autre. Mais à peine nous aperçoivent-ils, qu'ils détalent avec la rapidité d'une bande de pigeons : ils semblent littéralement voler 1 Nous avons beau courir dans les herbes, faire fuir les serpents , et sonder du regard les feuilles immenses , nous ne pouvons qu'entrevoir au loin sur l'horizon a des points noirs n gambadant au sommet des arbres. Mais nous sommes vite arrêtés par la consternation qu'impose la vue de nos armes à toute la population indigène qui va et vient sur la route. Ak-Hem nous fait comprendre de son mieux que ces braves gens regardent le massacre d'un singe comme un
crime égal à Tassassinat d'un de leurs semblables. Nous rentrons nos fusils dans leurs étuis, en tombant d'accord sur la vérité de la ressemblance, que notre guide est le premier à justiGer par lui-même. On nous affirme à ce propos qu'il y a non loin d'ici un bois sacré où gambadent cinq à six cents singes, que les naturels vont nourrir avec du riz et des fruits. Ces singes ont, parait^il, un roi qui mange de tout, le premier, et seul, pendant que son bon peuple attend à distance sa permission : au signe du commandement, la bande affamée se rue sur le repas, et se livre bataille avec enthousiasme. Je suis désolé que nous n'ayons pas eu le temps de voir cette étrange application d'un a gouvernement personnel n autrement qu'avec les a yeux de la foi » ; et les miens, en voyage, ont le malheur. d'avoir la vue très-basse.
Mille anecdotes courent donc sur les a semblables » des Javanais. La chose la plus curieuse est certainement celle-ci : quand vous interrogez un Naturel sur ce sujet, il n'en est pas un qui ne vous réponde : a Le singe est un homme tout comme moi (ils y tiennent décidément), mais il est beaucoup plus intelligent, et il n'a jamais voulu parler pour ne pas être forcé de travailler. « N'est-ce pas le pendant du cheval et du sanglier de la fable d'Esope ? N'est-ce pas aussi un signe certain que, pour cette race, lé travail se confond avec la corvée, tandis que
78 JAVA. SlAlf. CANTON.
Dous bénissons le travail comme la source du bienêtre , de la richesse , source où Fâme s*élève et se purifie !
Vers le milieu du jour , nous avions déjà mis à bout au moins trois douzaines de poneys , mais nous n'avions rien pu trouver à manger. Dans le hangar de Sumadang, décoré du nom d'hôtel, il y avait deux cents insectes mourants sur la nappe de la table, une Revue des Deux-Mondes de 1853, et un saucisson rance qui datait évidemment de la même livraison. L'hôtelier nous exprimait dans sa langue natale son regret de n'avoir absolument rien de plus : sur ce , j'entendis chanter un coq ! — Assaut de la basse-cour, décret immédiat de la guillotine pour le vieux guerrier , et rôtissoire improvisée avec ficelles pirouettant sous un coup de pouce, — le tout fut l'afiaire d'un instant. Et puis, le coq était sans nul doute le signal de l'existence d'une poule, et la poule avait pondu ! Mais l'omelette et le rôti nous coûtèrent la modique somme de quarante francs , ce qui prouve qu'il ne faut pas venir voyager à Java pour faire fortune.
Le soir nous arrivons au Tji-Manoek : c'est un fleuve très-large et peu profond : au point où la route le coupe , il y a sur chaque rive un village populeux. Le chef du premier, avec quatre cents hommes de corvée, que suivent par curiosité femmes et enfants, embarquent notre coche sur des
pirogues, et le déposent au milieu du fleuve : là, vient nous chercher la population du village opposé ; il n*y a que deux pieds d'eau sur un espace de près de trois cents mètres qui nous sépare encore de la terre ferme. Comnre les pirogues ne serviraient à rien, les braves gens, ayant de Feau au-dessus du genou, s'attellent gaillardement à un câble démesurément long, et nous trainent comme un navire qu'on va abattre en carène : mais nos bagages , quelque lé-» gers qu'ils soient, sont un fardeau qui alourdit par trop le coche ; bientôt, prenant racine dans la bourbe, celui-ci passe à l'état d'ile stable au milieu de l'eau ; un formidable effort faisant casser le câble, hommes, femmes et enfants qui s'y sont crampon^ nés, sont condamnés à un bain d'ensemble de l'effel le plus pittoresque ; ils sont si bons enfants qu'ils en rient : tant mieux !
Une seconde édition de la pluie diluvienne d'hier vient nous surprendre ensuite dans cette plaine marécageuse : nous fermons les rideaux du coche, et sommeillons avec patience. De temps à autre nous avançons de quelques pas, à la lueur vive d'une torche immense en goudron et en lanières de bambou, que nous avons fichée, comme un mât de cocagne, au sommet de notre véhicule. Grâce à beaucoup de volées de bois vert et à notre flamboyant feu d'artifice, nous arrivons à onze heures du soir à Cheribon, petite ville du bord de la mer :
nous avons pourtant fait trente-deux lieues en d\\neuf heures.
Je dois avouer que c'était d*une façon bien désintéressée que j'avais participé à la razzia de ce matin : j'avais dû la laisser au pouvoir de mes compagnons de route , car le volcan ou le marécage m'a donné une fièvre épouvantable. Je ne voulais point d'abord croire à un vilain frisson , mais les miasmes vénéneux m'ont si bien envahi , que mea ongles tout entiers sont devenus d'un noir d'ébène. Ma seule nourriture est donc une dose de quarante grains de quinine; mais le vrai remède sera l'air des montagnes, où nous devons nous acheminer tout à l'heure, dès cinq heures du matin, et que nous n'atteindrons que dans trois jours.
Le petit hôtel de Cheribon est, parait-il, plein de monde : un misérable serviteur malais, seul éveillé à notre arrivée, m'a conduit à ma chambre; c'est une petite hutte au bout du jardin , à cinq mètres de la mer. Là, harcelé par des milliers de moustiques et grelottant de fièvre, j'entends le monotone et léger murmure d'une mer calme dont les petites vagues viennent mourir sur le sable tout près de moi. Ah! que de milliers de lieues de cet Océan me séparent des miens I et comme j'en sens davantage l'étendue, quand je me vois souffrant dans le silence de cette nuit douloureuse qui me serre tant le cœur! Je savais que, dans les terres
lointaines, je devais m'attendre aux accidents et à ' la fièvre; mais plus celle-ci me gagne, imitant cette marée saccadée qui monte, qui monte toujours, comme pour m*étoufier, plus je me sens attaché à cette lettre qui, elle, vous parviendra sûrement, et qui est le seul lien matériel qui nous reste à travers les Océans!
27 novembre 1866. — Pékalongan, — Pour la première fois depuis mon départ de Londres, je n^ai pu écrire hier mon mémento quotidien. — Le départ de Cherihon fut difficile : notre dictionnaire vivant, le fidèle Ak-Hem, avait disparu! Nous nous rendîmes compte alors seulement du magnifique efiet que pouvait produire notre firman du Gouverneur; dès que nous le montrâmes, les agents de la police locale , armés de bâtons de bois de fer, se mirent en campagne, comme si Allah avait parlé, et au bout de deux heures le malheureux nous fut ramené plus mort que vif. Nous fîmes Tusage le plus modéré de notre prestige de Blancs : un sermon en quatre points nous parut suffire ; c'est un acte de clémence insigne dans les latitudes, où il est bienséant de montrer sa supériorité en tr£[itant comme des chiens les .pauvres diables. Les sous-janissaires javanais déployèrent tout leur zèle en nous ofirant, avec un sourire angélique , de mettre en prison le malheureux, dont tout lecrime avait été de s'attarder
à une» noce; mais les douceurs du pardon, inconnues ici , étaient doublées pour nous de la conservation de notre factotum. Celui-ci remonte donc sur /son siège, où, malgré une chaleur torride, il est bien fier de porter aux yeux de ses semblables demi-nus un manteau en gros poil de chèvre qu'il a rapporté de Sidney. Il importe peu à un Indien d'étouffer, pourvu qu'il se pare d'un masque d'Européen I
La route est plane; elle suit en ligne droite le bord de la mer , et de temps à autre , derrière les bouquets de palmiers, apparaissent les poupes arrondies de quelques vieilles galiotes hollandaises dormant sur leurs ancres. Sous un soleil de feu, les grands marécages qui nous entourent exhalent les plus fétides et les plus malsaines odeurs : le matin surtout, quand les émanations refroidies, encore dans toute leur intensité, ne s'élèvent pas de quelques mètres au-dessus du sol fangeux, on sent que la vie est atteinte dans ses organes les plus purs, et que les miasmes l'attaquent, comme les vapeurs sulfureuses décolorent les plus roses azalées. En revanche, c'est la terre promise des marabouts , pélicans , grues et bécassines : le nombre en est fabuleux. Pour moi, je n'ai guère la force de tenir mon fusil; mais le Prince en quelques instants abat^ une telle quantité de pièces de ce gibier divers, qu'il revient découragé, en déclarant que ce
VOLCaNS ET MARAIS. H'à
n'est pas une chasse, mais bien une boucherie. Notez que sur une seule berge, nous en voyons une véritable armée : environ trois cents bétes y sont perchées sur trois cents pattes (les trois cents autres étant sous Taile et au repos) exactement comme les représentent les paravents chinois les plus excentriques. Cent canaux se coupent ici à angle droit, et semblent remplis de poissons qui sautent : en tout cas les pécheurs fourmillent, et leurs villages entiers sont construits sur pilotis. Comment peut^on vivre dans cette atmosphère? c*est pour moi un étrange problème ! Nous fendons par moments des nuées de moustiques telles qu'elles projettent une pénombre sur le sol : on en écrase un paquet tout visqueux, si Ton frappe les- mains Tune contre Tautre : ils s'engouffrent par bataillons dans la bouche et dans les yeux dès qu'on les entr'ouvre, et le nez leur paraît une délicieuse cachette.
A Tagal, le Résident, M. Jellinghans, homme bien aimable et bien instruit, parlant le français à merveille, nous attend pour un somptueux « tiffîn » : c'est ainsi qu'on appelle aux Indes le luncheon anglais. On met la nappe devant nous, et pourtant je vous assure qu'avant cinq minutes elle est noire de ces maudites bétes bourdonnantes, qui rappellent la troisième plaie d'Egypte.
Enfin, vers le coucher du soleil, nous sortons de cette patrie de tous les zim-zims, rhipiptères et
hyménoptères de la création , <}ui auraient fait les délices d'un naturaliste, mais qui m'exaspèrent. Ah! si cette gent taquine, piquante et venimeuse, n'avait point trouvé passage sur l'arche de Noé, comme les mortels seraient heureux ici! Dès que la nuée vivante disparaît, et que nous pouvons ouvrir les yeux, le soleil couchant dessine merveilleusement pour nous les belles formes du » Slamat n , volcan qui s'élève à dix mille cinq cents pieds dans les airs : sa silhouette est de pourpre, des tons bleus d'une douceur admirable s'échelonnent sur ses contre-forts : une dent de roche , de la forme la plus étrange , renvoie comme un réflecteur immense les dernières lueurs rosées du soleil sur les rizières blondes et sur les flamboyants qui étincellent. Nous
rentrons dans une belle région, en quittant les marais : les longues avenues de Pékalongan (ville de cinquante mille âmes) nous couvrent de leurs berceaux de tamariniers ; du a campong » chinois , des faubourgs malais, une vraie fourmilière humaine se porte à notre rencontre : trente et quarante personnes sortent de chaque maison de bambou, et, aux portes , des paquets d'enfants tout nus chantent et crient de leur mieux. Nous franchissons le seuil majestueux de la Résidence, où M. Boutmy nous ofire l'hospitalité d'un nabab !
Aujourd'hui notre colonne s'est sentie tout entière tellement éprouvée, l'un par une ophlbalmie,
Fautre par une insolation» le troisième par la fièvre, que noos dei^ons renoncer à une chasse aux cerfs que le Résident avait magnifiquement organisée pour nous. Les cerfs étaient destinés à tomber sous nos coups comme des lapins, mais il s'agit, avant tout, de rapporter notre peau en Europe plutôt que la leur, et nous nous soignons.
Pendant que j'écris, je suis arraché à mon encrier par une musique infernale : c'est une noce qui passe sur la grande place. Deux mannequins gigantesques, représentant ouvertement un homme et une femme, ouvrent la marche. Viennent ensuite les musiciens imitant le tonnerre sur une soixantaine de tam-tams; puis, montés sur des poneys en grand apparat, cent jeunes gens en u sarongs » (jupons) de soie bleue ou rose, ornés de colliers, d'écharpes élincelantes en sautoir sur un buste nu, et de kriss ' dorés passés dans la ceinture. — Le mari est modestement blotti dans un palanquin porté par quatre hommes : il a une ceinture argentée ; sa figure est couverte d'une épaisse couche de peinture d'un jaune superbe fabriquée avec du safran ; même maquillage sur ses mains, ses mollets et ses pieds : il est suivi de sa famille, qui forme une longue procession. L'heureuse épouse est maintenue à distance respectueuse, mais semble, malgré son riche costume , avoir été trempée dans le même tonneau que son futur. Rien de plus drôle et de plus comique !
86 JAVA. SIAM. CANTOX.
Décidément les Javanais aiment à se marier sous ces couleurs-là. Nous demandons Tâge des héros de la fête : elle a onze ans et lui en a quatorze; vingtcinq années seulement sont réunies par ce jeune
couple! Mais comme ici les hommes portent
exactement le même costume que les femmes et qu'ils n'ont pas de barbe, nous avions parfaitement confondu Tépouse avec Tépoux, et nous ne nous apercevons de notre a erreur sur- la personne » que par l'explication trois fois répétée d'Ak-Hem. Je me rétracte donc; c'est la mariée qui est en palanquin y et c'est le mari qui est à distance respectueuse. Il est assis dans un char en bambou; son cochçr y en grand costume javanais , est coiffé d'un chapeau noir, — avec une cocarde anglaise; deux grooms de huit ans, sans bottes à revers ni tunique, se tiennent comme empaillés à côté de lui. Derrière lui marchent le père, la mère en larmes, et les autres femmes du père, pour lesquelles notre langue si pauvre n'a point trouvé de terme propre de parenté. Ce sont presque des belles-mères, mais il y a là une lacune dans le dictionnaire pour ce trop-plein légal du ménage qui constitue la polygamie.
^ Les larmes des parents, les longues guirlandes de fleurs d'oranger, l'air niais et guindé des héros de la cérémonie , étaient les seules choses qui me rappelassent l'Europe dans ce cortège féerique de près
VOLCAIVS ET MARAIS. 87
de dix mille personnes, bariolées, enluminées et souverainement grotesques.
J*ai suivi le cortège en badaud , absolume^, comme les gamins de Paris suivent un tambourmajor; j*ai examinife pendant plus d'une heure cet incroyable assembla*ge et une cérémonie qu'il faudrait un volume pour décrire, — et encore bien des choses resteraient-elles incomprises; — mais j'ai vu peu à peu que ma persévérance intriguait le public, que je devenais moi-même le tambour-major de tous ces Javanais qui, en se mettant debout sur eux-mêmes, arriveraient à peine au. front d'un Européen. J'ai su depuis qu'aucun Blanc ne s'abaissait ici jusqu'à se mêler ainsi à la foule. — Aller à pied est déjà de mauvais goût ; — saris porte-parasol, c'est malséant ; — sans porte-mèche , c'est presque du déshonneur, — et sans air hautain, c'est le comble de la décadence !
N'étant pas encore acclimatés au rôle de satrapes, nous sommes allés sans bruit, le Prince et moi , visiter le campong chinois. Dans toutes les villes, les a Celestials » ont une petite colonie , que le gouvernenent a, du reste, bien soin de maintenir aussi petite que possible. Cette race, essentiellement in- (elligente etperspicace, vivantde rien, se pliant aux circonstances, étonnamment douée pour tout ce qui est commerce, est aussi âpre au gain qu'au travail : les métiers les plus difficiles lui sont bons; elle sait
habilement faire naître les besoins qu^elle sera seule en mesure de satisfaire. Aussi quelques centaines d*émigrés de FEmpire du Milieu, partis de chez eux sans doute dans la misère, deviennent-ils les chevilles ouvrières de Talimentaiion générale d'une province où il y a un million *de Javanais! Néces* saires aux mouvements de la richesse du pays , — qu'ils pompent du reste merveilleusement; emmagasinant à temps pour prévenir une disette, — mais accaparant peut-être ; s'entendant comme des frères pour acheter en gros, et gagnant chacun à Tenvi Tun de Tautre, et frauduleusement sur le détail; stimulant les entreprises financières qui tomberaient sans leur aide, — mais aimant beaucoup trop le a prêt à la petite semaine n , et se délectant dans Tusure qui est leur triomphe , ils me semblent être les tt Juifs n des Indes néerlandaises. ,
Dans les rues bien alignées mais infectes du campong, nous avons vu une violente querelle : un rassemblement s'est fait, et le plus animé des Chinois ayant pris un coq, lui a coupé le cou : on m'a expliqué qu'un serment chinois était nul sans cette cérémonie.
Quand nous sortîmes à la nuit avec le Résident, je fus fort étonné de le voir précédé à pareille heure de son porte-parasol doré. « Mais ce sont nos épauleltes , me dit-il : ne les avez-vous pas remarquées chez tous mes collègues que vous avez déjà vus. »
Emprunté aux exigences d'un climat torride, voilà donc le parasol (le payong), vulgaire dans les autres parties du globe, devenu ici le symbole du coin* mandement. Notre aimable juge de paix empereur va-t-il rendre quelque édit, en vertu des droits qui lui permettent de faire emprisonner deux mille Javanais» Sundanais ou Chinois en quelques minutes, vite c'est escorté de son parasol, comme d'un sceau, qu'il doit rendre la justice. — Doit-il passer en revue les troupes de cavalerie et d'infanterie qui sont sous sa dépendance, c'est encore le parasol, quelque peu militaire qu'il soit, qui équivaut au hausse-col de service et aux trois étoiles du général. — Doit-il calmer des rebelles ou pardonner à des coupables , c'est le parasol qui devient le goupillon sacré de ce père bénisseur.
Plus cet insigne est vaste, plus il témoigne d'un rang élevé : celui-ci a un mètre quatre-vingts centimètres de diamètre et la hampe est dé deux mètres de haut; c'est un parasol de famille ou de voiture; il correspond au plus haut grade. Le parasol de l'Assistant Résident a moins d'or et donne moins d*ombre; le contrôleur ne connaît point l'or et s'abrite à grand' peine; quant au vedana, je ne m'étonnerais pas s'il n'avait que la hampe. — Bref, avec tous ses habits brodés , son épée et son chapeau à plumes, le Résident n'est qu'un homme aux yeux des Javanais. — Avec son parasol, il est un satrape
et un demi-dieu. — Mais, heureusement pour tous, il possède , ce que n'ont ni les satrapes ni les demidieux, une science profonde de la jurisprudence, un esprit d'administrateur consomma ^\ une loyale bonhomie dans le çommaqdeinent,
Fantasia de dragons javanais. — Fêtes pour la naissance du trente-troisième fils du Sultan. — Le prince Mangkoe-Negoro. — Réception au palais. — Quatre mille personnes prosternées. — Le Harem. — Le fort hollandais. — Spectacles-gala.
28 nù9>embre 1866. — Samarang, — Nous serions en route pour épouser riiéritière du trône do Sourakarta» que nous ne présenterions pas mieu:<^ rimage la plus orientale d*une pompe pachalique. Partis de Pékalongan à six heures du matin , et arrivés ici à quatre heures du soir, n'ayant connu que le galop pour allure, nous n'avons cessé d'avoir une avant-garde et une escorte de vingt « dragons javanais )} . Montas sur de charmants poneys, habillés de vert et de rouge, coiffés de grands casques en carton que surmontent des aigrettes flamboyantes, nos dragons ont galopé autour de nous en faisant force fantasias. Par moments quelques casques se renvoi < saient, les jupes volaient au vent et les bras imitaient les ailes d'un moulin : tout cela ressemblait bien un peu à une bande de singes faisant de la voltige sur des chiens, mais ce n'en était pas moins charmant. — A tous les relais, nouvelle escorte, prête à crever ses chevaux pour nous rendre honneur 1
Ne croyez pas qu'il y ait la moindre apparence de danger à courir dans cette belle ile de Java, au milieu d*un peuple aussi aimable et aussi déférant pour les Blancs ; avec un simple rotin on mettrait en déroute tous les malfaiteurs de ces parages ! Non f c'est une gracieuse attention de M. Boutmy , qui , de Tombre de son divin parasol , nous protège et nous honore tant que nous parcourons au galop les terres fertiles qui relèvent de son gouvernement. Nous sommes dans les grandeurs asiatiques, ravis et enchantés , — reconnaissants surtout !
Au premier relais , sous Tombrage de hauts bananiers, une table est toute servie pour nous avec du thé chaud et mille fruits exquis ; le chef indigène endimanché nous le sert en personne. Ce qui nous confond, c'est qu'à chaque relais il en est de même. Notre voyage devient une procession honorifique ; les routes sont balayées, les populations en langoutîs de fête ; il nous faut goûter de tout pour leur faire plaisir, et si j'en juge par les expressions louangeuses des chefs aux costumes pittoresques, que nous relevions dès qu'ils voulaient s'humilier, et que nos poignées de main transportaient de bonheur , nous devons être bien populaires , et à peu de frais , dans ce royaume où notre règne aura été d'un jour !
Ces scènes d'un autre âge , ces splendeurs qui m'ont forcé de ne point montrer aux populations
ébahies un Européen de piteuse mine, m*ont enlevé la fièvre et m*ont guéri ; mais un pareil spectacle ne semblerait-il pas plutôt un vaporeux songe de délire ?
Dans la plaine que nous traversons , ce sont les plantations de tabac qui abondent; des hangars immenses sont disposés de kilomètre en kilomètre pour servir de séchoirs. Puis viennent des champs de cannes à sucre qui ont deux et trois lieues de long; des régiments de coulies y travaillent, et les cheminées des raffineries lancent au ciel leur noire fumée. — Enfin de longues allées de mimosas nous amènent à Samarang , ville de soixante mille âmes y un nouveau Batavia, pour la splendeur des rues et des villas. Devant repartir dès Taube, nous refusons, par discrétion, la cordiale invitation de loger au palais. Toutes les autorités en grande tenue viennent rendre visite au Prince , malgré une pluie torrentielle, et les récits les plus intéressants nous captivent pendant la soirée.
30 novembre 1866. -^ Nous voici aux portes d*une région nouvelle. 11 y a en efiet, à Java, deux grandes provinces que Ton appelle « les Terres prlnciëres » , Sourakarta et Djokjokarta , où régnent deux Sultans. Elles n'ont pas été soumises par la Hollande, qui se contente d'y entretenir un agent diplomatique sous le nom de Résident , et d'y exer-
lU JAVA. SIAM. CANTON.
cer un protectorat dont je suis fort curieux de découvrir les délimitations. Diaprés tout ce qu^on nous a dit , les rapports sont fort doux entre ces voisins de puissance inégale » et mille arrangements de routes, de poste, de commerce, font la prospérité des deux pays.
Depuis Samarang nous n'avons en qu'une seule étape , la jolie bourgade de a Salatiga » , où nous avons été logés à la Résidence et fêtés par les officiers de la garnison, qui parlent le français comme nous. La route postale que nous avons suivie est celle qui sert de débouché à un vaste réseau de Tintérieur, et il s'y fait un trafic considérable; elle est flanquée de deux voies latérales, dont Tune est consacrée aux charrettes et l'autre aux bêtes de somme. Ces charrettes, de forme mérovingienne, ont les roues pleines, faites d'une section de tronc de teck, et sont couvertes d'un toit en bambous qui protège les marchandiseiï ; des attelages de bœufs roses les traînent* Elles s'échelonnent par convois de cinquante ou soixante , tandis qu'à notre gauche cheminent des caravanes de chevaux qui comptent certainement plus de cinq cents bâts chacune. Quelle activité , quel mouvement commercial I mais aussi quels primitifs moyens de transport !
Laissant à notre droite les silhouettes brisées de àeuk beaux volcans, le Merbabou (9,000 pieds) et le Mérapi (8,500), nous arrivons à un plateau
va SULTAK. d6
élevé par des routes bordées de tulipiers aux fleurs jaunes , de dragonniers aux rameaux bizarres , de tendres sensitives et d'arbres à pain. Nous dépassons le carrosse somptueux d'une Princesse java* naise entourée d*une quinzaine de suivantes , et un messager nous remet une lettre d'invitation du Résident nous annonçant que Sa Majesté nous autorise à pénétrer dans sa capitale : nous sommes sur les terres de l'Empereur.
La place publique de Sourakarta offre un aspect étrange. Des mandarins, des dignitaires fendent la foule» suivis d'un serviteur qui porte un parasol vert et or dont l'ombre court après eux ; des groupes de soldats armés de piques , de krîss d'or , coiffés d'un chapeau en pain de sucre et vêtus d'un jupon rouge , se croisent dans les rues ; des faisceaux de hallebardes extraordinaires sont dressés de distance en distance ; et des milliers de femmes se dirigent en procession vers les minarets du palais, qui dépassent dans le lointain les bouquets des palmiers. La Résidence elle-même est presque déserte I Qu'y a-t-il donc ? Ah I ce matin , le Sultan a été l'heureux père d'un trente-troisième enfant ! Grands et petits, en folle liesse, sont allés faire parade de respectueuses félicitations.
Bientôt le Résident, doré sur toutes les couturés, nous revient accompagné du commandant de la garde impériale, un beau métis en grand uniforme.
Nous exprimons le très -vif désir de présenter nos devoirs au maître , mais celui-ci n'a jamais vu d'autre Européen que le Résident; son palais a toujours été un tabernacle fermé aux gentils ! En parlant bien haut du sang de Henri IV» l'excellent M. Lammers Van Foovenburg espère obtenir pour le Prince l'insigne faveur d'une réception; il remet une dépêche diplomatique au beau métis , et nous attendons avec anxiété la réponse de la Majesté javanaise.
Nous humons une délicieuse fraîcheur sous les colonnades de marbre de la Résidence. Au haut du perron majestueux qui donne accès à la véranda, apparaissent deux objets admirables qui témoignent du temps où les Hollandais, mettant à profit leur classique instinct d'intervention dans les pays fermés aux autres peuples , rapportaient pour eux seuls les merveilles du Japon. Ce sont deux torchères, doubles de la grandeur humaine , en bronze niellé d'or et d'argent, et représentant des guerriers qui brandisscLt d'énormes lustres '. La finesse des ciselures , la perfection du coulage , la précision des veines incrustées, me laissent confondu d'admiration.
' J*ai depuis parcouru la Chine et le Japon , cherchant à voir les plus belles œuvres de Tart ancien, et je n'ai jamais pu trouver un bronze dont la beauté ne fût mille fols inférieure à celle de ces statues merveilleuses.
Pendant un gai repas , on s'évertue à nous avertir des mille et une règles d'une étiquette inouïe qu'il nous faudra observer si nous sommes admis au palais. Puis le Résident est forcé de nous quitter : de nouveaux devoirs le rappellent. — Ce matin ambassadeur, à midi il passe juge de paix; ce soir il sera général. — Il s'avance d'un pas lent vers le a pendoppo» de justice : figurez-vous une sorte de tabouret de marbre, mesurant cinquante mètres sur chaque côté et s'élevant'par gradins au-dessus du sol. De hautes colonnes de teck soutiennent un toit de pagode chinoise qui l'ombrage, et en font un immense kiosque à jour. Là il va tenir son ^lit de a ka-adillan ?' en présence d'une centaine de chefs venus de leurs districts en brillant costume, et présentant un à un leurs rapports après quinze révérences consécutives.
Devant les gradins est un piquet de gendarmes indigènes, — sans bottes, — qui tiennent sous menottes de trois cent cinquante à quatre cents prévenus. Notre hôte s'instaHe magistralement sous le dais , où deux procureurs locaux , accroupis au-dessous de lui, font d'une voix nasillarde et cadencée lecture des actes d'accusation ; le prêtre mahométan, blotti contre une colonne, vient à chaque appel nouveau donner son humble avis* S'en tenant strictement au code indigène, interrogeant d'un signe un conseil de vénérables marabouts qui sont sur leurs
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talons au fond du tribunal, le magistrat condamne, acquitte, prononce de par lui et au nom du Coran. En une lieure ou deux , les centaines de prévenus sont expédiées, et deux files sortent par la grande porte; Tune gambade et rit, l'autre pleure et va gémir dans le ce Mazas » le plus voisin. — Voilà dès Fabord une alliance qui devient protectorat et qui annonce une bien grande sollicitude ! L'Empereur de Solo (Solo, Sourakarta ou Souerakarta, ad libitum) y doit, il me semble, s'estimer très-^flatté que l'ambassadeur de son très-haut et puissant voisin , le Roi de Hollande, veuille bien se charger de mettre l'ordre dans les crimes et délits de son bon peuple !
Dès que le soleil est moins brûlant, nous faisons Une promenade gala en voitures à six chevaux « Au centre de la ville (cinquante-cinq mille âmes) est une ville intérieure et fortifiée appelée Je « Kraton » ': c'est le palais de TEmpereur. De hautes murailles flanquées de minarets blancs l'entourent, et quatre portes seulement y donnent accès ; elles sont sculptées à jour et de construction fort ancienne. Le but de notre course est une visite au Prince Mangkou--]Vegoro*
C'est un Prince indépendant , titré de « Pangheran>^Adiepatie et d'Ario » , ce qui révèle la plus aris- , tocratique origine. Il possède beaucoup de terreE enclavées dans l'Empire, et une armée qui lui est propre, composée de Javanais et stylée à l'euro-
UN SULTAN. m
péenne. La rivalité d'influence politique et de forces matérielles entre lui et TEmpereur est immense; chacun à tour de rôle craint d'être supplanté par Vautre dans le réseau de fière indépendance qui lui reste. Le plus faible appelle à son aide Tinfluence des Hollandais, qui, pour les mettre d'accord, les morcellent et les croquent tous les deux de plus en plus. Ce Mangkou-Negoro mérite du reste l'estime : c'est l'homme le plus distingué de tous les Indigènes de Java. S'inspirant des sciences européennes , il a fait Caire de grands progrès à la culture, construit des raffineries et importé quelques machines à vapeur; il représente le progrès au sein du dernier boulevard de la puissance malaise et à l'ombre des palais antiques qui abritent les derniers descendants des Sultans barbaresques.
Nous arrivons sous le porche de son palais; sa garde bat aux champs, et il vient au-devant de nous en uniforme de colonel hollandais. Chose curieuse ! cet homme , aussi jaloux qu'un tigre de sa liberté , est plus fier encore de porter cet uniforme , ainsi que les décorations que lui a données le Roi de Hollande. Son palais est une sorte de pagode : les ornements de sculptures fantastiques y abondent; mais comme la nuit commence, les détails sont enveloppés pour nous de quelque chose de plus mystérieux encore, grâce au vacillement de lampes étrusques qui ne projettent qu'une lueur vaporeuse
et aux petits nuages embaumés qui s'élèvent audessus des brûle-parfums. Une domesticité plus que nombreuse est accroupie dans les angles; nous sommes sur le marbre blanc du a dalem » , grande salle rectangulaire où se font les réceptions de cérémonie. — Arrive la Princesse, femme assez jeune encore, trës-pàle, ayant les yeux d'une douceur extrême , une main parfaite de forme , et des dents noircies par la boulette nationale \ C'est un fait assez caractéristique que dans ce pays où la polygamie est la loi la plus sacrée et la plus suivie, ce Prince, ami de l'Europe, ait voulu imiter nos mœurs et prendre cette femme pour compagne unique.
Après nous avoir fait part de ce qui est ainsi pour lui un point d'honneur, il nous fait asseoir, et nous voici comme des magots en cercle, pensant que ces conversations où tout se fait par interprète n'auront rien de bien palpitant. Eh bien, nous sommes frappés de voir combien ce prince indien est au courant des affaires d'Europe : il nous parle occupation romaine, photographie, opérette et guerre de sept jours I La tactique militaire, les armes nouvelles le passionnent; ses yeux s'enflamment en voyant la croix de la Légion d'honneur et la médaille de Crimée que porte Fauvel; il saisit
^ Cette pâte, que mâchent ici hommes et femmes sans discontinuer, est composée de siri (bétel), de tdbac, de rapoer (noix d'arec) et de gambier.
cette occasion pour lui demander quelques récits de batailles ) et alors celui-ci le fait brièvement, mais avec ce charme exquis qui le caractérise en tout. Puis il questionne le Duc de Penthiëvre sur TAmérique , et il veut à toute force des détails sur cette guerre de géants que le Prince a faite à seize ans dans la marine fédérale. 11 y a quelque chose d*étrange dans le vague panorama qu'offrent à des Asiatiques les mondes éloignés ; et un ensemble de questions moitié enfantines, moitié raisonnées, — mais raisonnées d'après une logique qui est à mille lieues de la nôtre, — me reste dans Tesprit comme le souvenir du colloque le plus inattendu , le plus hé* térogène et le plus insondable qui se puisse imaginer. Mangkou-Negoro ne nous laisse pas partir sans aller chercher dans ses archives une véritable surprise pour nous , un album contenant les grandes lithographies du roi Louis-Philippe et de tous ses. fils du temps où ceux-ci combattaient sous le soleil d'Afrique. Ce témoignage touchant est bien fait pour nous aller droit au cœur. De plus, il veut nous emmener sur ses terres, dans la montagne, et organiser pour nous les chaises les plus belles , un voyage de Sultan, et même au besoin une petite guerre ! Il a bien grande envie de nous montrer ses troupes, qu'il fait, parait-il, manœuvrer avec une rare perfection. C'est à regret qu'il nous faut refuser ; mais si nous succombions aux tentations du
voyage sur le parcours de dix mille lieues qui nous séparent de vous, nous ne serions pas de retour dans la vieille Europe avant Tannée 1880 : le cœur doit remporter sur la curiosité !
1" décembre 1866. A mon réveil, j'ai cru qu'il pleuvait à torrents ; mais c'était le vol de milliers de très-petits oiseaux appelés « paddas d (voleurs de riz) : ils tournaient en spirales continues autour des beaux arbres du jardin, et faisaient un bruit glapissant comme une cascade qui tombe; de plus, les hautes touffes , que relient des rideaux de lianes, en étaient littéralement couvertes. A Tharmonie des oiseaux du ciel a succédé celle de la musique militaire : les troupes indigènes ont défilé trois fois devant la Résidence , et ces soldats étranges dont je vous envoie le portrait, ont joué sur leurs instruments de cuivre la a Marseillaise » et la a Mère Michel » , avec des combinaisons sonores qui auraient fait danser des chèvres. Singulier contraste entre rhymne révolutionnaire qui a enflammé les phalanges de la liberté et les humbles janissaires d'un Sultan I entre l'air gouailleur du gamin de Paris et l'aspect bariolé d'une foule asiatique. Là circulent des potentats demi-nus dans des palanquins, sous d'immenses parasols dorés, avec un* cortège d'esclaves portant tabac, kriss et boulettes de bétel!
La réponse impériale est promulguée : nous se-
UN SULTAW. 103
rons xeçus en grande poippe , en même temps que la députation du Sultan voisin-, Hamangkoe<-Bouvono-Seriopaii-Ingalogo*Ngaodoer-Rachman-Saidin- Panatogomo-Raiifatolah VI, Empereur de Djokjokarta! Précédé d'une musique indigène phénoménale, voilà un groupe immense de mandarins sautillants sous un groupe égal de grands parasols qui brillent au soleil; c'est le chambellan de service qui vient nous annoncer la grande nouvelle en compagnie de quatre cents Régents et Princes de la cour ! Ils sont coiffés d'un « topji », haute calotte en baudruche blanche ou azur dont la forme ressemble à celle d'un pain de sucre dont on aurait rasé le sommet, (ce qu'un jardinier appellerait un pot de fleurs renversé et un géomètre un tronc de cône ) ; leurs vestes sont en soie rouge, verte, bleue, et ornées de pierreries sur le passe-poil ; leur a sarrong » , longue jupe chinée, traîne à terre. Arrivé au petit trot, le cortège reste trois secondes sur ses talons; son chef dit en deux mots sa commission, et la tourbe repart à tire-d'aile, malgré une mêlée bruyante de tous les u payongs » (parasols) que les porteurs surpris entre-choquent et bouleversent.
Puis apparaît une autre troupe de Princes dans le même attirail : elle vient chercher la lettre de félicitations de Hamangkoe-Bouvono... (cette fois je n'ai pas le temps d'écrire son nom), lettre qui, par je ne sais quelle combinaison, a été remise d'abord
parles députés entre les mains du Résident. Celui-ci la remet au premier ministre, qui la passe au capitaine des gardes. Elle est enveloppée dans un sac de soie jaune (couleur princière ici), et déposée sur un large plateau d*or. Le capitaine, alors, devant la foule accroupie à perte de vue, descend solennellement les gradins de marbre, et la porte jusqu^à la voiture qui attend. Oh! la bonne et merveilleuse voiture! C'est une sorte de sucrier pointu, peint en jaune, perché sur seize ressorts, et précédé â*un échafaudage en fil de fer qui sert de siège à un cocher juché ; le tout traîné par six poneys blancs caparaçonnés, et escorté d'un escadron de cavalerie nu-pieds, avec éperons, et en jupons !
L'officier , après avoir grimpé les huit marches du marchepied pantelant , s'installe dans ce monument avec un sérieux que je lui envie, et le front haut et découvert, l'œil fixe, les bras tendus, il tient en l'air la lettre sur son plateau , comme si c'étaient Tostensoir et le Saint Sacrement. Respect, silence , prosternement de toute la population tt avant comme après la lettre » : les fronts sont contre terre, on entendrait une mouche voler. Je confesse que je suis pris d'abord d'un fou rire dont les contorsions contenues me font à la fois soufirir et pleurer. Le cortège se fnet en marche : le sucrier attelé est en tète, sous l'ombre du « payong » doré impérial, déployé au haut d'une hampe de quatre
UN SULTAi;. 105
mètres ! Nous suivons avec onction dans les voitures du Résident, et, à un kilomètre derrière nous , j'aperçois encore le flot mouvant des Princes, vizirs, radjahs et adiepaties javanais. Telle devait être la pompe de la reine de Saba venant rendre visite au bon roi Salomon !
Bientôt nous arrivons aux murs du « Kraton » ; les portes antiques crient sur leurs gonds et la cité intérieure et sacrée nous apparaît. Pensez que le a Kraton d contient dix mille personnes ! Cest le Versailles du Louis XIV malais, la ville de palais où il entasse ses seigneurs, ses enfants, ses femmes et ses valets. Excepté son barem, tout ce monde accourt, se range en bataille , forme la haie , et sMncline le nez dans la poussière. Nous mettons pied à terre devant les tt deux arbres sacrés » les Warringings (géants aux mille contre-forts, symboles de haut rang). Solennellement à Tombre des parasols verts portés derrière chacun de nous par un radjah à kriss d*or, à casque doré, à jupe écarlate ; nous efforçant d*avoir une démarche majestueuse dans cet apparat asiatique , nous traversons en pompe une série de douze cours intérieures, entourées de superbes terrasses. Chaque portique est gardé par un piquet de Tarmée* impériale, la lance au bras, la jupe nouée aux reins, le turban noir et or sur la tète. Les musiciens indigènes, drapés dans de longues robes rouges, exécutent le plus oriental des charivaris, el
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la flûte en bambou, longue de deux mètres et demi , fait merveille. Nous passons devant des monstres de bronze datant des siècles les plus reculés, devant des pièces de canon servies par des artilleurs dignes de ceux de Tan 1346, et devant la cage où rugissent les tigres de combat.
L*étendard représentant un oiseau fantastique, brodé en or, s'abaisse devant nous à chaque gradin, et saint Georges terrassant le dragon n'était pas plus martial que le soldat couleur chocolat, orné d'un casque de carton enluminé, qui pique la lance en terre sous nos pas. Nous sommes reçus au cœur du palais , dans une vaste cour, par le gros de l'armée, qui parade au milieu d'une nouvelle population prosternée; etdevant nous, échelonnés.en cascade sur les gradins d'un large escalier en marbre blanc, sont accroupis les quatre cents princes que nous avions vus si brillants tout à l'heure. Cette fois, par respect pour le maître, ils sont nus jusqu'à la ceinture, et leur longue queue de cheveux est dénouée dans le dos. C'est l'entrée du palais des femmes du Sultan : trois mille Javanaises y font le service impérial I Les deux grandes maîtresses sont sur le seuil : de là, le coup d'œil est splendide! Cette cour est un rectangle de quatre à cinq cents mètres de profondeur, entourée d'une colonnade : elle est rempliie de plusieurs centaines de radjahs accroupis en cercles réguliers suivant leur rang ,. et montrant au soleil
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tJN SULTAN. 107
leurs denij-painsde sucre argentés, leurs bustes nus, leurs armes étincelantes.
Au centre s'élève le a pendoppo » , grandiose pavillon à jour, dont la base est de marbre, et dont le toit en sandal est, àTintérieur, cbargé de mille arabesques sculptées, tandis qu'au dehors il dessine les courbes élancées et les étages superposés d'un temple chinois. A droite, alignés la face contre terre, ornés de grands bonnets de baudruche azur, de boucles d'oreilles en diamants et de jupes bleues, voici les trente-deux fils de l'Empereur. A gauche sont des centaines de beaux-frères, cousins et neveux. Au fond, sur une sorte de trône, est Sa Majesté le Sousouhounan-Pakoe-Saîdin-Panatogomo IX. Il a vingt-huit ans, une taille svelte et distinguée, le teint vert pâle, de grands yeux hagards et d'énormes sourcils peints* Sa coifiure est en soie noire à stries d'or : son juste**au-corps est orné de broderies d'or qui enchâssent mille diamants de la plus belle eau ; il porte au côté des décorations de fantaisie, d'admirables joyaux, et la croix de commandeur du Lion néerlandais. Sa longue jupe scintillante, des pierreries superbes dans les cheveux, aux oreilles, aux mains et aux pieds, son kriss, dont le fourreau jette des feux inouïs, le font briller comme dans un magique tableau vivant, avec l'expression la plus pachalique et la plus efféminée.
Vingt jeunes servantes sont rangées derrière lui,
semblant vouloir relever Téclat de leur puissant seigneur et maître; mais leurs vêtements brillent par leur absence. Puis quatre nains et quatre bouffons, dans le plus curieux attirail, se tiennent blottis à leurs pieds comme des chiens de faïence. Infirmes officiels et bayadères officieuses ; pelotons de mandarins en vert, en bleu, en rouge, qui sont portefeu , porte -mouchoir, porte - crachoir , porte-thé, porte-café , porte-parfum et porte-boulette ; fils nés régulièrement, à raison de deux par année, se prosternant le torse nu devant la majesté paternelle ; — cousins et neveux, au nombre de trois cents, alliés à ce père unique par la multiplicité des mariages ; — enfin grands seigneurs et officiers , au nombre de quatre mille , étendus à quatre pattes , sans proférer un son, sans oser lever les yeux autour du « pendoppo » : tel est Tétrange ensemble qui est en ce moment ofiert à nos yeux éblouis; telle est la cour à demi- fabuleuse que nous voyons en franchissant le dernier gradin du tabouret de marbre. Nous sommes encore* les seuls auxquels il soit permis de demeurer debout au milieu de cette moisson humaine qui semble fauchée aux pieds du maître.
Le Résident alors, englouti dans son faux col et dans ses galons d'or, nous donne le signal; nous nous confondons de part et d'autre en une série de révérences périodiques; en bon courtisan, chacun
s'incline et a courbe son échine autant qu'il la peut courber )) , comme s'il était pris d'une violente quinte d'éternument. Cela dure fort longtemps, et je me répète en moi-même cette phrase qui me revient des contes de l'enfance : ^ Grand Mogol , je me jette à vos pieds, sans rire ni pleurer! » Oui, sans rire , croyez-le bien ; mais ce n'est pas l'envie qui m'en manque. — Le Sousouhounan fait asseoir le Duc de Penthièvre à sa droite, le Résident à sa gauche; Fauvel et moi, nous nous tenons sur le côté, vis-à-vis de deux oncles de Panatogomo, dont l'un fait exécuter les plus épouvantables grimaces à sa vieille figure couleur jus de tabac : é'est qu'il a avalé de travers sa boulette de bétel, et le moment est mal choisi. Pendant qu'une des nymphes de service présente un crachoir d'or au malheureux qui s'y délecte en éternuments , le Résident traduit nos compliments. Alors le Sultan, donnant à tous ses traits les jeux étranges et vifs que possèdent au plus haut point les physionomies orientales, répond que « Tarrivée du Prince dans n son Empire le jour de la naissance d'un^de ses 1} fils est le signe d'une bonne étoile pour le jeune n enfant, et qu'il ne nous laissera point partir sans » nous le faire toucher , afin que notre main lui y> porte bonheur. » Puis il fait du doigl un léger signe à l'un de ses fils, qui relève aussitôt la tète,
vient en rampant littéralement jusqu'à ses pieds,
et, sur un mot, court jusqu^au parc d*artillerie , — et le canon tonne I
Alors au fond delà vaste cour, à plus de trois cents mètres du trône, une porte écarlate s'ouvre toute grande, et les cent cinquante envoyés du Sultan de Djokjokarta s'avancent. Ce cortège met à arriver un temps infini ; les yeux fixés contre terre , le buste exposé aux rayons dardants du soleil , rampant sur les genoux et sur les mains, les illustres ambassadeurs de TEmpire voisin se traînent jusqu'au pendoppo. Là, joignant les mains et, en signe de prière, les portant verticalement dans le plan du nez avec le pouce sur la bouche, ils se pro-* sternent cinq fois avec un ensemble théâtral et entonnent leur compliment sur un rhythme cadencé. L'énumération des titres, seigneuries, pachaliks des deux Empereurs prend trois quarts d'heure; la félicitation en elle-même, au sujet du trentetroisième fils , est faite en moins de deux minutes. Notre Sousouhounan lit avec religion la lettre enveloppée de jaune et écrite sur soie jaune , remercie d'un signe majestueux qui semble foudroyer toutes les têtes des députés; leurs demi-pains de sucre bleus et blancs (signe de race noble distinguant les nffîciers), restent désormais inclinés jusqu'à terre et immobiles.
Un nouveau signe du maître fait avancer les demoiselles porte-cave à liqueur, et, à genoux à nos
tlN SULTAN. ' 111
pieds, elles vident leurs amphores bizarres dans des timbales d*or ciselé. Pour la plus grande gloire du Prophète, le bon musulman avale ses dix coupes de porto et de bordeaux.
Mais voici le moment où notre réception, déjà Bi extraordinaire , devient palpitante : — en route pour le harem ! Le Sousouhounan va causer une surprise à celles qu'il aime , et faire franchir pour la première fois à des Européens ce seuil sacré du bonheur conjugal. Voici Tordre de la marche :
1* Le Sultan donnant un bras au Prince et l'autre au Résident : trois immenses parasols les ombragent;
2'' Les demoiselles d'honneur^ trois par trois, comme les Grâces de la statuaire , portant dans des boites tontes brillantes de diamants les pariîims , le feu et les cent et •cœtera que mâchera TEmpereur ;
S'^Fauvel et moi, toujours sous parasols gigantesques;
4* Les officiers de la cour en procession «
Noos ne tardons pas à entrer dans la salle la plud étrange, où nos yeux dévorent un fouillis de do« rures, de nattes, d'arabesques, de lits historiés et enluminés; là s'élèvent à l'intérieur des escaliers tournants de bois de sandal, des petits pigeonniers, sortes d'autels haut perchés, autour desquels brûlent des parfums suaves dans des coupes suspendues et voilées légèrement parla fumée qui se perd en tour-
billons. Dans «ette salle, qui peut avoir cent cinquante mètres de profondeur, il y a comme des vallées et des montagnes; les boiseries, ciselées à jour, en font un labyrinthe, et des femmes effrayées y circulent comme des ombres fugitives. Mais le Sultan appelle, et nous avons devant nous l'essaim, charmant par la jeunesse plus que par la couleur, de ses quarante femmes, vraies poupées de cire bien luisantes , toutes souriantes à son regard et langoureuses dans leurs poses ; leur buste élégant et fait au moule n'est orné que de colliers de joyaux ; un sarrong rose est noué sur leurs hanches. Je croifi rêver, en vérité, emporté par un songe des Mille et une Nuits. Mais Jes vagissements d'un enfant me prouvent bien que je suis sur terre et que tout cela . est réalité . le trente-troisième fils nous est apporté. Il est aussi criard et aussi laid que les enfants âgés de vingt-six heures sous toutes les latitudes : nous rhonorons d'un cordial a shake hands » , bénédiction promise, qui le fait crier cent mille fois plus. Le Sultan paraît ravi; des centaines de servantes passent leurs tètes curieuses par-dessus les corniches des meubles enluminés et au travers des barreaux et des sculptures mythologiques d'.escaliers tournants qui s'élèvent jusqu'au plafond.
Le Sousouhounan nous présente à sa mère et à quatre autres bonnes vieilles momies qui étaient aussi femmes de feu son père ; puis vient le tour de ses
filles, dont la plupart ont pour toute parure une parure de diamants! Nous avons beau sourire le plus aimablement du monde, notre présence leur cause une peur effroyable. Elles sont au nombre de quarante-huit : le Sultan s'étant marié à douze ans, cela lui fait une moyenne de trois filles par an à ajouter à celle de deux fils.
Rien de plus curieux que cette sorte de théâtre asiatique dont nous avons le spectacle et dont les coulisses sont insondables ! Il paraît qu'il y a quelques années le harem était quadruple de ce quMl est aujourd'hui ; mais le maître , — par économie sans doute , — a subitement fait d'énormes réductions . dans le personnel. Ce sont ses amis, appelés à ramasser les miettes du sérail, qui ont du être contents I
Le Sultan nous montre par ses mille caresses qu'il adore ses enfants. — Quant à la condition des femmes , elle est bien basse , bien méprisée et bien pitoyable à Java. Dès l'âge de dix ou douze ans une jeune fille devient, comme une chose, la possession d*nn propriétaire, puis elle perd le plus souvent le bien-être en même temps que la jeunesse. La natiire grossière des hommes, séduite uniquement par un dehors matériel et éphémère, les étale comme un troupeau, sans se laisser enchaîner par les charmes moraux et attachants qu'une femme recèle dans son âme , sans respirer les par-
fums délicats de sensibilité, de tendresse et de vraie affection qui s*en exhalent ! Ah ! oui , c*est par là que rOrient serre le cœur! — Dans ce palais où elles sont entassées, à Tinstar d'une boutique de femmes en gros, il y a pourtant une des Sultanes qui porte le titre de « grande » : elle est « ratou » , et son premier-né est l'héritier du trône; c'est celui qui vient de recevoir notre bénédiction, et je m'explique maintenant la liesse générale de tout ce peuple et de tous ces Princes. — Avouez que le Sousouhounan était à plaindre, ayant déjà trentedeux fils, de n'avoir pas d'héritier légitime de sa -couronne !
Après quatre heures de séjour dans la. cité sainte, nous nous inclinons respectueusement devant la triple rangée des femmes de notre hôte, et nous saluons ce temple mystérieux que nos regards furtifs n'avaient cessé de pénétrer : les sourires s'envolent, le Sousouhounan nous guide, et, de colonnade en colonnade, nous regagnons la terre des profanes.
Le Sultan a donné au Duc de Penthièvre sa propre canne, ornée d'une pomme d'or où est gravé son chiffre E, qui veut dire IX en javanais : il est le neuvième Empereur de la famille. Quoique ses prédécesseurs aient vu chacun se rétrécir davantage le cercle de leurs antiques possessions, celui-ci est encore souverain des terres qui , sur un rayon de
soixante milles, entourent sa capitale : elles loi rapportent eniiron trois millions nets : les Hollandais lui payent, en vertu d*un ancien traité , cent trente-quatre mille francs par an ; puis mille sources inconnues viennent alimenter un revenu que nul ne peut deviner dans un pays où le Sultan est égal à un dieu, où il possède tout, à tel point quMl lui suffit de désirer la femme ou la fille d'un de ses sujets, pour qu'elle lui soit immédiatement remise. L'époux ou le père doit encore s'estimer très-heureux I Quand il en est d^ même dès sueurs du travailleur, des bénéfices du négociant, de la vie en un mot de ptès d'un million d'hommes qui se résume en une seule volonté, y a-t-il une mesure dans la jouissance, des bornes à la richesse, un frein à l'omnipotence?
Je rentrais à notre somptueuse demeure , en repassant dans ma mémoire toute fraîche les splen^ deurs asiatiques dont je venais d'être témoin, et que je n'aurais jamais crues empreintes d'un cachet aussi piquant , aussi fantastique.. La cité sainte, où le Sousouhounan voit chaque jour dix mille de ses sujets à quatre pattes devant lui; où ses femmes se )arent , chantent et dansent pour lui ; où ses enfants rampent à ses pieds comme des vers de terre, — la cité sainte n'était séparée de moi que par les créneaux et les minarets. Mais voici que d'autres créneaux et d'autres bastions m'apparaissent sur un
petit fortin à ma droite. Qu'est cela, disais-je? — Rien. — Quoi ! rien? — Peu de chose. — Mais encore? — Un petit fort où il y a cinq cents soldats hollandais pour veiller à la sûreté des Européens. — Ah ! ... . — II y a deux Européens et cinq cents soldats avec un lieutenant-colonel pour les défendre ! Je sais bien que ce n'est qu'un petit pied-à-terre que prend là le puissant voisin.
c Mais lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine, t
Et le grand et magnifique Sultan ne me fait pas Tefiet d'être libre comme la cavale du désert ! Ici le fortin hollandais et la garnison à armes perfectionnées : là le Prince indépendant Mangkou-Negoro qui a une armée indépendante, stylée à l'européenne, et qui est poussé, choyé, aidé, subventionné pour tenir en échec le demi-dieu du Kraton. Et puis ce demi-dieu, ce Sultan superbe, ne peut recevoir aucune lettre sans qu'elle ait été préalablement remise à la Résidence : son capitaine des gardes, le beau métis, vient y faire chaque matin un rapport détaillé et circonstancié de tout ce qui se passe dans le palais.
Bref, si l'on s'incline jusqu'à terre devant la majesté impériale, et si l'on semble, avec des airs de petit saint Jean, n'être pas digne de dénouer les cordons de ses souliers; si toute la pompe honorifique et le faste d'adoration de l'Orient sont déployés
UN SULTAN, m
aux pieds dn maître, croyez bien que le Sousauhounan-Panatagomo IX» le lion survivant des pachaliks javanais y est entouré de filets qui rempécheraient de rugir, de bondir dans les forêts vierges où il régnait jadis, et de déchirer de ses griffes vengeresses les liens puissants dont la race conquérante a enlacé son île!....
En rentrant au logis, nous trouvions nos lettres d'Europe , qu'un courrier avait apportées au grand galop depuis Batavia. Ce sont les premières réponses à mes premières lettres d'Australie , du ^25 juillet. Pensez avec quelle impatience je les attendais! Avec quelle ardeur je les dévore I et combien enfin je suis confondu de Thonneur que vous faites à mes poissons volants , à mes sauvages, à mes mines d'or et à mon pauvre Burke I Puissent mes bons' Javanais accroupis, mon rhinocéros manqué et mon Sultan à quarante-huit femmes recevoir un pareil accueil auprès de vous I Ah ! quand je vois tant de belles et étonnantes choses, et que je pense aux miens, comme je souffre de ne pouvoir partager avec eux le bonheur de tels spectacles I
La variété rapide de notre voyage en fait le charme en même temps que la fatigue. En Australie, la couleur locale n'existait pas, mais c'était une passionnante étude que celle de cette nouvelle Europe créée en une génération humaine, et un commerce délicieux que celui de nos sérieuses con-
118 JAVA. SlAlf. GANTOX.
versatîons avec des hommes fiarlant notre langue » ayant nos mœurs et appliquant nos sciences.
Ici nous sommes perdus au milieu de vingt millions d'hommes que nous ne comprenons pas : une nature exubérante et une population bariolée nous offrent un tableau surchargé de couleurs qu*attcune palette ne saurait rendre. — Là-bas, c'était une discussion économique dans un parlement de colons ; — ici c'est un théâtre avec deà masdaring rouges, bleus et verts, avec de magnifiques décors que personne ne prendrait au sérieui. C^t de l'essence d'Asie conservée, au lieu d'un jel de vapeur de Manchester ! — Je voudrais parler à tous ces Malais, sonder leurs cceurs et leurs intelligences, apprendre leur histoire, étudier leur religion,, deviner leurs besoins. Mais je me heurte contre un mur où il n'y a que des ombres de marionnettes ! — De l'autre côté du tropique, je pensais : — ici Je né puis que voir! Mais, en essayant d'appliquer de mon mieux l'attention de mon esprit, j'espère pourtant, en quittant cet empire colonial, avoir rassemblé assez de lueurs éparses et vagues d'abord, puis corroborées par quelque preuve nouvelle, pour vous résumer en conscience ce qu'est pour moi l'âme de ce corps si brillant, si coloré, si asiatique, si merveilleux, dont la vue nous éblouit tous les jours.
C'est déjà une jolie besogne que d'avoir dans une journée vu quatre mille personnes prosternées.
d*avoir lu vos lettres et d*y répondre !... Une demidouzaine de serviteurs sont venus m^avertir que le diner était prêt, et il eût été, je crois, malséant d'être en retard , car je devais être placé entre deux fils du Sultan I Nous avions Thonneur d'en posséder trois en compagnie de huit autres Princes javanais; et tous, nonobstant Mahomet, ont bu du Champagne avec bonheur. Nous nous amusions beaucoup de leurs histoires, que Taimable Résident voulait bien nous traduire. Mon voisin, qui n'a que treize ans, nous raconte que dernièrement l'Empereur l'a fait venir et lui a dit : a Je te trouve trèsgentil, je vais te faire un petit cadeau : voilà pour toi quatre de mes plus jolies bayadères. » Une fois lancée sur ce ton , je vous laisse à pensensi la con^^ versation habilement stimulée devint étourdissante ! A cet âge, ils ont déjà chevaux, châteaux, terres et harem , etc. . . Us sont fiers comme Artaban quand ils sont au dehors; — dans la maison paternelle, ils deviennent vers de terre !
Mais quelle chose vraiment curieuse que leur langue I D'abord à Java on en parle quatre : le malais, le javanais, le sundanais^et le madourais. Dans chacune de ces branches , il y a des dialectes aussi difl*érents entre eux que le turc l'est de l'anglais ou de l'espagnol. Dialecte n"" 1 , le noble s'adressant à un inférieur ; — dialecte n<* 2 , l'inférieur à un égal; — dialecte n*3, l'inférieur au noble; • —
dialecte n** 4, le noble à un égal ; — et enfin dialecte n"" 5» le noble à un Prince, à un Raden-Adiepatie ou à un Ralifatolah quelconque.
Quant à leur religion , ils n*y croient pas ; — quelques pratiques superstitieT!$es les forcent à adorer des fétiches y mais ils tiennent tout autant à ne pas suivre les préceptes de leur culte qu*à ne pas se convertir au christianisme. Le sérail, les chevaux et les armes (autrefois les armes blanches, aujourd'hui les carabines-revolvers) , voilà qui résume le but de leur vie, ou ce qui du moins, pendant notre curieux dîner, ressortait à chaque instant des vives saillies qu'ils accentuaient de leurs regaids tour à tour allumés et rêveurs.
Nous entendions dans le lointain la musique du Fort qui nous jouait du Charles VI d'Halévy , et nous nous drapions dans des ceintures chinées, larges de plus d'un mètre , que les jeunes Princes nous remettaient de la part des Sultanes ; c'est un don qui nous est d'autant plus précieux que l'étoffe a été tissée de leurs propres mains dans le sérail : il s'en échappe une odeur délicieuse ! Nous rapportons aussi des cigarettes d'un pied de long enroulées dans des feuilles de maïs, et composées de tabac , d'opium , de cannelle et de muscade ; quand nous les fumerons sur la belle terre de France , nous nous croirons enivrés des parfums du harem. Enfin, l'aîné des trente-trois fils nous remet des
photographies de son père et de sa famille : comme le coUodion contraste avec le kraton !
La soirée se termine en grande pompe dans le camp opposé , où nous a réclamés le Prince Mangkou- Negoro ; il nous montre, à la lueur d'une centaine de torches, des chevaux caparaçonnés d'argent repoussé comme dans les tournois javanais d'il y a trois cents ans ; des hallebardiers bardés de bronze ; des costumes pour toutes les dignités, datant d'un siècle ou deux, et dont il revêt des figurants; des lances niellées dont la pointe est un bec de cigogne, des kriss d'une valeur qui confondrait les amateurs les plus prodigues , et il nous donne à chacun une selle en peau de tigre.
Puis , rangés sur une grande ^terrasse de marbre, entourés de Princes javanais qui portent diamants, bonnets azur et sarrongs roses , et auxquels nous faisons force révérences, nous assistons aune représentation des c( rondgings-fandaks » (danseuses de profession). Comme le Prince indépendant a eu la charmante idée de nous donner une véritable leçon d'histoire ancienne, ces danseuses nous retracent dans leurs graves pantomimes les fabuleux épisodes des âges héroïques de la Malaisie. Sous leurs pieds le marbre est couvert de nattes bariolées ; le gammelang fait résonner les accents langoureux et suaves des timbres de bois, et les jolies filles de douze ans, vrais serpents de souplesse et d'élé-
gance , s*entrelacent et s'engtiirlandenl dans les pantomimes les pins orientales. Je me snis peu à peu si bien accoutumé à la langueur doucereuse , monotone il est ¥rai, mais berçante , des gracieuses bayadëres, que notre musique rapide et nos ballets mouvementés et tourbillonnants m% sembleraient sur rbeure Taffolement d*un carnaval et non Tari de la danse.
Hais la nuit est déjà bien avancée , et la raison veut que je quitte ma plume, malgré le plaisir que j*épronve à vous donner sur Theure l*impression que m*a faite une des journées les plus curieuses de notre voyage. Si Ton m*avait dit, il y a deux ans, que je verrais un Sultan, son harem et son peuple prosterné, j*aarais cru à une promesse folle! Ce soir je crois au bonheur. Ah! le joli pays et le joli voyage ! quelle splendeur que celle des cours orientales! On se sent transporté dans un autre monde: les parfums vous enivrent ; les costumes sont étincelants comme les étoiles dans Tazur du ciel. Cette nature luxuriante , cette vive lumière , ces palais de marbre , ces danses fantastiques , que de merveilles pour ceux. qui sont nés dans la vieille Europe!
DJORJOKARTA ET BORO-BOUDOR.
la courbache des gendarmes et le zèle de la population. — Une tortue adorée. — Les tigres de combat. — Visite nocturne et apparat pittoresque du Sultan. — Majesté et impuissance. — Temple grandiose. — Les ponts élastiques. — Mœurs hollandaises. — La nécropole d'Ambarrawa. — Délices d'un palais de pacha. — Chemin de fer. — Victimes des tigres.
2 décembre 1866. — Nous perdions de vue , dès cinq heures du matin, les minarets du Kraton» et nous suivions la route qui conduit à Djokjokarta, la capitale où règne un autre Sultan : c'est le nom le plus historique de Java. Là, de 1825 à 1830, flottait victorieusement le drapeau de la révolte. Le Prince Dipou-Negoro , doué d'une ambition effrénée, et tuteur d'un Sousouhounan enfant, tenait tète aux forcQs hollandaises, qui n'achetèrent le triomphe qu'au prix de cinquante-deux millions de francs et par le sang de quinze mille soldats , dont huit mille Européens. — Aujourd'hui, le calme le plus parfait règne sur ces mémorables champs de bataille : de régulières plantations de riz, de cannes à sucre et d'indigo s'y déroulent à nos yeux. Les chefs indigènes, fiers Sicamhres qui ont courbé la tête, galopent à nos côtés sur leurs chevaux capara-
çonnés : ils sont, on le voit bien, de race antique ; leur type, au nez busqué et au front haut, est tout différent du commun du peuple , et leurs manières ont une distinction qui frappe. Ils caracolent en fantasia de premier ordre, ayant bien soin de faire valoir leur taille svelte, leurs kriss anciens, leurs bagues de diamants ; ils sont gentils, vraiment gentils. — Quant à nos chevaux, ils n'ont pas les allures fringantes! tout au contraire, ils retiennent la voiture. — Aussitôt nos brillants écuyers cavalcadours s'élancent ventre à terre' dans toutes les directions, distribuent avec prodigalité des volées de coups de courbache tout le long de la route, arrêtent les caravanes de piétons qui portent sur leur tète Thuile de coco renfermée dans des outres ou de Tindi^o dans des urnes; — ils apostrophent les enfants qui pataugent dans les rizières, font irruption dans les hameaux cachés sous Tombre des bananiers, en un mot mettent en réquisition toute la population de ces lieux. Chacun d'eux revient avec une escouade improvisée : une moitié roue de coups l'équipage qui tombe, l'autre donne en hurlant une vigoureuse et utile impulsion au coche, qui progresse de quelques pas, contre le gré des poneys récalcitrants. — Ah ! je ne sais qui m'énumérait l'autre jour les castes de Java; mais il me semble qu'aujourd'hui il n'y en a que deux, aies pousseurs et les poussés ! » Notez que nous voulions
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUUOR. 125
absolument faire ce voyage à cheval , en souvenir de nos belles galopades dans les prairies australiennes ; mais c'est une impossibilité ici : ce serait une atteinte mortelle portée au prestige des Blancs , qui ne doivent circuler qu'à Tinstar de pachas, aux carrosses desquels les douces populations doivent s'atteler par tribus, quand les quadrupèdes sont rétifs.
£n effet, c'est presque à bras d'hommes que nous avons parcouru toutes les terres de l'Empereur; rien ne pouvait calmer le zèle de nos radjahs, et de nos gendarmes, qui, bien malgré nous, harcelaient les populations d'une si singulière façon. En dix heures de route, nous fîmes sept lieues; il est vrai que des fruits exquis nous étaient offerts partout et étanchaient par moments notre soif affreuse sous un soleil de plomb. Nous pûmes aussi bien à l'aise voir faire la récolte du riz : les femmes des villages cueillant un à un les épis dorés et velus, en forment des bouquets soignés que les petits enfants portent au mortier de décortication ; ces moissonneuses, en costume négatif, accourent sur notre passage et nous charment par leur naïveté : elles se mettent à l'eau pour nous aider à passer les rivières.
Vers le moment du coucher du soleil , nous arrivons aux ruines de Tjiambji-Séou (qui signifie mille temples). Sur un carré de près de cent soixante mètres de côté, s'élèvent des monceaux de pierres sculptées ; une qu$intité de statues sont encore par-
faitement conservées : ce sont des Bouddhas à gros ventre , avec le sourire sur les lèvres et la plante des pieds en Fair; ils atteignent sept ou huit fois la grandeur humaine. Nous montons par des gradins , dignes des pyramides d'Egypte , dat)s une voûte sombre , sorte de clocher où chaque pierre menace de tomber sur nos têtes. Au sein des niches profondes» le gardien du temple, un vieux bouddhiste à longue barbe blanche et vénérable, avec des amulettes suspendues au cou, éclaire des lueurs blafardes de sa frêle lampe des groupes de Bouddhas à quatre bras, à têtes d'éléphant, à têtes de cerf! Bientôt des chauves^souris » grosses comme des poules, éteignant la lampe , nous enveloppent dans ces cachots ; errant à tâtons, nous ne sommes plus guidés que par les lucioles légères qui voltigent en un essaim lumineux autour de ces statues gigantesques. Dans le mausolée tourné vers la Croix du Sud est une statue de femme, parfaitement belle ef bien conservée, dominant un puits profond qui est à ses piedâ. Du côté nord est une tête de mort, reposant sur une tête d'éléphant : — reliques du quatrième siècle et mystères que tout cela !
Un petit Régent en bas de soie, coquet et mignon, était venu nous joindre là par ordre de TEmpereur; mais Ak-Kem était impuissant à nous traduire ses explications mythologiques. N'ayant pu éclairer nos esprits, le Régent a du moins pris soin d'éclairer
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notre route et de nous donner un piquet de cavalerie qui porte en avant une douzaine de torches flambantes. Les campagnes environnantes brillent d'une autre lumière : la crête dentelée du Merapi, ce grand volcan autour duquel nous tournons depuis sept jours y se dessine en couleurs de feu; du côté opposé, rhorizon est à chaque minute embrasé par les éclairs, qui sont, sous les tropiques, les compagnons de chaque soirée; et plus près, les rizières, échelonnées comme des cascades, sont toutes phosphorescentes^ des ondes agitées des lucioles, dont Téau dormante reflète Téclat scintillant. Les lucioles! les lucioles I une influence magnétique les fait s'élever puis retomber par saccades, comme une pluie d'étincelles ; et nous ne pouvons nous lasser d'admirer Tintensité de leur lumière. C'est bien tard dans la nuit que nous franchissons le seuil de l'antique cité de Djokjokarta; là encore, la résidence nous est gracieusement ouverte.
3 décembre 1866. — Malgré l'heure tardive de notre arrivée, nous avons été retenus par l'intéressante conversation du Résident , M. Bosh , dont la figure martiale et les yeux profonds trahissent' dès l'abord la fermeté et la science. Ah! il faut des hommes trempés de fer et mei*veilleusement doués pour remplir les carrières administratives dans les Indes néerlandaises! L'histoire de chacun d'eux est
attachante au possible ; car, s'ils sont les plus omnipotents des nababs , ils sont surtout les plus infatigables travailleurs du monde.
Entre ces deux visites à des Sultans vivants, nous voulons voir les tombeaux des Sultans défunts, glorieux héros du temps de la piraterie, de la guerre, puis de la révolte. Des voitures à six 'chevaux nous mènent avec fracas jusqu'au portique de la paisible demeure des morts. Au milieu du cimetière est une piscine de marbre, dans les eaux profondes de laquelle nage la a tortue sacrée ». On a préparé sur les bords des offrandes de riz et de viande ; les prêtres , accroupis dans la position du pécheur à la ligne , tiennent au bout d'un bâton deç petites boulettes de pâtée toutes prêtes pour Fanimal-dieu. Une tortue, surtout quand elle est adorée, est fort longue à se décider! Une pluie torrentielle et une humidité intense nous rendent impatients ; une idée heureuse nous fait envoyer un a fervent » remuer les profondeurs des eaux. Blanche comme Fi voire et longue d'un mètre , la bête sacrée paraît aussitôt et tend la bouche, que les fidèles emplissent religieusement.
Autant les Javanais aiment des habitations ouvertes au grand air pendant leur existence , autant ils aiment à couvrir comme d'une cloche leurs demeures sépulcrales : le toit vient presque jusqu'à terre, et c'est pour ainsi dire en marchant sur les mains
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et sur les genoux que nous pénétrons dans la salle des cercueils. Le chef de Mataram, puis le premier roi du nom, président cette assemblée mortuaire : des centaines de tombes sont rangées le .long des murs y et couvertes de toiles blanches que soutient un échafaudage : on croirait voir les lits tendus d'une galerie^d'hôpital.
Dans Taprès-midi, nous avons la seconde repré* sentation passablement augmentée, de notre réception d'avant-hier. Le Kraton impérial de Djokjokarta est frère de celui de Sourakarta. Il contient cinq mille adorateurs de plus : à part cela, même succession de palais, de pagodes, de terrasses, de colonnades, d'arabesques et de pendoppos. Même procession honorifique sous parasols, et promenade pompeuse jusqu'au seuil du harem. Avant-hier, nous trouvions extraordinaire d'être arrivés le jour où était né un Prince impérial ; il est peut-être bien plus étonnant, quand on rend visite au mari d'épouses aussi nombreuses, de tomber sur un jour où l'on n'enregistre aucune naissance.
Je vous fais grâce de cette nouvelle réception , parce qu'elle ressemble trop à la première : et pourtant , mille détails nouveaux ont encore piqué, ma curiosité au milieu de tant de splendeurs; et j'ai éprouvé les joies plus complètes qu'inspire un opéra que l'on vient entendre de nouveau pour en savourer les charmes déjà à demi révélés.
130 JAVA. SIAM. GAXTOK.
En sortant du harem , nous avons rendu visite aux tigres enfermés dans une grande bâtisse de bois , et réservés aux combats de la fête du Sultan. Ce doit être un beau spectacle : dans la plus spacieuse cour du palais, Farmée est formée sur quatre rangs; de jeunes Princes, au nombre de six, appelés a les six. braves devant le soleil » , coiffés du casque d*or et nus jusqu^à la ceinture, vont bravement couper les liens qui retiennent la porte de la grande cage , et montrent toute leur bravoure en ne se retirant devant le tigre que par une sorte de danse macabre aux sons de la musique des cymbales. Alors la béte aux yeux farouches bondit et se rue contre la muraille humaine, toute hérissée de lances, et finit par tomber percée et rugissante. Quelquefois un buffle sauvage est lancé pour lutter avec le tigre ; c'est un combat désespéré, avec lespéripéties les plusatroces. A la dernière fête, le moment le plus pathétique a été aussi le plus risible : chargé et vaincu par le buffle, le tigre, en un bond de six mètres, s'est élancé par-dessus les lances jusqu'au haut d'un cocotier. Suivant l'usage des « premières tropicales » , une trentaine d'Indigènes étaient, en loges aériennes i perchés sur cet arbre : en un clin d'œil et avec ensemble, ils se laissèrent choir, comme les fruits trop mûrs d'un arbre que l'on secoue, et grâce à leur nature de singe, aucun d'eux ne fut blessé.
Les tigres que nous avions sous les yeux étaient
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 131
enfermés seuleineuf depuis quinze jours : le Sultan avait requis toute une moitié de la population de la province pour les traquer dans une fondrière. Ah! quelle différence avec les animaux endormis de nos jardins zoologiques! Dès qu'ils nous voient, dès quMls sentent «t la chair fraîche )) , ils s*élanccnt à six et sept mètres d'un bout à Tautre de leur arène, et se cramponnent fébrilement aux pieux de bois qui les tiennent prisonniers et qu'ils ébranlent : leurs yeux de feu, leurs griffes crochues, leurs rugissements font frémir. Il y aurait du reste de quoi se sauver, tant est affreuse Todeur des carcasses et des chairs pourries de moutons et de chiens qu'on a jetés tout entiers dans leur cage, et dont îl y a déjà des monceaux sous leurs pieds. Mais que c'est beau un tigre royal , quand il a encore un reste d'élan de sa viQ libre 1
Quand le Sultan nous a dit adieu , il avait déjà pris avec nous des manières d*une parfaite bonhomie : vous n*avez qu'à voir son portrait pour vous en convaincre ; gros et bon vivant , il porte un serretête bizarre qui lui donne l'air d'avoir des oreilles d'âne en carton; mais il a l'œil bien intelligent : s'il est très-roide devant son peuple et dans les cérémonies de cour, il est ailleurs très-simple et trèssociable, venant en cachette jouer au whist et boire du bon bourgogne chez le Résident. 11 est bien un peu ennuyé d'une grand'tante qui le gourmande sur son
amour des Blancs , et bien souvent il a eu envie de la reléguer dans ses u Invalides » , mais elle esi immensément riche, et il en hériteira, s'il est sage! Ainsi f on a beau être sultan , on fait encore la cour à sa tante.... de Java, et on jouit mille fois plus d'une escapade, parce que c'est du fruit défendu.
Je sors à regret du « Kraton » , pensant que je ne reverrai probablement plus jamais de pareilles splendeurs! J'aurais voulu vous y mener avec moi, vous en faire voir tous les détails. — Sous ce portique passe un palanquin : il est porté en cadence par quatre coulies auxmembres nerveux, aux épaules de bronze : quatre parasols azur et or ombragent la jeune Princesse nonchalamment balancée dans sa boîte légère : derrière elle trottine une bande d'enfants, les uns richement vêtus de soie voyante et ornés de tout un attirail de colliers vingt fois enroulés et de bracelets d'or rouge; les autres, sans vergogne, nus comme des petits chérubins de pain d'épice. Mais tandis que je contemple les poses gracieuses de ce groupe espiègle et rieur, il disparait soudain, et je n'ai plus devant moi qu'un bataillon djokjokartien qui semble me dire : a Européen , cette Princesse est du sang de Mataram; elle rentre au harem, dont elle est la reine par la grâce et la jeunesse : nos Ion* gués fourches ornées de dents de requin, nos masses d'ébène et nos casse-tête de bois de fer suffisent pour t'indiquer que tu n'y rentreras pas. »
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 133
Et y me retoarnanty je n*ai plus sous les yeux que des idoles de bois , à moustaches d'or et à poitrine argentée, auxquelles les croyants offrent de Tencens; des fruits et des poulets peints en rose , enveloppés dans des paniers ronds et légers qui ne laissent
' passer que la tête et la queue.
Telle était notre promenade en nous acheminant vers la Résidence : nous remerciâmes au seuil du a Kraton » les hauts dignitaires qui avaient eu rhonneur de porter au-dessus de nos têtes les parasols d'ordonnance, et parcourûmes avec bonheur ces belles avenues taillées en berceau, où pendaient des tt duryans )) , fruit semblable à un melon allongé, les a jacks » classiques et les a pains » de Tarbre-bonlanger. Ce jardin continuel nous mena, comme à Sourakarta, devant le fort où sont casernes les cinq cents Hollandais, garde d'honneur de Ralifatolah VI, puis chez le Panghéran-Adiepalie-Sourio-Ningrat IV, qui est le Prince indé-
. pendant symétrique de Mangkou-Negoro. Celui-là toutefois n'est guère redoutable : quoiqu'il porte l'uniforme de lieutenant-colonel avec l'air le plus martial de toutes les Néerlandes, il ne commande encore que cent cinquante hommes d'infanterie et soixante-dix hommes de cavalerie : il n'est que le masque d'un contre-poids, l'embryon d'un épouvantail d'indépendance, et le chef honoraire d'une opposition qui a quelque chose de dynastique. On