Le Crétin nous explique enfin, en
fin! sa personnelle infécondité. Cela commençait à devenir un peu rigolo, si j'ose le dire, l'obstination de ce romancier hongre à pétarder contre l'infertilité contemporaine des reins et des utérus.
Voici : « Vous ne pouvez nier, mon cher monsieur, que les plus forts, les plus intelligents, sont les moins féconds. Dès que le cerveau d'un homme s'élargit, sa faculté génératrice s'affaiblit ». En d'autres termes, Emile Zola a trop d'esprit pour faire des enfants. Cette idée forte et féconde me fut, autrefois, dévoilée par Huysmans. C'est bien assez pour un jour, n'est-ce pas ? et tout le reste paraîtrait fade.
Que servirait, par exemple, de noter « le péri] jaune », c'est-à-dire l'invasion chinoise en Europe, idée pas banale du tout, cependant, comme vous voyez, qu'Emile croit, sans aucun doute, engendrée de lui, sortie, comme une relavure à empoisonner des congres, de l'éponge rince-bidet qui est son cerveau — élargi ?
LA DERNJÈRE ENFANCE 59
26. — Surmontant une nausée furieuse, je reprends ma lecture. Le facteur m'ayant apporté deux numéros à la fois, je les ai avalés coup sur coup, au risque d'en crever.
La joie des clients doit être grande, car c'est cochon à ravir, il n'y a pas moyen de le nier, et on peut prévoir que cela deviendra plus cochon encore. Dans cet ultracocasse roman, tout le monde semble avoir le nez dans Je derrière de tout Je monde. Il n'y a pas un personnage, mâle ou femelle, qui pense à autre chose qu'à la friction plus ou moins savante, plus ou moins raffinée des viandes... Ah ! le déchaînement erotique du Crétin est un spectacle !
Mais on est un penseur tout de même, il ne faut jamais l'oublier. Exemple : « Des nations disparaîtront encore. D'autres les remplaceront, et combien de mille ornsfaudrat-il pour arriver à la pondération dernière, faite de la vérité et de la paix, enfin conquises?...» Voilà comment on enfonce Bossuet. Emile nous avait servi ça déjà,
dans sa grande cascade sur Rome. Je n'ai plus le texte sous les yeux, bien entendu. 11 y a beau temps qu'il a disparu dans un gouffre, mais je me rappelle que le globe y était comparé à une bobine autour de laquelle s'enroulaient, se dévidaient successivement et indéfiniment les civilisations... Quand l'Occident sera devenu tout à fait gâteux, comme l'auteur, l'Orient redeviendra jeune, et vice versa, in œternum.
Pour ce qui est du style, ça ne bouge pas, c'est toujours la même chose, les mêmes clichés inusables et indéfectibles, depuis trente ans. Quand on vient de lire un poète et qu'on essaie de lire Zola, on croit tomber dans les lieux.
27. — Ah! mais ça devient tout à fait abrutissant, le roman du Crétin. Est-ce que je vais être forcé de renoncer à mes notes quotidiennes? 11 est évidemment trop facile de prévoir comment finira cette idiote et puante histoire. Question, d'ailleurs, sans
intérêt. Mais voici douze feuilletons, douze fois trois cent lignes, exclusivement remplis par des conversations de gens appartenant à diverses classes et qui ne s'intéressent qu'aux moyens à employer pour ne pas faire d'enfants. Tout autre thème est exclu. 11 n'est parlé que de fraudes, de désirs à satisfaire sans inconvénients, d'individus à gros appétits charnels, de femmes amusantes au lit ou pas amusantes, etc.
Le curieux est que ce porc atteint de priapi sme, en attendant la paralysie générale, mais qui — avec une obstination de gaga — veut tout de même être un Moraliste, n'a pas l'audace de l'obscénité. A chaque minute, on sent qu'il crève du désir de préciser une saleté, mais qu'il n'ose pas.
29. — Clemenceau, dont les attaques de médiocrité semblent devenir plus fréquentes au contact du Crétin, et qui nous sert volontiers « la Saint-Barthélémy, la Révocation de l'Edit de Nantes, la Terreur blan-
che, etc. » ; Clemenceau, dis-je, s'élève avec autorité contre l'obéissance, contre l'esprit d'obéissance qui « dégrade » l'homme et qu'il croit être la « servitude ». On dirait du Gohier. Pas du Zola. Le Crétin est beaucoup plus bas et il lui faudi'ait le char de feu du Prophète pour s'élever jusqu'à ces âneries.
Faut-il que Clemenceau qui n'est pourtant pas une brute, comme son confrère Urbain et quelques autres — qu'on peut même appeler un écrivain — soit mangé d'ambition pour endosser cet uniforme de lieux communs, cette casaque vile de franc-maçon subalterne, fraîchement racolé à une table d'hôte de commis- voyageurs ou derrière un établi de savetier! C'est, d'ailleurs, une sensation étrange de songer à l'épouvantable tyran que serait tout de suite un domestique aussi volontaire, s'il devenait inopinément un maître !
Lisant le treizième feuilleton du Crétin je pense tout à coup à Huysmans et je me
demande si celui-là n'est pas pour quelque chose dans le mouvement chaleureux qui a fait éclore « Fécondité », et si Zola, en mainte page, d'ailleurs vomitive, Dieu le sait î n'a pas eu le dessein de confondre un ancien disciple dont le catholicisme récent doit l'indigner. Car l'auteur de « Lourdes » est certainement incapable de douter du catholicisme de l'auteur de « la cathédrale ». Ils sont, à coup sûr, aussi clairvoyants l'un que l'autre.
Or je me rappelle que le second m'a exprimé — combien de fois ! — son horreur pour les enfants, ne craignant pas d'aller jusqu'à des théories formelles d'avortement, se vantant même de les avoir personnellement mises en' pratique. Devenu catholique, — le catholique de ses dernières manigances — Joris-Karl est-il toujours dans ces pensées ? (i).
(i) On me dit que Huysmans vient de prendre, non pas le voile, mais l'habit bénédictin à Ligugé. Je ne suis pas pressé du besoin de féliciter la famille de saint Benoît. J'ai travaillé,
Mais le cas du Crétin est tout autre, et, sans doute, je lui suppose bien gratuitement des intentions. 11 n'a pas besoin, lui, de théories, ni de pensées, ni même de l'embryon le moins défini du concept le plus inférieur. Qu'en ferait-il ? 11 est tout cul, si j'ose risquer ce trope qui, seul, rend ma pensée, et les fraudes, les étreintes vaines, les accouplements stériles, la semence jetée au hasard et qui « se dessèche », « les seaux de toilette, pleins de vie souillée, gâchée, qu'on vide au cloaque », tout ce torrent de cochonneries, qu'est-ce autre chose que l'occasion, espérée vingt ans, d'un gâtisme assez obtenu pour que le mandrille, érigé moraliste transcendant, osât enfin se déculotter et se polluer devant les garnos ?
plus de quatre ans, à ensemencer de christianisme ce romancier
sorti de Médan. Terre ingrate et rude labeur !
D'autres ont moissonné. Grande joie leur fasse ! Je ne la leur envie pas et j'attendrai, pour modifier mes sentiments ou mes vues, qu'il me soit prouvé que cette « obîature » est autre chose qu'un gesle littéraire.
t\olding, avril 1 900.
3o. — Une chose que je ne me lasse pas pas d'admirer dans le feuilleton du Crétin, c'est l'impuissance, V in fécondité de l'auteur . C'est consternant et même un peu diabolique de lire ce bavardage monstrueux, infini, ce déluge de mots, pendant des pages, pour ne jamais aboutir, pour ressasser indéfiniment un lieu commun misérable, sans espoir de rencontrer, je ne dis pas une idée, mais une image, un semblant d'image qui n'ait pas servi un million de fois ! Cela fait penser à la masturbation d'un cadavre.
«... Et il songeait encore aux lits des casernes où dorment solitaires, improductifs, quatre cent mille jeunes hommes, etc. » Ne croirait-on pas entendre les lamentations d'un tenancier de lupanar menacé dans son négoce ? Le digne homme voudrait donner des femelles à tous ces mâles.
A cet endroit, il n'est question que de semence, de laitance, d'ceufs de poisson, « d'ceufs qui coulent (sic) dans les veines du monde, etc. ». Et telle est, durant cinq cents
lignes, la méditation exclusive d'un jeune père de famille qui va prendre un train, au chemin de fer du Nord, pour coucher gentiment avec sa femme, mais qui, ayant touché son mois, aurait bien envie de faire la noce, si M. Emile était assez bon pour le lui permettre.
On devine comment cela finira. Le voici déjà qui redescend sur les boulevards, décidé à rater son train. C'était à prévoir. Les combinaisons du Crétin ne sont pas des énigmes compliquées et on ne peut pas dire qu'il soit doué d'une imagination à surprises. A demain donc, sans doute, et aux jours suivants, le récit croustilleux de cette nuitée d'amour. Avec la forme svelte et rapide qu'on sait, il y a lieu de présumer que cet épisode ne dépassera pas trois mille lignes.
3 j . — Déception et humiliation. Le héros de Téconditê ne fera pas la noce, cette nuit du moins. M. Emile ne l'a pas permis.
11 s'élance dans le train et vient retrouver
sa femme qui l'attend « sous les étoiles, avec sa gorge menue et ferme, ses joues de fruit savoureux, et sa peau d'une blancheur de lait qu'accentuent encore ses admirables cheveux noirs... » Hé ! zut !
jcr Juin. — Continuation des coïonnades idylliques. Combien le vice paraît aimable comparé à la vertu offerte par Emile Zola î
3. — Feuilletons d'hier et d'aujourd'hui. Suite de la vertu. Le faiseur d'enfants, aux trois quarts séduit par l'éloquence malthusienne des clients de M. Emile, essaie de persuader à sa femme d'en rester là. Ça n'a pas l'air de mordre. Ennui à peu près insupportable. Impossible d'extraire, de défalquer, d'isoler quoi que ce soit. Pas même une ânerie un peu plus carabinée que les autres. C'est un bloc de sottise dense et morne. Je ne peux pourtant pas citer les petits enfants endormis « pareils à des petits Jésus et riant aux anges » ou d'autres trouvailles de cette force. Une chose revient sans cesse.
]] paraît qu'on en est fier. « Bien vivre, c'est aimer la vie ». Au diable le gâteux ! Je crois, décidément, que j'ai entrepris une sale besogne.
4. — Notre Crétin arrive, aujourd'hui, à la fin du « livre premier », une centaine de pages, au moins, dans lesquelles il n'a été parlé que des choses du cul, par le prodige tout spécial à Zola, d'une réitération acharnée, enragée, indécourageable, des mêmes objets, au moyen des mêmes formules, des mêmes expressions cl ichées et cela dans un vocabulaire granitique de camelot, d'agent voyer ou de secrétaire de commissariat toqué de littérature. On ne connaît pas un romancier populaire qui ait pu compter, autant que lui, sur la stupidité ou la vacherie de ses lecteurs. Et nous ne sommes qu'à l'aurore des saletés, puisque ce n'est encore que le premier livre.
Toutefois, avant de poser — pour bien peu de temps — sa plume légère, il a tenu à promulguer, derechef, que «les plus intel-
Jigents sont les moins féconds ». On a lu déjà (2S mai) cette haute maxime, avec son application immédiate. Aujourd'hui, il ajoute, en façon de corollaire, que « les enfants ne poussent jamais en si grand nombre que sur le fumier de la misère », — ce qui revient à cette autre altière sentence que la supériorité de l'esprit consiste à gagner de l'argent, — histoire d'être agréable à MM. les Mufles et de se recommander à leur bienveillance (i).
Enfin, allégé de ce témoignage, il permet qu'on fasse un enfant de plus dans la maison des petits « Jésus ».
« Et ils eurent la superbe, la divine imprévoyance. Ah! les délices de cela !... Ce fut
(1) Syllogisme du 'parfait Mufle démocratique.
Majeure. Les plus intelligents sont les moins féconds.
Mineure. Or les enfants ne poussent jamais en aussi grand nombre que sur le fumier de la misère qui est, par conséquent, celui de la bêtise.
Conclusion. Donc la supériorité intellectuelle consiste à gagner de l'argent par le moyen rudimentaire des enfants de» pauvres.
Monsieur Emile.
Jeur acte de foi en la vie, un cantique à la fécondité, créatrice généreuse, inépuisable, des mondes ».
Ah ! oui, les délices de cela ! « l'ivresse délicieuse » de ces phrases régulièrement servies tous les ans, dans la même belle ordonnance, depuis la libérât! on du territoire ! Mais qui donc a dit que Zola est un homme sans religion ?
5. — dans l'Octave du Saint- Sacrement). Sanctification du dimanche. Office divin. «... Une vénération l'envahit, il l'adora (la bonne déesse aux chairs éclatantes, la dame du monsieur, bien entendu), comme un dévot mis en présence de son Dieu, au seuil du mystère. . . Il découvrit le ventre, d'un geste religieux. 11 le contempla si blanc, d'une soie si fine... Il se pencha, le baisa saintement, en mettant dans ce baiser toute sa tendresse, toute sa foi, toute son espérance (on n est pas plus théologal). Puis il resta un instant, ainsi qu'un fidèle en prière, posant sa bouche avec légèreté... » 31 ne reste plus
LA DERNIÈRE ENFANCE 7i
qua se retirer sur la pointe du pied, après avoir lancé un dernier regard plein de respect dans la direction du « seau de toilette ».
Le célèbre gaga n'oublie pas de nous dire que cette cérémonie pieuse a lieu le dimanche. C'est comme cela qu'il entend que 3e Jour du Seigneur soit sanctifié. Quand les grands hommes déliquescents ou non encore déliquescents entreprennent de remplacer Dieu, c'est cela qu'ils trouvent.
7. — Berquinade familiale de six cents lignes, depuis deux jours. Allons ! les petits enfants, venez faire risette à votre oncle M. Emile qui vous aime tant. Da, da, da, da, da — Ga, ga, ga, ga, ga.
Ce personnage illustre et sympathique est, d'ailleurs, sur le point de rentrer en France, si, toutefois, il en est sorti — ce qui est une question.
Article de quatre colonnes et de trente mille caractères pour nous apprendre qu'il désire rentrer en silence. A peine quelques
mots de Dreyfus. 11 parle avant tout, surtout de lui-même et des « tortures » de son exil (j). Elles ont pu être atténuées, j'imagine, par quelques douceurs. Les souffrances d'exil d'un romancier qui gagne deux ou trois cent mille francs par an avec un unique bouquin salopé, ne paraissent pas devoir être l'occasion d'un deuil national.
N'avait-il pas, d'ailleurs, la consolation d'écrire « Fécondité» et la consolation plus sublime de savoir — lui seul — qu'il « n'avait jamais eu qu'une passion, celle de la vérité... que, depuis quarante ans, il avait servi son pays par la plume et chanté la France par plus de quarante œuvres déjà?. . . » Enfin, ne pouvait-il pas se rendre à luimême le témoignage si réconfortant « d'avoir porté la petite lampe sacrée, qui éclairerait
(i) Les tortures de l'exil de M. Zola qui fout le camp, après avoir rafle à ses amis une cinquantaine de mille francs, j'aime à le croire, car tel est le juste prix d'un roman-feuilleton de ce crétin désintéresse ! Voilà qui nous met furieusement loin de l'île du Diable où on s'amuse joliment, comme chacun sait !
Démasque-toi donc tout à fait, égoïite et lâche cafard !
le monde si les puissances mauvaises venaient à éteindre le soleil !!! ? etc. ».
Qu'il ne soit donc pas parlé de récompense. Le cher homme n'a eu aucun mérite. « Je veux bien qu'on dise de moi que je n'ai été ni une bête ni un méchant. » C'est tout ce qu'il demande. Pour ce qui est des âmes basses et sottes, qui le calomnient, qui l'abreuvent d'outrages, non seulement aujourd'hui, mais depuis qu'il a commencé d'écrire, il les protège de son « indulgence de poète, pleinement satisfait du triomphe de l'idéal ».
Au fond, malgré la « sérénité de son àme », il a une peur verte qu'on ne lui reproche d'avoir filé pour échapper aux gendarmes, et une autre peur, très imprécise, mais plus glaçante, de recevoir enfin le salaire de ses travaux. Qui sait? la conscience de cette canaille n'est peut-être pas tout à fait défunte.