DEMAIN
C clail le soir, neuf heures sonnaient; il faisait froid, il faisait triste. On était au mois de mai, pourtant, le 4 mai 186... Hais, depuis quelques années surtout, en France, — je suppose que le lecteur Ta remarqué comme moi, — le printemps, à son retour, a des façons de se comporter en désaccord complet avec son ancienne réputation de charme et de gracieuseté. D'où provient cette perturbation? Quelque rouage s'est-il
détraqué dans la mécanique céleste ? Gomme dit Le-
sueur dans les Ganaches : « Est-ce la faute du déboisement? » C'est ce que je laisse à expliquer aux Laplace du présent et de Tavenir. Ce qu'il y a de certain, c'est que le mois de mai, si joli autrefois, est presque toujours très-laid maintenant ; et, pour ma part, je ne lui ferai pas compliment de sa métamorphose. Que les. hommes changent, soit, cela est dans Tordre naturel; mais les saisons! À quoi se rattacher, mon Dieu! sur quoi compter pour aimer et sourire encore, si le soleil et le ciel se mêlent de nous trahir !
C'était donc pa)" une soirée, une vilaine soirée de mai. Enveloppé dans son paletot, comme en plein hiver, un jeune homme — il avait vingt-sept ans, il se nommait René Desportes, il était peintre, ^ s'en allait, en glissant à chaque pas, gravissant la rue des Martyrs. Joignez à la difficulté de se maintenir en équilibre sur le trottoir boueux le désagrément de recevoir * la bruine au nez, sans compter la peine de se garder des parapluies égoïstes ou maladroits, et vous comprendrez la rage sourde qui se lisait, en ce moment, sur les traits de René Desportes. Je ne plaisante pas, j'affirme que, plus d'une fois, en semblable circonstance, piéton mouillé, fatiguéjtaquiné, molesté, je me suis surpris — m'inspirant de Caligula — à souhaiter que Paris, tout entier, n'eût qu'un parapluie pour le
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lui arracher et le mettre en pièces! René Desportes en ètait-il arrivé à ce degré de fureur, je l'ignore; ce que je i^ais, c'est que, parvenu à l'un des points les plus élevés de la rue, devant la maison portant le numéro 56, il saisit violemment le bouton de la sonnette de la porte, et, fayant tiré, coup sur coup, à trois re< prises, il murmura :
— Pourvu que Frédéric y soit, encore! Il ne me manquerait plus que d'être obligé de retourner tout de suite chez moi, par ce temps-là!... Sapristi! je crois que je resterais en route î
• Cependant la porte s'était ouverte, et, à Taspect du trop impatient visiteur, s'avançant vers sa |oge, le concierge — réveillé en sursaut, au fond de son voltaire, — avait froncé le sourcil...
Hais, sans doute, René Desportes avait l'avantage d'être connu dudit concierge, — et, pour cela même, réputé digne d'indulgence; — ou bien encore, peut-être, l'expression d'humeur qui n'avait pas abandonné son visage réussit-elle — par l'effet de la loi des semblables, — similis similibus curantur, — une loi aussi vraie en philosophie qu'en homœopathie, — à calmer subitement le propre courroux du cerbère...
Quoi qu'il en fût, René Desportes n'avait pas prononcé ces mots, d'une voix sèche., cassante, - comme
la voix d'un créancier qui a condamné son débiteur :
— M. Frédéric Kapeler est-il chez lui?
Qu'il lui était aussitôt répliqué : « Oui, monsieur. »
— C'est bien; merci, reprit René, à son tour apaisé, non par la façon dont la réponse lui était faite, — cela, il s'en souciait peu, — mais parle sens même de cette réponse.
— Il est poli, s'il sonne trop fort! se dit le portier. C'est bien le moins, n'est-ce pas, que tout homme
— voire un portier, — se donne à lui-même une excuse d'un acte que sa conscience (axe de couardise!
Frédéric Kapeler, un artiste, un peintre, ainsi que René Desportes^ habitait, au cinquième étage du numéro 56 de la rue des Martyrs, un appartement dont l'une des pièces — la plus vaste et la mieux éclairée,
— lui servait d'atelier.
Ce soir là, Frédéric Kapeler avait eu un ami et une amie à diner chez lui.
On avait festiné dans l'atelier, — pour avoir mieux 6es aises, — et, au moment où René Desportes sonna, on était encore à table, devant un grand feu, — que es désagréables caprices du joli mois de mai rendaient nécessaire, — et l'on dégustait d'excellent moka, rehaussé de kirsch de la Forêl-Noire, en fumant de délicieux prensados.
— En fumant ? Les amis fumaient, bon! }Aa\s Vernie ne fumait pas, elle, sans doute !
Pardon, lecteur, pardon; ne vous en déplaise, il n\ a pas amphibologie dans ma phrase; j*ai dit ce que je voulais dire : on fumait; on signifiant, tout à la fois, los trois personnages assis à table, dans Tatelier, près du feu. Les deux hommes, Frédéric Kapeler et Charles Dumesnil, — un clerc d'avoué, celui-là, — et la dame, Jeanne Chapron, une comédienne.
Au surplus, tenez, quelques lignes à propos de Jeanne Chapron, avant de continuer notre récit. Quoique destinée à n*y remplir qu'un rôle d'une importance relative, cette figure mérite, ne fût-ce qu'au point de vue de Fexcentricité, lés honneurs d'une esquisse.
Vous connaissez, sans nul doute, Jeanne Chapron ; — sinon, vouz n'êtes pas Parisien.
C'est une grande femme de vingt-neuf à trente ans, taillée en plein bloc de chair, dans le genre d'une commère des kermesses de Téniers.
Belle, malgré cela, ou avec cela, à votre choix, Jeanne Chapron joue indistinctement, depuis sept à huit années, au boulevard, les duchesses et les marchandes de la halle.
Et, comme elle a du talent, beaucoup de talent, ses succès dans les harengères font passer sur ses imperfections dans les grandes dames.
L'art dramatique, d'ailleurs, — quoiqu'elle en vive, — est la moins sérieuse des occupations de Jeanne Ghapron.
Avant tout, sa passiou est de faire de l'esprit.
Jeanne Cbapron est le Rivarol en jupons des foyers de théâtres de second ordre.
Et a-t-elle de l'esprit, vraiment? Oui. Tantôt puisant à son propre fonds, tantôt empruntant à celui des gens qu'elle fréquente, elle parvient assez bien, généralement, à réussir le mot, comme on dit aujourd'hui.
Seulement, ce mot émane, presque toujours, d'un ordre d'idées qui, tout en faisant rire, étonne et choque quelque peu, même, quand on songe, surtout, que ces idées sont nées et écloses dans un cerveau féminin.
Hais Jeanne Ghapron s'inquiète peu des puristes ou des pudibonds. Lancée de fort bonne heure dans un certain courant, et disposée d'instinct à s'affranchir des règles gênantes du préjugé qui veut qu'une femme agisse et parle comme une femme, Jeanne a trouvé original de parler et d'agir comme un homme.
Et... et voilà pourquoi Jeanne Ghapron fumait son rigare, tout comme ses compagnons de table, quand
René Desportes entra dans l'atelier de Frédéric Kapeler.
Ah! un dernier paragraphe à Tactif de Jeanne : elle a un brin de cœur. Un tout petit brin!... Mais chez une créature qui, à force de se moquer de tout, a fini par ne plus croire à rien, c'est quelque chose que de constater la possibilité, à l'occasion, d'un mouvement généreux...
Ou d'une larme.
— Tiens! dit Frédéric, r/esl toi, René. As-tu dîné?
— Oui.
— Et ton café?
— Je l*ai pris.
— Tu boiras bien, au moins, un verre de kirsoh avec nous?
— Non.
— Pourquoi non?
— Parce que je ne veux pas boire de kirsch, tout simplement.
Sur cette conclusion, — plus simple, en effet, que polie, — René, qui avait jeté son paletot et son
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chapeau dans un coin, s'était assis devant la cheminée.
— Oh ! oh ! dit Jeanne, nous sommes dans nos humeurs noires, ce soir, il me semble, mon petit René !
— C'est possible, répliqua le ieune homme.
— Et pourquoi sommes-nous dans nos humeurs noires, s'il vous plaît?
— Pourquoi gèle-t-il au mois de mai? Pourquoi, par ce temps ignoble, la rue des Martyrs est-elle plus difficile à gravir que le mont Blanc? Pourquoi, «nfin, tous les gens qu'on rencontre ce soir, dans cette rue, ont-ils l'air d'avoir pris à tâche d'être plus laids, pluâ gauches, et plus gênants que d'habitude?
Jeanne éclata de rire.
— Allons, je ne me trompais pas, reprît-elle; nous avons nos nerfs, et l'humanité, représentée, pour nous, ce soir, par une poignée de bourgeois crottés, nous parait hideuse ! Jeta connais, celle-là; quand je cours, à l'époque du terme, à la chasse fantastique d'une vingtaine de louis, je trouve toujours Paris laid , sale et gelé; et ceux qui s'y promènent plus laids, plus sales et plus gelés encore! Oh! gelés surtout! Parmi tous ces crétins, dont quelques-uns, peut-être, m'ont applaudie comme des enragés la veille, je gage qu'il
n y en aurait pas un alors qui fouillerait à sa poche pour me prêter cent sous sur ma bonne mine !
Frédéric Kapeler hocha la tête d un air mi-railleur, mi-sérieux.
— Tu calomnies les Parisiens, ma chère, dit-il; il est avéré qu'ils sont très-sensibles aux attraits d*une
jolie femme surtout quand cette jolie femme est
doublée d'une grande artiste comme loi.
— Le comme toi a été un peu dur à aiTacher, mais c*est égal, merci, Frédéric, tu es un père pour moi! Non-seulement tu me donnes à diner, mais encore tu
m accables de compliments au desserl Je ne Tou-
blierai pas, entends-tu?.... et je te le prouverai en ni*adressant à ta bourse la première fois qu on me menacera de vendre mes meubles! ça t'apprendra!
Hais ce n'est pas de moi qu'il est question en cet instant. D'ailleurs , je suis très-riche aujourd'hui , moi!... J'ai louché, ce matin, une avance de cinq cents francs à la caisse de mon théâtre. Une carotte de longueur que j ai tirée à ce brave Uarmant, sous prétexte de m'acheter une robe de soie pour la pièce nouvelle.. . — Eh ! eh ! le plus souvent que je m'achèterai une robe de soie ! Merci ! ... La pièce n'aura
pas vingt représentations. Je mettrai de la popeline, ce sera encore trop bon;
Pour en revenir à notre ami René, dis donc, René, si tu avais besoin d'argent, n^on petit; si c'était pour cause de sécheresse de fonds que tu es mélancolique, tu sais, ne te gènes pas mes cinq cents
francs sont à ton service.
— Trop aimable, ma chère Jeanne; je n'ai pas besoin d'argent!
— Alors de quoi as- tu besoin... pour t'égayer?
— D'abord, qui te fait croire que je tienne à m'égayer?
— Hein? Eh bien! c'est flatteur pour nous, ce que' tu dis là! Comment, vrai, tu vas garder toute la soirée cette mine de troisième rôle?
— Je ne vous empêche pas de rire.
— Pendant que tu dévorerais, tout seul, tes soupirs et tes larmes ! Bien obligé ! ... Ça me gênerait dans mes eiifournures, moi! Voyons, beau nuageux, que pourrait-on bien inventer pour éclaircir, du même coup, ton front et ton âme? — Messieurs, une souscription est ouverte au bénéfice du cœur et de l'esprit endoloris de René. Qu'offres-t«, Frédéric?
— Une chanson de Nadaud, chantée par toi.
— Galant, mais bête; quand un homme s'ennuie, une chanson, même de Nadaud, même chantée par moi, ne le dériderait pas. — Et toi, Charles?
— Une petite partie de baccara... d*amitîé.
— Hum! Qu'en penses-lu, René? Non, le baccara d'amitië ne te séduit que médiocregnent.
 mon tour alors; et, si je ne m'abuse, j'ai la prétention d'avoir mis le doigt, d'emblée, sur ce qui conTiendrait le mieux pour ramener notre ami à l'allégresse.
Attention, messieurs : il y a un changement à vuel
René, mon cher René, mon langoureux René, je
sais où elle dîne ce soir. Pas bien loin, tiens au
coin de la rue de la Chaussée-d'Ântin et du boulevard des Italiens, dans un cabinet de Bignon.
Te plait-il que j'aille la chercher là, ma vieille? 11 m'en coûtera peut-être quelque peine; n'importe! Je me fais forte de la persuader, — au moins pour
vingt-quatre heures, — qu'un artiste beau, jeune,
5-piriluel, — comme loi, — dépasse, de cent coudées, un richard laid, vieux et bête comme.....
il JE ME TUERAI DEMAIN
iv'
Jeanne Chapron n'acheva pas....^ Devenu plus blanc qu un suaire lorsqu'elle avait proféré ces mots : « Je sais où elle dine ce soir, )) René Desportes s'était levé tout d'une pièce, et s'était avancé vers la comédienne
Au moment où elle allait prononcer un nom détesté, Fartiste la saisit viofemment par le bras, et, d'une voix qui vibrait^ tout à^la fois, de colère et de supplication :
— Tais-toi! Jeanne! s'écria-tMl, tais-toi!
Jeanne considéra le visage bouleversé du jeune homme, sourit doucement^ puis^ d'un ton plutôt attendri que moqueur :
— Ah ! c est ainsi, fit-elle; vraiment, mon pauvre René, lu es amoureux à ce f oint que le nom seul de ton rival Vécorcberait la gorge en passant par mes lèvres! «Eh bien! mettons que je n'aie rien dit; ne
parlons plus à!elle et encore moins de /ut/... En
revanche, aie donc la bonté de me lâcher le bras, hein, mon petit! Tu me fais très-mal, parole, et je confesse que je n'ai pas le moindre penchant à jouer, à la ville, le rôle de la duchesse de Guise.
René obéit; ses doigts crispés se détendirent; la comédienne en profita pour mettre à nu son bras potelé sur le satin duquel saillaient, en rouge, cinq vigoureuses meurtrissures.
— Ah! pardon! pardon! Jeanne! s'exclama l'artiste, honteux, je suis un butor, un sot!
— Pas plus l'un que l'autre , repartit gaiement Jeanne, en s'empressant de recouvrir les traces du délit; tu es un homme à passions, tout uniment, et, comme tel, tu as droit à l'indulgence... même des femmes grasses !
D'ailleurs, c'a été ma faute! Pourquoi me suis-je avisée de me mêler de ce qui ne me regarde pas?...
Mais, voilà! Parce que j'en suis arrivée à nier la puissance de madame Vénus et de son petit sans-
culotle de fils Gupidon, j'imagine que lout le monde me ressemble ! Bouletle encore; boulette !
Enfin, pour me prouver que lu ne me gardes pas rancune, René, tu vas boire un verre de punch avec nous, dis ?
— Oh! très-volontiers I Et, de plus, — tu avais raison, tout à l'heure, ma chère Jeanne, — comme il n'y a rien de si ridicule, de si béte qu*un homme triste qui tombe sans crier gare au milieu des gaietés de ses amis, si vous le permettez, mes enfants, me voici tout disposé à rire et à m'amuser avec vous. Au diable l'amour qui pleure ! n'est-ce pas Jeanne? A la porte Gupidon aux yeux rouges! On a proposé un bacciara... taillons unbaccara... et, pour nous mettre en train... — tous les plaisirs à la fois, tant pis ! après nous la fin du monde! —Jeanne, ma belle Jeanne... ma bonne Jeanne, tandis que Frédéric apprêtera le punch, chante nou^ quelque chose. . . tout ce que tu voudras. . . nous t'écoutons, et, d'avance, nous t'applaudisisons.
Sans se faire autrement prier, Jeanne, accédant au désir de René Desportes, se dirigea vers le piano, s'y assit, et commença une ritournelle.
C'était une sigulière fille, décidément, que Jeanne Ghapron ; très-artiste, au fond, et très-compatissante, nonobstant sa manie de se moquer de tout et de tous. . .
et d*elle-niêmo... quand les sujels lui manquaient. On eût pu croire qu'en cette circonstance elle allait chanter quelque chansonnette d'un goût plus ou moins risqué; point. Elle avait deviné une douleur réelle dans l'ânie de René Desportes, et, tout incapable qu'elle fût de se courber jamais sous une douleur d'amour,** il lui parut mesquin, commun, il lui parut indigne de heurter, de froisser cette âme souffrante on la contraignant d'assister à l'exécution d'une folie — désavouée, — de quelque muse, par trop fantaisiste, égarée dans les boudoirs du quartier Bréda.
Donc, Jeanne chanta ce qui suit :
Les beaux soleils morts vont renaître, Et voici déjà mille oiseaux Pendant leur nid à ma fenêtre, Peuplant les bois, rasant les eaux.
Tous les malins, un doux bruit d'ailes Me réveille, et j'espère. . Hélas !
A mes carreaux, noirs d'hirondelles, ^ L'oiseau que j'attends ne vient pas.
L'ambition me i'ul connue.
Quand je vis l'aigle au lar^e vol Un jour contempler, de la nue.
Les insectes poudreux du sol; Je vois à la tempête noire L'aigle encor li\Ter des combats; Je le vois sans rêver la gloire :
Loiseau que j'attends ne vient pas.
Voici le rossignol qui cueille Un brin d'herbe pour se nourrir, Puis se cache au bois, sous la feuille, Pour chanter un jour et mourir.
Il chante l'amour Ironie !
Oiseau moqueur, chante plus bas; Et qu'ai-je besoin d'harmonie?
L'oiseau que J'attends ne vient pas.
Plus loin, le mailinet des grevés^ Sur un beau lac d'azur et d'or, Gomme un poëte sur ses rêves Se berce, voltige et s'endort.
Dors et vole à ta fantaisie.
Heureux frère ; devant mes pas, Moi, j'ai vu fuir la poésie, L'oiseau que j'attends ne vient pas.
Arrive enfin, je t'en supplie.
Noir messager dont Dieu se sert ; Corbeau qui, sur les pas d'Elie, Émiettais du pain au désert.
Portant la part que Dieu m'a faite, Arrive, il est temps... Mais, hé. as!
Morl, sans doute, avec le prophète.
L'oiseau que j'attends ne vient pas.
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11 faut les avoir entendu chanter par Jeanne, — sur un air qu*ellc composa un soir qu'elle avaitsenti battre, par hasard, son brin de cœur, — pour se rendre bien compte du charme qoe respirent ces couplets. Jeanne n'est pas une grande chanteuse; elle est moins encore une grande musicienne; mais ellea Tinstinct, et, — un maître nous Ta avoué, — l^s accents qu'elle a trouvés pour dire ces touchantes paroles sont mieux qu'une œuvre d'art réussie, ils sont une insph*ation.
Ah! si Jeanne ne voulait pas avoir tant d'esprit, quelle femme aimable et aimée elle ferait!
Mais ce n'est pas son histoire que nous écrivons aujourd'hui,, c'est celle de René Desportes.
René avait écouté Jeanne dans une sorte d'extase, et, celui-ci délaissant la confection du punch, celui-là négligeant sa j'echerche des jeux de cartes, Frédéric Kapeler et Charles Dumesnil, eux-mêmes, attentifs, élaient restés les yeux tournés vers la comédienne.
Quand elle se tut, tous deux éclatèrent en bravos.
René n'applaudit pas, lui ; il alla à Jqpnne, et, lui tendant la main :
— Merci, fit-il simplement.
Ilrepfit, après un silence :
— De qui cette chanson?
— D^Hégésippe Horeau.
René sourit amèrement.
— Ah! oui, dit-il ; un poète qui est mort à l'hôpital.
— Juste! répliqua Jeanne. Mais on a bien changé tout ça depuis trente ans. Aujourd'hui, parmi les poètes, il n'y a plus que ceux qui y mettent de l'entêtement qui meurent à l'hôpital. N'ont-ils pas un tas de gens à caresser, à encenser... ou à mordre, pour vivre, et très-bien vivre ! C'est comme cet oiseau que ce pauvre Hégésippe attendait toujours et qui ne venait jamais! Il était trop exigeant aussi; il lui fallait un corbeau! Pourquoi pas un perdreau truffé, tout de
suite ! S'il se fût conlenté de quelque volatile de bassecour... d'une oie, par exemple... — EhlToie a son mérite, mes enfants, avec beaucoup d*écus... non... beaucoup de marrons dans le ventre ! — le chantre de la Vouhie vivrait encore, peut-être, gros, gras, riche, et, — qui sail^ — académicien ! Mais c'est asser de poésie èlégiaque pour une soirée! Le punch flambe. Et les cartes?... je n'aperçois pgis les cartes !
— Voilà une heure que je cours après^ dit Charles Dumesnil.
— Menteur! T.u n'as couru après rien du tout. Croistu donc que je ne t'aie pas vu te pâmer comme un homard sur le sable tandis que je roucoulais! Hurrah pour Charles Dumesnil, messieurs! Il a encore des oreilles pour autre chose que les gémissements de ses victimes, cet apprenti procureur! Tiens, les voici, les cartes; je sais où tout se met, moi, chez Frédéric... tout, excepté son talent... — C'est une plaisanterie, mon vieux Frédéric, rien qu'une méchante plaisanterie; je suis convaincue que tu iras à la gloire et à la fortune tout droit, toi! D'abord, tu es un piocheur... tu ne ressembles pas à René, qui, depuis tantôt un an, a renoncé au travail pour cause de chagrins' d'amour! Nigaud, va! Comme si dix, vingt, mille baisers... une charretée de baisers de mademoiselle. . . — je ne nom-
iDerai personne, ne rugis pas! — valaient un éloge de dix lignes de Gautier, ou de Deléduze, sur une de les (oiles! Enfin, où ai-je la tête? Tu m'as trop bien fait dîner, Frédéric, ça me rend stupide ! . . . Tout à l'heure je passais la main, avec accompagnement de piano, dans les cheveux de notre inconsolable^ maintenant voilà que jeles lui tire! Jouons, voyons, messieurs, jouons ! . . ^ j*ai cinq cents francs à doubler... et le premier qui parle sentiment, à l'amende! Est' ce convenu?
— C'est convenu! s'écria René. Jouons; mais, d'abord, un mot au punch.
— Deux mots, dit Frédéric Kapeler.
— Trois mots, dit Charles Dumesnil.
Les verres s'emplirent et se vidèrent; pour sa part, René en ingurgita cinq coup sur coup; ensuite on se mit au baccara. Chacun connaît ce jeu, d'une naïveté de combinaisons plus naïve encore, s'il est possiblo, que le lansquenet; nous nous priverons donc d'en donner ivÀ l'ombre môme d'une description. Ce que nous relaterons seulement, c'est qu'au bout de deux heures, Jeaime avait réussi, — suivant ses vœux, — à doubler ses capitaux aux dépens de la bourse de Frédéric Kapeler et de Charles Dumesnil....
Quant à René Desportes, quoique, ou parce que ayant joué, la plupart du temps, en fou, — ou en amou-
reux, — traduisez en joueur maladroit, — lorsque iniluiit sonna, il avait conservé le plus parfait équilibre, ne gagnant ni ne perdant un sou.
En revanche, comme il était retourné très-souvent, ces deux heures durant, au bol de punch, — sanr. doute pour y puiser les moyens d*oubli que lui refusaient les cartes, — il était aux deux tiers ivre... .
De cette ivresse froide, sérieuse, sombre; la plus dangereuse des ivresses.
Vî
Donc il était minuit; Jeanne, qui venait d'avoir une main superbe, était rutilante.
Il est à remarquer que les gens qui n*aiment pas grand chose aimeni beaucoup io jeu.
Faisant contre fortune bon cœur, Frédéric Kapeler et Charles Dumcsnil continuaient de courir galamment après leur argent, sans parvenir à le rattrapper....
Au beau milieu d'un coup des plus palpitants, soudain nos joueurs se retournèrent, surpris par le reten tissement d'un éclat de rire criard, incisif, strident.
Trois nouveaux personnagesétaient entrés dans Tatelier : trois hommes; Tun grand, maigre, déhanché,
laid, — d*iine laideur repoussante, la laideur que comporte rirrégularité des traits doublée d'une expression impertinente.
C'était celui-là qui avait ri, d'une manière en harmonie complète avec Tensemble de sa tournure et de sa physionomie, c'est-à-dire rien moins qu'harmonieuse. Pour son excuse, d'ailleurs, constatons que ce monsieur ne pouvait pas rire autrement, étant aiïiigé, de naissance, d'un larynx si peu et si mal développé, que les sons de sa voix, en passant par cet organe défectueux, avaient une analogie étrange— et peu agréable,
— avec ceux que produit, en tournant, Tessieu, mal graissé, d'une charrette.
Anglais d'origine, Richard Hogg, — le personnage en question, — exerçait à Paris le métier de journaliste. — Journaliste de troisième catégorie, rédacteur volant des plus infimes interprètes de la plus infime presse, particulièrement fournisseur de critique scandaleuse au Scorpion,
Avez-vous lu, par aventure, le Scorpion? — tirage, deux cents exemplaires. — Oui; eh bien, vous connaissez votre Richard Hogg alors. Si vous n'avez pas remarqué son nom au bas des colonnes de celte feuille d'ortie, au moins vous aurez été frappé de son style.
Richard Hogg a une plume à lui, comme un larynx,
quelque chose qui tient de l'eunuque : seulement la voix de Richard Hoggne fait qu'agacer, tandis que son style irrite, avec sa rage de patauger, comme un reptile, à travers la fange, en cherchant à éclabousser tout audessus de lui.
Le second nouveau-venu se nommait Edouard Mercey ; — un gros garçon d'une trentaine d'années, assez gai, assez spirituel et assez aimable. Profession : médecin; médecin de lorettes. — Il n'était pas riche*
Le troisième, — Théophile Dumont, —une jolie tête, une jolie tournure, une jolie toilette, — était un rentier, un rentier à vingt-cinq mille livres de rentes, ni plus ni moins. Avec cela, — sa fortune et ses agréments physiques, — l'être le plus insignifiant qu'on puisse rencontrer; incapable de soutenir cinq minutes de conversation sur quelque sujet que ce fût. Pas méchant, du reste; ayant du penchant pour la table, s'y étant acquis le renom de belle fourchette,,,.
Etj comme littérature, préférant les Délassements- Comiques aux Français, parce que, — dit il, — « d'abordj il va au théâtre pour faire sa digestion^ — en riant; — et puis, parce que, sa digestion faite, avec les petites dames de Sari, au moins, quand on a envie dd souper j on soupe. »
Cependant pourquoi Richard Hogg, en entrant dans l'atelier , avait-il poussé cet éclat de rire qui fit tressauter les joueurs sur leurs chaises ?
Ah! voilà! c'est que Richard Hogg était joueur comme... comme le maréchal Blùeher, le fameux maréchal Blûcher, qui, en 1815, ne perdit pas moins d*un million cinq cent mille francs , en une seule soirée , au n° 54 du Palais-Royal !
Mais alors, suivant l'expression pittoresque d*un contemporain , ce bon maréchal puisait avec %m tel abandon dans notre trésor public, qu'il lui était bien permis de perdre, même des millions, sans compter. ..
Richard Hogg n'avait pas de millions à sa disposition, comme Blûcher; — et c'était dommage, car il les eût aussi rondement fait sauter ; — mais tout ce qu'il gagnait à insulter œuvres et hommes , il l'offrait régulièrement, jusqu'au dernier centime, en tribut à ce minotaurc — bien plus insatiable mille fois que celui de l'île de Crète, — qu'on appelle le Jeu. Richard Ilogg jouait toujours et partout : au café , dans les officines de journaux , dans les loges d'artistes. 11 eût joué dans la rue, sur une borne ; au sommet du mont Blanc ou dans le cratère du Vésuve; sur le dos d'un requin; — sur le cercueil de sa mère. — A l'aspect d'un jeu de cartes, il ne se connaissait plus. Tout son être, immédiatement saisi d'une sorte de delirium tremens, frissonnait ; ses petits yeux vairons lançaient des fusées ; sa voix de trompette d'enfant fêlée éclatait en fanfares.
— Ah ! ah ! ah ! l'on joue ici ! criait-il, à ce moment ; • ah! l'on joue, comme cela, sans prévenir les amis! Eh bien! j'ai eu une fiére idée d'inviter Mercey et Dumont à m'accompagner chez moi, et une idée plus lumineuse encore , en passant devant ta porte , Frédéric, de monter te dire bonsoir! Dumont, Hercey, mes amours, en place!... N'interrompons pas le jeu... animons-le, au contraire!... Chaud! chaud!... Oh!
oh !.. . Jeanne , la belle des belles , mais nous sommes en veine, ce me semble ! Quelles piles d'or ! Nous allons tâcher de démolir un peu ça... Ah! monsieur René ^Desportes , pardon, je ne vous avais pas vu... Ça va bien?. . . Et puis, Dumont, quand tu y seras, mon petit? Oh! ça ne te sourit guère , de jouer!... Connu !... Tu as peur de perdre quelques monacos !... Eh! eh! eh ! Est' ce drôle que tous ces Grésus tiennent à leur argent comme des pleutres , tandis que les artistes lo jettent si gaiement par les fenêtres!... A moi la banque ; faites votre mise, messieurs, et ménagez-moi un tantinet pour commencer, je vous prie... j'ai déjà étrenné ce matin, au café de Suède, au bezîgue à quatre! Oh! tranquillisez- vous pourtant; mes moyens me permettent de vous tenir tête ; quand il n'y en a plus, il y en a encore avec moi ! Ce bon Dumont est là; je suis en compte aveclui, jusqu'à concurrence de six cents francs , pour une barrique de Porto que je lui ai cédée. Mon Dieu, oui ; je me livre au commerce à présent... au commerce in partibus. On m'envoie du vin du pays de mes pères et je le vends à mes amis. Vous avez perdu, cher monsieur René. .; aVec un huit, 6'est à se briser la tète contre la muraille. Mais, que voulezvous! Malheureux au jeu, heureux en amour!... Eh!
eh ! eh ! Tiens, à propos d'amour, nous venons de
dincr chez Bigiion, ces messieurs et moi, avec une de vos anciennes, Ja petite Esther et le baron de Morgenstern, son nouveau. Merci ! il n'est pas récréatif, le baron ; Esther doit vous regretter ! Après ça, il parait, qu'il la couvre de diamants ; vous ne la couvriez que de baisers, vous... la partie n'était pas égale, mon' pauvre monsieur René... il fallait succomber!. .. // le faaallaitl C'est égal, elle est gentille, cette Esther. . . et, si j'avais le cœur libre , je le lui offrirais... pour en pincer à ses heures de loisir. Croyez-vous qu'elle ac* cepterait, hein?
— Peut-être, mais à condition que tu commencerais par changer de voix. Réfléchis donc, mon fils; avec un organe comme le tien, il est impossible qu'une femme te prenne jamais au sérieux ; vrai, tu n'es pas un homme quand tu parles... tu es une clarinette!... et une clarinette d'aveugle, encore!
. C'était Jeanne Chapron qui avait riposté, de la sorte, à la question au moins intempestive de Richard Hogg à René Desportes; et chacun de rire. Chacun, non; quelqu'un n'avait pas pris part à l'hilarité provoquée* par la repartie de la comédienne , et celui-là , c'était non pas Richard Hogg, — Richard Hogg ne se fâchait jamais des méchancetés de Jeanne; — c'était René Desportes.
René Desportes n'aimait pas Richard Hogg, qui, en plusieurs circonstances, s'était permis sur sa manière de peindre des appréciations plus piquantes que judicieuses. En voyant le journaliste apparaître dans Tatelier et s'asseoir à ses côtés , à la table de jeu ; en l'entendant parler, parler encore, parler toujours, — sur ce ton discordant qui lui était propre, — René Desportés, dont, on le sait, l'esprit déjà très-mal disposé n'avait réussi qu'à s'assombrir encore en empruntant ses fumées à l'ivresse, — René Desportes, disons-nous, était demeuré roide et silencieux comme un Terme.
Ce ne fut que lorsque certains noms — que Jeanne avait eu la générosité de ne point prononcer, — retentirent à son oreille, que la statue parut s'animer; son sourcil se fronça; ses lèvres se contractèrent...
Tout au jeu, Robert Hogg ne s'aperçut*pas de ces symptômes d'orage; mais Jeanne s'en aperçut, elle, et c'est pourquoi elle s'empressa de répliquer à Robert Hogg, espérant qu'en le rendant ridicule et comique aux yeux de tous, elle le rendrait, par cela même , indigne du ressentiment de René.
Et un instant, en effet, la comédienne put croire qu'elle avait réussi. Si René ne mêla point son rire aux rires des assistant h, du moins, aux éolafsde cette
gaieté moqueuse \ l'expression de sou visage s'adoucit-elle sensiblement.
Tout n'était pas fini , pourtant , ainsi qu'on va voir.
La banque, passant de main en main, était revenue à Robert Hogg. Il prononça la phrase sacramentelle : « Faites votre jeu, messieurs; » puis, ayant distribué les cartes et consulté, comme de droit, les siennes :
— Nous disons? fit-il, s'adressant à René, le premier à sa droite.
Nous disons^ formule interrogative qui, dans la bouche d'un banquier de baccara, équivaut â ces mots : « Vous y tenez-vous, ou voulez-vous une carte? »
Mais, au lieu de lui répondre, René Desportes, regardant en face Robert Hogg, lui envoya une bouffée de tabac à asphyxier un gendarme.
Robert Hogg ne fumait jamais ; il professait même pour le tabac une aversion de petite maîtresse — d'autrefois, — que les nécessités de ses relations pouvaient seules l'obliger à surmonter. Perdu , une seconde , dans le brouillard odorant, il toussa , retoussa, et, souriant — d'une façon quelque peu pincée peut-être :
—Charmant , reprit-il. Mes compliments , cher
monsieur René , sur cet échantillon de vos capacités fumantes. Si j'étais capitaine de navire, je n'hésiterais pas à vous prendre à mon bord en guise de machine à vapeur. — Nous disons?
Pendant que Robert Hogg parlait, René, les yeux toujours fixés sur ceux du journaliste , aspirait lentement de nouveaux torrents de fumée...
Au moment où Robert Hogg prononçait, pour la seconde fois, son : « Nous disons? » pour la seconde fois, chassant de son œsophage les nuages qu'il y avait amassés, René Desportes en enveloppa le disciple d'Âristarque.
Cette fois, le disciple d'Aristarque ne dfsshnula point une vive grimace.
— Ah! mais! dit-il, — dans son langage imité de Chabannais des Chevaliers du Pince-Nex, ; — ah ! mais, elle estmauvaise^ à Ia4in, c^Ue-là !
— ^Vous trouvez? dit tranquillement René.
— Oui... je trouve que vous abusez d'une plaisanterie d'un goût plus que médiocre, mon cher monsieur René.
— Bah!
Pour la troisième fois l'artiste lança , en plein vi» sage, au journaliste, une épaisse bouffée de tabac.
Robert Hogg se leva, pâle. Robert Hogg était mé-
chant, mais il ne manquait pas de courage. — Il faut être juste, même avec ceux qui font profession de ne pas Fêlre.
—Monsieur, dit-il au peintre , est-ce une querelle que vous me cherchez ?
—Une querelle! répéta René en ricanant; et puis, quand je vous chercherais une querelle, qu'arriverait-il?
— Il arriverait... que je vous demanderais d'abord à quel propos vous m'offensez?
— Oh ! oh ! vous êtes trop curieux. Il est des gens... et vous êtes du nombre de ces gens là... auxquels il n'entra pas dans mes principes de donner des explications.
—En tous cas, vous conviendrez... si réellement voire intention est de me provoquer... que vous avez assez mal choisi le lieu et l'heure. Quand on en veut à un homme, monsieur, ce n'est point dans la maison d'un ami... au milieu dune partie... qu'on le lui montre.
— Vous avez raison ; avec un homme on se comporte comme vous venez de dire... mais vous n'êtes pas un homme, vous!...
— Monsieur!...
— Mais non, vous n'êtes pas un homme ! La preuve,
c*est que votlà une heure que je vous insulte et que vous êtes là... tremblant et balbutiant comme une vieille femme!...
— Monsieur!...
Il y a, dans le spectacle d'une dispute, — d'apparence sérieuse, — quelque cbose qui impressionne, qui attache singulièrement. Cela est triste à dire, mais nous avons les instincts cruels. En face de deux hommes en présence, malgré nous nous éprouvons le secret désir de voir comment aboutira ce combat en paroles, précurseur, le plus souvent, d*un autre combat où le sang coulera. D*un mot, d'un seul mot, souvent, nous pourrions calmer ou suspendre Teffet d'une irritation croissante, et ce mot, nous ne le prononcerons pas, par i^ motif.. . ch ! mon Uieu, je le répète, par ce
motif que nos penchants naturels sont généralement mauvais.
C'est notre histoire encore à Tégard de certains journaux réputés amers et méchants à plaisir. Nous blâmons leur pensée, leur esprit. Quand ils s'en prennent à nous, nous n'avons pas assez d'expressions pour les honnir !
Pourquoi donc, lorsqu'ils s'attaquent à d'autres, leur faisons-nous, nous-mêmes, des succès, en allant colporter partout leurs médisances ou leurs injures?
C'est que — un moraliste l'a dit, qui possédait bien son cœur humain : — « il y a toujours quelque chose qui nous réjouit dans le malheur de nos amis. » Qu'est-ce donc quand il s'agit de gens que nous n'aimons pas !
Ainsi, en cette circonstance. Robert Hogg n'était aimé de personne dans le monde artistique; et il avait fait, d'ailleurs, il faisait journellement tout ce qu'il fallait pour cela. Donc, en le voyant sous le coup d'une agression plus ou moins opportune, plus ou moins justifiable, — là n'était point la question, — chacun des personnages présents, — et Théophile Dumont lui-même, tout pacifique qu'il fût par goût et par tempérament, — chacun, disons-nous, avait ressenti comme une intime et vague satisfaction.
Et puis, n*oublions pus qi^e tous tant qu'ils étaient là, — les uns dans Talelier, tout à l'heure, les autres chez Bignon, — avaient outre-passé quelque peu les bornes habituelles de la tempérance. Inde l'explication de leur attitude passive durant la scène décrite plus haut. De sang-froid, sur quatre dep hommes témoins de cette scène, il y en eût eu, certes, au moins deux qui se fussent hâtés de s'interposer. ^
Cependant, au moment où Robert Hogg, exaspéré
par la dernière impertinence de René Desportes, allait
s'élancer sur celui-ci, un mouvement s'opéra enfin
parmi les joueurs, tendant à empêcher une altercation,
déjà fâcheuse, de dégénérer en voies de fait plus regrettables encore.
Pour son compte, tandis que ses compagnons se jetaient entre les deux ennemis, Jeanne^ saisissant l'artiste à bras-le-corpS) l'entraîna à l'écart en criant :
— Allons! allons! En voilà assez, mes enfants, en voilà trop ! Vous n'êtes pas divertissants avec vos dis* putes;.. pas divertissants du tout! Nous sommes ici pour nous dépouiller, et non pour nous battre!... Voyons, mon petit René.;, donne-moi ton cigare... tu as assez fumé. Qu'est-ce que c'est que ça, de troubler une jolie partie comme la nôtre... c'est bon pour dies calicots en goguettes, des machines pareilles!...
Et tout bas, à Toreille de René, Jeanne ajouta : — C'est parce qu'il t'a parié d'Esther, cet imbécile, que tu t'es monté la tête. Hais, d'abord, tout le monde n'est pas forcé de savoir que tu es un niais qui adore encore lés femmes qui ne t'aiment plus. Ah bien ! si tu te bats avec tous ceux qui dinçnt avec cette demoiselle, qu'est-ce que tu feras à ses amants? Tu les assassineras donc !... Ensuite, mon cher, un garçon de ta valeur ne se commet pas avec un Robert Hogg ! On se bat avec ses pairs, mon bon, sinon on se fait moquer de soi ! Robert Hogg a tout à gagner, lui, à un duel avec M. René Desportes... ça le mettra en odeur de vaillance... on le citera comme le Croquemitaine des petits journaux. Hais H. René Desportes, que dirat-il pour s'excuser? Que le rédacteur du Scorpion lui avait reproché de n'être point coloriste î . . . Penh. .. Se doute-t-il seulement de ce que c'est qu'un coloriste, cette espèce de gardien du sérail? Allons donc !... Encore une fois, un véritable artiste n'a que du mépris pour certaines injures! Tiens, moi, un jour, ce monsieur a trouvé drôle d'écrire que je n'étais plus bonne qu'à jouer les Flore. Pas si sotte que de me fâcher ! Seulement, le lendemain, en plein foyer, devant trente personnes, je lui ai dit : « Est-ce que c'est vrai, Hogg, que vous descendez de Bagoas, lasernivir d'Alexandre
le Grond? » Il n*a pas demandé son reste, va ! Il court encore, reconduit par les éclats de rire ! Et note que la plupart de ceux qui riaient ne savaient pas ce que c'esl qu'un semivir. — Et j*avoue que je ne le savais pas plus qu'eux une demi-heure auparavant ; c'est Louis Dernier, Tauteur, qui m'avait fait cadeau de cette expression-là, dans ma loge, à Tintention de Robert Hogg. — Mais c'est égal; on riait, de confiance ! Oh! quand il s'agit d'une méchanceté, on parlerait hébreu ou hindou qu'on serait sûr d'être compris tout de suite.
Pendant que Jeanne sermonnait ainsi RenêHDesportes, — qui l' écoutait impassible, — de leur côté, Frédéric Kapeler, Mercey, Dumesnil et Dumont exhortaient Robert Hogg à la paix.
Somme toute, Robert Hogg n'était point si susceptible qu'il s'obstinât longtemps dans une rancune, — surtout quand cliacun, autour de lui, lui assurait qu'il était de son devoir d'oublier.
Celui-là répétant qu'il ne se souvenait plus de rien; celui-ci — celui-ci, c'est René Desportes, — donnant à supposer, par son silence, qu'il avait admis l'inanité d'une affaire avec le chroniqueur du Scorpion^ on se rapprocha de la table de jeu.
Par mesure de précautions, Jeanne eut soin de se
placer, alors, entre René Desportes et Robert Hogg.
— Voyons, dit ce dernier, c'était à moi la banque, je crois...
— Oui, repartit Jeanne, et, par conséquent, maintenant c'est à moi de parler la première. Je m'y tiens, mon bon.
— Et vous, monsieur? reprit Robert Hogg en s'adressant à René Desportes.
— Moi , quoi? fit le peintre.
Un tressaillement échappa à Robert ; un murmure d'impatience aux assistants.
— Ah ! s'écria Jeanne, nous n'allons pas recommencer! Ça tournerait à la scie. Joues-tu ou ne joues-tu pas, décidément, René ?
— Mais je ne demande pas mieux que de jouer, moi; ce n'est pas ma faute si monsieur a une manière de s'exprimer que je ne comprends pas !
— Robert s'exprime comme il doit s'exprimer ; il le demande si tu veux ou non une carte... si tu t'y liens ou si tu ne t'y tiens pas, cela n'est pas bien difficile à comprendre, ce me semble. Attends, montremoi ton jeu.
— Volontiers.
René passa ses cartes à la comédienne.
— Eh bien, reprit-elle, c'est lout simple, tu ne t'y liens pas. Une carte pour monsieur, Robert.
Robert tira une carte du paquet qu'il tenait à là main et la jeta devant René.
— Encore une.
Une seconde carte tomba sur le tapis.
— Ah ! ma foi ! poursuivit en riant Jeanne, à mon tour, ce n'est pas ma faute, mon pauvre René, si, en voulant faire tes affaires, je les ai gâtées... tu es mort. — Va, Robert, à un autre.
Robert se tournait vers Dumesnil, qui venait après
René.
— Pardon, pardon, monsieur, dit ce dernier, d'un geste arrêtant le banquier en nriême temps qu'il commandait Tattention générale, mais, avec votre permission, j'ai une observation à émettre dans l'intérêt commun.
— Qu'est-ce? dirent tous les joueurs, à cent lieues de soupçonner, d'après le ton calme de Torateur, la nature de l'observation qu'il méditait.
— Voici, reprit René. Oh ! ne vous impatientez pas, messieurs, je serai bref... comme un coup de sifflet. Vous êtes tous d'honnêtes gens, messieurs, par conséquent il ne saurait vous être agréable d'avoir un
voleur dans votre société? Eh bien ! il y en a un pourtant... et ce voleur... que je viens de surprendre filant la carte, c'est M. Robert Hogg.
— Vous en avez menti, monsieur !...
Il fallait que la colère et la haine qui couvaient depuis quelques instants dans le cerveau de René Desportes fussent bien aveugles, ou plutôt il fallait que l'ivresse qu'il avait puisée dans le punch fût bien furieuse, pour lui suggérer l'ignoble et calomnieuse accusation qu'il venait de formuler contre Robert Hogg.
Quoi qu'il en fût, l'artiste n avait pas proféré le dernier mot de cette accusation que, bondissant comme une bête fauve en hurlant son démenti, Robert se ruait sur lui.
Mais déjà René était loin de la table de jeu, non pas
qu'il eût envie d échapper aux Conséquences de son insulte ! au contraire !
Une folie étrange que cette folie qu'on appelle Tivresse, qui vous permet de combiner un plan d'action, parfois ingénieux, en vous enlevant la réflexion, la pensée d'analyse.
Au surplus, le projet de René Desportes, en cette conjoncture, méritait moins l'épitliète d'ingénieux que celle de féroce.
Il existait, accrochée à l'une des murailles, dans Tatelier, — dont elle était le plus superbe ornement, — une magnifique collection d'armes offensives et défensives, de toute sorte et de toute époque, recueillie par Frédéric Kapeler à grand renfort de temps, de recherches et d'argent. Depuis la francisque de Charles Martel jusqu'au vulgaire coupe-choux de nos fantassins d'aujourd'hui ; depuis le garde-cœur ^ — plaque d'airain qui se mettait sur la poitrine, — jusqu'à la cuirasse du dragon ; depuis l'arbalète et l'arquebuse jusqu'à la carabine Minié et le mousqueton ; depuis les longues épées à deux mains, allennelles, flamberges, estocadeSy jusqu'aux simples lattes, espadons et fleurets, il y avait là de quoi armer en guerre tout un bataillon.
En sa qualité d'inlime de la maison, René Desportes
avait eu souvent occasion d'admirer cette curieuse réunion d*engins de mort. En deux circonstances même, il avait contribué à Tédification de la panoplie en faisant hommage à son ami de deux espèces d'épées qui Lui nianquaient.
Or, devinez ce que René, ivre, — et, dans son ivresse, avide de punir un homme qui avait le triple tort, à son seit%, d*étre un bavard, un méchant et un sot, — devinez ce que l'amant délaissé de la juive Esther, — en portant par hasard ses yeux sur la panoplie pendant sa dispute avec Robert Hogg, — avait imaginé comme dénoûment de cette dispute?
Un duel, ni plus ni moins ; un duel immédiat, aux flambeaux , avec les quatre joueurs pour témoins !
C'était afin d'en arriver là que, comme Robert Hogg allait se précipiter sur lui pour lui rendre outrage pour outrage, René Desportes, au risque de donner à croire qu'il avait peur, s'était pris à courir vers le fond de l'atelier.
Et, en effet, un moment, une expression de stupeur indicible se peignit sur les traits de tous à l'aspect de lîené s' enfuyant à toutes jambes...
Mais à cctie expression devait en succéJ^er aussitôt une autre, d'un genre tout différent.
D'une main fébrile, René avait arraché au trophée
deux épées de combat. Il jeta une de ces épées sur le parquet, en criant :
— Je vous attends, monsieur Robert Hogg.
— Me voici, monsieur, me voici, répliqua le journaliste en sautant sur Tépée.
Une clameur d'épouvante s'éleva, couverte par le grincement de Tacier.
René Desportes avait pris une garde acculée ; entièrement ployé sur lui-même , le dos à une porte ouvrant sur la chambre à coucher de Frédéric, il attendait Tattaque de son adversaire...
Cette attaque fut prompte. Pas plus que René Robert n'était un maître en fait d'escrime ; mais, si le premier avait pour lui cette résolution énergique qu'enfante certaine ivresse, le second avait le mépris du danger que donne la soif de la vengeance. Robert se fendit et fit un menacé de quarte pour tirer seconde.
Cependant, revenue à elle la première, Jeanne, se tournant vers les quatre hommes immobiles et comme pétrifiés, s'était écriée :
— Mais c'est de la démence ! Voyons, messieurs^ Vous ne laisserez pas ainsi s* égorger vos amis !...
f>édéric, Charles et Mercey firent un pas en avant... Théopliile Dumont, lui, en fit deuk en arrière...
René avait paré la boite de Robert sans que son pied déviât d'un centimètre du point d'appui. En entendant rappel de la comédienne, en voyant Mercey, Charles et Frédéric prêts à saisir le premier joint favorable pour interrompre le combat, il s'écria à son tour :
— Prenez garde, messieurs, prenez garde! Les éclaboussurcs sont dangereuses quelquefois. Éclaireznous plutôt, tenez, cela vaudra mieux, car on n'y voit goutte dans ce coin.
— Oui, dit Robert, de son ton de fausset qui ressemblait alors au sifflement d'une vipère, apportez les bougies, Mercey, Frédéric ! Je veux voir le visage de cet infâme qui m'a traité de voleur ! . . .
— Et moi, dit Frédéric, je veux que vous cessiez celte lutte' slupide, messieurs, je le veux, entendezvous!... Ce n'est pas la nuit, ce n'est pas dans un atelier qu'on vide une querelle... Vous vous battrez demain si vous y lenez lanl; maintenant, bas les armes tout de suite ! ... Je vous en supplie, je vous l'ordonne !
Pour toute réponse à celle prière, à cette injonction, Robert et René, qui s'étaient arrêtés une seconde, croisèrent de nouveau Tépée.
— Ah ! c'esl ainsi, reprit Frédéric; eh bien, imitezmoi, Mercey, Charles, Dumont, et toi aussi; ma bonne
Jeanne ! Chacun une chaise, et tombons à bras raccourcis, lous les cinq, sur ces imbéciles !
— Oui ! oui !
I.e moyen de Frédéric n'élait pas trop mal trouvé ; sous le coup de celle irruption générale, René et Robert ne devaient pas persister longtemps dans leurs intentions homicides.
Mais il ne suffit pas de concevoir une bonne pensée, il faut encore pouvoir la mettre à exécution en temps utile. Pondant que Frédéric, Jeanne, Charles et Mercey, — Théophile Dumont s'était éclipse, — couraient à la fable de jeu chercher des chaises, les deux adversaires ferraillaient de plus belle...
Soudain un cri douloureux, déchirant, retenlif...
Robert Hogg venait d'être frappé en pleine poitrine.
Son épée lui échappa des doigts ; il tourna sur luimême, battit Tair des mains, et tomba en rendant des flots de sang par la bouche, le nez et les oreilles.
hO JE HË TUERAI DEMAIN
Un silence lugubre régnait maintenant dans l'a* telier»
On avait déposé le blessé sur un canapé, cl Merccy, j
le médecin, agenouillé près du malheureux, essayait, mais en vain, depuis quelques minutes , de rappeler en lui quelques signes de vie..*
Derrière ce groupe se tenaient Jeanne , Frédéric et Charles dans une attitude anxieuse.
Un peu plus loin, appuyé contre le piano, le visage bouleversé, livide, — plus livide que celui de sa victime, — était René...
Mercey hocha la tête*
— 11 n'y a rien à faire, dit-îl ; il est mort !
' — Mort ! répétèrent Frédéric, Charles el Jeanne avec terreur.
— Mort! répéta René avec désespoir.
— Oui, reprit le médecin; d'après la direction du coup, il est évident que Tépée a traversé le cœur... et toute plaie au cœur est mortelle. Aussi, vous l'avez vu, notre pauvre Robert est tombé comme frappé de la foudre...
Ah! monsieur René, vous voilà une jolie affaire sur le dos!... Et pour nous aussi, messieurs, qui avons eu la sottise de ne pas savoir empêcher deux fous de se massacrer !
C'est que je ne plaisante pas ! On se montre trèssévére, aujourd'hui, à Tégard des duels qui se sont passés dans des conditions régulières... à plus forte raison quand il s*agit de combats tels que celui-ci !... Le procureur impérial prononcera le vilain mot : assassinat, et il sera dans son droit, malheureusement! ... Oui, il sera dans son droit. Sapristi !... Je donnerais un billet de mille... que je n'ai pas... pour n'être pas venu ce soir chez vous, Frédéric !
Pendant que le médecin émettait ainsi son opinion sur les conséquences de cette triste affaire, René essuyait, d'une main tremblante, les gouttes de sueur
glacée qui perlaient sur son front. Subitement dégrisé dès qu'il avait vu tomber Robert Hogg, René était en proie, à celle heure, à une sorte de prostration qui le clouait en place. Il lui semblait qu'il faisait un mauvais rêve qui allait bientôt se dissiper ; mais, en attendant, comme dans le cauchemar, il n'avait la force ni de parler, ni d'agir...
Jeanne regardait René ; elle eut pitié de celle physionomie décomposée par la douleur, et ses instincts généreux de femme l'incitèrent à venir en aide à
l'artiste.
— Voyons, voyons, dit-elle, que ce qui vient d'avoir lieu soit déplorable, cela ne se discute pas ; mais ce n'est pas un molif non plus pour nous mettre à gémir tous et à nous désoler comme des enfants! Après tout, Mercey, le procureur impérial aura beau fulminer, nous sommes là, nous, pour certifier que les choses se sont passées d'une façon loyale... sinon régulière... et l'on ne guillotinera pas René sans nous entendre, que diable ! . . .
— En effet, ma chère Jeanne, nous ne sommes plus au temps où les duellistes montaient sur l'écliafaud... mais le fâcheux, en celte occasion, je le répète, c'est qu'accusés nous-mêmes d'imprudence , pis que cela, de comphcité peut-être, nous pourrions bien, en dé-
pit de tout ce que nous alléguerons pour excuser René, ne lui servir à rien.
Jeanne haussa les épaules.
— Vous me rappelez le maître d'école de la fable, Mercey, reprit-elle. Eh! mon cher, quand un homme se noie, on le sauve... — on y tâche du moins... —
on le sermonne après.
Frédéric, Charles... — Tiens, le Dumont nest plus làl... il a filé le Dumont!... c*est bien digne de lui!... Bête et poltron! — Enfin, Charles, Frédéric, vous êtes de cet avis, n'est-ce pas, que le malheur des uns ne rachète pas celui des autres ?
— Sans doute.
— Eh bien!... quant à nous, d'ailleurs, quoiqu'on dise Mercey, nous n'avons rien à craindre qu'une semonée plus ou moins poivrée pour ne nous être pas opposés au combat... et Dumont aura sa part du régal, je vous le certifie; il faudra qu'il se présente comme nous devant le tribunal... car je dirai qu'il était avec nous, moi, ce soir, quand ce ne serait que pour lui apprendre à être moins prudent à l'avenir, à ce bellâtre! — A présent... quant à René... suivant la loi, qu'aurait-il à faire à ce moment, Mercey ; le sa-
vez-vous?
— Dame î il aurait à se rendre chez le commissaire de police...
— Et puis?... Allez donc! allez donc!... Quand il serait allé chez le commissaire de police et qu'il lui aurait tout raconté, quVn résulterait-il... pour lui? i
— 11 en résulterait que, probablement, il serait envoyé au dépôt... sous la prévention de meurtre... volonlaire... ou involontaire. .
— Bon !... j'attendais cela. On Tarrêterait... et il en aurait pour deux ou trois mois de prison préventive avant d'être jugé. Eh bien, mes enfants, comme . je ne suppose pas qu'aucun de vous, non plus que moi, éprouve le besoin de voir notre pauvre ami pourrir sur la paille humide des cachots, voici ce que je lui conseille en votre nom et au mien.
Jeanne était allée à René.
— Mon petit, poursuivit elle, tu vas courir bride abattue à la première gare venue de chemin de fer, le chemin de fer du Nord, par exemple. Il y a des trains de nuit, je crois, au Nord. Il est deux heures:., de quatre à cinq, quand nous nous acheminerons chez le commissaire de poUce pour raconter ce qui s'est passé, tu seras déjà loin sur la route de Bruxelles. Tu as compris? De cette manière, du moins, tu auras le temps de te retourner... Prends ton chapeau, ton
paletot, bien vile; lu as de T argent? Ah!... il est resté sur la table, ton argent... Tiens... trois cents francs, c'est plus qu'il ne t'en faut pour vivre quinze jours... Et puis, quand tu n'en auras plus, tu écriras à l'un de nous... on t'en enverra. Va, va, tu nous serreras la main un autre jour... Adieu!... bon voyage!., sauve loi !
Ému de la conduite de la comédienne, hésilant à lui obéir, et incapable de lui résister ; la laissant l'habiller, lui meltre son chapeau, lui fourrer de l'or dans les poches, en balbutiant des paroles inintelligibles, René était sorti de l'atelier et, toujours poussé comme un petit garçon, il était arrivé à la porte donnant sur l'escalier...
Jeanne ouvrit elle-même cette porte.
Moins d'une minute après, René, ayant descendu quatre à quatre l'escalier, se trouvait hors de celte maison où il venait de tuer un homme.
Avoir tué un homme en duel et — le plus souvent, — pour une cause futile ! Je ne me donne pas pour meilleur qu'un autre ; mais il me semble que, si j'avais une telle action sur la conscience je ne pourrais plus jamais sourire.^
Après cela, peut-être me trompé-je. Tous, tant que nous sommes, artistes, gentilshommes ou bourgeois, on nous a si bien habitués, dès notre jeunesse, à ne considérer certains faits qu'à ceitain point de vuo.
Ainsi du duel. Le duel, dit-on, est un combat loyal, où chaque combattant, agissant dans le cas de légi-
lime défense, a le droit de chercher son salul dans la mort de son adversaire.
Le droit ! Pourquoi donc alors les tribunaux poursuivent-ils les duellistes? Pourquoi, s'ils épargnent ^ presque toujours la liberté du vainqueur, le frappentils presque toujours aussi dans sa fortune, en l'obligeant à payer une somme plus ou moins importante, à titre d'indemnité, aux héritiers du vaincu?
Une stupide et triste- chose, décidément, que le duel ! D'autant plus stupide et plus triste que, comme ces maladies passées dans le sang, dont la science est impuissante à délivrer notre pauvre humanité, elle tend, envers et contre les lois qui la réprouvent, la morale qui la condamne, à demeurer dans nos mœurs, faute d'autres moyens honorables, concluants, d'obtenir une réparation du lâche ou du méchant qui nous a insulté dans notre probité, dans nos affections ou notre gloire.
Deux heures sonnaient à Notre-Dame de Lorette, quand René Desportes franchit le seuil de la maison de Frédéric Kapeler. La nuit était obscure ; la bruine, qui n avait pas cessé de tomber depuis la veille, commençait à se convertir en pluie. Apres quelques pas faits sur la chaussée, René s'arrêta tout
à coup à Taspcct de deux ombres qui semblaient surgir de dessous les pavés. Ces ombres n'étaient autres que des gardiens de nuit dans Fexercice de leurs fonctions. Us passèrent; mais, si ordinaire que fût cette rencontre, elle n'en produisit pas moins sur René une sensation saisissante. Les gardiens de nuit, comme les sergents de ville, appartiennent à la police...
— Mon Dieu ! pensa l'artiste, s'ils savaient que, dans cette rue, il y a un homme mort... et mort de mort violente!... et que c'est moi qui ai donné la mort à cet homme!...
Il suffit souvent du choc le plus banal pour renverser tout un échafaudage d'idées dressé à grand'peine. Dans la situation de René, la rencontre des deux gardiens de nuit et la pensée que, s'ils eussent pu savoir qu'il venait de commettre un homicide, ces gardiens eussent été en droit de l'arrêter, devaient singulièrement influer sur son moral. Il était parti de l'atelier décidé à suivre les conseils de Jeanne, c'est-à-dire à se rendre à la gare de chemin de fer la plus proche et à gagner l'étranger; mais ce projet, accueilli tout à l'heure comme excellent, lui présentait maintenant des difficultés d'exécution insurmontables. D'abord, en y réfléchissant, il ne se rappelait pas avoir entendu dire jamais qu'il y eût des départs au milieu de la nuit ; il
lui faudrait donc attendre deux ou trois heures peut-être avant de pouvoir se mettre en route... et, en roule...
— si la vapeur va vite, rélectricilé va plus vile encore;
— n'élait-il pas possible qu'avertis de sa fuite par la voie du télégraphe, les agents de l'autorité, le guettant au passage dans une gare quelconque, lui missent la main sur le collet?
Arrêté! arrêté! Ce mot tintait comme un glas terrible à l'oreille de René. C'est que René avait un père,
— l'honneur même; — une mère, — une bonne et chère vieille femme quLl'adorait ; — une sœur, — tout récemment mariée. Et en songeant à la4ionte, au chagrin que causerait à ces trois personnes aimées et respectées la nouvelle de son arrestation, René sentait un frisson glacial figer la moelle de ses os. H voyait son père — un vieux soldat d'Afrique, — arracher en pâlissant de sa boutonnière le signe sacré que lui avaient valu ses nobles et loyaux services ; il voyait sa mère éperdue, mourante; il entendait les sanglols de sa sœur....
— J'étais fou! j'étais fou! murmura René. Quand bien même je parviendrais à fuir... on ne m'en jugc^ rait pas moins comme un assassin!... Car Mercey l'a dit, et il avait raison : c'est un assassinat dont je me suis rendu coupable ce soin*. Les tribunaux n*accep*
teront point comme un duel un comb «t, la nuit. . . dans un atelier!... Mon Dieu! mais lorsqu'on demandera à Jeanne, à Charles, à Frédéric, à Mercey, ce qui s'est passé, pourronl-ils dire seulement, en toute conscience, si Robert Hoog était en état de défense lors- i que je Tai frappé? Non, puisqu'ils n'ont rien vu!... Je serai condamné! . . . d'autant plus sévèrement condamné que j'aurai fui devant la justice... Et quel sera mon sort désormais? Contraint de vivre éloigné de la France..; méprisé de tous, maudit des miens, je n'aurai même plus l'art pour me consoler!... Qui voudrait acheter un tableau signé d'un nom flétri ?. . .
D'ailleurs, aurais-je encore le courage de travailler en n'ayant plus l'ambition?
Entraîné par le nouveau et sinistre courant d'idées dans lequel il s'était jeté, René chargeait de couleurs ' un peu trop sombres, peut-être, le tableau de son avenir. Cependant, mettons-nous à sa place : entre une action qui pouvait parfaitement être imputée à crime et, — pour nous, — la fuite et la honte... pour ceux que nous aimons, le désespoir... . Et, comme René, ne nous imaginerons-nous pas que tout est perdu sans ressources... que le monde est près de s'écrouler sous nos pas?
Et puis, nous nous permettrons de rappeler au lec-
leur, s'il l'a oublié, que René avait encore le cerveau quelque peu obscurci parles vapeurs de Tacide cyanhydrique... — la base principale du kirsch; — Tacide cyanhydrique, à dose pure, un des poisons les plus violents ; à dose mélangée, un slupéfiant de premier ordre.
Et puis... et puis, c'était la nuit; il faisait froid; il pleuvait; un triple motif, lorsqu'on n*est point trèsporté déjà avoir la vie en rose, pour la voir en noir!...
Tant il y a, qu'au lieu de s'acheminer, comme c'avait été primitivement son intention, parla rue Lamartine, pour atteindre la place Lafayelte et de là la gare du Nord, René, n>archant tout droit, suivit la rue Laffi.te et, descendant les boulevards, se dirigea vers son domicile, situé rue Louis-le-Grand.
Qu'allait-il faire chez lui? C'est ce qu'il se chargera •de vous apprendre lui-même dans le chapitre suivant.
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Au moment où René entrait rue Louis-le-Grand, un chiffonnier, trottinant deriière lui, se mit à fredonner d'une voix enrouée, en enlevant d'un coup de crochet cmérite un morceau de la Patrie errant sur le trottoir:
Mes jours sont condamnés, je vais quitter la terre, il faut vous dire adieu, sans espoir de retour...
— Bizarre I murmura René.
Et il ajouta mentalement en poussant la porte do sa tnaiBon :
-^ Où diable l'à-propos va»'t»-il se niclitt!
Gomme son confrère et ami Frédéric Kapeler, René Pesportes habitait, à un cinquième étage, un petit appartement dont il avait aménagé l'une des pièces en atelier.
A Paris, aujourd'hui, au prix où sont les loyers, il n'y a que les peintres arrivés qui puissent se permettre le luxe d'un atelier pour de vrai.
Ceux qui ne sont encore qu'en route doivent se contenter d'un à peu près:
René alluma une bougie et passa dans sa chambre à coucher.
Elle était élégante, cette chambre ; plus qu'élégante, coquette.
Du premier coup d'œil, un observateur eût deviné que le goût, la main d'une femme, — et d'une femme amoureuse, — avaient présidé à Tameublement de ce charmant réduit.
Mais, hélas! ainsi que l'oiseau, la femme a-t-elle donc des ailes? Le nid d'amour est parachevé ; il n'y manque rien en fait de raffinements de doux bien-être; ni le demi-jour qui repose la vue, ni les épaisses portières qui garantissent des bruits du dehors, ni les tapis veloutés sur lesquels peuvent courir, nus, les petits pieds roses!...
Un soir pourtant, seul, tout seul, l'amant promène
6i JE ME TUERAI DEMAIN
tristement ses regards autour de lui dans cette chambre où tout parle à son cœur, à ses yeux, à ses sens, de la bien-aimée... tout, jusqu'à l'atmosphère imprégnée encore des effluves du parfum qu elle préférait!
La bien-aimée ne viendra plus... La bien-aimée est infidèle !
En ce moment même, peut-être, envolée pour toujours loin de Tasile où elle roucoulait la veille, l'ingrate s'est posée dans un autre nid préparé, selon ses nouveaux désirs, ses nouveaux caprices, par un nouveau galant!...
Bien des jours, bien des semaines, bien des mois déjà s'étaient écoulés depuis le soir où, pour la première fois, à celte place, René s'était dit en pleurant : « Elle ne viendra plus ! » Pourquoi donc, quand sa pensée devait appartenir à un événement des plus graves, cause d'une détermination funesle, pourquoi René soupira-t-il en se retrouvant dans cette chambre?
La faute des émanations sui generis dont je vous parlais tout à l'heure, et que le temps et l'air n'avaient pas réussi encore à dissiper suffisamment.
Cet accès de faiblesse, au moins inopportun, fut de courte durée, d'ailleurs; toutefois, comme s'il en eût appréhendé le retour et qu'il voulût le prévenir, le jeune artiste se dirigea vers un portrait de femme, le
portrait d'Esther, — un assez beau pastel, placé à la tête du lit, — le décrocha et le mit dans un coin, la face contre la muraille.
Ceci fait, René s'assit à un bureau de Boule, et; pesant du doigt sur un bouton de cuivre, il démasqua un tiroir secret qui renfermait une paire de pistolets de poche, les plus mignons, les plus délicats, les plus affriolants qu'on pût voir, avec leurs manches d'ébène sculptés et leurs canons damasquinés. Ces pistolets étaient chargés. René examina les capsules; s'assura que les chiens jouaient convenablement et que la poudre, bien sèche, garnissait les lumières. Cette vérification achevée et les armes placées, au repos, Tune près de l'autre, sur le bureau, prêtes à remplir leur devoir à la première réquisition, René écrivit ce qui suit :
« Paris, 10 mai 186.. ,
« Chère sœur,
« C'est une bien triste mission dont je vais te charger, mais lu m'as toujours tant aimé que tu me pardonneras d'avoir compté une fois encore, une dernière fois, sur toi.
« Quand tu recevras cette lettre, ma bonne Paulme,
C4 JE ME TUERAI DEMAIiN
je ne serai plus. Si j'ai quitté ce inonde pourtant, ce n*est point que j'y aie commis une action honteuse, avilissante, au châtiment de laquelle la mort pouvait, seule, me dérober ! Non ! L'honneur, la probité, n'ont rien à voir à ma faute. J'ai été fou une minute ; je me punis de ma folie ; quelques-uns me plaindront ; nul n'aura le droit de me mépriser.
« Les journaux t'apprendront, en détail, l'événement à rissue duquel j'ai abandonné la vie ; pour moi, en cet instant, je n'aurais pas la force de te faire ce récit. — Oh ! chère petite sœur, on a beau y être décidé, vois-tu, à vingt-sept ans, tout plein de sève et d'espérance, il en coûte de mourir !
« Enfin, sitôt ma lettre reçue, tu courras près de mon père et tu lui diras... tu lui diras que c'est à cause de lui, surtout, pour qu'il n'ait pas à rougir de moi, que je me suis tué !... Hais, non ! Ne lui dis pas cela ! Pauvre père ! Ce serait un remords éternel que je léguerais là à sa conscience!... D'ailleurs, à quoi bon chercher à lui expliquer ce qu'il comprendra mieux qu'un autre, lui, l'esclave du devoir !
« Pauline, ma Pauline, tu embrasseras bien pour moi notre chère mère, n'est-ce pas? Tu essayeras dé la consoler... en l'aimant désormais pour deux!... Tu...
« FjCs larmes in'étoufTent... si je continue d*écrii'c je n'aurai pas le courage de... Et il le faut pourtant, il le faut, mon Dieu!... Oh! Pauline, conçois-tu... on me mettrait en prison ! En prison ! Notre père n'y survivrait pas.
« Adieu, adieu... je t'embrasse. Pour toi, pour notre père, pour notre mère, pour Edouard, to:i Edouard, ton bon mari, pour ta fille, ta belle petite Henriette, je mets toute ir.oti âme dans cette lettre, et...
« Adieu, adieu...
(( René. »
René n'amplifiait point en disant que les pleurs Tétouffaient tandis qu il écrivait cette lettre. Quand il voulut la signer, il eut besoin de chercher sur le papier une place que les larmes n'eussent pas mouillée.
Et, lorsqu'elle fut signée, immobile, le regard fixe, la respiration suspendue, le jeune homme se demanda si, réellement, il ny avait pas pour lui d'autres ressources que le suicide contre les conséquences menaçantes de la mort de Robert llogg.
Ah ! écoutez donc, à vingt-sept ans, quelque bien trempé que Ton ait le cœur, et quelque rationnelle que vous paraisse une résolution prise, il est permis d'hé-
siter un peu, je suppose, avant de se loger deux balles dans la tête.
Surtout quand, à l'appui de cette hésitation, on a présentes, autour de soi, de chères et douces images évoquées, qui, toutes pâles et fout éplorées, semblent V0U3 dire, en étendant vers vous leurs mains suppliantes :
— Ne meurs pas ! Ne meurs pas! . . . Nous souffrirons, s*ille faut, pour toi et avec toi, mais ne meurs pas!...
Le roulement d'une voiture sous ses fenêtres arracha René à ses incertitudes. La pensée de la vie le rappela à la pensée de la mort. Paris se réveillait ; les premiers rayons du jour commençaient à poindre... Trois heures allaient sonner...
— Allons ! dit le peintre.
Et il plia et cacheta la lettre, et y mit cette suscription :
A Madame PAULINE MONTEL, Place du ChâleaUf 6, à Fontainebleau,
(Seine-et-Marne),
C'était à Fontainebleau qu'habitait, dans une maison commune, toute In famille de René : et son père et sa mère, et sa sœur et son beau-frère , Edouard
Montel, un brave garçon, notaire de son élat, — et qui n*en était ni moins aimable, ni moins gai pour cela !
Comme on le recevait, René, quand il daignait aller passer une quinzaine là-bas ! Quelles belles promenades dans la forêt tous les jours, et, tous les soirs, quels grands dîners auxquels on invitait les personnes les plus considérables de la ville pour leur faire voir M. René Desportes, le peintre de paysages, en train de marcher sur les traces des Jules Dupré, des Corot, des Rousseau!...
Oh ! les journaux l'avaient répété souvent, et les journaux... louangeurs... ne mentent jamais ! René Desportes était un artiste d'un grand talent... d'un immense talent! Une des gloires futures de la France!
René avait sa chambre, à Fontainebleau, dans la maison paternelle. Sa chambre à lui; sa chambre où, pour un empire, madame Desportes n'eût point consenti a oger, fût-ce pour une nuit, un étranger, cet étranger eût-il été un évêque ou un prince ! Ah bien ! par exemple, la chambre de René ! C'était le sanctiim sanctonim, l'arche sainte ! Tout au plus madame Desportes permettait- elle à Geneviève, la vieille bonne, de l'y accompagner pour cirer le parquet et épousseter les meubles! Quand son fils restait quelque temps sans
venir, la bonne mère allait, en cachette, passer des heures dans cette chambre. M. Despories assurait qu'elle y brûlait des grains d'encens.
Une foule de souvenirs touchants ou gracieux se pressaient dans l'esprit de René tenant en main cette lettre destinée à porter le désespoir parmi tant de cœurs tout à lui !... Indécis de nouveau, il se demandait maintenant, en regardant celte lettre, si les expressions en étaient assez affectueuses; si, en la lisant, ceux dont il allait se séparer si cruellement pour toujours ne seraient pas en droit de l'accuser de n'avoir pas même su leur bien dire un suprême adieu.
Mais non ; encore une fois, il n'y a que dans les romans que l'on écrit des lettres de quatre pages, tout émaillées de fleurs de rhétorique, au moment de se mettre en route pour ce grand voyage dans l'inconnu, dont la tombe est le point de départ. René avait écrit ce qu'il pouvait écrire. Il jeta la lettre sur le bureau et prit les pistolets.
Une réflexion l'arrêta encore. Cette lettre adressée à sa sœur^ son intention était certainement qu'elle la reçût le plus tôt possible et, surtout, avant d'avoir pu être instruite par les journaux de ce qui s'était passé.
Or, s'il laissait cette lettre dans sa chambre, qui lui disait qu*elle sefait envoyée en temps utile?
Ne pouvait-il pas s'écouler de longues heures avant qu on eût connaissance de sa mort? Et, lorsqu'on la découvrirait enfin, la police — qui a voix magistrale au chapitre, en pareil cas, — ne jugernit-elle pas plus logique de garder par-devers soi un document important que de s'en dessaisir dans un but de pure humanité?
Que faire ? Il y avait bien un bureau de poste à peu de distance de sa maison, mais il lui c'éplaisait de sortir pour se rendre à ce bureau.
Il étaft là, armant et désarmant d'une main distraite les pistolets, quand on sonna à la porte de son appartement.
La première pensée de l'artiste, en entendant la sonnette, fut que la police -^ cette puissance terrible dont, au delà de la vie même, il redoutait les effets, — avait découvert son crime et venait lui en demander compte.
Son premier mouvement fut d'appuyer les canons des pistolets contre ses tempes.
La durée d'un éclair et tout était dit, lorsque ces mots parvinrent aux oreilles de René :
— C'est moi, monsieur René, moi, Dominique.
Ouvrez-moi : j'ai à vous parler.
Dominique Laplace, aide-macbinisle au théâtre de rOpéra, était un voisin de René à qui, une semaine auparavant, il avait rendu service dans les conditions suivantes.
C'était une nuit, ou plutôt un matin, vers les deux heures. Rentré très-tard chez lui, René, que le sommeil fuyait depuis longtemps, essayait de l'appeler en lisant je ne sais plus quelle élvde nouvelle, quand un bruit, qui se produisait au-dessus de sa tôte, attira son altention. Ce bruit, dont il eut d*abord quelque
peine à se rendre compte, ressemblait à celui qui
causerait un corps lourd se tramant péniblement sur le parquet; il s*y mêlait un murmure confus de plaintes et de gémissements.
— Assassine-t-on quelqu'un là-haut? se dit Tartiste.
René ne connaissait pas, même de vue, alors, le Deus ex madiina, à cent vingt-cinq francs par mois, qu'il avait Thonneur d'avoir pour voisin ; mais René était de ces hommes qui slnquiètent peu qu'ils soient juifs ou chrétiens, ouvriers ou grands seigneurs, pour courir ù ceux qui ont besoin de secours.
Il passa un pantalon, et tenant, d'une main, une bougie, de l'autre, un poignard, il monta quatre à quatre, chez Dominique Laplace.
Par bonheur, le machiniste — qui prufessait pour les voleurs un souverain mépris, — avait Thabiludc de laisser sa clef en dehors, sur sa porte; grâce à celte parliculnrité, -> dont Dominique eut à s^applaudir cette nuit-là, principalement, — René put donc pénétrer tout de suite dans la mansarde de son voisin.
IL était temps ; on n'assassinait pas le pauvre diable, mais il ne s'en allait pas moins de vie à irépas par suite dune sorte de congestion cérébrale qui l'avait surpris dans son sommeil. René se hâta de le relever et de l'aider à regagner son lit d'où il était tombé en se débattant ; puis, la fenêtre grande ouverte, pour
renouveler Tair, Tartiste appliqua des compresses d'eau fraîche sur le front brûlant du malade; enfin, il lui administra un verre d'eau sucrée, mélangée de quelques gouttes d'un cordial, réputé souverain, dont il avait toujours, suivant les recommandations maternelles, ample provision chez lui; — j'ai nommé l'eau de Mélisse des Carmes.
Abrégeons : René avait commencé vaillamment la cure de Dominique Laplace ; un médecin, amené le matin, l'acheva.
Dominique était un gaillard qui ne demandait qu'à vivre, d'ailleurs, avec ses vingt-cinq ans, sa taille de cent-gardes et ses épaules à porter un monde, — comme celles d'Âthos. — Pour que le mal l'eut dominé quelques moments, il avait fallu, — ainsi que cela était arrivé, en effet, — que le mal l'eût pris en traître.
Deux jours de repos, et le machiniste était en état de retourner à son travail. II ne se souvenait môme plus d'avoir manqué de mourir.
Hais ce qu'il n'avait pas oublié, ce qu'il ne devait ni ne voulait oublier jamais, c'était sa dette de reconnaissance contractée envers René Desportes.
Depuis cette nuit où René Desportes était, si gêné* néreusement, accouru l'empêcher de prendre la
rampCy — c'est Dominique qui parle, — il ne s*était pas passé un dimanche sans que le machiniste rendit une petite visite d*amitié à son cher voisin.
Souvent, quand le peintre rentrait, passé minuit, il trouvait, assis devant sa porte, sur une marche de l'escalier, 1* ouvrier qui l'attendait dans Tunique intention de lui souhaiter le bonsoir.
Gai, rieur, un peu farceur même, un vrai type* d'ouvrier parisien, — et cependant il n'était pas Parisien, — Dominique, dans ces derniers temps, — voués par René, à la tristesse, au regret, — avait réussi, quelquefois, à dérider le front du jeune artiste.
Un des propos favoris de l'ouvrier, le dimanche, en s'en venant, la pipe à la bouche, — il fumait comme une locomotive, du matin au soir, — tailler une bavette avec le peintre, — un de ses propos de prédilection, alors, était celui-ci :
— Saprebleu ! il faudra pourtant que j'invente, un de ces joui's, quelque chose pour vous faire plaisir, monsieur René ! Vous avez eu tous les atouts, jusqu'à présent. C'est à mon tour. J'y crèverai, ou vous me direz, im de ces jours : « Mon petit Dominique, je suis content de toi. » *
Tel était le personnage qui sonnait à la porte de René, à trois heures du matin; — une visite, à coup sûr, un peu bien en dehors des usages, mais qui n en fut pas moins favorablement accueillie; René avait quelqu'un, maintenant, pour se charger de sa leltre.
il désarma les pistolets, les replaça dans leur cachette, et alla ouvrir à Dominique. Ce dernier avait, ce matin, la mine plus réjouie que. d'ordinaire; René remarqua aussi que le gros garçon était mis avec un luxe inaccoutumé en semaine. Le paletot noir, le pantalon de drap fin, le gilet à châle, les souliers vernis. Le costume du dimanche. Son U'ente et un, quoi!
— Excusez, monsieur René, fit Touvrier, je vous dérange peut-être ?. • .
René ne put retenir un sourire.
— Si j'avais dormi, répliqua-t-il, franchement, oui, mon ami, vous m'auriez dérangé, mais. . .
— Mais... ah! voilà... Je ne me suis pas plus gêné que çà parce que je savais que vous ne dormiez pas!
— Vous saviez?
— Sans doute!... Je m'étais couché, moi, en revenant du théâtre... mais .je n'ai pas pu fermer l'œil une minute. . . la joie. . . je vous dirai çà tout à l'heure. . . Donc, je vous ai entendu rentrer... — c'est si mince ces plafonds!... un vrai cafton !... Ah! il ne ferait pas bon conspirer dans les maisons qu'on construit maintenant. . . avec des voisins un peu curieux on serait vite pincé!
— Enfin?.,.
— Enfin, comme j'avais quelque chose à vous communiquer, monsieur René, rapport au bonheur qui m' arrive, en vous entendant vilvouster de long en large dans votre chambre au lieu de vous fourrer dans le portefeuille^ ma foi! je n y ai plus tenu, je me suis habillé dardar et me voilà. Oh! ça ne sera pas long, du reste; un oui ou un non... — j'aimerais mieux un oui. . . — et je vous débarrasse. . . jusqu'à nouvel ordre.
de ma personne. ^- Avez-vous du tabac, monsieur René? J'étais si sens dessus dessous, hier au soir, que j*ai oublié d'en acheter.
Sans plus de façon, Dominique était allé droit à un grand pot de grés, où le peintre mettait ses approvisionnements pour cigarettes.
René avait froncé légèrement les sourcils; il laissa, pourtant, son voisin bourrer sa pipe et l'allumer; mais, après avoir expiré, c^up sur coup, trois à quatre formidables bouffées, de cet air de jubilation qui n'appartient qu'au vrai fumeur savourant sa pipe du matin, lorsque l'ouvrier se mit en devoir de s'asseoir :
— Pardon, dit René, en l'arrêtant du geste, pardon, mon bon Dominique, mais, quelque plaisir que j'éprouverais certainement à vous écouter, mes instants sont précieux, ce matin... j'attends quelqu'un; nous remettrons donc vos confidences à un autre jour... Et, tenez, potir me prouver que vous ne m'en voulez pas, je vous serais infiniment obligé de descendre me jeter cette lettre à la poste; il est de la plus haute importance pour moi qu'elle soit rendue à son adresse aujourd'hui.
Etonné de l'action, des paroles du peintre, et un tantinet troublé, au fond, à la pensée qu'il pouvait être importun, Dominique avait pris la lettre, et, balbutiant
bO JE ME TUERAI DËUAIN
un : • il suffit, monsieur, » il s'était acheminé vers la porte de l'atelier.
Au moment, pourtant, d'en franchir le seuil, l'ouvrier s'arrêta, et se retournant :
— Comme ça, nmnsieur René, murmura-t-il; vrai, ça vous coûterait de m'accorder deux minutes?... Oh ! rien que deux petites minutes. . deux minutes d'enfant au maillot ! Et quand j'aurai votre réponse... bonne ou mauvaise... je vous le jure, je me sauverai comme un lapin!
11 y avait quelque chose de si suppliant dans l'accent de Dominique, de si désolé dans sa physionomie!
— Eh bien ! parlez, mon ami, parlez ; dit René.
Le machiniste revint, d'un bond, près du peintre, et, retirant sa pipe de ses lèvres, — de peur de distraction il renonçait à fumer ! un véritable sacrifice qu'il s'imposait là !
— Merci, monsieur René, s'écria-t-il, merci!... Oh! vous allez voir, en deux temps, trois mouvements, je vous aurai défilé mon chapelet. Je commence : je vous ai déjà dit, je crois, que je suis né natif d'un petit petit village de la Brie : Pommeuse, département de Seine-et-Harne, arrondissement de Coulommiers, canton de Faremoutiers.
— Il me semble que vous m'avez dit cela. Après?
— Après ?Imaginez-vous, mon bon monsienr René, qu'hier, dans la journée, j*ai reçu une lettre du pays par laquelle on m'apprenait qu'une vieille tante à moi... une bonne femme de quatre-vingt-douze ans, — elle avait eu le temps de se retourner sur terre, comme vous voyez... — était morte l'avanl-veille en me laissant tout son bien. . — pas des millions, mais c'est égal... elle était à son aise la tante Jumain... et si avare! Penh!... Quand elle trouvait un pierrot mort dans les champs elle le ramassait, le plumait, et, avec un litre ou deux de pommes de terre, elle s'en confectionnait du fricot pour toute une semaine! jugez.
— Enfin, vous héritez de la fortune de votre vieille tante et comme il existe, sans doute, quelques formalités à remplir pour entrer en possession de cet héritage, on vous invite à vous rendre sans retard dans votre pays?
— Juste ! Il y a bien mon père, là bas, qui serait tout aussi capable que moi de donner les signatures nécessaires, d'autant plus que, vous concevez, je m'en vas lui laisser tout le bien de ma tante Jumain, sa vie durant, à ce cher homme de père! Hais il paraît, qu'à cause que la tante était du côté de ma
mère, qui est morte, il faut absolument que ce soit moi qui...
— Prenez garde, Dominique, si vous entrez dans trop de détails, les deux minutes s'écouleront et...
— Et vous ne saurez pas à quel propos j'ai tenu à vous voir, c'est clair; je suis un bavard et un imbécile. Ce qui vous intéresse... ce qui m'intéresse aussi avant tout, à cette heure, le voilà :
J'aH obtenu un congéde huit jours à mon théâtre, monsieur René. Je pars, ce matin même,pourPommeuse.
Voulez-vous être aimable... oh! mais, là, aimable à se mettre à genoux devant? partez avec moi.
Je sais bien que je ne suis qu'un ouvrier et que vous ôtes un artiste, vous... et, par conséquent, qu'il y a peut-être un peu d'audace de ma part à avoir espéré. . . .
Maisnon... pourquoi que je dis des choses que je ne pense pas; je vous connais, monsieur René; vous avez trop d'esprit et trop d'âme pour mépriser un garçon qui vous aime... qui vous doit la vie... — car il n'y a pas à dire mon bel ami, sans vous, je mangerais des pissenlits par la racine aujourd'hui !
Ce garçon a trouvé une manière, non pas de s'acquitter envers vous... ça, c'est une autre paire de manches... mais de vous donner une preuve de son affection... Vous ne le refuserez pas.
C*est convenu, hein? Vous venez avec moi à Pomineuse, passef huit jours? Oui... vous avez dit oui... Bon... je cours mettre votre lettre dans la boite et je remonte. Il est quatre heures ; à six, nous sommes au chemin de fer... à six et quart, en route... a neuf, chez papa?
On a dit qu'il n'y avait pire sourd que celui qui ne voulait pas entendre ; on peut dire encore qu'il n'y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Tandis que Dominique répondait ainsi affirmativement, pour René, à sa propre proposition, René, cependant, secouait la tête d une façon sur laquelle il n'y avait pas à se méprendre; il refusait de souscrire à cette proposition.
La pantomime était insuffisante à édifier le machiniste... — et un machiniste de l'Opéra! un homme nourri de ballets î — Force fut à René d'employer un moyen plus vulgaire,
Dominique allait s'éloigner; le peintre le retint par le bras.
— Dominique I fit-il.
— Qu'est-ce, monsieur?
— 11 est inutile que vous reveniez, mon ami; je ne puis partir avec vous.
— Gomment!...
*- N'insistez pas; je vous le répète, je ne puis vous
8i JE ME TUERAI DEMAIN
accompagner à Pommeuse ; un devoir sérieux. . . sacré, me retient ici.
Le ton de Tartiste était si grave, si décidé, qu'en dépit de sa confiance affectée dans Theureux résultat de sa démarche, Dominique resta un moment interdit, décontenancé.
— C'est différent, reprit-il enfin; bien sûr que si monsieur a quelque chose de pressé à faire aujourd'hui chez lui, il n'y renoncera pas pour s'en aller avec moi à la campagne!...
Hais si ce n'était que ça pourtant... il y aurait encore moyen de s'arranger. Par exemple, au lieu de partir ce matin, on partirait ce soir... ou demain...
— Ni ce soir, ni demain, mon ami.
— Ah!..
Les yeux de l'ouvrier devinrent humides.
— Dominique, s'écria René, qui comprit la pensée du pauvre garçon, je vous jure sur l'honneur... sur l'honneur, vous entendez... que ce qui m'empêche d'accepter voire offre n'a rien dont vous puissiez vous offenser! En toute autre circonstance, soyez-en persuadé, mon ami, il m'eût été... très-agréable de visiter, en votre société, un pays dont on s'accorde à dire le plus grand bien.
' Pardi!... C'est aussi joH que la Suisse, par là.
monsieur!... le ne ris pas!... On appelle ces côtés de la Brie la petite Suisse!... et ça a Tavanfagé sur la grande de n'être qu'à quinze lieues de Paris !
Hais... du moment que ce n*est pas la peur de vous ennuyer... de vous déplaire avec moi qui vous retient, monsieur René... comme vous dites, j'aurais tort d'insister; et il ne me reste plus qu'à vous remercier de vos bonnes paroles. . .
Et à m'en aller jeter votre lettre dans la boite.
— Je vous en prie.
Dominique avait de nouveau fait quelques pas vers la porte; de nouveau il s'arrêta, et, poussant un gros - soupir en regardant de côté son voisin :
— C'est égal, dit-il, voilà une belle occasion de manquée pour vous, monsieur René... et pour moi, donc! Hais moi, ce qui me chatouillait le plus dans ce voyage, c'était l'idée de vous traiter. . . comme un prince, à la maison! Âh! c'est que, pour vous, on aurait mis les petits plats dans les grands chez papa ! Et puis, je vous aurais conduit partout à cinq ou six lieues à la ronde ! . . . aux ruines de la Celle, à la fabrique de papiers de Courtalin, aux souterrains de Faremoutiors, au châ-
teau de Maupertuis... Ah! il y en a une flotte de eu-
riosilés à voir, par là, pour un peintre! sans compter
celles que l'on n'a que sa fenêtre à ouvrir pour admi-
rer, comme Taqueduc du chemin de fer... un aque^ duc si léger, si mignon, qu'on dirait une décoration de théâtre !.. . Et la rivière... la rivière du Grand-Morin, qui passe au bas du village!... Eh! eh!... le Grand- Morin!... Il y a des places où un chat le sauterait à pieds joints, le Grand-Horin! Tout de même, qu'il ne faudrait pas trop s*y fier non plus, car, en d'autres endroits aussi, il est diantrement profond ! Ce qui n'empêche pas que pour ma part, si j'avais jamais envie de me passer à perpétuer le goût du pain en ingurgitant du bouillon de canard, je donnerais encore la préférence sur la Seine à la rivière de mon pays! Pouah!... L'eau de la Seine est noire, sale, puante; celle du Grand-Morin.** à la bonne heure I... ce doit être un plaisir de s'y noyer à l'ombre de ses roseaux et de ses grands arbres! El puis, au moins, il y a des fleurs tout le long des deux rives... Quand on vous retire de là dedans, vous êtes tout naturellement embaumé...
Ça n'est-il pas plus gentil, voyons, que de s*en aller geler, devant un tas de badauds, sur les dalles de la Morgue?
Qui parviendra jamais à sonder les mystères du cœur humain? Tout à l'heure fatigué, impatienté, énervé par le bavardage du fils de la Petite Suisse^ s'appesanlissant complaisamment sur les merveilles de sa terre natale, voilà que, soudain, aux derniers mots de Dominique, René avait dressé Toreille.... Et voilà qu*à mesure qu'il entendait ces mots, Tartiste sentait une révolution d'idées s'opérer en lui, non pas quant au fond de l'œuvre qu'il s'était imposée... — œuvre inexorable, à son sens, — mais quant à la forme même, aux moyens d'exécution de cette œuvre.
Le hasard, — et aussi cet amour de Tantithëse, naturel à tout homme, dans quelque condition qu'il soif,
— le hasard et la fantaisie avaient amené Dominique,
— en train de s'extasier sur les charmes de la petite rivière de son pays, — à vanter jusqu'aux agrémenis de la mort qu'on pouvait trouver dans ses eaux limpides et parfumées.
Tout en écoutant Dominique, René s'était dit : — N'y a-t-il pas dans le discours de ce brave garçon quelque chose de providentiel que j'aurais tort de dédaigner? N'est-il pas dans le vrai? Lorsqu'on a résolu d'appeler à soi la mort, n'est-on pas un peu en droit de la désirer aussi souriante et aussi parée que possible? Pour mon compte, assurément, puisque j'allais me brûler la cervelle, et me brûler la cervelle chez moi, dans mon propre domicile, je n'avais guère à me préoccuper de cetle eau noire, sale et fétide dont il parle, non plus que des dalles sinistres de la Morgu et des regards idiots des badauds!... Mais — je n'y avais pas songé jusqu'ici, et c'est à ce sujet surtout que je dois savoir gré à ce garçon, qui, sans s'en douter, a suscité en moi ces réflexions!... — Mais qui me prouve que le genre de suicide que j'avais choisi soit le bon? Ne puis-je me manquer d'abord avec mes pistolets? Ils sont d'un si petit calibre! d'un trop petit,
peut-être. Et, au lieu de me tuer, si j'avais le malheur de me faire une de ces horribles blessures au visage, à la suite desquelles on n'a ni la force, ni le pouvoir de récharger ses armes pour s'achever, qu'arriverait-il? Mis en état d'arrestation, cependant, comme prévenu d'un crime, je serais interrogé, tourmenté par des juges, tandis que des médecins officiels, — en vue du triomphe de la loi, — s'acharneraient à me combler de leurs soins trop intelligents ! . . .
Oh ! avoir voulu mourir, et vivre ! ... Et vivre en horreur aux siens, non-seulement parce qu'ils peuvent vous croire coupable, mais aussi parce que, dans sa maladresse à essayer de se soustraire au châtiment des hommes, on s'est rendu pour toujours hideux à voir, affreux, repoussant!
Non, non; il n'y a pas à balancer! J'étais un fou avec mes projets de mort à l'aide de façons de joujoux d'enfant ! Ce qui est sage, ce qui est raisonnîjble, — ce qui es! Féduisant. . . — un mérite encore et non le moindre ; — c'est la mort dont Dominique vient de me parler; la mort dans cette rivière qu'abritent l'ouîbrc, le silence et la solitudi\ J'irai donc avec Dominique aux rives du Grand-Morin, et puis, si je ne puis parvenir jusque-là, siVon m'arrête en route, eh bien, qui m'empêche d'emporter mes armes? Comme ressource dés-
espérée, au moment où les agents de police m'ordonneraient do les suivre, il serait toujours temps d'expérimenter si deux balles, grosses comme des pois çbiches, lancées par une centaine de grains de poudre, sont capables, ou non, de m'envoyer dans Tautre monde.
— Je pars avec vous, Dominique ! cria René.
— Hein?
— Oui, j*ai réfléchi... je remets à plus tard Taffaire qui me retenait ici. Je pars avec vous... c'est convenu, c'est dit.
— Vrai? Oh ! quelle chance! mais quelle chance !. . . Oh ! êtes-vous bon, étes-vous gentil, êtes-vous aimable, monsieur René! Qu'est-ce qui veut voir un homme content? Voilà !
Le machiniste avait sauté sur un tabouret et s'y tenait en équilibre, les bras tendus, une jambe en
Tair, la figure épanouie : une personnification comme une autre de la Joie.
René riait.
— Ah ! et la lettre , fit la statue en quittant son piédestal, faut-il toujours la porter à la boite?
René se consulta.
— Y a-t il un bureau de poste à Pommeuse ?
— Il y a de tout à Pommeuse, monsieur.
— Bon. En ce cas, j'y mettrai cette lettre tantôt. Rendez-la-moi. Maintenant, vous êtes prêt, vous, mon bon Dominique, mais moi je ne le suis pas... Tandis que je m'habillerai , vous allez courir chercher une voiture.
Dominique regarda à la pendule.
— Une voiture? répéla-t-il ;, oh! le train ne part qu à six heures et quart, et il n'en est pas encore quatre et demie ; nous avons bien le temps de nous rendre à la gare.
Le visage de René s'était si singulièrement rembruni pendant l'observation de Dominique que ce dernier reprit vivement :
— Après ça, monsieur René, si ça vous botte que nous filions tout de suite , je m'en moque, moi. Filons!
— Oui, dit René; puisque je me décide à vous ac-
compagner, j*ai mes raisons pour ne pas rester plus longtemps ici.
— Très-bien, très-bien! la moitié de ça suffit; je m*en vas prendre mon paquet dans ma chambre, pour n'avoir pas la peine de remonter ; dans cinq minutes la voiture sera à la porte.
— Allez.
On a deviné quelles pouvaient êlre les raisons de René pour désirer s'éloigner au plus vite de sa demeure. Du moment que, dans le but de se procurer une mort plus agréable^ il avait décidé qu'il suivrait l'ouvrier à Pommeuse, il était prudent, en effet, de la part de l'artiste, de quitter une maison où , d'un moment à l'autre, la police pouvait venir l'arrêter.
Dominique n'était plus là ; René donna un regard d'adieu à ces lieux qu'il ne devait plus revoir : à sa chambre à coucher, témoin de tant de charmantes nuits ; à son atelier, où, si souvent, — autrefois, — la palette en main, pendant de longues et charmantes heures aussi, il avait rêvé un avenir tout constellé de billets de banque et de ruban rouge.
Mentionnons, qu'à cette heure solennelle, l'artisle dominant l'amant en lui, René n'eut qu'un soupir pour le portrait, une dernière fois contemplé, de l'ingrate Ksther.
Et qu*i^ eut deux larmes, deux grosses larmes, pour une splendide esquisse, — depuis longtemps délaissée,
— dont il eût fait un jour un splendide tableau.
Il avait de Tor dans ses poches ; les trois cents francs rapportés de chez Frédéric Kapeler, plus trois cents autres ; — toute sa fortune Uquide.
On ne sait pas. Durant le peu d'heures qui lui restaient à vivre, il pouvait rencontrer sur sa route quelque pauvre diable digne de pitié; et, au moment de quitter ce monde, il eût été ma foi dommage de manquer Toccasion d'y laisser un heureux.
Un de ces cris d'appel familiers , à Paris, aux gens du peuple , un rrrourou retentissant, — que M. Dominique crut pouvoir se permettre, vu Fheure matinale,
— avertit René que la voiture était en bas.
Il s'empressa de descendre. Dominique l'attendait sur le trottoir en fumant un cigare ; — un cigare de deux sous, s'il vous plaît. Ces héritiers ne se refusent rien!
René éprouva un vague sentiment de terreur en se retrouvant dans la rue... Malgré lui, il jeta, de côté et d'autre, un coup d'œil inquiet, avant de monter dans la citadine.
Hais l'aspect de la rue était des plus rassurants. De ci de là seulement, quelques figures d'ouvriers se ren-
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daiit à leur besogne; sur le boulevard, des balayeurs et des balayeuses ; de mines suspectes» point.
— Au chemin de fer de Strasbourg , Tarai , cria Dominique au cocher.
Le cocher sursauta sur son siège. — C'était un cocher d'une espèce rare ; il ne se bornait pas à fouetter ses chevaux, il raisonnait, au besoin.
— Au chemin de fer de Strasbourg! répèta-t-il. Mais sans vous commander, mes bourgeois , il est de trop bonne heure encore, el...
La tête de Dominique parut à la portière.
— Dis donc, hé, mon vieux, fit le machiniste, estce que je te demande si ta femme est grêlée et si tes moucherons ont des engelures, hein î
— Plaît-il ?
*— Assez causé, dtf vent ! et dispense-nous de ta conversation. Les cochers bavards, papa m'a défendu de leur donner des pourboires.
L'automédon aux remarques se le tint pour dit, et il n*eut pas tort; un mot de plus lui eut valu dix sous de moins.
La voiture roulait.
■7- Ah çà ! mais, s'écria subitement Dominique, et votre paquet, à voUs, votre sac de nuit, monsieur R( né,
est-ce que vous Tavez donné au coclier ; je ne le vois pas?
Ikné secoua la tète.
— Je n'ai point de paquet ni de sac de nuit, dil-il. Le machiniste ouvrit de grands yeux.
— Bah ! comment vous n'avez rien emporté pour vous rechanger? Pas une chemise^ pas une paire de cliaussettes ?
— Non.
— Exprès?
— Exprès. J'exècre m'ombarrasser de bagages.
— Âh!... Cependant, si nous restons une huilaine là-bas...
— Ne m'assuriez-\ous pas tout à l'heure qu'il y avait de tout à Pommeuse?
— De tout, pour des paysans, oui... Ah! mais, j'y songe : à Faremouliers, -^ c'est mieux qu'un village, Faremouliers , c'est une pelile ville, — il y a un magasin de confection pour les bourgeois... il y a même un bijoutier très chic, avec une horloge au-dessus de son enseigne, à l'instar de Paris.
— Eh! alors, de quoi vous inquiètez-vous , Dominique? J'achèterai ce dont j'aurai besoin pour mes huit jours à Faremouticrs ; c'est tout simple.
— C'est tout simple. — Ah î nous voilà à la gare.
Où va-t-il donc, cet animal de coclier ! Eh ! du chapeau ciré, stope ! Ce n'est pas la peine de nous introduire dans la cour. Trop de zèle maintenant , mon vieux phaêlon ! Au fait, monsiourRené... il est cinq heures moins un quart... qu'est ce que nous allons devenir pendant plus d*unè heure? Je ne vois pas de cafés ouverts... Ah ! si !... non !... c'est une boutique de marchand de vins... Dites donc, monsieur René, à la guerre comme à la guerre. . . Si nous cassions une croûte là-dedans .. histoire de nous lester?
L'idée d'enlrer chez un marchand de vins souriait médiocrement à l'artiste.
— Âpres tout, pensa-t-il, puisqu'il n'y a pas le choix Et il ajouta pour, conclure : — D'ailleurs, sur le point de se tuer, est-ce bien le moment déjouer à Taristocrate?...
— Soit, dit-il à Dominique, entrons casser une croûte.
Quelques minutes après, installés dans une petite salle — très-convenable, — les deux vo'rins faisaient disparaître une appétissante tranche de jambon de Rayonne, arrosée d'un ceitain vin de Chablis vieux que nombre de caves de grands restaurants eussent pu avouer sans honte.
— Eh bien ! dit gaiement Dominique, — comme le
garçon venait de déposer sur la table un morceau de roquefort, digne pendant, comme excellence, du jambon ; — eh bien 1 monsieur René , ça n*est pas si mauvais, pas vrai, tout ça?
— Non, ma foi!
— Et vous ne m'en voulez pas trop de vous avoir amené ici ?
— Hais je ne vous en veux pas du tout.
— Oh! c'est que je sais bien que, lorsqu'on n'a pas l'habitude, ça semble drôle de manger chez un marchand de vins. Mais une fois n'est pas coutume, d'abord; et puis, quand on a faim! Et vous étiez comme moi, ça vous avait creusé de passer la nuit.
— En effet, je ne pensais pas avoir faim.
— Et vous avez tortillé comme un ogre. Eh ! eh !... il y a un tas de choses comme ça, dans la vie, auxquelles on no pensait pas et qui sont très-agréables tout de même quand elles se présentent. Une demi-tasse bien bouillante, à présent, avec accompagnement de cognac, et ensuite vogue la galère ! Nous irions jusqu'en Chine sans nous arrêter. Ah ! quelles places prenonsnous, monsieur René? Des troisièmes, pour pouvoir fumer tout à notre aise ?
— On fume tout aussi à son aise dans les premicres.
— C'est juste . Seulement. . ,
— Ça coûte plus cher.
— Je le crois bien! plus du triple.
— Une proposition, Dominique.
— Allez-y, monsieur René.
— Et vous vous engagez d'avance à l'accepter?
— D'avance... non!... Pas de ça, Lisette!... Ah! j'y suis ; je parie que j'y suis!..*. Vous voulez m'offrir le voyage ?
— Vous m'offrez bien de m'héberger pendant huit jours de suite, vous.
— Ça ne se ressemble pas. Bien sûr que je ne vais pas vous emmener dans mon pays pour vous présenter ma note quand vous vous en irez.
— Enfm, vous refusez de me laisser payer la voiture?
— Certes que je refuse, et roide!... Mais non... attendez; il y a moyen de nous arranger. Je payerai l'aller et vous payerez le retour ; ça y est-il?
— Pas tout à fait encore.
— Comment ! pas tout à fait ? Et pourquoi ?
— Parce que j'entends que ce soit le contraire qui ait lieu.
— Le contraire?
— Sans doute. C*est moi qui payerai l*aller et vous qui payerez le retour. — Qu'en dites-vous?
Henë souriait.
-— Huni! fit Dominique, vous avez une arrièrepensée, monsieur René.
— Une arrière-pensée ! Et quelle arrière-pensée voulez-vous que j*aie, mon Dieu !
— Enfin, n'imporle ! Ça va ; chacun son écot. Mais si vous songez à me jouer une farce, prenez garde, monsieur René... Après ça, ça m'est égal ; j'aurai soin de retenir nos places la veille.
I/heure s.*avançait ; il élait temps de s^occuper du départ.. En traversant la rue, devenue. vivante, animée, pour entrer dans la cour de la gare, René, réfléchissant à pai l soi, fut tout surpris et d'avoir pu goûter quelque plaisir à son déjeuner improvisé, avec Dominique, chez un marchand de vins, et d*étre beaucoup moins impressionné maintenant par la crainte de se heuiter contre quelque limier de police lancé sur sa piste.
— Qu'eSt-ce que cela prouve? conclut-il. Quant au déjeuner : que, chez un homme de mon âge, la na-
ture ne perd jamais ses droits. J*avais très-mal et trèspeu dîné hier... donc Je devais me trouver en appétit ce matin. Quant à l'affaiblissement de mes frayeurs : que la fameuse histoire de Tépée de Damoclès n'est qu'une vaine parabole, et que l'on s'habitue à tout... même à avoir un sergent de ville suspendu au-dessus de sa tète.
La ligne qui dessert la petite Suisse est un embranchement de celle de Mulhouse. Elle a un bureau particulier de départs situé sur l'aile gauche des bâtiments de la gare. Arrivé dans la salle — assez mesquine par parenthèse, — où fonctionne ce bureau, Dominique, qui s'était chargé de prendre les places, commença par échanger onze francs contre deux morceaux de carton, à un guichet, puis, à un autre guichet, trois francs quatre-vingts centimes contre deux chiffons de papier.
— Qu'est-ce que tout cela? dit l'artiste à son compagnon, qui revenait après avoir accompli toutes ces formalités; il me semble qu'un voyage dans votre patrie nécessite bien des marches et des contremarches, mon cher Dominique.
— Oui, c'est un peu machiné; mais, voilà : c'est que le chemin de fer de Coulommiers n'est pas encore achevé, voyez-vous.
— Ah! ah!
— Paraîtrait que les ingénieurs ont des contrariétés avec la terre glaise sur le parcours. Quand il a plu, .les rails s'enfoncent, et il faut recommencer à nouveaux frais à étayer, à consolider les terrains ! — Au surplus, il n'y a que trois ans qu'on promet tous les jours de livrer cette voie au public ; espérons qu'avant trois ou quatre ans encore on sera parvenu à la mettre en état de service. Enfin : nous allons à la vapeur jusqu'à Horcerf, — les petits cartons sont nos billets pour Morcerf; — là, nous montons dans une diligence qui nous conduit à Pommeuse; — les petits papiers sont nos billets de correspondance pour Pommeuse. — Ça n'est guère divertissant de passer d'un train de chemin de fer dans une diligence... j'en conviens. C'est comme si l'on passait du dos d'un cheval arabe sur celui d'un âne !... Mais, que voulez-vous? Puisque la terre glaise l'ordonne !
— Et combien de temps met-on pour se rendre de Morcerf à Pommeuse ?
— Une heure... une heure et quart... une heure et demie.. . selon que le conducteur a plus ou moins soif. Du reste, le matin, on n'a généralement pas trop à se plaindre. Il n'est pas trop, altéré, d'ordinaire, le conducteur de la diligence du matin. En lui donnant un petit pourboire surtout, il ne boit pas trop.
— Et je vous dois pour ces cartons et ces papiers, Dominique ?
— Nous causerons de ça, monsieur René! Çanepresse pas. Oh! mais, soyez tranquille... ce qui est dit est dit !... C'est vous qui payez Taller et moi le... Âh!... On monte en voiture !... Dépêchons-nous ! Eh ! eh !... Voyez donc, monsieur René, on dirait que le soleil voudrait nous faire la pohtesse de nous montrer le bout de son nez. Ça serait gentil de sa part. Vn peu de chaleur et de beau temps, au moins nous pourrions nous promener dans les prés ! Alors, c'est notre voilure, cetle boîte?... Tiens, mais, c'est vrai qu'on y est mieux que dans les troisièmes !... Hazette ! Si mes camarades du théâtre me voyaient, ils me prendraient pour un prince turc en tournée. Mon paquet sous la banquette... là... nïon petit ballochon... Oh ! je n'en ai pas lourd non plus, moi, de bagages; mais, vous concevez, on a toujours quelques babioles à porter à des cousins et à des cousines ; des cravates à ceuxci, des fichus à celles-là. A papa, je lui porte ma pho tographie tout encadrée... et signée Nadar... plus que ça de genre!... Mais pour ce que ça m'a coûté!... Vous le connaissez, M. Nadar? Un bon garçon, pas fier. Je lui avais dit bonjour une ou deux fois dans les coulisses, il a voulu absolument me tirer,.. Ma foi !
j'ai accepté; il n*y a que les honteux qui perdent. C'est le père qui va pousser destcris ! Le portrait de son fils! 11 est capable de se lever les nuits pour le contempler! Cher bonhomme ! Ça me remue, pourtant, ridée que je vais Tembrasser bienlôt! Après ça, pourquoi pas ! Je parie bien, monsieur René, que quand vous partez pour Fontainebleau, votre cœur fait aussi tic tac plus fort que d'habitude. — A propos, il est toujours en bonne santé, te. votre père, monsieur René?
— Oui, oui. Merci.
— Et madame votre mère idem ?
— Oui.
— Et madame votre sœur? Tant mieux, tant mieux! C'est drôle, je ne les connais que par ce que vous m'en avez conté, en causant, ces braves gens, et je me figure que je les reconnaîtrais ! Et quand est-ce que vous leur rendez une visite, monsieur René, à vos parents ?
— Mais. .. un de ces jours.
— Dès que le printemps se sera un peu nettoyé ; c'est juste ; par ce temps de pluie il n'y a pas presse d'habiter la campagne. — Est-ce beau, Fontainebleau?
— Très-beau.
— Et puis, pour votre état, c'est un bon endroit, à
cause de la forêt. J'ai un ami qui y est allé en train de plaisir, Tannée dernière, à Fontainebleau ; il me disait que c'est superbe par là... superbe !... qu'on voit des arbres si gros, dans la forêt, mais si gros, que madame Alboni à côté aurait l'air d'une mouche ! Cette pauvre madame Alboni... si elle m'entendait ! Bah ! faut bien rire. . . entre artistes ! ... Eh ! eh ! ce qui n'empêche pas que ce ne soit une fière chanteuse ! Sapristi ! Je l'ai entendue une fois; à mon avis, il n'y en a pas une chez nous de force à lui lacer ses bottines ! — Nous n'avons pas de forêts dans notre pays... mais nous avons des bois... Et des coteaux donc!... tout couverts de vignes comme en Champagne !.•. Et des plaines... et... Ah! c'est dommage, tout de même, que vous n'ayez pas pris votre boîte à couleurs et une ou deux toiles, monsieur René; vous auriez rapporté des souvenirs de votre voyage. Si l'envie dépeindre vous poussait, un de ces matins, pourtant, Coulommiers n'est pas loin de Pommeuse... à deux petites lieues.... et j'aurais bientôt fait d'y courir vous acheter tout ce qu'il faut. . . — Ah ! ah !.. . Mais Je bavarde, je bavarde comme une pie borgne, et l'on dirait que vos yeux se ferment, monsieur René. Il est certain que quand on n'a pas dormi de la nuit, on a bien le droit.. . De mon côté, je ne sais pas si c'est le balancement du wagon ou le
moelleux des coussins, mais il me semble que je taperais bien de Tœil aussi un peu. Rien ne nous gêne... nous sommes seuls dans ce compartiment... nous n'avons donc pas à craindre d'être assassinés par un Jud quelconque... Ce gueux de Jud, on ne Fa pas encore pigé y avec tout ça. . . qu'est-ce qu'il peut être devenu?. . . En voilà un qui a joliment passé la jambe à la police, par exemple ! Après ça... il est peut-être mort... dans quelque coin... dans quelque trou... et, s'il est mort, qu'est-ce que vous voulez qu'on lui réclame? C'est une manière comme une aulre de payer ses dettes, de mourir, pas vrai, monsieur René?... Âh! les bons coussins... les amours de coussins !... Au plaisir de nous revoir, monsieur René. . . à Morcerf . . . C'est moi qui en fumerai une crâne sur l'impériale de la diligence!... Cher père ! Une photographie de M. Nadar, plus que ça de cadeau!... Je...
Dominique s'était endormi. René, au contraire, au moment où son compagnon fermait les yeux, rouvrit les siens. Rien de bon, le plus souvent, comme de prêcher d'exemple. Pour échapper aux ennuis d'une conversation qui le fatiguait, René avait feint de succomber au besoin de sommeil et, ainsi qu'on l'a vu, ce moyen lui avait bien réussi. Libre, à présent, de se livrer à ses réflexions, tout en contemplant le pano*
rama, sans cesse renouvelé, qui se déroulait sous son regard, le jeune homme, appuyé à la portière, le visage doucement caressé parla brise, se sentait, à présent, presque heureux.
Presque. Si, comme artiste, René éprouvait une vive satisfaction à la vue de Ces sites pittoresques et variés qu'on rencontre à profusion sur tout le parr.ours du chemin de fer de Paris à Morcerf, — et principalement en delà de la station de Vi'liers, — comme homme, Irop de sujets réels de regrets, de chagrin, Pagitaient, pour que son âme pût se dilater dans un complet épanouissement.
L'état dans lequel se trouvait René à cette heure avait quelque analogie, supposons-nous, avec celui que procurerait le hatchis pris à dose infmitésimale. Il n*avait pas absolument conscience du présent, mais il n'avait point Poubli du passé. C'était comme une lutle, dans lui, entre l'instinct et la réflexion; une lutle, où, tour à tour, chacun des combattants était vainqueur vl vaincu. Ainsi, un sourire qui lui était venu à l'aspect de quelque gentille maisonnette, entourée d'aibrcs en fleur, faisait place, sans transition, ù une larme, dans les yeux de René, au souvenir de la maison maternelle... de cette chère maison maternelle dont il ne devait plus jamais franchir le seuil. Il aper-
cevait quelque jeune fille... une fraîche et ronde paysanne, assise au bord d'un sentier. — « Elle attend son amant ! o pensait-il. Et il souriait encore... Tout à coup, la paysanne, disparue depuis longtemps à sa vue, disparaissait également de son esprit, remplacée par une image de femme, — belle aussi et joyeuse; mais d'une joie et d'une beauté qui le. faisaient frissonner. Celte femme, c'était Esther... Eslher qui disait peutêtre : « Je t'aime I » à cette heure, à son nouvel amant, tandis que lui, René, s'en allait mourir!...
Puis c'était un ruisseau, serpentant sous des oseraies, qui se transformait, pour René, en une rivière mystérieuse et profonde. 11 s'était vu là, couché sur la rive, dans l'herbe. Usant, à la clarté d'un beau jour de printemps, un de ses poètes favoris : ^Hégésippe ou Musset ; il se voyait ici. .. un soir sombre et pluvieux. . . glissant inanimé, livide, à la surface de Tonde!... Une alouette s'élevait lentement des sillons, en célébrant, à plein gosier, ses amours. — « Chère petite, disait René, as-tu vu , ce matin, Roméo sur le balcon de J uliette? » — (( Quel oiseau interromprai-je dans son chant, ce soir, en tombant dans le gouffre? — reprenait-il. — L'orfraie oul'eiigoulevent? »
— Morcf rf ! Morcerf ! glapit le gardb-frein.
— Morcerf! répéta Dominique en bondissant dans sa stalle.
Et, regardant René qui, lui-même, fixait sur l'ouvrier un œil distrait :
— Ah I vous étiez déjà réveillé, monsieur René! poursuivit le machiniste* Eh bien 1 . . . Êtes- vous content de votre somme?
— Pas trop, Dominique*
— Bah ! vous avez fait de mauvais rêves I Ce n'est pas comme moi, alors... J*ai rêvé que la tante Jumain
JE ME TUERAI DEMAIN lil
m'avait laissé un las de marmites pleines d'or ! Un avertissement céleste, peut-être! J'aurai soin de passer la revue des marmites à ma tante en arrivant... Hais, puisque ça ne vous réussit pas de dormir, nous ne dormirons plus à présent, monsieur René; nous causerons tout le temps, en diligence! D'ailleurs, nous sommes à peu près chez nous ici... Dans cinq quarts d'heure, j'espère, nous entrerons àPommeuse... où je gage que papa m'attend déjà, planté en senlinelle au beau milieu de la route !... Et quand on a un père qui vous attend... sur la route... on ne dort pas! La diligence demandée... la voilà ! Est-ce assez réussi comme guimbarde^ hein ! monsieur René? ça me rappelle celle du Cowrier de Lyon. Ah! et Florent, le conducteur, là-bas. Eh! Florent, comment que ça va?
— Tiens, c'est Dominique! Bonjour, petit; tu vas voir le père?
— Un peu, mon vieux, et qu'il faut me garder deux belles places à côté de vous sur rimpériale...pour monsieur et moi... vous entendez?...
— Bon! bon!... Il n'en chôme pas de places, à ce matin... t'as le choix.
— Les voyageurs n'abondent pas... tant mieux! Si le patron a moins d'argent, les chevaux auront moins de mal.
Alors nous allons partir tout de suite?
— L'affaire de prendre mes correspondances dans le coupé et la rotonde.
— Vous êtes un chérubin, Florent ! Pour la peine, je vous payerai une flère bouteille à Faremouliers !
Une échelle servait à escalader les hauteurs de la diligence. Dominique — et son paquet — montrèrent le chemin à René. Le paquet déposé sous la bâche, les deux hommes s*installèrent à leur aise sur une des banquettes de Timpériale. Ah! Florent n'avait pas menti. Ce n'était pas Taffluence des voyageurs qui devait le retenir en gare ce jour-là. Une dizaine de voyageurs dans la voiture; deux dessus. Un demi-chargement tout au plus.
Cependant huit à dix minutes s'étaient écoulées et l'on ne partait point. Dominique avait beau l'appeler sur tous les tons, Florent, — un partisan sans doute, comme règle de conduite, du festina lente ^ — Florent, touC occupé de mille choses et de rien, né se pressait pas de monter sur son siège.
Enfin il s'y décida; ses chevaux étaient détachés; il se hissa lourdement à son poste en faisant entendre le claquement de langue sacramentel.
— Ça n'est pas malheureux ! grommela Dominique. Saprelolte, père Florent, si vous n'êtes pas plus vif
JE ME Tl'EUAI DHMAII9 115
avec VOS maîtresses qu'avec vos pratiques, je les plains, les malheureuses ! . . .
Le conducteur, — un grand sec, d'une cinquantaine d'années, au nez rouge, aux cheveux blonds tirant sur le jaune, à la peau tannée jusqu'au derme par le hâle et le soleil, — le conducteur (ouma vers son interlocuteur un œil bleu clair, — qui avait pour l'instant la prétention d'être malin, — et dit :
— Comme ça, Dominique, c'est donc que t'as de la poudre dans les veines depuis que t'es devenu Parisien?...
— En tout cas, si j'y ai de la poudre, moi, vous, je crois que vous y avez du son... comme vos bêtes» Regardez-moi ça! Quatre chevaux, et nous allons comme un coucou. Ah! quelle misère, mon Dieu! Quand donc que le chemin de fer sera achevé !
Florent ricana en dessous.
— Oui, oui, reprit Dominique, vous riez, gredin, parce que vous savez, qu'on aura longtemps encore besoin de vous ! Mais aussi, le jour où le chemin de fer marchera jusqu'à Coulommiers, vous verrez ce qu'on fera de votre brouette!
-^ Et quoi qu'on lui fera ?
— On la brillera en place publique, donc... et vous
avec ! ... Et je viendrai tout exprès de Paris pour aider 'à vous flamber!...
— Farceur, va !... Tu serais bien fâché de ne plus voir ton ami Florent l
— Fâché... moi!... Eh bien! c*est pourtant vrai, ma vieille, qu'il me manquera quelque chose le jour où je ne vous verrai plus!... Au fait, qu'est-ce que vous deviendrez, quand le chemin de Coulommiers marchera, père Florent?
Florent haussa insoucieusement les épaulés.
— Je roulerai d'un autre côté, pardi !
Dominique regarda René.
— Vous Tentendez, monsieur. Il roulera d'un autre côté. 11 ne s'inquiète pas autrement que ça. Quel philosophe que ce Florent! Aussi, tu auras ta bouteille, va, sois tranquille, mon faux albinos ! et ta bouteille pour toi seul... Mais fouettons un peu! Fouettons, maintenant que nous voilà en plaine. Vous voyez ces arbres là-bas, là-bas, monsieur René?... Ces arbres, là-bas, c'est Faremoutiers... El de Faremouliers à Pommeuse il n'y a plus que dix minutes de patience. Allons, Florent! Fouettons, fouettons, ma biche!... Quelle heure est-il?... huit heures vingt-cinq. Ecoule, Florent, parole d'honneur, si nous sommes à 'neuf heures à Faremoutiers, ce n'est pas une que je paye,
c'est deux bouteilles... L'une en nature, l'autre en argent...
— Deux en argent, dit René.
— Ah! tu entends, Florent!... Deux... çafaittrois^ ça... Un rude coup à lamper et quarante beaux sous à empocher ! Hein ! tu n'en as pas souvent des pourboires de cette taille-là?
Impassible toujours, en dépit des magnifiques promesses des voyageurs, le conducteur de V Hirondelle, — la diligence de Horcerf à Coulommiers avait nom r Hirondelle! Proh jmdorï — semblait avoir quelque peu compris, pourtant, que trois francs, en bouteille et en argent, étaient bons à gagner. Sous l'attaque, sinon vigoureuse, au moins souvent répétée, de son fouet, les chevaux avaient pris un petit trot de chasse assez convenable. On ne brûlait pas encore le pavé., mais on réchauffait ; les arbres de Faremoutiers grandissaient à vue d'œil.
— A la bonne heure, ma vieille ! s'écria gaiement Dominique en secouant les cendres de sa pipe, — sa pipe des dimanches; une écume de mer pur sang^ présent de quelque tendre victime du beau machiniste, — à la bonne heure ! Je commence à être content de toi ! Et vous, monsieur René?
— Uoi aussi.
i16 JE ME TUERAI DEMAIN
— Et comment trouvez-vous le pays? Oh ! c'est un peu plat encore par ici, mais, une fois Faremoutiei^ passé, ça se mouvementé ! C'est égal, en voilà des plaines, hein? Il y en a du blé, et du seigle, et des pommes de terre, là-dedans ! Et dire que tout ça c'est pour nous engraisser! Allons! c^ est une bonne invention tout de même que l'agriculture!... Et quel temps! quel temps! Pas un nuage au ciel!... Ma foi, je ne sais pas si vous ôf es comme moi, monsieur René, mais je ne me changerais pas en ce moment contre un gandin en train de fumer son londresqtie sur le boulevard des Italiens. Vovons, franchement, monsieur René, regrettez-vous d'être venu avec moi?
— Mais, du tout.
— Ah! n'est-ce pas que c'est bon le soleil?... le grand air. . . la campagne ! . . . Aussi comme nous allons déjeuner en arrivant !...
— Déjeuner ? Mais nous sortons de table.
— Plaît- il? Vous songez encore à la lichette de jambon que nous avons mangée à Paris? Ah bien! merci, il y a longtemps qu'elle est digérée, chez moi — Florent, mon chéri, notre ardeur se ralentit !
— Une seconde... faut bien, pour que Geoffrin puisse monter.
— Geoffrin?.. . Ah ! le facteur rural à qui vous allez
faire la galanterie de donner une petite place. C'est différent, Florent !.. Dès l'instant qu'il s'agit d'obliger un ami, je vous autorise même à vous arrêter.
— Oh! arrêter... inutile! Geoiïrin montera bien sans ça .
Profitant du bon vouloir du conducteur de l'Hirondelle^ le facteur, rencontré en route par la diligence, venait, en effet, en homme habitué de longue main à cet exercice, de grimper lestement aux côtés de Florent.
— Voilà, dit à demi-voix Dominique à René, en lui montrant, d'un signe de lête, le nouveau venu; ça lui coûtera un remercîment et, à rx)ccasion, un doigt de picton, mais il n'usera pas ses souliers et n'éreintera pas ses jambes. De la fraternité bien entendue. — ^^Et comment que ça va, Geoffrin ?
— Hein?... Dominique ! ah ! bonjour. C'est juste, la tante Jumain est morte... tu viens pour l'héritage?
— Tu Tas dit, bouffi. Et ta femme?... et tes quatre enfants ?
— Tout le monde va bien, merci. C'est moi le plus malade.
— Et tu es rouge comme une guigne ! Ce qui prouve que c'est bon de marcher.
— Oh! je ne me plains pas! d'autant que j'ai été augmenté il y a deux mois.
— Ah ! tu as élé... j'en suis^ bien aise; alors tu gagnes, maintenant ?
— Soixante-quinze francs.
— Et tu en gagnais auparavant?
— Soixante... ce n'était pas assez, tu comprends. Soixante-quinze, au moins, c'est raisonnable!...
René considérait cet homme... marié et père de quatre enfants, qui trouvait raisonnable le prix de deux francs cinquante centimes par jour comme salaire d'un métier des plus pénibles.
Du facteur rural, les yeux de René se portèrent vers un individu arrêté à une portée de fusil, pour le moment, en avant de la diligence, sur l'un des bas côtés de la route. Vêtu d'une redingote noire toute rapiécée, une mauvaise casquette sur la tête, des souliers éculés aux pieds, — avec cela une guitare en bandoulière sur l'épaule, — cet individu, ainsi campé, regardant V Hirondelle qui venait à lui, faisait une mine si piteuse que René en fut frappé.
Dominique avait aperçu aussi le piéton à la guitare, et, comme René, touché de sa grimace, il s'écria :
— Oh! oh!... un ténor du plein vent qui s'en va à
JE MË TUERAI DEMAIN i.U
Gouloinmiers,\sans doute, et qui regrette que le vide de sa poche Tempôche d'y aller en voiture !
Si nous rinvitions à nous tenir compagnie, monsieur René, manière d'être agréable à un artiste?
— Je ne demande pas mieux. Appelez-le.
— Oh! parbleu, il ne se fera pas prier! — Florent, retiens un peu tes arabes, mon^bijou. — Ohé! jeune homme, nous avons envie de savourer quelques mélodies! Vous plairait-il de monter; nous payerons le transport?
Dominique parlait encore que le chanteur ambulant escaladait la diligence avecTagilité d'un singe, et sautait sur une des banquettes.
C'était un de ces types comme on en voit tant, — comme on en voit trop, — un de ces bohèmes au teint plombé, à l'œil cave, à la lèvre incolore, qui, pour toutes sortes de raisons, plus mauvaises les unes que les autres, en lutte continuelle avec la police de Paris, s'en vont, sous le couvert d'un semblant de profession, chercher dans les petites villes de province les moyens d'entretenir leur paresse, en gagnant plus ou moins malhonnêtement leur vie.
H souleva sa casquette en s'àsseyant derrière Domi'^ nique et René, et, d'une voix rauque :
-^ C'est drôle, quoique çù^ dit-il, que j'avais l'idée
que je n'irais pas à Coulommiers à pied !. C'est qu'il y a une trotte encore de Gucrhard à Coulommiers'
— Ah! vous venez de Gucrhard? dit Dominique.
— Oui; une tournée que je fais dans ces parages avec des camarades.
— Et où sont-ils vos camarades?
— Ils sont partis d'hier au soir ; j'étais un peu malade ; et puis, ce sont eux qui se chargent dorganiser les concerts.
— Vous donnez des concerts à Coulommiers?
— Tous les ans. Oh! nous sommes très-aimës à Coulommiers.
— Mais où ont lieu ces concerts? dit René; au théâtre?
— Non, monsieur... merci! au théâtre... faudrait lou«r la salle, ça serait trop salé. Nous chantons dans un café, sur la place du marché... ou dans un local qui appartient aux amateurs de la ville.
— Il y a donc des amateurs... de musique, à Coulommiers?
— Il y a la Société philharmonique... Une société très-bien composée.
•— Qui a de singuhers adhérents ! pensa Henc en retenant un sourire.
M. Florent s'était tourné vers le guitariste.
JE HE TUERAI DEMAIN m
— Et puis, c'est tout ce que vous nous dites? fit le conducteur; — chantez-nous quelque chose, voyons, pour nous amuser.
— C'est vrai, dit Dominique. Donnez-nous un échantillon de votre talent, jeune Gueymard.
— Oh ! dit René, sur une voiture, il doit être trèsdifficile de chanter!
— Oh! ce n'est pas ça qui me gênera! répliqua le jeune Gueymard, Je chante partout, moi!
Il avait accordé son instrument.
— Le Forbariy dit-il.
Et il chanta :
Le ciel est noir el la vague en furie Gronde en rongeant ies creux de nos rochers; L'oiseau plongeur touche le flot et cric.
E^tploitons la tempête, alerte aux fiers nochers ! J'aime à chercher ma proie, Quand Téclair fend la nue et foudroie !
Au riche les lambris, Au forban les débris!
Le Forban avait six couplets; six, ni plus, ni moins, tous de la même force comme poésie.,, et l'homme à la guitare les chanta tous les six sans pitié.
Quand je dis sans pitié... distinguons : sur ses quatre auditeurs il y en eut deux, — avons-nous besoin de les nommer, — qui accueillirent avec un enthousiasme marqué les efforts du bohème, s'évertuant, de son organe éraillé, en trilles prétentieux et en fioritures à perte d'haleine....
Pour les paysans, plus un chanteur crie, plus il a de talent.
On rencontre, à Paris, beaucoup de gens qui ressemblent aux paysans sous ce rapport.
Florent, surtout, s*était pâmé aux accents de l'homme à la guitare. Qui eût dit qu'avec ses cheveux jaunes et son nez rouge, le conducteur de r Hirondelle fût un mélophile!
Le Forban n'était pas fini que l'insatiable Florent réclamait une seconde romance.
Par bonheur on approchait de Faremoutiers.
— Non, non ! s'écria Dominique, c'est assez ! Il ne faut pas abuser! Ça doit le fatiguer, d'ailleurs, ce jeune homme, de roucouler en plein air!...
— Oh! je ne me fatigue jamais! repartit modestement le chanteur.
— Tant mieux ! . . . Mais on se mettrait aux portes pour vous écouter... ça ne serait pas convenable...
Et, tout bas, Dominique, se penchant vers René, ajouta :
— Merci! Dites donc, monsieur René, en voilà un gredin qui nous récompense mal de nos bontés ! Une leçon. A l'avenir, nous laisserons les chanteurs sur la route.
Ah! ah! la place de Faremoutiers! le quart d'heure de halte au café de la station! Descendez-vous aussi, monsieur René?
— Oui.
Le facteur avait donné une poignée de main à Florent, un coup de chapeau aux voyageurs ; il sauta le premier à terre et s'éloigna.
Il marchait dans la direction du bureau de poste quand il se sentit toucher lëpaule. C'était René, qui avait couru après lui.
Le paysan regarda d un air étonné le Parisien.
— Vous avez quelque chose à me demander, monsieur? fit-il.
— Oui.
— Quoi donc?
— Oh! la moindre des choses, monsieur Geoffrin. C'est Geoffrin que vous vous nommez, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur. Louis Geoffrin.
— Bon. Eh bien, monsieur Lou's Geoffrin, c'est au sujet de vos enfants que je désirerais vous adresser une question.
— Au sujet de mes enfants?...
— Si j'ai bien entendu tout à l'heure, vous en avez quatre?
— Ni plus, ni moins, monsieur : deux garçons et deux filles.
— Et vous les aimez tous les quatre, cela va sans dire.
— Oh!
— Sans doute. . . vous les aimez de tout votre cœur! . . . Par conséquent... si Ton vous offrait de quoi porter, aujourd'hui, à chacun d'eux, un petit présent... vous ne vous formaliseriez pas?
— Un petit présent?
René avait tiré quatre louis de sa poche. Un peu troublé involontairement, — qu'on ne s'y trompe point » il y a quelque difficulté à faire, en quelque sorte brutalement, le bien; — un peu embarrassé, donc, l'artiste tendit les pièces d'or au paysan.
Du rouge celui-ci tourna au pourpre.
— Pour qui ça, monsieur?
— Pour vos enfants.
— Mais....
— Mais vous ne m'avez pas compris, monsieur Louis Geoffrin. J'ai causé de vous avec Dominique; Dominique m'a dit que vous êtes un brave et excellent homme....
Et comme j'aime les braves gens... il m'a passé par l'esprit l'idée de vous être agréable.
Maintenant, pourquoi me refuseriez-vous?... Si je vous donne cet argent, c'est que je suis assez riche pour pouvoir vous le donnei*.... D'ailleurs, encore une fois, ce n'esl pas à vous que je l'offre, c'est à vos doux
garçons et à vos deux filles... pour s'acheter ce qui leur conviendra au premier jour de fête....
Allons, prenez! prenez vite... et adieu... La voiture va partir... il faut que je remonte à ma place.
Entre sa fierté, qui Tempèchait d'accepter un argent qu'il n'avait pas gagné, et le désir de posséder une somme qui représentait plus d'un mois de ses appointements, le facteur demeurait immobile, les yeux étincelants, les pommettes en feu, une main — qui tremblait, — à demi étendue, à demi ouverte... .
L'appât de l'or eut le dessus ; la main du paysan s'étendit et s'ouvrit tout à fait... René y glissa les quatre louis et s'enfuit sans retourner la tète.
Dominique sortait du café à ce moment, en compagnie de Florent et du chanteur ambulant. D'un coup d'œil il aperçut le jeune peintre qui remontait sur la diligence, et, — toujours inunobile, toujours pourpre, au coin de la rue conduisant à la poste, — le facteur, une main dans son gousset, sur son trésor, l'autre tenant son chapeau.
— Oh! oh! cria le machiniste, c'est comme ça que vous êtes venu vous rafraîchir, monsieur René?
— Je n'ai pas soif.
— Bien! bien! Et puis vous vouliez demander à Geoffrein s'il n avait pas, par hasard, une lettre pour vous?
— Dominique!
— Quoi? qu'est-ce que j'ai dit de mal? on ne peut donc pas rire? Après ça, si je vous ai offensé, pardon, mon bon monsieur René!... Âïe!... je n'ai pas le pied marin... Merci... sans vous, je piquais une tète!
L'action de Dominique, trébuchant soudainement en enjambant le siège du conducteur pour regagner la banquette, était-elle jouée ou non? Quoi qu'il en fût, il serra d'une rude façon la main que René s'était empressé de lui tendre.
A leur tour, le père Florent et le guitariste avaient repris l'un ses rênes, Tauti^e sa place.
— Allons ! ho ! fit Dominique ; maintenant nous ne nous arrêtons plus que dans notre village... et comme ça va toujours en descendant, j'espère que vous ne nous ferez pas moisir en route, père Florent!
Sinon, plus de bouteille à cachet vert.
— Et, dit tout bas René à Dominique, en lui désignant du regard le chanteur, avez-vous...?
— Tout est réglé; Gueymard a bu son absinthe... — il a un faible pour l'absinthe, Gueymard... — et sa place jusqu'à Coulommiers est payée....
Ah ! ah ! ceci nous représente l'église de Faremoutiers!... Elle n'est pas trop déchirée, hein! monsieur René?
— Non. Et le couvent?
— Oh! le couvent, il y a longtemps qu'il n*en reste plus que les caves... des grands souterrains, que nous visiterons un de ces matins. Nous entrons à présent dans le bois de la Garenne. Au bout de la route, apprêtez-vous à pousser des oh ! et des ah ! Vous allez voir enfin quelque chose de beau... du moins, à mon opinion.
L'opinion de Dominique en valait une autre. A la sortie de Faremoutiers, au point où la route, nouvellement tracée, traverse la voie ferrée pour gagner la vallée, on jouit d un coup d*œil réellement grandiose. En face de vous, sur un coteau chargé de vignes, le hameau de Yaupleurs, avec ses maisonnettes, — ses travées^ comme disent les Vaupleusiens, — aux toits en briques rouges ; au-dessus de Yaupleurs, à gauche, et toujours au milieu des vignes, — car le pays est essentiellement vignoble, — le Charnoys ; un peu plus bas, Tresmes et sa fabrique -- autrefois importante, — de papiers.
Puis, si le regard se porte sur la droite, il aperçoit, au premier plan, le viaduc du chemin de fer : une construction d une légèreté et d'une hardiesse surprenantes. Aux pieds du viaduc, Pommeuse; plus loin, sur le versant d'une colline, Maurenard, — une ferme
bâtie des débris d*un château féodal; — plus loin encore, Mouroux, un village assez considérable; et, enfin, à Thorizon, Goulommiers; Coulommiers, au surnom des plus excentriques, si excentrique que nous vous demanderons la permission de ne pas vous l'apprendre, — si vous l'ignorez, — par cette raison que toutes choses — laides, ~ ne sont pas bonnes ni utiles à dire.
— Eh bien ! s'exclama Dominique, — qui aspirait à pleins poumons lair de la terre natale, — suis-je un Gascon, monsieur René? Est-ce beau?
— Très-beau, mon ami.
— Pas vrai qu'on se croirait à cent lieues de Paris? Tenez, sous ces arbres, coule le Grand-Morin... cet amour de petite rivière dont je vous ai parlé.
— Ah!...
— Oui ; aimez-vous la pêche, monsieur René ?
— Peu.
— Alors je pécherai tout seul. Ah! c'est qu'il y en a des goujons dans le Grand-Morin!... Gros comme des . éperlans ! Et des perches donc ! ... et des chevehennes ! . . . Haislechevehenne, c'est mauvais... tout arêles... Nous laisserons les chevehennes se baigner... Ah! quand je le disais que le père serait là! Voyez-vous, au coin de celte muraille ce petit gros bonhomme, monsieur
René? c'est papa. Oui, oui, présent! papa, présent!... — Tape donc tes bêtes, Florent! tape-les un peu pour me faire plaisir, mon vieux!... — Cher père!... Oh! il m*a entendu... il accourt!... Le gaillard! a-t-il des jambes encore! Stope, Florent, stope! Me voilà, père, me voilà !
' Bondissant sur la route, au risque de s'y briser la tête, avant que la diligence ne se fût tout à fait arrêtée, Dominique était déjà dans les bras de son père. René allait descendre à son tour de Timpériale.
— Monsieur. . . fit le guitariste d'un ton pleurard.
— Qu'y a-t-il?
— Je n'aipas mangé d'aujourd'hui... et les camarades ne seront peut-être pas encore à Goulommiers quand j'y arriverai... Si c'était un effet de votfe bonté de... Une petite pièce de dix sous seulement....
— C'est bien, c'est bien»*, tenez....
132 JE HË TUERAI DEMÂIK
René avait jeté une pièce de quaraiste sous au chanleur.
— Merci, monsieur, merci bien ! s'écria ce dernier. Et, dans Télan de sa joie, raclant avec fureur son
horrible instrument, il reprit en hurlant :
— L Pied qui r*mue, chansonnette chaulée à l'Alcazar, par le célèbre Joseph Kelm ! . . .
J'ai un pied qui r'mue, Et l'auU'e qui ne va guère ; J'ai un pied qui r mue, Et l'autre qui ne va plus!...
— Le remerclment est digne de la requête, pensait René. Quelle différence entre ce bohème et Thomme de tout à l'heure!.., I/un qui n'a pas honte de demander une aumône... l'autre qui n osait pas accepter ua bienfait! ..
Le premier instant donné aux transports de l'amour filial, Dominique s'était empressé d'instruire son père des noms et qualités de la personne qu'il avait amenée avec lui.
H. Jérôme Laplace vint droit à lartiste, et, le saluant :
— Monsieur, dit-il, mon garçon m'a écrit dernièrement comme quoi, sans vous, il serait mort, peut-être
JE IfE TUERAI DEMAIN 153
Je suis bien content de vous voir, monsieur, et j'espère qu'après avoir passé quelque temps chez nous, vous aurez envie d'y revenir.
Le compliment était cordial ; René y répondit par une cordiale poignée de main.
— A présent que la connaissance est faite, s'écria Dominique en chargeant son paquet sur son épaule, à la maison bien vile! J'ai l'estomac dans les talons, u:oi'! Le déjeuner est prêt, hein, papa?
— Pardi ! Anais était à ses fourneaux dès le petit jour.
— Cette pauvre Anais ! .. .
— Qu'est-ce qu'Anaïs? dit le peintre.
— Ma cousine, monsieur René; une nièce à papa, qu'il a recueillie orpheline... une grosse fille, laide comme le péché morlel, mais bonne comme le bon pain....
Etquivousfricasse un lapin sauté!... Oh! monsieur, j'ai mangé bien des lapins sautés à Paris ! ... de la gnognotte, tous, à côté des lapins d'Anaïs!...
Et quoi de nouveau dans le pays, père?
— Pas grand' chose.
— L'oncle Lemaire? toujours solide, malgré ses quatre-vingt-sept ans?
— Toujours.
— Oh! il attrapera la centaine comme M. Ducoudray !... — Et M. Bernard est encore ici?
— Oui, oui, et pas près de nous quitter !
— Tant mieux. — M. Bernard, c'est le curé du village, monsieur René... un digne prêtre, obligeant, généreux, pas gênant, ni bavard ni curieux. . . une perle ! Mais comme, dans ce pays, depuis 1848 surtout, il a poussé un tas d'imbéciles qui se sont mis à vouloir faire les malins. . . à jouer aux rouges. . . auxsocialistes. . . aux gens qui ne croient ni à Dieu ni au diable, le métier de curé est devenu si difficile et si désagréable que, pendant longtemps, tous ceux qu'on a envoyés pour desservir la paroisse, y ont renoncé au bout de quelques mois. M. Bernard a été plus persévérant, lui; il a forcé chacun à le respecter, sinon à Taimer... — On ne peut pas demander à un chat de rapporter comme un caniche... — Et, je le répète, c'est tant mieux s'il est resté, car c'est un brave prêtre î — Et puis. . . ah! . . . Le cousin Pajot a-t-il enfin vendu sa maison neuve, papa?
— Oui... c'est vrai, j'oubliais de te dire ça.*.. Il Ta vendue, sa maison, PajoL
— A qui?
— A un monsieur de Paris»., à un bourgeois....
— Bah!.*, c'est fini... c'est bâclé?
— Ohl ... fini! bâclé l... Le bourgeois est installé depuis un mois, chez lui, avec sa demoiselle et sa domestique.
— Eh bien, il doit être crânement content, le cousin !... Faut vous dire, monsieur René... mais, non, je suis bête.. . ça n a rien d'intéressant pour vous toutes ces manigances-là!... d'ailleurs, nous voilà chez le père... Vous voyez, ce n'est pas un palais notre maison, mais, encore, qu'il y en a qui ne la valent pas dans le pays... — Ah!... père... tu sais que je donne ma chambre à M. René; par conséquent....
— Hais non, mais non, je n'entends pas que. . . .
— Excusez, monsieur René ; mais nous n'avez pas la parole... — Par conséquent, père, il faudra aviser à me coucher quelque part.
— Tu coucheras avec moi, donc !...
. — Eh! c'est ça.,, je coucherai avec toi... ton lit est assez large pour deux... et nous nous conterons mutuellement des ccmtes pour nous endormir... — Ah ! Anaïs!... ohé! Anaïs!
— Bonjour, Dominique.
— Bonjour, ma grosse... Monsieur René, je vous présente ma cousine. . . Anaïs, je te présente M. René. . . un monsieur... un artiste de talent... et qui n'en est pas plus pédant pour ça. Cependant ne va pas tomber
amoureuse de lui, entends-tu, Anaïs... Tu en serais pour ton temps et ta belle jeunesse.
— Oh! que tu es godiche, Dominique!
— Godiche, c'est possible... mais je t'ai prévenue... tant pis pour toi s'il t'arrive mallieur!... — Et le déjeuner?
— Les côtelettes sont sur la table.
— Bravo!... A table, alors... à table!... Anaïs, débarrasse-moi de mon paquet et ne le brutalise pas; il contient des objets fragiles... — une surprise, père, pour ton dessert !
Mademoiselle Anaïs, — une fille petite, grosse et courte, d'une trentaine d'années ; laide — oh ! Dominique ne l'avait pas calomniée ! — à faire reculer un collégien de seize ans, irais douée, en revanche, d'un air de bonne humeur à toute épreuve, — mademoiselle Anaïs avait pris le paquet de Dominique, et, l'emportant à bout de bras comme s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume, elle avait disparu dans un escalier conduisant à l'étage supérieur.
Car la maison de Jérôme Laplace, — et c'était là la cause du légitime oirgueil de ses propriétaires, dans un pays où les plus aisés se contentent d'habiter des espèces de granges composées de deux à trois pièces de plain-pied, surmontées d'un grenier, — la maison de
JE ME TUERAI DEMAIN i37
Jérôme Laplacc avait un rez-de-chaussée, un premier étage et des combles!...
On se mita table. Je ne vous dirai pas le nombre non plus que Tespèce et la qualité des mets que mademoiselle Anais avait préparés en rhonneur de l'arrivée (]e son cousin : ce que je vous apprendrai seulement, dussiez-vous le trouver invraisemblable, c*est que René, qui avait cru ne prendre part, que pour la forme, au déjeuner, s*y comporta tout aussi vaillamment que SOS hôtes.
Mieux encore, c'est qu'il n'eut pas un instant d'ennui pendant les deux heures que dura ce déjeuner.
It était là, au milieu de gens tout joyeux ùe le traiter... tout joyeux de l'amuser... 11 mangea et il but.. . et il rit. .
Sans plus se soucier, pour le moment, du but qu'il 's'était donné en accompagnant Dominique.
Somme toute, ce n'était pas un motif, parce qu'i était prés de ce but, pour qu'il se livrât à des accès de mélancolie au moins intempestifs. Au contraire ! Puisqu'il n'avait évidemment rien à craindre, à Pommeuse, des poursuites de la police, — en admettant que la police le poursuivît; — il était donc libre, parfaitement libre de vivre... et de vivre gaiement» en
attendant l'heure de mourir.
Talispater, taHsfilius; talisfiUus, talispater; après quelques rasades, surtout, d'un petit vin mousseux récolté dans ses vignes, le père Laplace était aussi gai et aussi beau diseur que son fils. Il aimait à conter des histoires du pays, et Dominique, s'apercevant que ces histoires étaient bien reçues de René, excitait encore le narrateur.
Voici celle qui clôtura la séance ; nous la donnons parce que, sur quantité d'autres, elle nous a semblé l'emporter par son cachet d'originalité.
On parlait des cas de longévité, assez communs dans le pays, vu l'excellence de l'air, et, à ce propos, le nom de H. Ducoudray, déjà prononcé par Dominique, était venu aux lèvres de Jérôme Laplace.
H. Ducoudray était mort à cent un ans et un mois.
— Et qu'était-ce que ce M. Ducoudray? demanda René; lin cultivateur? un vigneron?
— Non, monsieur, M. Ducoudray était un médecin.
— Et il pratiquait encore; il soignait encore des malades, malgré son grand âge?
— Plus dans le dernier mois de sa vie, non ; même que ce fut ça, je gage, qui le tua si vite^ ce cher homme !
— Si vite!
— Monsieur va me comprendre : M. Ducoudray élait veuf depuis quarante an^, et, depuis quarante ans, il habitait une maisonnette à Houroux.
— H habitait cette maisonnette seul?
— Avec un cheval, un chien et un chat.
— Ah! il aimait les bêtes?
— Il aimait tant les siennes qu*il s* en séparait le moins possible; ainsi, quand il partait, le matin, faire sa tournée dans les communes des environs, devinez
' qui est-ce qui montait le premier sur Coco?
— Coco?
— Coco, c'était le cheval. Eh bien! c était Loulou, le chat, et, après Loulou, Bibi, le chien.
— Comment! pour aller visiter ses clients, M. Ducoudray emmenait son chien et son chat?
— Toujours, monsieur, et c'était farce à voir, cet homme, ce chien et ce chat, voyageant ainsi ensemble, tous aussi maigres les uns que les autres, car ils ne mangeaient pas tous les jours.
— Ah! M. Duco\idray était pauvre?
— Un peu. Vous concevez, dans les campagnes, les gens qui guérissent oublient souvent de payer le médecin, et ceux qui ne guérissent pas Toublient toujours. — M. Ducoudray n'en avait pas moins atteint ses cent et un ans...
— Ce qui prouverait qu^il n'est pas absolument nécessaire de manger beaucoup pour vivre longtemps.
— Ce qui prouverait que c'était justement parce qu'il ne mangeait que par hasard qu'il se portait bien, puisqu'il ne cessa de se bien porter que lorsqu'il mangea régulièrement.
Je m'explique :
M. Ducoudray venait d'atteindre ses cent et un ans, lorsque madame de Saint-Réal, une riche propriétaire de Maupertuis, s'avisa de le prendre en pitié; et de^lui offrir, — à lui et à ses bêtes, — l'hospitalité dans son château.
— Mieux vaut tard que jamais.
— Mieux eût valu jamais, monsieur, car un mois ne s'était pas écoulé que bêtes et homme s'en allaient en terre; et c'est tout simple ; du jour où M. Ducoudray eut une bonne table à sa disposition, son cheval do l'avoine et du foin, en veux-lu? en voilà ; son chien des os, el son chat de la pâtée a discrétion, ils se mirent tous 1rs quatre à engraisser comme*des enragés...
Mais, comme ils n'étaient pas habitués à porter la graisse, la graisse les emporta.
Coco précéda son maître d'une journée; Bibi le suivit de quelques minutes...
— Et Loulou?
— Ah! Loulou, c*est différent: il tourna de Tceil plus de six heures après son maître et ses compagnons, et, même, paraîtrait qu'il se conduisit assez mal à ses derniers moments. ^
— Comment cela?
— Dame ! faut croire que la mangeaille Tavait trop mis en goût, ce chat! Il s*étrangla en essayant d'avaler une oreille de son vieil ami le chien.
— Qu'est-ce que nous faisons, maintenant, monsieur René? cria Dominique en se levant de table. Nous allons nous promener, n'est-ce pas?
— Mais j'y compte bien.
— Ça ne vous sourirait pas, d'abord, de rendre une petite visite avec moi à M. Bernard, le curé?
— Oh ! non, plus tard; demain...
— Bon! bon! Vous n'êtes pas pour les visites aujourd'hui. . . Enfoncé les visites aujourd'hui !
Voyons, si je vous menais aux ruines de la Celle, pour débuter, en passant par Tresmes?
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Ah! et nous pourrions aussi, à Tresmes, entrer à la fabrique de papiers de Gourtalin. Si vous ne connaissez pas ça, c'est très-curieux à voir une fabrique de papiers, monsieur Renèî...
— Je le crois, mais avec votre permission encore, mon cher Dominique, je m'en tiendra^ ce matin, à la promenade aux ruines de la Celle. Par quel chemin se rend-on là?
— Oh I un vrai chemin de paradis ! . . . tout le long du Horin.
— A merveille. Partons donc.
— Partons! Es-tu des nôtres, père?
— Non... faut que j'aille inviter Lemaire à dîner pour ces jours-ci, tu conçois, et...
— Bien! ne vous gênez pas, papa... où il y a de la gène, il n'y a pas de plaisir... nous nous retrouverons tantôt... pour dîner... — Anaïs, tu te surpasseras au dîner, ma grosse ! Ah ! tu nous auras un de ces petits fromages frais de la ferme, dis... Je tiens à ce que M. René goûte aux fromages de Pommeusel... Pour ta peine... Ah! et moi qui oubliais... Monsieur René, allez toujours en avant... je vous rejoins... Et mes cadeaux que j'ai à donner à papa et à ma cousine! Regardez un peu le village, l'église, en m'attendant.
La distraction recommandée à René par Dominique,
144 JE m TUERAI DEMAIN
pour lui faire prendre patience, n'avait rien, en soimême, de bien intéressant. Comme village, Pommeuse ressemble à la plupart des villages de la Brie ; il n*a pas le moindre caractère. Ali! si René eût pu le reconstruire» en imagination, tel qu'il fui autrefois, c'eût été différent. D'après des écrivains dignes de foi, l'origine de Pommeuse remonte aux temps les plus reculés, et son histoire, jusqu'aux jours de la grande Révolution, mériterait Thonneur d'un historien.
Pommeuse, Pomora ou Pons-Muerx^ — Ponl-Morin, — date du passage de Jules-César dans les Gaules, l'an 60 avant Jésus-Christ. Ce fait est attesté par les traces de voies romaines qu'on y découvre encore. 11 appartenait à une race celtique, les Meldes, dont la capitale était Jatinum (Meaux).
Vers la fin du sixième siècle, saint Blandin s'étabUt, avec l'assentiment du maître du pays, Ralmeric, sur un quartier de terre au-dessus de Pommeuse.
Presque en même temps, à peu de distance de l'ermitage de saint Blandin, sainte Fare élevait ce couvent, rendu célèbre par une chanson,. passablement légère, où le comte Ory joue un grand rôle.
Érigé plus tard en seigneurie, avec droits consistant ei haute et basse justice^ fourches patibulaires à quatre piliersj pilori, carcan^ confiscations, aubaineset épaves.
mesurcLges et voirie, Pommeuse voyait s'élever un magnifique château, dont on a conservé la description authentique : deux ailes de bâtiment, avec façade principale regardant le midi, l'autre le couchant; deux étages, des fossés d'eau vive, une cour spacieuse, un pont-levis; de chaque côté des bâtiments, un lion sur
un bloc de pierre; aux quatre angles de l'édifice, une tourelle, dont la base, construite à chaux et à ciment, reposait dans Teau.
Ce château, — qui eut pour premier maître un seigneur Arthus de Pommeuse ; pour dernier, le citoyen Langlois, conseiller du roi, grand audiencier de France ; — ce château fut vendu, en 4793, contre la somme de cent quatre-vingt-quinze mille livres, et trois cents livres de pot-de-vin, à Leroy de Montflobert, maire dtî Coulommiers, membre du tribunal révolutionnaire de Paris, qui s'empressa de le di'molir, dans l'espoir d'y trouver des trésors... qu'il n'y trouva pas.
Sous la Terreur, Pommcusj avait son club de Jacobins qui, à l'instar de leurs modèles de la capitale, s'intitulaient les interprètes des sollicitudes du peuple^ et ne parlaient sans cesse que de pendre, sans délai, les conspirateurs, voire les modérés, dont les trames criminelles ou la tiédeur coupable menaçaient la liberté.
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Le 13 brumaire, an III (5 novembre 1794), Theure de la retraite sonna pour les Jacobins de Pommeuse comme pour ceux de Paris. La réaction fut complète. On avait tremblé, on se moqua'; de toutes parts, dans le village, on entendait répéter ce refrain sur lair des Fraises :
Si j'avais cinq sous vaillant, J'achèterais un âne; Un âne avec des mann'quins, Ça sVait pour m'ner tous les Jacobins Au diable (ter).
Les Jacobins n'allèrent pas tous au diable, pourtant; ils procréèrent, et, en 1848, leur progéniture se mit à prêcher, à son tour, la liberté et Tégalité*.. dans le pillage et la mort«
Mais Dominique, avec son gros bon sens, a esquissé judicieusement, plus haut, la question, à propos de certaines influences fâcheuses sur l'esprit de certains des habitants de Pommeuse et des communes environ^ nanteSi
Nous ne reviendrons donc pas sur un sujet que ne comporte pas, d'ailleurs^ le cadre, purement humoristique, de notre livre.. .
Kt^ après avoir demandé grâce au lecteur pour ces
quelques lignes, quasi-sérieuses, — qui Tonl très-fort ennuyé peut-être, nous en avons une peur bleue, — nous rejoindrons, avec Dominique, notre héros, sur la place du village, au moment où il regardait en souriant une troupe de bambins barbouillés sortant de l'école.
— He voici, monsieur René. J*ai été un peu long, peut-être? Ce n'est pas ma faute. Papa était si heureux de mon portrait, Anaïs si contente de son fichu, qu'ils ne voulaient pas me lâcher !
Enfin, je ne vous quitte plus maintenant. Nous disons que nous allons aux ruines de la Celle. En route!
C'est le presbytère, tenez, cette grande maison, n'est pas trop mal, hein? Et là-bas, c'est l'école communale des filles; les garçons ont la leur d'un autre côté. Oh! nous sommes à cheval sur les mœurs, «hez nous! À chaque sexe son école! Il y a aussi un asile à
Tresmes, dirigé par de bonnes sœurs de Saint-Vincent de Paul; mais les libres penseurs du pays ne veulent pas y envoyer leurs petits, sous prétexte qu'on leur y apprendrait trop à aimer le bon Dieu, et pas assez à détester leurs semblables... Eh! eh! salut au Grand-Morin. . . Je ne vous avais pas menti, vous voyez. . . c'est une rivière pour rire, ce^qui n'empêche pas, comme je vous le disais aussi, qu'il ne faudrait pas badiner avec elle; elle est traîtresse en diable. Par ici.
Dominique avait descendu une sente partant de la grande route, à quelques pas d'un petit pont en bois jeté sur le Morin. René suivit lentement son compagnon. L'aspect de la rivière Avait ranimé, chez l'artiste, de tristes pensées. C'était là qu'il devait chercher la mort. Cependant tout était si riant alors autour de lui; et cette sente, toute tapissée d'un fin gazon, toute bordée de buissons d'aubépine en fleur, et, au-dessus de sa tête, ces grands arbres au frais et jeune feuillage! L'air était si doux et si pur, les rayons du soleil, filtrant à travers les branches, étaient si vermeils !
— Quand je jouirais une journée encore de la vie,
se dit René, où serait la faute? Je me tuerai ce soir,
sans doute, il le faut!... Mais, jusqu'à ce soir, puisque
je trouve bon de vivre, vivons.
Et, tout entier au plaisir de visiter un pays nouveau
pour lui, délicieux pour tous, pendant tout le voyage, René, comme il avait fait déjà à la table de Jérôme Laplace, oublia. De temps à autre seulement, en causant et riant avec Dominique, aux bords de la rivière, malgré lui, au milieu d'une phrase, d'un éclat de rire, il s'interrompait et tressaillait. C'est qu'alors, dans l'ombre d'un saule penché sur l'eau, dans le murmure d'un insecte caché sous les joncs, il lui avait semblé apercevoir un fantôme, entendre une plainte lui rappelant qu'il ne s'appartenait plus. Mais, encore une fois, ces retours du condamné à mort, sur l'homme en pleine liberté d'existence, étaient rares... si rares, qu'au récit d'une légende naïve du cru, — la Merlette^ — dont le souvenir était venu à son compagnon en traversant le village de Tresmes, il échappa à René de s'écrier :
— Je la raconterai à Paris f
Voici cette légende :
(( Il y a longtemps, bien longtemps de cela, conta Dominique, un matin, le matin de lafêteàPommeuse, les cousins Guidou, Eustache et Rarnabé, de Tresmes, alors âgés de vingt-cinq ans, se dirent : — Allons à la' fête ensemble !
« Ils partent, bras dessous bras dessus, dans leurs habits des dimanches, et, comme ils passaient devant
la cabane d'un vannier, au bout du village, ils aperçoivent à une fenêtre, dans une cage en osier, un moineau noir qui chantait et se trémoussait.
« — Un beau moigneau ! dit Barnabe. C'est un merle.
(( — Pour beau, il est beau à fait (tout à fait), répond Eustache, mais pour un merle, c'est pas un merle.
« — Et quoi que c'est?
• — Unemerlette.
« — Et moi je te soutiens qu'c'est un merle!
« — Et moi je te gage que c'est une merlette!
cf — T'es-t-un imbécile!
« — T*es-t-un âne !
« — T'es-t-un mal-appris !
« — T'es-t-un maladroit!
a Des injures aux coups il n'y a pas loin. Barnabe était aussi vif qu'Eustache, et Eustache aussi f êtn que Barnabe. Donc, après s'être disputés, ils se battirent, et ils se battirent si roide et si dru, qu'ils en endommagèrent leurs beaux habits, ce qui les contraignit de s'en retourner chez eux au lieu d'aller à la fête.
« L'année suivante, le même jour, sur le midi, Barnabe entra chez Eustache.
« — Allons-nous à la fôte à Pomineuse? qu*il dit à Eustache.
c — Pourquoi qu *nous n'irions pas à la fête à Pommeuse? qu'Eustachc répond.
« Les voilà en chemin, comme un an auparavant, et, comme un an auparavant encore, voilà qu'arrivés devant la cabane du vannier, devant la cage du moineau :
X — Ah! le beau merle ! que s'écrie Barnabe.
f — Ah! la belle merlette ! que s'écrie Eustache.
« — Je te dis que c'est un merle !
« — Je te dis que c'est une merlette !
« —Sot!
« — Butor !
« — Buse !
« — Oie !
« Et, comme la première fois aussi, après les sottises, taloches et horions de pleuvoir; et, comme la première fois toujours, les deux cousins de s arranger l'un l'autre de telle façon, que, pour ne point servir de sujet de risée aux gens de Pommeuse, ils jugèrent sage de retourner Tun et l'autre à leur logis.
« Mais ce n'est pas tout! Attendu que le soi-disant
merle, la soi-disant meriette, appartenant au vannier, n'était bonnement qu'une cornille... et qu'une cornille vit des cent ans... savez-vous ce qu'il advint, monsieur?
< Pendant cinquante-cinq ans de suite, ni plus ni moins, jusqu'au jour de leur mort à tous deux, — car ils moururent le même jour, — chaque aimée, le matin de la Saint-Martin, les cousins Guidou de Tresmes, en se rendant ensemble à Pommeuse, continuèrent de s'invectiver, de se battre, et de se déchirer devant la cabane du vannier.
a Ce qui fit que, tous les ans, ils étaient forcés de s'acheter des habits neufs...
« Hais que jamais, au grand jamais, ils ne purent aller à la fête à Pommeuse.
« Et ce qu'il y a de plus cocasse, monsieur, et ce que les anciens du pays certifient pourtant être une vraie vérité, c'est que, pour les conduire au cimetière, situé en dehors du village, comme il fallait passer en face de la cage à la satanée cornille, arrivés là, les hommes qui portaient les cousins Guidou les sentirent gigotter tous deux comme des possédés, chacun dans sa bière...
m En même temps qu'une voix, qu'ils reconnurent pour être celle de Barnabe, murmurait :
« — C'est un merle !
« Et qu'une autre voix, celle d'Eustache, répondait :
« — C'est une merlette! ).
JE MË TUERAI DE&IÂIIS 155
CeUe^ en latin, cdla^ cellula, est un vieux mot qui signifiait autrefois la petite maison, la chambre, le lieu de retraite d'un moine ou d'un ermite, et qui est resté le nom appellatif de plusieurs lieux voisins de couvents ou d'abbayes.
Des cent quarante celles qui dépendaient de Tordre fondé par saint Etienne de Muret, qui prit plus tard le surnom de Grandmont, Jean XXU en érigea trenteneuf en prieurés conventuels.
La Gellesur-Morin faisait partie de ces trente-neuf
prieurés. Composé de bâtiments considérables, que dominait une magnifique chapelle, ce monastère fut détruit, comme tant d'autres, lors de la Révolution. La chapelle seule résista à la rage des démolisseurs, et, aujourd'hui encore, en dépit de récentes tentatives pour les renverser, ses quatre maîtresses murailles s'obstinent à demeurer debout. En vain des gens qui ne voient dans le vieux que d'excellents éléments pour le neuf ^ ont levé contre elles une pioche avide... les pierres séculaires n'ont pas voulu bouger. Le fer et l'acier, forgés d'hier, se sont brisés contre l'ancien ciment des moines. La mine elle-même a été inhabile à fournir des matériaux aux entrepreneurs; elle a jeté bas quelques morceaux de l'édifice, elle n'a pu parvenir à les diviser.
Après une assez longue halte au milieu des ruines, René et Dominique s'occupèrent de leur retour à Pommeuse. Cette fois, au lieu de suivre les rives du Morin, ils s'engagèrent, au sortir de Tresmes, dans un chemin à travers champs que bordent, de distance en dislance, de petits bois, véritables oasis toutes pleines de chants d'oiseaux et de fleurs. Ils atteignirent ainsi Vaupleurs, qu'ils eurent bientôt traversé, puis, descendant la côte, ils gagnèrent la route, en face de la maison à madame. Benaît^ habitation bourgeoise qui
JE ME TUERAI DEMArIN 157
semble n'attendre qu'une occasion propice pour se transformer en auberge.
Ils n'étaient plus qu'à une portée de pistolet du pont, leur point de départ, lorsque, soudain, René s'arrêta... à l'aspect de deux cavaliers qui venaient de déboucher d'un sentier longeant le presbytère.
Ces deux cavaliers étaient des gendarmes.
Us s'en allaient de l'allure la plus pacifique, ces bons gendarmes, devisant sans doute de leurs affaires privées : de leurs ménagères, de leurs enfants... peutèlre du dernier pot-au-feu qu'ils avaient mangé...
En les apercevant, pourtant, René sentit le sang se retirer de son visage.
— Qu'avez-vous donc, monsieur René? fit Dominique, surpris de cette pâleur.
— Rien... balbutia l'artiste; je me suis heurlé le pied conire un caillou.
— Ah !. .. ça fait diantroment mal !... Appuyez-vous un peu sur moi...
— Non, merci... ça va se passer... ça se passe... Les gendarmes aussi avaient passé.
— Après ça, poursuivit Dominique, vous êtes las, peut-être. Nous avons trotté, sans qu'il y paraisse, et quand on n'est pas habituée marcher.... Quelle heure
est-il à Téglise? six heures. Si vous vouliez, en attendant le dîner, vous pourriez vous jeter un brin sur votre lit?...
— Oui, je crois, en effet, qu'un moment de repos me serait nécessaire.
— Eh bien ! c'est dit : on vous réveillera quand la soupe sera sur la table.
On était arrivé à la maison de Jérôme Laplace. René monta à la chambre qui lui était destinée ; une petite pièce très-proprement meublée et dont la fenêtre avait vue sur la prairie. Il était seul; il s'assit prés de la croisée ouverte et se prit à rêver. Il n'y avait plus à reculer... cette rencontre des agents de la force pu. blique, et la terreur involontaire qu'elle lui avait causée, étaient des avertissements; il ne devait pas différer davantage l'exécution de son projet.
Cependant le jour baissait de plus en plus... un léger brouillard, causé par le refroidissement de l'atmosphère, s'était abattu sur la terre*.. Le silence de la nuit se faisait, ce silence inconnu aux habitants des villes, et qui, par cela même, les impressionne si singulièrement.
— Allons I murmura René*
Il retira de sa poche la lettre adressée à sa sœur et
la posa, en évidence, sur la commode, à côlé de son porte-monnaie.
S'il n'avait pu employer, suivant son vœu, au bien, Tor qu'il avait apporté, du moins cet or servirait, quand on aurait retrouvé son corps, à lui rendre les derniers devoirs.
René sortit de la chambre et descendit l'escalier à pas sourds.
La grande salle du bas était déserte. Mademoiselle Anaïs était probablement à sa cuisine et Dominique avec son père, chez un voisin. René traversa rapidement cette salle, puis la cour, et se trouva dans la rue.
La nuit était presque complète alors ; après s'être orienté, le jeune homme se dirigea du côté de la route qu'il supposait être celui qu'il avait parcouru peu de temps auparavant. Il avait supposé juste; bientôt il reconnut les abords du pont; quelques secondes encore et il était en haut du talus au pied duquel coulait leMorin...
A travers les vapeurs du brouillard, il voyait l'eau bouillonner en tournoyant. La rivière devait être profonde à cette place; une bonne place.
— Quel bonheur que je ne sache pas nager ! pensa René.
Et il fit un pas en avant. . .
— Prenez garde, monsieur, vous pourriez glisser, et, par cette saison, un bain froid n*a rien de tentant, je pense.
En même temps qu'une voix, aux intonations aflectueuses, lui adressait ces paroles, une main saisissait René par le bras et le tirait doucement en arrière...
René se retourna vivement...
Celui qui venait de Tarracher à la moxl était un prêtre... un vieux prêtre.
11 y eut un silence ; par un mouvement machinal, René avait retiré son chapeau; le prêtre rendit son salut à Tarliste, puis, du même ton affable, et sans la moindre nuance de reproche qui indiquât qu'il soup-
çonnait l'importance de l'action qu'il venait de commettre, il reprit :
— Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir traité presque comme un enfant surpris en flagrant délit d'imprudence, mais, avec nous, il n'y a point à se formaliser... Vous ne m'en voulez donc pas, j'en suis bien convaincu.
— Du tout, monsieur, du tout, balbutia René.
— A la bonne heure ! Et maintenant, pardonnezmoi encore si je me permets cette question : ne seriezvous point M. René Desportes, le peintre arrivé de Paris ce malin chez notre ami Jérôme Laplace?
— Je suis M. René Desportes, monsieur.
— Vraiment!... Au fait, j'aurais dû m'en douter! ll'n'y a qu'un artiste capable d'aller se promener le soir par ce vilain brouillard ! Vous me direz que j'y suis bien, dehors, par ce brouillard, moi ! Hais moi... d'abord, j'avais un malade à visiter à Vaupleurs, et puis, par état, je suis habitué à braver les intempéries des saisons!... Enfin, je bénis le hasard qui m'a procuré l'occasion de faire, un peu plus tôt que je ne l'espérais, votre connaissance, monsieur; car on m'avait annoncé votre visite pour demain... ce brave Jérôme Laplace... et, comme je raffole des artistes, j'étais tout enchanté d'avance. Allons! allons! tant pis
pour VOUS... puisque je vous ai rencontré, je ne vous lâche plus. D'ailleurs, vous avez assez admiré le Morin, vu de nuit, et un petit verre de clairet devant un bon feu ne saurai! vous déplaire. Vous allez me donner un à-compte sur votre visite de demain ; il le faut, il le faut absolument !
Le vieux prêtre avait passé son bras sous le bras de René, qu'il entraînait doucement loin de la rivière...
René se laissa entraîner en se disant : u Ce sera pour demain. »
L'abbé Bernard, curé de Pommeuse, avait soixanteneuf ans. Grand et mince, autrefois, il était devenu, avec Tâge, quelque peu obèse et voûté. Hais ce que les ans n'avaient fait que rendre plus radieux, à mesure qu'ils s'étaient appesantis sur lui, c'était le caractère à la fois spirituel et bienveillant — une rareté, — de son visage. Encadré dans de splendides cheveux blancs, ce visage vous causait, dès la première vue, un sentiment de plaisir et de sympathie irrésistible. M. Bernard avait mieux que la physionomie du prêtre dévoué, charitable, il avait l'air intelligent et aimable du philosophe... du philosophe qui a étudié les hommes et les choses, et que cette éti:de, au lieu de rendre ombrageux et sévère, a fait, au contraire, indulgent et généreux.
— Mais, dit René, — en entrant au presbytère, — il doit être tard, monsieur le curé... On va s'inquiéter de mon absence chez Jérôme Laplace !
— Bon ! Ha bonne ira dire que vous êtes ici.
— Pourquoi lui donner cette peine? Ne puis-je, moi-même...
— Pour ne pas revenir, n'est-ce pas?
— Oh!...
— Ce oh! me plaît ! Vous reviendriez, J'en suis sûr; merci. Hais Gervaise est alerte, et, en outre, elle a un faible pour Dominique... la commission ne peut que lui sourire. — Gervaise !
Une paysanne d'une cinquante d'années — à la ^ mine avenante comme celle de son maître, — ac^ courut.
— Vous allez descendre à la cave nous chercher une bouteille de blanc, Gervaise.
— Bien, monsieur.
— Ensuite, vous courrez chez les Laplace les avertir que H. René Desportes est au presbytère.
— Bien, monsieur.
— Ah! mais... égoïste que je suis ! vous n'avez pas dîné encore, sans doute, monsieur René. Parce que je dîne à quatre heures, moi, comme un bourgeois de l'ancien régime, je ne m'imagine pas que les autres
JE ME TUERAI DEMAIN lt>5
puissent avoir faim maintenant. — Eh bien! je ne vous garderai pas plus de quinze à vingt minutes, là ; tranquillisez-vous !
— Oh ! je suis très-tranquille, monsieur le cwrc ; d'autant plus qu'ayant parfaitement déjeuné, je ne suis pas pressé de me mettre à table.
— Vrai! En ce cas, vous avez entendu, Gervaise? M. René n'est pas pressé de dîner. Vous direz cela aux Laplace.
— Bien, monsieur.
— Et si Dominique et son père s'ennuient de lui, ils n'ont qu'à venir retrouver monsieur. Vous le leur direz encore.
— Bien, monsieur.
Gervaise n'était plus là ; elle reparut presque aussitôt apportant une bouteille et des verres, puis elle s'éloigna derechef.
Assis devant la cheminée, où brillait un feu de sarments, René promenait son regard autour de lui dans le salon de réception du curé. Il n'avait rien de luxueux, ce salon, loin de là : — un canapé, quatre fauteuils en acajou recouverts de velours d'Utrecht; dans un coin^ une bibliothèque en bois peint; sur la cheminée, une pendule-borne en marbre ; aux niu-
iC6 JE ME TUERAI DEMAIN
railles, quelques estampes représentant des sujets de sainteté; le portrait de Févêque de Meaux.
— Ce n*est pas beau, chez moi, n* est-il pas vrai, monsieur René? dit Fabbé.
— C*est tel que cela doit être, je pense, chez un homme d'Église, monsieur.
— Et surtout un homme d'Église de campagne ; vous avez raison. C'est comme ce rafraîchissement que je vous offre... du vin... du petit vin du pays... cela n'est guère présentable, mais...
— A votre santé ! monsieur le curé.
— A la vôtre, monsieur René. Hum! hum !... N'estce pas qu'il est gentil, ce clairet?... Qu'il se laisse boire? Une tisane; c'est frais et parfumé à la bouche et ça respecte la tête... Ah çà! causons à présent. Et, avant tout, je suis peut-être indiscret, mais qu'estce que vous faisiez comme cela, le soir, au bord de la rivière?
René détourna les yeux.
— Sérieusement, est-ce que vous étiez là tout exprès pour étudier les effets de brouillard?
— Non, monsieur l'abbé... j'étais sorti... enfumant une cigarette... jusqu'à l'heure du dîner... et
— Et, arrivé près du pont, vous considériez cette
eau qui vous avait semblé si limpide et si gaie, aux rayons du soleil, et qui, la nuit, avec ses nuages de brume, vous remettait en mémoire quelque lac de l'Ecosse ou de la Suisse! Ah! je conçois; la campagne, la nuit, a des aspects tout différents du jour; et pour vous autres, messieurs les peintres, il doit y avoir des sujets d'extase là où de vulgaires natures comme la mienne passent cent fois sans s'arrêter. — Et où êtesvous allé aujourd'hui? Ah! je me rappelle; Jérôme Laplace m'a dit que son fils vous avait conduit aux ruines de la Celle. Avez-vous été satisfait de cette excursion?
— Très-salisfait, monsieur l'abbé.
— Croyez-vous que vous trouverez chez nous quelque motif de tableau?
— Mais oui, monsieur l'abbé; ce pays vaut la peine de fixer l'attention d'un artiste... Malheureusement, il ne m'est pas permis d'y rester assez pour travailler.
— Ah! Vous retournerez bientôt à Paris?
— Oui.
— C'est dommage!... Dommage pour moi... et pour une personne. . . pour deux personnes qui eussent élé très-flattées aussi, je gage, de vous connaître. Quand je dis : vous connaître... vous ne sauriez être un inconnu pour elles ... avec votre nom..; et votre
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talent!... Combien de temps, à peu près, supposezvous séjourner à Pommeuse? une ou deux semaines, au moins?
— A peu près.
— Eh bien... demain ou après- demain... si cela ne vous contrarie pas, je vous présenterai aux personnes en question. Un homme de bien .. et une jeune demoiselle... Ohî un bijou de grâce et de bonté... et de talent aussi!... Mais nous ne buvons pas... Oh! ne craignez rien, le vin du cru n'ôte pas l'appétit..', au contraire!... Ah! ah!... Vous examinez ma bibliothèque... Elle est bien pauvre, et, pour vous surtout, il n'y aurait pas là dedans matière à distraction. Des ouvrages de piété... une Histoire de France d'Anquetil... un Buffon... A vieil homme, vieux livres... Ah ! ceci, c'est une Méthode d'harmonie de Catel et des Exercices de Lecarpentier pour piano.
— Vous êtes musicien, monsieur l'abbé?
— Hélas! j'ai essayé de le devenir... voilà tout! Pas d'oreille!... Et, ce qu'il y a d'étrange, c'est que j'adore la musique. Je passerais des nuits à entendre chanter ou jouer de quelque instrument que ce soit!
— Mais je ne vous vois pas de piano.
— Je nen ai pas non plus... j'ai un orgue... un
JE ME TUERAI DEMAIN ib9
orgue expressif... excellent... et tout neuf... 11 y a un mois à peine qu'on me l'a envoyé de Paris.
— Et où est-il cet orgue?
— Dans l'église.
— Âh ! Et vous avez donc quelqu^un qui en touche dans le village?
— A Pommeuse, non, mais, à Tresmes, il y a une dame qui a la complaisance, un dimanche sur deux, de... — Ah! mais, j'y songe! Vous êtes musicien, vous, peut-être, monsieur René? Vous touchez de l'orgue?
— Un peu.
— Un peu, pour mon église, c'est beaucoup. Oh! qu^l bonheur!... Alors, dimanche, vous accompagnerez l'office, n'est-ce pas?
— Mais j'ignore si je pourrai... ce serait la première fois...
— Que pareille besogne vous tomberait sur les bras !... Qu'à cela ne tienne; j'ai tout ce qu'il faut pour vous guider... un recueil de messes en musique de Dumont, vous n'aurez qu'à choisir! Et puis, nous fe^ r^ns une répétition... deux répétitions!... Ah! vous êtes musicien!... Êtes-vous heureux, mon Dieuî êlesvous heureux! Oh ! je donnerais un doigt de ma main, moi, pour être capable seulement d'accompagner les
jeunes filles chantant des hymnes à Vêpres !...
L'arrivée de Dominique mit un terme aux exclamations du curé, ravi d'aise à la pensée qu'il possédait un organiste pour son prochain dimanche. Dominique venait chercher René; le dîner était servi; l'aimable vieillard eût bien désiré garder encore l'artiste; mais, ainsi qu'il le proclama lui-même, « dans la situation il devait s'immoler î n
— Nous reviendrons demain matin^ monsieur Bernard, n*ayez pas peur! s'écria Dominique. Quant à moi, d'abord, la poignée de main de ce soir ne compte pas. Tenez, si vous voulez, mon&ieur le curé^ demain
matin, vous nous donnerez à déjeuner. Ça vous va-t-il?
— Si ça me va! je le crois bien! Vous déjeunerez avec moi, sans façon, tous les deux, et, après le déjeuner, nous irons essayer l'orgue.
— C'est ça. Et le soir vous dînerez à la maison.
— Et le soir je dînerai chez toi, mon gros Dominique. Partie complète. Monsieur René a-t-il quelque objection à élever contre ces grands projets?
— Aucune, monsieur l'abbé.
— Alors, allez dîner, et à demain matin dix heures, messieurs.
René et Dominique avaient quitté le presbytère.
— Ah çà! dit Dominique, comment ça se fait-il, monsieur René, que vous étiez chez M. le curé quand nous vous croyions tous, papa, Anaïs et moi, en train de dormir les poings fermés dans votre chambre?
— Je ne pouvais pas dormir. .. je suis sorti.
— Voyez-vous le sournois!... Sans rien dire à personne. Et vous avez rencontré M. Bernard?
— Oui.
— Où donc?
— Sur la route... près du pont.
— Ah ! ah ! Et comme le père était allé tantôt lui parler de vous, M. le curé, qui n'est pas plus bête
qu'un autre, il s'en faut de tout, a deviné, du premier coup d*œil, rien que sur votre tournure, qui vous étiez, et vous a emmené chez lui ! Eh bien ! n*est-il pas vrai que H. Bernard est de ces hommes qui plaisent tout de suite?
— Il est extrêmement aimable.
— II n*y en a pas deux de son calibre dans toute la France, Je parie ! Et vous vous êtes engagé à jouer de Torgue dimanche ! Oh ! oh ! excusez ! Il va rudement vous aimer, M. Bernard! Et dans tout le pays donc !... quel succès!... On ne parlera que du Parisien!
Dis donc, père, dis donc, Anaïs? H. René qui tiendra l'orgue, dimanche! C'est moi qui ne manquerai pas cette messe-là ! Ça me rappellera le temps où j'étais enfant de chœur. Et vous, monsieur René, bien sûr aussi qu'il vous fallait une occasion pareille pour aller à Téglise!... A Paris, les artistes, surtout, n'usent guère la semelle de leurs bottes dans ces endroits-là. Bah ! pour une fois! Vous ferez tout plein de plaisir à H. le curé... aux habitants du pays... à moi... un peu au bon Dieu... où sera le mal? ....
Dix heures sonnaient ; à la campagne on ne veille guère. Après avoir souhaité une bonne nuit à ses hôtes, René venait de se retirer de sa chambre.
Comme il en fermait la porte, Dominique, en passant pour aller partager le lit de son père, cria à Tartistc :
— Eh ! monsieur René, et votre lettre à madame votre sœur, avez-vous songé à la mettre à la poste?
En cet instant, justement, René était devant le meuble sur lequel il avait posé la lettre.
— Non, répondit-il.
— Eh bien! si c'est pressé, comme je serai levé avant vous demain, sans doute, voulez-vous me la donner, cette lettre?
— Merci, mon ami. Oh! ce n'est pas si pressé que cela.
= Suffit. Alors, bonsoir, monsieur René.
— Bonsoir.
— 11 faut en fmir, cependant! «e disait René. Je ne me suis pas tué aujourd'hui... je me tuerai demain. Encore une fois, il y aurait lâcheté de ma part à ni • tendre qu'on me relançât jusqu'ici, pour aicomptir une détermination que rien ne saurait changer.
Rien!
Et si, pourtant, on ne découvrait point tout de suite
mes traces! Je ne suis ni un repris de justice ni
nn condamné politique dont les moindres faits, les
iU JE ME TUERAI DEMAIN
moindres gestes ne sauraient échappper aux premières investigations de la police ! Caché dans ce village, qui m'empêche d y vivre encore quelques jours?
Quelques jours !
Ce matin, en décidant de son sort, René avait, sans hésitation, sans peur, fixé le terme de sa vie à quelques minutes... — le temps d'écrire une trentaine de lignes à sa sœur. — Pourquoi donc, ce soir, en prononçant ces mots qui comportaient assurément une latitude d'existence bien plus considérable, pourquoi se sentait-il troublé, incertain?
C'est que, durant les dix-huit à vingt heures qui s'étaient écoulées depuis celle où il avait posé sur son front les canons de ses pistolets, RenS avait eu mille raisons de se déshabituer de Tidée du suicide; et sa rencontre avec le vieux curé de Pommeuse n'était pas un des moindres motifs de l'ébranlement de ses convictions — si convictions il avait, — sur ce triste sujet. L'abbé Bernard ne fût pas sUfvehu, presque miraculeusement, près de lui, sur les bords du Morin, que, sans aucun doute, René eût été perdu. Alors l'amour de la vie n'avait pas réussi complètement à annihiler en lui cet étrange sentiment de vanité intime qui s'oppose à ce que nous abandonnions une résolution dont nous avons nous-méme envisagé l'absur-
dite. Et puis, alors aussi, tout concourait à pousser l'artiste vers un dénoûment fatal. La nuit était sombre et sinistre ; penché sur Tabîme, il commençait à subir l'effet de cette attraction magnétique particulière au néant. . .
L'abbé Bernard, avec sa douce voix et sa familiarité paternelle, avait sauvé René. . .
Et tout à l'heure, au presbytère, l'artiste n'avait songé qu'à écouter, à regarder, en l'admirant, ce bon prêtre de campagne, si calme, si heureux... dans sa vie toute d'abnégation et de sacrifices.
A présent, en récapitulant ce qui venait de se passer, une des causes principales, pour René, de refroidissement, quant à ses sinistres projets, c'était la crainte du mépris du vieux curé.
Chose singulière de la part d'un homme qui croyait en Dieu, sans doute, mais qui n'avait jamais eu qu'une confiance relative en l'autorité de ses serviteurs, grands ou petits! A ce moment, ce qui préoccupait le plus René, comme conséquences de son suicide, ce n'était ni la douleur de ceux qui l'aimaient, ni l'opinion du monde, — ni la colère de Dieu, — c'étaient les quelques paroles de blâme que pourrait jeter sur sa tombe un vieillard qu'il avait vu, ce soir-là, pour la première fois I
Tant il y a que René mit sa lettre à sa sœur dans son portefeuille, et le portefeuille, avec les pistolets, au fond, tout au fond d'un des tiroirs de la commode...
En murmurant : — Nous verrons demain !
Puis, qu'il se coucha et s'endormit le plus paisiblement du monde, ma foi !
Comme si « demain » eût signifié : '(( dans vingt ou Tente ans ! »
Dans ce même sentier ombreux, verdoyant, qui côtoie les bords du Morin, où nous avons montré René et Dominique se rendant de Pommeuse aux ruines de la Celle, le lendemain matin, à sept heures, une jeune fille et une enfant s'en allaient doucement, côte à côte, dans la direction de Tresmes.
La jeupe fille était jolie, oh! mais jolie... à donnera rêver à un huissier!
Blonde, de ce blond tendre et doux, sans être fade, si à la mode aujourd'hui, elle avait de grands yeux bleus aux longs cils, une nez droit, une bouche mi^
178 JE ME TtERAI DEMAIN
gnonne, des sourcils si régulièrement arqués qu'on les eût crus dessinés au pinceau, le front large, Toreille fine et rose.
Voilà pour la figure.
Comme taille, elle était petite ; un peu bien petite peut-être, mais si bien prise aussi dans toutes ses proportions ! Si svelte, si souple, si gracieuse !
Joignez à ce portrait des pieds et des mains d*enfaut... — d'enfant qui a des pieds et des mains d'une pureté de lignes irréprochable, — ^ et vous connaîtrez mademoiselle Blondinette. .^
"Ou, pour nous exprimer moins familièrement, mademoiselle Angèle Bouisserin ; car Blondinette n'était qu'un sUrnom d'amitié donné, dès sa naissance, à la jeune fille, par sa mère...
Et qu'elle avait gardé et devait garder encore, vral-s semblablement, longtemps... d'abord, parce que, la mère de Blondinette étant morte, la jeune fille tenait à ce surnom qui. lui rappelait une personne bienaimée... •^ •
Ensuite, parce qu'elle en avait encore, sans nul doute, pour bien des années, à rester blonde, mince, jeune et gracieuse,^ c'est-à-dire digne de porter, sans ridicule, son gentil sobriquet.
Blondinette était vêtue, ce matin-là, d'une robe de
jaconas fond blanc à fleurs bleues ; un wuave de flanelle rose couvrait ses épaules; un chapeau de paille d'Italie garantissait son visage de l'ardeur du soleil.
Quant à la petite fille qui raccompagnait :
Mademoiselle Marie — fille cadette de François Dory, vigneron à Vaupleurs, — aVait huit ans ; elle n'était ni belle ni laide ; elle était espiègle comme un démon ; elle n'allait pas encore à Técole ; elle savait déjà danser la quadrille et la polka; elle n'obéissait à âme qui vive dans sa famille; près de mademoiselle Nenette, — Blondinette, — qu'elle adorait, — elle filait doux, toujours, comme un mouton.
Maintenant, où allaient, de si bon matin, Blondinette et Marie?
Ecoutons-les :
— Nenette... oh! Nenette, encore des violettes!... -faut-il les cueillir?
— Certainement, puisque lu m'as promis de me faire un bouquet.
— Mais, pour les cueillir, faut que je m'arrête aussi !
— Eh bien?
— Eh bien! tu me grondes quand je m'arrête.
— Quand tu t'arrêtes (rop longtemps, oui; pour prendre deux ou trois fleurs il n'est pas nécessaire de rester une heure.
— C'est qu'il y en a beaucoup. . . vois donc ! . . . C'est égal, je vas me dépêcher ! Dis donc, Nenette?
— Qu est-ce?
' — Je déjeunerai-ti chez toi, ce matin?
— Si tu es sage.
— Est-ce que je ne suis pas sage?
— Hum ! Ta mère m'a dit que tu n'avais pas voulu le coucher hier au soir.
— Tiens! je n'avais pas envie de dormir... et puis... j'avais faim.
— Faim! Tu n*avais donc pas bien dîné à la' maison?
— Si! Oh! si! Hais on faisait des crêpes, chez nous, et je les aime, les crêpes! Là... j'ai fini... je n'ai pas été trop longtemps, hein? Est-ce que c'est bien loin que nous allons, Nenette?
— Tu le sais bien, où nous allons; tu m'as déjà accompagnée vingt fois.
— C'est vnii... près du moulin de Tresmes... Il y a donc beaucoup de poisson là, que ton papa y va toujours pêcher?
— Il paraît.
— Pourquoi donc que tu ne pèches pas aussi, toi? • Ça ne t'amuse pas?
— Non, pas beaucoup.
— Et ton papa, ça Tainuse, lui?
— C'est probable.
— ■ S'il a pris beaucoup de poisson, est-ce que nous le mangerons à déjeuner, ce matin ?
— Gourmande!...
— «Gourmande, non! Je te demande ça, parce que...
— Parce que?
— Eh bien, parce que, quand je mange de son poisson, à ton papa, il est toujours à me dire : « N'estce pas qu'il éist bon, hein, Marie, mon poisson?... » Et moi, ça m'amuse !
— Comment, ça l'amuse?
— Eh oui! Ton papa, avec son poisson, il est comme le mien avec les cerises ou les prunes de nolro clos!... Il veut toujours qu'elles soient bien plus bonnes que celles des autres ! . . .
Blondinette dissimula un sourire, cl, menaçant du doigt la petite paysanne :
— C'est bien, mademoiselle, dit-elle; je dirai à mon père que vous n'êtes qu'une menteuse, une hypocrite, qui ne vous mettez à sa table que pour vous moquer de lui!...
Marie prit une petite mine effarouchée.
— Mais je ne me moque pas! . . . fit-elle, puisque, pour
m JE ME TUERAI DEMAIN
lui faire plaisir, au contraire, à ton papa, j'en mange toujours beaucoup, de son poisson... quoique je ne Taime guère!...
Cette fois la jeune fille laissa échapper un éclat de rire.
— Tu ris ! Alors tu n*es pas fâchée? dit Tenfant en riant elle-même.
— Non, je ne suis pas fâchée... mais marchons... Nous n'arriverons jamais.
— C'est vrai... Et Loïse t*a dit de te dépêcher, hein ?
— Oui, Loïse m*a dit de me dépêcher.
— KUe est bien gentille aussi, Loïse, mais pas tant que toi!... Et puis, elle n*a pas des belles robes et des beaux chapeaux comme loi!... Pourquoi qu'elle n'a pas des beaux chapeaux et des belles robes comme toi?
— Parce gue cela la gênerait pour faire sa cuisine...
— Oui, oui, et puis parce qu'elle n'est pas une demoiselle... elle ! oh ! je le sais bieni D'abord eUe a les mains rouges, et toi, tu les as blanches!... — Ah!... les belles fleurs! regarde donc, Nenelte!... je vais les cueillir!...
— Pour te jeter dans Teau, n'est-ce pas? Je te le défends.
— Eh bien ! cueille-les alors, toi qui es grande ! Oh! je t'en prie 1... Nous les mettrons avec nos violettes, ça fera notre bouquet tout gros tout de suite. Oh! cueille-les donc, Nenelte!
Ces fleurs, objet des désirs de mademoiselle Marie, étaient celles d'un glaïeul des marais, nom vulgaire d'une espèce d'iris, commune aux bords des rivières, et dont, lors du premier empire, on essaya d'utiliser les graines pour suppléer le café que le système continental avait rendu hors de prix. Sans avoir rien de remarquable comme forme ni comme couleur, les fleurs du glaïeul des marais, s'épanouissant en touffes au bout d'une longue tige, aux feuilles en forme de glaive, sont néanmoins d'un aspect assez agréable...
Et puis mademoiselle Marie avait envie de ces fleurs pour faire tout' gros tout de suite son bouquet; Blondinette se mit en devoir de contenter mademoiselle Marie.
Le glaïeul se dressait au bas d!une berge garnie de plantes marines. La jeune fille s'avança légèrement sur la pente du talus... Déjà sa main touchait les fleurs; déjà mademoiselle Marie sautait de joie, s'imaginant les tenir...
Tout à coup, aux cris de joie de Tenfant, succéda un cri de terreur!...
Le pied de Blondinette avait-il glissé ou le terrain s'était-ii dérobé sous ses pas? Ce qu il y a de certain, c'est que la jeune Olle, poussant elle-même une exclamation d*effroi, venait de tomber dans la rivière.
Ce matin-là, quand René s'était réveillé, dans la chambre de son ami Dominique, il y avait longtemps déjà que le soleil était levé. René regarda sa montre: six heures et demie ! Il sauta à bas du lit et courut ouvrir sa fenêtre. Un temps magnifique ! 11 s'empressa de s'habiller.
Dominique et son père étaient sortis dès le petit, jour pour se rendre à Mouroux, chez leur homme d'affaires, mais ils ne devaient pas larder à rentrer...
C'était mademoiselle Anaïs qui donnait ces renseignements à René, descendu dans la grande salle.
— En attendant, conclut la brave fille, si monsieur
veut aller foire un tour? J'offrirais bien à monsieur de lui tenir compagnie j mais, comme nous avons H. le curé à dîner tantôt, et que M. le curé raffole de la pâtisserie... des tourtes à la bouillie surtout... monsieur conçoit, faut que je roule ma pâte et que j'allume mon four!.. . Les tourtes à la bouillie, ça n'est pas bon chaud ! . . .
— Bien, bien ! Allumez votre four et roulez votre pâte, mademoiselle Ânaïs... Je vais faire un tour.
Et, la cigarette aux lèvres, René sortit.
L'abbé Bernard avait raison : quelle différence entre la campagne le jour, et la campagne la nuit! La veille au soir, en se rendant au pont, René avait trouvé la route inégale et boueuse ; l'aspect de la rivière et de la plaine, couvertes de brouillards, lugubre. Maintenant, aux rayons du grand soleil, tout lui semblait propret, uni, riant. Il daigna tout au plus donner, en passant, un coup d'œil à l'endroit où il avait voulu se lancer dans l'éternité et s'engagea dans le sentier qu'il avait parcouru avec Dominique.
Quelques instants plus tard, arrêté sur le bord de ce fleuve en miniature qu'on croirait emprunté à quelque parc de prince, il assistait à la représentation d'un drame de famille d'autant plus intéressant pour lui qu'il était plus inattendu.
JE MË TUEIUI DEMAIN 187
Effrayée par Je bruit des pas du promeneur, une poule d'eau s'était levée, en gloussant, d'une touffe de joncs et s'était enfuie vers l'autre rive!...
Et René avait suivi de son œil d'artiste, c'est-à-dire curieux de tout ce qui touche la nature, le délicat oiseau à la tête et à la gorge ardoisées, aux ailes d'un brun olivâtre tacheté de blanc, rasant rapidement la surface de l'eau...
La poule d'eau s'était éclipsée ; cependant René restait immobile, supposant que, rassurée par le silence, la fugitive consentirait à se montrer de nouveau.
Soudain l'attention du jeune homme fut attirée sur un autre point...
De cette même touffe de joncs d'où, cédant à un mouvement d'effroi, leur mère s'était élancée tout à l'heure, une troupe de poussins venait de surgir à son tour. La ruse de René avait réussi : tranquillisés par le silence, se riant même, peut-être, entre eux, quant à leur mère, d'un acte qu'ils se croyaient en droit de qualifier de panique, messieurs les poussins s'en allaient pépiant à qui mieux mieux, disant ainsi, sans doute, dans leur langage :
— Ah çà ! où êtes-vous donc, mère, où êtes-vous? En vérité, cela n'a pas le sens commun ! Pourquoi vous
être sauvée de la sorte? 11 n'y a pas le moindre danger!...
Mais, si les poussins ne pouvaient voir René, à demi voilé qu'il était pour eux par un taillis de noisetiers, la poule le voyait, elle, de l'autre berge, et, en présence de la conduite de ses enfants, elle ne balança pas ; elle sortit résolument de sa nouvelle cachette, et, l'œil en feu, la huppe hérissée, elle se prit à tancer les fous, — qui se jugeaient des sages, — d'un ton si aigre, si courroucé, qu'aussitôt toute la bande de traverser en toute hâte la rivière, et, muets, la tête basse, de se réfugier sous celte aile maternelle toujours prête h abriter même les enfants qui ont osé nier la valeur de sa protection!...
Tel était le drame — dont le bon M. Yiennet ferait une fable, — qui, durant quelques secondes, avait captivé — de la manière la plus touchante, nous ne craignons pas de le répéter, — l'attention de René...
Cependant tous les acteurs en avaient disparu, et, plus modestes, à coup sûr, que bien d'aulres, il n'était pas probable qu'ils se rendissent au rappel de leur unique et non moins charmé spectateur...
René reprit sa promenade.
Il avait atteint la lisière d'un bouquet de bois qui se prolonge du milieu du coteau de Yaupleurs jusqu'au
chemin de Tresmes, quand un cri parvint à son oreille.
Ce cri désespéré, déchirant, avait jailli d'un point, à une portée de fusil environ, en avant de Tartiste...
A certaines heures Dieu nous prête sa prescience : René comprit un malheur dans ce cri et il s'élança...
Nous avons laissé Blondinette au moment où elle glissait dans la rivière...
D'un seul coup d'œil, René embrassa la situation. Il aperçut, sur la berge, la petite Marie qui se tordait les bras en sanglotant...
Dans Teau, entraînée déjà par le courant, une femme qui se débattait...
René ne savait pas nager ; mais cette considération ne l'arrêta point. Sur la droite se dressait un saule aux longues et flexibles branches; il saisit une de ces branches, et, la faisant plier, il alla, sous l'impulsion vigoureuse de cette espèce de trapèze, tomber presqu'au milieu de la rivière. . .
Ce mouvement avait été heureusement calculé, puisqu'il permit au jeune homme d'atteindre, en allongeant le bras, jusqu'à Blondinette ; mais, avant d'obtenir ce résultat, avant qu'il pût toucher la robe de la jeune fille, René, englouti pendant l'espace d'un quart
de seconde au fond de quatre mètres d'eau, eut le temps de perdre la respiration et de se dire :
— Oh! oh!... Décidément ce doit être une vilaine mort que celle-là!...
Il tenait, d'une main, Blondinette ; de l'autre, qui n'avait pas lâché l'extrémité de la branche, il manœuvra de façon à regagner la rive.. .
Une impression des plus agréables pour l'artiste, alors, fut celle qu'il éprouva quand son pied toucha le sol...
Marie ne pleurait plus... Si, vraiment, la chère petite fille, elle pleurait encore, mais elle pleurait en riant, maintenant !
— Nenelte! Nenette! disait-elle, te voilà!... Oh! que je suis contente, que je suis contente!... Rouvre les yeux, Nenette! n'aie pas peur! C'est fini, va!... Oh ! ta belle robe qui est toute mouillée, ma pauvre Nenette!... Et ton chapeau, où donc est-il? Il est resté dans l'eau!... Bah! on le rattrapera!... Et puis, qu'est-ce que ça fait, s'il est perdu, ton chapeau, pourvu que tu ne sois pas morte, toi, ma Nenette!...
Marie parlait ainsi à Blondinette étendue sur le gazon; mais Blondinette n'entendait pas Marie, Blondinette était évanouie.
Et en regardant la jeune fille, blanche et inertç, René se disait avec douleur :
— Mon Dieu ! suis-je arrivé trop tard?
Quelque chose encore préoccupait l'artiste, agenouillé près de mademoiselle Bouisserin, et lui frottant les mains pour y rappeler la circulation du sang : il lui semblait que cette jeune fillerne lui était pas inconnue. Qui était-elle? Où l'avait-il vue? C'est ce qu'il n'aurait pu dire. Mais, assurément, il avait eu déjà occasion d'admirer ces traits aux lignes si régulières, ces cheveux d'une nuance si délicieuse, ces petites mains!...
Tout à coup l'artiste eut un frisson de bonheur... la jeune fille avait tressailli ...
— Mon enfant, dit-il, sans interrompre ses soins, à Marie qui, elle, n'avait pas cessé de baiser le front et les joues de Blondinette; mon enfant, est-ce que cette demoiselle habite ce pays?
— Oui, monsieur. Elle demeure à Pommeuse.
— Ah!...
— Avec son papa et sa bonne.
— Et quel est le nom de cette demoiselle?...
— Pardi... c'est Nenetle...
— iNenelte?...
— Et son papa, c'est M. Bouisserin...
— M. Bouisserin!...
102 JK M£ TUERAI DEMAIN
^ — Oui... un monsieur de Paris... bien bon, bien gentil, qui a acheté la maison à Jérôme Laplace... et chez qui je dîne tant que je veux... moi... avec Nenette!... — Ah!... elle rouvre les yeux! Nenette! Nenelte... C'est moi! Faut-il que j'aille chercher ton papa, dis?... Ou, si lu as peur qu'il ne te gronde d'être tombée dans Teau, retournons-nous- ti à la maison?
Blondinette revenait à elle en effet; son regard, encore vague, se tourna vers René... après une seconde d'arrêt sur Marie.
Une exclamation — où il y avait, en même temps que de la joie, delà surprise, — échappa à Tartiste !.. .
Le nom du père. de la jeune fille avait à demi réveillé ses souvenirs .. Le regard de Blondinette les réveilla tout à fait...
Et ce qu'il y a de singulier, c'est que Blondinette rougit, et rougit beaucoup en apercevant Hené !...
Quel est donc ce mystère? — comme on chante dans les opéras comi(|ues.
Voici :
JE MK Tl.EP.Al DEMAllS 1'.»5
Six mois, à peu près, avant le jour où nous en sommes, un soir, en se promenant sur le boulevard Bonne-Nouvelle, René — qui commençait, à cette époque, à découvrir pas mal d'épines sous les roses de sa liaison avec mademoiselle Esther, — iienè eut la fantaisie, pour se distraire de ses chagrins d'amour, d'entrer au théâtre du Gymnase.
Aller au th(câtre quand on est trisle, voilà une de ces idées qui ne peuvent naître que dans le cerveau d'un artiste. Le théâtre a été créé spécialement pour récréer et intéresser. Or, je vous le demande,
quel plaisir et quel intérêt peut prendre à des événements imaginaires, quelque dramatiques ou comiques qu'ils puissent être, un homme tourmenté par la réalité?
Enfin, il avait quitté sa maîtresse à six heures... il ne devait la revoir qu'à minuit; pour tuer le temps René entra donc au Gvmnase.
On y donnait la quarantième représentation d'une pièce très en vogue, — les GanacheSy — et, comme il se faisait déjà un peu tard, — le premier acte allait finir, — tout ce que put (rouver René, qui avait demandé un fauteuil d'orcheslre, ce fut un tabouret au balcon.
Lorsqu'il s'installa à sa place, un monsieur à cheveux gris, assis à sa gauche, au deuxième rang, près d'une jeune fille, adressa à l'artiste un salut à la fois gracieux et respectueux. L'artiste rendit le salut, — naturellement; — quoiqu'il eût èlé fort embarrassé de dire quel était ce monsieur si poli.
Dans l'entr'acte, tout s'expliqua.
La toile venait à peine de tomber, que l'individu au salut, se tournant vers René, lui dit avec un sourire î
— Vous ne me remette^ pas, monsieur Desportes?
— Franchement...
— Je conçois, il y a plus de deux ans que nous ne nous sommes vus. Vincent Bouisserin...
— Vincent Bouisserin?...
— Marchand de tableaux, rue LaflQtte.
— Ah!...
— • Ah! vous y êtes, n'est-ce pas, maintenant? Oh! j'ai eu le plaisir de vous voir souvent autrefois... quand j'étais dans les affaires. Je vous ai même acheté plusieurs toiles, vous en sou venez- vous?
— Très-bien, très-bien ! Et vous avez quitté le commerce?
— ^Oui... 0!i! depuis près de quinze mois!... D'abord j'étais suffisamment riche... et puis... un malheur qui nous a frappés, ma fille et moi.. . la perte de ma pauvre femme!... Vous ne la reconnaissez pas non plus, ma fille, monsieur Desportes?... Vous avez pourtant causé quelquefois aussi, au magasin, avec elle... Vous rappelez-vous?... Mademoiselle Blondinette, un petit nom que je lui ai donné à cause... parbleu! à cause de la couleur de ses cheveux... c'est tout simple. Il est vrai qu'elle n'était alors qu'une bambine, une enfant... tandis qu'à présent... c'est une grande demoiselle!...
— Et une joUe demoiselle ! dit René.
M. Bouisserin avait payé, d'un nouveau salut, le compliment — mérité d'ailleurs, très-mérité, — de
Tartiste; mademoiselle Blondinette, toute rougissante, s'inclina...
— Oh! reprit Tancien marchand de tableaux, ma fille se souvenait parfaitement de vous, elle!...
— En vérité ? ,
— Certes... Quand je lui ai dit tout à l'heure : (( Voilà M. René Desportes, » elle m'a répondu aussitôt: « Tu as raison, papa, c'est lui. »
— Mademoiselle a bonne mémoire.
— Dame, après tout, elle frisait ses quatorze ans et demi, quand vous veniez chez nous rue Laffitte... et, à quatorze ans et demi, on a des yeux déjà pour regarder les grands artistes !
— Les grands artistes! Prenez garde, monsieur Bouisserin, ce n'est pas un motif, parce que vous n'êtes plus dans les affaires pour abuser des flatteries!...
— Mais je ne vous flatte pas du tout, monsieur Desportes ! . . . Je ne fais que répéter ce que tout le monde proclame... Vous avez du talent, beaucoup de talent, et mademoiselle ma fille, qui est en train justement de copier une de vos esquisses, est de mon avis ; n'estce pas. Blondinette?
-7- Sans doute, mon père.
— Ah! mademoiselle s'occupe de peinture?
— Un peu... en amateur... oh! en simple ainaleur. Mais enfin, elle a du goût... et puis, le paysage, c est un genre très-convenable pour une demoiselle... Mon Dieu ! monsieur Desportes, je vais vous importuner. . . mais, un de ces jours que vous n'auriez rien de mieux à faire. . . si vous vouliez bien nous rendre une petite visite... rue Bleue, 27...
— Mais je ne dis pas non, monsieur Bouisserin.
— Vrai?... Oh! que vous êtes aimable!... He'n, Blondinette, tu serais joliment contente de recevoir quelques conseils de M. Desporles! Rue Bleue, 27... Pour plus de sûreté, je vais vous donner mon adresse par écrit...
— C'est inutile... je ne l'oublierai pas.
— Bon ! — Et vous êtes venu, comme nous, voir les Ganaches^ Ce premier acte est charmant, n'est-ce pas?... Oh! vous connaissiez déjà la pièce! Vous autres, artistes, vous ne manquez pas une première représentation.
— Non... C'est la première fois que je la vois... Je m'ennuyais, ce soir... je suis entré par hasard.
— Ah bien ! nous, il y avait huit jours que nous a.ions retenu nos places!... Blondinette aime beaucoup le spectacle... moi aussi... et, comme à la suite
19S ' JE ME TUEIîAI DEMAIN
du malheur dont je vous parlai» tout à l'heure, nous sommes restés près dun an sans aller nulle part.-.r. Ah! le second acte va commencer... il ne- faut plus causer. Vous êtes bien mal sur ce tabouret, monsieur Desportes, si vous preniez ma place?
— Non, non, merci, monsieur Bouisserin.
— Je vous en prie ! Allons!... pour m*obliger !
M. Bouisserin s'était levé; René s en défendit vai- " nement, il lui fallut s'asseoir près de mademoiselle Blondinette. Au surplus, ce à^quoi il s'était résigné' d'abord, comme à une de ces corvées que vous impose im excès de politesse, ne tarda point à lui paraître pourvu d'un certain charme. Blondinette était jolie, souverainement jolie; — voir un peu plus haut son porlrait, enrichi de commentaires. — Elle avait, en outre, dans toute sa personne, ce parfum d'honnêteté — qui n'excluait pas la grâce, — dont, depuis longtemps, René avait perdu jusqu'au souvenir dans la compagnie de mademoiselle Esther !...
Et puis, intimidée au début prés de l'artiste, peu à peu Blondinette s'était apprivoisée. Elle causa pendant les entr' actes suivants et elle causa comme causent les jeunes filles — qui sont de vraies jeunes filles, — simplement, sans phrases, sans prétentions, sans grimaces...
JE ME TUERAI DEMAIN liO
Uésumons-nous : celte soirée, que liené s elail imaginé trouver si longue, lui parut, au contraire, avoir passé avec la rapidité d'un instant... un instant de plaisir. Il était près de minuit lorsque le spectacle s'acheva. Minuit ! Et Esther avait promis à René d'être rentrée à onze heures!... Cependant, au sortir du théâtre, au heu de se presser de se rendre au domicife de sa maîtresse, René prit, doucement, en compagnie de M. Bouisserin et de sa fille, le chemin de la rueCleue.:. Ce ne fut que lorsqu'il les eut quittés devant leur porte. . .'lorsqu'il eut vu cette porte se refermer sur eux, que, songeant à la réception qui l'attendait chez Esther, l'artiste se sentit frémir !
Âh! il y avait de quoi frémir! Comment! Elle avait quitté, par bonté pour lui, une soirée où elle s'amusait comme une folle, et monsieur ne lui en savait pas plus gré ! Il arrivait, sans se gêner, en retard de près de deux heures ! . . .
Quelle scène!... Elle se prolongea une partie de la nuit...
Et une partie de la journée du lendemain.
Nous avons dit que c'était à cette époque que René commençait à soupçonner que mademoiselle Esther n'était point absolument Tange dé la fidélité sur terre.
Et, en effet, à cette époque, mademoiselle Esther,
fatiguée d'un amour qui datait dojà de huit mois, avait jeté les preiriiers jalons d'une nouvelle alliance, préférable à tous égards sous le rapport financier.
Mais tout n*était pas convenablement préparé encore i on avait besoin encore d'une quinzaine pour éprouver la valeur des feux naissants du baron de Morgenslern.
Donc, après avoir disputé, douze heures consécutives, ce pauvre René, mademoiselle Esther lui pardonna.
Les raccommodements, surtout au déclin d^une liaison, ont une saveur enivrante à laquelle se laisseront toujours prendre les amoureux. Ils savent d'instinct que celte féhcité qu'on leur rend ne durera point; mais, comme les malades, qui s'accrochent d'autant plus énergiquemenl à la vie qu'ils sentent qu'elle va leur .échapper, ils^ savourent^ avec une sorte de rage, les derniers instants de cette félicité dont on leur fait l'aumône.
Les derniers baisers de mademoiselle Esther effacèrent en partie, de l'esprit de René, l'image de Blondinette.
Son infidélité acheva l'œuvre de ses baisers.
Nous avons vu comment, après six ifiois passés loin de l'ingrate, René souffrait encore au point de tuer un
garçon qui s'était permis d'effleurer du doigt sa blessure...
Maintenant, nous allons voir ce qui résulta de la rencontre de René et de Blondinette. . . dans les eaux du grand Horin.
Wl JE HE TUERAI DEMAIN
Comme Blondineltc romrait les yeux, un homme, coiffé d'un chapeau de paille, vêtu d'un costume de campagne, et portant sur son épaule un faisceau de lignes, apparut au loin, dans le sentier du côté de Tresmes.
Cet homme était M. Bouisserin.
M. Bouisserin venait de capturer une perche .de deux livres, et, tout fier de son succès, à première vue, il n'eut qu'une médiocre attenlion pour le groupe arrêté sur la route, au bord de la rivière...
Cependant, pour être pêcheur, on n'en est pas moins homme. A mesure qu'il approchait, M. Bouisserin examinait plus sérieusement le groupe... 11 n'en était plus qu a deux cents pas. Tout à coup son cœur se serra; il avait reconnu la petite Marie, et, à sa robe, dans la personne étendue sur le gazon, sa fille I...
Jetant hgnes, panier et filet pour courir plus vile, M. Bouisserin s'élança comme un fou en criant :
— Blondinette î Blondinette !
A ce moment^ appuyée sur René, la jeune fille s'était à demi soulevée. Revenue à la vie, et comprenant que c'était au peintre qu'elle la devait, elle n'avait pas eu encore la force de le remercier autrement que par un regard. Mais que ce regard et la vive rougeur qui avait coloré ses joues étaient éloquents ! Ils disaient à René : « C'est vous qui m'avez sauvée ! Oh I je suis heureuse, doublement heureuse! »
A la voix de son père. Blondinette tressaillit. . . Ce que n'avait pu faire la pensée de l'horrible mort à laquelle elle venait d'échapper par miracle, cette pensée le fit : f Pauvre père, j'ai failU ne le revoir jamais ! »
Elle éclata en sanglots.
M. Bouisserin était près de son enfant, pleurant comme elle et la serrant convulsivement dans ses bras en murmurant :
20't JK ME TUERA[ DEMAIN
— Mais qu'est-il arrivé, mon Dieu ! qu'est-il arrivé? La petite Marie se chargea de donner les explications
nécessaires.
— Eh bien ! dit-elle, ne te fâche pas, monsieur Bouisserin!... je ne le ferai plus, bien vrai! J*ai demandé à Nenette de me cueillir une fleur au bord de Teau... Et Nenette est tombée... et j'ai crié... et le monsieur m'a entendu... il est venu... il a sauté dans la rivière et il a ramené Nenette!... Voilà!... .4h! je Taime bien aussi, le monsieur, moi!...
M. Bouisserin tourna la tête... II regarda René.
— Vous!... vous !... secria-t-il.
D'un bond il s'était levé'et avait étreint l'artiste... De son côté, mademoiselle Marie s'était accrochée au monsieur ; ne pouvant parvenir jusqu'à so:i visage, dont le père de Blondinette s'était réservé la jouissance exclusive, la petite fille s'était emparé d'une main de René et la dévorait littéralement de baisers.
Un peu de calme succéda enfin à tout ce désordre qui n'avait rien, d'ailleurs, que de bien naturel en pareille aventure.
Blondinette était tout à fait rétablie, assurait -elle. La preuve, c'est qu'elle s'occupait gaiement de tordre sa robe et son jupon imbibés d'eau.
— Mais tu ne peux retourner ainsi à Pommeuse,
chère enfant! dit M. Bouisserin. C'est comme \ous, monsieur René, il faudrait absolument vous changer ! Vous devez être gelés de froid tous deux !
— Du tout, pour fnon compte, mon bon monsieur Bouisserin... L'air est doux aujourd hui, et puis le soleil va me sécher... Mais mademoiselle Blondinette...
— Si je courais chercher une robe pour Nenelle ! interrompit Marie; veux-tu, monsieur Bouisserin?
En récompense de cette inspiration, M. Bouisserin embrassa à son tour, à deux reprises, la petite paysanne.
— C'est cela, dit-il, va vite!... tu diras à Héloïse d'apporter une robe... des bas... un chapeau... des jupons...
L'enfant était déjà partie...
— Et un palelot aussi, et un pantalon à moi. . pour le monsieur, tu entends ?
— Oui, fit Marie sans ralentir sa course.
— A présent, reprit M. Bouisserin, — tandis que Blondinette, à l'abri d'un buisson, continuait, en attendant mieux, de remettre un peu d'ordre dans sa toilette, — à présent, monsieur René, par qud hasard... par quel bienfait du bon Dieu plutôt, vous trouvez-vous ici ?
En deux mots René conta ce qu'il voulait couler
touchant son voyage. C'est-à-dire comment un brave garçon, nommé Dominique Lapiace, son voisin, lui avait offert d'aller avec lui à Pommeuse, et comment lui, René, avait accepté, dans te but de visiter un pays qu'il ne connaissait pas.
— Dominique Lapiace! dit M. Bouisserin, mais je connais son père... c'est le cousin du paysan à qui j'ai acheté ma maison... Jérôme Lapiace, n est*ce pas? Un digne homme! Et vous logez chez eux, alors?
— Sans doute.
— Bon I Et vous comptez rester à Pommeuse...
— Mais... de cinq à six jours...
— Cinq à six jours!... Ah! ahl par exemple, si vous croyez que je vais vous laisser partir comme ça! Non! ohî non!... D'abord, j'entends qu'à compter d'aujourd'hui ma maison soit la vôtre...
— Impossible, monsieur Bouisserin. Jérôme et son fils ne le permettront pas.
— Jérôme et son fils le permettront»., ceci me regarde...
■=— Mais...
^^ Il n'y a pas de mais!.,. Voyons, causons un peu, fl'il vous plaît, monsieur René. Si vous étiez chez des amis ici, des parents, j'cdmeltrais encore qu'il vous fût difficile de les quitte;-. Mais, somme toute, qu'est-
ce que Jérôme Laplace et son fils, pour vous? De bonnes gens, je le veux bien; qui étaient enchantés de vous posséder... j'en suis persuadé. Mais, quand je leur dirai que je suis votre ami^ moi... quand ils sauront que c'est à vous que je dois ma fille... que diable ! il faudrait qu'ils eussent le caractère bien mal fait pour ne pas s'incliner devant mes droits ! Au surplus, je vous le répète, je me charge de les sermonner... et de les convaincre. Pour commencer, j'irai les avertir tout à l'heure que vous êtes chez moi et que leur couvert est mis à tous deux pour déjeuner.
— Mais permettez, monsieur Bouisserin... je me rappelle que j'ai promis au curé de déjeuner chez lui ce matin.
— Au curé!... à merveille ! Je suis très-lié avec le curé... cela nous fera un convive de plus!... Allons! allons! ne résistez pas... n'essayez même pas de résister, monsieur René... vous me chagrineriez. Comment! je n'ai pas d'autre moyen, pour vous prouver ma reconnaissance, que de vous traiter pendant deux ou trois semaines comme un fils, et vous me refuseriez !.. . C'est impossible ! Tenez, voici ma Blondinette.. . ma chère ressuscitée qui pense comme moi, j'en suis bien sur. N'est-il pas vrai, Blondinette, qu'il faut absolument que monsieur René -étrenne notre chambre
M8 JR ME TUERAI DEAIAIN
d'ami ?... Une belle petite chambre, vous verrez, monsieur René... bien gaie, bien fraîche, bien ensoleillée. Et puis, c'est dit, n'est-ce pas? J'ai pleins pouvoirs pour vous dégager de ThospitaUté des Laplace.
René se taisait... non point qu'il regrettât si fort l'hospitalité des Laplace, mais parce qu'il sentait d'instinct qu'une fois installé chez H. Bouisserin... près de Blondinette... — de Blondinette qu'il allait aimer, qu'il aimait déj^, il le sentait aussi, — il aurait moins que jamais la force d'exécuter le projet qui l'avait amené à Pommeu^e !
— Eh bien? dit M. Bouisserin.
— Eh bien? dit Blondinette en tendant la main à l'artiste, cela vous coûtera doncbeaucoup, monsieur, d'être agréable à mon père?
— Et à toi... ajoute: et à toi, petite... cela le persuadera mieux peut-être, ce méchant!
Blondinette n'ajouta rien... en paroles, jnais ses yeux, fixés sur ceux du jeune homme, eurent de nouveau une expression si tendre !...
— Je cède, mademoiselle, dit René.
— Vivat! s'écria M. Bouisserin. Oh! les belles promenades, les belles parties que nous allons faire tous les trois!... Et c'est moi qui ne te laisserai plus l'en aller sans moi, maintenant, au bord de la rivière.
Blondinette! Ah! bien! je renoncerais plutôt au plaisir de pêcher!... A propos de pêche, ce serait une bêtise pourtant de perdre celle de ce matin... une perche grosse comme une baleine ! Attendez un peu, mes enfants, je reviens ! Monsieur René, ne la quittez pas, ma fille!... je vous charge de veiller sur elle!...
M. Bouisserin rapportait ses lignes, son poisson, son panier, ramassés dans le sentier, plus le chapeau de Blondinette qu'il avait aperçu, en revenant, arrêté dans les herbes à quelques pas de l'endroit où la jeune fille était tombée...
Presqu'en même temps la petite voix de mademoiselle Marie annonçait son retour en compagnie d*Héloïse, la domestique de H. Bouisserin; d'Héloïse, toute ch'argée de paquets, et qui, en apercevant sa maîtresse, commença par pleurer à chaudes larmes en témoignage de sa joie.
Quelques minutes plus tard, elle, derrière son buisson, aidée d'Héloïse et de Marie; lui, Jans le petit bois, assisté de H. Bouisserin, et Blondinette et René étaient en état de retourner à Porameuse sans crainte d'attirer les regards sur leur passage.
De cinq à six centimètres plus grand et plus large
d'épaules que l'ancien marchand de tableaux, René
était peut-être un peu gêné dans les habits de ce der-
2i0 JE ME TUERAI DEMAIN
nier... mais, pour quelques heures, le temps qu'on envoyât un exprès à Faremoutiers, chez le tailleurconfectionneur de l'endroit, l'artiste n'en mourrait point de porter un pantalon trop court et un gilet trop étroit ! On reprit donc le chemin du village, où, tandis que sa fille s'en allait avec René, Héloïse et Marie, droit à sa maison, M. Bouisserin, lui, se rendit, sans autre retard, au presbytère d'abord, et de là chez les Laplace.
Au presbytère, comme chez les Laplace, la diplomatie de H. Bouisserin l'emporta d'assaut sur toute espèce de susceptibilités. Distinguons : les Laplace consentirent à céder leurs droits sur leur hôte, quant au logement; mais ils revendiquèrent le plaisir de l'avoir à déjeuner et à dîner le dimanche suivant.
£l M. Bouisserin céda, sur ce point, en acceptant de prendre sa part, avec sa fille, des susdits déjeuners et dîners, à condition que le père et le fils Laplace viendraient déjeuner eux-mêmes, ce jour-là, chez lui...
Pour le curé, l'ultimatum qu'il posa pour consentir < à devenir d'amphitryon, convive, fut qu'il serait reçu chez M. Bouisserin escorté d'un panier de vin blanc.
M. Bouisserin s'inclina devant Tultimatum de M. le curé.
Sans posséder l'élégance — la prétention souvent, — de la plupart des villas que l'on rencontre aujourd'hui aux environs de Paris, la maison de M. Bouisserin ne manquait point cependant d'une certaine coquetterie, comme physionomie, avec sa grille à fers de lance, s' étendant sur toute la largeur de sa façade, sa toiture à l'italienne, ses persiennes vertes, ses cheminées en briques, et son perron surmonté d'une marquise peinte façon coutil. .
Maintenant, en outre de sa position pittoresque au centre d'un petit jardin anglais, assez joliment dessiné,
un des principaux charmes de la maison de M. Boutsserin était la vue magnifique dont elle était douée. Des fenêtres du salon, exposées au midi, on découvrait toute la vallée à deux lieues à la ronde. De la fenêtre de la chambre d'ami, -— la chambre destinée à René, — on distinguait aisément l'heure à l'horloge de l'église de Faremoutiers, et, quand on avait assez de cette distraction, — on se lasse de tout, même de regarder des horloges, — on avait, pour occuper agréablement ses yeux, d'abord, devant soi, le parcours du chemin de fer depuis Mouroux jusqu'à Tresmes, et plus loin, en remontant le coteau, les bois de Saint-Blandin et les vigoureuses cultures de la ferme du Fay.
En digne fille d'un père heureux du récent bonheur de la propriété, depuis une vingtaine de minutes qu'elle était arrivée, avec René, à la maison, Blondinette, conduisant l'artiste de pièces en pièces, et de fenêtres en fenêtres, lui exhibait, avec explications à l'appui, les merveilles panoramiques que nous avons citées, — et bien d'autres encore; — et René, en digne hôte, regardait et écoutait dans une attention profonde, se contentant de pousser, de temps en temps, une exclamation de satisfaction plus ou moins chaleureusement accentuée.
On en était à la sixième pièce, à la sixième croisai', — au nord celle-là ; — Blondinette entamait ses commentaires sur le hameau de Vaupleurs, lorsque soudain elle s'interrompit pour dire à René :
— Tout cela ne vous amuse peut-être pas beaucoup, monsieur. Et puis, peut-être aussi êtes-vous un peu fatigué. Si vous voulez, nous allons descendre nous asseoir au jardin en attendant le retour de mon père.
Depuis quelques instants, en effet, les oh! et les ah! de René n'avaient plus le même à-propos, le même entrain. A la remarque, à la proposition de la jeune fille, pourtant, il revint tout de suite à lui, et souriant :
— Pardon, mademoiselle, répondit-il, pardon, je ne m'ennuie pas du tout, je vous jure; — tous ces points de vue sont très-beaux, et je vous félicite, vous et monsieur votre père, d'habiter une maison si délicieusement située. Mais . .
— Mais?. . .
René s'était accoudé sur la barre de la fenêtre, et Blondinette en avait fait autant ; leurs coudes se touchaient; leurs têtes étaient tout près l'une de l'autre...
— Mais, reprit l'artiste, je vous avouerai qu'au lieu
de m'occuper de tout cela, et lorsque je me reporte surtout à la manière singulière dont nous venons de nous retrouver... je préférerais, et de beaucoup, à ce moment, que notre entretien roulât sur un sujet qui me semble bien plus intéressant.
— C'est juste! Oui, vous avez raison, monsieur, après ce que vous avez fait pour moi, vous jugez que Texpression de ma reconnaissance à votre égard n*a pas élé... ce qu'elle devait être, et...
—Non ! non ! ... Oh ! telle n'est point ma pensée, mademoiselle !... Fi! C'est même très-mal à vous de supposer que je suis si désireux de remercimeuts à propos d'un service que la première personne venue vous eût rendu tout aussi bien que moi...
— Oh! la première personne venue!...
— Mais certainement! Ce que je voulais vous demander...
— Ce que vous vouliez me demander?
— Eh bien! Vous m'avez reconnu... n'est-ce pas,., vous m'avez reconnu... tout de suite... lorsque vous avez rouvert les yeux ?
— Oui ! oh ! tout de suite !
— Et comment cela se fail-il ?. . . Nous ne nous étions vus qu'une fois... et il y a longtemps déjà.
La question était brûlante. . . si brûlante que son reflet
colora de pourpre les joues veloutées de la jeune fille.
— Et puis? dit René.
— Et puis, balbutia-t-elle, qu'y a-t-il d'étonuant à ce que, après avoir vu un artiste de la valeur de M. René Desportes, on garde en sa mémoire le souvenir de ses traits.
— Ah!
— D'ailleurs, vous ne vous le rappelez pas, à ce qu'il paraît, vous, monsieur René; mais je vous connaissais depuis longtemps avant de vous avoir rencontré au Gymnase...
— Si... si... je me le rappelle parfaitement! Vous me connaissiez du temps où j'allais rue Laffitte, au magasin de monsieur votre père, n'est-ce pas?
-^ Sans doute. Enfin...
— Enfin ?
— Enfin...
Blondinette était devenue plus rouge que jamais... Elle allait parler, pourtant... mais la voix de M. Bouisserin, qui rentrait, se fit entendre...
— Je vous dirai tout... peut-être,,, un de ces jours, monsieur René ! dit la jeune fille en effleurant de sa main de fée la main de Tar liste, par un mouvement à la fois plein de candeur charmante et de coquetterie naïve.
2iG JE MË TUERAI DEMAIN
Et elle s'enfuit.
René était seul.
— Peut-être, répéla-l-il doucement, peut-être.
Et il ajouta, plus sérieux dèjh : nUnde ce^ jours! »
— Allons! reprit-il après une pause, décidément je perds la tête ! Quoi! je suis ù la veille de mourir, et, parce que le hasard jette sur mon chemin une petite flUe... Oh! bien jolie, il est vrai! bien jolie!... — Et quel dommage que je ue l'aie pas remarquée plus tôt!... C'est-à-dir^ quel dommage que ma stupide passion pour Eslher ne m'ait pas permis plus tôt de me souvenir que j'avais trouvé Blondinette adorable ! — Bref, parce que je m'imagine... que j'ai causé quelque impression sur cette jeune âme... voilà que je me mets à bâlir un roman d'amour... absolument comme si l'avenir m'appartenait !
Ah ! mais, non-seulement, je suis un niais, mais je suis un méchant ! Quand Blondinette aurait réellement quelque penchant pour moi, la pauvre enfant, mon devoir ne serait-il pas, au lieu de tenter quoi que ce soit pour développer cette sympathie, de tout faire, au contraire, pour l'élouffi r!
Oui... oui... cette journée encore d'existence... puisqu'il le faut... et demain, demain je me tuerai! Hais, jusque-là, plus un mot à Blondinette... un seul
mot qui puisse lui donner à croire que j'ai deviné qu'elle pourrait m'aimer... que je serais heureux d'être aimé d'elle 1
Et nonobstant ces magnanimes résolutions, René — qui, ainsi qu'on a pu s'en apercevoir souvent dans le cours de cette véridique histoire» ne brillait point par la fermeté de caractère; — René, du matin jusqu'au soir, toute cette journée-là, ne pensa qu'à Blondinette, ne vit que Blondinette, ne s'occupa que de Blondinette.
Constatons d'ailleurs, pour l'excuse de notre héros, que touti hommes et choses, concourut à lui faire oublier ses serments.
D'abord ce furent le curé, Dominique et son pérc, le félicitant à qui mieux mieux, à tour de rôle, de sa généreuse aclion.
Et lorsqu'on apprit qu'il ne savait pas nager, donc! — car, en un moment d'épanchement, il confessa qu'il ne savait pas nager ! — quel redoublement d'énergie dans le concert d'éloges! « Il ne savait pas nager, et il n'avait pas craint de jouer sa vie pour sauver celle d'une étrangère! Mais cela touchait au sublime! »
Pour sa part, à cette révélation, M. Bouisserin sauta de nouveau au cou de l'artiste.
Quant à Blondinette, il y eut alors dans sa prunelle un jet de si ardentes flammes, que le cœur le plus cuirassé n'y eût pas tenu : comme le cœur de René, alors, il se fût pris à palpiter de joie et d*orgueil.
Et puis, à table, on avait placé René près de Blondinette, et cela était tout naturel; mais ce qui Tétait moins, c'est que, pendant tout le déjeuner, son genou toucha celui de la jeune fille sans qu'elle parût disposée une seconde à protester par un mouvement de recul contre un contact trop prolongé pour ne pas être volontaire.
— Oh! ohl vont s'écrier ici quelques puritains, comment, pour la première fuis, ou à peu de chose prés, qu'elle se trouvait avec René, mademoiselle Blondinette se laissait ainsi presser le genou !
Mon Dieu, oui! Et cependant, je vous le certifie, mademoiselle Blondinette était la plus chaste et la plus innocente des jeunes filles.
Mais elle aimait René, -^ nous pouvons bien vous le dire tout de suite ; — elle l'avait aimé dès la soirée du Gymnase... elle l'aimait bien plus depuis qu'il l'avait retirée des flots du Grand-Morin !. . .
Et, justement peut-être parce qu'elle était chaste et innocente, la chère petite n'éprouvait aucune honte à sentir le genou de Thomme qu'elle aimait et dont
elle pouvait être aimée, s'appuyer contre le sien!... Pourquoi eût-elle eu honte, puisque René n'en avait point, lui?...
Le joyeux déjeuner ! l'aimable repas ! De bonnes gens tout francs, tout ronds, tout joyeux d'être ensemble, et trouvant moyen de s'amuser entre eux sans déchirer leur prochain! Avec cela — au profit de René — une pointe d'amour naissant, d'amour d'une espèce charmante, à lui inconnue jusqu'à ce jour, et Ton comprendra sans peine qu'au dessert, trinquant avec le vieux curé, — qui tenait mordicus à ce que l'on vidât jusqu'à la dernière goutte la dernière des six bouteilles de clairet qu'il avait apportées, — René eût complètement oublié Paris, la mort de Robert Hogg, les poursuites de la police.. .
Et tout ce qui s'ensuit.
Deux heures sonnaient lorsqu'on se leva de table.
— Ah çà! et notre répétition à l'orgue, s'il vous plaît, monsieur mon musicien? s'écria M. Dernard en menaçant comiquement du doigt le peintre; vous imagineriez-vous, par hasard, que cela se passera en compliments?
— Du tout, monsieur l'abbé; je suis à vos ordres.
— Ah! dit Blondinette à René, vous êtes musicien mmsii monsieur René?
Aussi!.,, que ce petit mot était gros de douces flatteries, en passant par la bouche de la jeune fille !
Il voulait dire, pour qui eût pu Tanalyser : « Vous êtes un grand peintre, vous êtes beau, vous êtes aimable, vous êtes bon... vous m'avez sauvé la vie... je
vous aime... — et je crois que vous m*aimez —
et par-dessus tous ces mérites, vous avez encore celui d'êire musicien ! »
— Est-ce que ces artistes ne sont pas tout ce qu'ils veulent? fit M. Bernard, répondant, sans s'en douter, à la pensée de Blondinette.
— Eh bien, ça va ! En route pour l'église et la répétition! dit Dominique.
— Oui, s'écria mademoiselle Marie, — dont nous n'avons soufflé mot depuis quelque temps, et ce, parce que, le nez dans son assiette, elle n'avait ellemême pas prononcé une parole pendant tout le déjeuner; — oui, allons à l'église, n'est-ce pas. Nenette ?. . . Oh ! moi, d'abord, je sais bien ce que j'y ferai, à l'église!...
Tous les yeuv se portèrent vers l'enfant.
— Et qu'y feras-tu, Marie? dit M. Bernard, frappé de l'accent de la petite paysanne.
— Eh bien! donc, je remercierai le bon Dieu d'avoir empêché ma Nenette de se noyer, voilà !
D'un môme mouvement chacun se précipita pour embrasser mademoiselle Marie... puis M. Bernard, prenant à part René, lui dit tout bas, d'un ton presque chagrin :
— Une leçon que je reçois là, cher monsieur.
— Comment?
— Eh! sans doute. J'avoue que, tout ravi que je suis de ce que» Dieu a fait pour cette chère mademoiselle Bouisserin, j'allais entrer à l'église tout à l'heure bien plus pour vous entendre que pour rendre grâces, d'abord; comme je le dois, à notre divin Maître. J'avais tort, je le reconnais... maïs il est toujours temps de se repentir...
Et, en effet, pour réparer sa faute, le vieux prêtre, sous prétexie d'aller chercher au presbytère les clefs de l'égUse, prit les devants. . .
Quand M. Bouisserin, les deux Laplace, René, Blondinette et Marie le rejoignirent, le bon curé était redevenu souriant. Il avait demandé et — bien certainement — obtenu son pardon.
XXXIf
Célail le quatrième jour de son arrivée à Pommeuse, le troisième de son installation chez M. Bouisserin, et ces trois derniers jours, surtout, avaient passe si rapides pour René que, littéralement, c'était à peine s*il avait eu le temps, par-ci par-là, de donnerquelques minutes au passé... et à Tavenir.
On dit que certain oiseau, — Tautruche, je crois. — lorsqu'il est poursuivi par un chasseur, se cache la lôte derrière un arbre, et, abrité contre la vue du danger, se figure naïvement que le danger n'existe
plus. Sans comparer René à une autruche, — ce qui ne serait, à tous égards, ni bienséant ni judicieux, -^ il est positif, pourtant, que les façons de se comporter de notre artiste, depuis qu'il avait rencontré la fille de M. Bouisserin, avaient quelque analogie avec celles de réchassier en question. Devenu de plus en plus amoureux, à mesure qu*il avait élé plus à même d'apprécier les grâces, l'esprit et le cœur de Blondinetle, René avait fini par se servir, au moral, de son amour, comme l'autruche se sert, au physique, de son arbre; c'est-à-dire que, plongé à âme perdue dans cet amour, à l'ombre de ce toit tutélaire, au fond de cet obscur village, René se trouvait si heureux quo. sans se rendre compte de l'inanité d'une telle espérance, — par ce motif tout simple qu'il ne réfléchissait point, qu'il ne voulait point réfléchir, — il lui semblait très-possible que rien ne vînt, de longtemps, — jamais peut-être, — troubler son bonheur.
Blondinette s'occupait de peinture; son père avait fait construire pour elle, dans un coin du jardin, en belle exposition, un élégant petit atelier. Depuis deux jours, chaque matin, Blondinette s'en allait travailler sous la direction de René .Quand je dis travailler ! voici : Blondinette avait quelque goût sans doute, quelque sentiment de l'art; cependant, il était peu probable
22i JE NE TUERAI DEMAIN
qu*elle marchât jamais sur les traces des Corot ou des Jules Dupré. Non. Or, la première fois que, sans la moindre vanité, mais aussi sans fausse honte, en brave petite fille qu'elle était, Blondinette avait montré ses esquisses, ses études à René, ce dernier, après avoir beaucoup loué — comme amoureux, — et raisonnablement critiqué — comme artiste, — ce dernier, pressé par Blondinette de Jui donner une leçon, avait choisi celle des esquisses, la meilleure, — ou la moins faible, — et, d*abord pour complaire à mademoiselle Bouisserin, ensuite entraîné par ses propres instincts, il s'était mis à peindre...
De sorte qu'à la deuxième séance, — la deuxième leçon,— l'ébauche de Blondinette, complètement mélamorphosée déjà, — à son avantage, — était tout bonnement en train de devenir une œuvre remarquable.
La jeune fille se tenait debout derrière le peintre, suivant d'un œil radieux les évolutions du pinceau sur la toile...
Mais si cela pouvait flatter l'artiste d'être admiré, — il est si doux, même pour un homme de génie, de prouver son génie à la femme aimée! — l'amoureux ne devait pas tarder à se lasser de la forme par trop respectueuse de cette admiration.
— Eh bien ! dit René en se tournant vers Blondi-
nette, votre tableau cominence à prendre une tournure, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Oui, oui! repartit Blondinette en souriant, maintenant surtout qu'il n'y a plus rien de moi dedans, mon tableau est superbe !
— Mais vous vous abusez, mademoiselle .. j'ai conservé beaucoup de choses !...
— Où donc?
— Ces ciels... ces terrains...
— Oh! c'est juste, il y a là un brin d'herbe que je reconnais encore pour m'appartenir ! . . . Dépêchezvous de l'effacer ! . . .
Et comme René ouvrait la bouche pour protester.
— Allons ! reprit Blondinette avec une mine mutine, ne meniez pas, monsieur... c'est très- vilain de mentir! Et puis à quoi bon? Ne suis-je pas trop fière que vous ayez consenti à changer en un diamant une de mes pauvres petites croûtes !...
Ah !... — et Blondinette laissa échapper un soupir, — que c'est beau, le talent !
— En travaillant, vous en acquerrez, mademoiselle.
Elle secoua la tête.
— Non!... Si j'avais été mieux guidée, d'abord,
peut-être serais-je parvenue, en effet, à peindre un peu moins mal, mais maintenant il est trop tard...
— Je conçois. Vous êtes trop vieille.
— Vous riez ! mais, monsieur, je vais avoir dix-sept ans dans deux mois ! . . .
— Tant que cela!
— Tant que cela.
— Alors. ..à dix-sept ans... c'est décidé... on ne peut plus rien apprendre... même avec un bon maître? *
Blondinette baissa les yeux.
— Un bon maître se lasserait sans doute bien vite d'avoir pour élève une ignorante de ma sorte!
Et puis... les grands artistes ont tant d'occupations, toujours... à ce qu'il paraît! Ainsi... — Blondinette avait repris sa physionomie malicieuse; — ainsi, tenez, monsieur René, l'hiver dernier... j'avais rencontré... par hasard... un de nos premiers peintres qui avait promis à mon père de venir le voir. . . quelquefois... pour me donner quelques conseils. Eh bien!...
— Blondinelle!...
René s'était emparé d'une main de la jeune fille que, pour la première fois, il venait d'appeler par ce
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petit nom familier que lui donnait son père. Mademoiselie Bouisserin baissa les yeux en entendant ce nom sortir de la bouche du peintre... elle tressaillit
au contact de sa main...
— Cela vous déplaît que je vous appelle Blondinette? dit René d*une voix suppliante.
— Non.
— Vrai?
— Vrai. Pourquoi cela me déplairait-il? J'autorise bien mademoiselle Marie à m'appeler ainsi.
— Marie est un enfant... tout lui est permis. Tandis que moi...
— Vous... vous avez risqué vos jours pour sauver les miens... vous avez donc bien le droil de me traiter... en amie.
Il y eut un silence ; René tenait toujours dans sa main la main de Blondinette... *
— Vous ne travaillez plus? dit-elle.
— Non.
— Voulez-vous faire un tour de promenade dans le jardin?
— Volontiers.
Ils sortirent de Tatelier et s'engagèrent dans Un6 allée ombragée de tilleuls. Ils marchaient lentement)
au-dessus d'eux, dans les branches, les mésanges se poursuivaient en jetant, par intervalles, leurs gazouillements revêches; à leurs pieds, dans le gazon, au seuil de leurs terriers en miniature, les grillons chantaient leurs amours et leurs combats; — car on sait, ou on ne sait pas, qu*à l'instar d'Arlequin, — auquel il ressemble infiniment, d'ailleurs, comme masque, — le grillon est d'un naturel aussi tendre que belliqueux. Seulement, en général. Arlequin est muet, même après la plus magnifique victoire. Moins discret, lui, le grillon, lorsqu'il a conquis une belle ou massacré un 1 ival, aime à le crier par-dessus les toits.
— Blondinette, dit brusquement René, vous souvient-il d'une promesse que vous m'avez faite^ . avanthier?
— Une promesse! quelle promesse?
— Attendez ! je vUis préciser les faits ; cela est d'une très-grande utilité aux mémoires rebelles. C'était quelques minules après notre arrivée ici.
— Bien.
— Vous me montriez la maison... et les différents points de vue dont on jouit do chacune de ses fenêtres.
— Je me rappelle tous ces détails. Après.
JE ME TUERAI DEMAn^ 22'J
— Après? A un moment donné, cessant de causer paysages, nous nous mîmes à causer de ce qui venait d'avoir lieu... c'est-à-dire du hasard béni qui m'avait conduit ce matin-Jà aux bords de la rivière...
— Pour m'empêcher de mourir! Oh! je n'ai pas oublié cela non plus.
— "A merveille ! Mais ne vous rappelez-vous pas aussi que, dans le cours de cet cnirelien, je vous adressai une question concernant certaine particularité qui m'avait surpris... — on ne peut plus agréablement, d'ailleurs... — et que vous me répondîtes... qu'un de ces jours .. peut-être, vous satisferiez ma curiosité à ce sujet.
Un de ces jours. . . peut-être. . . C'était bien vague. . . Cependant, par discrétion, je me contentai alors de cet engagement.
Aujourd'hui, c'est différent! Le bonheur rend indiscret, voyez-vous. Blondinette! — Et reprocherczvous à mon impatience d'être devenue plus vive au lieu de s'être affaiblie avec le temps! — Aujourd'hui, je n'ai plus le courage d'attendre.
Faul-il que je vous renouvelle ma question? Soit !
Pour m'avoir reconnu tout de suite en revenant à la
vie, dites, je vous en prie. Blondinette, c'est donc...
René s'arrêta... Assise depuis quelques instants sur
un banc de pierre, le front penché, la respiration oppressée, Blondinette, très-occupée, en apparence, de déchirer une malheureuse feuille de tilleul — qui n*en pouvait mais, — venait de relever subitement la tête et d'attacher sur l'artiste un déUcieux regard tout humide d*amour et de pudeur.
— Vous voulez tout savoir, monsieur René? murmura-l-elle.
— Oh! oui!... tout...
— Et vous ne vous moquerez pas de moi?.. .
— Ohl...
— Eh bien!... — Oh!... répétez-moi que vous n'allez pas me railler!
— Mais non, mille fois non, chère Blondinette!.., Et tenez, pour amener un aveu sur vos lèvres, permettez-vous aux miennes de leur donner l'exemple ! Blondinette, je vous aime!... Oh!... je vous aime de toutes les forces de mon âme, entendez-vous?
— Et depuis combien de temps m'aimez-vousj monsieur?
-^ Dame.:, deppis...
-^ Depuis trois jours, n'est-ce pas ! Rien que depuis trois jours ! ËhbienI moi, monsieur^ il y ^ six mois que je vous aime..i Six mois ! entendez V0US5 à
JE ME TUERAI DEMAIN 23i
voire tour? Et c'est pourquoi, lorsque j'allais mourir, Taùlre jour, — ah ! c'est très-mal cela, même ! — au lieu de penser à mon père, c'était à vous que je pensais en fermant les yeux...
C'est pourquoi, en les rouvrant, je pensais à vous encore...
Si bien qu'il me sembla tout simple. . . oh ! et bien doux aussi !. .. de vous voir près de moi !
— Blondinette! chère Blondinette !...
René était tombé aux genoux de la jeune fille.
En ce moment, comme un écho malencontreux qui répète pour tous ce qu'on voudrait garder tout à soi, une voix, partant du côté de l'ateHer, se mit à crier : H Blondinette ? Blondinette? »
— Mon père ! fit-elle en se dressant, tremblante.
— Eh bien , qu'importe! dit René, souriant à celte ravissante confusion; croyez-vous que votre père soit fâché d'apprendre que je vous aime?... que je veux faire de vous ma femme?...
— Votre femme!...
. Elle serra son cœur à deux miins... la joie Tétouffait.
Cependant, M. Bouisserin avait aperçu de loin les deux jeunes gens; il accourait.
— Ah çà ! que diable faites-vous par ici, mes enfants, dit-il gaiement. Voilà une heure que je vous cherche. Le déjeuner est servi.
Et puis...
Le visage de M. Bouisserin avait pris une expression plus grave.
— Et puis, continua-t-il, en s'adressant à René, je viens dé Ure quelque chose qui vous intéresse, mon cher artiste... qui vous intéresse particulièrement.
— De lire! dit René. Où cela?
— Mais dans le journal, parbleu I Dans mon journal que le facteur m*a remis tout à l'heure.
Voyez... là, (Jansles faits-Paris.
L'ancien marchand avait tiré de sa poche le numéro du jour de la Presse et il le tendait à son hôte.
Ce dernier devint, tout d*un coup, blanc comme un suaire ; au lieu de prendre le journal, il le repoussa d'un geste fébrile.
— Hein... qu'avez-vous donc, mon ami? reprit M. Bouisserin étonné.
— En effet! s'écria Blondinette, souffrez-vous, monsieur René?
— Non!... non!... murmura le peintre... c'est-à-
dire... pardonnez-moi... un élourdissemenl... mais cela va se passer... cela se passe déjà...
Et vous dites, monsieur Bouisserin, qu*il y a dans ce journal?...
— Mon Dieu! rien de bien extraordinaire, après tout!... Comment! est-ce que ce serait à cause de ça, par hasard, que vous êtes tout à Tenvers ! Oh ! ces artistes! tous les mêmes! Impressionnables comme des petites maîtresses! Allons, avouez-le, cher monsieur René, vous avez eu peur qu*il n'y eût là-dedans quelque méchant article à propos d*un de vos tableaux ! Fi ! Mais, en ce cas, je serais donc bien bête de vous montrer ce journal!... C'est voire éloge, au contraire, qu'il contient, mon ami; un éloge superbe... et très-spirituellement tourné, ma foi ! — Au reste, tous les éloges sont spirituels, n'est-ce pas? — Et juste, et vrai! Ce qui ajoute encore à son mérite !...
Lisez, voyons, poltron, lisez!
René lut. L'article, signé d'un nom célèbre, était bien tel qu'on lui avait dit : tout à l'avantage de l'artiste.
— ^"Ehbien! reprit M. Bouisserin, êtes-vous rassuré, maintenant? Tout à fait rassuré?
René simula un sourire.
Î3i JE ME TUERAI DEMAIN
— Tout à fait, répéla-t-il.
— Alors, allons déjeuner. C'est égal... maintenant que je vous connais, mon cher monsieur René, j'aurai soin, désormais, fût-ce dans les meilleures intentions du monde, de ne plus vous faire de surprises!... Tudieu! quelle figure bouleversée, rien que sur l'aspect d'une feuille imprimée!... Vous eussiez appréhendé d'y trouver votre condamnation à mort que vous ne seriez pas devenu plus pâle.
— Mon pci e ! fit Blondinette, qui, de son bras passé au bras de René, le sentit frissonner.
— C'est bien, c'est bien? je me tais! dit M. Bouisscrin. Et il ajouta, en tendant la main à l'artiste :
— Un reste de vieux levain d'autrefois, vovez-vous, monsieur René, quand j'étais marchand et que, pour m'amuser, je taquinais un peu mes clients. Vous ne m'en voulez pas?
— Non.
René était sincère; il n'en voulait point, il ne pouvait en vouloir à M. Bouisserin de ses innocentes rail- . leries...
Cependant, toute cette journée-là, il fut moins gai, moins expansif que d'habitude...
Ce changement d'humeur ne pouvait échapper 5
Blondinette, et, franchement, à la suite surtout de la scène du matin, la jeune fille avait bien le droit d'être non moins surprise que chagrine.
La pauvre petite ne savait plus que penser.
— Regrette-t-il donc déjà de m*avoir avoué qu'il m'aimait? se disait-elle.
Contre son ordinaire encore, le soir de ce jour-là, René se retira de bonne heure dans sa chambre.
« Une lettre à écrire, » avait-il dit pour prétexte.
Un incident futile avait tiré son esprit de la douce torpeur dans laquelle il se complaisait depuis trois jours. C'en était fait, pour lui, dès lors, de ce repos factice qu'il devait à l'amour.
Cependant, si la pensée de sa situation cruelle s'était réveillée.^ chez l'artiste, du moins, par une continuation bienfaisante de l'influence du plus tendre sentiment, René ne songeait plus maintenant à se tirer i de cette situation par le suicide...
D'autant plus que, maintenant aussi, à ses terreurs ravivées, il se mêlait quelques lueurs d'espérance.
Puisque, depuis quatre jours, il n'avait entendu parler de rien... puisque les journaux étaient restés muets sur sa triste aventure, n'élait-il pas possible, en effet, que cette aventure n'eût pas eu des consc-
*23a JE ME TUERAI DEMAIN
quences aussi funestes qu'on se l'était imaginé d'abord ?
Les médecins ne sont pas infaillibles, n'est-ce pas? Edouard Mercey avait donc très-bien pu se tromper en assurant que Robert Hogg était mort, lorsqu'il n'était qu'en syncope.
Revenu à la vie, après la fuite de René, Robert avait été soigné, bien soigné par le docteur, et peut-être était-il en voie de guérison prochaine !
Dans les suppositions couleur de rose, comme dans les suppositions couleur de tombe, on ne s'arrête plus, une fois lancé.
Un peu plus, et René se fût persuadé que Robert Hogg n'avait réellement reçu. qu'une égratignure, si bien qu'en ce moment, au lieu d'être étendu sur un lit de douleursy il était tout bonnement en train de faire sa partie de bezigue, à trois, au café de Suède !
Oui, mais comment s'assurer que Roberl Hogg était si bien vivant?
René rêvait ainsi lorsque l'horloge de l'église de Pommeuse sonna onze heures.
A ce bruit, René bondit soudain, comme un fou, — un fou joyeux, — dans sa chambre.
Ce bruit, qui vibrait encore à son oreille, avait donn-^ l'inspiration à l'artiste.
^^'M avait un moyen d'apprendre bientôt s'il lui était permis de vivre et d'aimer... ou s'il lui fallait décidément mourir.
Le lendemain, René fut levé dès Taube. Il s'habilla en toute hâte et se rendit chez le curé. M. Bernard était matineux, il ouvrait justement la fenêtre de sa chambre à coucher comme René sonnait à la porte du presbytère :
— Oh! oh ! s'écria gaiement le bon prêtre, en apercevant l'arliste, déjà vous, — sans reproche! — mon jeune ami! Viendriez-vous, par hasard, reprendre votre parole pour tantôt? Je ne vous la rends pas, je vous en préviens.
— Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est pas pour cela que je vous dérange. J'ai quelques mois à vous dire... quelques mots très-pressés.
— A la bonne heure! Promenez-vous dans le jardin. Dans cinq minutes, je suis à vous.
Les cinq minutes n'en durèrent que trois. M. Bernard était de l'espèce rare des gens qui pensent qu'on ne saurait jamais trop se presser quand il s'agit d'être agréable.
— Et puis? fit-il en s'asseyant près du peintre, sous une tonnelle toute couverte de vigne vierge et de clématite, qu'y a-t-il, 'monsieur René?
— Il y a, monsieur l'abbé, que j'ai un service, et un grand service, à réclamer de vous.
— Vraiment? Eh bien, tant mieux I Et je vous réponds d'avance... comme je ne sais plus qui : a Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible... cela se fera. »
— Oh! je ne doute pas de votre bonté^ monsieur Tabbé. Cependant je dois vous avertir que je vais mettre cette bonté à une rude épreuve.
— Bah! bah! "laissez donc! Je suis en fonds... — de ce côté-là! Eh! eh!
^- En outre, je ne vous cacherai point que tous al-
lez avoir à me gronder... d'abord... et à me gronder bien foit... je le crains.
— Vous gronder?
— Dame; si j'ai quelque vilaine faute... quelque crime ù vous confesser!
— Une faute ! un crime ! vous?
— Oui, moi, monsieur Tabbé. J'ai commis une méchante action... et... — ce qui ne milite point en ma faveur, — j'ai été sur le point d'en commettre une seconde... de même sorte.
— Ilein!... vous plaisantez!
— Nullement, monsieur l'abbé. Ai-je l'air de rire, regardez-moi. Je vous parle sérieusement, très-sérieusement. .. J'ai été coupable. .. très-coupable!... Et sans vous... au point de vue de la morale et de la religion, je le fusse devenu davantage.
— Sans moi?
— Ne vous rappelez-vous pas dans quelles circonstances nous nous sommes rencontrés, pour la première fois, monsieur Bernard?
— Dans quelles circonstances?... Si bien. C'était le soir de votre arrivée à Pommeuse... Je passais près du pont, lorsqu'à travers la brume, j'entrevis une forme humaine, au bord de la rivière. J'approchai,
croyant avoir affaire à quelque pécheur du pays occupé de jeter ses nasses, et...
— Et voire voix, votre main, me retinrent au moment où j'allais me précipiter dans l'abîme...
— Vous précipiter!... malheureux enfant ^.. Comment... vous songiez...
— A me tuer. Oui, monsieur Tabbé, oui... j'allais me tuer... oui, de ma propre volonté, j'allais mourir.
Ma confession est à moitié faite; dois-je la poursuivre jusqu'au bout?
Ou jugez-vous, sur ce fâcheux échantillon, que je ne sois pas plus digne de pardon que je ne suis digne de vous dire : « J'ai besoin de votre assistance, monsieur Bernard ! prêtez-la-moi ! »
Devenus graves un instant, presque sévères, les traits du vieux prêtre avaient tout aussitôt repris leur expression accoutumée : bienveillante, paternelle.
Et René parlait encore que la main de l'homme de Dieu pressait une main presque tremblante, et que sa voix prononçait ces mots, avec un accent de douceur ineffable :
— Je vous écoute, mon cher enfant... Dites-moi
donc jusqu'au bout vos fautes. . pour que je vous les
pardonne...
2i2 JE ME Ti'ERAI DEMAIN
Et, s'il est en mon pouvoir, — cl il doitrétro, — pour que je vous aide à les réparer ! . . .
lîené conta son histoire au vieux curé ; cette histoire, dans laquelle nous avons vu matière à un livre, — et plaise au lecteur que nous ne nous soyons pas abusé ! — Il la coula tout entière., .sans en ometlreun détail. Il confla tout au bon prêtre, tout... et son fol amour pour une femme sans cœur... — première cause du mal... -^et son amour béni pour une charmante jeune fille. . — cause de son retour au repentir, à respoir...
Tout! Jusqu'à l'épisode de l'horloge de l'église lui disant soudainement, — comme il cherchait, dans sa tête, où était l'ami qui le prendrait en pitié et en protection : tt Cet ami est près de toi I j»
L'artiste avait achevé son récit. Le prêtre resta quelques instants recueilli; puis, tendant de nouveau la main au jeune homme :
— Je vous remercie, monsieur René, dit-il.
f t) comme ce dernier fixait sur son compagnon un regard étonné :
— Sans doute, reprit en souriant le vieux curé, je Vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de vous obliger.
JE ME TUERAI DEMAIN 2i3
Si je VOUS ai bien compris, vous désirez que je me rende au plus vite à Paris pour savoir des nouvelles de M. Robert Hogg? Eh bien! je partirai après ma messe... par la voiture de deux heures... Cela vous convient-il ainsi?
Une exclamation <lc joie fut la réponse de René.
— Vous me donnerez par écrit l'adresse de la personne chez laquelle il est présumable qu'est demeuré le blessé?...
— Oui, monsieur l'abbé.
— Car je pense comme vous, voyez-vous. M. Robert Hogg n'a été que blessé. Sinon, la nouvelle de sa mort... et, par contre, ci'lle do votre duel seraient depuis longtemps dans les journaux.
— N'est-ce pas?
— C'est évident. Enfin, comme une bonne certitude vaut mieux que mille espoirs, je m'en irai donc...
— Chez M. Frédéric Kapeler... rue des Martyrs... — ^ Chez M. Frédéric Kapeler. . . rue des Martyrs... et
ce soir... — Ah! par exemple... ce ne sera pas ma faute... mais il vous faudra attendre un peu, probablement!... Trois heures pour aller... trois heures pour revenir. . . Avec cela que les convois pour Morlcerf ne sont pas trop nombreux!... Je ne serai guère de retour ici qu'à minuit, mon pauvre ami.
— Oh! j'irai au-devant de vous à Faremoutiers, monsieur Tabbé.
— Très-bien,.. S'il fait beau, nous reviendrons enseihble'^de Faremoutiers en nous promenant; — bref, ce soir, je vous rapporterai, j'en suis sûr, du baume... une ample provision de baume pour votre cœur et votre conscience malades. .
Et sur ce, je ne vous renvoie pas, mais voici Theurc où je reçois mes pauvres du dimanche... vous me perineltrez donc de vous quitter, monsieur René.
Ah!... et à dix heures précises, n'est-ce pas, pour la messe... c'est toujours promis?
René ne répondit pas, mais ses yeux humides, attachés sur le curé, exprimaient tout le respect et toute l'admiration qu'il* éprouvait.
Et, réellement, n'y avait-il point quelque chose de grand, de noble, dans la conduite de ce vieillard, oubUant à dessein de reprocher ses erreurs à ce jeune homme, pour ne s'occuper que de lui parler espérance et bonheur?
Cependant, comme H. Bernard s'éloignait, indifférent, en apparence, aux témoignages tacites de reconnaissance de René, celui-ci le retint par sa soutane :
— Qu'est-ce? fil le prêtre.
— Et mon pardon ? murmura en souriant Tartiste. M. Bernard étendit son doigt vers Féglise :
— Vous le lui demanderez tout à l'heure, à /nt, dit-il en souriant, puisque vous allez tout:à Theure vous rendre dans sa maison.
I/église de Pommeuse remonte, comme conslruclion, aux premières années du siècle dernier. L'extérieur en est plus que modeste. Le portail n*a point de caractère; le clocher est lourd/ écrasé. L'intérieur vaut mieux. Trois piliers cylindriques, avec-chapiteaux, supportent la voûte; la nef, assez vaste, est bien éclairée; le chœur est (disposé de manière à former une travée à chaque angle ; en haut de Tautel, décoré de deux statues d'anges agenouillés, on lit cette légende qui fait allusion à la bienfaisance sacramentelle du
saint SOUS rinvocation duquel est placée la paroisse : Martimis catechiimenus hâc me veste contexit.
Dix heures allaient sonner lorsque René entra prendre possession de son poste, à Torgue, dans la chapelle de la Vierge. Les fidèles — des femmes et des enfants' en majorité, — commençaient à gagner leurs bancs respectifs. Le peintre examinait tous ces visages, plus ou moins recueillis, en échangeant de temps à* autre un sourire avec Blondinette, assise à quelques pas, près de son père, à la droite du chœur; avec Dominique, et Jérôme Laplace, et la cousine Anaïs, assis deux rangs plus haut.
Dire que le peintre était vivement ému à ce moment, ce serait mentir; mais ce serait mentir aussi que de nier qu'il ne fût pas quelque peu troublé à Tidée de la lâche, si nouvelle pour lui, qu'il s'apprêtait a remplir. Sans risquer, pour cela, je pense, d'être accusés de bigotisme, d'hypocrisie, plaignons les gens qui affectent une sorte d'orgueil à demeurerfroids, insensibles, là où les masses courbent leur front, pour écouter et croire. Sans doute, — ainsi* que Tavail remarqué Dominique, — il était arrivé assez rarement à René d'assister à une cérémonie du genre de celle qui allait avoir lieu devant lui. Mais parce qu'il allait peu ou prou à la
messe, René ne trouvait pas ridicule que d'autres y allassent; parce qu'il ne suivait point régulièrement les préceptes de la religion, il ne trouvait pas stupide que d'autres les suivissent. Il n'y a que les sots qui s'imaginent faire preuve d'esprit eh raillant les rites et les usages, je ne dirai pas seulement de la religion chrétienne, mais de quelque religion que ce soit. A l'église, comme au temple protestant, comme à la synagogue, comme à la mosquée même, tout homme de sens et de cœur demeurera digne, par rospect pour lui-même, avant tout, et parce que, pour s'empêcher de manquer de respect aux autres, il n'aura besoin que de se dire : « Dieu est partout! »
Deux motifs concouraient encore à impressionner singulièrement, à cette heure, l'âme de René. Le premier, c'était que cette petite église lui rappelait celle d'Avon, prés de Fontainebleau, qu'il avait visitée une ou deux fois avec sa mère et sa sœur., sa mère et sa sœur dont il avait été si près de se séparer pour toujours par la mort, et qu'il allait lui être permis, bientôt peut-être, de serrer dans ses bras! Enfin, tandis que le curé de Pommeuse offrait au nom de tous au Tout- Puissant le très-saint et très-auguste sacrifice, René songeait que bien certainement, ce jour-là, dans les prières du bon prêtre, il avait sa place, lui, René...
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une place plus large que tous les autres, parce que plus que les autres, sans doute, il avait besoin de l'indulgence de Dieu !
D'après ce qui précède, s'étonnera-t-on que René méritât les éloges dont on devait l'accabler à l'issue de la cérémonie. Cependant, notre peintre était d'une force médiocre comme instrumentiste, mais il possédait l'instinct de la musique jusqu'au bout des ongles, et, en cette occasion peut-être, ses dispositions natur relies se trouvaient exaltées. Tantôt improvisant, tantôt semant le clavier de l'orgue de souvenirs de vieux airs en harmonie avec la situation, René se surpassa...
Il m'a avoué que, depuis, il n'avait jamais retrouvé cette veine de talent.
M. Bernard était descendu de chaire où il avait prononcé, comme chaque dimanche, quelques paroles évangéliques à l'adresse de ses ouailles...
La messe touchait à sa fin...
René jouait un avant-dernier morceau.
En ce moment, une hirondelle, entrée dans l'église par une vitre brisée, se mit à voler légèrement le long des voûtes en poussant, de temps à autre, un petit cri.
Elle ne semblait point d'ailleurs ni inquiète, ni erfrayée, et, dans son cri, il y avait plutôt comme un appel d'amour qu'un accent de chagrin...
Cet incident, assez, commun dans les églises de village, n* eut pas lé^don d'attirer l'attention des paysans.
En sa qualité de Parisien, — soit d'ignorant de tout ce qui se voit lous les jours — et ne se regarde pas — à la campagne, — René, au contraire, se prit à suivre avec curiosité, avec intérêt, les évolutions de Thirondelle...
— Et, — excusoz-le! une ombre de superstition, c'est là un des péchés mignons des artistes; — à l'aspect de l'oisillon passant ainsi tour à tour, en paraissant se jouer, de la nef dans le chœur, et du chœur dans les bas-côtés, René eut cette pensée — que je vous donne, encore une fois, pour ce qu'elle vaut, c'est-à-dire pour la pensée d'un cerveau quelque peu surexcité :
— Si vraiment celte hirondelle reste ici par sa propre volonté et non parce qu'elle ne sait plus comment en sortir, et si elle le prouve en disparaissant avant Vite missa est.,, c'est que Robert Hogg n'est pas mort... et que je suis sauvé.
C'était de l'enfantillago, n'est-ce pas? J'y consens; c'était de l'enfantillage! Mais après? Qui de nous, comme René, n'a pas été un peu beaucoup enfant, maintes fois, dans sa vie?
JE ME TUERAI DEMAIN 2il
— Ite missa est! fit M. Bernard.
René attaqua le morceau d'adieu..
Quand il s'arrêta, tout frémissant, lui-même, d'harmonie, rhirondelle avait repris la cWf des champs.
Les paysans, — les paysannes surtout, — et leurs enfants, doTic! — attendaient le Parisien au sortir de Téglise pour le saluer de leurs acclamations.
Âh! dame, c'est que jamais, à Pommeuse, on n'a* vait entendu un organiste de cette force-là ! Quel malin que ce Parisien ! quels doigts ! Gomme il vous troussait ça ! Et sans livre de musique encore ! . . . Tout par cœur ! Âh! le rude malin!
René se fut très-volontiers passé de celte ovation, non moins bruyante que gônante; mais, au village,
'rcnlhousiasiTic esl obsliné : pendant plus de dix iniiiiUcs, il lui fallut subir les poignées de main de ceuxci, les révérences de celles-là. La venue de M. le curé débarrassa enfin l'artiste des inconvénients du Irioniphe.
— Allons! allons! s'écria M, Bernard, en perçant la foule pour n^joindre son jeune ami, menacé, avec M, Bouisserin et sa fille, et les deux Laplace, de rester sur la place jusqu'au soir; allons, tas de braillards, en voilà assez! Oui! M. René a joué comme un ange... Oui, vous êtes tous contents de lui; mais, si vous voulez qu'il recommence à vous enchanter dimanche, il ne faut pas le forcer à mourir de faim cujourd'hui! Il est midi, l'heure du déjeuner... allez déjeuner, mes cnfanls, et au revoir! au revoir!
— Au fait, s*exclama Dominique, — lorsque les Pommcusiens , obéissant sans trop de mauvaise grâce à rinvilation de leur pasteur, commencèrent à se retirer ;— au fait, vous avez raison, monsieur Bernard... «— Ma foi, ça m'amusait tant de voir tout ce monde fêter M. René, que je ne pensais plus à manger, moi, — le déjeuner nous attend... et nous attend tous à la fois, car nous déjeunons tous ensemble chez papa, ce matin... corhme nous dînons tous ensemble ce soir.
Allons-y!... — Oh! Anals s'est sauvée devant, elle
pas bête! Nous allons trouver tout tout prêt... — Venez- vous, monsieur le curé?
— Pardon, mon ami, répliqua M. Bernard d'un aîr ' un peu contrit, mais, à mon grand regret, — ainsi que tu n'en doutes pas, je pense, non plus que ton père, — il m'est impossible de tenir les promesses que je t'ai faites pour aujourd'4iui. ' -
— Hein ! Comment ! Pourquoi ça, monsieur le curé? s'écrièrent vivement, d'une seule voix, les deux Laplace.
— Parce que je suis forcé de partir dans une heure pour Paris.
— Vous allez à Paris... aujourd'hui?... Eh bien! en voilà une idée! fit Dominique avec dépit.
— Oui... c'est une idée... et pas trop fâcheuse pour moi, je te le jure, mon ami.
— Pas trop'fâcheuse pour vous, monsieur le curé, c'est possible! Mais pour papa et moi... et pour M- et mademoiselle Bouisserin... et pour M.. René... vous conviendrez...
— Je conviendrai que, lorsque je vous aurai dit, à ton père et à loi... à M. Bouisserin et â sa gentille fille... à M. René.,, qu'il s'agit en cette circonstan'cej pour moi, d'une bonne œuvre... je suis très-persuadé