‹ Je vous aime: comédieChapitre 4 sur 14 · OÙ · texte numérisé non relu

OÙ

MORANNËS.

DARGETy vivement.

MORANNËS.

Sans doute, ici ! chez madame de Salhris.

DARCET

Qu'est-ce à dire?

MORANNËS.

GhutI Les murs de ce boudoir ont des oreilles, (naissant la voix.) Celles d'une certaine petite femme de chambre...

PARNAY. î

Oui^ Rose, la discrète confidente de ma chère cousine !

Donc, parlons bas.

DARCET, avec impatience.

Eh bien ?

MORANNËS.

Nous sommes tous les trois plus ou moins épris de madanic de Salbris.

DARCET, brusquemenl.

Tous les trois ?

MORANNES.

Pardieuî Serions -nous tous les trois ici trop tôt, avant que madame de Salbris ait achevé sa toilette, si nous n'aimions pas tous les trois madame de Salbris ?

DARCET

Pas moi !

PARNAY.

Vous cachez votre jeu, mon cher. Est-ce qu'on n'a pas vu votre manège cet hiver? Vous vous êtes fait présenter successivement dans toutes les maisons où va madame de Salbris, et, dès qu'elle paraît dans un salon, psit ! vous vous sauvez.

MORANNES.

Je gage que, de nous trois, il n'y a que lui qui en tient sérieusement.

Quand madame de Salbris vous parle, vous lui répondez à peine ; quand vous rencontrez son char au bois, vite vous jetez votre cheval dans une contre-allée ; ce qui ne vous empêche pas de la rejoindre aussitôt par la tangente et de l'accompagner modestement, à distance, avec la conscience du groom le mieux dressé. En un mot, vous cherchez madame de Salbris et vous l'évitez^ vous la suivez et vous la fuyez ! pourquoi?

DARCET

Madame de Salbris me déplaît.

PAHNAY.

Je gage encore qu'avec ses airs prudes il a son fameux billet doux dans sa poche.

MORANNES.

Dans tous les cas, épris ou non, il l'est toujours assez pour jouer sa partie dans le trio que je vais proposer. Où en êtes vous, Parnay, auprès de la marquise ?

DARCET, ricanant.

Avcz-vous parlé?

PARNAY.

Pas encore. Mon aveu est resté jusqu'ici en route, juste comme la lettre inédite de Darcet ! Pourtant, je devrais être plus avancé que je ne le suis : vous savez que je demeure en face de la marquise; mais, précisément à cause de cela, et pour ne pas abuser du funeste titre de petit-cousin, je n'ose pas la venir voir trop souvent. Et puis, vous l'avouerai-je ? J'ai peur du portier!

DARCET, riant. Parlez au portier !

MORANNES.

Moi, j'en suis juste au même point que Parnay. Madame deSalbris est une coquette qui s'amuse à laisser piaffer nos cœurs à sa porte !

PARNAY.

Pas même ! — Dans sa remise !

MORANNES.

En un mot, elle se moque de nous ! nous n'avons donc pas besoin d'avoir des scrupules vis-à-vis d'elle, et je vous propose...

DARCET

Quoi?

PARNAY.

Mtons-nous, car je crois entendre...

MORANNES.

Trois systèmes sont en présence: le billet doux, système Darcet; la déclaration, système Parnay; l'action, système Morannes...

PARNAY.

Trois, systèmes, et trois rivaux !

MORANNES.

Eh bien ! que chacun de nous fasse, ce soir même, l'application de sa méthode sur madame de Salbris. Est-ce convenu?

PARXAY.

Oui!

Messieurs, vous disiez en entrant que vous aviez bien dîné ; je commence à croire que vous avez dîné,., très-bien !

MORANNES.

En étes-vous?

DARCET, avec humeur.

Mais, messieurs, vous n'y songez pas ! Cette comédie ne serait pas seulement d'un goût détestable, mais nous y perdrions bel et bien nos peines : madame de Salbris est amoureuse.

MORANNES.

De qui donc?

PARNAY.

De vous, ^ar hasard?

DARCET

De son mari, messieurs.

MORANNES.

Mais il est inort ! il y a deux ans !.. .

DARCET

Il vit toujours dans son cœur.

PARNAY.

Vous voulez dire qu'il y revient !

MORANNES.

De si loin t...

Non, messieurs, elle Taime, elle le regrette profondément. Conserverait-elle sans cela aussi religieusement tout ce qui lui reste du marquis? Regardez cette étagère de bois de rose.

JB VOUS AIME n

PARNAY.

Ah ! oui, Tarmoire aux reliques conjugales!

DARCET

Oui, cette étagère consacrée depuis deux ans à rorabre du marquis, à son souvenir...

PARiNAY.

Et à son bonnet !

DARCET

Pourquoi pas ? C'est le dernier bonnet porté le marquis, et c'est la marquise qui l'a brodé.

MORANNES.

Eh bien ! qu'est-ce qu'il prouve, ce bonnet?

PARNAV.

II prouve que la marquise a, comme toutes les femmes, quelque chose à jeter par-dessus les moulins !

DARCET

Madame de Salbris, messieurs, est une femme d'une éducation, d'un caractère et d'une vertu...

PARNAY, à Morannes.

Comme elle lui déplaît I

MORANNES.

Avouez donc franchement que vous l'aimez 1

DARCET, sèchement.

Je n'aime pas madame de Salbris l

MORANNES.

Oui ou non, étes-vous du défi?

DARCET

Non.

MORANNES.

Soit. En ce cas, à nous deux, Pamay.

PARNAY.

Messieurs, madame de Salbris n'est pas une femme qu'on tniito de h sorte, et je ne puis admettre que devant moi...

MORÀNNES.

Si vous ne l'aimez pas, qu'est-ce* que ça vous fait ?

DARCET

Je consens bien, moi son cousin !

MORANNES.

Seriez-vous plus que son cousin ?

DARCET

Hélas! non.

MORANNES.

Alors, mon cher Parnay, vous voyez le vainqueur 1

Oui, dans ce miroir !

MORANNES.

L'action est souveraine !

PARNAY.

La déclaration est infaillible !

DARCET, à part.

Ils me font peur.

PARNAY.

Au reste, nous saurons ce soir à quoi nous en tenir .

MORANNES.

Je vais m'appréter (il va pour sortir.) DARCET.

Messieurs !

MORANNES, s'arrôtant.

Quoi?

DARCET, à part.

Comment parer?...

PAUNAY.

Et puis?

DARCET, à pjrt.

Ah ! (Haut). Messieurs, vous êtes Lien résolus? Rien ne peut vous faire renoncer...

A une jolie femme ?

DARCET

Eh bien, puisque vous persistez dans cet infâme complot, — j'en suis !

PARNAY.

A la bonne heure !

MORANNES.

Vive Darcet !

DARCET

Seulement, je demande que Tépreuve soit sincère et décisive.

MORANNES.

Qu'entendez- VOUS par-là?

DARCET

Voici. Un système, pour être bon, doit être bon en lui-même et quel que soit celui qui remploie. Moi, je crois la lettre assez efficace pour réussir au premier venu, habile ou non, par sa vertu seule. Voilà ce que j'appelle la vraie supériorité.

MORANNES.

Et moi, je crois l'action tellement admirable qu'il n'y a pas de mauvaise manière de s'en servir.

PARNAY.

Et moi, j'affirme que Darcet lui-même n'empêcherait pas la déclaration de réussir.

DARCET

Alors, vous allez voter mon amendement. Je propose de tirer au sort lequel de nous écrira, lequel agira, lequel parlera.

PARNAY.

Vous dites !

MORANNES.

Tirer au sort !

DARCET

Voulez- vous?

PARNAY.

Par exemple ! Nous lâcherions le système où nous sommes sûrs d'être triomphants !

MORANNES.

Pour tirer peut-être celui où nous sommes sûrs d'être grotesques !

DAKCET.

Vous reculez?

PARNAY.

Je crois à la déclaration, je ne veux pas m*exposer à agir!

MORANNES.

Je crois à Faction, je ne veux pas m'exposer à écrire !

Je crois à la lettre, et je m'expose bien à parler !

MORANNES, à Parnay.

C'est à considérer.

PARNAY.

Il est si jaloux qu'il risque sa chance plutôt que de nous laisser la nôtre !

DARCET

Songez donc que je peux être condamné à prononcer ce formidable : je vous aime !

• MORANNES.

11 est de foit que, s'il lui fallait sauter ce Rubicon à pieds joints!...

PARNAY.

Non, à mains jointes !

MORANNES.

Gare à la sonnette...

PARNAY.

Du jugement dernier !

DARCET

J'affronte tout, moi la poule mouillée !

MORANNES.

Il se perdrait pour nous perdre avec lui !

PARNAY.

L aime encore mieux sa défaite que notre victoire I

Acceptez- vous ?

MORANNES.

Qu'en dites-vous, Paraay?

PARNAY.

Après tout, le hasard ne va pas s'amuser à nous taquiner tous les trois. Il y aura sans doute un de nous qui tirera le système qu'il préfère : si c'était moi? Bah! j'accepte.

MORANNES.

Et moi aussi.

DARCET

Qui est-ce qui écrit les trois bulletins ?

2Î JE VOUS AIMK

PARXAY.

Vous, puisque vous êtes pour écrire.

DARCET

Soit, (il se met à la table et écrit.)

MORANNES, majestueusement.

II nous faut une urne.

PARNAY, après avoir parcouru des yeux le boudoir, avisant le bonnet du mari, s'en empare, et le dissimule un moment derrière son dos, — ^ D*un air mystérieux.

J'ai notre affaire I

DARCET et MOUANNES.

Quoi donc?

PARNAY, présentant tput à coup le bonnet retourné sur sa main.

Le bonnet du mari !

MORANiNES.

Bravo l

PARNAY, il examine curieusement le bonnet et le soulève un instant par son gland d'or.

Diable !

MORANNES.

Quoi ?

PARNAY.

Si nous nous en servons, nous pourrions bien être volés, c'est un bonnet grec l

DARCET

C'est fuit, (il plie les trois bulleiins et les jette dans le bonnet.)

MORANNES.

Allons, messieurs, tirons au sort ! (Prenant un bu.lelin.) Aléa,,,

PARNAY, mémo ji'U.

Jacla,.,

DARGET, même jeu.

Est\ (Moment de silence. Chacun déplie son bulletin.)

MORANNES, avec une grimace, La lettre !

PARNAY, conslerné.

L'action !

La déclaration I Maudit bonnet !

Une vraie calotte !

Coup du sort î

DARCRT, écrasé.

MORANNES.

PARNAY.

DARCET

MORANNES.

Non, chiquenaude. — Que le diable m'emporte si je sais écrire !

DARCET

Et moi parler !

PARNAY.

Et moi compromettre ! Je n'ai pas appris.

DARCET

A quoi servent les collèges 1 (a pan.) Au moins, le hasard ne leur a pas été meilleur qu'à moi. (Haut.) Maintenant, messieurs, les hostihtés sont ouvertes. Nous avons jusqu'à minuit. Çà, il est entendu que nous ne ferons ni plus ni autre chose que ce que la fortune nous ordonne. Jurons -le sur l'honneur.

Levons le bras tous trois ensemble.

24 JE VOUS AIMK

RIORANNES.

Oui, il convient que, devant cet insolent bonnet, nous ayons un certain air... (ils lèvent le bras tous trois.)

DARCET

De moulins !

PARNAY.

Je jure de ne pas parler à madame de Salbris et de me borner à la compromettre — d*ici à minuit !

MORANNES.

Je jure de ne pas compromettre madame Salbris et de me résoudre à lui écrire — d'ici à minuit !

DARCET

Et moi, je jure de ne pas lui écrire et de me résigner à lui parler... (Avec un soupir) d'ici à minuit ! (Moranncs va replacer respectueusement le bonnet sur le coussin.)

PARNAY.

Attention, messieurs ! (il sonne. — Rose entre aussitôt par une petite porte de gaucbe.)

MORANNES, bas à Parnay.

Elle n'était pas loin !

PARNAY, bas.

Diable !

MORANNES.

Bah!

PAïlNAY.

Rose, vous direz à ma cousine que nous sommes aux regrets de ne pouvoir Tattendre plus longtemps. (Morannes et Parnay sortent.)

DARCET

Et VOUS ajouterez que, si madame la marquise est visible dans un quart d'heure , le comte Darcet aura rhonueur de venir lui présenter ses respects, (a part, pendant que Rose affecte de ranger.)

Gomment vais-je faire pour lui dire ce que je lui écrivais? Allons, il le faut! Pour me fermer toute retraite, je vais brûler mes vaisseaux — et ma lettre. (U jette sa lettre dans la cheminée, et sort )

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