‹ Java, Siam, Canton; voyage autour du mondeChapitre 7 sur 14 · is · texte numérisé non relu

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BOUS vapeur, qui partait pour Singapore où elle va attendre le nouveau Gouverneur général ; le Zout-^ man, de seize, qui sort du dock et part pour TEu- Tope, et la magnifique Metalen Kruts , commandée par le colonel de marine Palm. — Le mot <c colonel de marine d , officiel en hollandais , nous a fort étonnés. — Cette corvette, de soixante-sept mètres de long et de deux cent cinquante chevaux nominaux , a son complet de deux cent vingt hommes et porte dix-huit mois de vivres. Nous avons visité depuis A jusqu'à Z ces beaux navires, bien assis sur Teau, armés de pièces de trente-deux et de caronades rayées. Ce qui est indescriptible, c'est Tordre, la tenue, la bonne mine et surtout la classique et minutieuse propreté hollandaise, que nous avons admirée jusque dans les replis de la cale.

Épuisés par un soleil dévorant, nous terminâmes notre course dans la grande saUe du commandant d'Onrust, où les rafraîchissements doublèrent la gaieté et la bonne humeur : on aurait pu se croire dans le carré d'un bâtiment, tant abondaient les histoires maritimes! En voici une du bon vieux temps, qui a, ce me semble, un certain cachet colonial : il y avait en rade de Batavia une frégate frau' çaise dont les officiers , après une dure campagne , aimaient bien à venir rire à terre. Un soir, aspirants et enseignes menaient joyeuse vie sous une tonnelle de la vieille ville; et en buvant, a en avalant beau**

coup d'enfants de chœnr y» , comme disent les matelots, les têtes s'échauffèrent un peu trop. Un Chinois de rétablissement fit d'arrogantes observations » et un aspirant, brandissant une chaise» la cassa sur la tête du Chinois , et cassa la tête du même coup. Le « Celestial » tomba roide mort. — Ceci jette un froid dans la fête; on revient tout penaud au canot major et à la frégate, craignant une demande formidable de réparation de la part du Gouvernement hollandais, une dégradation, une affaire d'État enfin. Dès l'aube, le commandant fait armer la baleinière et part avec le coupable involontaire pour le palais gouvernemental : il s'avance. avec une tristesse vraie, une consternation officielle , jusqu'à l'arbitre souverain des Indes, et lui expose avec une lugubre componction la catastrophe de la veille. — « Eh! mon Dieu, » mon cher commandant , répond le Gouverneur du » ton le- plus doux et le plus enjoué, remettez-vous : » un Chinois de plus ou de moins ! que voulez-vous » que cela me fasse? Le Céleste Empire en a quatre » cents millions pour le remplacer I » Comme nos ofâciers insistaient, le Gouverneur leur fit presque des excuses pour le Chinois qu'ils lui avaient tué I Vous devinez si la baleinière revint légèrement à la frégate. Mais les aspirants ne sont pas les seuls qui fassent du bruit dans la capitale des colonies néerlandaises. Il y a, non loin de notre hôtel, un jardin splendide qui entoure le o, Cercle de l'Harmonie » ,

Jockey-Club de céans. Rien de grandiose comme ses péristyles de marbre, ses balcons à l'italienne , ses glaces immenses, qui se renvoient mille fois la perspective des blanches colonnades. Un de nos compagnons de la course d'Onrust, M. Cézard (de la grande ma^ison de commerce de Nantes), avait eu le bonheur de faire arracher par les Indigènes un rhinocéros de deux jours aux mamelles de sa mère, et de Tapprivoiser : cet animal était le plus bel ornement d'un enclos du jardin; mais un beau jour, devenu adulte, il renversa la palissade et fit une charge à fond contre les glaces du cercle, où il voulait briser son image, et une galopade monstre à travers les salons de lecture et la salle à manger, qui sont au rez-de-chaussée. Il y eut pour bien des milliers de francs de dégât, et Teffroi dut être grand parmi les cinquante et quelques tableaux alignés qui représentent les Gouverneurs généraux des Indes depuis 1601 jusqu'à nos jours.

Nous revînmes d'Onrust par une forte houle de rOuest, en saluant six tours disposées sur les iles de corail environnantes, pour la défense de la rade, et le Prince Alexandre , une frégate antique et vermoulue qui accuse les formes cambrées des constructions d'autrefois. Les pirogues légères se jouaient comme des poissons volants sur des lames qui auraient dû vingt fois les engloutir. En faisant le trajet de terre , nous vîmes un canon sacré , que les ludions

vénèrent y disant qu'il a été amené par une marée extraordinaire jusqu'à ce point, qui esta trois kilomètres du rivage. La culasse de bronze représente une main avec le pouce entre Tindex et le grand doigt : des processions de Malaises Tentourent, f.e Tencens , des corbeilles éblouissantes de fleurs et de fruits lui sont offerts, on y coupe la tête des coqs de combat. On nous explique que les Malaises viennent régler leurs comptes avec le génie tutélaire de la pièce , et lui demander un héritier : — que le dieucanon exauce leur prière I

15 décembre 1866. — Pour notre dernier jour à Batavia , le Résident , H. Hoogeveen , réunit les notabilités de la capitale , et nous donne un grand dîner gala de quatre-vingt-dix couverts. C'est le festin le plus fin et le plus abondant que pourrait désirer le plus difficile des gourmets : les brillants uniformes des convives , les centaines de serviteurs indiens en turbans rouges et en robes galonnées d'or, les corbeilles de fruits aux couleurs de pourpre ombragées de palmes blondes qui se penchent en berceau, les lumières que multiplient les cristaux, donnent un aspect magique à cette scène à la fois européenne et orientale.. A la fin du repas, les tt opas y> , gendarmes indigènes qui portent le sabre en sautoir et une grande plaque de cuivre en pleine poitrine , ouvrent à la foule les portes du jardin , et

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précèdent majestnensement le flot de six mille spectateurs vêtus , des reins jasqu*aax pieds* de rose, de vert, d*écarlate ou de bleu. Au signal donné» tous s'accroupissent; on aurait cru voir une vague multicolore envahir le jardin comme une berge, s*y ruer avec fracas, et retomber à terre dans le silence. Nous nous portons sur la véranda , et les a wagang goleg » , marionnettes javanaises , commencent. — Ce sont des poupées de deux pieds de haut, sculptées en bois de fer, ce qui leur permet de s*entre-choquer avec violence : le jeu complet vaut plus de six cents roupies (1,200 francs). On a eu la bonté de m*expliquer la tragédie sacrée du Guignol indien : c*est Fhistoire mythologique dé Java, avec les mélanges les plus bizarres d'un ange Gabriel devenu amoureux de la mère d'Alexandre le Grand , lequel meurt dans un festin ; mais son Ime, passée dans le corps d'un crocodile qui croque une jeune fille , transmigre dans la tète d'un serpent qui est tué par une fenmie : il en résulte un Bouddah et deux ibis, objets de la plus grande adoration ! C'est un galimatias de conceptions qui n'est égalé que par le concert infernal des tam-tams , cjfmbales et grosses caisses. Puis voici un vieillard à la barbe blanche : la population se prosterne devant lui i c'est le prêtre musulman qui promène gravement sa bénédiction sur les Indigènes ! Les enfants de chœur lui apportent un grand nombre de « kedebous « ,

sorte de toupies hantes de près de deux pieds et montées sur des pointes de fer fort aiguës ; autour de la couronne , qui est une grosse boule de bois de fer, pendent^ des bouts de chaînes destinés par leur poids à accélérer le mouvement giratoire. Le prêtre marmotte sur ces pointes quelques prières mystérieuses , et aussitôt une bande de jeunes fanatiques se précipite à ses genoux; — chacun saisit un des tt kedebous » , plante la pointe sur sa poitrine , sur son épaule, et lui imprime de ses deux mains un rapide mouvement de rotation : on croirait que le fer du pieu s'enfonce dans les chairs comme un vilebrequin; quelques* uns même, pris de. contorsions frénétiques , renversant la tête en arrière ; et la lourde toupie, chaînettes au vent, tourne comme un tonton sur la peau tendue de leur cou nerveux. Par quel tour d'adresse, ou par quelle résistance à la douleur, près de cinquante de ces fervents se relèvent-ils devant nous sans être transpercés? Je Fignore. — Un seul , rebelle peut-être à la superstition qui leur ôte tout sentiment du danger, se laisse faire un trou profond dans la poitrine par le « kedebou y» , que la vitesse acquise a fait entrer comme un tire-bouchon : le sang s'échappe abondamment I Avec un calme stoîque , et sans montrer aucune douleur, le fervent marche droit au prêtre, qui lui met an bouchon d'étoupe dans la plaie, et cachette le tout avec un peu de salive.

Le prêtre prestidigitateur appelle alors des enfants de dix à douze ans environ, qui arrivent en rampant à ses pieds : il prend une botte d'aiguilles d'acier, longues de cinquante centimètres, et en enfonce une dans la figure de chacun d'eux. L'aiguille pénètre dans les chairs par le milieu d'une joue , et ressort par le milieu de l'autre : ils ouvrent leur bouche, qu'elle traverse, comme le ferait un mors, entre la langue et le palais. Ainsi embrochés de part en part, ils viennent en rang se montrer à nous; puis l'opérateur retire l'acier d'un coup sec, badigeonne les trous d'un coup de langue, et les enfants . radieux ne portent aucune trace de cette acupuncture. Mais je vous assure que ce spectacle glace le sang. — Le dernier acte de cette fantasma- .gorie de fanatiques est joué par des a tjagogs )> , chanteuses chinoises à la figure peinte en jaune mat : et le tout finit comme PoUchinelU ou les mauvais ménages. Des lutteur^ nus s'administrent des coups redoublés de bâton et de massue , à la grande joie du peuple captivé, qui raille les vaincus. Les combattants se portent des atteintes si terribles, grâce à leur vigueur musculaire, et se grisent tellement de leurs hurlements de délire, qu'il faut parfois qae les gendarmes les séparent pour les empêcher de se teuer. Pendant tout ce temps, un orchestre enivr tape à tours de bras sur des tambours de bambou, et la foule enthousiaste se disperse sous les pana-

ches illuminés des bananiers et des flamboyants : les feux de Bengalie éclairent par intervalles les avenues aux touffes luxuriantes : il est une heure du matin , et dans cinq heures nous aurons dit adieu à Java!

Le rendez- vous des malles de TOrient et de rOccident. — Population mélangée de Klings et de Bengalis , de Persans ti de Chinois. — Une femme malabare. — Jardins de Wampoa. — Les fumeurs d'opium. — Création et progrès du Comptoir conunercial et stratégique.

Singapour, 20 décembre 1866. — Deux cent quarante lieues nous séparent de Batavia, mais nous . sommes encore tout émus des adieux qu'il nous a fallu faire sur le quai, il y a quatre jours. Malgré rheure matinale, ils étaient tous venus, ceux qui avaient si bien reçu le Prince et qui nous avaient, pendant ce séjour, comblés d'amabilités ; et le Résident, et le colonel Verspick , le lieutenant de Holmberg, M. Cézard, vingt autres, et surtout notre paternel ami M. Van Delden , sous le toit duquel nous nous étions trouvés comme dans notre famille, et dont le nom si sympathique,^' après avoir été notre firman le jour où nous entrions dans Java, est celui qui nous tient le plus au cœur à Theure toujours triste du départ.

Nous avons eu une traversée assez dure : notre tt Minister Franzen van de Piitte » est beaucoup plus brillant en calme qu'en gros temps; les rafales oïi\>

ralenti sa marche d'une façon déplorable. Souvent nous n'avons fait que deux milles par heure, en luttant contre des vents cochinchinois qui ont soulevé affreusement une mer jaunâtre et irrégulière : notre coquille de noix s'y débattait péniblement, entraînée par des courants violents qui serpentent entre les innombrables coraux : les saccades du ressac ont tout brisé à bord.

Nous avons repassé la Ligne , mais notre rentrée dans l'hémisphère nord a été saluée des plus désa* gréables coups de mer. Pourtant, bien souvent notre horizon était borné comme celui d'un lac, et notre i*oute était tracée par des centaines de petites îles verdoyantes, échelonnées en chapelet. — Le a Nautical Directory » recommande fort de n*y point débarquer, et fait une grande classification pour indiquer les plages où l'on est seulement tuéj et celles où l'on est aussi mangé : à vrai dire, js trouve la différence subtile, et la ressemblance ter* riblement désagréable pour le patient.

Nous avons passé par le détroit de Banka, et tro tantôt les côtes basses et marécageuses de SumalTâ, tantôt les hauteurs volcaniques de l'archipel de Bornéo. — Deuï fois nous avons mouillé : àMintock et à Rhio , dans de petites anses toutes sauvages , où la verdure la plus vive est baignée par -la mer; Les Insulaires étaient armés plutôt que vêtus, et leui^ peau I plus foncée que celle des Javanais i donnait à

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lear ensemble guerrier quelque chose de farouche. Aussi était-il prudent de ne faire que de courts séjours à terre, où les plus apprivoisés, qui semblent toujours guetter une proie , ont Tœil du traître et les dents du mangeur d'hommes.

En regard de ces types de pirates , imaginez-vous que nous avions à bord un jeune troubadour néerlandais, semi-albinoSy à cheveux flottants en boucles, à figure de spectre et à voix tonnante. Chaque soir, après son absinthe, il chaussait le cothurne tragique, et, errant sur le pont, il récitait prophétiquement ses alexandrins avec des exclamations et une déclamation qui cherchaient à dominer le bruit des vagues mugissantes. Ces vagues effrayaient d^autre part une pauvre dame française , voyageant seule avec son chat : dans son expansion précipitée de cœur et d^estomac, elle nous demandait s'il était bien vrai que a nous n'allions point boire à la grande tasse » , et, comme pour faire son testament, elle nous racontait ses catastrophes financières et romanesques dans des récits entrecoupés de litanies et de maux de cœur.

Enfin, ce matin, nous doublions Pan Reef, où coula, il y a dix-huit mois , en plein midi, le vapeur VHydaspCy et nous jetions Tancre dans la rade de Singapour. — C'était la première fois depuis huit mois qu'il nous était donné de voir des navires portant à la poupe le drapeau tricolore. Des centaines de tt sam-pangs n , montés par des Malais , des

Africains ou des Arabes, nous accostèrent, et des rameurs vêtus d'un simple langoutis , mais ornés de bagues aux mains et aux doigts des pieds, nous conduisirent à terre. En débarquant nous ne vîmes d'abord que des chevaux pur sang, un « cricketground» où des gentlemen se renvoyarent la balle, et un clocher d'église. Ces trois signes indiquaient toute une Angleterre en miniature.

5 janvier 1867. — Singapour. — Voilà quinze jours que nous sommes immobiles dans cet ilôt de quelques kilomètres carrés, distant de quelques lieues seulement de la Ligne. Après notre belle activité d'Australie et de Java, je ne puis que m'appliquer cette vieille devise allemande : Raste ichj roste ich! a Dès que je m'arrête, je me rouille. » Tout désorientés et étonnés de ce repos forcé , nous attendons avec impatience une occasion pour aller dans le curieux royaume de Siam. Nous avions d'abord pensé prendre quelque barque à voiles, et nous étions même entrés en pourparlers avec un brick français disponible; mais nous sommes au plus fort de la mousson nord-est, et il faudrait une vingtaine de jours pour faire contre vents et marée cette traversée dangereuse. On nous promet tous les jours un certain vapeur capricieux, appartenant à un armateur chinois , naviguant sous pavillon de Siam, et commandé par un aventurier anglais. —

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Impossible de savoir qnand il apparaîtra, et quand il nous enlèvera de cette chaude prison !

Singapour est la guérite de faction entre Tocéan Indien et les mers de Chine ; tous les navires à voiles et les paquebots qui suivent en foule cette ligne d^omnibus entre l'Europe et Textrême Orient y font escale , et lui donnent une animation extraordinaire. En un seul jour, trois steamers ont débarqué plusieurs centaines de passagers qui ont envahi rhôtel de TEurope.

Les uns viennent de Paris et de Londres par TÉgypte : ce sont, entre autres, six officiers et douze sous-officiers de notre armée , destinés à former et à instruire des régiments japonais. Le reste de cette colonne, qui vient de TOuest, a encore tout le cachet continental. Frais éclos du boulevard et de la cité , mis et déposés sur les Messageries impériales en train express de Paris pour la Chine , comme une enveloppe dans une boite aux lettres, ces voyageurs étiquetés ont encore les habits élégants et peu pratiques, les nœuds de cravate irréprochables et les faux cols roides de FEurope. Les autres venant de Yokohama, de Hong-kong et de Saigon, ont au plus haut point la teinte coloniale , sous des chapeauxcloches à melon en écorce d*aIoès, et dans des vê* tements flottants de crêpe de Chine. 11 y a parmi eux un convoi de vingt jeunes Japonais que leur gouvernement envoie aux collèges de France et

d^Anglelerre. Ils n*ont encore pris de nos mœurs que la redingote noire ; elle cache deux longs sabres, et les rend fort gauches dans ce premier essai.

Mais n'y a-t-il pas quelque chose de curieux dans cette rencontre des deux grandes missions de TOrient et de rOccident, envoyées dans le même but» et se donnant la main à mi^route ?

La malle espagnole de Manille ne manque pas au rendez-vous, et déversé de maigres a hidalgos » ; ils débarquent d'une traversée de douze jours en bottes vernies et en éperons , et reflètent les rayons du soleil, grâce à Fabondance des galons dorés de leurs uniformes. Aussi la table d'hôte dressée dans une longue galerie où se réunissent tant d'éléments divers, offre-t-elle Taspect le plus animé et rend-^ elle les sons les plus polyglottes ; des domestiques chinois, vêtus de blanc, et de jaunâtres Malais , presque nus, passent les plats autour de la table où les nationalités des convives feraient un habit d'ar« lequin ; tout le monde parle à la fois de toutes les villes de la terre, depuis le fleuve Amour jusqu'au cap Oomooroomoon, ces deux extrêmes de la géographie et du langage usuel; rien n'est plus comique, plus gai et plus intéressant ((ue ce mouvement cosmopolite!

Si le quai est encombré de promeneurs aussi variés, et reproduit passagèrement l'image réduite mais conséquente d'une rade où flottent tous les pa-

villons du globe, où hier il y avait 96 gros navires et aujourd'hui 110, la ville même de Singapour, au point de vue de sa population assise, est une véritable tour de Babel : 14,000 Malais, 60,000 Chinois, 13,000 Indiens, Malabars, Klings et Bengalis, et 6,000 Arabes et Persans, y sont réunis. Chacune de ces races comporte à elle seule cinq ousix variétés de castes différentes d'origine, et la ville semble être une marqueterie bariolée, où les rues, habitées par les membres d'une même tribu, devraient porter les noms de Bornéo, Pékin, Dehli, Bénarès, Coromandel, Sinaï et Téhéran. Au centre, 5 à 600 Européens ont leurs comptoirs, et des arcades forment le tt Commercial square» autour d'un bassin boueux. En dehors des transactions ordinaires de riz, de café et de cotonnades, il y a là bon nombre de marchands moins pacifiques, qui vendent des arquebuses, des carabines et des canons. Il parait que les pirates malais et chinois sont d'excellents clients pour ces industriels. Histoire de gros bénéfices sur une pacotille d'engins de guerre, et de bonnes chasses préparées pour nos divisions navales.

Je connaissais les Malais , et leur quartier m'intéressait peu : je passe les Chinois, que je dois voir à l'aise dans leur Céleste Empire; les Bengalis, les Malabars et les Arabes m'attiraient forcément dans leurs cabanes bizarres, et j'y cherchais les reflets des pays qui ne sont pas sur ma route. Les premiers

ont la démarche grave et majestueuse, les traits réguliers , Tair martial , de grandes moustaches et des yeux superbes. Dans chacun d'eux on croirait voir un radjah de la vallée de Cachemire, sous un haut turban vingt fois enroulé de cotonnade rouge ; une toge blanche leur tombe jusqu'aux genoux; après quoi reparait la jambe couleur de bronze. C'est dans leur race que sont choisis les beaux tt mandours » , sorte de gen^darmes factotums qui précèdent les Blancs pour les faire respecter.

Licteurs impitoyables , ils promènent sur la foule des regards hautains, et exercent une justice sommaire qui a un inexprimable cachet asiatique. Dans la première demi-heure qui suivit notre débarquement, une vingtaine decoulies qui avaient transporté nos bagages dans leurs pirogues venaient réclamer leur salaire. Les deux fiers mandours^ à écharpe rouge, qui gardent l'entrée de n^tre jardin, les croyant déjà payés, se sont rués sur eux et les ont criblés de coups de courbache qui résonnaient affreusement sur leurs torses nus. Plus les malheureux se sauvaient, plus les mandours redoublaient de vigueur. Accourant en toute hâte, j'ai eu toutes les peines du monde à faire comprendre à nos zélés trésorierspayeurs, que nous voulions donner aux coulies une autre monnaie que celle des coups de bâton.

Les femmes malabares sont très- noires, mais pleines d'originalité avec leurs anneaux d'or dans les

narines, les lèvres et les cartilages des oreilles : je ne sais quoi de vaporeux s'échappe de leurs yeux hagards; elles sont gracieuses par nature, mais altières et farouches; après le coucher du soleil , elles mettent dans leurs cheveux d'ébène des épingles soutenant des globules de verre, où sont enfermées d*étincelantes lucioles.* Quand simplement drapées en Romaines antiques, avec des étoffes blanches qui font ressortir leur visage d'onyx , elles marchent le soir sous les voûtes naturelles des bananiers, leur auréole légère promène au sein des ombres sa lumière voltigeante, et leur silhouette fugitive semble une apparition! Pauvres femmes d'une race rêveuse, elles semblent exilées ici, et ne vivent que du produit de travaux qui leur ont coûté des années.

Une d'elles me vendit un coffret de sandal, recouvert d'une mosaïque d'ivoire, de nickel et d'argent, que je trouvai charmant; je ne sais si, nouvelle Pandore, elle craignait que ce coffret ne me devînt cause de quelque douleur : car, s'inspirant sans doute d'une coutume asiatique , elle y enferma les lucioles papillonnantes qui illuminaient sa chevelure, puis elle les laissa s'envoler dans la nuit. N'est-ce pas l'image de* tant d'illusions brillantes qui ne font que paraître et s'évanouir, et qu'on regretterait avec tant d'amertume, si elles ne laissaient TEspérance?...

A côté des jardins et des huttes des Malabars, sont les tt campongs » des Arabes , dont les belles figures

prêteraient à de saisissants tableaux. Leur commerce de peaux de tigre et d'articles de Paris les enrichit assez pour leur fournir de somptueu^L vêtements, et ils semblent les plus riches de ces parages. Nous nous promenons avec plaisir dans les rues animées de ce camp oriental, où les ' uniformes anglais des cipayes et des artilleurs contrastent étrangement. Comme il n'est pas décent d'aller à pied devant les Indigènes , nous prenons quelquefois un des innombrables véhicules qui sont toujours aux ordres des Blancs dans les villes tropicales. C'est une sorte de cage de bois léger, une boîte fermée, sans fenêtre, et dont toute la partie supérieure est en persiennes . un double toit peint en blanc la protège contre l'ardeur du soleil ; elle est traînée par un malheureux petit poney des Célèbes; et, comme il n'y a pas de siège, les deux petits Indiens rieurs qui servent de cochers trottinent à pied à côté du cheval; l'un tient les rênes, l'autre le fouet; s'ils ont la note criarde et fort haute, un bruit de ferraille sert de basse. Leur livrée est des plus simples; c'est un ruban de quatre à cinq centimètres de large, noué aux reins ; quand ils se sentent fatigués, ils viennent se reposer sur le brancard, en nous montrant leurs dents blanches et leur iéie rasée, joli monticule -giboyeux avec une remise au sommet; c'est une petite touffe crépue par laquelle le Prophète doit plus tard les enlever jusqu'au cieL

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Nous allons ainsi respirer dans les environs de la ville y bien peu pittoresques pour ceux qui ont vu Java! C'est de la jongle avec des cocotiers, sous lesquels s'abritent des cases misérables : tantôt notre course se dirige vers New-Harbour, ou nous visitons le Donnai, magnifique navire des Messageries impériales, tantôt vers les points culminants de Tile, d'où nous apercevons le détroit qui nous sépare du continent de l'Asie , et les possessions du Toumongong de Djohore. Mais, au fond, il n'y a rien à voir, rien à tenter autour de notre prison, et la chaleur nous y abat sans merci.

Seules nos soirées s'écoulent avec charme , soit au palais du Gouvernement, où nous invite le colonel Cavenagh, qui est un héros de la dernière guerre des Indes, et qui y a perdu une jambe; soit dans les jardins qui ombragent l'église catholique, où Monseigneur Beurel et le Père Patriat nous racontent avec une simplicité admirable l'histoire émouvante des martyrs des Missions de Malacca , de Bornéo et du Cambodje. Etabli depuis quarante ans à Singapour, l'évéque y a construit de ses mains une charmante église, et il se loue beaucoup des protestants de l'ile , qui l'ont aidé de grosses sommes d'argent. Comme je lui demandais son impression sur Java, qu'il avait sûrement dû voir, a Toutes les fois, me dit-il, que j'ai écrit au Gouverneur général des Indes néerlandaises, pour lui demander la permission de

faire ce voyage, il m*a répondu une lettre autographe dans laquelle il m*invitait à demeurer dans son palais de Buitenzorg, et m'assurait le traitement le plus cordial et le plus honorifique ; mais c'était à la condition pourtant que je ne pourrais circuler dans Tile, et que je devrais m'abstenir de toute tentative de propagande religieuse; j'ai préféré m'abstenir , n'ayant pas à voyager pour d'autres devoirs que celui du sacerdoce. » Cette conversation me confirma dans mon opinion sur la restriction systématique du Gouvernement colonial en matière de religion.

Le dimanche , nous trouvons l'église remplie de Chinois et d'hommes de. couleur. Ils chantent tous , les litanies en langue chinoise, avec une série de tsing-tching-tsang-hong-king-sing, sur un air sautillant qui exciterait le fou rire, n'était la sainteté du lieu. Vu la diversité d'origine de l'auditoire, le savant prêtre est obligé de prêcher successivement en cinq langues difierentes : chinois , malais , malabar, pigeon-english et anglais.

La seule curiosité de Singapour est le jardin d'un millionnaire chinois , arrivé ici misérable dans sa jeunesse, et devenu, grâce à son intelligence, le fournisseur des compagnies de vapeurs anglaises et françaises, des navires de guerre, et de toutes les grandes entreprises. Il s'appelle Wam-Poa. Ses salons sont bâtis sur pilotis au-dessus de petits lacs artificiels pleins de poissons rouges , et dans plu-

sieurs kiosques enluminés sont étalés des objets d'art superbes, venus du Céleste Empire. Le jardin est un^ sorte de ménagerie morte : imaginez des carcasses , faites de fil de fer , et représentant des crocodiles, des dragons, des canards, des dauphins, des chiens et des éléphants; des plantes grimpantes, grasses et touffues , moussues et enguirlandées , y croissent en un tissu multicolore , et les ciseaux les coupent dès. qu'elles dépassent leur cage contournée ; de là, sur le gazon, des animaux en verdure et en fleurs, admirablement imités. — Puis viennent des arbres travaillés , tondus et artificiellement torturés, représentant ou des monstres ou des corbeilles.

Wam-poa a aussi une ménagerie vivante, où il y a entre autres de magnifiques sujets de Tespèce porcine, portant une véritable crinière, et gardés par un porcher qui n'est autre qu'un beau singe noir. Il aime autant les orchidées que les dollars, «t ce n'est pas peu dire pour un u Celestial. »

Je dois ici rendre justice aux Chinois qu'exporte leur patrie, et dont l'importation a paru nuisible aux gouvernements australien et hollandais. A Singapour, ville de transit par excellence, on les cinq ' à six cents Européens sont presque, tous banquiers ou expéditeurs, ce sont les Chinois, au nombre de plusieurs milliers, qui leur servent de commis. Toutes les fois que j'allais chez Guthrie and C* faire couper un petit morceau de notre lettre de crédit,

je me trouvais en face de vingt-cinq clercs du Céleste Empire, en veston blanc, la plume glissée entre Foreille et le crâne; ils parlaient l'anglais d'une façon fort compréhensible , faisaient passer la lettre par toutes les formalités voulues, et écrivaient en anglais leurs interminables additions, le tout sans une erreur, avec une politesie exquise et une merveilleuse entente du négoce. Jrës*certainement ils sont ici les auxiliaires puissants et souverainement utiles d'un entrepôt commercial de premier ordre. Non-seulement comme commis d'écriture, mais encore comme maîtres d'équipe et subrécargues, ils rendent les plus louables services, et la division du travail , appliquée grâce à eux , imprime un mouvement inouï à l'activité économique de Singapour.

Je crois qu'il ne peut y avoir de théorie absolue sur les immigrations de cette race ; les éléments de la société première à laquelle elle s'impose doivent décider de son sort, et elle doit se soumettre au verdict des choses humaines pour être jugée, comme l'arbre à ses fruits. Ils sont bons ici, tant mieux! ftfais cela ne prouve nullement qu'ils ne soient pas dangereux à Melbourne et à Batavia.- Ces villes ne ressemblent en rien à ce comptoir, qui est un <( quai de passe » , un bureau de transbordement, sur une terre d'une étendue nulle, qui ne produit rien, où les races asiatiques seules forment une population

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assise , où enfin il n'y a à sauvegarder aucun des intérêts d'une colonie. Echappant aux animosités politiques, ils n'ont plus qu'à se défendre d'un seul genre d'ennemis : les tigres. La statistique constate que ceux-ci en mangent plus de quatre cents par an , sans que l'on puisse arriver à purger la jongle de ces hôtes féroces.

L'année 1866 s'est terminée pour nous sous les lueurs d'un immense feu d'artifice. On peut dire que celle qui s'ouvre verra chaque jour cet éternel déploiement de pétards, que les races semi-chinoises afiectionnent si particulièrement; à chaque pas dans les rues, depuis notre arrivée, les gamim n'ont cessé de nous lancer des fusées dans les jan^ bes. Mais, pour la solennité, les navires de la rade se sont joints aux réjouissances de la terre ferme; les hauts mâts, comme les cocotiers, ont été resplendissants de soleils, de a moines » et de bombes; la foule en délire a suivi les oscillations d'un baHon portant un feu de Bengale qu'une brise légère a rapidement ravi; et bientôt l'étoile voyageuse s'est perdue au-dessus du rideau des grands arbres.

Pour nous, espérons que notre étoile ne nous trompera pas ! Elle est là, elle brille dans l'Est sur un ciel paisible. Elle nous montre l'Europe pour l'année qui commence I Que de choses nous avons vues depuis les brumes de la Tamise 1 Mais en contemplant tous les jours ces populations étranges et

ces tableaux pittoresques , nous nous sommes habitués insensiblement à cette variété constante; et un voyageur qui tomberait ici comme en ballon , sans transition aucune, trouverait extraordinaires bien des choses qui ne frappent même plus nos yeux.

Pourtant, je dois vous parler d*une visite au quartier des fumeurs d'opium. Deux commissaires de police veulent bien nous promener en sûreté (ce qui serait impossible sans eux) dans la partie de la ville chinoise où ce vice est circonscrit. Nous entrons dans une baraque de bambou : une trentaine de Chinois y sont étendus sur des nattes fétides ; à côté de chacun d'eux brûle une petite lampe d'huile de coco. — Les uns sont déjà endormis, couchés demi-nus à plat sur le dos, les mains ballantes et les yeux fermés. — Les autres achètent pour quatre sous, au Chinois patenté qui tient l'établissement, un petit paquet d'opium juteux et verdâtre, de la grosseur d'une pastille de menthe, et étalé sur une feuille d'étain; ils arrivent ainsi chaque soir vers sept ou. huit heures, et ne sortent (s'ils peuvent se réveiller de leur torpeur) qu'aux premiers rayons du soleil. Tout excités par la pensée du plaisir qu'ils vont goûter dès les premières bouffées, ils s'installent, s€^ tournent et se retournent, avec une physionomie de béatitude bestiale, devant la lampe aux lueurs vacillantes, et devant leur longue pipe de bambou crasseux. Chauffant au rouge une aiguille qu'ils tor-

tillent avec délices, ils Tenduisent de ropium qui s'y agglutine , et en placent une bulle semblable à un pois sur le trou capillaire du foyer de la pipe. Alors ils s'étendent sur le dos, et font griller Topium en Tallumant à la lampe; trois ou quatre bouffées humées fébrilement, puis refoulées en flocons opaques par leurs narines palpitantes..., et Textase commence. Leurs yeux meurent et s'entr'ouvrent tour à tour; leurs lèvres sont pendantes; leur poitrine se soulève et se gonfle de jouissance, pour retomber sous un soupir!... Ils se pâment et s'aflaissent presque inanimés ; puis ils ne lancent même plus de regards inertes; mais des yeux blancs, horribles, convulsifs, demeurent fixés sur la lampe blafarde . la pipe de bambou roule à terre , et Thomme ravi par Thallucination gît là, comme un cadavre sordide, dans ce cimetière d'une nuit, sous le brouillard épais et funèbre du poison.

Oh ! je ne saurais vous dire l'impression affreuse que m'a causée la vue de cette' salle, où l'immonde prostration de cinquante êtres humains n'empêche pas de nouveaux clients d'entrer pour suivre leur exemple. La fumée acre nous aveugle , l'odeur nauséabonde nous soulève le cœur! Et c'est là, dit-on , que ces dégradés , ces pourris , viennent chercher les rêves enchanteurs du paradis! Non, c'est le plus vil abrutissement qu'ils y trouvent. ^- On nous montre là déjeunes Chinois de vingt ans,

déjà décharnés comme des squelettes, et usés jusqu'à la moelle des os par ce Tfce» qui ne leur laisse même plus deux années à vivre! L'habitude les a tellement endurcis, que tandis qu*un novice ne fume que pour huit ou douze sous dans toute une nuit, eux peuvent absorber pour la somme d'un dollar*. Tous les soirs, ils reviennent; car il leur est devenu absolument impossible de digérer une nourriture quelconque le jour, s'ils n'ont aspiré pendant toute la nuit la fumée du poison! Ils fument pour vivre, mais ils en meurent !

C'est là une des hideuses et caractéristiques curiosités de la race chinoise ! Les voyez-vous, ces corps moribonds, se saturant de pâmoisons enivrantes dans ce taudis putride, ces silhouettes.de bras tremblants cherchant à rallumer une pipe demi-éteinte à une lumière mourante, ces doigts crispés qui les retiennent à la natte sur laquelle ils se vautrent, ces yeux blancs , cette sueur soudaine qui ruisselle sur leurs torses où les côtes sont marquées en saillie, et ces tètes renversées, tendant une gorge froide, d'où

s'échappe une dernière bouffée vénéneuse ! Et

voilà l'ignoble mais suprême bonheur d'un peuple ! En voyant un singe qui gambadait gaiement sur le bureau où se tient la comptabilité de ce vil plaisir, il me semblait que c'était, dans cette assemblée hideuse, l'être le plus humain, le seul qui eût sa raison!

^ La valeur d'un dollar varie de 4 fr. 00 c. à 5 fr. 80 c.

De pareils bouges, il y a tout un village! La ferme de la vente de Topium, concédée par le Gouvernement à une grande entreprise chinoise, rapporte plus de 100,000 francs par mois; avant la réglementation qui la localisa, et qui punit des amendes les plus élevées le délit d'infraction en dehors des limites prescrites, chaque case de Singapour était aussi odieuse que celle où nous avons été ce soir! Mais cette demi-mesure, qui restreint les ravages du vice, ne lave point les Chinois d'une tache épouvantable, et ne disculpe pas TAngleterre du plus flétrissable des commerces. Certes le sang bouillonne quand on pense que les instincts du peuple asiatique sont aussi bas et aussi maudits; mais ce n'est pas une nation chrétienne et civilisée qui devrait, marchande sans scrupules, fournir à un client si méprisable un débit aussi pestilentiel. La fameuse guerre de l'opium a marqué dans l'histoire une page navrante pour les honnêtes gens ! Et si la consommation annuelle des exportations de l'opium indien fait le plus beau revenu de la plus grande colonie du monde , elle fait aussi le malheur d'un peuple de quatre cents millions

d'âmes, celui du Céleste Empire. Mais supprimez

l'opium, et l'Inde s'arrête! — On a voulu, comparant le commerce de l'opium à celui de nos eaux-de-vie européennes, et signalant pour les deux l'action inoffensive de la petite dose, les désastres de l'excès, en déduire l'égalité et la légalité. Mais il y a cette dif-

férence immense que le délire de l*opium est irrésistible y et la mesure dans Tivnesse qu'il procure impossible à garder : celui qui en a goûté ne s*ep rassasie que quand il en meurt.

Il fallait, pour nous remettre après un pareil spectacle, plus que Tair vivifiant et la fraîche température de la nuit. La police nous mène donc à un théâtre chinois, grand échafaudage de bambou; on nous fait courir les coulisses, où une centaine d'acteurs achèvent de se barbouiller la figure en couleurs écarlate , bleue , jaune , blanche et argentée : le maquillage est ici une solide peinture en plusieurs couches. Mais je m'aperçois que je ne voulais vous parler de Chinois qu'en Chine , où ils doivent être encore bien plus Chinois; et, passant un spectacle inouï, je vous raconterai seulement que la fin de la soirée tourna au tragique : en allant des galeries du paradis d'un théâtre à l'autre , et en grimpant d'échelle en échelle, nous prenons une terrasse extérieure d'où quelques Chinois , s'accolant à nous par bienveillance, nous montrent, par une fenêtre dérobée, un souper où deux cents de leurs compatriotes des deux sexes manœuvrent quatre cents bâtonnets, pour manger des compotes verdâtres. Soudain, pouf! un bruit sourd se fait entendre à soixante pieds audessous de nous, dans le vide et l'obscurité. Nous sommes côte à côte, le Prince et moi. aFauvel, étesvous là? » est notre premier cri. Il est à trois mètres

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de nous, et il répond. Nous aurions entrevu le ciel, qu'une pareille' joie ne nous aurait pas davantage jrendu la vie. Nous sommes donc saufs tous trois» mais c'est un Chinois de nos guides, marchant à un pas derrière moi, qui vient de tomber la tête la première, de près de soixante pieds de haut, jusque sur le carreau d'une ruelle. Notre terrasse, étroite d'un mètre, n'a pas de parapet. Nous l'ignorions, et forcément, par la nuit noire, ce malheur devait arriver à l'un de nous ! Nous descendons en toute hâte , et trouvons le pauvre diable broyé et mourant sur la pierre. Nous donnons de l'argent et ordonnons qu'on le porte à l'hôpital; la foule s'ameute et hurle; elle ne demande qu'à attribuer la catastrophe aui^ a chiens de l'Occident» et à les assassiner! Nous revenons au pas de course, police en tôte, et il est temps. . . .

Le tt settlement » de Singapour me parait un des types les plus complets et les mieux dessinés d'un comptoir indien. Une prise de possession plus ou moins légale, contestée à coup sûr, mais par ceux qui la jalousent, et non par ceux qui en sont victimes; plus ou moins morale, mais admise comme le sont toutes les spoliations coloniales; une position exceptionnelle au point de vue commercial, basée sur le point où se concentrent les transactions d'une moitié de l'Asie, avec l'autre moitié et avec l'Europe; une importance immense donnée à un

îlot qui ne produit rien et ne manufacture rien; mais par ce seul fait que le drapeau anglais y a été planté ; des principes économiques contraires dans Torigine à ceux de tous les ports voisins dans un rayon de deux mille lieues , mais démontrant de tels avantages qu'ils changèrent les lois des centres commerciaux environnants; enfin une transformation graduelle dont le point de départ est le fort commandé par un lieutenant-colonel, et dont le terme sera une autonomie australienne : tels sont les grands traits qui, en moins de cinquante ans, marquent la physionomie originale de cet îlot sauvage de jongle déserte, devenue la clef obligée de Textréme Orient. Mais quand même ce comptoir viendrait à péricliter — ce qui est impossible — et à perdre Tinfluence dominante qu'il n'a cessé d'exercer sur un commerce immense, Singapour a déjà justifié d'une façon saisissante les vues profondes qui ont présidé à sa création. Quand le corps expéditionnaire anglais destiné à la guerre de Chine vint à passer tout près d'ici, à Anjer, lord Elgin était à Singapour, dans le « bungalow » du Gouvernement, qui a fait place aujourd'hui au Fort Canning. Un soir, la nouvelle lui arriva que la grande révolte avait éclaté dans l'Inde : en proie à une émotion poignante, pendant toute la nuit il tint conseil en ce lieu mémorable, et dès Taube, fort d'une décision capitale, il prit sur lui la respon-

sabilité d'envoyer aux Indes les troupes destinées à la Chine , et il lança cet ordre à jamais fameux qui fit mettre à la flotte anglaise le cap non sur Canton , mais sur Calcutta! A la prompte décision de cel homme de génie, et à la merveilleuse position de Singapour comme centre stratégique^a donc été due la conservation de Fempire des Indes pour TAngleterre.

Longue de vingt-cinq milles et large de quatorze, présentant une superficie de deux cent six milles carrés, Tile de Singapour resta jusqu'en 1818 le refuge de quelques tribus malaises, perdues dans la jongle impénétrable : elle ne paraissait pas moins insignifiante que ces innombrables Ilots de corail vus par nous depuis le détroit dé Torrès jusqu'à la première pointe du continent asiatique. Celle-ci, qui n'est autre chose que la presqu'île de Malacca, constituait le royaume de Djohore, dontleBandahara, chef des Insulaires singapouriens, était le vassal. — Mais aumomentoù elle perdait le mAgnifique empire territorial de Java, l'Angleterre songea à garder un pied dans l'archipel malais, et grâce à la clairvoyante tactique de Sir Stamford Raffles, Tex-Gouvemeur de la colonie perdue, elle voulut à tout prix sauvegarder sa prépondérance là même d'où les traités l'expulsaient, et y créer un empire moral, s'il se peut dire, en prenant pour pivot matériel cette île de Singapour qui n'était rien, mais qu'une idée

pouvait appeler à jouer un rôle immense. Cette idée, c'était d'en faire un port franc y le seul sur la grande route de la Chine.

Sir Stamford Raffles, esprit énergique et habile, admirablement apte aux questions coloniales et aux intrigues de l'Orient, planta sans autre forme de procès le pavillon anglais sur rile,oi] les tigres seuls protestèrent d'abord ; puis il proposa un traité au Sultan et au Toumongong de Djohore. — Les Hollandais de leur côté achetèrent Rhio pour une somme immense : alors les Anglais ripostèrent en achetant Singapour, moyennant 161,000 fr. donnés au Sultan avec une rente viagère de 78,000 fr., et 130,000 fr. donnés à son vice-roi le Toumongong, avec une rente viagère de 42,000 fr.

Cela semble la chose la plus simple du monde, mais la scène se passe en Orient, et voici ce qui arriva. Le Sultan de Rhio , Abd ul Rahman Schah, dans son traité de vente de Rhio aux Hollandais, à raison de 8,000 fr. par mois, avait prétendu aussi vendre Singapour, dont il s'affirmait possesseur aussi bien que le Sultan de Djohore. Vous voyez d'ici les Anglais disant aux tribus malaises de Singapour : a Voulez-vous être mangées à la sauce d'Hassan Schah, fils du Sultan de Djohore?» et les Hollandais s'écriant : «Voulez-vous être mangées à la sauce d'Abd ul Rahman Schah?» Mais sans leur laisser le temps de répondre : « Nous ne voulons pas

ôlre mangées » , Sir Stamford envoya un navire chercher Hassan Schah, qui vivait dans Tobscurité, et le faisant proclamer Sultan véritable par le Toumongong et le Bandahara, il lui fit signer le contrat. Et voilà pourquoi Singapour est anglais ! Il y a dans les prises de possession aux Indes quelque chose des tiroirà d'une machine à vapeur, et un jeu de frottements, de tâtonnements, de pressions et de soupapes, grâce auquel la vapeur finit toujours par s'infiltrer, pour mettre en mouvement tout un engrenage inerte jusqu'alors. Ce mouvement ^imposé aux populations qui possèdent un sol, est justifiable en ce sens qu'il est pour leur bien; et si le droit strict des premiers propriétaires est ainsi violé, s'il n'est pas équitable d'user, dans ces mascarades politiques, d'ombres de prétendants, comme d'instruments indispensables, de sMmmiscer au démêlé du Radjah faible contre le Sultan fort, pour arriver à les afiaiblir tous les deux et à rester seul possesseur, je dois reconnaître qu'il y a évidemment là plus que la part du lion et le droit du plus fort, mais bien l'effet de cette loi humaine qui oblige les races asiatiques à courber le front devant les races supérieures : leut* commune prospérité est à ce prix» Une seule chose alors me chagrine, c'est que nous n'ayons pas, nous Français, planté quelque drapeau tricolore dans cette passe entre Tocéan Indien €t la mer de la Chine : car si nous avions une

guerre dans laquelle FAngleterre et la Hollande se donneraient la main contre nous, nous n^aurions pas un point où nos escadres pourraient se ravitailler ; tandis qu^en face de la domination hollandaise sur tout Tarchipel malais, TAngleterre a échelonné trois entrepôts, Penang, Malacca, et Singapour (le long de la presqu'île qui domine les « Détroits n), nous aurions la route coupée vers notre vaste colonie de' la Cochinchine ; elle est merveilleusement choisie et destinée au plus grand avenir, il est vrai , mais elle prouve bien que nous n'avons pas plus que les autres des scrupules philanthropiques pour user du droit du plus fort, appuyer des Radjahs prétendants, et nous imposer aux populations de TAsie. Il nous faudrait donc un Singapour français ; car notre cœur se serre en trouvant partout des Gibraltar»

Depuis le jour de sa fondation , le « seulement » britannique a fait d'incroyables progrès. Il n'a point d'étendue , il est vrai : il ne produit que quelques sacs de poivre, et quelques outres d'huile de coco; il ne perfectionne en rien ce qu'il exporte ; il ne rend en rien plus amarketable » — plus propres au marché — les marchandises qui y stationnent en transit. D'où lui vient donc sa fortune? Ah! c'est qu'à une époque où les Hollandais, tout autour de là, tiraient leurs principaux revenus des taxes d'exportation , et où la Compagnie des Indes orientales avait, elle aussi, le même système, Sir Stamford Raffles en déclarant

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SmQApovLT port francj y amena non-seulement tous les navires de commerce des iles voisines, mais encore toutes les épices que monopolisait alors la Hollande I II porta par cette seule déclaration un tel coup au commerce de la uMaatshappij n hollandaise, que pour attirer de nouveau des vaisseaux dans ses ports, elle dut diminuer de beaucoup ses taxes exorbitantes, et même déclarer aussi une demidouzaine de franchises. Mais aucune position géographique n^est comparable à celle qu*a èhoisie rhomme d'Etat anglais, et voici qui le prouve.

Le commerce de transit était égal à zéro en 1818; il atteignait déjà 53,750,000 fr. en 1823; de cette époque à 1863, les entrées ont monté de 30,000,000 à 162,500,000 fr., et les sorties ont passé de 23,750,000 fr. à 137,500,000 fr. Si une force morale pouvait être évaluée, que de milliards représenterait l'influence anglaise répandue de ce centre par les 1,279 navires, jaugeant 471,000 tonneaux, qui vont chaque année la porter aux populations de l'Asie, comme s'ils étaient les rayons multiples d'un phare unique ! Les îles environnantes envoient d'abord au comptoir britannique quelques caboteurs ; Tannée d'après, quelques navires ; puis, prenant leur essor, elles correspondent directement avec Londres. Mais l'archipel est si riche, que lorsqu'un port vient à manquer pour approvisionner Singapour, un autre le remplace, naissant à la vie commerciale stimulée

et fécondée par la reine des mers. Il semble qu'elle fait pour les producteurs asiatiques comme pour ses colonies : elle protège leur enfance, elle leur enseigne la langue des afiaires» elle guide leurs premiers pas, et active leurs besoins ; dès qu'ils sont adultes, elle les laisse à eux-mêmes; et alors, de leur plein gré, ils nouent avec elle des relations qui créent leur propre grandeur, en apportant un modeste contingent sur le marché de Londres.

Mais , à Singapour, il y a plus qu'un bureau de répartition entre les contrées ^voisinantes qui s'ouvrent au commerce, comme Siam et Bornéo; sa position centrale entre Calcutta, Burmah, Java et la Chine, en fait un entrepôt destiné à équilibrer toutes les variations économiques de l'Orient. On y envoie de Londres des marchandises destinées à la Chine, au Japon, à Java ou à Siam : une fois arrivées, elles sont, de là seulement, dirigées vers le port où la demande est la plus forte. Il en est de même pour le riz et Topium de l'Inde : si les prix sont bas en Chine , on expédie sur Java et vice versa.

Il est vraiment intéressant de passer quelques heures sur les quais de Singapour et de suivre du regard le viouvement des productions du monde entier; les barques et les coulies innombrables sont employés au transbordement ou à l'emmagasinage. L'Angleterre envoie surtout des cotonnades , des armes et du fer; l'Amérique, de la glace ; TAustralie^

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