‹ Je m'accuseChapitre 4 sur 13 · EXTRAIT D'UNE LETTRE A UN SOLDAT · texte numérisé non relu

EXTRAIT D'UNE LETTRE A UN SOLDAT

i5 avril i 899.

«... Vous m'écrivez que votre qualité d'officier vous rend, à mes yeux, frivole... Mais c'est complètement fou, cela, mon ami ! Suis- je un rédacteur de Y Aurore ! Comment pourriez-vous ignorer, m'ayant lu, qu'à la réserve du Sacerdoce, je mets toujours le militaire au-dessus de tout ? Mais il faut s'entendre...

« Pour en finir avec cette sale affaire Dreyfus, je suis bien forcé, malgré l'infamie extraordinaire de la plupart de ses amis, de regarder comme fort probable que le malheureux homme expie à l'île du Diable le crime d'un autre ou de plusieurs autres, et

que le commandement supérieur de notre armée est confié, depuis longtemps, à de bien jolis garçons. C'est une risée et une honte par le monde entier.

« Dreyfus aurait donc été victime d'une iniquité affreuse. Ehî bien, après? 11 y en a comme ça un million ou deux, par chaque génération, et personne ncn parle. L'intéressant pour moi serait de savoir, au juste, CE qu'expie, là-bas, ce forçat. Car Dieu est infiniment équitable et chaque homme, en ce monde comme en l'autre, a toujours ce qu'il mérite.

« Celui-là était riche. Quelle était l'origine de sa richesse et quel usage en faisait-il ? De même qu'il paie pour d'autres, dans son bagne, qui sait si quelqu'un ne paie pas pour lui, d'une manière encore plus épouvantable, au fond de quelque caverne? Auprès de cela, que sont les autres considérations?

« En dehors du monde militaire, voyez la légion de scélérats qui s'agitent autour de cette affaire, pour ou contre, depuis Hano-

taux et Drumont, pour ne rien dire de l 'imbécile Rochefort, jusqu'à l'immonde Crétin Emile Zola et toute sa clique.

« Mais, encore une fois, Dieu sait ce qu'il fait. Vous verrez dans quelle fosse va tomber la France...

« Léon Bloy ».

L'Eglise voit les âmes.

Monsieur Emile voit des étalons.

Certains événements qui n'intéresseraient personne m'ayant forcé de quitter la France, l'hiver dernier, pour un nombre indéterminé de mois ou de siècles, un ami, curieux de me plaire, m'avantagea d'un abonnement à V Aurore.

Cette feuille estimable semblait, en effet, idoine, plus qu'aucune autre, à mon édification.

Bien qu'habjtant un trou à protestants de la Chersonnèse cimbrique, je pus donc jouir, autant qu'à Paris, de la prose ineffable du nouveau roman de Zola.

Incapable d'ajourner mes transports, j'eus la bienfaisante idée de me soulager, chaque soir, après la lecture de ce feuilleton.

Les pages qui suivent — extraits plus ou moins copieux d'un « Journal » que je publierai plus tard — sont le résultat de cette pratique.

T^oîding, ce 9 octobre 1899.

fête de saint Denys.

17 Mai. — Lu dans Y Aurore du j5, le premier feuilleton de « Fécondité », nouvelle œuvre du Crétin. C'en est fait. Le cochon n'écrit absolument plus.

18. — Je voudrais, chaque jour, après lecture du feuilleton du Crétin, consigner ici, au profit de la postérité la plus lointaine, quelques remarques ou observations critiques sur cette oeuvre. Malheureusement Zola est le premier homme du monde pour ne rien dire en des milliers de lignes, exactement rien. En fait de jugement ou d'opinions, son étage intellectuel est si bas que les analystes les plus crottés n'osent y descendre... Quant à sa forme littéraire, elle est

juste au niveau de son cœur, c'est-à-dire au-dessous de tout.

J'imagine que îe drôle n'a pas donné son papier, mais qu'il a dû le faire payer assez cher à ses très dignes amis, et que ceux-là, quand ils sont entre eux, doivent peu se gêner pour traiter leur héroïque et vénéré maître de « rosse, de canaille, de salaud, d'horrible mufle, etc. ». Je crois entendre d'ici la voix aristocratique de Vaughan, qualifiant le grand homme de « vieille vache ».

On parle couramment de Y « exil ». 11 fallait notre époque pour glorifier un individu qui fout le camp à l'heure du danger. L'Hégire de Zola, Quel chapitre pour l'histoire de la fin du siècle!

19. — J'ai cherché un mot pour caractériser la sottise de Zola. Elle n'est pas seulement exorbitante. Elle est étrange et sale. C'est une sottise qui aurait servi à rincer quelque chose.

Mais la cause du succès plus que proba-

ble, cette fois encore, c'est le débraillement pornographique entrevu déjà. Ah! il va pouvoir se donner carrière!

Seulement, pour le suivre, il ne suffit pas d'avoir F âme impure, il faut encore de l'estomac. Sa polissonnerie est surtout puante et précipiterait plutôt à la vertu. 11 paraît que c'est cela qu'il faut à son public.

20. — Suite de l'excrément. Rien à ramasser, fût-ce avec des pinces rouges. L'impuissance du misérable est une chose qui doit faire chuchoter les mauvais Anges.

Quant à sa bassesse, je renonce à trouver un mot qui l'exprime.

21 . — Toujours au même niveau, le feuilleton, je me crois chez des concierges pleins de lieux communs et d'intarissable faconde, où il ne serait parlé absolument que de cul et d'argent, vingt -quatre heures par jour. Au fait, quelles autres choses pourraient intéresser le Crétin?

Lu la sublime Vie du Père Damien, le

missionnaire des Lépreux de Molokaï, l'une des Sandwich, qui mourut, à la fin, de l'horrible mal. J\ous autres lépreux, disait-il — avant d'être contaminé — à ses auditeurs effrayants, dans sa misérable église où l'haleine des fidèles éteignait les cierges... Quel mot quand on vient de lire Zola !

22. — « ... Puis, il y avait eu l'extraordinaire histoire de son mariage avec le baron de Lowicz, sa fuite au bras de cet escroc, d'une beauté d'archange. »(! ! !) C'est la femelle imbécile dont tous les romans du Crétin sont pimentés depuis vingt ans. J'eusse été bien affligé de ne pas rencontrer cette dame.

« Très riche », naturellement ; qui rit « de ses dents blanches de louve, entre ses lèvres saignantes » ; qui est « vraiment adorable, d'une force de désir irrésistible »;quedis-je? « d'un charme de magicienne dont les yeux brûlent, empoisonnent les cœurs » ; qui « garde son air d'invincible amoureuse » et qui pose sur la bouche de ses amants « sa

petite main longue et enveloppante ». Celui qui écrit ça est le prince des prosateurs français.

Faut-il que ce prince ait été rebuté et vomi par les plus ouvertes catins, pour qu'à soixante ans, il ait, à ce point, la gueule sèche à la seule pensée d'une jupe!

11 est à remarquer que tous les personnages, sans exception, c'est-à-dire plusieurs familles, ont concerté de ne parler que de coït et d'avortement, pendant les trois ou quatre mois (i) que Y Aurore publiera cette saleté, ce qui est incontestablement généreux. Mais que dire de cette société de décrotteurs et de marchands de pommes de terre frites enrichis que Zola considère comme une aristocratie très haute?

23. — Aurore parue avant-hier, dimanche delà Pentecôte. En ce jour du Saint-Esprit, que nous dira le Crétin? Rien qui n'ait été dit auparavant un très grand nombre de fois,

(j) Cinq mois. Cette publication a dure cinq mois 1!!

car ce prince des prosateurs a la spécialité de rendre pour réavaler, indéfiniment, et d'offrir trois cents lignes de lieux communs, chaque jour.

« Sa gaie figure ronde, aux bandeaux noirs, avait une délicatesse de fleur ». Ça, c'est un vieux portrait de jeune fille, souvent épousseté ï Remarqué aussi une petite dévote « en marche déjà pour toutes les folies, communiant encore, mais professant le péché, se familiarisant, chaque jour, avec l'idée de la faute». Courage, cochonne! Emile te regarde.

24. — Bonne page du Crétin. « Cherchez donc dans le Nouveau Testament le « Croissez et multipliez et remplissez la terre » de la Genèse? Jésus n'a ni patrie, ni propriété, ni profession (!!!!!), ni famille, ni femme, ni enfant. Il est l'infécondité même, » Voilà donc où il voulait en venir, l'infécondité de jésus ! Idiote crapule.

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