‹ Java, Siam, Canton; voyage autour du mondeChapitre 5 sur 14 · T0«, LENOX AND T!LD=N FOUNCATIONS · texte numérisé non relu

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Le lullan de Djokjokarla.

UJOKJOKÂRTâ £T BORO-BOUDOR. 195

Nous fumions sur les gradins de la terrasse les cigares d'un pied de long dont le Sultan nous avait ■ fait cadeau» quand » du fond de la sombre avenue, une grande lueur s'éleva tout à coup : elle gagne ; des torches nombreuses éclairent en vacillant les beaux bouquets de la verdure tropicale : illuminés un instant par les reflets de la résine flamboyante, les grands arbres rentrent Tun après Tautre dans la nuit : comme des ombrea vagues , les silhouettes de tout le peuple, qui à cette heure encombre la vaste avenue, se courbent jusqu*à terre sur le passage du cortège. Voilà les dragons vêtus de drap écarlate, les lanciers verts à la longue jupe flottante I voilà six chevaux isabelle excités par un escadron de coureurs blancs galonnés d'or, qui font la voltige et qui s'élancent! c'est le Sultan : il vient, avec une grâce parfaite, rendre au Prince sa visite.

Il est minuit bien passé... lies dernières torches viennent de disparaître dans le feuillage : tout rentre dans le silence , et je vous écris sur ma terrasse de marbre, humant les fraîcheurs de la nuit, tout enivré de ma vie nouvelle ^ .

^ Bien nous a pris pourtant de ne pas fixer notre résidence en ce lieu enchanteur : sept mois après notre passage, le 30. juin 1867, un épouvantable tremblement de 4erre a détruit les maisons et englouti les habitants. C'est à Djokjokarta qu'il a été le plus violent, et un millier de personnes ont succombé.

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4 décembre 1866. — Noos rentrons aajoard'Iini sur le territoire des possessions bollandaises. G)mme voDs le Toyez, c*est au galop de nos cberanx que nous parcourons rintérienr de cette île féerique : une seule fois exceptée, nous ne nous sommes jamais arrêtés plus de trente-six heures dans chacune de ' nos différentes étapes : les changements d*air calmfnt la fièvre, cette sœur inséparable du voyageur en ces régions, et pent-étre aussi la beauté des spectacles gagne-t-elle à la rapidité de notre coursé, conmie Tillumination des lucioles sur les forêts vierges parait plus belle dans son ensemble que dans ses détails. Les terres princières que nous quittons sont comme des îlots indépendants qui s*élèvent au-dessus d*une mer soumise à la Hollande. Dans ces îlots d*un million d'hommes chacun, terres volcaniques on grondent à la fois les feux souterrains de la nature et les feux qpe sonffle Tesprit de conquête, oasis dernières où s*est réfugiée Tantiqne race des dominateurs de la lialaisie, que de secrets, que de haines étouffées, que d'ambitions éteintes d'une part, que de stratagèmes victorieux et de conquêtes tacites de l'autre ! Sous ces dehors pompeux de magnificence barbaresqne ou de déférence artificielle, quelle mascarade honorifique, au sein des parfums enivrants du sérail, comme dans les cartons administratifs d'une diplomatie autoritaire! Ne semblerait-il pas au premier abord

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que ces deux radeaux, surnageant au naufrage général des Sultans javanais , dussent être peu à peu submergés par la marée montante qui a couvert le reste de Java, et Timor, et Bali , et Macassar, et Bornéo ? Non, ce sont au contraire, pour mes faibles yeux du moins, les otages élevés par les conquérants sur un piédestal d^autant plus haut qu'ils sont plus impuissants, afin de dorer le pacte immense qui lie, à la fois par la force et par Tamour, la race soumrse à ses dominateurs européens. L'habile tactique de feinte modération et de respect volontaire vis-à-vis dé la dernière ombre d'une noblesse détrônée, qu'il suffirait d'un coup de canon pour anéantir, me paraît la clef des rapports entre le Gouvernement colonial et les Sultans soi-disant indépendants. Ainsi des ménagements gratuits pour deux Princes assurent la reconnaissance et la servilité de vingt millions d'Indigènes

C'est la province de Kadou qui est limitrophe, à l'Ouest, du petit Empire de Djokjokarta. Quand nous admirions les merveilles de la nature depuis Batavia jusqu'ici, on nous disait toujours que dans le Kadou nous trouverions le paradis de Jav:.. Montagneuse et volcanique, cette contrée possède sur ses sommets arrondis àe% forêts vierges et impénétrables; à mi-côte, des plantations de café, régulières et alignées comme les parterres d'un potager; dans les vallées, de la vanille et de l'in-

digo. Pourquoi faut-il que ces placides spectacles soient attristés pour nous, quand notre escorte tire le sabre pour intimider des populations qui s'accroupissent bien bénévolement, mais qui, par moments, sont un peu récalcitrantes dans les montées où il faut pousser aux roues?

Ah ! quand on n'a point vu cette verdure inouïe des tropiques, cette végétation si humide, si arrosée sous un soleil brûlant, ces fouillis gigantesques de lianes et de bambous , ces dômes de montagnes qui jusqu'à leur crête sont des mamelons de feuillage, on ne peut concevpir l'impression enchanteresse que nous éprouvons à chaque pas. Enfin nous franchissons une montagne curieuse, d'une forme exactement trapézoïdale et couverte de tecks, on l'appelle « Clou de Java d (les Indigènes prétendent qu'elle est le centre de l'ile), et nous arrivons à Magelang, capitale de la province. Visite immédiate au Résident : son huissier galonné nous dil qu'il est malade; — Et de quoi ? — Réponse : 11 a eu froid I En voilà un, grand Dieu! qui peut se vanter d'avoir eu une bonne chance ! Quant à nous, on nous aurait trempés depuis vingt-cinq jours dans une chaudière de bateau à vapeur, que nous ne serions pas plus ruisselants.

5 décembre 1866. —Le Régent de céans, Raden- Toumongong-Danou-Kousoumo , Prince distingué

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de figure comme de manières, nous mène dans. ses équipages au temple de Boro-Boudor, situé à quelques lieues d'ici. Cette construction s*élëve sur un mamelon régulier au centre d'une grande vallée circulaire, qui lui sert de ceinture. Au loin sur l'horizon, semblables aux créneaux d'une forteresse naturelle, les crêtes des volcans éteints la ' dominent; c'est là que les chefs de l'invasion hindoue ont, au huitième siècle, construit ce colosse en l'honneur de Bouddha.

A distance, le m(mument a la forme d'une cloche ; il mesure trente-six mètres de hauteur et cent huit de diamètre ; quand on est plus près, on est frappé des centaines de statues de Bouddha échelonnées, des pieds au sommet, sur les parapets de sept galeries superposées qui forment les gradins de cette pyramide massive, construite sans ciment et admirablement conservée. Chaque statue de Bouddha (et il y en a cinq cent cinquante-cinq de grandeur héraldique) est abritée par une coupole à jour, taillée dans le granit. Il n'est pas une pierre qui ne soit sculptée, ce qui fait plus de quatre mille grands sujets de bas-reliefs bizarres, tous nets et finement ciselés, riches de détails et d'ensemble. C'est, en un mot, une pyramide grandiose, habillée et ornementée : elle sert d'^iétagère gigantesque à des idoles protégées par des globes de dentelle de pierre, qui sont disposées sur l'extrême bord de

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chaque terrasse comme les sentinelles des donjons du moyen âge, et elle déroule sur ses murailles une galerie de sculptures qui se font suite les unes aux autres et qui représentent les plus curieux épisodes.

Nous suivons avec admiration une chasse à T éléphant, un hallali de rhinocéros, où les chasseurs de Mahomet sont plus heureux que ne Font été les disciples de saint Hubert : — une bataille , puis un naufrage sur du corail; là, on croirait vraiment voir nager les matelots tombant à la mer du haut d'une mâture brisée. Puis viennent les arts de la paix, les différents genres de culture, avec la charrue javanaise telle qu'elle est encore aujourd'hui. Ainsi, en onze siècles, les plus essentiels des instruments, les instruments aratoires, n'ont pas vu l'ombre d'un perfectionnement I Un comice agricole de province ferait ici une révolution ! — Enfin, j'ai la tête remplie de mille autres reproductions, telles que cérémonies de mariage (un peu accentuées), création de l'homme, serpent tentateur, déluge, etc., rappelant de très-près notre Histoire sainte.

Quatre escaliers majestueux, de cent cinquante marches chacun, nous conduisent à la coupole du sommet, élégant sanctuaire dont le dôme est formé Je pierres qui se soutiennent parleur propre poids. — Imitant un Indigène, je me suis hissé sur les genoux du dieu; j'ai allongé le bras et je suis arrivé à pincer son oreille, ce qui, dans la croyance java-

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naîse, assure «la bonne veine » . Mais si je n'ai pas, en général , une admiration béate pour les monuments qui ne parlent pas à Tâme, mais seulement à la curiosité de Tétranger, j'ai été frappé ici de voir que la statue divine n'était point terminée et étart loin d'atteindre la perfection des bas-reliefs. — Le Régent nous expliqua que « Timage de l'ordonna- D teur suprême du monde était à dessein inachevée, » parce que la main de l'homme ne doit pas pré- » tendre à la reproduction réelle des traits divins n . — Cette pensée profonde et vraiment philosophique à propos de la construction d'une idole, n'est-elle pas à la fois exacte et contradictoire, délicate et primitive, attachante et fantasque?

' A voir la grandeur des traits fondamentaux alliés à la finesse des moindres dentelures , que d'années et que de bras n'aura-t-il pas fallu pour achever un pareil ouvrage! Aujourd'hui, il n'y a plus alentour ni adorateurs ni même habitants : la ferveur est morte; des siècles passés il ne reste qu'une seule trace , celle que le temps et la désertion n'ont pu détruire : — le granit.

En revanche, sur la plate-forme qu'il faut traverser pour arriver au pied de la masse sacrée, plate-forme ombragée du plus luxuriant quinconce d'arbres séculaires, nous trouvons les tentes de contrôleurs et d'ingénieurs qui sont penchés sur des cartes de quatre mètres carrés , où ils lavent les

plans minutieux d'un cadastre. Ainsi, à côté du vestige de Tinvasion hindoue , est l'application scientifique et utilitaire de la conquête européenne. Dans ce quartier général d*ùn état-major d'exploitation commerciale , chaque coin de terre est reporté sur le papier ; les teintes variées représentent les diflFérents rendements des cultures européennes et indigènes. L'autorité galonnée taille, comme dans un gâteau, les carrés de terrain destinés, Fun au café, l'autre au sucre, celui-ci à la vanille, celui-là au riz nécessaire à la nourriture de la commune. C'est l'échiquier sur lequel la Hollande joue à coup sûr la grande partie d'épiceries qui lui fait gagner plus de soixante millions de francs par an.

Notre Régent essaye par moments de nous parler français et nous tâchons de le comprendre ; il nous ramène sous son pendoppo et dans son dalem, nous donne son portrait, et nous présente à ses nombreuses femmes ; mais désormais un harem ne nous semble plus extraordinaire.

6 décembre 1866. — Je me souviens d'une de ces gravures qui représenteni les féeries des campagnes de l'Empire : Bonaparte, du haut des Alpes, montrant à ses soldats étonnés les plaines resplendissantes de l'Italie. — Un spectacle d'une réalité aussi merveilleuse que cette peinture est exagérée , nous fait embrasser d'un seul coup d'œil toutes les

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cultures' de Java; nous franchissons la chaîne que dominent les volcans de Soumbing et de Suidoro (3,500 et 3,400 mètres), et la plaine d'Ambarrawa nous apparaît sous des effets de lumière si beaux , que je ne puis les décrire ! La nature renaît touie fumante après un orage dont les gros nuages noirs fuient derrière nous ; de touffus contre-forts de caféiers nous séparent de la marqueterie végétale qui est à plusieurs milliers de pieds au-dessous de notre route en corniche ; les nappes vertes de la canne à sucré forment une mer de verdure ; des palissades jaunes limitent de petits jardins où Ton cultive avec soin le quinquina, le thé, la muscade, le girofle, le poivre et la cannelle : ce sont comme les voiles colorées d'une escadre orientale!

Quand c'est au détour d'un col qu'apparaît soudain un panorama aussi immense, il somble que la nature se soit fait un jeu d'étaler iout ce qu'elle a de plus beau sous la plus vive des lumières : en baâ la luxuriante abondance , en hauf les volcans dentelés I il y a quelque chose de plus qu'humain qui saisit le cœur du voyageur. « Nous reverrons des V palais et des pagodes , des tempêtes et des mines » d'or, me disais-je; mais nous sera-t-il donné de » sonder jamais du regard un paysage aussi riche et » paisible, aussi tropical et grandiose? » S'il y a des personnes insensibles aux beautés de la nature^ qu'elles viennent ici : elles seront muettes d'admi^

ration I Mais qu'un peintre n'essaye point de rendre une pareille image; il n'y a pas de palette qui puisse fournir des couleurs assez vives, pas de perspective qui puisse donner une idée de la profondeur des dômes de fleurs !

Tout à l'heure, il nous fallait dix buffles roses pour gravir les lacets du col : une escouade de gamins, prenant l'air important de cornacs, tiraient à tour de bras sur les ficelles qui passent par les trous percés dans les naseaux des pauvres bêtes; maïs celles-ci ne répondaient qu en faisant de formidables tête-à-queue, et en s'élançant par folles saccades de droite et de gauche, sans s'inquiéter du précipice. Evidemment ces buffles veulent rejoindre leurs semblables, couchés ou nageant dans les lacs de la vallée que nous dominons : ils aiment l'eau passionnément; le museau et les cornes dépassent seuls la surface des vagues légères qu'ils agitent, et ils restent ainsi des journées entières avec l'expression nonchalante de la béatitude la plus complète. S'ils peuvent trouver quelque marécage bourbeux, ils s'y roulent en troupeaux. Alors les bambins vont les chercher pour le travail, ils les mènent aux eaux limpides, et entièrement nus, souvent par trois ou quatre à califourchon sur un seul buffle , ils leur font la toilette au fond des ravins, dans les beaux lacs tout verts des Victoria regia, ou tout roses des fleurs de lotus.

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MainteDanf, pendant de longues heures nous descendons au grand galop de nos poneys la chaîne des montagnes; mais ce n'est point sans péril. Sur les nombreux torrents et sur les ravins profonds qui coupent la route, il y a des ponts suspendus extraordinaires : pas un clou n*entre dans leur construction. Deux câbles d'écorce de bambou sont jetés parallèlement d'un côté du ravin à la rive opposée, et noués aux sommets des plus gros cocotiers : de légères tresses de lianes, attachées à un pied Tune de Tautre, en tombent verticalement, comme les cordes d'une lyre, et s'enchevêtrent dans un treillis plan, sorte de natte souple 'en bambou, qui est le tablier infiniment mince de ce pont bizarre. C'est làdessus que nos coureurs royaux lancent nos bêtes à toute vitesse : l'élasticité incroyable de cette cage de roseaux est la seule chose qui la rende solide. An moment où nous nous y engouffrons , tout plie sous notre poids, vacille, se rétrécit et s'affaisse dans son ensemble :,les lianes verticales s'allongent, les bam-^ bous secs s'entre-choquent précipitamment, et nous pourrions croire à un feu de file de mousqueterie. Des millions d'hirondelles ont leurs nids ^ sous le lapis végétal que les pieds de nos chevaux agitent comme les vagues d'un lac : elles s'envolent en nuées gazouillantes et stridentes. Pour nous, qui

^ Nourriture si esiimëe des Chinois, qu'ils viennent la cher- :her jusqu'à Java.

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