SCÈNE PREMIÈRE
LE COMTE DARCET, MONSIEUR DE MORANNES, MONSIEUR DE PARNAY, plus tard ROSE.
DARCET
Moquez-vous de moi , vous avez raison , mais je suis comme cela.
MORANNES.
Allons donc!
PARNAY.
Ahl par exemple... voilà qui est fort!... un brave comme vous,
Darcet, le courage en chair et en os, un gaillard qui a eu des duels dont on a parlé! Encore le mois dernier, je l'ai vu sur le terrain, j'étais son témoin, il a attendu le feu de son adversaire avec le sang-froid dont il aurait demandé du feu pour allumer son cigare. Une batterie de canons rayés ne ferait pas reculer son courage!... Eh bien, il a peur de ce joli pistolet de salon qu'on appelle Tœil d'une femme.
DARCET
Un pistolet de salon, Parnay, dites donc un revolver ! Voyons ! je vous le demande à tous deux, avez-vous jamais réfléchi à tout ce que présente de diflScultés une déclaration, là... à brûle-pourpoint?... Tel que vous me voyez, je n'en ai jamais fait, et je suis, sur ce terrain-là, le plus grand sot des quatre parties du monde. Tenez!... il y a surtout pour moi , parmi les douceurs de rigueur dans toute déclaration, un diable de mot impossible à dire en face et qui, s'il me fallait le prononcer, me donnerait tous les ridicules et toutes les terreurs d'un premier début ; c'est précisément le mot décisif.
PARNAY.
Lequel ?
MORANNES.
Dites, mon cher, madame de Salbris n'est pas là. PARNAY.
Nous sommes entre hommes!... C'est?
DARCET
PARNAY, riant.
Tutoyez-moi, cher ami , ne vous gênez pas !
Que Youlez-vous ? je suis timide !
MORANNES.
C'est sa seule manière d'avoir peur.
DARCET
D'abord, quand j^oserais, je ne saurais pas comment m'y prendre.
JE VOUS AIMK 9
En conscience, je ne vois pas où peut être la transition entre les mille riens des conversations parisiennes et...
PARNAY.
Et Taveu de votre flamme?... Mais, mon Dieu! la transition est
partout : dans un bout de ruban galamment posé, dans un petit pied finement chaussé, dans une bague au doigt, dans une fleur aux cheveux ! La toilette d'une jolie femme n'est pas autre chose qu'une sommation directe et de tous les instants faite par la coquetterie à l'amour. Et, soyez tranquille, Darcet, sa femme de chambre, en lui mettant sa robe le matin, a toujours eu soin de placer les épingles de manière à égratigner un cœur. Quel charmant prélude, au contraire, que ce gentil dialogue qui voltige d'une idée à l'autre, du bal de la veille au bal du lendemain, de la promenade ù cheval au spectacle en vogue, et d'une pensée gracieuse à un doux compliment!
DARCET
Soit , il y a là un pont si vous voulez, mais c'est le pont des soupirs.
PARNAY.
Et le pont aux ânes.
Je ne vous y suivrai pas, Parnay.
PARNAY.
Bien obligé !
DARCET
Sérieusement, regardez... tenez, là ! ce cordon de soie qui pend traîtreusement de chaque côté de cette glace, au-dessus de cette cheminée.
PARNAY.
Eh bien?
MORANNES.
C'est la sonnette : après?
iO JE VOUS AIME
DARCET
C'est la cloche d'alarme !... C'est vers elle que votre idole courroucée tendra sa blanche main pour appeler un grand laquais ou une mignonne femme de chambre à qui elle dira : Reconduisez monsieur!... si vous avez eu l'imprudence d'aller trop loin... On ne sait pas combien les sonnettes sont venimeuses chez ces mauvais petits serpents qui descendent en droite ligne de notre mère Eve.
PARNAY.
Et de noire père le diable !
DARCET
Non, vrai, plutôt que de faire une déclaration à une femme, j'aimerais mieux... l'enlever!
Parbleu !
PARNAY.
Comment! parbleu!
MORANNES.
L'enlèvement ! le vrai procédé ! Sans aller jusqu'à l'enlèvement, qui n'est pas toujours possible dans notre civilisation bourgeoise et prude, je suis pour agir. Voyez- vous, les femmes sont réduites à une existence passive; nos mœurs leur interdisent toute initiative; elles ne peuvent venir à nous, il faut que nous allions à elles; elles attendent. Eh bien, pendant qu'elles sont là avec leur pudeur, si vous restez là-bas avec votre timidité, comment voulez-vous qu'il y ait rencontre? Les hommes qu'elles préfèrent sont ceux qui ne les" font pas attendre longtemps, qui osent, qui agissent. Non-seulement il leur est défendu de faire les avances, mais il leur est enjoint de les repousser : leur mérite est dans la force de leur résistance; il faut donc que notre attaque soit vigoureuse, afin qu'elles puissent être vertueuses autant qu'elles veulent sans craindre... de ne pas succomber. Les entreprises hardies leur permettent les défaites héroïques. Croyez-moi, la meilleure manière de trouver sur son chemin une femme qu'on aime...
JE VOUS AIME i\
DARCET
C'est de la perdre?
MORÂNNES.
Oui, un petit peu. C'est au moins de la compromettre. La fortune est aux audacieux, les bonnes fortunes aussi. Les situations brusquées, les dénoûraents improvisés, un cocher payé par vous qui se trompe d'hôtel en rentrant la nuit, une femme de chambre qui perd une clé — dans votre bourse, voilà ce qu'il faut. Les femmes ne se donnent qu'à ceux qui les prennent. Compromettez, messieurs, compromettez I Si l'enlèvement est possible, enlevez ! L'enlèvement! c'est le chef-d'œuvre de l'action ! si la femme qu'on enlève est mariée, on l'enlève à son mari; si elle est veuve...
DARCET
C'est moins lourd.
MORANNES.
On l'enlève à son amant. Dans les deux cas, duel ! Et vous sa vez comme ça vous pose, un duel ; comme la femme pour qui l'on a risqué sa vie s'attache à vous [ L'amour est un papillon qui se pique avec l'épée.
DARCET
Je ne suis pas pour l'action, mais je la préférerais à la déclaration.
PARNAY.
Pas moi ! Mais si vous n'êtes ni pour agir ni pour parler, pourquoi donc êtes-vous ?
DARCET
Pour écrire. Dans une lettre, vous pouvez être hardi sans danger, vous pouvez être à l'aise tendre, délicat, ingénieux, suppliant, passionné. Votre écriture est fine, votre cachet intelligent, et votre papier parfumé dispose tout d'abord pour un amour qui sent le jasmin ou la violette.
PARNAY.
L'humble violette !
i2 JK VOUS AIMI-:
MOUA.NNES.
Ainsi, vous ôlcs pour le poulet ?
Oui.
PARNAY.
Poule mouillée !
MORANNES.
Il n'y a pas de plus mauvais parli que d'écrire. D'abord, c'est inutile, puisqu'il faudra toujours vous décider à dire ce que vous aurez écrit; c'est imprudent, si la femme est surveillée ; et c'est maladroit, parce que votre sentimental poulet peut arriver h son adresse, proh! pudor! en môme temps qu'un créancier et quand madame aux abois est en train de battre monnaie...
PARNAY.
Et son petit cbien.
MORANNES.
Et surtout c'est fade ! Fi du poulet ! c'est la viande blanche de l'amour l je le laisse aux amours poitrinaires. La belle passion, en vérité, que celle qui se confie misérablement à un chiffon de papier, après trois ou quatre brouillons préalables ! Il ne faut pas avoir vécu pour employer ce puéril pis-aller pardonnable seulement à un lauréat en vacances ou à un gamin de seize ans secrètement épris de sa bonne. Tout homme assez ignorant du monde, assez imberbe, îissez en bas-âge pour commettre une pareille ânerie, devrait être â jamais perdu de réputation parmi les femmes.
PARNAY.
N'écrivez pas, parlez ! Alors, vous choisissez votre moment; vous attendez qu'on vous écoute... Ëcouté par une jolie femme, vous avez de l'esprit; et l'esprit c'est le passe-partout du cœuri Avec cette clé-là, vous êtes sûr...
DARCET
D'être sifûél
MORANNËS.
Çà, nous discuterions inutilement pendant des heures. Il d\v a que le fait qui prouve. Voulez-vous en avoir le cœur net ce soir même?
DARCET
Comment?
MORANNES.
Expérimentons nos trois systèmes.
PARNAY.