‹ Java, Siam, Canton; voyage autour du mondeChapitre 9 sur 14 · II · texte numérisé non relu

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membraneux. Il y a dix mois qu*est mort le Roi n* 2 : c'était le protecteur de la marine, et il portait Tuniforme de nos capitaines de vaisseau.

Les navires qu'il s'était donnés sur sa cassette particulière (expression aussi élastique et inouïe en Asie qu'en Europe) sont à l'ancre» échelonnés tout le long de notre route. Pauvres navires aux formes élégantes, corvettes et avisos de guerre; leurs mâts maintenant tombent « en chiens de fusil » , leurs coques privées de peinture s'éventrent, leurs canons se rouillent , et leur cale se pourrit! Ainsi le veut , parait-il , la coutume siamoise , aussi bien pour le plus grand seigneur du royaume que pour le plus pauvre fellah! Aussitôt qu'il meurt, tout ce qui lui a appartenu personnellement doit mourir aussi, dans l'abandon sacré, par la destruction du temps. Le Roi marin qui a été enlevé à l'adoration des Siamois passa sa vie à se bercer d'un rêve : il serait mort heureux, trois fois heureux, s'il avait pu aller jusqu'à Singapour avec son escadre! Mais s'il était un Jean-Bart d'eau douce, les tritons du golfe lui étaient hostiles , et toutes les fois qu'il partit pour cette glorieuse expédition, il dut revenir avec le gros chagrin de n'avoir pu trouver l'ile anglaise I

Plus heureux que lui dans le voyage inverse , nous apercevons enfin, au-dessus des cocotiers et des palmiers du rivage^ les flèches élancées et les mi-

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tiare tsloiu tains de Bangkok, la capitale du royaume île SiamI La verdure marécageuse, refuge des crocodiles et des serpents, fait place aux pilotis des huttes de bambou, et Tentrée des faubourgs est marquée par de grandes terraBses et des forts de bois. Là seulement Naï-Poun cesse ses étemels éclats de rire : une pâleur livide envahit sa face jaunâtre ; ses yeux larmoyants témoignent une crainte affreuse. Comme nous faisons remarquer ce fait au capitaine, il nous explique que ces forts sont les kiosques de plaisance de Sa Majesté, où une courte opération fait passer Tâme du patient dans la cervelle d'un moineau blanc. Pauvres sujets qui ont offensé le Roi, voilà .leur a coupe-teste»! Voilà qui, en raison directe du carré des distances, glace pour notre ami coupable le retour au pays natal et au sein de sa famille. 11 aura vite fait son voyage d'Asie en Europe... et dans un autre monde encore!

Derrière un coude du Mé-Nam (la mère des eaux), la ville de Bangkok apparaît tout entière! Je ne crois pas qu'il y ait au monde un spectacle plus grandiose et plus saisissant. Sur un espace de plus de huit milles , la Venise de l'Asie étale toutes ses merveilles. La rivière est large et majestueuse ; plus de soixante gros navires y dorment sur leurs ancres : les rives sont formées par des rangées de plusieurs milliers de maisons flottantes, dont les toits aux formes bizarres s'alignent régulièrement,

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et dont les habitants aux vêtements de couleurs voyantes apparaissent à fleur d'eau. Sur la terre ferme qui domine cette première ville d'amphibies, la cité royale s'étend avec ses murailles crénelées et ses tours blanches : des centaines de pagodes élèvent vers le ciel leurs flèches dorées , leurs dômes multiples tout émaillés de faîencejs et de cristaux resplendissants, leurs dentelures vernissées et sculptées à jour. C'est un horizon tout entier, à droite et à gauche, de toits en miroiterie, à cinq et six étages , de clochers de maçonnerie gigantesque dont le revêtement scintillant éblouit les yeux , et d'aiguilles audacieuses hautes de cent cinquante ou deux centft pieds, qui indiquent les palais du Roi , palais reflétant tous les rayons du soleil comme un prisme immense. 11 nous semble que nous avons devant nous un panorama de cathédrales de porcelaine!

Cette première vue d'ensemble sur la Venise orientaL;^ dépasse tout ce que nous pouvions espérer dans nos rêvesde voyageurs. 11 nous tarde de parcourir en gondole ces canaux animés, qui sont les boulevards de la ville flottante, et où le mouvement, l'animation , les cris nous semblent étourdissants. Et ces palais du Roi, et ces pagodes sacrées, pourrons-nous les visiter?

Nous avions beaucoup entendu parler, à Singapour, de Bangkok et de tout ce qui s*y passe en

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matière politique : nous savons que nous y tombe*rons comme en un volcan.

L* extension du protectorat de la France sur le Cambodje , auparavant tributaire de Siam (ce qui a magnifiquement arrondi nos possessions cochincfainoises aux dépens de nos voisins)» des traités enfreints récemment par le grand Roi , des frontières en litige , des lenteurs et des mensonges asiatiques, quelques coups de pied européens placés dans une partie peu diplomatique , voilà qui a établi entre le gouvernement siamois et' la France » mais surtout entre les ministres du Roi et notre consul, une hostilité des plus aigres, habilement exploitée par le consulat anglais. Ne pouvant, hélas! recourir au premier, et dans cette circonstance ne voulant pas nous adresser au second, qui serait enchanté de faire mousser, aux yeux des Siamois , sa protection pour un prince, et de nuire ainsi à Tinfluence française, où donc porter nos premiers pas , et où chercher un gite pour la soirée?

Mais voici, sur la rive gauche du fleuve, une église et la croix des missionnaires! A cette porte, qui ne sait point se fermer à Texilé , nous irons frapper, et ce pavillon neutre et digne, français quand même, nous abritera sûrement!

Résignant alors nos fonctions de nourrice , nous remettons le jeune Ludovic Lamache au commandant des troupes royales, et nous sautons dans une

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des innombrables gondoles qui nous entourent , en dirigeant par gestes nos rameurs vers le clocher de la Mission. Il nous faut lutter contre la marée montante , et nous mettons près d^une heure à faire ce trajet. Alors tous les détails de la ville flottante nous sont révélés, tandis que nous en parcourons les rues, — non, les canaux, •— entre les maisons peuplées, dont chacune est une petite île. Nous croisons ou dépassons des milliers de pirogues légères, qui sont les fiacres et .les omnibus de Bangkok : la pagaie oscillante les fait glisser comme des coquilles de noix d'une boutique à l'autre. Il y en a qui n'ont que trois pieds de long : un Siamois y est blotti avec des piles de riz , de bananes ou de poissons; d'autres contiennent quinze personnes et sont tellement chargées, qu'on aperçoit à peine le rebord de la barque, qui est un palmier creusé.

Les Indigènes ont la peau de la même couleur que les Malais; mais hommes, femmes et enfants se rasent la tête, en laissant sur le sommet du crâne un toupet ovale , taillé en brosse et plus grand que les deux mains ; cela leur donne un petit air crété , gaillard et mutin qui est bien original. C'est avec cette couronne de cheveux plantés tout droits qu'ils bravent le soleil ; toute coiffure est inconnue. Le reste du costume est peu compliqué : une pièce d'étofie large de deux pieds,' en indienne verte, rose ou rouge, sorte de langoutis noué aux reins»

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relevé et resserré de Tavant à Farriëre entre les jambes, est le léger vêtement dont ces messieurs et

2es dames protègent coquettement leur équa-

leur des ardeurs d'un soleil tropical. Souvent — mais pas toujours — les femmes jettent sur leur poitrine an ruban d'un pied de large en étoffe voyante , qu'elles croisent en double bandoulière, et dont remploi n'est pas une sinécure. Comme vous voyez, rien n'est cousu; avec une ceinture de maire et une cra* vate de procureur, oh habille une femme. La race, même pure, est fort laide : nez camard , yeux en amande , pommettes saillantes , teint couleur de tabac , bouche énorme , gencives ensanglantées par le bétel, et taille extrêmement petite : tel est, à première vue , le tableau de cette ville , populeuse comme un banc de sardines.

La passTOn des Siamoises est de se couvrir de bijoux. Ces femmes qui rament sur des pirogues surchargées de fruits, ou qui sont accroupies sur le balcon de la maison flottante, en mâchant de la chaux rosée, ou en jouant avec leurs enfants; ces jeunes filles de douze à quinze ans qui se baignent en naïades, et qui, faisant place à notre rapide gondole, sortent de Feau en fugitives, toutes portent trois ou quatre anneaux d'or ou d'argent à chaque pied, des colliers brillants en sautoir, des bracelets au haut du bras, et des bagues aux mains ! Avouez que, costume pour costume, c'est plus gra-

cieux que les affreux sacs de flanelle de nos bai* gueuses I Supprimez la couleur et la figure, et les Siamoises seraient de superbes modèles pour la statuaire.

Quant à leurs enfants répandus ici à profusion , ils sont vêtus d*un badigeon de safran; mais ce sont de ravissants petits êtres I Je me trouve dès Fabord charmé par eux, mais désolé de penser qu*en quelques années leurs figures deviendront aussi laides que celles de père et mère , — et ce n'est pas peu dire! Leur petit toupet, tortillé par une grosse épingle dorée , est entouré d'une jolie guirlande de fleurs blanches : ils sont souriants, espiègles, et très-gentils à voir dans leur nudité enfantine. Mais ils sont pourtant plus vêtus que les grandes demoiselles qui se baignent; outre un flot de bracelets et de colliers d'or ou de cuivre doré, dont on les couvre comme des idoles; ils ont une petite feuille de vigne taillée en cœur et suspendue par une simple ficelle qui fait le tour des reins. Cette feuille flottante, qui a environ cinq centimètres de long sur quatre de large , marque leur caste. Pour les riches, elle est d'or; pour la classe bourgeoise, elle est d'argent; pour les pauvres, elle est de cuivre rouge.

Les innombrables maisons demi-kiosques, demiradeaux, autour desquelles grouille cette population de près d'un million de Siamois, recèlent sans

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doute mille aspects, mille coutumes, mille négoces bizarres qui noas échappent forcément, tandis qu( notre gondole nous fait passer au milieu d'elles comme devant une lanterne magique. Au fond d( chacune est un petit autel de bois sculpté, et en« touré de papiers enluminés : devant des statuettes de Bouddha et de dieux lares brûlent des baguettes d'encens et de Fhuile de coco dans des la< crymatoires de terre rouge; ici des peaux de tigre; là des noix de coco : plus loin des baquets de chaux rosée ou d'indigo sont rangés sur la- terrasse qui fait le tour de Thabitation en bambou, et que recouvrent des nattes multicolores. Décidément, ce n'est plus là de l'Europe transportée en Orient, c'est de l'Asie toute pure, avec son cachet voyant, ses odeurs étranges, ses types sans amalgame, ses mœurs vierges de tout mélange avec notre civilisation.

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Effroi du Callafaoun , premier ministre. — Le latin des catéchumènes. — Temples et prêtres de Bouddha. — Montagne dorée artificielle. — Nous vénérons FÉléphant blanc. — Crémation d'un Siamois. — Audiences royales. — La cour du second Roi. — Achat d'un harem. — La campagne siamoise. — Le Père LarnaudijB. — Les huit cents femmes et le régiment des Amazones du Roi.

Cette première navigation à travers la ville aquatique nous mène au quai de la rive gauche, où s'élève la croiiL chrétienne L* église de TAssomption est un modeste temple dont la simplicité parle à Tâme! Son extérieur d'ornementation dentelée à l'asiatique semble relever sa nef et ses autels, qui sont exactement semblables aux nôtres : touchant symbole de cette foi si une sur toute la surface do globe ; témoignage élevé ici à l'ombre de la végétation tropicale par les travaux incessants de missionnaires admirables , qui s'exilent volontairement pour porter avec eux la parole de douceur, de tempérance et de charité I£n marchant à travers les bouquets de bananiers qui entourent le temple, nous trouvons quelques baraques de bois où logent les serviteurs de Dieu. L'abbé Larnaudie nous re-

çoit les bras ouverts , et nous promet de nous protéger et de nous guider au milieu de cette ville curieuse. Il nous installe dans une case construite sur pilotis et voisine de la Mission, où nous campons de notre mieux. Ne sachant naturellement pas un mot de siamois , nous pouvons pourtant échanger quelques idées avec de jeunes catéchumènes natifs, qui parlent un à-péu-près de latin ; je ne vous cite que ces premiers mots adaptés à nos estomacs et à la syntaxe locale : a Boni amici, oportet donare bananaSj gallinas, atque porcos. »

Le Père Larnaudie conseille tout d*abord au Prince d'écrire une belle lettre au Roi pour lui demander audience. La chose est expédiée en forme : Ci Le souvenir consacré par Thistoire de la réception » brillante faite aux envoyés de son ancêtre Louis XIV, » lui fait espérer qu'il verra dans toute sa pompe le » grand Roi de F Asie. » Puis voici l'adresse qu'il faut mettre sur l'enveloppe en essayant de garder notre sérieux', a A Sa Majesté Somdetch-Phra-Paramendr-MahaMongkut, P'Roi de Siam. )) — Cela fait, nous partons dans la barque de la Mission, et guindés par le Père Larnaudie, qui ne doit plus nous quitter, nous portons la lettre au a Callahoun » , premier ministre (non responsable) du royaume. Après une promenade sur l'eau, puis une marche sous des portiques et autour des pagodes , nous arrivons à son palais. Il nous reçoit dans une galerie à colon-

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nades dorées, où une quarantaine d'esclaves sont accroupies en cercle. L*homme d*£tat, en caleçon d'indienne verte, en veston bleu à broderies argentées de commissaire de police, fourre vite ses pieds nus dans des babouches chargées de pierreries, et quitte sa partie d'échecs, en appelant son fils sans vêtement qui achetait une paire de brodequins à un marchand chinois ambulant ; il vient à nous fort poliment. Je n'oublierai jamais la grimace efiroyable que fit le pauvre vieux bonhomme à menton de galoche , quand le Père Larnaudie lui expliqua qui était le Prince : ses yeux égarés prouvaient qu'il perdait complètement la tôte, et ne savait à quel Bouddha se vouer.

Déjà brouillé avec le consul de France et sur le point d'envoyer une ambassade à Paris pour réclamer contre les prétentions françaises, exposer nos envahissements , implorer la justice impériale et fulminer contre son représentant à Bangkok, il tremble de tous ses membres à la pensée de faire honneur à un Prince qui n'est pas de la famille Bonaparte, et de donner prétexte à une protestation de la part du consul. Ajoutez à cela que, dans les idées asiatiques, le petit-fils d'un Roi détrôné est bon à pendre haut et court. En Australie et à Java, le Prince, que relevait encore aux yeux de ses hôtes la seule consécration manquant à sa race , celle du malheur, avait reçu un accueil cordial et magni-

fique , inspiré par les sentiments les plus purs et les plus indépendants. Ici nous apportons malgré nous le trouble le plus effroyable dans le cabinet du roi Mongkuty qui s'imagine sans doute que les foudres des canons français viendront bientôt tonner pour lui demander raison. Pauvre Callahoun ! s'il savait avec quelle sérénité d'âme nous contemplons ses terreurs puériles, et combien nous nous amusons de sa grimace ! Le plus grand plaisir que nous puissions lui faire, c'est d'abréger notre visite : nous voyons que, grâce à notre sortie , il ne se possède plus de joie. Advienne que pourra de l'épitre destinée à son seigneur I

*£n remontant le fleuve, nous ne sommes pas maîtres de notre admiration devant l'effet magique des toits, des clochetons et des aiguilles vernissées dont je viens de vous parler. Mais soudain tous nos rameurs lâchent leurs pagaies et se prosternent à plat ventre sur leurs bancs. Qu'est-ce donc? — Nous sommes en vue du palais du Roi et du quai où il s* embarque. Là devant, tout Siamois doit s'incliner et adorer la demeure du souverain : les grands seigneurs et les princes du sang doivent fermer leurs parasols. S'ils enfreignent cette loi, les arquebusiers du poste qui domine le fleuve ont ordre de les punir des boulettes de leurs sarbacanes. — Nous aborr dons -et prenons plaisir à circuler sur une grande place publique rectangulaire ^ sur laquelle donne le

premier portique de la demeure royale. Il est en maçonnerie blanche : des groupes de colonnes accolées supportent un immense chapiteau de neuf couronnes superposées, au-dessus desquelles s*élance une aiguille de plus de quarante pieds, effilée et audacieuse. Le tout est émaillé de millions de rosaces de faïence rouge et verte, jaune et bleu de ciel, que le soleil couchant fait briller comme une féerie. De chaque côté s'avancent les & embarcadères pour éléphants» , balcons de marbre blanc, dont Tarchitecture sévère et grandiose contraste avec le caractère colifichet des rosaces. Quand le Roi va en promenade , c'est là son marchepied , soit qu'il monte sur les animaux colosses, soit qu'il s'installe dans un palanquin. Dans le fond apparaissent les toits à éperons du palais central, dont les tuiles vernissées sont éblouissantes. Les bords du toit, sculptés en bois de sandal et ciselés à jour en guipures délicates , surplombent et protègent des pignons qui sont tout entiers en miroiterie; que de feux reflétés dans cet ensemble ! quel prisme multiple et quel décor splendidel Ahl oui, les voyageurs qui ont parlé de Siam comme d'an songe des Mille et une nuits j n'ont dit que la vérité : les couleurs de l'Orient sont si vives, les lignes si bizarres, l'architecture si miroitante et si enluminée, et ces vingt palais réunis tiennent tellement du merveilleux, que cette vue seule vaut le voyage , et que je bénirai toujours la

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