LIU
Eric, sa femme et ses enfants nous ont quittés depuis une semaine pour aller se reposer en Kabylie et pour couper leurs fièvres. C'est moi qui vais voir le matin si les Mahonnais sont à leurs friches, si les ajj,neaux paissent au bord de la rivière, si les charrues commencent à entamer les champs dépierrés.
J'ai la responsabilité des orges qui poussent, des chevreaux, qui, chaque jour plus haut, t;rimpent dans lu montagne, à la recherche des myrtes et des cytises.
J'ai la surveillance d'Ad-el-Kader qui continue de voler notre oau, de son droni.idaire qui s'obstine à piétiner nos semailles...
... Au retour de ma tournée matinale, avant d'entrer dans la maison fraîche, je m'assois un instant sous le petit caroubier qui, au pied de la terrasse, met de l'ombre sur un banc de bois.
De cette place, j'embrasse tout le paysage, les souples sinuosités du torrent , fleuries de lauriersroses, la ligne sévère du mamelon qu'un fort écroulé couronne.
Là-bas, derrière les eucalyptus, j'aperçois les ruines d'un bain turc, très près les ondulations d'un camp romain, effacées comme des tombes. Toute l'histoire de ce pays est devant moi et je ne sais ce matin ce qui me sourd le plus mélodieusement dans le cœur, de la mélancolie de ces choses passées, de la tristesse de mon départ tout proche, ou de la splendeur ressuscitée du printemps libyen.
Ces coteaux, quand nous vînmes, ces croupes abruptes de montagnes élaient brûlées comme dis rocs. Les germes, prisonniers sous la sécheresse de la terre, y semblaient murés pour toujours. Ils dormaient seulement. Les pluies leur ont foré des issues ; elles ont ouvert des routes à ces souffles d'amour. Une fois de plus, la vie rajeunit la terre.
Je songe que mon cœur a suivi cette évolution des saisons. Je l'ai apporté ici, lasdes efforts anciens,
saturé de dégoût. Cependant il a fait comme toutes ces graines, il s'est gonflé dans le bon sillon où je l'avais mis;- le voilà tout près de refleurir. Et la plante nouvelle a de solides racines, elle monte vers le ciel très saine et très drue. Elle est décidée à produire des fruits par où d'autres pourront se rafraîchir.
Voudront-ils seulement les cueillir ? Qu'importe. Quand ma bonne volonté serait perdue pour les autres, elle aura été féconde pour moi-même.
Ici j'ai fait la connaissance de ceux que j'aimais. Que de fois, dans la dissipation des villes, j'avais rêvé la solitude complète qui mettrait ces êtres clicrs à ma merci ! Que de fois j'avais souhaité le droit de leur dire :
— Tout ce que vous avez vous vient de moi.
Ici, j'ai pétri leur pain, j'ai égorgé moi-môme les bctcs dont je les nourrissais ; j'ai touché à leurs cerveaux avec l'émotion d'un prêlre qui va consacrer des hosties. Au moment où la vie ne leur plaisait plus, je les ai suppliés d'aimer la vie.
Sûrement cette discipline m'a fortifié, mais, en même temps, elle m'a obligé de faire, une fois de plus, un acte d'humilité : elle m'a enseigné la limite de mes forces.
Je reviens de cette retraite dans la vie primitive merveilleusement citoyen» Je reviens avec un senti
ment rajeuni de respect cl de reconnaissance pour riiéritaiie des efforts et des souffrances des aïeux. Je sais maintenant au profit de quel drapeau je veux dépenser les énergies que je me suis refaites, quelles décisions m'impose, désormais, mon amour des hommes.
Uiri;i.MEi:iK cii.mx. îii. iue hki:(;khk, I'.\i;i-. — Uti7ii-7-9o. — (Eocrt Lorilleoi).
Leroux, Hugues