Peppo, Joseph
chez la femme) sont nettement en relief. Les yeux, très bruns, ont plus d'éclat que d'expression. Le cheveu va du brun au vrai noir, la peau est olivâtre, Ces métis ont l'instinct du négoce, mais une surprenante paresse intellectuelle. Ceux qui sont nés dans les grandes villes n'en sortent point. On a la surprise de constater que des jeunes gens de vingt ans, qui n'ont jamais passé la mer, n'ont point davantage circulé en Algérie. Ce n'est pas seulement l'argent, mais le goût de tout effort qui manque. On ne sait rien des mœurs de ces indigènes que l'on frôle quotidiennement. On se contente de répéter à leur sujet des jugements tout faits où se soulage l'orgueil du conquérant et l'incuriosité de l'esprit. On n'a même pas pris la peine d'apprendre la langue qui ouvrirait les marchés, assurerait les gros bénéfices dans toutes les transactions. De ce qui se passe en France, nul souci. Les libraires d'Alger nous font là-dessus des confidences désolées. L'achat de journaux où les dépêches sont habilement groupées, et qui donnent satisfaction au lecteur, les uns en lui épargnant toute peine, les autres en amusant son oisiveté par la violence méridionale des polémiques, suffit à la nourriture intellectuelle.
Il semble que l'on ait un goût plus vif pour la parole que pour le livre; et, en effet, les conférences se succèdent à Alger pendant tout l'hiver. Ce ne
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sont point les seuls touristes et les fonctionnaires venus de France qui les suivent. Il importe cependant que ces causeries soient gratuites. L'Algérien viendra à ces rendez-vous par désœuvrement; le plaisir qu'il y goûte n'est pas assez vif pour le déterminer au plus léger sacrifice d'argent.
L'instinct que cet homme nouveau a pour les affaires est, m'a-t-on dit un peu délesté de scrupules.
La rareté de l'argent, la fréquentation quotidienne des sémites et des Levantins ont eu sur les mœurs commerciales de l'Algérie une influence fâcheuse. Ces roueries, jointes à la légèreté des femmes, sont d'ailleurs une tare de toutes les sociétés neuves que ne discipline pas encore la règle d'une opinion publique. Il y aurait de l'injustice à en faire aux Algériens d'Algérie un grief personnel. Avec le temps, ils apprendront que l'exactitude de la probité dans les transactions commerciales est un acte d'intérêt bien entendu. L'exemple des Chinois est là pour démontrer cette vérité pratique à ceux qui vivent sans idéal de moralité. La guerre sinojaponaise a démontré l'ignominie du monde chinois; cependant, tous ceux qui ont fréquenté l'Extrême- Orient sont d'avis que les plus honnêtes manieurs d'argent que l'on y coudoie sont tout justement les banquiers chinois. On ne peut attribuer un autre
molif à leur élégante probité que l'intelligence supérieure de leurs intérêts.
Devant cette indifférence de l'autochtone pour la vie intellectuelle de la métropole, on regrette que l'installation d'une faculté à Alger ait dispensé la jeunesse travailleuse de traverser la Méditerranée, pour venir prendre contact avec la France. A supposer qu'il fut urgent d'enseigner en Algérie le droit musulman, d'éduquer, sur place, de jeunes médecins qui formeront les cadres du service médical, (il est assuré dansl'intérieur par l'administration elle-même), on ne peut que déplorer l'installation des cours de science et des cours de belles-lettres. Chacun sait à Alger que les professeurs s'entendent pour suivre les leçons de leurs confrères et pour leur procurer ainsi ce minimum d'auditeurs qui assure l'existence des cours. Ne vaudrait-il pas mieux renoncer à cette fiction, et, puisque l'Université est riche, charger de missions les hommes de talent qui souffrent, tous les premiers, de recourir à ces expédients? La besogne ne leur manquerait point en Algérie : l'histoire de la conquête romaine est encore à écrire. Et ce n'est pas seulement l'érudition, mais la politique, l'agriculture, l'élevage, qui profiteraient des découvertes de ces savants.
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Je crois que pour parler de chacun selon ses mérites , il convient de distinguer soigneusement l'immigrant français du métis dont je viens de tracer la silhouette.
En Algérie, les immigrants français sont fonctionnaires, employés, commerçants, surtout agriculteurs. C'est à cette dernière catégorie que l'on donne généralement le surnom de colons, bien que, dans l'espèce, elle s'applique particulièrement aux concessionnaires de terres domaniales. Si peu nombreux qu'ils soient (exactement 271101 en face de 3334607 indigènes, de 47364 israélites et de 233910 étrangers), ils constituent à eux seuls ce qu'on peut appeler « le pays légal ». Tous les corps
élus émanent de leurs votes ; seuls, par l'organe des sénateurs et des députés, ils peuvent faire parvenir jusqu'au parlement l'expression de leurs doléances et de leurs volontés. Dans cette situation privilégiée, ils deviennent la principale, sinon l'unique, préoccupation des pouvoirs publics. De là, la jouissance d'immunités qui leur ont fait des envieux; les principales sont : la réduction à un an du service militaire; un régime d'impôts qui semblent plus légers que les charges imposées aux citoyens de la métropole.
Je dis « semblent», car les affirmations les plus contradictoires se sont produites dans la Chambre et dans le Sénat sur ces matières délicates. Selon les uns, les Européens d'Algérie seraient déchargés de tout impôt; selon les autres, ils payeraient en moyenne « cent francs par tête ». Dans ce désaccord, je me suis renseigné auprès des personnes compétentes.
On m'a déclaré :
— Volontaire ou non, cette contradiction provient d'une confusion entre les impôts directs et les impôts indirects. Il est sûr que l'Algérien français ne paye pas les impôts directs en vigueur dans la métropole. Il ne supporte ni l'impôt foncier, ni la cote personnelle et mobilière, ni l'impôt des portes et fenêtres, etc. Commerçant, l'impôt des patentes
est la seule taxe qu'il verse entre les mains de l'État. Au département, il ne paye iien. Aux communes, il redoit une taxe de trois pour cent sur son loyer, des prestations sur les chemins vicinaux, la taxe des chiens. Enfm, il supporte des impôts indirects, à savoir : au profit de l'LlIat, les droits d'enregistrement, de timbre, de douane ; au profit des communes, les tarifs d' « octroi de mer ». Le total de ces charges est certainement plus léger que la somme des impôts payés par le contribuable métropolitain.
Cette inégalité dans les traitements auxquels sont soumis des personnes aussi difTérentes qu'un colon et un Français du continent a été plus d'une fois signalée avec aigreur dans le parlement. Les représentants et les amis de l'Algérie ont répondu que la prospérité de la colonie est encore fragile. Ils ont parlé de sa dette, qui est considérable ; ils ont affirmé que l'on compromettrait l'avenir de l'arbre en cueillant trop tôt ses fruits.
En ajoutant à mon expérience personnelle les clartés de ceux qui s'élèvent des intérêts particuliers à la vue de l'ensemble, je crois que je puis prendre un parti dans ce débat. J'ai visité trois fois la province d'Afrique, et tout d'abord j'ai accompli avec d'aimables touristes ce que l'on appelle ici la « promenade des fourmis ». Les caravanes parlemen-
taires n'en font pas d'autres. Les étapes en sont réglées ; le cadre et les acteurs ont été cent fois décrits. C'est la plaine merveilleuse de la Metidja, les coteaux du Sahel, les environs de Bône et de Pliilippeville, le littoral de Bougie, l'inoubliable Défilé de la 3Iort, les pâturages de Guelma, les vignobles du département d'Oran. On vous montre ces merveilles dans la bonne saison, au printemps ou après les premières pluies. On voit se dérouler des terres fertiles, de belles cultures industrielles. On trouve le sol en plein rapport. On admire l'excellence de l'outillage, l'aspect riant, parfois luxueux des constructions. Si l'on a pour chef de file quelque personnage intéressé à vous peindre sous de favorables couleurs la situation de la colonie, il vous fournira des statistiques d'exportation qui fortifieront cette impression de luxe et de bien-être. 3Iais le miracle d'efforts qui a payé ces prodiges n'apparaît pas aussi clairement. Il faut pour l'estimer à son prix, une sérieuse entente des choses agricoles. La vérité, c'est que cette victoire partielle a coûté formidablement d'argent, de sueurs et de vies. Elle a un envers : une dette considérable que la rareté de l'argent grève d'un intérêt presque usiiraire.
Si au lieu de passer à travers ce décor au bras d'un cicérone, le touriste entrait dans un casse-croûte, s'il interrogeait le premier venu, on lui apprendrait
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que les propriétaires de ces beaux domaines ne sont plus, en rralité, que des gérants étranglés par leurs prêteurs. La récolte ne fait que passer par leurs mains pour aller fondre dans les caisses des sociétés de crédit. Ef si le promeneur optimiste n'ajoutait qu'une demi-foi à ces propos, troublants pour sa quiétude, il faudrait lui conseiller de visiter le conservateur des hypothèques et de mettre le nez dans ses « sommiers ».
Pourtant la « promenade des fourmis » ne suit que le chemin de la prospérité. Si l'on s'éloigne un peu du littoral, le tableau change à vue.
Je ne propose pas à ceux qui voudraient se former une opinion par eux-mêmes de monter sur les Hauts Plateaux ; — sans sortir de la banlieue d Alger, sans pousser plus loin que le dernier relais des diligences qui partent de la place du Gouvernement, ils pourront visiter des centres de création récente où sont établis les concessionnaires de l'État. Nous verrons, au retour de cette visite, ce que sera devenu leur optimisme.
Encore est-il que ces villages en faillite se soutiennent par la proximité de la grande ville. En épuisant quelques paires de bœufs, ils peuvent apporter leur récolte jusque sur le marché. Mais cette ressource manque dès qu'on pénotre un peu plus avant dans l'intérieur.
Vous venez de parcourir quarante ou cinquante kiloinèlres à eheval à travers des territoires indigènes. Vous avrz suivi des torrents, pris au plus court à travers des sentiers de brousse. Vous êtes perdu, car personne ne paraît pour vous indiquer votre chemin. Les gourbis sont invisibles, les jujubiers les cachent aux regards. Soudain, la grande route reparaît, et, avec elle, des traces de vie civilisée. On reprend courage , on rapproche l'éperon du flanc , une bourgade s'encadre dans un bouquet d'eucalyptus.
Le premier aspect de ces villages de colonisation est assez riant. Les rues sont bien tracées, larges et droites. Les édifices publics, la mairie, la justice de paix, la gendarmerie, les écoles, les lavoirs, les
ontaines ont une gaieté de pierres neuves, des proportions monumentales. Il y a des places cernées d'arbres ; de l'ombrage sur toutes les grandes voies. Parfois même des ruisseaux rient en courant à travers des^ potagers. On a sur soi la fatigue de la route, la poussière, la brûlure du soleil. On étend à la durée l'impression de l'heure. On songe :
— Il ferait bon vivre ici.
Ce décor attrayant est l'œuvre de l'État ; mais si l'on y regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que les initiatives particulières sont moins brillantes. Quelques petits cubes de maçonnerie, presque des cabanes, servent de maisons aux colons. On réfléchit que l'on est sur un territoire d'exploitation rurale ; on cherche vainement des yeux des outils aratoires, des charrettes, des charrues. Il n'y a pas de hangars pour les abriter des pluies, pas d'élables pour faire stabuler les troupeaux, les bêtes de labour.
Vous descendez de cheval, vous vous asseyez sous le berceau d'un des innombrables casse-croûtes qui donnent au village l'aspect d'une cité de cabarctiers où chacun boit son fond en attendant la clientèle; vous demandez au patron qui, avec un ventre gros comme ses confrères de France, vous apporte une gargoulette et la bouteille verte :
— Comment labourez-vous ? comment rentrez- vous vos récoltes?
L'homme répond que c'est affaire aux « bicots » (traduisez aux indigènes). A part quelques exceptions qu'on vous nomme, les colons des nouveaux centres n'exploitent pas directement. Ils louent leurs terres à des khammès , les uns pour un prix fixe, les autres pour une part de récolte. Ceux-ci se contentent d'égratigner le sol avec leur charrue primitive ; leurs bœufs contournent les grosses pierres, les touffes de lentisques et de palmiers nains. On ne défriche pas, on ne fume pas, on finit de vider de sa fécondité une terre agonisante.
On devine qu'une concession ainsi exploitée ne fait pas vivre son propriétaire. Dans ces conditions, une étendue de trente-cinq hectares (c'est la surface moyenne des lots octroyés par l'Étatj rapporte au colon une somme qui varie entre quatre cents et mille francs. Ce n'est pas de quoi subvenir à l'entretien d'une famille. De là les emprunts rapidement suivis de l'expropriation. On peut dire qu'elle épargne bien juste un quart des habitants. Ces survivants végètent, et leur existence s'écoule à mendier des agrandissements pour eux-mêmes, à réclamer pour leurs enfants des concessions nouvelles.
Quelles sont les causes de ces misères ? Les colons algériens sont-ils réellement ces paresseux, ces buveurs d'absinthe que les détracteurs de l'Algérie dépeignent si volontiers?
Sans doute on rencontre dans la colonie beaucoup d'indolents et d'intempérants. Peut-être la proportion est-elle plus forte qu'ailleurs, car si les pays nouveaux attirent les caractères vigoureux, s'ils fascinent les énergiques, ils exercent aussi leur attrait sur les esprits inquiets et sans persévérance. Mais ces défauts de quelques-uns ne sauraient expliquer l'insuccès de toute une population, dont la seule persistance dans un milieu difficile atteste les ressources de courage.
Vraiment ceux qui n'ont pas reçu du ciel par faveur particulière les dons de compréhension et d'indulgence devraient bien voyager. Dieu sait qu'on déclame chez nous contre l'intempérance des gens du IS'ord. Les statistiques sont là pour accuser leur vice. J'ai, pour ma part, des prétentions à la sobriété. Je me souviens pourtant que, à près quelques mois de séjour en Norvège, il me fallut recourir, comme les autres, à la bouteille d'aquavit, quand je voulais produire, avec un peu d'entrain, une besogne cérébrale. Sans le secours de l'alcool, je passais sept ou huit heures pénibles sur un travail d'esprit, que, d'ordinaire, j'exécute en quatre ou cinq, avec plaisir. Je savais bien qu'il n'y avait pas d'inconvénient à me permettre l'usage d'un excitant, puisque je ne voulais lui demander qu'un secours passager. Mais que serait-il advenu de ma tempérance, si,
exilé pour toujours en Norvège, j'avais prétendu y acclimater mes habitudes de travail ?
De même, après un rude assaut des fièvres paludéennes, gagnées au mois d'août dans l'oasis d'Ouargla, j'ai connu les abattements, l'écroulement de tout l'être qui suivent Cl's crises épuisantes. Seul, la kola pouvait alors me donner la force de me mouvoir. Quiconque a passé par cette épreuve sait que les excitants vous rendent momentanément la vie. Comment ne pas excuser après cela des colons minés par la fièvre des défrichements? Presque fatalement, ils recourent au seul excitant qui soit à leur portée , à l'absinthe. Elle les arrache pour une lieure à cet abattement du corps et de l'âme dont ceux-là Jie peuvent pas se faire une idée qui n'ont point passé par cette souffrance. Elle leur donne la force de se lever, d'aller au champ, d'accomplir quelque besogne dont à jeun ils ne se sentent pas capables. Si l'on ajoute que l'arôme de ce poison fait supporter au palais la tiédeur des eaux de tonnelet, qu'elle rectifie le goût affreux des eaux de guerba, on comprendra que le péché des colons algériens a quelques excuses, et que les tempérants des climats modérés, dont nous sommes les hôtes, ne sauraient les juger sans témérité.
L'insuccès de la colonisation officielle tient à des causes indépendantes de la volonté des colons. La première, la plus générale, c'est l'insuffisance de ce capital que l'on nomme « de premier établissement ».
Que signifie la possession de la terre si l'on n'a pas le moyen de la cultiver ? En tout pays du monde la mise en valeur de trente-cinq hectares (étendue moyenne des concessions) exige environ huit bœufs de labour, deux ou trois charrues, des herses, des rouleaux, des charrettes, des semences, une provision de fourrage pour nourrir les animaux, au moins pendant une année. A ces dépenses s'ajoutent, en Algérie, les frais du défrichement et de la construc-
lion. Faut-il indiquer un chiffre? Un capital de quinze mille francs serait indispensable au colon pour qu'il pût profiter du don qu'on lui fait. Or je mets en fait que la moyenne des concessionnaires débute avec moins de trois mille francs. C'est juste de quoi construire un abri et vivre, en attendant la maigre récolte que le khammès aura préparée.
Bien entendu, l'administration n'ignore pas que ce capital de premier établissement est une nécessité vitale. Elle en a fait la condition de ses libéralités, mais toute sa prudence échoue devant l'impossibiUté de contrôler les déclarations, toujours optimistes, des postulants. Quand une famille française s'adresse à elle, quand elle manifeste le désir de quitter son pays d'origine pour venir tenter la fortune en Algérie, l'administration écrit aux maires des communes habitées par les futurs émigrants. Elle demande des renseignements sur leur situation financière. On lui répond par des certificats de complaisance qui sont une garantie illusoire. Tantôt le maire veut être agréable à ses administrés, tantôt il songe à soi-même ; il est enchanté de se débarrasser d'individus « remuants ».
Donc ces sans-le-sou partent. Ils ne se doutent pas que leur dissimulation leur sera fatale. Ils portent en eux le rêve de la terre merveilleuse qui,
chaque année, double ou triple la récolte, de la fécondité qui travaille toute seule, tandis que le concessionnaire se croise les bras. Ils n'admettent pas que la fortune, au moins une large aisance, ne leur soit pas due, -en échange de l'effort que leur a coûté l'abandon de leur pays natal, l'exil « au milieu de sauvages » .
Je connais deux lithographies en pendant, tombées aux revers des quais, répandues sur des murailles de cabarets et d'auberges, qui ont provoqué des centaines de fausses vocations, préparé des moissons de désespoir. Cela s'appelle le Départ et le Retour de l'émigrant. Dans le premier cadre, le couple apparaît hâve, dans un wagon de troisième, avec un petit bagage qui tient dans des mouchoirs noués. Dans la seconde composition, il revient en wagon de première classe, cossu, gras à lard, un cigare à la bouche, des chaînes d'or ballottent autour du cou, sur le gilet.
Quelle ne doit pas être la déception de ceux qui ont rêvé ce bien-être et ce luxe quand, après des jours de voyage pénible, ils arrivent enfin à ce champ dont on leur fait largesse I Ils comprennent tout de suite que jamais ils n'en pourront tirer parti. Les bras, l'argent, les outils, le bétail, tout leur manque. Les plus courageux font un beau rêve ; ils songent :
— Soit, nous défricherons d'abord la place d'un potager, nous l'élargirons en champ, nous avancerons petit à petit, d'année en année.
Mais ils s'aperçoivent vite qu'avant de travailler pour l'avenir, il leur faut s'assurer le pain quotidien. J'ai recueilli là-dessus de douloureuses confessions. J'entends d'ici un brave Provençal qui est venu, avec toute une compagnie de Niçois, coloniser l'Arbatach. Il me contait, avec une désolation émouvante, l'avortement de ses rêves :
— Dès que ma maison a été bâtie, j'ai fait comme les autres, j'ai loué mes terres à un khammès. Lui, il avait des bœufs, une charrue. Mais vous le comprenez bien, monsieur, entre des mains d'indigènes, un champ rapporte bien peu ; le fermage ne nous faisait pas vivre. Alors ma femme a entrepris un petit commerce ; elle a commencé à tenir une épicerie où Ton vendait de la bonneterie, de la papeterie, des conserves, de la cordonnerie et de la mercerie par-dessus le marché. Mes fils et moi. nous nous sommes loués comme manœuvres. Nous avons défriché pour le compte de gens plus fortunés, nous avons servi les maçons. Tout notre temps passait dans ces besognes. On rêvait bien de s'occuper des champs ; mais quoi ! entre le jour où on attaque le palmier nain à coups de pioche et celui où l'on touche le prix d'une récolte, le colon
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et les siens ont le temps de mourir trente-six mille fois de famine et de fièvre.
Cet homme ne mentait pas. Elles-mêmes les ressources qu'il tirait de la location de ses bras n'étaient pas certaines. Tous ses voisins, ou à peu près, vivaient dans la même pénurie que lui. L'offre du travail est ici si supérieure à la demande, que, à des heures de crise, l'administration est conduite à ouvrir des chantiers, à entreprendre des travaux qui ont au moins l'utilité incontestable de sauver un village en agonie.
Ce ne sont là que des palliatifs. Le remède est vite usé sans que la situation soit modifiée. Il n'est pas rare de voir des villages qui ont quinze ou vingt ans d'existence et qui n'ont pas fait un progrès depuis le jour de leur installation. De ci de là, de médiocres plants de vigne attestent l'effort de quelques sujets d'intelligence supérieure et de ténacité exceptionnelle. Mais, tout à l'entour, les palmiers nains continuent à étendre leurs taches lépreuses et les khammès à pousser devant eux leurs attelages faméliques.
A cette première génération, frappée d'impuissance, succèdent généralement d'autres colons dont les progrès sont sensiblement plus rajiidcs : ce sont les acquéreurs à titre onéreux. Ceux-ci, quand ils ne sont pas de simples spéculateurs, arrivent avec des
ressources sérieuses; ils sortent, comme Éric, d'un milieu social tout difîérent ; ils ont des connaissances variées, une culture générale de l'esprit. Ils construisent, ils défrichent, ils plantent, ils transforment. Par les salaires qu'ils distribuent, ils sauvent souvent ce que la première génération contenait de sujets sains. Oui, ce serait une élude intéressante, singulièrement instruclive, de chercher en quelle proportion le premier élément colonial subsiste dans les régions aujourd'hui prospères. On remarquerait que partout il a été sauvé par l'entrée en scène du colon capitaliste qui lui a succédé.
Il y a donc à l'insuccès de la colonisation officielle une première cause dont l'administration n'est pas responsable : les colons qu'on lui envoie sont trop pauvres et presque tous ont encore exagéré leurs infimes ressources.
Voici le péché qu'on peut lui imputer à elle-même : Par esprit d'équité, P administration s'est imposée ce principe : elle égalise autant qu'elle le peut la situation de tous ses concessionnaires. Dans l'impossibilité où elle est de donner aux sols qu'elle distribue des qualités identiques, elle s'est du moins évertué à les répartir en lots d'égale grandeur. En outre, pour équilibrer es avantages et les inconvénients du rapprochement ou de l'éloignement des villages, elle a divisé ses territoires de concession en zones circu-
laires dont chaque village est le centre. Elle a attribué à chaque colon un lot identique dans chacune des zones ainsi constituées.
Ce système, plus géométrique qu'agricole, a des résultats désolants. Le concessionnaire se trouve possesseur de quatre ou cinq parcelles éparses dans un périmètre d'une étendue totale de deux ou trois mille hectares. Quelques-unes de ces parcelles, généralement les plus importantes, sont situées à six, à huit, parfois à dix kilomètres du centre, sans chemin carrossable pour les desservir; de là les pertes de temps terriblement coûteuses, les diiTicultés de la culture décuplées, le défaut absolu de la surveillance, l'impossibilité de l'exploitation personnelle.
Cette chimère d'égalité ne résiste pas aux nécessités vivantes. Si, dans le nombre des concessionnaires, il s'en trouve un qui possède quelque argent et quelque initiative, son premier soin est d'abandonner le lot de village, trop étroit pour son expansion (dix ares), où on l'a obligé de bâtir. Il va s'installer sur un de ses lots ruraux. Il lui consacre tous ses soins; il néglige les autres jusqu'à ce que l'occa sion lui permette de grouper en un seul tout, par des échanges ou des achats, une exploitation où le travail sera économique, où la récolte pourra être }>rotégée contre les entreprises des maraudeurs.
En etïet, nulle part la sécurité n'est suflisammenl
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assurée. On ne peut pas dire que les attentats contre les personnes soient ici plus nombreux que dans la plupart des pays neufs, mais les délits contre la propriété sont incessants. A peine sortie de terre, la récolte du roumi est rongée par les troupeaux du berger indigène qui se tient aux aguets. Arrive-t-elJe à maturité, à la moindre négligence, les gerbes sont volées sur l'aire, emportées par des convois de mulets. Elles disparaissent sans laisser de traces. Ce n'est donc pas dans un goiit tout méridional des belles images que certains journaux algériens nous montrent « le brave colon, après une journée de labeur, quittant la charrue pour le fusil, afin de défendre au prix de son sang la moisson arrosée de ses sueurs ».
Remplacez le mot « sang » par le mot « veilles » et vous aurez une exacte peinture de la vie des vaillants, qui, en petit nombre, cultivent directement les concessions qu'ils ont reçues de l'État.
J'entends bien qu'on me demandera :
— Si la colonisation officielle ne vit pas de son champ (que le khammès laboure à sa place), si elle ne trouve pas à travailler à la journée ou à la tâche (puisque personne n'embauche), si elle fait faillite dans ses petits commerces de liqueurs et d "épicerie (qui n(î trouvent point de clients), comment subsiste-t-elle ?
Elle vit de son vote, des largesses que ses élus lui font aux dépens de l'indigène et aux dépens de la France.
Depuis l'installation du suffrage universel, il s'est constitué, en Algérie, une clientèle électorale assez pareille à celle de ces soldats-laboureurs qui, dans
les derniers temps de la république romaine, troublèrent le fonctionnement des lois.
Certes, en France, personne ne se fait grande illusion sur la quantité et sur la qualité d'idées générales qui tiennent dans la tête d'un électeur moyen. Encore est-il que nos candidats n'oseraient pas proposer à leurs électeurs un simple programme d'affaires. Au-dessous de leur nom, ils suspendent une étiquette qui prétend à les classer dans un parti, qui poursuit un plan de campagne, un idéal de réformes ou de justice sociale. On est le Citoyen un Tel, candidat socialiste ou possibiliste, ou simplement un candidat républicain, rallié.
Il peut bien se faire qu'en Algérie ces étiquettes se produisent sur des affiches et sur des bulletins de vote, mais personne ne les prend au sérieux. Personne ne s'attarde à discuter sur dos principes. C'est un homme d'affaires que l'on veut envoyer au parlement. Il n'a d'autre mandat que d'arracher à la métropole des concessions, des créations d'emplois, de l'argent. Cette absence de préoccupation politique n'est qu'à demi fâcheuse quand elle décide des élections de maires, de conseillers généraux. Mais quand il s'agit de nommer un député ou un sénateur, cette ignorance de tout principe a des inconvénients graves. L'élu de ces majorités si positives est dans le parlement l'esclave de sa clientèle. On lui interdit
de s'occuper de l'intérêt général de la colonie, de proposer les réformes les plus indispensables, d'indiquer au parlement une politique, qui, dans ses résultats, vise autre chose que l'immédiate satisfaction « des appétits de circonscription ».
J'ai dépeint plus haut les mœurs des çofs kabyles. Je les ai montrés partageant chaque village en deux partis qui, tour à tour triomphants, se traitent de Turc à Maure. Pas de quartier pour les vaincus. L'amin, qui dans ces centres montagnards, représente noire autorité, en use à son bon plaisir. Les faux témoignages et les amendes écrasent ses adversaires. Ses partisans jouissent de l'impunité.
11 faut croire que c'est le milieu qui impose ces mœurs, car le corps électoral se les est intégralement appropriées . On écrirait un volume avec les seules aventures des maires algériens, que depuis dix ans l'on a pris la main dans le sac. La concussion était la moindre de leurs peccadilles; on demeure stupéfait à la lecture des réquisitoires, des abus terrifiants de pouvoir, que ces personnages ont osés, de la longue impunité dont ils ont joui. Tout le monde en connaît le motif: ils avaient des procédés infaillibles pour assurer la réélection des conseillers généraux, des députés et des sénateurs : donnant, donnant.
Les débats de l'affaire Sapor ont jeté sur ces menées une clarté triste. Pendant des années,
cet homme put impunément voler, s'approprier les fonds de sa commune, tricher sur toutes les fournitures, terroriser ses adversaires, les jeter en prison, sans qu'une voix osât s'élever pour dénoncer ses exactions et ses concussions. On savait que le préfet le couvrait pour obéir aux sénateurs et aux députés, qui appelaient Sapor « leur ami », qui, dans les lettres versées au procès, apparaissent moins comme ses protecteurs que comme ses clients. Ils ne l'ont point abandonné, malgré l'infamie de la condamnation. Un conseiller général, qui est un vieux colon, qui aime sincèrement l'Algérie, et qui, j'en suis sûr, a les mains nettes, a défendu Sapor, l'autre jour, contre nos attaques. Je rappelais que le soir de son élection à la mairie d'Aumale, le citoyen Sapor alla ouvertement passer sa soirée à la maison publique. On lui avait préparé là une réception bien touchante. Les demoiselles lui offraient par souscription l'écharpe tricolore. Madame voulait la lui attacher elle-même aux reins pour la première fois. Le conseiller général à qui je rappelais cette historiette haussa les épaules, Il lança, au milieu de la stupéfaction générale :
— Eh bien oui, il a fait cela... Après?... La belle histoire!... Je vous assure, mon cher monsieur, que vous jugez tout cela avec vos idées de Paris.
Voilà la face de comédie. Il y en a une autre
que l'on peut dire tragique, si l'on songe que l'honneur de la France est quotidiennement compromis dans ces bagarres et que l'égoïsme de çof peut dicter à un des principaux représentants de la députation algérienne un^ phrase comme celle-ci :
La première fois qu'il vit M. le procureur de la République d'Alger, après l'arrestation du maire d'Aumale, le député dont je parle lui dit, entre les yeux, avec un éclat de menaçante colère :
— Vous nous embêtez avec votre affaire Sapor ! Encore est-il que ce politicien est un homme dont
ses adversaires, tout passionnés qu'ils sont, honorent la probité. Il tenait à Sapor par esprit de çof, comme à un instrument commode. Mais le bruit court en Algérie que certains élus du suffrage universel ont eu des attaches plus gênantes avec ceux qui finissent dans le scandale. Charité bien ordonnée commence par soi-même.
— Vous voulez une route pour sortir de votre ferme, disait à Éric un des conseillers généraux les plus importants du département. Faites-vous nommer maire. Vous construirez votre chemin vousmême.
Quand un maire, dévoué à son çof, peut disposer si facilement des fonds de sa commune on ne doit pas s'étonner qu'un député, par exemple, ose davantage.
Supposons qu'un politicien de marque ait essayé de « faire du mouton » et que, faute de persévérance, il ail échoué dans son entreprise. Il viendra dire à la commune indigène :
— Je renonce au mouton. Je ne veux pas garder mon bordj sur les bras. Achetez-le.
L'administrateur, qui sait que sa grâce et sa disgrâce dépendent des élus du suffrage universel, répond avec un empressement craintif :
— Tout ce que vous voudrez, monsieur le X... ; mais la commune n'a que faire de votre bordj : trouvez-moi, je vous en prie, un prétexte à l'achat, indiquez-moi sous quelle rubrique je puis l'inscrire 1
— Vous en ferez une maison cantonnière.
— Une maison cantonnière?... Monsieur le X..., vous voulez dire une maison dans laquelle on logera un cantonnier ?
— Sans doute.
— Mais la présence d'un cantonnier ne pourrait se justifier que par l'existence d'une route. . . et il n'y a pas de route dans les entours de votre bordj...
— Eh bien ! vous en construirez une !
Et l'administrateur courbe la tête; il trace une route qui commence et finit dans la brousse : il grève sa commune des appointements annuels d'un cantonnier, le tout pour avoir un prétexte à délivrer le mandat qui paiera le bordj . . .
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... Ne me demandez pas si cette histoire est vraie ou feinte, si c'est un échantillon d'une catégorie de faits moins fâcheux ou plus graves. Je ne puis donner qu'un conseil à ceux qui veulent s'instruire davantage : qu'ils aillent vivre dans l'intérieur de l'Algérie ; qu'ils ouvrent les yeux et les oreilles, qu'ils contrôlent par eux-mêmes les faits qu'on leur apportera. . .
Quand, autour deux, ils auront débroussaillé la calomnie, leur moisson de dégoût sera toujours trop lourde.
Un vieux colon, à qui j'ai soumis mon journal, me le retourne avec ces remarques :
« Vous avez bien plaidé pour le mouton ; vous avez dit leur fait aux fainéants, qui, dans l'opinion de la métropole, font tort à des travailleurs dignes de tous les encouragements ; — vous avez honnêtement agi en signalant la corruption de notre corps électoral ; mais quoi? — je ne vois point que vous ayez fait mention du vignoble algérien. Partagez-vous donc l'avis de ceux qui, après nous avoir encouragés à planter, nous abandonnent avec notre vendange sur les bras?
» Savez-vous, mon cher ami, que — il y a quelques année — un ministre de l'agriculture nous a dit en propres termes :
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» — Portez votre argenterie au mont-de-piété, pour planter des vignes.
» Les colons qui pouvaient mellre en gage de la vaisselle plate notaient pas nombreux en Algérie. Ils ont trouvé d'autres moyens de s'endetter. Ils savaient que le phylloxéra avait ravage la France; ils avaient confiance dans l'appel du minisire. Ils se sont mis à l'œuvre. Ils ont créé les admirables vignobles que vous avez vus, un peu partout, le long de la mer, en plaine, en campagne.
y II y a eu en France pour les vins d'Algérie une minute d'engouement. Vous étiez si las des boissons frelatées que le goût de ces crus naturels a surpris agréablement vos palais. Vous auriez continué de vous y plaire si une contrefaçon éliontée ne les avait discrédités dans l'opinion publique. Tous les poisons vous ont été versés sous l'étiquette frauduleuse de « vins d'Algérie ». Dans le même temps le vignoble de la France se reconstituait bien plus vile que n'auraient osé l'espérer les plus optimistes.
» Nous ne pouvions pas lutter d'habileté avec vos fournisseurs de vins.
» Vous leur écriviez :
» — Envoyez-moi une barrique toute pareille à la dernière.
» Vous ne vous doutiez pas que le bon soleil ne cuit pas le raisin deux années de suite de la même
façon et qu'il fallait couper votre vin, le travailler pour lui donner ce bouquet auquel votre dégustation s'était accoutumée.
» Exposés comme nous le sommes aux coups de siroco qui peuvent nous surprendre en pleine vendange et déranger nos fermentations, trop pauvres pour bâtir les caves où l'on accumule des réserves, où l'on maquille le vin, où l'on pratique, en paix, l'art dilTicile des coupages, nous ne pouvions lutter contre tant d'artifices et de concurrences. Nous sommes tombés dans un injuste discrédit. Vous qui venez de boire nos vins, vous qui avez apprécié leur générosité naturelle, ne nous aiderez- vous pas à lutter contre cette défaveur ?
» Dites que nos caves sont pleines. Dites qu'en une seule année nous avons produit 3772~"9 hectolitres de vin ; qu'il faut que la France nous aide à le boire, à le répandre dans le monde, ou qu'elle nous condamnera à arracher nos vignes.
» La métropole se plaint que sa colonie quémande sans cesse des secours; mais quand l'Algérie s'efforce de vivre par ses propres ressources, on lui rejette sa production sur les bras. Si elle exporte du mouton, on déclare qu'il a la clavelée. Si elle récolte du vin, on affirme qu'il est bon à verser dans le ruisseau .
» La France nous calomnie et elle nous décou-
rage. Nous sommes pour elle un mendiant qu'elle soulage de ses dons en rechignant et à qui elle refuse du travail. Disons le mot : La France veut que l'Algérie soit sa cliente ; elle s'insurge dès que le colon aspire à devenir son fournisseur. 11 est pourtant facile de comprendre qu'avant de consommer, nous devons d'abord sorlir de la misère. D'où feronsnous jaillir nos bénéfices, sinon du pâturage et du sillon ? »
J'ai voulu conserver à ce plaidoyer sa franchise un peu brusque. Il me semble qu'il pose bien le problème. 11 résume les justes revendications de ceux qui, à travers tant de difTicultés et de déboires, continuent en Algérie la belle lutte dont la victoire sortira.
Naguère, j'ai passé une heureuse journée dans une de ces compagnies d'élite. Des amis de ma bonne volonté m'avaient invité au banquet où tous les mois se réunissent, dans une fraternelle camaraderie, les membres du Syndicat agricole de Rouïba. J'arrivais édifié, sur la belle ojuvre que ce syndicat a accomplie, par la lecture d'un rapport singulièrement nerveux et net de M. Gobel, conseiller général.
Autant les syndicats ouvriers se recrutent facilement dans les centres populeux, autant les colons, éparpillés sur des surfaces considérables, ont jus-
qu'ici éprouvé de la difTiculté à se grouper. Ceux de la région de Rouïba ont été des premiers à donner le bon exemple. Du coup, la constitution de ce syndicat a fait baisser de 30 pour 100 le prix de certains produits indispensables à l'agriculture.
C'est vraiment une œuvre de fraternité. Quelques grands propriétaires se sont unis. En s'adressant directement aux fabricants, ils ont obtenu des diminutions de prix. On leur tenait compte de l'importance des commandes. Ils ont voulu faire profiter de ces avantages des colons moins riches qu'eux. Ils ont offert à ces compagnons de l^ataille de leur servir d'intermédiaires. Ils savaient bien que si le petit cultivateur hésite à entrer dans un syndicat, c'est qu'il ne peut jamais payer comptant. Ils ont donc joint une banque de crédit à leur groupement. Par celte heureuse initiative, ils ont arraché à l'usure les honnêtes gens qui leur ont apporté leur loyauté et leur courage.
Je voyais autour de la table tous ces compagnons réunis. Us appartenaient certainement à des catégories sociales très différentes. Mais personne ne pensait à ces nuances : il n'y avait là que des colons, associés dans une bonne fraternité, comme, sous la capote bleue, il n'y a que des soldats confondus dans l'amour du pays.
J'avais à remercier d'un accueil qui me touchait
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au vif. Je n'ai pas cru pouvoir mieux m'acquitter de ma dette qu'en parlant à ces gens de cœur des femmes que, presque tous, ils avaient laissées au logis, — de ces Françaises que j'ai vues en Algérie soutenant la maison de leur coiur, relevant le courage des hommes, créant les fils, faisant à ceux qu'elles chérissent une patrie dans la solitude.
J'ai bien senti, à cette seconde, que nous étions tous d'accord ; la probité et l'amour triompheront à la fin des coalitions de la haine.
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Des affiches aux portes des « fondoucks, » des roulements de tambour sur les marchés, ont annoncé la chose depuis des semaines : on vend par autorité de justice un monsieur de petite noblesse qui, après avoir mangé pas mal d'argent avec des filles, est venu finir sur un coin perdu de cette côte algérienne. Il est mort seul, dans une masure, en face de la mer. La chronique affirme que l'on se disputera un boggy de cliasse en l:)on état, des armes, quelques bijoux. Cetto dernière promesse préoccupe toutes les femmes du voisinage. On se souvient des splendeurs passées du défunt et de ses galanteries. L'espoir de la bonne affaire a mis toutes les carrioles sur la route.
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Dans un radieux soleil de dimanche, nous traversons des champs fraîchement remués par les charrues. Des milliers d'étourneaux et des vols do pluviers parlent à l'approche de notre cheval ; ils vont s'abattre plus loin, sur les oliviers, dans les vignes. L'air est si pur qu'on le boit avec délices. Les montagnes dont nous descendons baignent dans des gammes de lilas, délicats comme ces iris sauvages dont trois jours de pluie ont couvert les friches.
Le beau temps et la vente ont attiré beaucoup de monde. Toutes sortes de véhicules dételés lèvent les bras le long de la route. On est venu en partie de plaisir, dans des breaks, dans des tapissières, dans des sylphides, avec des chevaux, des mulets, des ânes. Le cabaret a sorti quelques tables sous les eucalyptus. La course au grand air, le souffle marin qui circule ont aiguisé les appétits. On ne vendra guère avant le déjeuner.
Nous voici devant l'habitation du mort. C'est une masure à un seul étage, avec un toit plat, en tuiles rouges; il se rase pour ne point donner prise au vent de mer. Les volets sont clos. Mais les recoins, les débarras, le grenier ont été vidés devant la porte ; il y a de tout là dedans : un jeu de croquet sans arceaux, un vieux piège où un rat a pourri, des garde-manger, des tringles de rideau, les faïences
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qui font rire, des chaises dépaillées, un slore sur lequel les armes du défunt sont peintes sous une couronne monumentale. Au milieu des débris, surnage, épave du passé, une boîte de cuir, de celles qui, dans trois étages, enferment le chapeau de soie, le « claque » et le chapeau gris. Ici, le mot « Paris » est encore lisible sur l'étiquette qui se décolore.
C'est autour de ce bric-à-brac que la foule n'ide et bourdonne avec une impatience bruyante. Il y a sur chaque détritus une couronne mouvante, un fourmillement de convoitises; la décrépitude des objets aiguillonne la faim. L'odeur de moisissure attire et fixe.
De tout cela un haut de cœur se lève, qui vous ('•carte vers le champ. Là une haute meule de fourrage achève de se dessécher. Une vieille jument grise, qui fut une trotteuse classée, paît l'herbe rare. De temps en temps, elle lève la tête avec une nuance d'inquiétude : elle allonge le cou vers celle foule, elle dilate ses naseaux poussifs. Est-ce que le maître ne va pas sortir de la maison ? Sa jument, le petit troupeau de chèvres qui lui donnait du lait, une caniche noire qui flaire en grondant les talons du commissairc-priseur, tous ces vivants qui furent les compagnons de ses derniers jours continuent de l'attendre. Kst-cc qu'il ne va pas paraître et chasser «es intrus?
Voici ses armes: un fusil qu'un amateur déprécie:
— Il ne porte même pas la marque du fabricant !
Un revolver d'ordonnance d'un modèle ancien une petite carabine soigneusement graissée. Toute la fin de sa vie a tenu entre ces plaisirs de poudre et les fuites au large, dans une barque que l'on va vendre avec le reste.
Pas avant le déjeuner, toutefois. M. le commissaire-priseur a amené des dames dans sa tapissière, et les enchères de la matinée lui ont desséché le gossier. Donc, on s'attable. Une grisante fumée de bouillabaisse s'élève des soupières. Il y a du lièvre pour les bonnes payes, du petit-salé avec des choux pour les gens du commun, et du pain excellent sur toutes les tables, de la farine salée avec de l'eau de mer. Qu'il fait bon vivre et se nourrir à l'air!
Tout le monde s'oublierait autour des plats. Il faut que le petit secrétaire arrache M. le commissairepriseur aux douceurs de son café.
La foule a grossi. Les cultivateurs de la région, des colons, sont venus avec leurs femmes. Ces dames étalent leurs plus beaux atours, leur quincaillerie. On ne fraternise pas; on ne se salue guère. C'est de l'envie qui grouille au soleil. Elle guette les bijoux dont l'enchère est imminente.
Déception générale : le défunt n'a laissé qu'un clirun mètre ddr timbré de sa couronue, une montre
de chasse « qui fait son heure en quarante minutes, » deux épingles de cravate en toc, dont l'une représente un fer à cheval, l'autre, une bête de course montée par son jockey; enfin, une chevalière d'or massif, gravée à ses armes.
— Montrez la bague.
L'anneau soupesé passe de main en main, sous l'œil vigilant du commissaire. Il est lourd et de bon titre. Plus d'une fois, sans doute, celui qui s'est écroulé dans cette misère l'a porté chez quelque prêteur. Mais toujours il allait le reprendre comme un fétiche, comme la dernière maille de la chaîne qui le liait à des fiertés disparues.
— Au mobilier, à présent !
Et le secrétaire de M. le commissaire jette dans le brouhaha :
— D'abord, le lit et sa garniture.
C'est un lit de fer italien avec des médaillons peints dans le goût élégiaque. Les matelas sont souillés des humiliations de l'agonie. Une voix interroge :
— Le sommier est bon ?
— Demandez à votre voisine.
On se retourne, on se montre du doigt une grande blonde qui venait faire le ménage du défunt tous les matins. Et les gens se poussent le coude.
— Elle était chez lui quand il est mort...
— Vous croyez ?..^
— Paraît qu'il lui a dit tout à coup : « Prends du papier... tu vas écrire... » Il a ouvert la bouche... mais déjà il ne pouvait plus causer et ses yeux roulaient...
Cependant, les curieux ont fini de palper la literie, et M. le commissaire annonce la vente.
— Il y a preneur à quarante francs...
Au premier rang des enchérisseurs, un Berbère se démène. C'est un maquignon de Maison-Carrée, un de ces « croyants » que le contact des Européens a fini de pourrir et qui drapent dans leur burnous les vices de deux races. Au milieu des éclats de rire, ce farceur a déjà fait emplette de l'armoire à glace. A présent, il veut le lit. Il gesticule, il bataille. A chaque enchère, il s'enveloppe le menton dans une attitude méditative. Il arrête le commissaire. Il se touche le front:
— Attins que j' pinse !...
Puis, quand la galerie a ri de celte pantomime, il envoie d'une voix trouée par la débauche :
— Cinquante-six cinquante!
— Adjugé à Ben Ahmar !
— Qu'est-ce que tu vas faire de (ja, bourriquot?
— Tu ne pourras pas l'entrer dans ton gourbi 1 De côté, le maquignon a un coup d'œil de colère
pour ce nigaud qui loge un homme comme lui dans une hutte de boue et de feuillage.
2Gi JE DEVIENS COLON.
— Mé? dit-il, je vas l'essayer avec dis femmes...
La foule suit en riant. Elle espère que l'homme en burnous plaisantera encore. Pour moi, j'en ai assez de la vente et des enchérisseurs. Je vais vers la plage, vers la mer déserte.
Voici, à sec, sûr le sable, la petite barque dont il se servait pour pêcher. Une perche est debout à l'avant; un reste de voile déchirée palpite comme une aile. On dirait un oiseau lié qui veut fuir. Au delà, la mer pure avec ses hautes vagues bleues, quelques brisures d'écume sur des rocs, et puis le grand large, la beauté de l'élément, le vide de pensée, de bassesse, l'inconscience des choses, jusqu'à l'horizon.
Un regard s'est longtemps promené sur cette mer qui est éteint ; un cœur soulevé d'amertume s'est désolé à cette place.
Souffre-l-on encore où tu es, toi que ma fraternelle compassion évoque devant cette mer, devant ce soleil que la nuit va éteindre?... Soufîre-t-on des outrages que nous font les hommes ?...
Je n'ai pas seulement pris aux colons leurs souliers à clous, leurs soucis et leurs espoirs ; j'épouse leurs passions. Donc j'enrage quand je lis dans des journaux d'outre-mer :
« A quoi bon nous engaiier plus avant dans la folie des conquêtes coloniales ?... Voyez ce que nous avons fait en Algérie, depuis soixante ans que nous y sommes installés?... Comparez l'œuvre de nos colonis à celle des immigrants américains... »
Je voudrais réunir ces sceptiques, ces dédaigneux, sur quelque forum et leur crier dans un portevoix :
« D'abord, sur les soixante ans dont vous parlez si allègrement, trente ont été employés à conquérir
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le sol. Je ne parle pas de la reconquête. Cependant, nous avons construit en Algérie plus de 30000 kilomètres de route, à travers un pays de montagnes et d'eaux torrentielles ; nous avons tracé plus de 3 000 kilomètres de chemins de fer; nous avons bàli plus de 233000 maisons, estimées, dans leur ensemble, pour une somme supérieure à 400 millions ; nous avons planté 120000 hectares de vignes, ensemencé JoOOOOO hectares de blé, tendre ou dur, sans parler du seigle, de l'orge, de l'avoine, du maïs, du bechna, des fèves, des pommes de terre, du tabac, de l'olivier, du lin, du coton, de la ramie, que sais-je? Lisez les statistiques, ô sceptiques, avant de prononcer si facilement des paroles de discrédit.
» Cela fait, s'il vous reste le loisir de repasser un peu votre histoire, si vous êtes d'avis qu'il y a de la sottise à comparer des conditions de vie aussi différentes que l'existence actuelle d'un colon algérien et celle de l'ancien émigrant du Nouveau Monde, vous reconnaîtrez avec moi :
y> ]° Que les Européens qui débarquèrent en Amérique trouvèrent devant eux des espaces immenses et disponibles. Leurs seuls adversaires furent des hordes de chasseurs, sans attaches avec la terre, qui s'évanouirent d'eux-mêmes au contact d'une civilisation brutale. En Algérie, au contraire, la terre
arable, naturellement libre, est introuvable. Partout elle est puissamment appréhendée par un peuple de trois millions d'agriculteurs qui. à demi civilisés, adhèrent obstinément au sol :
» 2° En Amérique, Témigrant était irrémédiablement attaché à sa nouvelle patrie par la longueur et par le prix du voyage. Au contraire, la proximité de la France permet au colon algérien de fuir à la première heure de découragement ;
» 3° En Amérique (sauf aux confins du Far West), on n'a pas à redouter les déprédations de la race autochtone. Au contraire, en Algérie, il faut subir le contact immédiat de l'indigène. A l'aversion du fanatisme pour le roumi, il joint des instincts de pillard; il a contre le vainqueur la rancune du propriétaire dépossédé;
» 4° En Amérique, le capital et le travail se sont développés du même coup. Ce n'étaient pas seulement des nécessités économiques, mais des révolutions politiques ou religieuses qui avaient déterminé les premiers colons à franchir l'Océan. De là constitution immédiate (et, pour ainsi dire de toutes 'piècesj d'une société complète, enft^rmant toutes les classes, toutes les catégories sociales d'individus, groupant les qualités et les puissances particulières à chacun de ces éléments. Au contraire, en Algérie, l'élément « travailleur » a devancé l'élé-
ment « capitaliste »>. Par rapporta cet auxiliaire, il se trouve encore aujourd'hui dans une proportion qui rompt l'équilibre;
» o'' En Amérique, la main-d'œuvre indigène faisait complètement défaut. Le propriétaire du sol ne pouvait compter que sur son travail personnel ; s'il avait des capitaux sur le concours de la maind'œuvre européenne. De là, pour lui, la nécessité de l'exploitation directe et personnelle; pour tous les émigranls, la certitude de l'enibauchage. Nous avons vu, au contraire, comment en Algérie, l'intervention du khammès favorise l'indolence du colon, lui permet de végéter là où, sans le secours commode et néfaste de l'indigène, il faudrait ou prospérer ou périr. »
Je clorais cet exorde par quelque citation latine telle que similia similibus. Je me hâterais d'arriver au point principal du débat : au procès de l'administration.
C'est une matière qui n'est point ingrate. On est sûr d'y plaire à tout le monde : n'avons-nous pas vu qu'Arezki faillit sauver sa tête en affirmant que l'administration était toute seule coupable dans son cas : elle l'avait réduit à la forêt pour servir des projets ténébreux. Je n'espère pas de l'auditoire moins de faveur que ce brigand. Toutefois, avant de faire le procès de l'administration algérienne, il
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ne serait qu'honnête de rappeler les vicissitudes par où Ton fait passer la politique et les changements de gouvernements. Elle hérite d'une multitude de tentatives diverses, de plans à demi exécutés, dont les traces, encore visibles, se superposent de façon à tout obscurcir. L'Algérie, c'est proprement la maison où tout le monde commande. Les conflits y poussent aussi naturellement que le palmier-nain. Rien ne réussira sur ce sol tant que l'on n'aura pas extirpé les racines parasites.
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Ce que l'armée a fait en Afrique à l'époque de la conquête, nous le savons tous, on en trouve à chaque pas les traces, que dis-je, on se heurte aux restes presque vivants de ces victorieux.
J'ai visité un de ces champs de bataille, où, à la même date du 24 juin, en 18o7, puis, en 1871, deux fois de suite, nos soldats ont donné leur vie pour le pays. Cela s'appelle Icherridène.
Depuis trente-cinq ans ces morts glorieux étaient enfouis dans une tombe ignorée. L'administrateur de Furt-National les a découverts et le gouverneur général, avisé de la trouvaille, a décidé de faire construire un ossuaire où ces débris seront recueillis. Uonc sur un des faîtes les plus élevés de la Kabylie,
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on a dressé une pyramide, blanche comme les neiges du Durdjura, des quatre coins de l'horizon l'œil l'apercevra au-dessus des crêtes.
Ce panorama du Fort-National est un des plus beaux du monde. De sa citadelle naturelle il commande tout le massif de la Grande-Kabylie. Nulle domination n'a pu modifier son aspect abrupt. C'est un champ de bataille, toujours ouvert pour les luttes des éléments et des races. Mais quand la magie du printemps algérien vient habiller de verdures et de fleurs ces pentes de précipices, quand les jardins montagnards, les plants de figuiers et de frênes, accrochés aux ravins, se vêtent de frondaisons pâles, quand l'orgie des fleurs envahit les moissons, il y a pour une heure trêve de sauvagerie.
Ce n'est plus l'idée du combat et de la destruction, c'est un rêve de fertilité, une blonde douceur qui traîne par ces gorges silencieuses, qui plane sur ces villages aux toits roux. Ils ne semblent plus s'être réfugiés sur les cimes commes des bêtes traquées qui, au bout de leur fuite, font tête aux chasseurs. On dirait que c'est l'amour des immenses perspectives, un besoin poétique de vivre plus près des neiges, plus près du ciel pur, qui a colonisé ces sommets de monts. Icherridène, lui-même, le farouche Icherridène, tombeau des nôtres, asile des haines irréductibles, prend un air riant.
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Mes compagnons de route m'avaient conduit en face de cette forteresse dont nous séparait maintenant une gorge profonde. Nous avions arrêté nos chevaux à l'ombre d'un bouquet de chênes, et M. l'administrateur de Fort-National me dit :
— Cet arbre, qui se détache devant vous, s'appelle, dans la légende de Kabylie, 1' « Arbre du Maréchal ». Car c'est ici que, le 24 juin 1857, le maréchal Randon s'installa avec son état-major pour diriger l'action. Les Kabyles étaient installés en face, sur la colline que le village couronne. Il fallait que nos soldats descendissent dans cette vallée et que l'on montât à l'assaut le long de ces pentes de quarante-cinq degrés, pour débusquer un ennemi acculé dans ses derniers retranchements et qui tirait à couvert. Bourbaki, alors général de brigade, commandait la colonne d'attaque. A mi-chemin du faîte, à la place où vous voyez ce bouquet de jujubiers, il s'écroula. On crut qu'il était mort. Son cheval venait d'être tué sous lui. Tout autour, les hommes tombaient sans que la marche en avant fût ralentie. Soudain, les Kabyles poussèrent un grand cri ; ils étaient pris à revers. Tandis que Bourbaki les attaquait de front, le commandant de la lé-gion étrangère Mangin avait passé sous le feu et donné l'assaut du côté de l'est. La Kabylie était prise.
Dos années plus tard, quand le commandant
Mangin vint en garnison à Fort-National, les Kabyles faisaient des lieues pour le voir. On voulait toucher son manteau comme celui d'un marabout.
On disait :
— Tu sais, c'est celui-là qui montait un grand cheval gris !
On croyait qu'un sortilège avait écarté les balles de sa poitrine.
Mous laissons nos chevaux à la garde des cavaliers indigènes, et, nous aidant des mains pour ne pas choir, nous gravissons la pente. Les ronces ont envahi le fossé où les Kabyles s'étaient retranchés en 18o7, où ils se sont abrités une seconde fois en 1871. Je demande à M. l'administrateur comment il a retrouvé la tombe. Il me répond :
— Les indigènes ne voulaient rien dire dans la crainte qu'on dépeçât leurs champs. Enfin un vieil homme a parlé. Il se souvenait que, pendant l'année qui suivit la bataille, les chacals, par le tumulte de leurs abois, empêchèrent les gens d'Icherridène de dormir. Chaque nuit ils se réunissaient dans le petit jardin qui est là-haut. Us avaient creusé des terriers. Ils descendaient dans le fossé pour se gaver. J'ai fait sonder la place que la tradition indiquait. Tenez, ici.
Nous sommes parvenus dans un petit champ de montagnes qu'un plant de figuiers cerne. Les feuillages sont merveilleusement verts et frais. Deux
frênes très anciens l'ombragent ; puis, tout de suite, le champ dévale, à pic, sur la vallée qu'on aperçoit dans le cadre des verdures, riante à nos pieds, du bleu délicat des lointains. Un énorme tas de terre rouge rompt celte monotonie d'ors verts, écrase le blé nouveau-né. Derrière, la fosse.
Ils sont là, vingt-quatre squelettes, étendus côte à côte, comme des enfants que l'on fait coucher, tête au traversin, tête aux pieds, dans un grand lit de voyage. Les thorax se sont affaissés ; les membres gisent si à plat sur la terre, qu'une immense fatigue semble peser sur eux. Les crânes ont des inclinaisons de sommeil, adossés à des oreillers. Celui-ci s'est endormi la gorge découverte, cet autre le menton penché sur la poitrine, cet autre sur une joue. Les pieds sont joints, écroulés dans les souliers, presque intacts, et debout. Seules, les colonnes vertébrales, un peu soulevées et comme tordues, rappellent dans ce repos un mouvement, une contorsion de vie. Tout le reste est muet : les cœurs sont tombés en poussière, les orbites sont pleines déterre, les crânes vides ,
Je me trompe : à la tempe, au front, chacune de ces boules luisantes est percée d'un petit trou circulaire. C'est par là que la balle est entrée ; car presque tous ils ont été frappés à la tête. L'ennemi les tirait de haut. Je suis sûr que derrière la blés-
sare on retrouverait le morceau de plomb qui a fait le meurtre. Il suffit de se mettre à genoux, et, avec la pointe d'un couteau, d'écarter un peu la terre qui bouche le- nez, qui fait bâiller la bouche. Et vraiment le voici, le petit lingot qui est entré dans cette cervelle et qui, brusquement, y a répandu la nuit. Celui qui l'envoya l'avait mâché, travaillé à la lime, pour qu'il fit une mortelle blessure. 11 a visé juste. Les pensées de gloire, l'ivresse du courage, le souvenir des tendresses, ce qui bourdonne dans une cervelle de soldat à l'assaut, tout ce tourbillon s'est arrêté sous le choc de la petite balle. Je ne trouve plus que de la terre dans ce crâne troué. Où sont la peasée et l'amour ? Âuraient-ils moins de durée que ces grossiers souliers de cuir qui, après trente-huit ans d'enfouissement, s'obstinent à chausser des squelettes?
J'écoute l'homme qui a creusé la tranchée et découvert ces restes pieusement. Les paroles qu'un fossoyeur dit, à demi-voix, au bord d'une tombe, ont la .sérénité de la mort elle-même. Elles apaisent la révolte. Celui-ci sait l'histoire de ces vingt-quatre endormis. Il l'a reconstruite avec les petits objets enfouis dans l'affaissement des os qui ont arrêté sa piochette.
— Celui que vous voyez là avait au cou un scapulaire, sou camarade une petite glace, le voisin un
jeu de cartes dans sa musette ; l'autre, là-bas, une médaille de Crimée. Il avait eu bien juste le temps d'arriver de Russie ; il devait être débarqué en Afrique depuis une douzaine de jours. Et voyez comme ils sont jeunes ! Il ne leur manque pas une dent.
Il nous montre son o trésor », la croix de Crimée, avec le portrait de la Reine ; l'inscription « Victoria Regina » est à peine noircie. La petite glace a volé en éclats ; le jeu de cartes s'effrite, une bourse en tricot est à peine souillée, une pipe en terre semble encore bourrée de tabac: ce sont des racines qui ont poussé dedans. La rouille recouvre des ciseaux, des dés à coudre, une cuiller, les boutons d'uniforme où l'on lit encore le numéro du régiment: « 2*^ étranger » .
A eux tous ces vingt -quatre morts avaient dixsept sous dans leurs poches, pauvres gars qui ne possédaient que leur vie et qui l'ont laissée là! Leurs noms, mémo sont inconnus. D'ailleurs, à supposer que les yeux qui les ont pleures soient ouverts encore, quel regard de mère les reconnaîtrait maintenant? Où est le joli garçon qui cachait un miroir sous sa tunique ? où le bon chrétien qui a prié la Vierge le malin de la bataille? où l'insouciant qui est monté à l'assaut avec un jeu de cartes ?
Un seul nom sera gravé sur la pyramide qui
commaade les vallées : celui du capitaine Bouteyre, du 2*= étranger.
Je suis arrive comme la pioche découvrait ses restes. Son uniforme, seulement décoloré, était presque intact; ses trois galons d'or, ternis, ornaient encore sa manche. On lui avait joint les mains sur la poitrine. Quand je les ai touchées, les doigts se sont écroulés comme un jeu d'osselets.
Il convenait que la France ne laissât pas ces glorieux dans un tel oubli, sur un territoire de guerre. Mais ce n'est ni ici ni là, ni sous la pyramide monumentale, ni sous le blé kabyle, que ces morts ont leur vrai tombeau. Ils reposent dans le champ d'honneur, dans le champ sans limites de frontières ni de races, où tant de millions de tués sont ensevelis, depuis que des hommes tombent pour leurs foyers et leurs autels. Je l'ai entrevu, cet enclos du souvenir, immense, attirant, désolé, radieux, du bord de ce charnier d'Icherridène, où je songeais, la tête découverte, avec mes deux enfants par la main.
Voilà un épisode des mille combats que les nôtres eurent à subir pour conquérir ce pays. C'est notre plus fraîche légende de victoire. Elle vit dans tous les souvenirs. Ce qui est moins connu, c'est la lutte t[ue l'armée soutient encore sur la ligue des frontières marocaines et sahariennes. Il faut le déplorer, car il serait urgent de recommander les ofliciers qui gardent ces postes à la sollicitude de la France. .l'ai constaté (le mes yeux dans quel dénuement — il faut appeler les choses par leur nom — on les abandonne. La misérable c indemnité de soleil » qu'on leur octroie pour le principe est, dans la pratique, une dérision. S'il ne s'agissait que de souffrances et de privations, ils les accepteraient avec plaisir. Mais
les conditions dans lesquelles on les fait vivre ont de fâcheux inconvénients. Elles atteignent leur intelligence et leur activité. Elles les empêchent d'accomplir tout leur devoir. Moralement et matériellement elles les diminuent.
Qui rendre responsable de cette incurie? Personne. Le cas des officiers est le même que celui des marins; ils ne font pas de politique; la discipline leur cloue la bouche : donc personne ne s'occupe d'eux, on ne songe pas que l'officier est un homme comme un autre, exposé au d(''Couragement, à la maladie, on prétend que ses forces soient, comme son énergie, sans limites.
Il ferait bon conduire ces chauvins optimistes en villégiature d'été, dans les postes du Sahara algérien, à Ghardaïa. à El-Golea, à Ouargla, ou même, tout simplement, à Touggourt et à Géryville. Pendant trois mois de l'année, il y faut supporter des températures qui oscillent entre 40 et 52 degrés à l'ombre. A Ghardaïa, en un quart d"heure, nous faisions cuire un gigot au soleil avec un appareil en verre qui avait appartenu, autrefois, au colonel Flatters. Au mois d'août, à Touggourt, j'ai relevé 54 degrés au thermomètre du bordj. La ville était déserte, le commandement supérieur laissé à un sous-lieutenant indigène; tous les officiers avaient dû venir en France pour prendre les eaux. Nous
ne trouvâmes dans le bordj qu'un médecin frappé diusolation qu'un confrère militaire, appelé en hâte de Biskra, et malade lui-même, disputait à. la mort.
A Ouargla, quelques jours avant notre arrivée, un soldat était décédé de la lièvre paludéenne. On n'avait pas trouvé de bois pour lui fabriquer un cercueil. On avait cloué, bout cà bout, des débris de caissettes qui servaient à envoyer de l'absinthe aux officiers. Et le mort était sommairement emballé dans une boite à claire-voie, avec des bariolages d'inscriptions sur toutes les coutures : Pernod... Cusenier. . . Pernod, . .
Les vivants n'étaient pas mieux traités que les morts. Dans l'horrible kasbah en ruine où le bureau arabe nous avait donné l'hospitalité, les scorpions étaient si nombreux qu'il fallait coucher avec des poules pour se garer des piqûres. Hors de la ville, le bordj tout neuf n'était guère plus habitable. Le Génie a élevé cette énorme bâtisse sans donner un coup d'o'il à la ville indigène, sans chercher s'il n'y avait pas lieu de faire quelque emprunt à des coutumes d'architecture qui ont pour elles l'expérience des siècles. Il a bâti sans modifier en rien ses plans ordinaires, connne s'il construisait une caserne pour un faubourg de Lille. Il y a des glaces dans les chambres des officiers supérieurs, des cheminées de
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marbre, de belles fenêtres bien larges, qui laissent entrer la chaleur et les mouches, qui rendent tout repos impossible. Wais l'officier n'a pas de lit, pas d'armoire, pas de chaises. Dans un coin de sa belle chambre, il est couché, par terre, sur un matelas. Ses vêtements sont suspendus par des clous à la muraille : où aurait-il pris de l'argent pour faire transporter des meubles cà dos de chameau depuis Biskra? Et, à supposer que quelque galopin des compagnies de discipline sache manier le rabot, qu'il soit en état d'établir une armoire ou une chaise, on n'a pas de bois à lui donner.
Entendez-vous-cela ? pas de bois ! pas un pauvre petit bout de planche. Il va de soi qu'on ne songe pas à mettre la hache dans les palmiers de l'oasis. Quant au sol, il ne produit que de la boue et du sable ; c'est une dune qui s'est mise en mouvement sous cette bâtisse trop lourde. Et le bordj, le bordj tout neuf, le bordj qui vient de coûter plus d'un million est déjà fendillé comme une ruine...
Même incurie pour les questions de ravitaillement et de nourriture. 11 faut avoir passé quelques journées au seuil d'un bureau arabe et assisté au défile de gens en burnous qui arrivent là avec des paroles mielleuses et la trahison dans le cœur, pour comprendre les difficultés de cette politique du Sud. 11 est nécessaire que le commandant supérieur de ces
avant-postes parle la langue dans les nuances. Il faut qu'il connaisse toutes les histoires de razzias, les vengeances de famille ; qu'il surveille les déplacements de tribus, qu'il entretienne les rivalités religieuses, les haines de çof à çof. Des années de séjour permettent seules d'acquérir ces connaissances. On ne les lègue pas dans un rapport à son successeur. Le chef de poste qui veut tenir tête aux indigènes doit renoncer à la vie européenne. Il fait vœu de célibat ; les femmes el les enfants ne peuvent vivre dans cette fournaise. Lui-même abrège ses jours. Autour de lui il voit mourir en deux heures, d'un accès pernicieux, de grands garçons qui, le matin s'asseyaient à sa table, et qui, le soir, sont couchés sous la dune.
Au M'zab, à Ghardaïa j'ai été l'hôte d'un de ces hommes d'élite M. le colonel Didier. Le colonel est arrivé au M'zab avec les canons qui imposaient notre alliance. Il s'est dit que c'était un but suffisant à une vie que d'asseoir sur sept villes la domination de la France, Il s'est fait diplomate, agriculteur, législateur, horticulteur, La politique du Sud est dans ses mains. Un jour on l'a déplacé ; on l'a envoyé en Tunisie ; il a fallu qu'on le priât de revenir à son poste pour achever l'œuvre qui s'écroulait derrière lui.
Certes la France est brillamment, intelligemment
servie dans le Sud, mais le cas d'un chef maintenu dans son poste pendant des années — comme le colonel Didier — est presque unique. Où trouver des hommes qui renoncent à tout pour se charger de pareilles responsabilités, des hommes qui enterrent leur vie, leur ambition, leur cœur? Où même en trouver qui aient la force de résister, si longtemps, à un climat meurtrier?
En dehors des aptitudes physiques, l'excellence de l'hygiène serait ici d'un grand secours. Les Anglais, qui veulent maintenir à tout prix, pendant des années, les mêmes officiers dans des postes de frontières, ont porté leur attention sur ce point essentiel I La table de ces officiers est servie aux frais de la reine. On ne considère point comme un détail insignifiant que les garnisons d'avant-garde soient dans un état de bien-être ou de malaise physique. On sait que l'effort intellectuel est en proportion de la santé. Et quand ces militaires d'élite ont usé leurs forces au service du pays, on réserve des retraites exceptionnelles à leurs vieillesses prématurées.
Nous autres, que faisons-nous?
On retrouverait dans les cartons du ministre de la guerre le mémoire d'un médecin militaire de Ouargla qui, mourant du paludisme, dictait les dernières observations qu'il avait faites sur soi-même.
« .Te n'ai connu, disait-il, qu'un officier qui ait pu
résisler dix-huit mois au climat do Ouarj^la «ans venir soigner son foie en France. C'est le capitaincX., à qui sa fortune personnelle permettait de boire exclusivement de l'eau de Vichy. »
A qui appartiennent ces sources minérales dont l'usage permettrait à nos officiers de se maintenir dans les postes du Sud? A l'État. Il pourrait fournir l'eau à ses officiers gratuitement, du moins à bas prix. Il laisse ce trafic aux mercanti. A Ouargla, une bouteille d'eau de Vichy coûte plus de deux francs : les officiers ne peuvent en boire.
Il faut pardonner quelque nervosité à des gens qui supportent tant de misères sans se plaindre. D'ailleurs ils sont ici les conquérants ; ils disent presque tout haut:
— L'Algérie est notre œuvre. Qui a fondé Bel- Abbès, Sétif. Batna, Aumale, leFondouk,Boufïarik?...
Ils comparent la sécurité des territoires militaires avec le gâchis des communes de plein exercice, l'indiscipline de tant de communes mixtes.
Ils déclarent:
— Regardez une commune comme Tebessa, qui groupe sur son territoire les trois variétés d'administration algérienne. A la seule politesse des indigènes croisés sur la route, on sait si l'on se trouve en bureau arabe, en commune mixte ou en pays de plein exercice.
Ils constatent que l'uniforme leur assure, aux yeux de l'indigène, une supériorité éclatante sur les fonctionnaires de tout grade. Us savent bien que ces populations^ remuantes ne seront jamais contenues que par la force. Us se sentent indispensables. Us se sont habitués à considérer TAIgérie comme leur bien, comme le champ béni de l'avancement.
Dans cet esprit de corps, quand l'armée dut transmettre à l'administration civile les territoires qu'elle avait conquis et organisés, elle ne cacha pas que l'on aurait à regretter celte usurpation. Elle s'arrangea pour donner de l'cfTet à sa prédiction. Elle retarda l'heure de la pacification complète, qui aurait eu pour résultat son complet ctracement. Celte hostilité se trahit ouvertement par des actes décidément repréhensibles. En maint endroit, avant d'abandonner ses postes à l'administration civile, l'armée brûla ses archives. Partout elle les emporta. Elle dit à ses successeurs :
— Débrouiliez-vous !
Elle ne songea pas que, en même temps qu'eux, elle mettait la France en échec.
On touche ici un vice certain de l'intervention de nos militaires dans l'organisation des colonies. Les proconsuls que Rome mettait à la tôle de ses armées n'étaient pas seulement des généraux, mais des administrateurs civils. La conquête ne leur apparais-
sait pas comme un but, mais comme un moyen. Leur idéal était non la gloire, mais l'utile. Rome voulait tirer profit de sa victoire. Au contraire, les officiers brillants qui conquirent l'Algérie ont montré , dans leur première organisation , des préoccupations uniquement militaires. Pour un centre comme Bel-Abbés, dont le choix fut heureux, on cite des centaines de villages bâtis pour les commodités des troupes au gîte d'étape. II eût suffi de les reculer de quelques kilomètres, de les installer sur une hauteur voisine pour assurer leur prospérité. On les a bâtis sans souci de l'avenir, à la place où le règlement militaire ordonnait au soldat de poser son sac. On a créé non une Algérie agricole et industrielle, mais une Algérie stratégique.
Il était facile de comprendre que le colon chercherait à s'affranchir. Il avait passé la mer souvent par goût de liberté. Il trouvait dans sa nouvelle patrie une autorité plus forte. Il montra tout de suite son impatience de secouer le joug. Alors, on eut un spectacle inattendu. En maint endroit, l'armée, sentant que la domination allait lui échapper, fit sa cour aux colons aux dépens de l'indigène. On me contait naguère, à Akbou, un trait bien caractéristique de cette politique d'occasion. Les Kabyles de Tazmat se souviennent encore que, pendant un été pariiculièrement sec, le commandant supérieur
leur imposa dix mille journées de corvée avec ordre d'irriguer les terres des colons. C'est le souvenir de ces complaisances, bien plutôt que le goût de l'autorité et le désir de sa restauration, qui fon^ demander à des colons (d'ailleurs, notoirement radicaux en politiquej, un retour à l'administration militaire.
Celle-ci, de son côté, prouve trop souvent, dans des faits, menus ou graves, qu'elle se considère comme dépossédée. Le Génie continue d'accaparer une multitude de territoires ou de bâtisses dont il n'a nul besoin. Il se ridiculise par de sottes tracasseries. 11 fait démolir par ses sapeurs des gourbis bâtis sur des terrains vagues. Il empêche que, sur la place du Gouvernement, en plein Alger, on élève un lampadaire, dont l'installation est d'utilité publique. 11 fait abattre la tente déployée par un café sur sa terrasse, sous prétexte que, en cas de guerre, cette toile lui masquerait la vue. Cependant, il oublie de sonder le terrain avant de bâtir sur la dune de Ouargla un bordj qui se lézarde l'année même de sa construction. 11 gaspille l'argent de la France dans des occasions comme celle-ci où le conflit des administrations entre soi devient presque un crime de lèse-patrie.
De Tizi-Ouzou à Azazga, le Génie avait commencé la construction d'une route stratégique sur la rive
droite du Scbaou. Les agents voyers s'avisèrent que ce n'était pas au Génie, mais à eux qu'il appartenait de tracer celle voie. Donc, ils commencèrent une autre route sur la rive gauche du torrent. Ils la poussèrent jusqu'à Meh'Ia, un village de trois cent cinquante habitanls, qui décroît chaque jour.
Ceci ne faisait point le compte du Génie, qui lança un pont sur le Sébaou, afin d'arrêter l'entreprise de ses adversaires. On riposta. A six cents mètres plus haut, près de Tamda (un village de deux cents habilanls), les agents voyers jetèrent, en sens inverse, une passerelle par-dessus le fleuve. Ci, pour les deux ponts seulement, une dépense de deux cent soixante-dix mille à deux cent quatre-vingt mille francs...
Toujours l'histoire du Barrage que l'on ferme l'été, du petit pont d'Éric que l'on voulait bâtir en pierres de taille avec deux trottoirs afin d'assurer la la circulation des piétons qui peut-être passeront par ici — à la fin du xx*' siècle.
Nous avons tenté d'arraclier l'indigène aux mains de ces « honnêtes gens-là. » Nous l'avons soumis à notre système de justice civile. A-t-il beaucoup gagné au change ?
Jai recueilli à ce sujet les doléances d'un jeune juge de paix qui aime son état, qui a le respect de sa fonction. Il rougit pour la France et pour lui-même de la façon dont la justice s'exerce
— Nous avons, me disait-il, rcnqilacé les cadis qui, au nom du bey, exerçaient la juslicc civile et la justice répressive. Ils se transjiorlaient sur les marchés, à califourchon sur une mule et entourés de leurs cliaouchs. Ceux-ci bâtonnaient sur leurs ordres. Ils coupaient le poignet ou le cou. Ils obligeaient
les condamnés à payer l'amende. Bien sur les cadis étaient des concussionnaires ; les Arabes le savaient ; ils ne s'en fâchaient pas. Ils ne manquent pas une occasion de nous faire remarquer que l'appétit des cadis était moins ruineux que le taux de nos frais de justice, que les honoraires d'huissier, d'avoué et d'avocat.
Je gagerais que cette nouvelle surprendra en France bien des gens de bon sens ; les formules de procédure dont on use dans la campagne envers les indigènes sont exactement celles où nous autres nous débattons. Pour tout ce qui est « affaire réelle » l'indigène relève du juge de paix, comme le premier Français venu. On lui envoie par huissier une invitation à comparaître, qui lui est comptée au taux légal ; mais comme le prix de ces démarches croît avec le nombre des kilomètres que le porteur de la pièce doit parcourir, la citation coûte un prix exorbitant lorsqu'elle touche enfin l'indigène poursuivi. J'ajoute qu'elle est grevée, — en sus des frais ordinaires, — d'un droit de traduction ; le greffier l'avait rédigée en français, on a dû la porter chez l'interprète. Ainsi le greffier, l'huissier et l'interprète ont déjà « fait des frais » avant que rien soit commencé.
Comme les douars sont éparpillés par toute la commune, séparés les uns des autres par de formidables distances, l'huissier attend toujours, avant de
se mettre en route, d'avoir pa grouper plusieurs affaires qui intéressent le même douar. Bien entendu, il fait payer à chaque partie ses frais de déplacement comme s'il se dérangeait pour son seul usage. A ce régime, il a vite gagné de quoi se payer une voiture et de bons chevaux.
Quand le juge de paix se transporte sur un marché pour tenir ses audiences foraines, il arrive presque toujours dans la voilure de l'huissier. Lui, il gagne deux mille quatre cents francs par an ; ce n'est pas de quoi entretenir une écurie. Il ne peut songer davantage à faire la route à pied. Il lui faut donc accepter auprès du porteur de papier timbré cette position subalterne. C'est le mot exact : l'indigène est un primitif. Il juge de toutes choses sur les apparences. Pour lui, le personnage officiel qui va en carrosse est le supérieur du fonctionnaire qui use ses semelles dans les mauvais chemins. Sur le siège de l'huissier, le juge de paix fait figure de laquais.
Ce sont là des inconvénients que l'on n'aperçoit guère de France, mais comment ne s'est-on point avisé, par simple clarté du bon sens, que l'on compromettait la justice en n'exigeant point que le fonctionnaire qui la rend comprît la langue de ses administrés? Le juge de paix est entièrement à la merci de son interprète. Celui-ci est le plus souvent
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un indigène ou un juif. C'est assez dire quels abus masquent une apparence de légalité.
D'ailleurs, si le formalisme de notre procédure est oiseux avant l'intervention du juge de paix, il devient ridicule après. Il faut que la partie qui a gagné fasse exécuter le jugement à son profit. Son bon droit lui coûte gros. Elle doit payer tout d'abord l'enregistrement, les frais de greffe, puis elle verse une provision à l'huissier, car celui-ci ne se transporte point qu'il n'ait vu l'argent sur la table.
J'ai suivi de près les péripéties d'une de ces comédies dont le dénouement a été lugubre.
Un certain Ahmara était accusé par un certain Bel-Kassem d'avoir déplacé une borne à la limite de leurs propriétés respectives et ensemencé d'orge tout un champ qui appartenait à son voisin. Le débat fut porté devant le juge de paix avec les formes, les délais ordinaires, et l'indélicat Ahmara, condamné par défaut.
Les deux parties n'étaient pas plus riches l'une que l'autre, aussi Bel-Kasscm dut vendre son unique chameau pour obtenir que l'huissier vhit signifier le jugement à l'usurpateur. Ahmara l'attendit de pied ferme au seuil de son gourbi. Il rerut le papier timbré, la traduction en arabe, les posa sur sa natte et s'assit dessus avec sérénité.
Qu'en eût-il fait ?
Il n'y a pas un indigène sur cinq cents qui lise des caractères arabes ou français. Il n'y en a pas un sur dix mille qui puisse comprendre un traître mot à la rédaction d'un jugement. Encore est-il que, dans l'occasion, Ahmara fit preuve de courtoisie. Beaucoup de ses coreligionnaires refusent purement et simplement de recevoir le papier timbré. Par \k ils s'imaginent arrêter tout l'effet de la procédure.
D'ailleurs, la bonne volonté du débiteur n'alla pas au delà de cette politesse. Il ne songeait ni à rendre le champ ni à payer les frais. Il ne se dérangea pas.
Quand les délais légaux furent authentiquement épuisés, l'huissier se remit en campagne.
Cette fois il apportait un commandement :
— Songe bien, dit-il à l'entêté, que si tu m'obliges à remonter ici, je dresserai un procès-verbal de saisie.
Ahmara estimait que ce nouveau papier timbré ne devait pas être beaucoup plus dangereux que les autres. Il se laissa saisir. On fit donc afficher et crier dans les marchés du voisinage que « ej;i exécution d'un jugement..., etc. », tel jour, en tel lieu, le mobilier d' Ahmara serait vendu au profit de Bel- Kassem.
Quand on eut payé tous les gens de justice, il ne restait rien à remettre au gagnant. Encore s'il avait eu la satisfaction morale de rentrer en possession du champ dont on l'avait dépouillé! Mais, quelques
jours après la vente, il vint avertir le juge de paix qu'Ahmara continuait d'occuper le champ comme devant et que, même, il le gardait la nuit, par crainte des maraudeurs.
— Il a feint, gémissait Bel-Kassein, de me prendre pour un de ces gens-là, et il m'a roué de coups, l'autre, soir comme je passais à la lisière de ses orges.
— C'est bon, dit le juge de paix, nous allons faire arrêter Ahmara.
Les gendarmes se niirent en route; mais leurs bicornes se voient de loin ; leurs déplacements sont toujours signalés une bonne heure k l'avance. Quand ils arrivèrent au champ d'orge, Ahmara s'était évanoui. D'ailleurs, ils n'avaient pas redescendu la montagne, que le coquin surgissait de quelque trou, et venait, jusque devant le gourbi, narguer son adversaire.
Il le ménagea si peu dans ses discours, que Bel- Kassem, à la fin exaspéré, saisit une hachette et la lui planta dans le crâne.
Le lendemain, je prenais le café chez l'administrateur de la commune, quand on vint nous avertir qu'un personnage couvert de sang demandait à être introduit.
C'était Ahmara. Il se décoiffa successivement de trois ou quatre chéchias collés ensemble par le sang coagulé. Enfin, il découvrit sa tète rasée.
— Regarde, disait-il, regarde...
La plaie était affreuse, le cerveau à découvert, la hachette- ayant fait sauter un fragment triangulaire de la boîte crânienne. Ahmara l'avait ramassé et recueilli dans un coin de mouchoir qu'il nous dénoua :
— Mais, malheureux ! dit l'administrateur, tu ne devrais pas être dans les chemins avec une blessure pareille. Je vais faire appeler le médecin.
Ahmara secoua la tête.
— Non, dit-il. J'ai seulement voulu te montrer le mal qu'on m'a fait pour que tu juges Bel-Kassem. Tu vas le faire arrêter, dis ?
— Mais cela ne me regarde pas, je vais avertir le juge.
— Où est-il, le juge ?
— Au bas de la montagne, à la ville.
Rien ne put retenir le blessé. Il voulait montrer sa plaie au juge, dans l'espoir que Bel-Kassem subirait, après cela, une condamnation plus forte. Il se recoiffa de toutes ses chéchias, il se mit en route à pied, cent kilomètres pour descendre dans la plaine, autant pour regagner son gourbi. Il exhiba sa blessure comme il le souhaitait. Mais il n'eut pas la satisfaction d'assister à la condamnation de la partie adverse. Il mourut le surlendemain de son retour.
Je ne dis pas que sa tribu ait fait une grande perte, je conclus seulement qu'il faut prendre les indigènes pour ce qu'ils sont, pour de grands enfants. On agirait sagement en remettant les affaires purement indigènes aux décisions du cadi. 11 jugerait mieux que nous ne le pouvons faire, dans l'esprit de sa race. Il conviendrait seulement de surveiller le recrutement de ces fonctionnaires. A l'heure qu'il est, ils sortent des zaouïas. Il y a une école musulmane supérieure à Alger, une medersa où l'enseignement est donné sous notre contrôle. On y pourrait former des cadis dans le style nouveau, dont la gestion serait exactement surveillée.
Quant aux petits délits, vols de poules, dégâts dans les champs, etc., il ne serait que sage d'en remettre la répression aux mains des administrateurs. On ajouterait un article ou deux au code de rindigénat et la série des vols impunis diminuerait comme par enchantement. Il n'y a pas de tribu où tout le monde ne connaisse et ne nomme les voleurs professionnels. Mais comment les atteindre avec un code qui a été imaginé pour les besoins d'un peuple comme le notre, parvenu à une extrême civilisation, un code qui a [tour base le témoignage, le respect de la vérité?
En matière de justice indigène cette fiction est une sottise.
— Nous autres, Arabes, disait un témoin dans l'affaire Arezki, nous témoignons pour une tasse de café.
Il n'est même pas nécessaire que l'intérêt ou la gourmandise s'en mêlent ; en dehors de l'esprit de çof, qui ordonne à l'affilié de soutenir les siens par le serment comme par les armes, « qu'ils aient tort ou raison », la religion des vaincus leur enseigne qu'égarer le rounii, lui rendre l'exercice de la justice impossible, est un acte méritoire. Personne ne songe à faire jurer les musulmans par le Christ ; c'est une utopie tout aussi forte que de leur faire lever la
main sur le Coran. Leur casuistique les délie de toute sincérité à l'endroit de leurs vainqueurs ; d'autre part, l'opinion publique considère le mensonge comme une habileté permise, digne d'estime si, au bout du compte, elle fait triompher le faux témoin.
M. lé procureur de la République d'Alger me racontait dernièrement un fait qui met cette tare de la morale musulmane dans une éclatante lumière.
Un magistrat avait été appelé dans un douar pour y constater la mort d'un caïd, tué d'un coup de fusil. Il se transporta sur le lieu du crime, examina le corps, interrogea des témoins.
Le premier qu'il cita devant lui dit :
— Voilà : le caïd était assis sur une pierre, entre ces deux oliviers. Soudain, des hommes du çof ennemi sont arrivés au galop. Ils ont fait feu sur lui, par derrière. Puis ils ont tourné bride; mais tout le monde les a reconnus.
Trente témoins contèrent l'événement dans les mômes termes. Tous affirmaient qu'ils avaient suivi les péripéties de la scène. Leurs témoignages concordaient si exactement que le magistrat, en homme d'expérience, se dit :
— On me trompe. Ces gens répètent une leçon concertée.
Donc il laissa passer plusieurs semaines. Un matin,
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on l'avertit qu une des veuves du mort demandait à être secrètement entendue. Il la reçut. Elle déclara :
— On t'a^ dit que mon mari avait été tué par deux cavaliers...
— Oui, eh bien?
— On t'a trompé.
— Je le sais.
— Sais-tu qui l'a tué?.. Son fds.... son fds aîné... C'est un mauvais sujet; .. ils ont eu une querelle ensemble pour de l'argent;... alors, le garçon,... pan!... il a tiré sur le père!...
Cette hypothèse était très vraisemblable. Le vieux caïd avait un fils mal noté et surchargé de dettes. Toutefois le magistrat demanda :
— Comprends-tu bien la gravité de l'accusation que tu portes ?
— Parfaitement.
— Et tu pourrais appuyer ton témoignage sur d'autres témoignages ?
— Monte seulement au douar et interroge les femmes... un jour que les hommes seront absents,... tu verras ce qu'on te répondra.
Le magistrat suivit ce conseil. Une douzaine de femmes défilèrent devant lui. Elles répétèrent l'une après l'autre :
— Voici ce qui s'est passé... C'est son fils qui l'a tué... Son fils aîné... C'est un mauvais sujet... Ils
ont eu une querelle ensemble pour de l'argent... Alors le garçon... pan I... il a tiré sur le père.
— Du diable ! se dit le magistrat en redescendant à la ville, ces témoignages ne varient pas d'un iota On me trompe encore !
Il connut la vérité un mois plus tard.
Le vieux caïd avait reçu une balle perdue, dans une fantasia, un soir de noce, par hasard. Elle l'avait tué sur le coup. Tout le monde savait que celte mort était le résultat d'un accident ; mais tout le monde aussi voulait se servir de cet accident-là pour faire couper la tète cà ses ennemis.
Ceux pour qui j'écris cette histoire — et toutes celles qui précèdent — les liront-ils ? Comprendront-ils qu'elles sont, comme on dit aujourd'hui, « représentatives » de centaines de cas identiques? Prendront-ils la seule décision qui puisse sauver ce pays de l'imminente faillite ?
Ll[
Il faut débarrasser cette colonie — peut-être toutes les colonies — de leur représenlalion politique. Il faut qu'il y ait unité d'action dans l'exercice du commandement (|ui. à cette heure, s'éparpille entre les mains de cent maîlres, H ne s'agit pas dans l'occasion de savoir si une république osera donner tant de pouvoirs à un proconsul, mais si la France veut, oui ou non, conserver sa colonie,
— Je me fais l'effet, disait un jour le gouverneur de l'Algérie, d'une espèce de bcy de Tunis. Je me trompe, cet liomme-là n'a qu'un tuteur, tandis que moi . . .
Pris entre la députation coloniale et les bureaux de Paris, le gouverneur général de l'Algérie n'a pas
le droit de déplacer ua garde forestier. Théoriquement, il est là pour créer, pour organiser la colonisation; mais s'il demande des nouvelles d'un centre agricole en formation, l'inspecteur d'agriculture lui répond :
— Je ne relève que de mes chefs, du ministre qui m'a nommé. .Je n'ai pas le droit de vous donner les renseignements que vous me demandez.
C'est donc à Paris qu'un gouverneur général de l'Algérie doit passer une partie de son temps s'il veut être quelque peu renseigné sur ce qui se passe dans son royaume, surtout s'il veut défendre contre la coalition les appétits électoraux, les intérêts perpétuels de la colonie. Mais là encore, plus d'une déception l'attend.
Je suppose qu'il ait médité de faire donner le Mérite agricole à un colon qui aura, par exemple, transformé par des plantations de palmiers toute une région jadis inculte, ouvert une grande roule à l'influence française, créé des oasis. 11 aura la stupéfaction de recueillir celte réponse dans les bureaux de i'aris :
— Mais, Monsieur le gouverneur général, Télc* vage du palmier, ce n'est pas de l'agriculture... Le palmier est urfarbre de décoration... d'art. Demandez pour votre candidat les palmes académiques...
Ce propos ayant été répété à la tribune du parlement par le gouverneur de l'Algéri . il faut bien
croire qu'il a élé tenu en effet. On peut en France le juger merveilleusement divertissant. De ce côté-ci de la mer, les honnêtes gens le trouvent triste. Qu'il s'agisse d'instruction publique , de finances, de colonisation, de commerce, d'industrie ou d'agriculture, ils constatent chaque jour que leurs intérêts les plus sacrés sont administrés de Paris avec de fatales incompétences. Ils maudissent ce système absurde des rattachements que l'on inventa pour conserver une place lucrative à un personnage incapable, que le népotisme avait placé à la tète de la colonie. Dans leur impatience de la désorganisation, de l'insécurité dont ils souffrent, ils réclament à grands cris la force.
On ne pourra pas apporter de remède à leur mal, tant que le pouvoir sera aux mains de la clientèle électorale que j'ai dépeinte, tant que les préfets ne s'occuperont que de politique, tant que l'Algérie leur apparaîtra sous la figure du conseil général. r»u moins un gouverneur, soutenu par les Chambres, p<:)urrait-il régler la question indigène, rétablir la sécurité compromise, retarder et peutêtre conjurer la banqueroute. Il empêcherait que les contributions indigènes, détournées de leur emploi équitable, soient uniquement affectées aux intérêts européens. II empêcherait que conseillers fçénéraux et parlementaires terrorisent les adminis-
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trateurs et leur proposent des avancements de faveur en échange de l'abandon des inténHs qu'ils ont mission de défendre.
— Soyez induliicntpour mon client, disait naguère un illustre avocat du barreau de Paris au tribunal qui voulait doter d'un conseil judiciaire un fils de famille notoirement prodigue. Soyez indulgent pour mon client, il s'amendera, il va travailler ;Je le ferai nommer quelque chose en Algérie.
Le tribunal a souri, le public a battu des mains. Mais, une fois de plus, à nous autres colons, celle gaieté nous a serré le cœur. Certes, nous estimons à son juste prix la vertu de tant de fonctionnaires qui, pour des salaires dérisoires, sans rien sacrifier de leur dignité, sans transiger avec leur conscience, défondent au péril de leur fortune particulière les intérêts supérieurs qui leur sont confiés. Mais combien sont-ils dans ce pays, ces bons Français qui soutiennent les quatre coins de l'édifice et empêchent qu'il ne s'écroule? La faveur, le népotisme, décident des avancements, distribuent les places. Longtemps la colonie a été un dépotoir pour la métropole. L'admmistration y envoyait ses chevaux de réforme, la politique ses enfants perdus, la bourgeoisie ses fils prodigues. « Messieurs du Tribunal, ce jeune liomme n'est bon à rien, je le ferai nommer que'que chose en Algérie. »