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ASTOrt, LENOX AND TILDEN FOUNOATIONS.
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fortune qui me les a fait voir. Nulle peinture n*en peut donner une idée , car le soleil tropical darde tour à tour des rayons d*or, de pourpre , de neige rosée, de bronze bleuâtre, qui se jouent, comme mille feux de Bengale, sur les minarets de marbre , les dômes de porcelaine , les aiguilles de cristaux , les pignons en miroiterie et les costumes étincelants â*mie population étrange.
Mais pendant que nous regardons deux régiments de fantassins siamois, costumés en militaires français, jouant à la balle sur la place publique autour des faisceaux de leurs fusils à piston (qui sont beaucoup plus grands qu'eux), tout à coup lé tambour bat aux champs , les clairons sonnent la u Casquette du père Bugeaud » , les soldats courent aux armes, quoique très-gênés par des souliers; la population s'accroupit comme sous un coup de baguette magique, et un cortège s'avance , annoncé par des toui»> billons de poussière. C'est le Roi. Nous sommes environ à soixante^tx pas de la route qu'il suit pour rentrer au palais. Des tambours , deux pelo* tons de fantassins ) toute une escouade de mandarins vêtus de soie brillante le précèdent en trottinant. H est porté sur un palanquin doré et incrusté de nacre, par seize hommes habillés de soie azur ; et d«ux larges, parasols blancs, au sommet de hampes incroyablement hautes, l'abritent de leur ombre vagabonde et vacillante. Le Roi nous parait tout
chamarré de colliers d'or et surmonté d'une couronne dorée qui ressemble à un haut éteignoir. Une quinzaine de jeunes princes forment la suite sur des poneys caparaçonnés, et un autre palanquin en laque et ivoire est chargé de tout un lot de ses filles. Mais le cortège passe au petit trot, avec une telle troupe de mandarins, de femmes esclaves, de porte-parasols et de hallebardiers, que nous demeurons ébahis; le Roi , au moment où il nous aperçoit , nous fait de la main un signe gracieux.
Non loin de là sont les écuries royales, pleines non pas de chevaux, mais d*éléphants. Nous les visitons fort en détail. Chacun a son hangar de dix mètres carrés, où il est attaché par un pied. Noos leur jetons de petites bottes de blé vert; après nous avoir salués trois fois en relevant leur trompe de toute sa hauteur, ils secouent notre présent pour en détacher la poussière et Tavalent fort délicatement. En voici un tout armé en guerre : ses longues défenses sont plus hautes qu'un homme : une carapace de crocodile est étalée sur son occiput, pour le protéger des coups ennemis. Un sergentmajor siamois, coifie d'un casque, est juché sur son pavillon, à l'ombre du parasol à sept étages, eniblème de la royauté; et un jeu de lances, piques, javelots, massues et casse-téte est disposé autour de lui : le cornac est sur la croupe, et, du son aiga de sa voix enfantine , il dirige à son gré le coloise
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Un éléphant armé en gperre.
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du règne animal. Nous voulons aussi escalader cette montagne vivante et nous sentir bercés quand il trotte. Oh! que les humains paraissent petits de làhaut et que ce dandinement rappelle une mer houleuse ! Nous voyons successivement les demeures de vingt éléphants ; je ne sais au juste combien il y en a. Mais il parait que lorsque le Roi voyage dans Tintérieur, tous les chefs viennent le rejoindre, accompagnés d'un escadron d'éléphants; le Père Larnaudie en a vu jusqu'à sept cents réunis et marchant en bon ordre. Il y a eu, encore dans ce siècle , des batailles où Ton en compta six mille dans les deux camps; et quand, il y a vingt-deux ans, les Annamites ont envahi une des provinces du Cambodje, le généralissime siamois, nouveau Samson, les mit en fuite, «n les surprenant la nuit avec quatre cents éléphants à la queue des^quels il avait fait attacher des torches flambantes.
Mais devant nous leurs jeux sont plus pacifiques : quelques-uns folâtrent en pleine liberté dans une vaste cour, ils clignent leur petit œil malin (le plus malin, dit-on, du règne animal), ils se jouent mille tours, gambadent adroitement, s'évitent avec précision ; c'est un vrai cotillon, où le
c- Quàdrupedante putrem sonitu quatit ungula campum >
% fait une basse infernale. Les trompes indiscrètes I font des évolutions par trop dégingandées ; nos éclats
de rire semblent froisser les éléphants et leurs compagnes; en vérité, je ne les aurais jamais supposés gent si chatouilleuse.
Rien de plus simple, du reste, que la manière ingénieuse, sorte de bal d'éléphants, qui sert à en prendre 'chaque année de vrais troupeaux dans les forêts vierges: on donne la liberté à une centaine d*éléphants apprivoisés; chaque cavalier, galopant dans la jongle et les bois impénétrables, y va inviter plusieurs danseuses sauvages qui le suivent passionnément : chaque libérée fait de même et ramène bon nombre de cavaliers indomptés et fougueux. Le tout revient pêle-mêle au galop dans un enclos dont la palissade est formée d'inébranlables troncs de teck, et dont les traîtres si intelligents ont montré le chemin; de hardis Siamois jettent alors des laços dans les jambes des éléphants sauvages» et des câbles solides les enchaînent à des arbres séculaires. Prises au piège fatal des amours trom-*pées, les malheureuses bêtes sont soumises à une diète des plus strictes jusqu'à ce qu'affaiblies , impuissantes, anéanties par la faim, elles subissent le joug qui a la nourriture pour récompense; et au bout d'un an le monstre farouche des forêts obéit aveuglément à un cornac de douze ans.
Mais pendant que nous nous attardons dans ces écuries fantastiques, la nuit commence, et la lune resplendissante se lève. Nous revenons à la Mission
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pi(r la terre ferme , et sortons de la « ville royale « par la pagode du « Pied de Bouddha » . Sous la lueur bleuâtre et dans le silence ^e la nuit, c'est une impression grandiose que de voir des aiguilles de trois cents pieds de haut , faiblement éclairées , mais projetant une ombre immense, des cloches blanches , des colonnes de miroiterie , des animaux antédiluviens de marbre, des kiosques de porcelaine au milieu de lacs sacrés, et des coupoles qui semblent recouvertes de nappes d'argent ; nos pas sonores retentissent sur les dalles désertes : ce ne sont pas des tombeaux , mais bien des trésors qui nous entourent , et des trésors inconnus.
Bientôt, guidés toujours par le Père Larnaudie, nous nous enfonçons dans des avenues de sycomores gigantesques, de palmiers et de flamboyants; nous franchissons des portiques crénelés, et, touchant aux faubourgs, nous tombons dans des ruelles d'une saleté abominable , où Ton patauge dans la bourbe , les immondices, entre mille chiens galeux et hurlants. — C'est bien encore là l'Orient I De loin la ville vous apparaît comme, un. tableau féerique sans une seule tache ; vous débarquez dans le quartier des palais, puis vous sortez ravis des splendeurs dorées, argentines, nacrées et miroitantes, pour vous embourber dans des taudis nauséabonds, où les buffles errants, les mendiant^ couverts d'éléphantiasis se sont donné rendez-vous, au milieu des odeurs
putrides et des flaques empestées de la marée qui se retire. Enfin nous revenons à notre case construite sur pilotis : d*qn coup de pied bien donné, toute la baraque branlante se balance ; les léz^ards de nuit courent sur les bambous vermoulus de nos parois ; les moustiques en nuées épaisses me harcèlent si fort, qu*il m'est impossible de dormir, et je vous écris sur la natte qui va être mon lit, tant que ma ration d'huile de coco alimentera la mèche vacillante du coton arraché ce matin à Tarbre. Mais elle pétille en signe d'extinction, et comme le latin délectable des catéchumènes m'a poursuivi toute la journée, je finis en vous racontant le dernier trait de nos naifs amis : ils nous demandent ce qu'est devenue la nourrice du Prince : a Quia mercatores aïbi narrant se vidisse Principem gallicum descen^ dentem de Chow-^hya cum nutrice ejus » , comme quoi les cinquante ou soixante négociants européens de Siam croient que le Duc dePenthièvre, enseigne de vaisseau , fait le tour du monde avec sa nourrice et a débarqué avec elle! La pauvre .vieille Française du Chow-phya est la cause involontaire de ce délicieux cancan, qui fait rire sans doute à l'heure qu'il est les résidents blancs ! Pensez si nous rions aussi de bon cœur, en faisant des gorges chaudes sur l'idée qu'on se fait de notre mode de voyage. Pères nourriciers ce matin, nous serions donc devenus nourrissons ce soir!
12 janvier. -^ Pendant que le cabinet discute si nous serons la cause de Tanéantissement du grand Royaume, nous courons gaiement d^une rive à Fautre du Me-IVam, attirés par ce qui éblouit nos yeux davantage. Ce sont lés pagodes! J-^ai entendu vanter celles de la Chine » mais je doute pourtant quMl y ait sur la terre d'Asie des temples qui puissent égaler ceux de Bangkok \
La pagode la plus grandiose et la plus caractéristique est sur la rive droite : un bois verdoyant et majestueux Tentoure. Elle s'élève en une famille de clochetons que domine une, pyramide centrale haute de trois cents pieds! Celle-ci seule est formée à la base d'un tronc de cône à cent cinquante gradins : puis elle devient une tour sexagonale avec des lucarnes supportées par trois trompes blanches d'éléphants ; le clocher gracieux qui nait alors d'une couronne de tourelles s'élance comme une seule colonne et s'arrondit en coupole au sommet; de là, une flèche de bronze doré étend vingt branches torses et fend les nues. Aux rayons du soleil , tout cela n'est qu'une seule masse scintillante : l'émail coloré des faïences flamboyantes , le revêtement de millions de rosaces vernissées qui se détachent sur l'albâtre, donnent à cette pagode d'un style pur, brillant et
^ Ayant depuis visité Canton, Shang-haï et Pékin , j'ai gardé l'impressian que la plus belle pagode de ces villes est à la dernière du royaume de Siam ce que Qaimperlé est à Paris.
inconnu sous tout autre ciel, la magie d*un rêve avec les lignes colossales de la réalité.
Tandis que nous nous en approchons» glissant lentement en gondole contre le courant impétueux du fleuve, ce promontoire nous apparaît comme une ville entière , une ville sacrée de tourelles irrégulières, de kiosques entassés, de belvédères enluminés, de colonnades, de terrasses à l'italienne, et de statues de marbre rose et de porphyre rouge. Mais en mettant pied à terre , il nous faut passer dans les fossés et les bas-fonds qui longent les saints remparts, et où circule à pas comptés tonte une population d'hommes . dont la tête et les sourcils sont rasés, et dont le vêtement est une longue toge romaine jaune safran. Ce sont les » talapoins », ou prêtres.bouddhistes. D^une main ils tiennent une marmite de fer, de l'autre le » talapat », grand éventail en feuilles de palmier, signe distinctif de leur dignité. Les ruelles qu'ils habitent sont d'une saleté épouvantable, et leurs maisons sont des masures de planches crasseuses et de briques qui s'éboulent : on croirait voir là , heureusepient cachés par des berceaux d'arbres toufi'us, les égouts malsains des palais de porcelaine qui y touchent. Certes, il est bien vrai que
« Ce qu'on voit aux abords d'une grande cité, Ce sont ses abattoirs, ses murs, ses cimetières. >
Là plus de sept cents talapoins ou « phras »
nous regardent passer avec une indifférence qui est presque du mépris; mais en voyant ces prêtres de Bouddha qui ont Tair de mendiants paresseux, dQrmeurs et abrutis, ces douze ou quinze cents gamins déguenillés qui les entoi^rent en qualité d*enfants de chœur et qui végètent dans des bouges, pêlemêle avec des bandes d^oies, de porcs, de poulets et de chiens errants, il nous semble que la bourbe, rinfection, la vermine du monastère en font plutôt une basse-cour, et. nous ne pouvons nous empêcher de remarquer le constraste frappant qui existe entre la féerie du temple, visible de toute la ville, et rhorrible condition des centaines de prêtres qui le desservent.
Ce matin, en traversant la 'ville flottante, nous avons vu un grand nombre de bonzes. Dès Taube, ils partent, deux à deux, dans une pirogue, et, s'arrêtant un instant devant chacune des boutiques que baigne le, fleuve, ils mendient leur nourriture. Plus de dix mille d'entre eux font chaque matin cette promenade. Dès qu'ils apparaissent, les femmes, prosternées, les mains jointes, les saluent trois fois en frappant la barque de leur front, et versent dans la marmite une cuillerée de riz, de bouillie de poisson, des gâteaux et des fruits. Une fois la marmite chargée à pleins bords, ils rentrent au temple, et déjeunent copieusement dans la matinée ; car, de midi à minuit, la règle séculière défend à la gent
quêteuse de manger quoi que ce soit. Quel frein ce régime mettrait chez nous ^ s*il était appliqué à ceux qui abusent des lettres de quête !
Mais cette caste vénérée des Siamois est soumise au code le plus rigide de la tempérance , de la superstition et de la paresse ^ Le Père Larnaudie nous en cite quelques traits :
tt Ne mangez jamais de viande, pas même de crocodile ou de chien ; ne buvez jamais de vin. »
« Ne labourez pas la terre , cai" vous pourriez oc* cire un ver de terre ou une fourmi. »
tt Vivez d'aumônes, mais jamais de votre travail, n
tt Ne faites pas cuire de riz, car il a un germe de vie. »
(En revanche, ils sonnent les cloches à leur réveil, pour que toutes les femmes de la ville allument leurs fourneaux, et qu'en dévotes cuisinières, elles leur préparent des plais abondants.)
« Ne voyagez ni sur des juments ni sur des éléphants femelles. »
tt Si en dormant vous rêvez d'une jeune fille, c'est une faute grave que condamne Bouddha, et pour laquelle vous ferez pénitence publique. » '
Bref, ne s^asseoir que sur un siège élevé de douze pouces, fuir les femmes, excepté quand elles donnent à manger, fuir les laïques, respecter la vie des animaux, se vêtir simplement, se lamenter sur linstabilité des choses humaines, et confesser pU'
bliquement ses fautes» tel est Fensemble de leurs préceptes , mélange singulier de morale pure , de préceptes chrétiens , de sorcellerie puérile, qui les rendrait peut-être respectables, s'ils s*y conformaient le moins du monde. Mais la vie contemplative et Foisiveté réglementaire, doublées des vices les plus hideux choyés dans Tombre , leur donnent des yeux de congres mourants , une attitude insolente , et une cupidité rapace.
Il parait que tous les a fils de famille « entrent dans cet ordre vers Tàge de vingt ans : c'est un vernis qu'il faut prendre. Au bout de quelques années, ils en sortent fort aisément; et après avoir passé longtemps dans un linge l'eau qu'ils devaient boire, de peur d'avaler quelque animalcule et l'àme d'un ancêtre , ils gaspillent leur patrimoine en jeux et« en festins.
De plus , la condition sine qua non pour monter sur le trône est, outré les droits du sang, d'avoir été talapoin. Ainsi le Roi actuel a passé sans transition de ce célibat, même spirituel, à un harem de huit cents femmes, dont les délices l'enivrent.
Enfin, les ruelles des talapoins sont considérées comme des asiles pour les animaux.. Une foule -de femmes y viennent làdher en ex-^oto poulets , canards, paons et dindes. Et il parait que messieurs les talapoins leur tordent le cou fort adroitement et s* en délectent en petit comité 1
218 JAViL SIAM. CANTON.
Vous avez maintenant une idée des bonzes siamois : voici leur temple/ voici leur dieu. Il nous suffit de monter quelques marches pour passer des baraques pourries aux terrasses de marbre. Nous escaladons les gradins de la grande pyramide , a si haut qu'on peut monter » . Ce n*est pas chose facile sous ce soleil torride qui nous rend défaillants , et sur une maçonnerie blanche qui nous aveugle. Mais le panorama de la ville tout entière nous est ouvert, avec les méandres du fleuve» les palais royaux, les onze pagodes de la première enceinte , les vingt-deux de la seconde, et environ quatre cents clochetons et aiguilles de faïence, plantés comme dans une pelote rebondissante de verdure , qui est formée par les dômes de la végétation tropicale.
Dans les colonnades concentriques de la pagode que nous visitons , il y a des centaines d'autels ornés de millions de statuettes de Bouddha en or, en argent, en cuivre et en porphyre. Sur la partie gauche est un temple très-large, avec un toit à cinq étages en tuiles bleues, vertes et jaunes ; les parois sont en miroiterie éblouissante. Les deux battants d'une porte gigantesque entièrement en laque incrustée de nacre s'ouvrent devant nous, et nous voici en présence d'un Bouddha en maçqiinerie enluminée. Assis sur un tabouret de quinze mètres de haut, il a les jambes croisées, une couronne pointue sur la tète,
des yeux blancs immenses, et il atteint une hauteur de douze mètres. Cette masse déiforme, de vingtsept mètres en tout, peut seule résister au bruit de plus de cinquante gongs et tam-tams sur lesquels les bonzes frappent à tour de bras. L'encens brûle dans des coupes de bronze; un rayon de soleil, perçant par une lucarne, éclaire une quintuple rangée de statuettes dorées qui sont, en un régiment de deux ou trois cents , blotties aux pieds de la grande divinité, et des corbeilles de fruits snperbe's leur sont offertes ; vous devinez qui les mangera. Des panoplies « laotiennes » sont fixées aux murailles, et de distance en distance le parasol à sept étages s'y appuie comme une bannière. Quant aux basreliefs , il faudrait un volume pour les décrire ; ils représentent toutes les tortures de Tenfer bouddhiste. Je frémis en voyant les contorsions de pauvres diables qui se pâment, tirant des langues que dévorent des serpents, rattrapant un œil qu'arrache une griffe d'aigle, tournant comme des toupies sur des pals, ou mangeant à belles dents de la cervelle humaine dans le crâne eutr'ouvert de leur voisin I
Ici des sculptures! là des fresques enluminées sur des murs de trente mètres de long! C'est un monde de détails que cette illustration de la religion de Bouddha, variable en chaque point de l'Asie, inextricable dans sa tradition, et contradictoire dans ses canons.
Le Ciel me garde de chercher à vous esquisser ce que j'ai compris du bouddhisme ! Malgré mon désir de m'instruire , j'ai déjà une indigestion de toutes ces vieilleries baroques, qui ne. doivent être intéressantes que lorsqu'on connaît la langue du pays et lorsqu'on peut questionner les bonzes indigènes. Que Bouddha , après trente-six mille incarnations , soit arrivé au comble de la science et de la sainteté, et devenu le grand Docteur de l'univers , après avoir été serpent, roi des éléphants blancs, cigogne, tortue, singe, pierrot et bœuf à la mode des Siamois, peu importe! Homme ici, démon dans son enfer, ange dans ses dix étages de cieux , et moitié démon, moitié ange, dans la zone intermédiaire entre le ciel eï l'enfer, a Phra Rodou ou Somana Rodou» devenant « Velsadon » est trop compliqué pour moi dans ses ce Toxaxats » et sa « Mahaxat, » romans dignes de remplir vingt années le Petit Journal,
Mais parmi tout ce qu'on me raconte de ce dédale hyperbolique mêlé d'emprunts ridiculisés de nos croyances les plus pures, voici une charmante légende. Un prince indien qui adorait une jeune Himalaïenne dut attendre pendant dix ans la fin d'une guerre où il sauva sa patrie par des prodiges de courage, pour épouser celle qui lui avait donné son cœur. Le soir même des noces il meurt foudroyé; après avoir passé dans le purgatoire une année de douleurs surhumaines, il s'envole enfin vers la porte
ouverte du ciel ob l'attend une éternelle félicité. K Puis -je revenir une heure sur la terre voir celle que j'ai tant aimée ? » crie-t-il à Tange gardien du ciel. — Tu le peux, cœur fidèle, mais cette heure te coûtera dix mille années de ces tortures dont tes membres se tordent encore. — Sans hésiter, il descend sur la terre, et cherche tout enivré dans les avenues ombreuses de la vallée de Cachemire la place à jamais aimée où dort un souvenir. — La jeune fille était là, mais enlacée dans les bras d'un autre , et lui chantant d'une voix divine d'étemels serments ! Quand il revint au purgatoire, a Monte droit au ciel, lui dit l'ange; ce que tu viens de voir est plus afireux pour toi que dix mille années de douleurs, de flammes et de grincements de dents! »
Il y a bien loin de ces accents tendres au colosse du Bouddha qui est devant nos yeux. Mais ces proportions gigantesques en imposent davantage aux peuples de l'Orient. Nous ne quittons la rive droite que pour suivre sur la rive gauche des avenues menant à une nouvelle pagode, celle de Xétuphon. Je cite pour mémoire des escadrons de monstres de marbre incrusté de cristaux de couleur, et représentant des femmes sur des coqs herculéens, des éléphants à trois têtes, des crocodiles ailés, et des tigres finissant en queue de serpent; mais je voudrais vous faire entrer avec nous sous une colonnade
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de bois de teck, et dans un sanctuaire immense où le dieu est couché tout de son long, et ce n'est pas peu dire! car il a cinquante mètres de Tépaule à la plante des pieds. Cp cprps gigantesque, en ma-* çonnerie , est entièrement et parfaiteinent doré. Il est couché sur le flanc droit : une terrasse dorée, ornée de sculptures, lui sert de lit. Sa \ti^^ dont le «ommet est à vingt-cinq mètres au-dessus du sol, est soutenue par le bras droit, qui s'appuie vers la porte d'entrée. Son bras gauche est étends le long de sa cuisse , ses yeux sont en argent , ses lèvres en émail rose, et il porte sur la tète nu» couronne d'or rouge. Nous avons l'air de Lillipul tiens autour de Gulliver, et quand nous essayons de grimper sur lui, nous disparaissons tout entiçn dans ses narines : un seul de ses ongles est plus haut que nous. Nous demeurons confondus devant cette construction de Titans , dont l'architecte n'aura pf être payé que par les trésors d'un Crésus ! Jama» culte n'a vu un pareil déploiement de richesses , c^ ce revêtement gigantesque de l'or le plus pur mt des milliards : chaque feuille plaquée, et il en a falto des milliers, est de près de deux pieds carrés, et pèse, nous dit-on, 450 onces d'or! Ahl s'il y a jamais ici un vizir Ozman qui ait la manie de gratter le vieux Siam, quelle belle poussière feront tomber ses rabots ! ' Je ne puis vous décrire la majesté de ce temple, où la divinité nous écrase par sa masse et par son or r
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une demi-obscurité formée par des vitraux antiques et surchargés, ne laisse que par des rayons indiscrets la lumière se jouer sur la couche miroitante du précieux métal, devenu ici un badigeon du monde des fées : il y a quelque chose de plus mystérieux dans ces teintes de crépuscule, qui grandissent les colonnes de teck, et font des parois couvertes de mosaïques aux cristaux multicolores un firmament parsemé d'étoiles brillantes. Je dois rendre cet hommage au temple païen qu'il a un cachet de grandeur unique dans le monde ; mais s'il est assurément beau, il ne parle pourtant pas à Fâme.
Ces visites aux temples nous donnent une grande envie de rapporter quelques-unes de ces ravissantes statuettes qui nous rappelleront les colosses. Nous faisons donc venir dans la villa flottante du généralissime le mandarin- fondeur, pour le supplier de nous vendre des idoles. — a Non, non, jamais! » répond-il avec vivacité, tout en s'accroupissantà nos pieds. Nous le raisonnons de notre mieux, mais il nous dit tt que sa religion défend de rien vendre aux gentils, et que si le Roi le savait, il lui ferait couper la main et les oreilles : que pourtant il pourrait peut-être échanger des statuettes contre une certaine somme d'argent » — Comme c'est oriental ! Mais bientôt il se reprend, et, s'enveloppant dans sa vertu, il refuse de nouveau énergiquement.
Nous nous mettons alors en marche et gagnons
le camp des Annamites. Ceux-ci ont la spécialité, parait-il, d*escamoter les idoles! Mais là encore nous arrivons trop tard. Ils en avaient apporté à leur chef une collection magnifique; mais il avait eu vent que les mandarins voulaient faire chez lui une visite domiciliaire (agréable institution importée jusqu'ici), et il a jeté tout le paquet dans le fleuve.
Nous consacrons le milieu du jour à parcourir tantôt la ville flottante, tantôt le bazar de la terre ferme. Là, reçus sur chaque radeau par des sourires aimables, nous achetons des peaux et des griffes de tigre , des peaux de serpent , des tam-tams et des parfums : souvent le canal est barré par de gros pontons qui font la distribution de la pâte rose mâchée nuit et jour par les Siamois : il y a dans ces cuves ambulantes un mélange de bétel, de noix d*arec, de tabac et de chaux. La pâte rose tendre de- ' vient écarlate dès qu'on la mâche , elle grise insensiblement et rend les dents noires comme de Tencre ! Cest pour eux de la beauté , et Ton nous raconte que le Roi fit dernièrement visiter son harem à deux sœurs de Saint-Vincent de Paul et à une belle Américaine, femme d'un capitaine, qui fut prudemment laissé à la porte. En remettant cette dernière à son mari : » Quelle belle femme! lui dit-il, comme elle est jolie! mais c'est un bien grand malheur qu'elle soit tout à faitdéparéeparses dents blanches!»
Ici nous débarquons au milieu de monceaux de
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a kapi. y> — C'est du frai de crevettes mis en saumure dans des cuves de bois jusqu'à ce qu'il ait atteint une fermentation putride : alors on écrase le tout avec les pieds par une danse en rond, et il en résulte un mastic nauséabond et de couleur violette : c'est le régal des Sianiois ! En nous enfonçant dans ce bazar, qui est une longue ruelle dallée et couverte de nattes, nous voyons au milieu d'une cohue incroyable tous les produits destinés à la cuisine siamoise. Après la nourriture de l'âme , voici donc les aliments du corps I C'est le riz d'abord qui en est Falpha et l'oméga. Les poissons y jouent aussi un grand rôle : dans mille échoppes juxtaposées, nous voyons des viviers pleins de jeunes requins, désoles, d'anguilles à la morsure terrible, de lunes, sorte de raie qui s'attache à la coque des barques et fait entendre un roucoulement sonore , et enfin quelques quartiers de serpent boa. Le Père Larnaudie , qui en a mangé , nous déclare que ce mets est exquis. Apportés dans des barques-réservoirs, ces poissons demeurent dans les viviers jusqu'au moment de la vente. Mais sous le culte de la métempsycose, un acheteur siamois se croirait criminel s'il les tuait en leur passant un couteau dans les ouïes : seulement il les laisse mourir ^ en les exposant à l'air I
Plus loin est le marché aux légumes et aux fruits : là, ce sont des montagnes de lotus, d'ignames, de pistaches de terre , de sagous , de jamboises.
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de letchis excellents et de duryans fétides. L'odeur de ces derniers fruits pénétrant de la façon la plus vive dans les fosses nasales , est de celles qu'on ne peut pas nommer. Elle fait horreur; mais dès que, par bravade, on a mordu une .fois dans ce melon non avouable , la délicatesse et la saveur du fruit vous font triompher d'une répulsion première, et on en redemande encore. Je me souviens qu'à Singapour on n'en voyait jamais sur les tables dans les bungalows, mais nous avons surpris plusieurs fois des résidents européens qui se cachaient dans des tonnelles de leui* jardin pour en manger. Quant aux tonnelles, elles gardaient, hélas! le fatal parfum! — Mais au milieu de ce bazar siamois trouver des Chinois vendant des a bibelots » de la fête de Saint-Cloud, des articles de Paris et des poupées mécaniques , voilà qui est plus drôle encore ! Heureusement, près d'un restaurant en nattes tendues, où résonnait le cliquetis des bâtonnets des mangjBurs de a kapi » , nous ne tardons pas à trouver des produits charmants de l'industrie locale , des Jeux de boites en émail sur cuivre, des bracelets de bras et de mollets en or rouge , des colliers filigranes où sont enchâssés des rubis et des saphirscabochons, bref de quoi dépenser des sommes folles, sj l'on était aussi riche qu'un Siamois ! I Ici, en efiet, la fortune publique est immense; l'or et l'argent roulent mieux qu'en, aucun lieu du
monde ! Tout nous Ta déjà prouvé : mais les maisons de jeu qui sont à Textrémité du bazar nous le montrent encore davantage : nous entrons. Une soixantaine de personnes, hommes et femmes, sont rangées en cercle sur le plancher poli de la cabane de bambou. Chacun met pour enjeu une, deux , trois poignées de boulettes d*argent. Etrange monnaie que celle-ci ! Figurez-vous une rangée de douze pilules d'argent, dont la plus grosse est comme une noix et la plus petite comme une tète d'épingle ; voilà la série graduée des monnaies du roi Mong-^ kut! Chaque boulette est fendue d*une petite entaille par derrière et marquée par devant d'un coin poinçonné en forme de cœur microscopique. La plus usitée est le a tical » ; elle est de la dimension d'une petite noisette et vaut trois francs; la plus grosse en vaut douze. — Rien d'original comme la natte écarlate sur laquelle tombent en grêle ces billes d*argent, lancées d'une main impassible. Un vieillard assis, vénérable croupier, sur lequel convergent les regards de l'assemblée muette, jette vingt fois par minute une poignée de dés qui ne sont autre chose que des coquillages africains, et déclare pair ou impair. — a Passe et manque » , ou tt moitié à la boulette » , ne sont pas encore usités dans le grand Royaume. Mais nos consuls obtiendraient cela plus vite qu'un traité de commerce. En voyant des mandarins vêtus de soie perdre succe»*
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sivement des milliers de boulettes d'argent , je m'imagine d'abord que les hauts fonctionnaires sont les seuls clients de ces banques empreintes du plus vif cachet. Mais le peuple tout entier est essentiellement joueur : à deux pas de là , de simples marchands jouent avec des monnaies de porcelaine , petits macarons chiffrés en relief; dans d'autres tentes, étagées à l'ombre de cocotiers magnifiques, mais formées de loques de nattes comme on n'en rassemble bizarrement qu'en Orient, les esclaves viennent risquer la monnaie du pauvre, des petits coquillages appelés a conques de Vénus n , et dont un millier vaut cinq sous. Quel tableau Decamps aurait fait de ces quartiers de joueurs I A droite, les mandarins brillants, couchés sans anxiété sur la soie, et jetant l'argent à pleines mains, comme le semeur jette la graine; à gauche, les marchands, avides et fiévreux , vendant à moitié prix leurs derniers ballots, pour risquer le pair ou l'impair; et au fond, presque dans le bois , dans un cadre de verdure dorée' par le soleil, des groupes de jeunes filles haletantes, esclaves échappées pendant une heure, à demi vêtues quand elles arrivent, souvent dépouillées de tout costume quand elles partent. Se tenant étendues un peu au-dessus du sol, les reins cambrés, avec les coudes et les genoux repliés pour point d'appui , elles avancent convulsivement le cou et la tète, balancent en l'air leurs petits
pieds crispés ; et leurs corps , sveltes et moulés , se dessinant dans cette pose tendue, frémissent tout entiers à chaque coup de dés! Qui sait? le rachat de la liberté dépend d'un heureux hasard , et une heure d'escapade peut assurer TafiFranchissement de toute une vie !
Nous revenons à la Mission par une grande place de gazon. Elle touche au palais du second Roi qui est mort Tannée dernière : là s'élève uU monument étrange : on construit pour le défunt un gigantesque échafaudage, véritable montagne artificielle couronnée de kiosques élégants : dans deux mois, elle sera brûlée tout entière , en même temps que le corps du Roi placé au sommet. Ce sera une fête magnifique qui coûtera une douzaine de millions. Pendant sept jours tout Siam sera en liesse : les éléphants, armés en guerre, feront la haie, et du haut de leur masse vivante Tartillerie tonnera. Le premier Roi jettera au peuple des bouquets innombrables de fleurs, au cœur desquelles seront cousus des <( ticaux » d'argent : jeux et festins , encens et processions, danses et fantasmagories, tout sera mis en œuvre pour la solennité funéraire, convertie en réjouissance publique.
Ce que nous avons devant les yeux est déjà bien admirable. Figurez -vous que cette montagne de rochers factices est supportée par une charpente de bois de teck haute de plus de celit soixante-dix
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pieds. Les plus beaux arbres des forêts ie Tintérieur du royaume ont été trwiés par des milliers de coulies jusqu^à ce lieu. Nous pénétrons pi^r un trou caché au centre de la bâtisse » et nous sommes saisis de la légère eontexture de toutes sei par-ties. -Que de travaux, de coups de courbache et de bâche, que de sueurs et de souffrances dont le fruit est uniquement destiné à deveorir la proie des flammes!
Le ehapiteau à étages du kiosque le plus élevé n^est pas encore terminé : c'est là que sera déposé le corps du H<4 défunt et combustible. On applique sous nos yeux les dernière pli^pies de dornre de cette petite partie du grand tout, et cent vingt-deux livres d'or pur ont déjà été employées dans ce détail de Tédifiee smm^isel Les laminoirs ééant encore à Tétat d'enfance, les feuilles du précieux métal sont si épaisses qu'avec une seule on en ferait plus de cinquante chez nous.
Un balcon recl^gulaire en miroiterie ceint le kiosque ceAlr^l : huit kiosques dorés, disposés comme les huit angles de sommet d'une étoile, cob* struits sur les pointes de roches simaléef , forment l'auréole pittoresque et éblouissante du mausolée : dix-huit parasols à cinq étages ^ Seont plantétf en sentinelles autour du cata&lque eneore vidie, et le pavillon écarlate avec l'Éléphant blanc flotte au-
1 Les armes du Roi n° 2 ont au parasol deux étages de moins que celi€ du Roi n^ 1.
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