‹ Java, Siam, Canton; voyage autour du mondeChapitre 6 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

sommes la cause de ces détonations et de cet effroi, il nous semble que nous nous retrouvons dans ces mines d'Australie où nous nous laissions entraîner par notre propre poids, en passant le pied dans la bague d'une corde : nous semblons plonger dams le ravin avec nos coureurs, nos poneys, notre carrosse, puis rebondir sur la terre ferme, après avoir été, avec le sentiment du vertige , balancés comme dans un bamac.

Emportés dans cette descente, nous arrivions dans la plaine bien plus vite que nous ne Teussions voulu : nous rencontrions sur la route le contrôleur d*Anibarrawa, M. Musschenbrok , qui accourait en personne, croyant avoir à nous porter secours au fond de quelque précipice. —Savant aimable et chasseur intrépide, heureux, trois fois heureux mortel! Il en est à son quatorzième tigre, à son quatrième taureau sauvage, et à son cent trente et unième sanglier. Il nous raconte ses luttes corps à corps avec les hôtes féroces de ces bois, et les ascensions qu'il a faîtes sur presque tous les volcans de Tîle. Le a Slamat n est, paraît-il, le bois de Boulogne des rhinocéros (ils lui ont échappé comme à nous, ce qui nous console un peu) : Todeur des cratères les attire, et ils ont creusé sur les sommets de véritables tranchées dans la lave , où les Indiens lettr préparent des fondrières. Quand ceux-ci ont le bonheur de capturer un des monstres, ils n'en gardent que la corne nasale, qui se vend un

DJOKJOKARTA ET BORO-DOUDOH. U7

prîl énorme; on en fait un remède qui guérit , dit-on, des morsures de serpent.

M. Musschenbrok nous a amené son fils, âgé de dixanâ, le plui^ ravissant enfant de la terre, qu'il élève à k javanaise, c'est-à-dire nu de la tête aux pieds, pour le fortifier contre les atteintes pestilentielles de ce climat, qui épargne si peu les jeunes constitutions. Le petit blond afironte sans chapeau le soleil le plus ardent, couche sur une natte sons ]a véranda, et a ainsi survécu à tant d'autres nés ici comme lui, pauvres petits êtres que la fièvre et la dyssenterie ont fauchés sans pitié I Déjà, avec l'adresse féline d'un Indigène, l'enfant sait grimper merveilleusement aux cocotiers, ou se faufiler dans la jongle, preiidre d'une main un ser<^ peut par la queue et glisser Tautre jusque sur la tête avec la rapidité de l'éclair. — Ce trait vous prouve que les Hollandais, au contraire des Anglais dans rindé, cherchent à fusionner leurs nlœurs avec celles des Indigènes; et il est certain, d'après les statistiques, qu'ils réussissent, malgré bien des douleurs, à réduire des quatre cinquièmes la mortalité qui frappe leurs imprudents voisins. L'absorption de roast-beefs et de spiritueux à des doses surhumaines csl plus que notoire dans l'Inde; elle est passée en proverbe ! Ici , au contraire > la sobriété de la race conquérante nous frappe au plus haut point; et, en Vérité, ceux-là seuls succombent qui sont dé-»

148 JAVA. SIAM. CAKTOX.

signés par la fatalité. — Nous nous trouvons parfaitement de ce régime : à nous trois, depuis près d*un mois, nous n'avons certainement pas mangé pour six francs de viande (j'en excepte le coq de quarante francs de Samadang ) , et bu pour vingt francs de vin. Des montagnes de riz cuit à Teau, des piments et du kari en abondance pour stimulants, quelques fruits sains pour nous rafraîchir, nous ont permis de courir la poste quinze heures par jour, tandis que tous les Européens faisaient la sieste, et d'éviter les « routes de nuit » qu'ont faites certains voyageurs effrayés du soleil! N'est-ce pas le comble du ridicule que de visiter le plus .beau pays du globe, à trois mille lieues de l'Europe, pour ne le voir que de nuit, c'est-à-dire pour -n'en rien voir?

Mais les mœurs néerlandaises, forcément peu a fashionables » , ont été accablées des critiques des Anglais qui monteraient au Tankoubanprahou en faux-col irréprochable. Le plus grand laisser-aller est donc de mise ici : jusqu'à cinq et six heares, tous les jours, vous rencontrez dans les rues, ou vous voyez sous les vérandas qui les bordent, des fonctionnaires qui témoignent de leur grade par le galon doré de leur casquette, et de la chaleur par des vêtements blancs qui flottent dans un négligé nocturne : à leurs bras sont leurs femmes, les cheveux défaits, les pieds nus dans des babouches, le corps à peu près voilé par un sarrong court et une seule

DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 149

tt cabaya » flottante. La plus livide pâleur est marquée sur leur visage; leurs yeux langoureux accusent ijin affaiblissement progressif; la fièvre les mine et le soleil les tue ! Et pourtant, fascinées par ce je ne sais quoi qui enivre sous les tropiques, attachées aux douceurs contemplatives de la vie créole, bercées par un demi-sommeil , un demi-délire , qui ne sont que le commencement de la mort, elles aiment leur Java, la magnificence de leurs palais , le pouvoir quasiroyal de leurs maris ou de leurs fils, Tarène où ceux-ci développent leurs viriles facultés, — et elles sacrifient la santé au devoir!

7 décembre 1866. — Nous sommes dans une gorge marécageuse que domine le Merabou : c'est par ici qu* une invasion étrangère serait assurée de pénétrer au cœur de Java, ou que les Sultans de Sourakarta et de Djokjokarta, levant Tétendard de la révolte, pourraient faire une irruption fatale et se répandre dans les possessions du littoral. Aussi les Hollandais, pour barrer cette route, ont^Is voulu y élever un centre de fortifications et de casernes.

Voici d'abord le fort de Banjou-Birou(eau bleue), commencé en 1857 : tout ce que le génie peut exécuter de plus solide, non-seulement comme casernes, magasins à poudre et tours d'observation, mais encore cooune casemates, doubles remparts et bastions à feux convergents, a été réuni en ce point. C'est une

œuvre gigantesque, dont les difficultés sont annoncées par son nom même. A mesure que Ton jetait pilotis sur pilotis, estacade sur estacade.» Feau env^ahissait pendant la nuit et engloutissait Touvrage du jour : les faisceaux de bambous et de troncs de tecks enfonçaient de dix-huit pieds avant d'offrir une résistance aux marteaux des pionniers, et les vénéneuses émanations tuaient les sapeurs pendant quMIs manœuvraient leurs haches. Enfin la science et surtout la persévérance ont triomphé d'un sol mouvant et rebelle. Peut-être les cadavres et les ossements entassés des ouvriers héroïques de la. colonisation ont-ils servi à rendre plus ferme la fange où s'appuyaient les pilotis ; mais quand un nombre d'hommes qu'on n'a pas voulu nous dire, et soixante-dix millions de francs, eurent été ensevelis au pied de la montagne, le fort audacieux, véritable nécropole, s'est élevépour défier les envahisseurs comme les rebelles. Ah I s'ils sortaient tousde leurs tombes, les nobles pon* tonniers qui ont succombé dans cet ouvrage, s'ils venaient se joindre aux régiments vivants qui occupent aujourd'hui Ambarrawa, les bastions ne pourraient plus renfermer tant de défenseurs, et les ennemis n'oseraient charger leurs rangs impénétrables ! Ce sont les plans envoyés de la métropole qui ont voulu, envers et contre tout, l'élévation de cette barrière : le voyageur pourtant, en traversant la plaine d'Ambarrawa, est frappé de la facilité avec la-

DJOKJOKARTA ET BORO-DOUDOR. 151

quelle une faible artillerie pourrait foudroyer ces forteresses, en lançant ses feux des contre-forts delà montagne qui y touchent» et qui sont sans défense. Mais^ après tant de labeurs, on n^a même pas eu à attendre le feu du canon. Par une belle nuit, le 16 juillet de Tannée dernière, des roulements sourds se font entendre : les colonnes se mettent à vaciller comme des pendules, les murs se lézardent, s'inclinent et se couchent; les pièces de canon se déplacent parallèlement à elles-mêmes, et la garnison éperdue, croyant à la fin du monde, se rue sur les portes cadenassées; les femmes et les enfants, qui abondent toujours dans les casernes de Java, hudent affreusement au milieu des tués et des mourants, antre des écroulements subits et des fraeassements incessants. C'est le volcan Merbabou qui s'est mis en éruption et qui, pendant plus d'un quart d'heure, a sapé les. plus solides constructions de granit; et c'a été pour nous d'un intérêt palpitantde parcourir ces ruinas avec les officiers qui^ ayant été témoins du drame, nous en racontaient les plus sanglants détails. Il est impossible de voir, sans avoir le frisson, ces murs penchés, ces colonnes courbées, ces .dalles soulevées, et^ce sol entr'ouverl par les secousses volcaniques. .'

Nous quittâmes le Banjou-Birou pour voir la forteresse proprement dite d'Ambarrawa, magnifique assemUage d'habitations pour les officiers, de ca-

sernes et d*h6pitaux datant de 1831 ; les lézardes innombrables , qui prouvent que le tout craque en mille points, ont forcé de décréter la démolition des étages supérieurs. En se couchant chaque soir, on craint de ne se réveiller que sous les décombres ; trois mille hommes doivent pourtant occuper cette position.

Ainsi , avant la lutte suprême contre le canon , il a déjà fallu succomber sous trois ennemis impitoyables : — la fièvre du marais qui a tué les hommes, — Teau fangeuse qui a englouti les fondements, — le feu souterrain qui a abattu les murs ! Hais Farmée coloniale, composée, pour ses chefs, des plus intrépides officiers, pour sa masse, des éléments les plus bigarrés et les plus excentriques, maintiendra ses chevrons , qui sont la patience à toute épreuve alliée à la fougue la plus constante.

C'est un curieux spectacle que celui d'une caserne à Java : les rangs sont mêlés de blonds Hollandais, de jaunes Malais, ^de noirs Africains, et en général dés aventuriers du monde entier qui passèrent ici après la guerce de Crimée et la révolte des Indes anglaises. Habitués au feu, et entretenus dans cette bonne habitude par de petites expéditions incessahtes dans Tarchipel, ces soldats emportent Tadmiration de leurs officiers en temps de guerre ; aussi tient-on à leur rendre la vie douce et aisée, quand le canon interrompt ses grondements. Nous

DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 153

en avons vu beaucoup sur les routes' de Tintérieur, voyageant chacun avec sa femme et ses enfants; ici, la caserne m'a paru être d*abord une école, tant elle regorgeait de petits êtres nus se jouant dans la poussière, puis un ouvroir, tant il y avait de femmes malaises installées dans les chambrées internationales et fourbissant les boutons d^uniformes ; et cela pour les Blancs comme pour les soldats de la côte d'Afrique aux torses noir d'ébène , turcos renforcés, aux allures farouches, qui semblent toujours monter à Fassaut. Le tout est original, varié de couleur et singulier d'ensemble. Mais, plus que débonnaire et condescendante, l'autorité approuve et encourage cette polyandrie réglementée nfilitairement, avec une proportion différente en temps de paix et en temps de guerre , association numérique et monstrueuse qui, sous aucun prétexte et sous aucun climat, ne saurait échapper au blâme le plus violent.

Mais Caton n'a pas inspecté cette belle ile, heureusement pour lui , car il en serait mort plus tôt ! Quoique nous ne craignions pas semblable apoplexie, nous poursuivons ait galop notre route, où la chaleur nous ferait plutôt mourir, et je vous écris d'Ounarang, sous le volcan du même nom. Le fe4i de la terre ne nous tourmente pas i en revanche l'eau du ciel tombe par torrents sur notre modeste case de bambou; elle perce le toit, qui ressemble en

li>4 JAVA. SIAM. CANTON.

ce moment à une écumoire; je me haie donc de terminer mon pensum, en tenant d'une main mon parapluie au-dessus de ma table , qui est ti pede claudo », et de l'autre ma plume ,de paon javanais.

8 décembre 1866. — Une journée de route nous ramène à Samarang, le ternie de notre beau voyage dans Tintérieur. — Plus de deux cents lieues faites à toute vitesse, avec d^s spectacles nouveaux comme avec des obligations nouvelles à chaque heure, nous ont autant enchanté Tesprit que fatigué le corps sous ce soleil torride. Il nous parait étonnant de n'avoir plus à nous lever à quatre heures demain matin et d'avoir au contraire à savqurer pendant deux jours les délices de la Résidence. Point d'ornements banals sur les murs de stuc, point de portes ni de tentures qui arrêtent les fraîches évolutions de la brise de mer, point de meubles d'Europe dans ce palais asiatique. L'éclat du marbre n'est relevé que par d'immenses tapis de cent peaux de tigres; et, à travers les colonnades blanches, l'œil n'est arrété.que par les touffes admirables de la végétation tropicale.

A l'heure du diner, les serviteurs, en grande tenue nationale, s'échelonnent sur les gradins du perron ; les équipages de poneys arrivent au galop, et le général commandant, suivi d'un brillant état-major, vient mêler au faste oriental de ces péristyles l'or des uniformes hollandais et le cliquetis des sabres;

DJOKJOKARTA ET BORO^BOUDOR. 155

bientôt les cristaux reflètent mille lumières, et une table royale nous rassemble. Les cicatrices de maintes blessures sur ces fronts bronzés au soleil de Bornéo, de Bali, deHacassar, de Timor, témoignent des exploits de nos aimables convives. — Vous pensez si nous avons joui des récits de chacun ! — L'un me racontait la guerre de Bali, où le roi Klong-Klong s'est défendu si longtemps avec gloire; c'est à Michiels , a le colonel au cœur de tigre » , qu'échut l'honneur de soumettre entièrement cette belle îk : il mourut héroïquement dans l'action , au moment le plus décisif de la victoire. — Un autre me détaillait les marches forcées dans la jongle, dans les marais pestilentiels, contre des ennemis armés de flèches empoisonnées. Après une escarmouche Je nuit, un des officiers avait entendu des cris aflreux; il y courut : c'étaient douze blessés tombés dans une sorte de fondrière, où ils se débattaient contre un véritable troupeau de crocodiles qui leur avaient déjà arraché les membres et qui se les disputaient par lambeaux.

9 décembre 1866. — Ma chambre est à elle seule tout un palais ; on y organiserait le plus beau bal du monde; elle donne sur difllérentes terrasses d'où la vue est féerique ; une escouade de serviteurs est accroupie , à ma porte et n'attend qu'un signe pcmr courir et exécuter mes ordres. Mais }e ne les trouble

166 ' JAVA. SIAlU. CANTON.

guère : j'erre sur le marbre, enchanté d'en ressentir la fraicbear, et, vingt fois par jour, je me plonge dans une baignoire qui touche à mon lit de nattes , baignoire remplie d*une eau fraîche et courante , si spacieuse que Ton y nage à Taise. Un gendarme à cheval m'apporta soudain un paquet venu par la dernière malle d'Enrope ; quelque ami m'envoyait - un livre du boulevard pour me surprendre au sein des splendeurs pachaliques. C'était \ Affaire Clemenceau! Je me hâte de me replonger dans mon lac de salon et d'y lire ces pages entraînantes : elles m'arrachèrent au calme qui semblait me sourire , et assurément elles eurent peu de lecteurs plus semblables à Hassan, lorsque

L'on entendait à peine au fond de la baignoire Glisser Teau fugitive, et d'instant en instant Les robinet) d'airain chanter en s'égouttant.

10 décembre 1866. — Le premier chemin de fer de Java, — Voilà donc ces belles plaines, ces vallées pittoresques, ces montagnes sauvages où nous avons vu galoper des rhinocéros et ramper des serpents , où nous avons eu tout a l'humour » et les aventures d'un voyage en posté de satrape» les voilà qui vont être sillonnées par deux prosaïques voies ferrées, comme le sont les terres d'Europe ! £k bien, je »uis encore heureux d'avoir fait ce voyage à la vieille mode; et plus tard je dirai, à l'instar des

DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 157

anciens d^aujourd'hui : ce De mon temps» comme c'était joli I que d'imprévu il y avait alors ! que de couleur locale t d Mais, est-ce réalité» est-ce imagination ? sur les vingt-huit kilomètres que nous venons de parcourir , le pays m*a paru moins merveilleux, les villages ont passé devant {nés yeux comme une masse confuse de bambous et d'hommes, les ' forêts vierges comme une ombre verte sans détails; les gorges roses de lotus m'ont semblé sans poésie, et les attelages de buffles sans labeur.

Nous avions commencé par visiter les travaux de la station qui est située sur le littoral, au milieu des marais et de leurs boues malsaines ; les fondations en béton qu'il a fallu construire ont coûté des sommes immenses. Les directeurs et les ingénieurs de la compagnie,, les uns en casque indien et en veste blanche, les antres en chapeau gibus et en habit noir, faisaient au Prince les honneurs de la ligne. Nous étions sur un wagon d'ouvriers, remorqué jusqu'aux derniers rails par une locomotive que pavoisaient les couleurs de France. Il nous fallait procéder souvent avec lenteur, car le sol mouvant a englouti vingt fois les pilotis et la voie n'était pas encore bien assise. Nous ne nous arrêtâmes qu'au pied de la chaîne dont les quatre volcans dessinaient les formes coniques sur l'azur cendré du ciel.

Les dépenses s'élèvent déjà à dix millions, et il va être nécessaire d'attaquer les flancs escarpés des

montagnes dont le passage coûtera vingt-huit millions. Le principal tronçon mènera de Samarang (port de mer) à Sourakarta : il y aura des pentes de un trentième et bon nombre de viaducs et de tunnels. — Le deuxième Ironçon, imposé à la compagnie par le gouvernement, reliera au littoral la forteresse d'Ambarrawa, destinée à être le centre et la clef de la vaste ligne de défense qui couvre Tile. Quant au trafic, il est assuré sur la plus grande échelle ; la voie ferrée trace sa ligne droite à travers des terres fort habitées, riches en caféiers, en cannes à sucre, et surtout en forêts de tecks magnifiques, mais inexploitées jusqu*à ce jour. — Lorsqu'on a vu , comme nous , des caravanes de sept et huit cents coulies, portant des sacs de café aux deux extrémités du bambou équilibré qui s'incruste dans leurs épaules; lorsqu'à côté de ces files de porteurs trottants , on a croisé des convois de quatre cents bétes de somme pliant sous leurs bâts, puis des deux cents charrettes traînées par des buffles et remplies d'huile de coco,' de vanille, de cannelle, de quinine, de thé, et de mille produits divers, on ne peut concevoir comment il se fait que, depuis quinze ans, cette chaîne de transports difficiles et lents n'ait pas été remplacée par la locomotion à vapeur! Mais il paraît que la lutte a été fort longue et très-obstinée pour obtenir enfin cette concession du gouvernement : des intérêts privés, des inimitiés

DJOKJOKARTA ET BOUO-BOUDOU. l.VJ

. personnelles, racharnement de conservateurs qui ' voient dans Tintroduction des chemins de fer le signal des réformes nouvelles et le bouleversement des idées de monopole, ont joué dans cette affaire un rôle déplorable au détriment du bien public. Du reste, si les pétitionnaires ont triomphé, grâce à leur audace et à Jeur persévérance, ce n*est point san^ périls qu'ils s'aventurent, carie gouvernement n*a garanti l'intérêt des fonds engagés dans l'entreprise, qu'à la condition d'un embranchement sur la forteresse^ et c'est là un parasite des plus voraces apposé au tronçon naissant.

Pourtant cet embryon de chemin de fer va naître viable, non point précisément par ses propres forces intérieures, mais par la fécondité surabondante de la terre qui le nourrira. J'ai voulu chercher à me faire une idée précise des ressources des trois petites provinces contiguës, Samarang, le Kadou et Sourakarta, qu'une ligne ferrée de moins de deux cents kilomètres va suffire à relier intimement dé centre à centrci et dont les richesses seront, en six heures f au lieu de six semaines^ transportées sur le quai du port d'embarquement. D'une liasse volumineuse d'imprimés statistiques, empilés dans la bibliothèque de la Résidence, j'ai pu extraire quelques chiflres de l'année 1863, malgré la difficulté bien naturelle que j'ai à comprendre les Aanwijzing- Betrekkelijk , les Uilgestrektheid, les Maatshappij

et les Getal Inkoopskoffijpakhuizen , des en- tête administratifs.

La Résidence de Samarang contient 1,021,038 habitants, dont 4-,000 Européens et 12,000 Chinois, — 194,000-buffles, — 3T,000 bœufs, -^ 13,000 chevaux. Son sol produit comme principales cultures, 101,64f9 picols * de sucre, — 467 picols de tabac, — 109,325 picols de café provenant de 4-8,853,276 caféiers, et 3,392,079 picols de riz.

Lé Kadou est peuplé de 4f91,333 habitants, dont 211 Européens seulement et 3,000 Chinois ; il compte 68,000 buffles, — 94,000 bœufs, —28,000 chevaux, et produit 29,000 livres d*indîgo, — 74,296 picols de café sur 22,000,000 d'arbres, et 911,664 picols de riz.

* La terre princière de Sourakarta compte 713,000 habitants, — 47,000 buffles, — 41 ,000 bœufs, — 6,000 chevaux , et une production annuelle de 65,194 livres d'indigo, — 92,719 picols de sucre, 439,827 livres de tabac, — 67,406 picols de café.

Songez maintenant quelle nouvelle source de richesses ce sera pour ce pays, quand plus de deux millions de porteurs (car tout Javanais est corvéable), et plus de cinq cent mille bêtes de somme et d'attelage , qui convoyaient péniblement plus de quatre milliards de kilogrammes de marchandises, seront

1 Le pîcol équivaut à 59 kilogr. 875 gr.

DJOKJOKARTA ET BORO-DOUDOR. I(>1

remplacés par des locomotives et des wagons ! Par là même, les porteurs seront convertis en travailleurs, les bêtes de somme en bêtes de labour, et, par un admirable déplacement des forces, des espaces immenses, encore incultes, seront mis en exploitation, des forêts vierges seront abattues pour les constructions navales, et les populations entassées pourront se désagréger pour faire d'un Java arriéré une Amérique du Nord à la vapeur.

Ce résultat admirable et certain ne sera pas local : il gagnera forcément de proche en proche les Résidences voisines, et autour de Samarang et de Sourakarta il y aura une zone d'activité , de défrichement et de richesse qui éclipsera toutes les autres parties de Java. Qu'importent les premiers regrets, les objections irréfléchies , les préjugés antiques d'Indigènes ignorants qui s'effrayeront peut-être de la vapeur, comme les Africains qui brisaient la boussole, cet alpha de la navigation! Qu'importe encore le désespoir des .admirateurs d'une nature vierge, qui ne veulent voir Tes tropiques que par les yeux de Bernardin de Saint-Pierre ! Le fait est à peine croyable, mais l'opposition au chemin de fer a été nulle de la part des Naturels , très-vigoureuse de la part de bon nombre d'Européens : aussi n'est-ce pas du tout du lieu commun que de prêcher la vapeur à Java. Nous avons vu dans l'intérieur des hommes d'une grande valeur nous af&r-

mer que les chemins de fer y seraient inutiles : ils nous montraient sur la carte la forme de Tile, qui est tout en longueur et rétrécie encore par les montagnes centrales : ils nous faisaient toucher du doigt la distance insignifiante qui sépare les versants nord de la mer, et nous indiquaient le réseau admirable, toujours sur la carte, des routes inaugurées par le maréchal Daendels. Mais nous n*avions pas fait trente milles sur ces routes encombrées de files interminables, que nous demeurions plus convaincus que jamais de la nécessité d'une innovation. Combien n'avonsnous pas été confirmés depuis dans cette idée , en apprenant qu'en dépit d'une fertilité prodigieuse, le prix du riz, cette base de l'alimentation, variait dans des limites considérables à de petites distances, faute de voies suffisantes de communication. Par exemple, il vaut sept ou huit roupies' à Batavia, cinq à Tjandjour, et trois ou même deux roupies et demie à soixante ou soixante- dix kilomètres plus avant dans les terres. Bien mieux, il y a peu d'années, on a vu, en temps de disette, des Javanais mourir presque de faim dans une Résidence, alors qu'à cinquante lieues de là une autre province était dans l'abondance.

Mais cette opposition faite au chemin de fer par les hommes qui s'appuient superficiellement sur les difficultés dispendieuses de viaducs, de tun-

1 La roupie vaut 2 francs. .

DJOKJOKARTA ET BORO-DOUDOR. 163

nels et de rampes, est doublée d*une idée première et dominante : la crainte du travail libre. C'est en effet un>e voie nouvelle dans laquelle entre la colonie néerlandaise : ce chemin de fer est la pierre de touche» il est Técueil où pourrait bien s'échouer la vieille galiote d'il y a deux cents ans, où pourraient sombrer avec elle les idées économiques d'un autre âge! La jeune compagnie qui, après tant d'instances, a obtenu la concession, nous donne l'exemple de la première application du travail libre : elle emploie 9,000 ouvriers, et les paye à raison de un franc par jour. Nous faisons pour elle des vœux ardents, car nous sommes convaincus que son audacieuse initiative ouvrira l'intérieur à tous les bienfaits de la civilisation, bien plus encore dans l'ordre moral que dans l'ordre matériel.

Mais tandis que je suis encore en train de feuilleter ces tableaux pleins de chiffres qui sont sous mes yeux, je ne résiste pas à sauter à pieds joints hors de mon chemin de fer, de mes sacs de café et de sucre, pour vous citer un trait qui m'a frappé. — La statistique véridiqueest, sans en avoir l'air, bien souvent fantaisiste, et j'y trouve non pas les animaux féroces tués parles hommes, mais les hommes que n'ont pas manques les monstres des forêts. £n l'an de grâce 1863 \ 273 individus ont été mangés

^ Pièce n9 18 , Verslag van het belieer en den Staat van Nederlandsch'-Indie, over 1803.

parles tigres, 158 par les crocodiles, 72 ont été broyés par les rhinocéros, et 22 sont morts de morsures de serpents. La foudre du ciel a bien voulu joindre son concours efficace dans cette battue terrestre, et pulvériser 493 humains !

Vingt millions d'Indigènes et vingt-cinq mille Hollandais. — Habileté dans la domination. — Corvées. — Cultures forcées du sucre et du café. — Bénéfices nets. — Princes javanais et employés européens. — Prospérité matérielle. — Soumission aveugle. — Devoirs d'une métropole au dix-neuvième siècle.

11 décembre 1866. — Un paquebot part aujourd'hui pour Batavia, et nous devons le prendre. Nous aurions voulu rester ici davantage, non plus à cause des curiosités indiennes et des plaisirs de riqconnu, c'eût été pour un motif plus élevé : le Résident qui nous reçut, M. Keuchenius, est un de ces hommes distingués qui font une impression profonde. Nous ne pouvions nous lasser de le retenir bien avant dans la nuit pour jouir de son coiAmerce si savant, si aimable et si captivant. La variété et la rapidité d'un voyage a ses plaisirs comme ses rigueurs , et quand on rencontre une grande intelligence qui inspire au plus haut point le charme et le respect, c'est un véritable chagrin de devoir s'en séparer si vite et de ne pouvoir se reporter en pensée auprès d'elle que par l'émotion des souvenirs et de la reconnaissance.

Un canot de la marine royale , armé de pagaies ,

nous éloigne rapidement du quai où le Résident, le général Maleson et bon nombre d'officiers sont venus dire adieu au Prince : nous longeons le chenal de la jetée où sont entassées les ce prahus » malaises à la proue élancée, les barques arabes aux sculptures de sandal et aux kiosques byzantins sur Tarrière; des subrécargues chinois, d*uae voix tonnante, dirigent les déchargements. Mais, bientôt, ces sons criards deviennent confus pour nos oreilles, la plaine se réduit sur Thorizon en une étroite ligne bleuâtre que dominent les nuées du matin, et audessus d'elles, les volcans élèvent leur tête altrère et noire. — Plus nous avançons dans la rade, plus les lames secouent notre frêle canot, et embarquent d^une façon peu rassurante: enfin nous atteignons le steamer qui nous attend sous vapeur, et nou^ nous installons dans le plus coquet, le plus neuf, le plus propre et le plus mignon des navires que j'aie jamais vus. Ah! il n*est pas hollandais pour rien, notre « minister Franzen van de Puttef ^ L'hélice tourne, et nous prenons noire aire j nos cabines sont meublées comme des boudoirs, et éclairées par de grands sabords : les canapés de rotin, les toilettes^ soignées^ les cuivres brillants, tout rappelle la classique propreté nationale. Notre équipage est malais • et manœuvre à merveille; ce sont de vrais singes dans la mâture, et je me suis pris d'aOection pour cette race si agile, si attentive et si patienté. tJn des

traits caractéristiques de ces Indiens, c*est Tamour qu'ils ont pour les enfants des Blancs : tandis que j'étudiais ce matin la carte sur le pont , et qu'un matelot accroupi à mes pieds suivait d'un regard impassible le feu de mon cigare , en me présentant la mèche toujours flambante dès qu'il le voyait s'éteindre, j'avais devant moi le spectacle de trois bébés blancs servis chacun par deux petites filles malaises de dix ans. Plus loin, des enfants de six ans avaient chacun quatre domestiques, exécutant leurs cent mille volontés, et blottis à leurs genoux depuis cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir! En vérité, ils commandent comme un sultan à des esclaves, et ils donnent des ordres quand ils mériteraient de recevoir le fouet. La chaleur est affreuse, aussi nos quelques passagères européennes font-elles la sieste dans leurs cabines; pendant ce temps, trois et qnatre fillettes malaises se tiennent les jambes croisées à. leur porte : dès que la maîtresse éternue, la petite troupe se lève comme un seul homme'pour lui porter secours.

Pour moi, je n'ai pas tardé à trouver sur le pont un petit coin bien tranquille, et puisque me voici pour trente-six heures à la mer, enfin en possession de moi-même , respirant librement la brise réparatrice avec l'horizon ouvert devant moi , je veux bien vite en profiter, avant d'avoir encore des spectacles nouveaux, et vous écrire rapidement comment se

résume â mes yeux la domination hollandaise dans Tarcbipel Indien,

Hais la position d'un voyageur est souvent délicate. S'il est accueilli avec bonté, avec expansion, avec une hospitalité qui le remplit de reconnaissance, la critique dans sa bouche a bien des chances d'être considérée sinon comme un abus de confiance, au moins comme un acte d'ingratitude I Pourtant, il y a deux éléments fort distincts dans une colonie : les hommes, — et le système. Ah! j'ai avant tout à cœur de vous dire combien les hommes à Java m'ont inspiré de vive sympathie et de respect sincère. Je voudrais avoir cinquante ans, pour que ma voix fût autorisée à leur rendre cet hommage , qu'il n'e:|iste pas dans le monde de corps administratif colonial réunissant autant d'instruction , de distinction , de capacité et de charme. — Élevés dans les écoles polytechniques de Deift et de Leyde , qui sont consacrées à former des administrateurs pourles Indes, parlant tous aussi bien le français et les dialectes sundanais et malais que leur propre langue, travaillant dix heures par jour, et apportant un esprit consommé dans les matières si diverses qu'ils régissent en maîtres, les fonctionnaires que j'ai vus dans Java ont emporté mon admiration.

D'opinions différentes sur les grandes questions qui se débattent, ils n'en servent pas moins leur pays avec ardeur sous un soleil de feu , sur un sol

meurtrier, et certes ils ont tous bien mérité de la patrie.

Maintenant, après un voyage presque officiel où, grâce à la générosité du Gouvernement, le mécanisme discutable de l'administration s*est déroulé dans le même panorama que les beautés merveilleuses de la nature, cet embarras de position, ce respect affectueux pour les personnes doit-il me fermer la bouché, et m'empécher de dire mon humble sentiment sur le système tel que je Tai compris? Je ne le pense pas, et je parlerai avec d'autant plus de franchise, qu'en plaidant ici la cause de la liberté, j'ai la confiance d'être dans la voie où la colonie trouverait la véritable prospérité : je parlerai avec d'autant plus d'élan , qu'à Java même , par un écho bienfaisant venant de cette même métropole qui n'a encore fait retentir que ses décrets autoritaires, il s'opère un réveil libéral et plein de promesses!

Dans ce temps de triomphe pour la force brutale , c'est assurément un spectacle plein d'intérêt que celui d'un tout petit peuple de trois millions d'âmes, le peuple hollandais , qui , avec des forces relativement insignifiantes, maintient au delà des mers de l'Equateur, dans la dépendance la plus absolue, un immense empire de plus de vingt millions d'hommes ! Et aux yeux des gens qui mesurent le succès d'une entreprise à ses avantages matériels, il est plus admirable encore de voir une colonie verser annuel-

no JAVA. 8IAM. CANTON.

cment dans les caisses de la métropole souvent une cinquantaine, quelquefois près d'une centaine de millions, à titre de hénéfice net! Quand, sous cette double impression, on parcourt Tile de Java, en y rencontrant partout un ordre parfait, une prospérité inouïe, et même la disposition bienveillanfe du peuple conquis pour ses maîtres, est-il possible de n'être pas étonné dès l'abord , et entraîné à pénétrer le secret d'une administration si féconde en résultais? Java tout entière, les quatre cinquièmes de Sumatra, les trois quarts de Bornéo, la plus grande partie des Célèbes, l^s Moluques, Sumbawa, Lombok, Bali et Timor, voilà dans son ensemble l'Empire colonial de 28,923 milles carrés (géographiques) dont les traités de 1814' et de 1824 ont déterminé les limites et donné la possession à ce hardi peuple hollandais dont le territoire en Europe ne compte que six cent quarante milles I Voilà où s'est exercé avec persévérance le génie de la Hollande ; voilà où tf la Compagnie » , dès 1506, inaugurait des relations commerciales qui, comme partout dans l'Inde, amenèrent vite les passions et les cataclysmes politiques. a Le Fort» s' éleva à côté du a Comptoir * ; le marchand devenu planteur, le planteur devenu soldat, des simples traités sur la vente du poivre et du café passa aux alliances avec les Sultans faibles et amis, pour les aider à détrôner les Sousouhbunans redoutables vt hostiles. Enfin, après deux cents années d'une

LE SYSTËME GOLONIAL. 111

lutte qui n^a eu pour devise que ce diviser pour régner » , et qui a vu de grandes prospérités comme de grandes fautes, a la Compagnie » se dissout, et le Gouvernement de la métropole prend fermement en main son œuvre mal assise et presque ruinée. Les guerres de la Révolution , le passage de la Hollande sous le sceptre d'un Prince français, Toccupation anglaise de 1811 à 1816, forment une série de vicissitudes, causes d*arrêt et souvent de recul dans la prospérité et même dans la vitalité de Ja colonie!

Hais assez d'histoire pour le moment : le passé s'efface devant les questions brûlantes du présent. Admirant Ténergie avec laquelle Java a été arrachée par le système hollandais à une stagnation, puis à une anarchie (Certaines, je veux plutôt chercher Tesprit de ce système, vous en montrer les conséquences actuelles, ainsi que les causes de la réac* tion qui commencé à se faire contre un faisceau de principes tant vantés et tant admirés. Je veux plutôt vous parler de ce qu'il nous a été donné de voir dans cette ile que nous avons parcourue, où malgré le fanatisme mâhométan , la bravoure et les instincts d'une race de pirates , et la fierté d'une antique noblesse, vingt-cinq mille Européens régissent en demi-dieux quatorze millions d'hommes.

Quand on a été, comme nous, témoin du respect religieux, de la soumission aveugle des. Javanais

172 JAVA. SIAy. CAXTOX.

pour tout ce qui est autorité morale , de la prompte mise en pratique àe tout ce qui est ordre matériel ; quand on a perdu ses regards jusque dans les montagnes les plus reculées sur un horizon de plantations de café auxquelles travaillaient les populations de nombreux villages ; quand on a voyagé dans la plaine pendant des journées entières , à travers des champs de cannes à sucre (chacun de plusieurs lieues carrées) où des milliers a d*ouvriers en corvée n étaient alignés dans leurs sillons; quand enfin on a appris que tout cela était le monopole du gouvernement, — on comprend aisément qu'après avoir comblé les dépenses de 39,000,000 de francs pour son administration coloniale, de 15,000,000 pour avances aux cultures de café, de 10,000,000 aux cultures de sucre, de 7,500,000 francs pour ses travaux publics, de 18,000,000 pour son armée, de 5,000,000 pour sa marine, de 16,000,000 à titres divers, en un mot de 120,500,000 francs, le budget des Indes ait, par exemple, dans une période de dix ans (1852- 1862), apporté en moyenne un excédant total de recettes de 63,000,000 de francs I

C*est pourtant un chifTre fabuleux, et il n'est aucune colonie qui présente un pareil exemple! Alors , le voyageur qui ne fait que voir est ébloui par ces résultats grandioses, quant, aux chiffres, par Taspect des routes, des villages et des campagnes, par Féclat des culfures, Tactivîté d'an peuple

qni produit tant pour ses maîtres! Le voyageur qui pense se demande par quels moyens» à notre époque, ces millions d'hommes arrosent de leurs sueurs une terre qu'ils ne peuvent posséder, ej sont forcés de cultiver tous les jours des champs dont les récoltes apporteront leurs bénéfices à d'autres. £t pourtant on dit que ce ne sont pas des esclaves !

Tout cela n'est pas l'œuvre d'un jour, c'est le fruit d'une politique habile, si elle n'est pas morale» et d'un pouvoir souverainement et régulièrement despotique, mais contre lequel le Javanais ne murmure pas, car il est amplement calqué sur celui des Sultans qui régnaient avant l'invasion. C'est là qu'est la pierre de touche; aussi, à mon sens, Java n'est pas une a colonie » , puisqu'il n'y a pas de colons et que la propriété d'un planteur n'y peut pas plu3 exister pour l'Européen que pour l'Indigène; mais bien une superbe et brillante ^a exploitation» minuT tieusement réglementée par le gouvernement depuis A jusqu'à Z, avec une entente inouïe pour verser dans les coffres de l'État tout ce que l'on peut tirer de cette belle ile, la plus fertile du globe; c'est plutôt, en vérité, une immense « ferme » admir nistrée par un petit nombre àe fonctionnaires qui commandent à des milliers de corvéables*

Ce n'est point dans les armes, mais bien plutôt dans le domaine de la politique, que le Gouvernement

hollandais a paisé toute sa force pour arriver à une domination si entière, si bien engrenée et si féconde en fruits rémunérateurs. Voiler Tautorité euro* péenne, qui ne s'exerce jamais directement, mais toujours par un intermédiaire indigène, sur une population douce mais fière , qui conserve cette illusion qu'elle n'obéit qu'à ses chefs naturels; s'effacer en tous points devant la noblesse des Princes javanais, les nommer à leur poste en les choisissant parmi des rivaux, -^ ce qui les. force à la soumission entière ou à la perte de leur dignité ; les maintenir dans les honneurs antiques et dans le prestige de la religion locale» — ce qui perpétue le respect d'un peuple leur obéissant comme à une divinité; les payer par de forts appointements, souvent de cent et deux cent mille francs, — ce qui les engage à ne pas se faire révoquer^ les intéresser surtout dans le produit de la récolte, — ce qui les porte à activer par tous les moyens possibles les travaux de leurs humbles sujets; en un mot, avoi^ « le masque » d'une autorité que le prêtre musulman, intéressé aussi par la dime, fait respecter comme une idole,, et exploiter au nom d'une aristocratie indigène tout un peuple pour le profit de la domination étrangère , tel est, ce me semble, le plus clair de l'esprit et des vues théoriques du gouvernement colonial.

Java se divise en vingt-deux provinces ou Résidences, comptant une moyenne de six cent à huit

. LE SYSTEME COLOMAL. 115

ceDt mille âmes. A la tète de chacune est le Résident (fonctionnaire européen), sorte de préfet oipnipo* tent, concentrant entre ses mains tous les Gis de radministratîon , de la justice, de Tautorité militaire, des travaux publics, des cultures- monopoles, etc., etc., en un mot il est tout, mais il ne fait rien directement. Dans la même ville que lui, le Régent, fonctionnaire indigène, tient sa cour avec toute la splendeur asiatique. L*autorité hollandaise se montre toujours déférente envers lui, et vit avec lui en parfaite amitié, — union d'autant plus encouragée in petto chez le Prince javanais qu*un mot de blâme du préfet juxtaposé peut amener, du jour au lendemain, un décret du Gouverneur général qui déclarera que Raden-Adiepatie-Pangheran *** est remplacé dans la Régence de ^* par son neveu Raden-Kou« soumou ***\ et comme celui-là est également un prince, un a sang des dieux» , la population sMnclinera tout aussi servilement devant son nouveau maître. Le despote pachalique et vénéré des Javanais n*est donc plus que le serviteur empressé du chef européen. Survient-il une affaire de justice? c'est le Régent qui préside une cour de notables indigènes, et qui demande Tavis du prêtre musulman : tt TAdat » avant tout, et le Coran I Mais , le matin, le Résident a témoigné son désir, et il est sûr que la loi sera interprétée suivant sa volonté.

Y a-t-il une route à construire ou à réparer? le

176 JAVA. SIAM. CANTOBT.

Résident va porter chez le principiciile de la race de Mataram les plans faits par les ingénieurs de Leyde, et vite le Toumongong ou le Pangberan indigène met en réquisition des corvéables par milliers, et la route est faite. Le même jeu se continue sur toute la filière administrative : de l'Assistant Résident dans les subdivisions à un Régent de seconde .classe , du contrôleur au vedana indigène, du vedana au chef du village I -^ Ces derniers sont les seuls qui soient élus par les paysans : cela se comprend vite, et on reconnaît là Thabileté hollandaise. En. effet, Tusufruit de la propriété gouvernementale étant collectif, c'est aux chefs de village que revient la mission délicate de répartir les travaux de la terre entre les familles, de faire exécuter les cultures d'après les ordres reçus, et enfin d'estimer la valeur des produits qui font la base de l'impôt en nature. Comme il est sage et fin de faire exercer ces fonctions obligées , mais redoutables , . par des hommes ayant la 9 confiance relative de la population et appuyés d'un conseil de Mantries ou notables t Mais aussi , vous saisirez pourquoi ce système général est contraire à la colonisation européenne : il faudrait que le Gouvernement aliénât ses terres cultivées gratis, et il ne veut à aucun prix s'en dessaisir. De plus , des Européens se soumettraient difficilement à un semblable régime : les seules et très-rares plantations particulières qui existent dans la partie conquise de Java

LE SYSTÈME iJOLONlAU ""

ne sont pas du fait des Hollandais : ils n*en onl jamais concédé I mais elles datent du passage des Anglais, qui avaient voulu libéralement y fonder la propriété individuelle.

En somme, avec moins d^employés que n*en comporte chez nous la dernière sous-préfecture, une province, souvent de près d'un million d'âmes, est administrée aii doigt et à Toeil. En y ajoutant quelques secrétaires , un ingénieur du cadastre , un inspecteur des finances et des cultures, quelques commis (indigènes pour la plupart) pour les registres , on a le système complet d'une Résidence : là, les employés européens sont à proprement parler la puissance motrice : les gradés indigènes, qui servent d'intermédiaires, composent la pure machine qui transmet le mouvement : mais il est vrai de dire qu'à mesure qu'on descend cette échelle administrative , on y trouve les fonctionnaires plus royalistes que le roi ! Tous dépendent uniquement du Gouverneur général , qui a une autorité absolue dans les Indes néerlandaises. Chef d'une armée, d'une marine coloniale que pourrait envier plus d'un Etat souverain, il nomme les Résidents et tous les fonctionnaires d'un vaste empii'e.

A côté , on plutôt au-dessous du Gouverneur , se trouve placé un conseil de cinq membres , appelé conàeil des Indes, mais purement consultatif: puis, avec le nom modeste de directeurs, fonctionnent de

118 JAVA. SIAM. CANTOK.

véritables ministres dans leurs départements respectifs. En cas d'urgence, les pouvoirs du chef de la colonie sont illimités : il peut faire la paix ou la guerre, et, sous sa responsabilité, ordonnancer des centaines de millions. Mais tout arrêté permanent doit être sanctionné par Tautorlté métropolitaine : pour le dire en passant, il résulte de cette obligation des lenteurs très-préjudiciables aux intérêts de la colonie.

Ce pouvoir s'exerce d'une façon aussi simple qu'économique : vous serez sans doute étonné d'apprendre que l'état-major d'une armée de 27,000 hommes (dont 11,000 Européens, 15,000 Indigènes, 1,000 Africains) compte seulement deux généraux, deux colonels et au plus quatre lieutenants-colonels. Aux Indes, un capitaine commande souvent une expédition qu'on jugerait chez nou^ assez importante pour la donner à un général.

Si cette administration fait le plus grand honneur à l'esprit envahissant, habile, énergique et pratique des Hollandais aux Indes, il faut reconnaître que la tâche a été bien facilitée par les habitudes, les mœurs et jusqu'aux préjugés du peuple conquis , et que le secret de la domination européenne a consisté, avant .et par-dessus tout, à continuer dans toutes ses conséquences l'état ^social qui existait avant elle.

D'abord envahis par les Hindous , puis par les

Musulmans , les peuples de Java avaient pris deux fois la religion de leurs conquérants. De là ce calme, cette absence de fanatisme qui rendent un peuple très-maniable. Agriculteurs dociles, ils aiment prodigieusement, sans la posséder, la terre qui les nourrit et qui a, de tout temps, enrichi leurs maîtres, Princes de la race de Bali, guerriers de FHimalaya, marchands d*Amsterdam ou colonels hollandais. La diffusion prodigieuse du sang noble par la polygamie n*altèreen rien ce nouvel et puissant élément d*ordre qui est un respect superstitieux et national pour Taristocratie la plus aimée, la plus vénérée et, dans son milieu , la plus influente de tout TOrient.

Rien donc de plus atantageux', sinon pour la colonisation, du moins pour une exploitation colo« nîale, que la constitution de la propriété établie ici de temps immémorial. Sous le régime pur des Sul« tans, le Prince indigène éiaii seul propriétaire de la terre , seul en droit de commercer avec Tétranger : la propriété individuelle n^existait donc pas ; mais, au lieu de la possession théorique du souverain, la force des choses avait établi non la propriété collective, mais l'usufruit collectif des mêmes terres affectées au même village, ce qui constitue la «dessa» ou commune et terrain communal. La population devait au Prince local un cinquième du produit do la terre , et un' jour de travail sur la semaine, qui en comptait cinq.

1«0 JAVA. SIAM. CANTOX*

Ce sont ces droits, ces mêmes droits féodaux de» temps anciens, sur lesquels s'appuient les HoUan^ dais. La conquête substituant leur autorité à celle des Sultans, il est naturel qu'ils gardent pour eux Tesprit de ces précieuses prérogatives. Peut-être sans changer la base de Tautorité, eût-il été possible de faire couler les bienfaits de la civilisation et du christianisme dans cette pâte pétrie il y a cinq cents ans, et coulée dans un moule asiatique? Mais non, l'Asie a été continuée ici, et le Gouvernement colonial a dit aux Indigènes : u Je suis vainqueur des souverains et non du peuple , je laisse à vos souverains et à vos prêtres leurs dignités honorifiques : vous restez corvéables pour eux deux et pour moi : — et moi je reste seul propriétaire et seul commerçant. » , ^

Au fond, n'était-ce pas dire du même coup : «Javanais, il n'y a dans ces Sultaneries qu'un Sultan de plus », et, en efiet, Java ne ressemble-t-il pas dès lors à un corps multiple qui était déjà pompé par deux sangsues, les Princes indigènes et les prêtres musulmans, auxquels s'en joint une troisième, la Hollande ? Celle-ci entend non-seulement se défrayer des centaines de millions nécessitées par l'entretien des fonctionnaires, de la marine et de l'armée, mais encore faire profiter la métropole des sources, de vie coloniale. 11 en résulte ce qui devait fatalement arriver; sortanl de l'époque primitive sous le régime

de la Compagnie, transitoire sous le roi Louis ef Sous les Anglais, Java, de 1816 à 1832, passe pai deux périodes : la première, de demi-prospérité; la seconde, de ruine eiSrayante.

Jusqu*en 1824, la triple saignée pratiquée sur un organisme encore vivace , produit suffisamment aux trois parasites qui s*en alimentent. Elevant Timpôt foncier à son maximum , le Gouvernement le fait monter progressivement de 16 millions à 38 millions et à 61 millions; puis il réalise ses plus grands bénéfices dans l'exercice de son commerce-monopole sur les terres non conquises mais protégées , telles que les Préangers, Sourakarta et Djokjokarta; là, en effet, marchand unique et autoritaire , il achète 7 fr. 37 c. le picol de café (59 kilogr. 875 gr.) qu'il revend en Europe à raison de 73 fr. ! Quand un pareil négoce s'effectue sur des millions de kilogrammes, l'argent entre vite dans les caisses!

Mais la guerre avec ces provinces fait tarir cette source féconde, tandis que les dépenses de la métropole, puis les événements de Belgique, exigent un renfort plus abondant. Réduit au revenu de la dime sur le riz, production principale de l'ile, il est vrai, mais denrée d'un prix minime, lourde, et dont les frais de transport dans les magasins diminuent beau*coup les bénéfices, le Gouvernement ne tarde pas à être aux abois. En effet, le tableau statistique sur lequel je me fonde pour déduire les conséquences I. 11

tristes oo prospères des différents systèmes, présente, pour la période de 1816 à 1824, deux années* de déficit (2,475,000 fr. en moyenne), et sixanuées de bénéfice dont la meilleure est de 7,600,000 fr.; tandis que, de 1824 à 1833, ce même tableau donne neuf années de déficit continuel, dont la plus malbeureuse atteint 7,218,000 fr., et dont Tensemble, de 43,712,000 fr., force la Hollande à contracter la dette dite de Java.

Uinée par ce déficit toujours croissant, par une dette dévorante, tirée en sens contraires par ses Princes et par ses conquérants, aigrie* par le mécontentement des Indigènes, incomprise par la métropole, épuisée et languissante, la colonie néerlandaise semble donc, vers 1830, mourir d'inanition entre les mains de ceux qui Favaient tant convoitée. Un homme alors s'est rencontré, fougueux et con« vaincu , apportant avec lui tout un système et prédisant qu'il éteindrait la dette et le déficit, qu'il donnerait par quarante et cinquante des millions de bénéfice net, et qu'à coup sûr il ressusciterait la moribonde I C'était le général Van den Bosh , un homme providentiel; mais, comme tel, il conseillait des moyens violents qui sont bons à l'heure du péri] et du sauvetage , mais qui deviennent immoraux cl perfides quand la planche de salut a fini son devoir, et quand à une prospérité rétablie il ne faut [plus qu'un travail normal; son fameux secret du sys-

LE SYSTÉMIE COLONIAL. 183

tëme des cultures était, en deux mots : le travail forcé.

Au moyen de ce système, il songea donc à doter la colonie de cultures profitables , ayant une grande valeur sur le marché européen, seul endroit où elles puissent se convertir en argent. Le café d'abord , puiS' le sucre , Tindigo , la cochenille et le tabac, ne tardèrent pas, sous sa main, à donner des résultats inespérés. L*idée était immense et féconde : aux grands maux les grands remèdels; sans doute il en voulait une application équitable ; mais , nianiée par des instruments indigènes avides, elle est, en réalité, la cause et le puissant moyen d'extorsions constantes sur le peuple javanais. C'est ce spectacle, dans son entier, que nous venons d'avoir sous les yeux, et dont voici les grands traits matériels.

Dans toutes les parties montagneuses de l'ilcy chaque famille e&ijbrcée de cultiver une plantation minutieuse et régulière de six cents caféiers , plus une pépinière de réserve destinée à remplacer chaque pied qui manquerait à l'inspection du con* trôleur européen. Et le Gouvernement de dire aux populations des montagnes : (c De même que vos anciens maîtres avaient seuls le droit de commercer, c'est à moi seul^ à moi Gouvernement colonial, que vous vendrez le café de vos plantations réglementées ; ^e vous le payerai à un taux fixé par moi. n Ce taux d'achat est de 25 fr. 20 g« par fU

col : rÉtat-négocianl revend ce même picol 73 fr. en Hollande! Jugez alors quel est Timmense profit tiré de la culture forcée , quand il y a comme aujourd'hui (1866) à Java 296 millions de caféiers produisant 69,590,000 kilogr., achetés 29,227,824 fr. et revendus 84,659,342 fr.

Quant aux populations des plaines, le fonctionnaire du peuple conquérant leur dit : ce Partout où j'établirai une raffinerie ^ vous serez forcés de cultiver et de récolter les cannes à sucre, que vous payera le traitant européen au taux que je fixerai. » Là, rÉtat ne fabrique pas, il ne fail que planter : il passe des contrats avec un chef d'usine , lui avance 347,200 fr. pour douze ans sans intérêts, le charge de tout le maniement et de la responsabilité de la culture et de l'usine, prend pour lui les deux tiers du sucre fabriqué à un prix minimum de re^ vient qu'il fixe lui-même , et laisse à l'industriel un tiers de la récolte, dont il peut disposer librement, pour se couvrir des chances et des dépenses de son exploitation. Dans de pareilles conditions, il faut que le traitant opère sur une quantité considérable de cannes pour faire ses frais. Il paye aux paysans, forcés de travailler pour lui , 6 fr. 02 c. le picol manufacturé ; il est obligé d'en vendre les deux tiers au Gouvernement, à raison (autrefois de 17 fr. 25 c.)', aujourd'hui de 12 fr. 90 c, et le Gouvernement revend en Hollande 76 fr. ce môme picoll

Vous voyez encore avec quelle brutale simplicité de chiffres TEtat s^enrichit de ce second monopole, quand les bras de 201,506 familles indigènes sont mis en activité dans les sillons de 102,500 hectares plantés en cannes et groupés autour de 97 usines qui raffinent 138,000,000 de kilogrammes de sucre, d'une valeur de 175 millions de francs.

Voilà en essence les cultures du général Van den Bpsh, emplissant à Tenvi les caisses de la métropole qui ont été si légères autrefois . les promesses du général-agriculteur, qui a enrégimenté les populations javanaises en une armée de planteurs, ont été largement dépassées. Depuis 1833, époque à laquelle son système vigoureux a porté ses premiers firuits, la dette s'est vite éteinte, les dépenses colo^ niales ont été chaque année absolument couvertes, et un bénéfice net continuel^ qui , en certaines années, a atteint 94,558,000 fr., s'est, depuis trentetrois ans, élevé à un total de plus de 1,800,000,000 de francs, par conséquent à une moyenne annuelle de 54,545,000 francs. Ainsi, grâce aux règlements les mieux combinés pour concentrer de toutes parts les forces puissantes destinées à peser de tout leur poids sur la vis de ce vaste et officiel pressoir à argent, on a pressuré, au nom de leurs Princes et de leur Prophète, 14,000,000 de bons et naïfs Javanais, et on a fait couler dans les cuves de l'État

des milliards de picols de café et des milliards de picols de sucre!

Mais il y a un revers à cette médaille commerciale si brillante : derrière cette prospérité se cache 3n première ligne le condamnable édit du travail forcé , a des corvées , encore des corvées^ toujours des corvées » , puis cette pensée dominante d'un esclavage déguisé qui dégrade moralement plus encore le maître que Tesclave ; il y a enfin, sous une apparence spécieuse dé justice, une porte grande ouverte à Tillégalité et aux abus qui en ont découlé.

C'est d'abord ce principe que, sur toute l'échelle administrative , depuis le Résident et le prêtre musulman jusqu'au amantrie» , les fonctionnaires européens et indigènes sont également intéressés dans la récolte; lès autorités prennent celles-ci. cinquante « doits * » , celle-là vingt-quatre « doits * v par picol! Un peuple moins soumis que les Javanais se serait depuis longtemps soulevé contre une pareille exploitation. S'il est vrai que l'abus du régime doive être attribué non à l'idée première de son auteur, mais surtout à l'avidité des chefs indigènes ^ui, mis en demeure de s'y livrer éperduâient, pré- 'èvent la dîme et trouvent que la terre ne produit jamais assez, il faut s'en prendre aussi au système des primes proportionnelles accordées par le Gou-

* 0,85 cent.

2 0,41 cent.

vernement, qui autorise et stimule cet ordre de choses dont, en définitive, il profite si largement.

Et puis , que fait-on dans la question des usines, ou il faut une vaste étendue de terres dans un rayon rapproché pour alimenter un matériel de machines aussi important? On balaye les populations de blocs de cinq ou six dessas (ou communes), pour les besoins des plantations; et de la. sorte non-seulement on condamne à un travail forcé les Indigènes , mais on les arrache à leurs foyers : on les transporte même quelquefois en masse à de grandes distances, pour cultiver au compte du Gouvernement des terres incultes jusque-là.

Si à Java les dispositions du système des cultures font du terrain colonial une ferme autoritaire, où pas un arbre n'est plus haut que l'autre et pas un sillon irrégulier, le système en Hollande est devenu le terrain figuré de la plus viVe des controverses entre les libéraux et les conservateurs.

Jugeant le système à ses résultats matériels, les conservateurs en font un article de foi , se refusant à le modifier et traitant d'utopistes, même de fous, les libéraux, qui le condamnent comme immoral et injuste. Mai^ laissant de côté les questions élevées de droit et de justice qui parlent assez haut d'ellesmêmes, et ne considérant que les résultats financiers, le système me semble déjà prêter le flanc à la critique. S'il est vrai qu'il remplit les cofires de

rÉtat, nul n'est fondé à dire que la culture et le travail libres ne pourraient rendre autant et peut-être davantage. Comment se fait-il, par exemple, que des cinq cultures forcées organisées à Torigine, deux seulement, le sucre et le café, sont demeurées dans les mêmes conditions? — Parce qu'il a fallu abandonner les autres, qui sous le régime du travail forcé ruinaient, dans leurs branches, FEtat et les paysans. Mais les cultures abandonnées par TÉtat ont-elles été perdues pour la colonie? Non; au contraire, elles se sont développées et ont singulièrement prospéré. Et c'est tout simple. N'étant plus forcés de cultiver l'indigo, le thé, le tabac dans des terres désignées, ayant de plus la perspective d'être dans une certaine mesure maîtres de leur récolte, les paysans ont pu choisir les terres les plus convenables, et produire à un prix rémunérateur. — Et déplus, en 1857, vingtsept ans après l'application des cultures au reste de l'ile, les Préangers n'étaient pas encore compris dans, le travail forcé; la production du café n'en a pas moins passé, sur le tableau statistique, de 30,000 à 243,534 picols. Cet exemple de l'influence de la liberté — même relative — est patent. Qui oserait donc affirmer qu'il en serait autrement pour les autres grandes cultures de sucre et de café?

Ici la question d'argent touche à la loi morale; et pour défendre leur système, les conservateurs qui ont causé longuement avec nous à Java, n'ont pas

craint d*invoquer cette loi et de s'appuyer sur elle ; ils nous ont dit ce que nous savons tous : que les races orientales diffèrent plus de la race européenne que ne diffèrent les cDmats de TÉquateur et du Pôle. A Java, la beauté du ciel permet à Thomme de vivre sans maison, sans vêtements; la nature prodigue mettant à la portée de sa main une nourriture plus que suffisante, Tlndigène est providentiellement affranchi de cette dure loi du travail auquel l'Européen est condamné pour vivre. Sans besoins , et rétif à ceux qu'on voudrait lui imposer artificiellement, le Javanais est naturellement indolent et paresseux : il peut vivre dans le « far niente » italien, et en même temps avec le o contentus suâ sorte » de la grammaire. Donc, telle est la conclusion étrange des conservateurs, il faut lui imposer le travail ; et ils ajoutent que sous cette loi du travail forcé, qui lui fait gagner obligatoirement 25 fr. 20 c. par picpl de café, et 7 fr. 70 c. par picol de sucre , il a plus de bien-être qu'il n'en aurait, s'il était laissé à son indolence native.

Les libéraux — et ils sont malheureusement trop rares — répondent que ces raisons spécieuses sont au fond sans valeur, et qu'elles sont inspirées par une cupidité qui s'aveugle sur ses propres intérêts. Fussétitr;elles vraies d'ailleurs, elles ne pourraient infirmer les principes de justice et d'humanité au mépris desquels se fait cette exploitation d'une race

190 JAVA. 8IAM. GÂNTOK.

tout entière , non point seulement au profit du Gottvernement colonial — ce qui serait moins injuste — mais au profit d'une métropole si éloignée. Pour eux, une colonie doit être autre chose qu'un grenier d'où Ton exporte 133,000,000, en n'offrant en échange que 69,000,000 de marchandises, et les décrets du travail forcé pour payer le reste. « Quand nous discun tons sur les systèmes en vigueur à Java, disent-ils » aux Chambres ^ il n'est question au fond que de » nos millions. Ce sont eux et eux seuls que nous » avons sous les yeux. Est-ce par la crainte de ne » pouvoir civiliser les Javanais.^, que nous les main- » tenons sous le joug du travail forcé? Je déclare que. » jamais encore je n'avais entendu avancer cet argu- » ment , tandis que j'ai au contraire entendu dire » trop de fois : N'abolissez pas la corvée , vous per- » drîez vos millions ! n

A Java aussi nous avons vu des libéraux, et des plus nobles, souffrir, hésiter, et nous répondre presque les larmes aux yeux, quand nous leur avons demandé combien leur Résidence rapportait annuellement de millions à l'État. Ceux-là pensent qu'une métropole a des devoirs à remplir envers un peuple naturellement bon et dévoué : ils voudraient que le Gouvernement ne fût pas propriétaire de tout; que l'Enropéen pût être autre chose que fonctionnaire ;

< Séance du 29 novembre 1861 , discours d« M. le D' Van Hoêwcli.

qu'il y eut d'autres hommes que de petits rois dans leur sphère ordonnant à une population tout entière de planter là du riz, ici de Tindigo, plus loin de la vanille, de toujours donner le cinquième à TEtat, et de travailler aujourd'hui au café et demain au sucre^ pour le bénéfice du trésor hollandais.

Il y a pourtant des colons à Java, bien peu il est vrai. Par un triste contraste, ils sont tous agglomérés dans les deux provinces princières de Djokjokarta et de Sourakarta, provinces que les armes hollandaises ont soumises et que la politique veut respecter. Car, aux yeux des populations malaises, c'est un grand prestige pour le gouvernement colonial de paraître vénérer le Sousouhounan et les descendants divins des Rois de Mataram, fantômes de souverains, idoles dorées, pauvres marionnettes de mascarade honorifique dont les Hollandais tiennent les fils. Quoique maintenu en chartre privée par un Résident diplomatique , le Gouvernement des Empereurs est plus libéral pour les étrangers que celui de la Haye; il loue des terres par baux de vingt ans à des colons qui viennent y faire fortune en payant des salaires raisonnables.

Pareille chose n'existe pas dans les possessions purement hollandaises, et les négociants européens, qui sont des Lilliputiens à côté de leur grand rival , l'État, n'exportent que le trop plein de la MaatShappij, les sucres qui restent du tiers sur lequel se

paye le traitant avec TÉtat, et les produits des sultaneries (que reliera un jour le chemin dh fer construit enfin par le travail libre, et, à cause de cela., passant à Java pour un phénomène). ,

Après les cultures, dont vous avez vu les bénéfices tenant du prodige, je pourrais vous parler des autres sources de revenu; 85,000 picols des mines d*étain; 8,000,000 de francs des douanes; 20,000,000 de l'impôt foncier, le fameux cinquième, maintenu quand même, et s'exerçant sur 6,172,000 hectares de terres cultivées, dont 4,440,000 hectares en rizières produisant 16,750,000 kilog. de riz; capitation considérable sur les Chinois , dont on veut modérer Tinvasion ; affermage de la vente de Topium qui produit environ 400,000 francs par Résidence : tributs en nature de bœufs et chevaux pour les Régents, dont le luxe est proverbial.

Mais ce qui est triste, c'est que pas une parcelle de ces revenus agglomérés n'a été consacrée à l'amélioration morale de ces populations ! Oui, dès les premiers pas dans ce pays vraiment féerique, j'ai été transporté d'enthousiasme : je ne savais ce que je devais admirer davantage, ou des splendeurs naturelles de cette terre promise, ou du parti que l'homme en a tiré; la richesse des cultures, depuis les rizières en amphithéâtre dans les vallons, jusqu'aux caféiers qui touchent aux cimes élevées des volcans, l'animation d'une population active, tout,

josqu*à la gaieté instinctive d'un peuple indigène qui est né dans le servage et qui ne le hait point, puisqu'il n'a jamais connu autre chose , tout m'a donné ridée d'un paradis terrestre, si , par sa forme servile, le respect témoigné aux Blancs ne m'avait rappelé la basse dépendance de la race conquise. Alors cela m'a serré le cœur de ne jamais voir un homme de-^, bout devant moi, mais des milliers d'êtres accroupis à la file, dans une humilité, une léthargie entretenues chez une race qui a été fîère et qui est restée intelligente et laborieuse!

Plus tard, quand nos courses nous ont amenés devant les ruines de temples antiques, devant ces merveilles qui s'appellent Mendoet, Boro-Boudor et Tjandji-Séou , j'ai été frappé de la population énorme accusée par ces constructions gigantesques. Il est hors de doute que, dès le huitième siècle, Java était plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Dans ces monuments, la grandeur des lignes, la pureté du dessin, la majesté de l'architecture, la perfection des statues, Tordonnance et le fini des moindres bas-reliefs, démontrent qu'à cette époque l'industrie et tous les arts de la civilisation avaient atteint un développement extraordinaire. Quand, aujourd'hui, du sommet' de ces temples, on regarde autour de soi, que voit-on? une campagne fertile, mais une population retombée à l'état d'enfance pour ce qui touche à autre chose qu'au sucre et au café. L'art est com-

plétement mort; quant à Tindustrie , la fabrication et ]a trempe de ces kriss trop vantés, le tissage et la teinture des sarrongs ne s*élèvent guère au-dessus des travaux de tribus sauvages !

Ainsi le résultat de trois siècles d'occupation , ou au moins d'influence européenne, aurait été en définitive de faire descendre — et- descendre de beaucoup — le peuple javanais dans Téchelle de la civilisation. Quand on songe que ce peuple doux, intelligent, accessible au bien et au beau moral, se compte par millions , n'y a-t-il point là une douloureuse responsabilité pour ses maîtres?

Enfin, avançant chaque jour davantage, détournant par pitié ses regards d'un peuple' quasi esclave, et savourant avidement les délices, les spectacles plus purs de cette idylle dans un Eden embaumé, le voyageur sent vaguement qu'il lui manque quelque chose : ce besoin se précise, il cherche des yeux, en dehors de ces Boro-Boudor abandonnés et en ruine , un clocher, un dôme, une coupole, un temple enfin qui, sous une forme quelconque, atteste qu'on pense à Dieu dans le pays le plus comblé de ses dons. Mais cette douce satisfaction lui est refusée. Très-riwes dans les grandes villes, les édifices destinés au culte manquent totalement dans l'intérieur !

Se contentant, dansun pays de 14,000,000 d'âmes, de 47 écoles où est élevé le nombre minime de moins de 2,000 enfants indigènes, te Gouvernèiment

a strictement interdit aux missionnaires toute propagande de foi religieuse et vigoureusement repoussé toute tentative d'instruction ou d^ école qui pourrait élever parmi tant de millions d'Indigènes le niveau des intelligences. Donc, dans l'intérieur de Tile, bien peu, bien peu d'écoles! et point d'églises! L'État veut-il donc faire de l'ignorance publique son plus sur moyen de domination, et mettre de propos délibéré la lumière sous le boisseau? Est-ce parce qu'il sent que, le jour où le christianisme aura soustrait le Javanais à l'absolutisme du prêtre musulman, et où l'instruction l'aura rendu supérieur au Régent énervé dans son harem, il n'aura plus un pareil moyen , d'extorsions lucratives sur des populations éclairées, et perdra ainsi, avec les sources de ses revenus, les agents du travail forcé dont le rôle immoral ne devrait jamais être tracé par la colonisation européenne ? Mais faire rendre le plus possible à ses colonies ne semble -t- il pas être la plus grande , sinon l'unique préoccupation du système colonial? Depuis le temps où pour maintenir l'élévation des prix, il ravageait sur place par le fer et par le feu les arbres à épices, et détruisait pour des millions de denrées précieuses, il a fait du chemin assurément; mais on peut dire cependant qu'il esl encore une image, bien affaiblie, il est vrai, de ce vandalisme commercial, et qu'il a les erreurs comme fes abus inséparables des monopoles I

Mais il faut espérer que la transition ne se fera pas attendre et que, sans secousses violentes, à cette féodalité qui coupe bien des ailes et étouffe bien des illusions, se substituera Tidée moderne de développement, d'élévation et de vie I Et ce serait si facile avec un personnel qui , dévoué corps et âme à son pays, subit plus qu'il n'aime la pression qu'il exerce lui-même sur les Javanais, et qui les guiderait avec une si noble ardeur de la nuit intellectuelle et morale au domaine élargi de la liberté, de la civilisation et du christianisme I

Ah ! ce que j'aimerais , ce que je voudrais pour Java, c'est que, dans ces belles campagnes, ces hommes robustes travaillassent pour eux et leurs familles, et non pour le trésor de la métropole; qu'ils pussent s'enrichir, s'ils sont actifs; s'élever au-dessus du niveau commun, s'ils sont intelligents; et récolter pour eux, puisqu'ils ont semé I Ce que je souhaiterais avec passion pour Java, c'est que l'Etat cessât d'y être cultivateur et marchand, d'y protéger une religion qui abaisse, dont il paye les ministres cupides; d'en écarter par système ou par peur une doctrine pure et désintéressée qui élève ; d'y maintenir l'arbitrs^ire d'une noblesse vendue qu'il exploite ; et d'avoir des gendarmes et non des colons ! qu'il cessât de ne rien permettre à l'initiative de l'Européen; de se baser sur la prestation personnelle à outrance pour emplir les coffres de la Hajpe;

de gouverner entièrement à Tasiatique une colonie au dix-neuvième siècle ; et d'être, du lever du soleil à son coucher, le sultan nouveau, avide et multiple, de tout un peuple travailleur capable d'être libre, mais serf par ignorance I Oui, il ne devrait envahir ce pays que pour y répandre les bienfaits du christianisme, du progrès matériel et moral, et non pour y répéter ce vieil adage : Su vos non vobis ! Que pourtant une ère nouvelle vienne s'ouvrir ici pour les colons européens et pour les travailleurs indigènes ; que les uns avec les machines à vapeur et le chemin de fer, ouvrant peut-être davantage Tintérieur que de timides théories, les autres avec .leurs bras puissants et leur amour pour la glèbe, concourent à arracher à cette terre d'une beauté bienfaisante les trésors qui les enrichiront tous deux, si la liberté, et non la corvée, préside à leurs travaux. Déjà nous avons vu des hommes pleins du feu sacré de la justice et du devoir, réclamer pour la race conquise et exploitée sa part sous le soleil de notre siècle; qu'ils sachent combien le cœur du voyageur a battu d'émotion, quand ils lui disaient leur façon d'envisager les droits et les devoirs d'une métropole; et le a Sursum corda» qu'il leur adresse du fond de l'âme les touchera peut-être, et leur sera un rafraîchissement dans l'ardeur de la lutte qu'ils ont entreprise I

vu.

Le héros de Bornéo. — L'arsenal d'Onrnst. — Un Chinois de moins. — Un rhinocéros au club. — Fêtes de nuit dans le palais du Résident de Batavia.

. 13 décembre 1866. — Rentrée à Batavia. — Nous arrivions ici hier au soir, après avoir touché successivement aux ports de Pekalongan , Tagal et Cbéribon : cette navigation côtière avait cela de charmant qu'elle nous faisait revoir dans son ensemble Tile que nous venions de parcourir. Nous reconnaissions un à un les cols que nous avions franchis, les volcans que nous avions contoarnés, et les fleuves que nous avions traversés sur des pirogues : les teintes roses de Taurore , bleuâtres à midi , pourpres le soir, alternaient sur les silhouettes et sur les gorges de ce paradis terrestre, bien visité pendant trente-trois jours, et bien entier dans nos souvenirs. En doublant pour la seconde fois la pointe de Krawang, je repassais en ma mémoire tout ce qui m'avait le plus frappé depuis le jour où je l'avais aperçue du pont du Hero, et certes la chasse aux rhinocéros, les bayadères et

les réceptions des Sultans me paraissaient déjà des rêves!

Au moment même où nous mouillions dans la rade, le Boyor, aviso > royal envoyé tout exprès pour le Prince par Taimable Résident, nous accostait adroitement, et à la nuit tombante nous rentrions dans la ville que j'avais tant admirée la première fois. Mon impression est encore la même : les blanches colonnades s'élevant comme dans un bois sacré , les portiques éclairés au fond des jardins de la Babylone du Sud, les canaux qui reflètent les tremblantes lueurs de la pleine lune , la foule animée qui court sous les berceaux de palmiers, m* enchantent comme au premier jour. Avant même . d'aller chercher nos lettres d'Europe, nous allons directement du quai chez M. Van Delden, afin de le remercier du fond du cœur pour notre merveilleux voyage, qui est véritablement son œuvre : c'est à ses plans» aux lettres qu'il avait écrites d'avance à tous ceux qui nous reçurent , que nous devons toutes les facilités, les amabilités et les féeries de notre course rapide. '

Il me semble maintenant que je suis un nabab colonial, car je parle javanais et j'en suis bien fier ! Quand je demande de l'eau et de la glace , les serviteurs en robe rouge ne m'apportent plus comme autrefois un bain de pieds bouillant, ou un tirebotte I La promenade perpétuelle de ma galerie à

la piscine de marbre m^offre les mêmes délices» et revêtu de la a cabaya » et du pantalon mauresque , je savoure les piments et les karis qui donnent la santé sous les tropiques.

Puis le Prince a vu Son Excellence le Gouverneur par intérim, le général commandant, Tamiral Fabius, et les fonctionnaires civils, qui ont tous des palais où les panoplies et les trophées de leur « vie indienne » étaient pour nous les sujets des plus intéressantes conversations.

Nos petits poneys galopeurs nous firent de nouveau parcourir les longues avenues qui mènent aux glacis de la citadelle, et nous descendîmes aji chalet historié et enluminé du peintre Rahden-Salefa, qui a passé nombre d'annéBs dans les cours de l'Europe, courant d'aventure en aventure. N'est-ce point pour lui qu'une miss anglaise s'est empoisonnée? N'est-ce point lui qui a servi de type à Eugène Sue dans les Mystères de Paris? Il est l'original architecte de sa demeure , qu'il a peinte en rose tendre ; elle est ombragée de tamariniers et de flamboyants, et donne sur les enclos du jardin botanique, où gambadent les panthères noires et les tigres royaux : ce sont les modèles qui lui servent pour ses tableaux, dans lesquels il excelle à rendre les brillants effets de la nature des tropiques. Il parle un peu le français, et très-bien Tallemand : tt Ahl nous disait-il dans cette dernière langue, je

ne rêve plus qu'à TEurope ; car là on est si ébloui qu'on n'a pas le temps de penser à la mortl » Singulier contraste que celui d'entendre cet homme de couleur, en veste verte et en turban' rouge, armé d*un kriss et d'une palette, parler dans la langue de Gœthe de l'art français, des beautés anglaises, des souvenirs curieux de sa vie européenne !

Ce qui nous a bien sincèrement charmés, c'est la soirée d'aujourd'hui, passée che% M. VanDelden, qui a réuni quelques-uns des types les plus sympathiques de l'armée >>t de la marine des Indes. Il y avait parmi ces belles figures militaires marquées du soleil de la Ligne, le colonel Verspiçk. Mais ce nom est inutile : — quand vous aurez dit en Hollande ou dans Java a le héros de Bornéo » , tout le monde saura que c'est de lui que vous voulez parler. — Soldat aussi simple dans ses manières et ses paroles que martial et imposant par le regard, affaibli par les fièvres pestilentielles, et paraissant rêveur au premier abord, il devient bouillant et passionné quand il raconte. Déjà loin du temps de son premier débarquement à Java, où, grâce au jupon pareil que portent les hommes et les femmes, il donnait la chasse aux Malaises les prenant pour des Malais, il arrive de la dernière guerre de Bornéo et ramène sans trop de pertes ses troupes triomphantes. On respire à l'entendre tout le délire de la victoire!

L'ennemi , fort de quinze cents hommes , s'était

£ftit poursuivre à travers le marécage et la jongle de la partie la plus sauvage de File. Verspick n'a qae deux cent quarante soldats et quatre cents coulies : il a résolu de tout risquer, mais d'arriver à un coup décisif : il sait Fennemi concentré dans une position forte qu'il semblé impossible d'atteindre sans longer un gros torrent par des défilés où l'attendent une défaite et une mort certaines : une forêt vierge impénétrable, montagneuse, large de soixante-dix milles, s'étend entre les Blancs et les «Chasseurs de. têtes» . Cependant, durant vingt-quatre jours et vingt-quatre nuits , la courageusç colonne travaillant sans relâ* che sous une pluie torrentielle , s'ouvrant à la hache la route au travers du fourré, réduite à quel-' ques poignées de riz par homme , ne se soutenant que par la quinine , s'est avancée jusqu'au camp de l'ennemi, sans allumer un feu qui pût la trahir, sans proférer une parole ou un murmure. Elle, tombe sur lui à l'improviste, comme un serpent qui a rampé silencieusement dans le fourré, et après une bataille de treize heures, la victoire est complète. Le sang des Blancs tués traîtreusement sur ce même fleuve est vengé, la domination hollandaise assurée, et les tt Chasseurs de tètes » arrêtés dans leurs affreux massacres : Verspick met sa petite armée, quatre cents prisonniers, des otages et des trophées, sur dix-huit radeaux de bambou qui ^ entraînés comme une avalanche par les cataractes du torrent^ descendent

SOUVBNIRS £T HEGITS. 203

en un jour et une nuit les cent lieues de ces gorges profonde^. Les vedettes des pirates qui les ont en vain attendus sur les roches escarpées, s^enfuient avec surprise envoyant leurs chefs dans les chaînes, entassés à côté des soldats victorieux sur cette flotte de bambou, convulsivement secouée et entraînée par les eaux.

A la nuit tombante, le colonel veut s'arrêter : impossible I le Courant brise les premières amarres que Ton essaye de jeter; et, par un bonheur inouï, Taventureuse cohorte, tantôt heurtée contre des troncs d'arbres, tantôt flottant au hasard entre des roches, serpente pendant toute cette nuit obscure dans les farouches parages ob elle entend les miaulants rugissements des tigres. Au lever du soleil , elle est en mer et^ recueillie sur la barre par^ la flotte hollandaise qui garde Fentrée du fleuve. Cette hardiesse, cet entrain fougueux qui font tenter les entreprises les plus folles et que la fortune a jusqu'ici couronnées du succès le plus inespéré , voilà ce qui a fait du colonel Verspick non-seulement un brave officier au-dessus deTenvie, mais le héros des expéditions infertropicales ! Vraiment, c'est la plus sincère joie d'un grand voyage d'apprendre à connaître les hommes illustres que presque toute l'Euroj^e ignore, et ces glorieux souvenirs, joints à ceux des campagnes étranges de Macassar, de Sumatra et de Timor^ i^résents à tous les esprits^ laissent

204 JAVA. SIÂH. CANTON.

dans Tair je ne sais quelle odeur de poudre et d*héroïsme qui nous enflamme.

H décembre 1866. — L'événement du jour est Tarrivée d'une frégate russe, le Variag, venant du fleuve Amour. Les matelots , de taille gigantesque , portant moustaches et vêtus de noir verdâtre, causent un grand étonnement dans la population malaise. Dès ce matin, il y en avait plus de trois cents couchés ivres-morts le long du quai et réveillés gaillardement par le knout des quartiers-maîtres en fureur.

A six heures, le Boy or est sous vapeur et il nous porte à huit milles en rade, à rétablissement maritime d'Onrust; cette petite île est un banc de corail que Ton a assaini autant que possible , en opposant une barrière à la mer dans le Nord-Ouest. — Autrefois c'était un épouvantable foyer d'infection, du aux évaporations madréporîques des coins inoccupés; aujourd'hui, il n'est pas un mètre de terrain dont la main de l'homme n'ait tiré parti, et les ouvriers avec leurs familles y forment une population de douze cents âmes.

Nous étions guidés par l'aide de camp de l'amiral, M. de Holmberg, parle capitaine de frégate Van Benneken, directeur d'Onrust, et par une quinzaine d'officiers de marine, tous parlant à merveille le français et empreints d'une frappante distinction. Le Prince avait remis sou uniforme, qui, après avoir

bien servi dans les croisières, était inactif depuis dix mois ; il était ravi de se trouver au milieu d'hommes du métier, si sympathiques et si intéressants. Les anciens, Tamiral surtout, lui rappelaient, avec une verve toute française , mille incidents du temps où ils avaient navigué dans les mêmes mers que le Prince de Joinville; aussi les heures s'écoulèrentelles bien vite.

Le grand arsenal de la marine coloniale est à Sourabaya : Onrusi ne vient qu'en seconde ligne; pourtant nous avons eu à visiter des ateliers bien tenus , des machines à mater, en tôle , du poids de cinquante-six tonneaux, des chantiers où étaient en construction des bricks , cotres et chaloupes , et un dock flottant de soixante-dix mètres de long, en bois de teck de toute beauté, parfaitement étanche. Il y avait dans ce dock un trois-mâts qui avait évolué moins vite que notre Hero sur le récif de Claremont : pris par un typhon, il avait touché près d'ici sur des coraux, où il s'était embroché comme une pomme verte sur un hérisson ; il était parvenu à déraper en emportant les énormes morceaux de madrépores qui lui perçaient les flancs et qui, heureusement, y étaient si bien fichés, qu'ils bouchaient hermétiquement les trous formés par eux.

Nous avons fait sur le Boyor cent évolutions en passant toujours a à l'honneur » , et nous avons successivement visité trois corvettes : VArdjœnoer,

Page 1