‹ Je m'accuseChapitre 10 sur 13 · Quand on est un père honnête · texte numérisé non relu

Quand on est un père honnête

homme... » — « 11 Je quitta, écrasé et calme)). Je te crois.

Un ami m'écrit : « Le dégoût que j'ai pour Zola s'est précisément accru de ce qu'il est l'auteur de « J'accuse ». 11 doit y avoir, au fond de son acte, un mobile intérieur dont l'ignominie est connue de Dieu seul ».

26. — « ... Le ventre nu, le ventre sacré qui s'ouvrait, comme la terre, sous le germe, pour donner la vie... Le désir créateur du monde ». Je m'étais pourtant bien promis le silence, mais le moyen de résister à cela ?

A un ami :

... Quelqu'un vous a dit qu'on ne peut reprocher à Zola de gagner trois ou quatre cent mille francs par an, avec ses livres. Opinion de bourgeois, opinion immonde.

11 y a, à Londres, des accapareurs milliardaires qui s'arrondissent, de temps en temps, de quelques dizaines de millions, en lâchant les meutes de la famine sur telle ou telle province de l'Inde.

11 y a d'autres spéculateurs, anglais ou américains, qui empoisonnent des peuples par l'opium.

11 y a aussi des entrepreneurs sans nombre, répartis

autour du globe, qui gagnent beaucoup dans le trafic de la viande humaine.

Etc., etc., etc.

Votre quelqu'un, ayant paru lâcher Dieu depuis quelque temps, depuis peu de temps seulement, est encore capable, je l'espère, de penser que tous ces monstres gavés d'or mériteraient plutôt de l'être d'étrons et de crever dans les plus sales supplices; mais il ne pense pas du tout qu'il y ait lieu de blâmer un individu qui n'empoisonne que les âmes, qui n'avilit que les intelligences, qui n'outrage QUE Dieu, et qui s'enrichit à ce métier-là. On est toujours assez homme de bien quand on a paru baver pour Dreyfus, en se foutant des imbéciles. O Tribulat Bonhomet !

Léon Bloy,

P. S. En ma qualité d'artiste, je suis pour la crapule Esterhazy contre la crapule Urbain Gohier. Ah ! oui, certes 1

27. — <( Ah! le petit diable, il me mange, il vient de rouvrir ma crevasse ! » Emile !

29. — Article remarquable de l'excellent affranchi Lucien Descaves. Phrase inouïe, montrant Mme Dreyfus que personne n'aide « à porter sa croix », et qui est « réduite à la déposer dans la rue, sur un banc, et à s'étendre à côté)) . Pends-toi, Emile,accroche-

toi n'importe où, derrière la porte des lieux, par exemple. Tu ne trouveras jamais rien d'aussi beau.

Remarquons, en passant, qu'à Y Aurore, il n'est ordinairement parlé que de « croix », de « calvaires », de « calice à boire », etc.

Les capucins d'une piété haute, tels que Clemenceau, Gohier dit le frère Urbain, ou ce Lucien à figure de cordonnier funeste, affectionnent ces vocables, pas du tout empruntés à l'Eglise, comme on peut voir.

Tout le monde sait que ces dignes personnages auraient quelque chose à dire, quand même ils ne forceraient pas, chaque matin, les tiroirs de la vieille Mère qui les allaita et qu'ils conspuent avec magnanimité, comme il convient à des hommes libres.

Aurais-je eu tort, tout à l'heure, de tant exalter Descaves? Voici ce que je trouve dans mon feuilleton. 11 s'agit d'une maman qui donne à téter à son petit garçon. « Et elle fit cela sous le soleil qui la baignait d'or, en face de la vaste campagne qui la voyait,

sans la honte ni même l'inquiétude d'être nue, CAR la terre était nue, les plantes et les arbres étaient nus, ruisselants de sève ». ! ! ! ! ! Ça te la coupe, Lucien.

Après tout, pourquoi n'oserai-je pas une figuration symbolique ou allégorique des sentiments actuels de notre Crétin?

Emile, complètement nu, sous un arbre, et le front sillonné de ces innombrables et célèbres plis de la Bêtise, si scrupuleusement inscrits par Henry de Groux, Emile jouant de la flûte, en regardant ruisseler la sève des hommes et des femmes, — dans la forêt de Bondy !

2 Juillet. — Voici ce que paraît avoir conçu notre auteur :

Une famille-type qui représente la Fécondité devient trop nombreuse pour être nourrie, le père n'ayant qu'un médiocre emploi. Celui-ci prend, alors, le parti de féconder la terre, en même temps qu'il continuera de féconder sa femme. Encouragé par le

Crétin qui le comblera de tous les dons, qui puisera pour lui à pleines mains dans les trésors de la « science moderne » — dont il possède fort heureusement la clef — il va devenir nécessairement, et soudain, un défricheur de génie, un thaumaturge de l'agriculture, qui fera ruisseler « le lait et le miel » de l'abondance biblique, en plein désert.

Je me prépare donc à relire quelques pages ou quelques chapitres carottés au Médecin de campagne ou au Curé de village du grand Balzac, et accommodés à la Zolaîî!

8. — Où en suis-je, depuis une semaine? Je dormais si bien! Ayant enfilé une demidouzaine de feuilletons arides comme les vallons de la lune, où il est exclusivement parlé de nourrices qui tuent (i), je trouve à peine, dans l'horrible purée, ceci : « La vierge n'est que néant, la mère est V éternité

(i) Voyons ! Emile, tu fais par terre. Pourquoi ne tueraientelles pas, ces femmes, 51 ça rapporte, puisqu'il n'y a pas de bon Dieu ?

de la vie » et « quand nous saurons adorer la mère, la patrie sera sauvée »... Allons, enfants] etc. Oui, sans doute! ah! oui, je te crois. Comment doncl ô François Coppée! Tu es un lapin, toi ; tu sais ce que c'est qu'une mère; tu sais ce que c'est que la patrie; tu sais, non moins que Zola, ce que c'est que de faire des enfants ; et tu sais, surtout, ce que c'est que d'écrire ! Arrange-toi donc avec lui pour cette phrase que j'ose qualifier de mystique : « Ils trouvèrent sur un banc, près de l'arbre, une grosse fille qui essuyait le derrière de son enfant avec un morceau de journal ». De quel journal? Qui nous le dira? ô Coppée! Que de mystères! et combien les Voies sont impénétrables ! Tout se termine à essuyer des derrières. Pensez-y bien!

Après cette trouvaille, je succombe. Oh ! ce romancier qui peint exclusivement des mufles devant un miroir !

i o. — Suite des nourrices qui tuent. Heu-

reusement, voici une lettre de l'excellent idiot au journal Y Ami des Bêtes] C'est intitulé : « La Mort du chien ». Dans les «tortures de son exil », ce Martyr, ayant à peine trente mille francs à manger par mois, se vit privé jusque d'un chien, d'un petit chien qui « pendant neuf ans, ne l'avait pas quitté ». Et ce petit chien qu'il avait oublié de baiser une dernière fois, navré de l'absence de son maître, mourut « en coup de foudre ».

Ce que c'est que d'être le Prince des prosateurs ! Voilà bien dix mille fois que ce « coup de foudre » est servi à toutes les nations, depuis la guerre franco-allemande!

14. — C'est bien ce que j'avais prévu. Nous voilà arrivés aux « morceaux choisis » du Médecin de campagne ou du Curé de village, 11 est probable que le second surtout sera utilisé, puisqu'il s'agit de a féconder » un désert.

Tout se passera, bien entendu, sans l'admirable prêtre de Balzac, sans sa pénitente

sublime, sans la multitude secourue et convertie des indigents ou des bandits ; mais, au contraire, dans un déploiement et un crescendo de muflisme crétinal dont le poète magnanime de Séraphita n'eut jamais la plus vague idée.

11 y a peu de choses aussi complètement sinistres que l'effort tenté, parfois, de cet Emile pour montrer qu'il ne sait pas moins jouer de la lyre que du balai à pot de chambre.

Ainsi, dans le feuilleton du 12, il y a un parallèle ahurissant entre « le petit ruissellement du lait » maternel qui coule « avec un léger murmure de source » (!) et le bruit d'une autre fontaine jusqu'alors inutile, dissipée en des marécages, mais « captée » enfin parle génie de l'agronome balzacien, du virtuose de fécondité, et qui « descend le long des rigoles vers les terres brûlantes ».

Non, quand on n'a pas lu ça, on n'a rien lu et on ne lira jamais rien.

1 6. — <( On n'enfante que par l'amour ! » Ça, c'est le marteau du penseur. Quand Zola ne parle pas précisément du cul, voilà ce qu'il trouve.

18. — «... Ce fleuve de lait qui avait ruisselé d'elle... la bonne déesse en constante fertilité... le divin désir, l'âme brûlante dont les champs palpitent ».

On est au 63e feuilleton, 11 y en a bien 40 ou 5o que cela dure, cette maternité de vache, cette pull uîati on idiote ! L'Image Divine, telle que peut la former le cerveau du pauvre vieux Crétin, rappelle beaucoup ces idoles des anciennes théogonies qu'on représentait avec une double rangée de tétines, comme des truies à face humaine. 11 doit croire cet idéal extrêmement neuf. Il paraît même s'être assez fortement emballé sur la trouvaille.

19. — « Tout de même, interrompit Bénard, la bouche pleine, ils auraient bien pu,

le dimanche où j'ai passé une heure près de toi, m'avertir qu'ils allaient t* enlever tout. C'est une chose, il me semble, qui regarde un mari, et ça ne devrait pas se faire sans son autorisation... Toi-même, tu n'as pas été prévenue, tu es restée toute bête lorsque tu as su que tu n'avais plus rien. »

26. — On est en plein mélo et tout courage m'abandonne. Arrivé au bout du rouleau de son imagination (ah ! ce n'est pas long!), voici que l'infortuné Crétin, ne sachant absolument plus que dire, recommence] Que diraient ici le père Ubu et la mère Ubu, les personnages, sans contredit, les plus décisifs de la fin du siècle ? Quel mot se présenterait immédiatement à leurs généreux esprits ?...

Je retombe dans une histoire d'ovariotomie, d'opération ratée au fond d'un bouge (!) par un chirurgien disgracieux, — histoire bête et salope qu'on peut lire, chaque semaine, dans chaque journal, écrite, avec plus

de raccourci et de force, par un reporter quelconque pris à la station. Mais, aujourd'hui, l'aventure est surérogatoirement resucée d'un chapitre antérieur du même bouquin. La fille venant crever sur le même canapé que sa mère et salissant de son ordure les mêmes clichés. C'est trop.

27. — Suite de l'histoire, imbécile autant que cochonne, d'hier. « La tête adorable de l'enfant, d'une pâleur de cire... sans un cierge » ! (Voir plus haut, 22 juin). On ne se crève pas, dans les Princes de la Prose !

Au fait, pourquoi voudrait-on que je ne les aimasse point, ces femmes adorables qui viennent régulièrement se faire enlever le cul chez des Princes de la Science, en sortant du cabinet de « travail » de notre Zola, et qui n'oublient jamais d'apparaître ensuite, sur un grabat immonde, dans « une pâleur de cire et sans aucun cierge ? »

Ne serait-ce pas là un grand truc ? Répéter toujours la même chose, resservir obsti-

nément et furieusement les mêmes formules, les mêmes phrases, les mêmes verbes, les mêmes adverbes, les mêmes adjectifs, les mêmes pronoms, les mêmes participes et les mêmes substantifs, en vue d'obtenir les mêmes images éculées, sachant qu'on s'adresse au même public intellectuel, — oh ! combien ! — le public des Vaughan, des Clemenceau, des Esterhazy, des Urbain Gohier, des Mercier, des Quillard, des Couard, des Gonse et des Pressensé !!!... Emile ! viens que je te baise !

3i. — Rien. Le feuilleton d'aujourd'hui n'est qu'un prolongement de celui d'hier. Prélude vomitif de la grande cantate, aussi annoncée que protestante, sur l'infortune des personnes vouées à Dieu. Nous allons voir de jolies choses ! Et documentées, surtout, ah !

En attendant, voici une interview du Crétin. Un quelconque àzY Aurore court à Médan sur bicyclette. Entretien sublime avec

le patron qui n'a perdu, ni risqué — ainsi que le prétendent quelques jobards — ni sa fortune ramassée avec la langue dans les émonctoires des bourgeois, ni sa réputation de Salaud. Au contraire, certes !

La dite interview nous apprend, d'abord, ceci : « Cyclisme et photographie, telles sont les occupations principales de Zola en vacances ». Cette révélation n'a rien d'imprévu. 11 doit nécessairement collectionner des timbres-poste, prendre des leçons de piano, etc., aucune idiotie bourgeoise ne devant être étrangère à cet incomparable bourgeois. On apprendra, un jour, qu'il introduit « des thermomètres dans les derrières », comme les héros de Flaubert.

On parle aussi, bien entendu, de l'Affaire. Alors, ça devient très beau. « On m'a offert des sommes folles pour des conférences en Amérique ». On lui a proposé des trésors pour un drame ou un roman sur ladite affaire. « J'ai tout refusé ! »

Ici, position stratégique : « L'exploita-

IIBUOTHICA

tion, par moi, de l'Affaire, serait basse et vilaine » . Sans doute, quand le fruit ne donne plus de jus, on jette le zeste au fumier. Cependant... vilaine, oui, mais pourquoi basse ? Du point où est situé le spectateur, il me semble que les étrons même doivent luire au milieu des constellations.

Quelques mots sur l'exil — c'était prévu — et sur « une petite jumelle» photographique fixée à sa bicyclette, servant à donner, à Londres, des clichés merveilleux. Enfin, L'ALBUM DE L'EXIL!!! ô Ernest !

ô Urbain ! ô Georges ! ô Francis !... ô mon doux Cambronne !

Ah ! J'allais oublier ceci : « Depuis Fécondité que publie Y Aurore, je n'ai rien fait de sérieux !!!!! »

ier Août. — Voici : Une institutrice fait un gros trou dans une porte, pour voir. Elle amène une petite fille à ce trou et l'innocente voit (quelle invraisemblance!) Paul Bourget en train de féconder maman. Là-dessus, la

petite fille innocente demande qu'on l'emmène au couvent, tout de suite. Secret des vocations religieuses enfin dévoilé !

2. — Oui, Camille Lemonnier, toi qui, sans être législateur d'aucun peuple errant, as, tout de même, écrit une Genèse, oui, Camille, c'est une affaire entendue. A chaque feuilleton, la femelle de Matthieu — « bonne pondeuse, bonne éîeveuse », dit le médecin, — met bas un ou plusieurs petits. « Encore de la richesse et de la puissance, crie notre imbécile, une force nouvelle lancée au travers du monde... » Puis, la tentative de l'élevage en grand. « C'était la conquête invincible de la vie, la fécondité s'élargissant au soleil • le travail mettant, à chaque heure, dans les veines du monde, plus d'énergie, plus de santé et plus de joie ».

Si cet horrible macaroni n'a pas été servi trente fois, je demande qu'on m'arrache la peau du derrière devant un public nombreux.

Le monde] les veines du monde ! « Le tra-

vail régulateur et créateur du monde ». Pour un rien, il écrirait sauveur du monde. Ces ennuyeuses sottises sont évidemment moins difficiles à trouver qu'une pensée ou une belle image. C'est une excuse.

4. — Ciel! Que lis-je? Des gens qui ne se sontpas vus, depuis des années, s'écrient : « Que de choses ! Cela ne nous rajeunit guère ». Le Prince des prosateurs démarquant Alphonse Allais î

5. — Cette fois, il y a une putain qui se décide, j'ignore pourquoi, à allaiter son enfant, après en avoir abandonné ou massacré plusieurs autres. Et, alors, elle se sent mère \... Ce passage sera très apprécié dans les bordels où la sentimentalité des dames est au dernier point, comme chacun sait.

Ah ! ce n'est pas le style qui fera obstacle aux enthousiasmes! Jamais le cochon n'avait pratiqué un bafouillage aussi ténébreux, aussi dense, aussi compacte, aussi inscrutable. Si le capital ne Dreyfus était un homme,

au lieu d'être un juif innocent — ce qui est bien certainement Ja dernière posture imaginable — il enverrait aux Chambres, aux ministères, aux potentats de ce monde, une pétition pour réintégrer, immédiatement, son bagne.

7. — « Le désir passait en coups de flamme, le divin désir les fécondait... le travail nécessaire, fabricateur et régulateur du monde... Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde. . . etc. »

Je le demande, avec calme, à la douzaine et demie de très pauvres diables séparés de l'innombrable troupeau des mufles, qui gardent au fond de leurs cœurs les traditions d'un art quelconque, l'amoureux souvenir de l'antique noblesse des esprits de France; je demande à ces malheureux quelle pourrait bien être la formule de mépris applicable à un soi-disant écrivain qui a l'impudence d'offrir, dans un même soi-disant livre, les

mêmes niaises et basses phrases jusqu'à trente ou quarante fois, sans y rien changer — et aussi ce qu'il faut penser d'un public assez aviii pour admirer une pareille prostitution I

Certes, j'aime peu Flaubert et j'ai assez dit pourquoi. Mais quels ne seraient pas les i*ugissements de cet artiste, dont la PROBITÉ littéraire fut une chose quasi sublime et que la seule crainte de répéter un adverbe, à cinquante pages de distance, faisait généreusement pâlir ; quelle ne serait pas l'indignation du fier travailleur normand, s'il vivait encore pour être le témoin de cette vacherie !

Oui, je demande cela avec tranquillité, avec humilité, avec la résignation douloureuse d'un solliciteur sans espoir... Silence !

j o. — L'immonde feuilleton, interrompu, deux jours, par la première audience du procès Dreyfus, à Rennes, continue.

Certes l'impudence et la sottise de Zola sont, désormais, peu capables de me sur-

prendre, mais iJ faut l'avouer, je reçois une secousse, une petite secousse, dirait Barres, en relisant, tout de suite, la phrase que j'ai citée du dernier feuilleton. La même, l'identique, la sempiternelle phrase, infatigablement servie aux admirateurs d' Urbain Gohier et de Pressensé, depuis environ deux mois, c'est-à-dire à chaque naissance dans la maison de Matthieu, l'homme fécond qui ne s'arrête pas une minute — fût-ce pour lire Zola ! — d'engendrer, de fertiliser, de moissonner, d'engranger, d'acquérir des terrains, de pratiquer la vertu, de « capter des sources » et de répandre des lieux communs.

« Encore de la richesse et de la puissance, etc. » D'un feuilleton à l'autre, c'est pourtant raide, n'est-ce pas, Ernest? et cinquante mille • francs pour cet ipécacuana, c'est tout de même bougrement payé, ô Vaughan ! si j'ose me servir de cet adverbe du Danube.

Même en Danemark, même en Jutland, on serait curieux de savoir l'accueil réservé,

en France, à un écrivain moins illustre, eût-il du génie, qui entreprendrait de se moquer ainsi de ses lecteurs.

12. — A pleurer ! Voyons, Emile, pourquoi ne finis-tu pas ? Tu es payé — beaucoup plus de mille fois — Vaughan ne le sait que trop. Disparais avec ton argent. Délivre, une bonne fois, tes admirateurs ! Voilà deux feuilletons — six cents lignes à peu près — pour raconter la mort d'un petit bourgeois, fausse couche de petits bourgeois, reconnu par toi-même un avorton.

Par toi-même !...

Je viens de lire ça sans plaisir, mais avec soin. 11 est sûr que tu as fait, cette fois, tous les efforts imaginables pour être littéraire, pathétique, irrésistible. Afin que tous les liquides pouvant être sécrétés par la compassion coulassent à la fois, tu t'es fictivement engendré à toi-même un rejeton, un Emiloïde crevé, « très-calme, très-blanc, les yeux clos, comme s'il dormait. Point changé,

amaigri seulement dans le coup de foudre (ah î oui) qui l'avait emporté ».

Est-il besoin d'ajouter que ce cadavre sympathique est, par toi, environné de cierges (enfin !) et qu'il tient un crucifix dans ses mains jointes ? N'est-ce pas là le décor idéal de tous les bourgeois qui vont infailliblement pleurer à la première communion de leurs enfants — élevés, d'ailleurs, dans la plus totale infamie — en sortant de la loge des Disciples de Memphis ou de la Clémente Amitié cosmopolite, où ils ont voté, devant les bouteilles vides, l'abolition du Christianisme ?

Les parents, dont l'ignominie et la stupidité ne seront révélabl es qu'au Dernier Jour, ces parents-là admirés de toi, malgré tes protestations à vingt francs la ligne, « ont vieilli de dix ans, sous ce coup de massue ». Quant aux visiteurs, amis de la famille, on les rencontre tellement dans tous les caboulots qui avoisinent les cimetières urbains ou suburbains que je crois inutile d'en parler,

Naturellement, ton homme fécond est là, avec sa femelle qui déclare péremptoirement qu'elle en a assez, à la fin, de mettre bas et que « c'est désormais à ses garçons et à ses filles de faire des enfants ».

i3. — Je n'osais pas le croire, mais je suis bien forcé de me rendre.

L'infortuné Crétin aura eu l'idée que voici :

« Quelques individus, soi-disant littéraires, osent me supposer fini. Je vais leur prouver que je commence. Je vais me manifester en coup de foudre. Subito, sans avoir averti personne, j'invente le roman à refrain, le roman de dessert qu'on pourra gueuler dans les noces. Ah ! ah î mes petits détracteurs, vous n'aviez pas prévu cette botte ! » Et il le fait comme il le dit.

Je cite parce que c'est l'unique moyen d'être cru : « Le désir passait en coups de flamme, le divin désir les fécondait... le travail nécessaire, fabricateur et régulateur du

monde. Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde... » Oui, mon pauvre vieux.

N'est-ce pas désarmant ? (i)

Dans ce remarquable endroit, fin du livre quatrième, — combien encore, ô Seigneur ? — tout le monde vêle à la fois, chez l'homme fécond, où « les ventres ruissellent .d'une éternelle fécondité ».

Pauvre grand Balzac ! si noble et si démarqué par ce pénible voyou dont il n'aurait pas voulu pour frotter son appartement — non, décidément, je ne le vois pas, lisant de

(i) Les malheureux qui liront le volume verront qu'un reste de déférence pour le public et, surtout, mon personnel dégoût m'ont empêché, cette fois comme les autres, de citer le refrain entier.

Mais ne pense t-on pas qu'il vaudrait mieux être tout uniment un sale écrivain ? Zola répétant à satiété les mêmes phrases imbéciles, par impuissance d'imagination ou pénurie de pensée, pourrait, à l'extrême rigueur, être touchant. Mais le triste dindon se persuadant que c'est là une trouvaille d'art, et se mettant sur le croupion ces pauvres diablesses de phrases, et faisant la roue avec, ah ! vraiment.

telles phrases, dont se pâme, sans aucun doute, la Scandinavie tout entière !

« Les grand'mères sont enceintes, les belles-filles allaitent déjà ». Tout le monde travaille courageusement à faire des enfants. On se croirait au haras ou chez l'éleveur. Zola grouille là-dedans comme le têtard dans son marais.

18. — Quel flair n'a-t-il pas eu, en refusant d'aller à Rennes ! Cet Emile, décidément, a un instinct admirable, j'ose même dire infaillible, pour se tirer des pieds, lorsqu'il y a quelque danger.

Quant au feuilleton, sans s'interrompre, un instant, d'être fétide, il continue d'être si ennuyeux et si bête que je n'arrive pas à imaginer un autre lecteur que moi-même de cette ordure.

Ce que je me représente très-bien, par exemple, je crois l'avoir déjà dit, c'est le coup de gueule de la rédaction quand il faut faire, chaque jour, de la place à un pareil em...deur.

LA DERNJÈRE ENFANCE 111

Pourtant, j'ai trouvé ceci :

Deux femmes sur un canapé, lèvent leurs jupes, successivement : l'une pour montrer qu'elle est devenue trop dégoûtante pour faire la noce, en expliquant, d'ailleurs, avec des cris de rage, que l'ovariotomie l'a rendue incapable de jouir ; l'autre pour faire voir « l'occlusion de ses trompes » !!! qui l'empêche d'avoir des enfants. Antithèse de la « prude » et de 1' « impure », dans la pensée du Crétin qui a évidemment compté beaucoup sur ce déballage.

L'homme fécond, témoin de tout ça, « reste frissonnant ».

Enf\n ! voilà donc de la littérature à mettre dans les mains des jeunes personnes que protège M™.Paule Mink. 11 n'était que temps.

20. — J'ai tenté délire intégralement les débats du Conseil de guerre de Rennes. Je n'y parviens pas. Il faudrait un geste de Dieu pour finir cette horrible affaire où tout le

monde est abominable. \J innocence même de Dreyfus, en la supposant tout à fait certaine, est presque sans intérêt. Je ia vois très bas, le front dans les ténèbres et les pieds dans les excréments. Innocence proclamée par Zola ! C'est à faire peur.

Le feuilleton sempiternel de ce drôle continue. Le rabâchage sénile, au lieu de finir dans sa bave, a l'air d'augmenter, menace de tout engloutir, comme une ail uvi on de crotte.

Forcé de croupir en Danemark, au milieu de luthériens imbéciles, quel meilleur journal que Y Aurore pour me montrer toutes les phases de dégradation et d'oppi*obre de la pauvre France qui n'a plus la force de se débarrasser de sa vermine! Si j'avais un ami assez dévoué pour m'abonner, en outre, à la Libre Parole ou à la Croix, ce serait complet, j'aurais ainsi les deux extrémités du boyau de vache avec lequel on étrangle le plus noble peuple qui fût jamais.

Qu'est-ce pourtant que cette Affaire dont il est parlé dans le monde entier, sinon une

illusion, l'apparence humaine et affreuse d'un procès divin que le moment n'est pas encore venu d'éclairer ?

« ... Santerre s'était décidé à épouser une vieille dame fort riche, fin logique de cet exploiteur rusé de la femme, l'âme la plus basse et la plus goulue, derrière sa pose de lettré pessimiste monnayant la sottise d'une société en décomposition. »

Que pense Paul Bourget de ces quelques lignes, vraiment bonnes, que je suis heureux et stupéfait de découvrir dans l'interminable fumier?

Ne dirait-on pas que le vieux Crétin s'est considéré lui-même, avec une attention de Narcisse, dans le très fidèle miroir des jeunes yeux du Psychologue?

2 5. — Ixt force du nombre. 11 y est donc enfin venu, le vieux drôle, le vieux sot, le vieux Crétin, je ne dis plus des Pyrénées, mais de n'importe quelles montagnes.

La force du nombre! que le triple idiot

nomme en son patois « îa victoire de Ja vie », dans une incompréhension absolue de toutes les lois philosophiques et du sens même des mots, dans l'obstruction irrémédiable de ce qui aurait pu être la faculté de concevoir, dans son ignorance invincible de cet axiome enfantin que la force du nombre est précisément, historiquement, physiquement, rnétaphysiquement et indiscutablement, le triomphe de îa mort!

Mais voici. Quand on est la force du nombre, on est cent contre un, dix mille contre un, cent mille, un million contre un, et voilà ce qui plaît à notre voyou. Voilà sa gloire! voilà ce qui le fait riche et reluisant, et voilà aussi, j'ose l'espérer, ce qui procurera ses funérailles prochaines et incomparablement ignominieuses dans la fosse la plus publique de tout l'occident.

27. — Toute îa famille de l'homme fécond à bicyclette. « C'est plus moderne... On ne tient pas rancune au succès. Les gens qui

s'enrichissent finissent toujours par avoir raison... La famille conquérante. .. Le bon combat de la grande culture... »

Puis, tout à coup, imitation, mille fois imprévue, de la divine comtesse de Ségur. Le pauvre Emile, n'ayant pu, dans ses bordels, acquérir (conquérir plutôt, c'est un de ses mots) aucune pratique du langage des bourgeois supposés propres, s'avise enfin de consulter cette dame respectable, si célèbre sous le Second Empire.

Alors, victoire, ô Henri Lavedan î il y a une jeune vierge comme tu les chantas, bicyclettiste indémontable et lectrice vérifiée de tes livres en chocolat, qui parle du « sacre glorieux » de la propriété de papa ; qui veut qu'on aillé chercher à la gare on ne sait quels futurs époux, en vue d'une « répétition » de leurs imminentes noces ; qui dit : « le royal couple... Nos majestés... Leurs Majestés... les préséances... la reine-mèi*e (c'est-à-dire maman), le roi et les princes », pendant plusieurs pages. O toi, Lavedan,

dit rince-bouche, qui enseignas le protocole des archiduchesses du dé à coudre et du fil à couper le beurre, que ne baises-tu, sur les deux lèvres, le grand Crétin qui te ramasse dans la vertu et qui t'utilise?

28. — Suite de la comtesse de Ségur et d Henri Lavedan. On ne sort plus des ((princes, des princesses, des demoiselles d'apparat, des pages, du royal couple, de Cendrillon, du prince charmant, etc. » Coupeau et Mes Bottes en talons rouges î 11 y a une infante qui dénombre le cortège et qui dit : (( Ça fait vingt... On vous en f... (pardon!), on vous en donnera des familles pareilles! 'Les lapins qui nous regardent passer sont muets de stupeur et d'humiliation. »

Emile se réjouit d'avoir enfin pigé la langue des vieilles aristocraties.

29. — Aujourd'hui, la jeune personne aux « lapins » crève subitement de sa bicyclette. Je savais bien que ça ne lui réussirait pas. 11 est expliqué par notre Crétin que ce qui

J'a tuée, au fond, c'est « Ja foudre imbécile », laquelle est « une fa ux aveugle qui, d'un coup, sabre tout Je printemps ». Alors le pieux romancier allume économiquement « quatre cierges » et pousse le cri : « Grand Dieu ! » On aimerait qu'une bonne fois, décidément, fussent abandonnés à Lucien Descaves, à Clemenceau, à Urbain Gohier et à quelques autres calottins, ces formes ou vocables tyranniques, inquisitoriaux et surannés dont s'indigne si justement l'adolescente et spirituelle Paule Mink.

3 j . — Ai-je cité déjà Ja sottise coutumière de Clemenceau, nommant Dreyfus hérétique, parce qu'il est juif? Clemenceau qui paraît savoir la langue française et même, dit-on, un peu de grec, le savant Clemenceau croit qu'un Juif est un hérétique!!! O haine carthaginoise du sens des mots! ô Emile Zola! ô Ubu! 11 est inutile d'ajouter que le dit Clemenceau croit combler son israélite malheureux en lui mettant au cou cette son-

naille de vieille vache vaudoise aux trois quai'ts crevée et puant déjà sur le flanc des monts.

On sait que le latin cum est celui de tous les préfixes qui détermine, modifie ou particularise le plus grand nombre de mots français.

ier Septembre. — « Chaque fois que l'abstraction est devenue le guide de l'humanité, la civilisation a dévié, s'est abaissée, a méprisé la vie pour exalter une lueur céleste, adorer une étoile, une idée, un néant». Qui parie ainsi ? Hélas! Ce n'est plus Zola! comme on pourrait croire. C'est un écrivain, vous m'entendez bien, un écrivain sachant écrire, un humaniste plein de philosophies et d'histoires, que le seul nom de Zola faisait, naguère, pâlir de dégoût. C'est Remy de Gourmont, devenu, inconcevablement, inimaginablement, le disciple de ce maître !!! (Mercure de Trance, septembre, p. 769) (1).

(1) Jésus, autrefois, purifiait les lépreux par dizaines, en leur disant d'aller « se montrer aux prêtres ».

Un peu plus loin, ô Jésus en agonie! le malheureux parle de Pascal et des « douloureuses objections que la raison faisait à la foi dans cette tête obstinée et magnifique ».

La raison opposée à la foi ! Evidemment cela contente Emile, cela chausse admirablement son cerveau. Mais les ombres glorieuses des éducateurs de l'esprit humain, depuis Àristote jusqu'à Saint Thomas, que pensent-elles de cet imbécile ayant réussi à boucler un logicien, un poète subtil, un ironiste qu'on croyait profond? C'est à sangloter.

2. — Nous voici au io5e feuilleton de « Fécondité ». 11 y a trois mois et demi que cela dure. On pourrait croire que c'est fini, archifini. L'homme fécond a engendré beaucoup d'enfants et il est devenu très riche, naturellement, ce qui ne doit étonner personne. Quant aux gens inféconds, ils croupissent dans l'abjection et la ruine. Chacun

sait que telle est la loi. Pour ce qui est de l'auteur, il a empoché les 5o.ooo francs de Vaughan, en attendant les 25o ou 3oo.ooo autres que lui offriront divers caissiers accoutumés à se soulager sur le tombeau de Chatterton.

Bref, la vertu est récompensée et le vice puni, ainsi qu'il arrive toujours en ce monde. On penserait qu'il est temps d'écrire le mot fin et de faire place à une cochonnerie nouvelle. Eh ! bien, non, non et non! Le Crétin ne désarme pas, le Crétin recommence. Après avoir procréé une multitude d'enfants, il a inventé maintenant de les tuer un à un par chaque feuilleton, comme, autrefois, il les faisait naître. Rigolade prodigieuse! ]] y a, dans les deux derniers torche-culs, une maison truquée pour précipiter les visiteurs dans des abîmes, telle qu'on en trouve encore dans quelques-uns de ces bons vieux drames de l'Ambigu où se délecta l'enfance d'Emile. Nous voilà donc en marche pour le 200e feuilleton. Vaughan en aura pour sa galette.

4. — La (( dévotion maternelle... le destin vengeur qui voulait ce sacrilège. . . I'odeur de néant? (vulgo, le phénol) I... ■ Tout cet épisode delà mort imbécile d'un des innombrables enfants de l'homme fécond, idiotement assassiné par la haine envieuse d'une voisine inféconde et stupide — toute cette scène basse de mélodrame populacier est à faire peur ou pitié, selon les tempéraments ; quand on songe que l'auteur a voulu casser, broyer, enlever, dompter ce qui est sous le ciel, donner enfin sa mesure au statuaire du mont Athos !

Comme nous sommes ici, à une hauteur vertigineuse, il convient de remarquer qu'on se massacre chez les modernes Atrides, simplement pour savoir « qui aura l'usine ». La commande, la sainte Commande, tel est le cothurne chaussé par l'Euripide ou le Sophocle du regrat contemporain!

En un endroit, vers le trémolo le plus pathétique, l'homme fécond, très inquiet, voulant épargner une émotion dangereuse à

sa femelle, enceinte pour la soixante-dixseptième fois, à deux cent quinze ans, lui crie ceci : « Non ! je t'en prie, Dieu descendra ». Je l'avoue, j'ai eu un éblouissement. Mais combien court ! A une seconde lecture, il y avait : « Denis descendra », — avec du papier, sans aucun doute. Oh! m... !

6. — <( ... elle était à la fois le charme, la sagesse, la bonté, tout l'unique bonheur solide d'un ménage. Et lui aussi était très bon, très sage, trop sage, disait-on, et elle le savait, se mettait en route, à son bras, heureuse, certaine qu'ils iraient ensemble, du même pas tranquille, jusqu'au bout de la vie, sous ce limpide et divin soleil de la raison dans l'amour ».

D'après un calcul très-modéré, chacune de ces lignes rapporte i5 fr., au moins, à notre gaga. 11 y en a là pour une centaine de francs. Quand le cochon a écrit, entre son café et son pousse-café, cent lignes de cette force, il a gagné i .5oo francs, c'est-à-

dire le traitement annuel d'un pauvre employé de chemin de fer (service de l'exploitation), qui risque sa vie tous les jours. 11 est utile de remarquer que l'immonde cafard n'a pas son pareil pour gueuler le mot de Justice !

Dès aujourd'hui, lisant Y Aurore du 4, je ne vois nul moyen de croire à l'acquittement de Dreyfus. Y eut-il jamais rien de plus manifeste que la volonté formelle, absolue, antérieure à tous débats, de condamner cet israélite?

Voilà donc un homme inexplicablement situé au centre d'un réseau d'iniquités ; privé de tout secours efficace, et même de toute consolation ; n'ayant pour se défendre — à quelques exceptions près — que des gens affreux, ennemis de la Splendeur comme s'ils étaient des démons, et identiques, par leur infamie, aux réprouvés honorables qui l'accusent ; ne sachant pas mieux, pour se défendre lui-même, que de tourner, en gémissant, vers la sotte terre, un morne regard !..,

On a remarqué, dans ses lettres, l'absence de tout sentiment religieux, de toute vue noble sur la fin des choses, ce qui est, on en conviendra, assez effrayant chez un malheureux qui lutte contre la mort.

A Rennes, il dit : « Oui, mon colonel ! Non, mon colonel ! » puis il parle de sa femme en pleurant. Ah ! je sais bien que certaines muqueuses, à commencer par les miennes, résistent difficilement à cela. Pourtant, ô Hébreu, si tu étais plein de ton père Abraham, si tu pensais à Moïse et aux Prophètes, si tu croyais à la Promesse, tu aurais quelque chose à dire à ces généraux, imbéciles autant qu'infâmes, qui saliraient probablement leurs culottes étoilées. . . en t'écoutant.

Mais tu es un pauvre dans les ténèbres... tu ne sais pas.

Dreyfus donc sera condamné, j'ose le prédire, et la Justice divine n'aura pas reçu l'atteinte la plus légère. 11 sera puni d'un crime inconnu — d'un crime de riche — sous la

présomption d'un crime connu, dont il paraît être absolument innocent et irresponsable. Et ce sera très bien. Si Dieu n'était pas infaillible, qui le serait ?

Pour ce qui est des suites, je veux croire que mes vœux s'accompliront et qu'enfin naîtra le définitif chambardement que j'ai si souvent annoncé.

8. — Encore un Danois qui me parle de l'Affaire ! Occasion de remarquer, pour la centième fois, l'intérêt immense de tous les étrangers, pour la cause de Dreyfus, et le mépris universel, absolu qu'inspire notre Etat-Major.

Je récrivais, avant-hier, il est trop démontré à l'observateur le moins profond que la perte de cet homme est décidée, et que, pour les putains en uniforme qui siègent au Conseil de guerre, il ne s'agit pas, un instant, de débrouiller la vérité, — qui, d'ailleurs, est connue de tout le monde, — mais simplement et uniquement de dénicher un

truc de condamnation qui ne fasse pas trop éclater la conscience humaine.

Le sentiment unanime des étrangers est que ce dénoûment prévu serait, pour la France, une honte à ne pas s'en relever.

9. — « Fin du livre cinquième » et.,. « à suivre ». Ah ! c'est un rude coup ! Maintenant, où est la raison pour que ça finisse ? je le demande. Combien de temps encore cette foirade sans nom, qui paraît au fier Crétin le cours d'un fleuve majestueux ?

Ce livre cinquième, dont nous voilà déblayés, finit naturellement par le refrain déjà dit (voir 1 3 août). Mais le curieux, c'est l'intention — évidente désormais — de caractériser, de synthétiser, en ce rabâchage stupide, ses propres bouquins, ce qu'il appelle son œuvre, à lui, Zola. Lue dans cette pensée, la ritournelle a quelque chose de prodigieux, de fantastique :

« ...Si Von avait moins ri, on aurait entendu le ruissellement du lait, ce petit ruis-

seau dans le torrent de la sève qui soulevait la terre, qui faisait frémir les grands arbres au puissant soleil de juillet. De toutes parts, la vie féconde charriait les germes, créait, enfantait, nourrissait. Et pour l'éternelle œuvre dévie, l'éternel fleuve de lait coulait par le monde ».

O égrotants assoupis, ô valétudinaires sereins qui vous liquéfiez silencieusement dans les lits mécaniques de l'Assistance, au sein des asiles ; — que pensez-vous de cette mamelle ?

j j . — On paraît avoir interrompu le massacre chez l'homme fécond. Deux cadavres ont suffi. C'était un essai, c'était pour voir. Ne trouvant plus dans son imagination, qui ressemble à celle d'un poète comme une tourbière à un lac, aucun avouable expédient pour tuer le reste delà famille, notre auteur s'en tire le plus simplement du monde. 11 passe à autre chose. 11 frotte les vieilles toiles foraines de VJlssçmmQir, souillées de

fange et de bran, depuis vingt-cinq ans — et nous revoilà dans ce joli monde, chez une ouvrière tirée du bordel, on ne sait comment ni pourquoi, qui pratique la vertu six jours par semaine et se repose le dimanche en travaillant. Malheureusement, cette Pélagie sans Dieu n'a pas tout prévu et se laisse taper par « un jeune homme trapu de (sic) mâchoires brutales », son fils, hélas ! jeté aux ordures dix-huit ans auparavant, iequel fils elle avait si bien cru crevé et qu'elle donnerait si volontiers un tiers de sa peau pour voir instantanément disparaître au fond du plus sale gouffre.

La vertu de cette ouvrière est, dans la pensée du bon vieux Crétin, ce qui doit enfin démonétiser les légendes poussiéreuses des Pénitentes et des Vierges que l'Eglise honore sur ses autels.

12. — « Le jeune homme trapu de mâchoires brutales » continue à taper sa vertueuse mère, [qui n'a d'autre ressource que

l'amitié de Mmc Angelin (!), une vieille inféconde chargée par Emile de supplanter avantageusement les Petites Sœurs des pauvres qui ont fait leur temps (i ). Cette dame, déléguée de l'Assistancs publique, et se foutant — comme il convient — de tout Bon Dieu, va visiter les pauvres, « tenant sur les genoux son petit sac gonflé des pièces d'or et des pièces d'argent qu'elle a à distribuer ».

Voilà une chose qui étonnera indistinctement toutes les classes de la société. L'Assistance publique prélevant une somme quelconque, ne fût-ce que de quinze centimes sur les quarante ou cinquante millions annuels que ses mandarins se partagent, pour assister des indigents !...

Zola, naturellement, gobe ces blagues ou s'il ne les gobe pas, il feint de les gober, ce qui est exactement la même chose pour une nation, désormais française, qui pense que

(i) Ce mot n'est pas d'Emile. 11 est incapable de trouver une expression aussi originale.

l'Evangile fut écrit, vers le milieu du xvnie siècle, par des philosophes.

Moi, je n'ai plus qu'une ambition. J'attends le « Calvaire », celui de l'ouvrière vertueuse, bien entendu, qui va nous être servi bientôt, n'est-ce pas ? Lucien Descaves. Je l'espère du moins, comme disait un de mes anciens curés, parlant du martyre, qu'il supposait peu probable pour ses ouailles et pour lui-même.

J'ai déjà dit cette rage de prostituer les mots. Précisément, celui de martyre me fait penser aux infâmes sottises de l'heure présente. On est tellement dans la viande et l'abolition du sens des mots est si demandée qu'il suffit de parler de souffrances pour éveil leri'idée de Martyre. 11 y a des enfants martyrs, des femmes martyres, il y a même des animaux martyrs. Le sens du mot est absolument détruit.

Ces faméliques athées qui subsistent exclusivement des reliefs d'idées laisséspar l'Eglise sur la table d'or où tous les peuples se sont

assis, et qui n'ont pas même la gratitude intestinale des pauvres chiens, — voyez comme ils déshonorent, comme ils ridiculisent cet infortuné Dreyfus qui devrait leur faire tant de pitié ! Ils ne savent lui offrir, dans son épouvantable misère, que le plus sot, le plus répugnant des lieux communs :

(( Que ses enfants sachent combien il a souffert, combien il est grand. Qu'ils sachent qu'il y a, à jamais, une auréole, à son front et que, d'un bout à l'autre de l'Europe et du monde civilisé, on se découvre à son ncm, comme au nom du plus NOBLES martyrs. B. Guinaudeau ». (Aurore, i o sept.)

Saint Etienne, saint Laurent, saint Georges, vingt millions d'autres qui fûtes les Témoins volontaires de Notre-Seigneur Jésus-Christ et, pour cette raison, nommés Martyrs, où êtes-vous ?

Je viens de lire l'arrêt de condamnation, aujourd'hui seulement, puisque je suis en Danemark. Majorité de 5 voix contre 2. Que font ici ces deux pauvres voix inutiles qui

seraient si bien, demandant l'aumône sur la grande route des cieux ?

En attendant le « Calvaire » imploré plus haut, j'ai la consolation d'assister au « crucifiement » de Dreyfus par Clemenceau.

(Aurore, i i sept.) C'est une honte, je ne le dirai jamais assez, de recourir à d'aussi idiotes rengaines, surtout quand on est un écrivain. Mais le voisinage de Zola !...

j3. — Ai-je dit que le Crétin, depuis quelques jours, a lâché Balzac (Médecin de campagne, Curé de village) pour Eugène Sue et qu'il semble se jeter à corps perdu sur les Mystères de Paris ? (Voir l'assassinat de la dame au petit sac par des bandits de Grenelle). 11 démarquerait des œuvres plus inédites, s'il en connaissait. Désormais, on peut s'attendre à tout. 11 va, j'ose le croire, nous découper quelques chapitres d'Jltala ou de Paul et Virginie, Peut-être même, vers le 195e feuilleton, découvrira-t-il une fable de La Fontaine aussi peu connue que la Cigale

et la Fourmi ou V Oraison funèbre de Mmz Henriette, car il s'agit de frapper de grands coups, d'étonner le peuple.

Ah! oui, je sais bien, le fin du fin serait d'éditer des choses totalement et à jamais ignorées de son public, des pages de Barbey d'Aurevilly, par exemple, de Villiers-de- J'isle-Adam ou même de Léon Bloy. Mais voilà, il faudrait, au moins, en avoir entendu parler. Puis, les lecteurs d'Urbain Gohier n'y seraient plus du tout et Zola lui-même n'y comprendrait rien, sa littérature ne dépassant guère l'école du soir.

O Ubu ï encore une fois, viens à mon aide.

14. — Le Cinquième JIcte, article d'Emile Zola {Aurore du 12). « Je suis dans l'épouvante, dit-il..., la terreur sacrée » . 11 y avait en juin dernier, la petite lampe sacrée (elle aussi) portée par le même imbécile qui tient évidemment à ce mot. Sacrée ou non, la terreur d'Emile consiste surtout à voir la France c< rouler dans l'abîme ».

De la part d'un des trois ou quatre voyous qui ont le plus fait, depuis si longtemps, pour précipiter cette impératrice des nations, une telle parole de tartufe mériterait déjà la plus ignominieuse volée de soufflets, en attendant le dernier supplice. Aujourd'hui, pourtant, c'est si extraordinaire que j'en demeure stupide.

On se rappelle l'article ahurissant mentionné ici, le 7 juin, où il était parié de la « petite lampe ». Ehî bien je crois que celui-ci est plus beau. Sans doute il s'agit toujours des « souffrances » et des « désespérances » de son « exil » à lui Zola. Sans doute il est toujours parlé de ce romancier d'évier, exclusivement et vindicativement considéré par lui-même comme le Centre et l'Ombilic.

Mais, dans la circonstance actuelle, l'intensité, la violence, la flagrance du Moi paraissent avoir quelque chose de nouveau,... quelque chose de Barres !

Cela tient peut-être à l'absence infinie, à

la fois stupéfiante et vomitive, de tout talent d'expression. Avant d'être le Prince des prosateurs, Emile pouvait, à la rigueur, se recommander d'une statique prose de chienlit qui lui avait valu le suffrage des voyageurs de commerce et de la plupart des boutiquiers immobiles ; mais depuis, ah î depuis, . . . c'est devenu si horizontal qu'il est à peu près impossible de rester soi-même sur ses pieds. Fût-on cent fois le « bon citoyen » que cette basse crapule se dénomme, je ne connais pas de clémence humaine ou divine qui pourrait absoudre un salopai 11 on d'écrivain d'avilir à ce point la langue française! N'est-ce pas édifiant? Voilà Dreyfus condamné, derechef, de la façon la plus déshonorante pour ses juges et dans des circonstances où il aurait tant fallu ne pas aggraver la honte déjà indicible de notre Commandement militaire. Emile annonce qu'il va parler, cet Emile déjà si fameux par une intervention peu expliquée et certainement immonde en ses causes. Comme il est,

sans contredit, l'esprit le plus bas qu'on ait jamais vu, la multitude est avec lui, le monde l'écoute. Que va-t-il dire ?

Ah ! rien du tout, sinon qu'il est un ((bon citoyen», un martyr, lui aussi, un revenant de l'âpre « exil », un « patriote privé de sommeil » depuis que « la vérité est en marche »; enfin qu'il est ((prêt à la payer», cette vérité précieuse, « de sa liberté et de son sang » . 11 ne dit pas de son argent, je prie les mauvais citoyens de le remarquer.

45o lignes de lieux communs qu'une imitation furieuse de Clemenceau fait paraître plus ignobles, c'est dur. « Mentalité spéciale... mentalité obscure... On n'avait condamné Jésus qu'une fois... L'idée sera crucifiée, le sabre doit rester roi... » etc. Enfin il paraît que cela suffit à un certain nombre de magnanimes.

Mais le ton de ce drôle parlant de l'homme dont il se proclame sans cesse le défenseur et le sauveur, le ton d'infamante miséricorde et de protection ignominieuse du salaud

parlant d'un soldat ! — ce soldat fût-il même encore plus déshonoré — c'est à faire peur. Honte et peur. « Ce pitoyable Dreyfus dont la pauvre loque humaine ferait pleurer les pierres»... etc.

11 est juste, cependant, de reconnaître qu'il nomme très peu son client involontaire, les 45o lignes étant, avant tout et surtout, pour Emile Zola. A la place du titre : Le Cinquième Acte, inintelligible dans l'Absolu, oh ! combien ! il aurait fallu écrire bravement : Moi ! et se contenter, pour la signature, de la dernière phrase mentionnant quelque chose qui arrive dans un coup de foudre ou en coup de foudre, je ne sais plus.

16, — Zola, les gens de Y Aurore, les adversaires des gens de Y Aurore, les civils et les militaires, les juges et les justiciables, les témoins et les faux témoins, les catholiques, et les francs-maçons, les juifs, les protestants, les honnêtes gens ! Quelle légion de canailles ! Quel immense tas d'idiots ou de

bandits ! Quelle honte ! Quelle horreur ! Quelle désolation !

Impossible d'extraire quoi que ce soit du feuilleton. C'est trop stupide et la langue qu'on y parle est trop abjecte. 11 faudrait citer sans cesse les mêmes âneries. La seule chose à signaler, c'est l'intention plus que folle de l'auteur qui paraît vouloir ne jamais finir.

Pourquoi cela ? Qui pourra le dire? 11 est payé, n'est-ce pas, Vaughan ? rudement payé. Son espèce de livre est fini, depuis longtemps, tellement fini qu'il n'est plus au pouvoir, même d'un ange, de comprendre désormais ce qui se passe, puisque la conclusion de cette œuvre, immonde mais architoquée, était au début, comme la fin du lupanar est dans son gros numéro doré.

Alors, quoi ? 11 a voulu faire du Balzac et ça n'a pas réussi. 11 a essayé de faire de l'Eugène Sue et ça a raté tout de suite. Maintenant il entreprend on ne sait quoi. iJ promène lamentablement, çà et là, sa chaise

percée. Pourquoi ne couche-t-on pas ce pauvre vieux ?

17. — Je voudrais qu'Urbain Gohier me fît don de son portrait. Je me le représente très bien comme un de ces cordonniers incorruptibles de 93 dont la langue dégoûtait Napoléon. 11 se pourrait, néanmoins, que la vénusté d'un garçon coiffeur ne lui eût pas été refusée. Moralement et politiquement, ces deux aspects ne manquent pas de confluence.

« Le métier militaire, écrit-il, est, avant tout, l'école de la lâcheté » . {Aurore, 1 4 sept.) Certes, on ne pourra pas dire facilement que je croupis sur l'empeigne de l'Etat-Major. Les gueules bêtes et venimeuses de Mercier ou du commandant Carrière, par exemple, s'il m'était infligé de les contempler sans cesse, me sembleraient un purgatoire très rigoureux. Mais ce larbin déchaîné qui ose prétendre que les soldats de la République et de l'Empire — pour ne pas remonter plus

haut — étaient des lâches !... C'est à se demander si les chroniqueurs de Y Aurore, dont l'ambition va je ne sais où, ne sont pas intentionnellement \z% pires ennemis, les plus cruels assassins de Dreyfus.

Voyons ! que veut-on que pense un brave homme d'officier peu informé ou même très informé, lisant une tcUc phrase à Philippeville, à la Pointe-à- Pitre ou à Chambéry ? 11 pensera naturellement, invinciblement, qu'on a raison de dire qu'il y a une conspiration contre l'armée et que le Dreyfus de ces messieurs, même en le supposant innocent du crime de trahison, est, tout de même, entre leurs mains, un prétexte et un instrument.

« Ce mannequin sinistre », écrit, le même jour, à vingt centimètres d'Urbain, l'oraculaire Clemenceau. Aveu bizarre et inhumain ! Les bras tombent quand on lit ces choses !

Avez- vous lu les chapitres généalogiques de la Genèse, des Paralipomènes ou d'Esdras ? Eh bien ! voilà, si vous voulez le sa-

voir, ce que notre Crétin a entrepris,chap. il, livre sixième de Téconditê. 11 n'y avait personne pour le surveiller à ce moment-là. 11 dénombre, en les appelant parleurs noms, les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de l'homme fécond. C'est inouï, c'est à crever, c'est à faire éclater des éléphants !

20. — Passé la journée à lire en partie la collection des numéros de la Croix relatifs à l'Affaire. Tristesse et dégoût horribles. Je ne sais ce qui me révolte le plus, delà vilenie incomparable de ces religieux-larbins, toujours du côté de celui qu'ils jugent le plus fort — ou de l'étonnante bassesse de leurs pensées.

Oh ! cet esprit de séminaristes, ne sortant jamais des niaiseries honteuses d'une puérilité épouvantable, sinon pour se dilater aux plaisanteries excrémentielles qui ont, à leurs yeux, cet avantage de ne pas blesser « la sainte vertu ».

Certes ! les turpitudes bordelières d'Emile

sont délicates, madrigal esques, rafraîchissantes, liliales, virginales, en comparaison.

Des ecclésiastiques, d'ailleurs corrects, on veut le croire, qui repoussent avec indignation, avec horreur, un roman de Balzac et qui expurgeraient Ezéchiel, ne se croient pas impurs en se prêtant à des histoires de pots de chambre ou en parlant, avec quelle finesse! du « trou de balle» !!! de Me Labori. (La Croix, 24 août, irc page; 26 août, supplément; 16 sept. 2e page.)

Le 26 août, il y eut la chanson que voici, sur l'air de la Casquette évidemment :

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