‹ Je me tuerai demainChapitre 2 sur 4 · I II .__ · texte numérisé non relu

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qu'aucun de vous ne m'en voudra d'immoler un petit plaisir à un grand devoir.

M. Bernard Vêtait exprimé dune façon en même temps si ferme cl si affectueuse, que les deux Laplace n'insistèrent plus...

— Et là-dessus, poursuivit le vieillard de son ton joyeux habituel, comme il est écrit quelque part que faute d'un moine, . . allez vous mettre à table, mes enfants. . . allez vous mettre a table. . . et buvez à ma santé au dessert ! Moi, je cours m'habillcr et manger un morceau sous le pouce en attendant la voiture. Adieu.

Et, ayant échangé un rapide coup d'œil avec René, M. Bernard s'enfuit vers le pr(>bytère.

Dominique ne s'était pas trompé ,% la preste et habile Anaïs avait mis à profit les instants; quand les hôtes de son oncle arrivèrent, le déjeuner était servi.

Pourtant, en dépit du proverbe cité par M. Bernard, le repas ne fut pas gai. Dominique et son père y firent presque à eux seuls les frais de la conversation. Préoc- ' cupé des résultats du voyage du curé, René subissait comme un martyre la nécessité d'un long séjour, en compagnie, à table ; Blondinette, qui voyait l'artiste plus distrait et plus soucieux enieoré que la veille, était, de son côté, soucieuse et distraite.

Enfin, cet interminable déjeuner — il avait duré

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deux heures! — touchait à son lerme; Anaïs venait d'apporter le café.

Mais il ne pouvait être dit que Dominique — avec son franc parler accoutumé, — laisserait sans un reproche des convives coupables, à son sens, d'avoir paru se plaire médiocrement chez lui.

Le brave garçon n'eût pas osé, néanmoins, s'en prendre à H. Bouisserin et à sa fille; il l'osa à l'égard de René.

— Ah çà! monsieur René! s'écria-t-il tout d'un coup, comme, pour la dixième fois depuis deux heures, Tarliste consultait, à la dérobée, sa montre, qu'est-ce que vous avez, voyons, aujourd'hui? Le temps vous pèse donc terriblement avec nous, que vous êtes toujours comme ça à en compter les minutes ?

A cette question, presque brutale dans son subit essor, René tressaillit légèrement et garda une minute le silence. Mais, cette minute écoulée, son plan était tracé.

— Mon cher Dominique, dit-il, le temps peut me peser, en effet, aujourd'hui, sans que ni vous ni qui que ce soit, ici, ait à supposer qu'il soit pour rien dans mon ennui.

Au reste, s'il vous plaît de venir vous entretenir un moment avec moi en particulier, mon ami, j*espèro

ôlrc à nïùine d'apaiser toul de suile vos susceptibilités. René s'était levé; Dominique s'empressa d'en faire autant pour le suivre.

— J'ai dit un moment, poursuivit le peintre, en s*adressant à Blondinette et â son père ; dans -un moment donc, je suis à vous et nous parlons ensemble, n'est-ce pas?

— Mais nous sommes â vos ordres, mon cher monsieur René, fit M. Bouisscrin.

Blondinette se contenta d'esquisser un pàlo sourire. René et Dominique étaient seuls dans la cour.

— Dominique, entama vivement René, avcz-vous de l'amitié pour moi?

— Oh!

— Eh bien! prouvez-le-moi en ne m'interrogeant plus sur les motifs de mon inquiétude.

— Comment! vous avez donc vraiment quelque chose qui vous tourmente, monsieur René?

— Qui fait plus que de me tourmenter, mon ami... qui me torture... qui me déchire.

— n serait vrai !... Et... — Mais si vous me défendez de vous interroger sur vos chagrins, m'autorisezvous, du moins, à vous demander si je puis vous être utile, en quoi que ce soit, pour les combattre?

— Utile, non ; agréable, oui.

— Bon ! qu'est-ce qu'il faut faire pour ça?

— Il faut me rendre ma liberté pour celte journée.

— Votre liberté?.

— Sans doute. Je devais revenir dîner chez vous tantôt avec H. et mademoiselle Bouisserin. Je vous demande comme une grâce... comme une grâce, vous entendez?... à vous et à votre père... de remettre ce diner a après-demain.

Et maintenant, en échange de cette condescendance à mon désir, écoutez-moi, Dominique, écoutez-moi bien ; je vais vous donner une partie de mon secret, en attendant qu'il me soit permis — et Dieu le veuille! — de vous le révéler... à vous et à tout le monde, tout entier.

M. Bernard est allé à Paris... tout exprès... à mon intention.

11 sera de retour ce soir par le dernier convoi. La dernière voiture de Morlcerf arrive à Faremou • tiers vers minuit, n'est-il pas vrai?

— Oui, monsieur René, à minuit.

— Eh bien, s'il vous plaît, Dominique, nous irons ensemble ce soir au-devant de M. Bernard à Faremoumoutiers.

— S'il me plaît! parbleu! Mais vous en êtes bien sûr, j'espère, monsieur René, que ça me plaît! Et comme ça...

— Quoi?

— Rien. La rage de jaser qui m'empoignait malgré moi.

— Alors, c'est convenu... vous vous chargez d'avertir votre père?

— C'est convenu, monsieur René.

— Et... où nous retrouverons-nous ce soir?

— Sur la route, près du pont, hein?

— Soit! à ce soir et merci, Dominique.

René, M. Bouisserin et sa fille avaient pris congé de leurs amphitryons.

Pendant le trajet de la maison de Jérôme Laplace à celle de M. Bouisserin, nos trois personnages n'échangèrent point une parole.

Et, en vérité, pour deux d'entre eux, il y avait tant de raisons d'être surpris, qu'il pouvait bien, par contre, y en avoir aussi quelques-unes de se taire!...

Mentionnons, toutefois, que, ce trajet durant, Blondinette avait repris ses couleurs roses et son regard brillant.

C'isl qu'à déraut des lèvres, le bras de René, serranl doucement un bras mignon, avait parlé à la jeune nile :

— Je vous aime ! je vous aime ! je vous aime ! Avait dit ainsi Tartiste à la charmante enfant. Je vous aime! Ne doutez pas de moi.

On arriva au seuil du petit château.

René s'effaça pour laisser passer Blondinette et son père, puiS) leur tendant la main :

— A ce soir! dit-il.

— Comment ! à ce soir ! s'exclamèrenl-ils ensemble^ Et où allez-vous donc?

— Courir les champs.

— Seul?

— Seul.

La physiononoie de M. et de mademoiselle Bouisserin exprimait une telle stupéfaction que René en eût ri... s'il eût été d*humeur à rire.

— Oui. . oui, reprit-il, depuis hier, il vous semble que j'ai perdu la tête, n'est-ce pas?

Et je l'ai presque perdue, il est vrai!... Et pour me calmer — oh ! ne m en veuillez pas! — j'ai besoin de solitude... j'ai besoin d'air... de grand air... d'espace... sans personne à mes côtés...

JE ME IIERA! DtTMAIN ^01

Personne!... Même ceux que j'aime!. .

A ce soir donc, monsieur Bouisserin ; à ce soir, BlondineUc I A ce soir, vous enlend^^z ! Ne vous couchez pas avant que je ne sois revenu!... Même lorsque je devrais revenir bien tard...

Car... quoi qu'il arrive... je reviendrai! Adieu.

Minuit sonnait. Minuit, l'heure des apparitions, des spectres!... — L'heure des amoureux aussi.

Le dernier coup de Theure fatidique tintait encore dans l'espace, lorsque la diligence de Morlcerf à Coulommiers déboucha, au grandissime trot, sur la place du village de Faremoutiers, se dirigeant vers le point qui lui sert de lieu de halte.

Sur ce point il y avait deux hommes, que les chevaux faillirent renverser, tant ces deux hommes mirent d'empressement à s'élancer aux portières de la voiture avant qu'elle ne se fût complètement arrêtée.

— Et puis, quoi donc? liurla le conducteur, à qui en ont-ils ceux-là?

— A moi, je présume! fit gaiement une voix partant de l'intérieur de la diligence. — Bonsoir, monsieur René.

— Monsieur Bernard!. . Ah!... Eh bien?...

— Eh bien, vous savez la formule par laquelle on termine les lettres de baptême, mon cher ami? « La mère et l'enfant se portent bien ! b

— Mon Dieu !

Le curé avait fait sa réponse — qui ne compromet* tait rien, — tout en descendant de la diligence.

Il ne toucha pas tout de suite la terre, d'ailleurs, et pour cause : René l'avait reçu dans ses bras pour l'y presser, pour l'embrasser... comme il eut embrassé son père.

— Faut-il des détails, à présent? dit le vieillard qui s'était très-complaisamment prêle ù ces marques d'effusion.

— Oui, oui, parlez, monsieur Bernard!... Oh! vous pouvez tout dire devant Dominique! Ce qu'il ne com-* prendra pas, on le lui çipliquera après.

— Bon! Eh bien, marchons toujours; on cause tout au<si bien en marchant* — Donc, avant tout, M. Robert Ilogg n'est pas mort;

— Vous l'avez vu?

— Comme je vwis vois ; chez M. Frédéric Kapeler. . . 011 on l'a gardé et où on le soigne à merveille. Il n'est pas mort du tout ; il est si peu mort que le médecin assure qu'avant trois semaines il pourra sortir.

-- Le.médecïji... M. Edouard Mercey?

— Non. Pas il. Edouard Mercey. Il paraîtrait qu'en apprenant que M. Edouard Mercey l'avait déclaré deftinctns quand il n'était qu'évanoui, M. Robert Hogg a manifesté certaine répugnance pour ce docteur, qui tuait si vile les gens, qu'on a dû s'empresser d'aller lui en quérir un autre. — C'est madame Jeanne Cliapron qui m'a confié cela.^

:— Madame Jeanne Chapron!... Comment, monsieur l'abbé, vous avez vu aussi...

— Madame Jeanne Chapron... mais sans doute!

Une dame Irés-bien... très-distinguée... très-aimable... — et très-charitable par-dessus le marché... ce qui ne dépare rien, puisque, depuis cinq jours, elle n'a pas quitté le chevet du malade.

Elle m'a chargé de tous ses compHmenls pour vous, * monsieur René, et M. Frédéric Kapeler s'est joint à elle ainsi que M.Robert llogg...

M. Robert Hogg, à qui j'ai pris sur moi d'exprimer, en votre nom, tous vos regrets. — Ai-je eu tort?

— Oh!

— Non. Tant iriieux. Il est toujours bon d'êlre assuré qu'on n'a pas commis une maladresse. — Ces me.ssicurs et celle dame vous croyaient parli bien

loin... en Belgique... en Angleterre... que sais-jeî Et n'ayant point reçu de vos nouvelles, il leur était assez difficile de vous en donner des leurs.

— Et vous leur avez dit?. . ,

— Je leur ai dit... la vérité.

— Quoiî...

— Ah!... Cela vous offense qu'on sache que, désespéré d'un malheur dont vous aviez été la cause, vous aviez songé à vous punir cruellement... trop cruellement!

— Non, monsieur l'abbé, non... rien ne saurait

m'offenser venant de vous.

— A la bonne heure! Au surplus, mon récit a fort touché vos amis, monsieur René. Madame Jeanne Chapron, principalement, avait les larmes aux yeux.

n Copa«vrepelil ! » répétait-elle. « Comment vraiment,

il voulait mourir! » Décidément, je le répète, elle est

Irès-bien cette dame!.. Du cœur... de l'esprit... avec

cela, polie, gracieuse au possible!...

Qu'est-ce que c'est que celte dame, s'il vous plaît,

monsieur René?

René ne répondait point; il hésitait à avouer au vieux curé la position peu orthodoxe de Jeanne Chapron.

— Eh bien? reprit M. Bernard.

— Eh bien, monsieur Tabbé, celte dame e&t une comédienne...

Le prêtre s'inclina,

— Une comédienne, soit, fit-il. Elle a une bonne âme, elle honore la vieillesse; je suis heureux de lui avoir serré la main.

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