‹ Jean 1er [i.e. premier], comte de Foix, vicomte souverain de Béarn, lieutenant du roi enChapitre 11 sur 23 · LES ROUTIERS · texte numérisé non relu

LES ROUTIERS

Situation fftcheuBC des provinces méridionales. — Les routiers en Languedoc. — André de Ribes recommence ses courses dans l'Albigeois. — Guillaume de Flavy en mission auprès du comte Jean. — Alliance du comte avec la Trémoille. — Mort de la comtesse Isabelle. — Ses funérailles. — Jean prête serment aux états de Béarn. — Pouvoir absolu du comte en Languedoc. — Ses actes arbitraires. — Occupation violente do l'hôtel épiscopal de Béziers. — Négociations qui en sont la suite. — Rodrigue de Villandrando et ses routiers dans la province. — Fin de la lutte contre André de Ribcs. — Les états de Languedoc à Cbinon. — Le comte ne quitte point le Midi pendant les grands événements militaires qui marquent, avec l'apparition de Jeanne d'Arc, Tannée 1429. — Les routiers continuent leurs ravages dans la province. — Inactivité du comte de Foix en présence de ce fâcheux état de choses. — Etats de Béziers. — Assemblée de Cabestan. — Evénements d'Espagne. — Rivalité de FAragon et de la Castille. — Allié de l' Aragon, le comte prend part à ces querelles. — Nouvelles courses des routiers en Languedoc. ~ Les armes étant impuissantes à les réduire, on les^éloigne à prix d'argent.

La capitulation de Lautrec n'avait point rendu la tranquillité au Languedoc. Les agissements d'André de Ribes et de ses routiers dans la province ne devaient subir, malgré les trêves, qu'un très court moment d'arrêt. Un mois après ces événements, poussé sans doute par le chef de la maison d'Armagnac, le redoutable bâtard avait repiis les armes et réoccupé dans l'Albigeois les places de Lautrec et de Gombefa. Pour donner à celte violation inouïe des traités un semblant de justification, de Ribes prétendait n'avoir point été payé intégralement des sommes qui lui avaient été promises par les conventions précédentes (1).

D'ailleurs, ce n'était pas là la seule affaire qui inquiétât en ce moment les contrées languedociennes. L'état ne pouvait en être plus pitoyable. Pendant que les gens d'André de Ribes mettaient

(i) Yaissetd : Histoire de Languedoc^ IV, 470.

l'Albigeois au pillage, les Bourguignons préparaient au-delà du Rhône une invasion dans la partie orientale de la province, et de nombreux routiers, sous le commandement d'un chef célèbre, Jean Raoulet, se jetaient sur la sénéchaussée de Beaucaire et la ravageaient de leur mieux (1).

Jean n'était point en Languedoc dans ces circonstances difficiles. Alors que sa présence aurait été pour la province d'une si grande utilité, il s'était rendu à Perpignan, où résidait présentement le roi d'Aragon, et donnait dans cette ville tous ses soins à diverses affaires qui intéressaient ses domaines particuliers (2).

En revanche, ce fâcheux état de choses amena dans le Midi Charles VII et ses conseillers. Dans les premiers jours de juin, Charles vint en Languedoc. Dès son arrivée, il prit pour remédier au mal les mesures nécessaires. Uue compagnie fut dépêchée sur Lautrec, sous les ordres de Bernard de Villemur, avec mission d'en déloger André de Ribes et ses gens de guerre. Quant à la sénéchaussée de Beaucaire, le comte d'Armagnac reçut la charge d'aller avec un corps de troupes important la délivrer de Jean Raoulet et des siens (3).

Le comte s'acquitta à mer\'eille de cette mission difficile. Il s'employa contre les routiers avec une ardeur d'autant plus grande qu'il avait quelques raisons particulières de les détester (4). Quelques mois lui suffirent pour chasser entièrement de la sénéchaussée les bandes pillardes qui la désolaient. Mais le pays n'y gagna rien ou peu de chose. A défaut des routiers de Raoulet, ce furent les gens d'armes armagnacs eux-mème qui se chargèrent de le ravager. Le comte, à son départ, laissa Nîmes et son territoire complètement épuisé. Aussi le roi fut-il obligé, pour donner

(1) Même auteur. — Ménard : Histoire de la ville de. Nime^^ 111, p. 145.

f2) Le comte s^occupait à Perpignan de quelques questions importantes, relatives à ses domaines d'Aragon, sur lesquelles nous aurons à revenir ; il négociait en même temps une alliance iivec le souverain de cette coutrée, qui était alors Alphonse le Magnanime, et signait un traité avec ce prince, à la date du 29 juin. (Pièce justificative XXXV).

;3) Vaissete, ibid. — Ménard, ibid.

(4) Ces routiers avaient fait partie jusqu^alors des bandes commandées par le vieux maréchal de Sévérac. Ce capitaine venait de mourir. On accu* sait, avec raison d'ailleurs, le comte d'Armagnac de lavoir fait assassiner pour extorquer sa succession. On comprend donc le sentiment de haine oui animait le comte contre les compagnies du maréchal. (Quichenty Hodrigue.., p. 33).

à cette ville quelque soulagement, de remettre aux Nîmois les sommes qu'ils devaient sur les subsides précédemment alloués par les états de la province, à condition qu'ils emploieraient ces sommes à la réparation de leurs murailles (1).

En outre, pour veiller à la tranquillité du pays et prévenir de la part des routiers de nouvelles irruptions, le comte d'Armagnac avait jugé nécessaire de laisser en partant dans la sénéchaussée quatre cents de ses hommes d'armes. Mais ces gens de guerre s'acquittèrent si mal de leur mission et commirent tant de méfaits dans la contrée que, sur les plaintes fort vives des états, le roi dut ordonner au comte de Foix, par lettres du 2 décembre suivant, de licencier ces troupes et de les contraindre par la force à quitter le pays, si elles opposaient la moindre résistance (2).

n fallut cependant récompenser bien cher ces services d'une efficacité contestable. Les états du Languedoc durent accorder au comte d'Armagnac, pour l'indemniser de son expédition dans le Nlmois, une somme de vingt deux mille livres. Encore faillirentils être victimes de leur générosité Ils avaient décidé que cette somme serait prise sur une aide de cent cinquante mille livres, qui avait été consentie par la province dans une des précédentes sessions. Mais le comte de Foix prit sur lui de considérer leur décision connue nulle et imposa à la province, sans les consulter, cette somme de vingt deux mille livres en plus de la totalité du subside déjà voté. De là, réclamations énergiques des états. Ils se plaignirent vivement au roi de cet acte arbitraire, qui allait à rencontre de leurs privilèges, et Charles leur donna en partie gain de cause. Par un acte daté du 2 décembre, il suspendit la levée de la somme injustement imposée et renvoya la solution de l'affaire à la session prochaine des trois états de son obéissance, qui devait être tenue à Poitiers, le 8 de janvier suivant (3).

Plus difticile fut de débarrasser l'Albigeois d'André de Ribes et de ses gens de guerre. On ne put môme y parvenir. Le bâtard d'Armagnac tenait bon dans Lautrec, pillant et rançonnant le pays,

(1) et (2) Coll. du Lang. v. 89, fo» 62 et C8. — Vaissele, /. c. - Ménard, /. c.

(3) Recueil des Ordonnances, XIII, p. 143. — Vaissete, IV, 471 et Preuve CXC, p. 432.

et réclamant toujours les sommes qui lui avaient été promises par la capitulation de mai. On essaya de satisfaire à ses exigences. Dans le courant de juillet, Charles VU chargea deux de ses officiersjd'aller dans la sénéchaussée de Toulouse emprunter les fonds nécessaires à Tévacuation deLautrec (1); mais cette mission fut sans résultats. Les sommes exigées par le routier pour la rançon de cette place no purent sans doute être recueillies, et André de Ribes continua pendant de longs mois encore à terroriser l'Albigeois.

Au reste, le comte deFoix ne se donna point beaucoup de mouvement pour reprendre sur les routiers une ville qui lui appartenait en propre. Il dépensait son temps à parcourir ses domaines patrimoniaux, oubliant quelque peu les affaires du roi, son maître, et négligeant par trop les intérêts de la vaste province confiée à sa garde. En octobre, il était dans sa vicomte de Béarn. Là, vint le trouver Guillaume de Flavy, un des pei*sonnages les plus importants de la cour de Charles VII et l'un de ceux qui avaient une part d'influence des plus grandes sur les choses du gouvernement ('2). Flavy venait de la part du roi et de son ministre favori, la Trémoille, remplir auprès de Jean une mission secrète et confidentielle. Il était chargé de <( porter à mondict seigneur le com- € te.... certaines lectres closes tant du roy comme d'aucuns de a ses principaulx conseillers, et de dire de bouche aucunes choses « secrètes h lui enchargées, qui grandement touchoient le bien, a honneur et prouffil d'icelluy seigneur, et mesmement latuition, « seurté et garde des pays de Languedoc et duchié de Guyeu- « ne > (3).

Il serait, certes, intéressant de connaître l'objet de cette mission confidentielle, qui devait être d'une certaine importance, puisqu'elle motivait le déplacement d'un des principaux personnages de la cour. Malheureusement, le défaut absolu de documents con-

(1). Bibl. Nat. : Portefeuilles Fonlanieu, vol. 115.

(2). Flavy remplissait auprès du premier ministre, la Trémoille, un poste de confiance. H était son agent, son affidé, Thomme de sa politique. Il fut accusé plus tard d'avoir été, sous l'inspiration de ce ministre, cause de la prise de Jeanne d'Arc à Compiègne. (Yallet de Viriville, Charles VJI^ II, 156).

(3)Bibl.Nat. Cabinet des titres, F/^ry.— Yallet de Viriville, CAaWw VII l. c.

temporains relatifs à cette affaire, autres que celui que nous venons de citer, ne nous permet pas de hasarder à cet égard la moindre conjecture.

Le roi suivit de près son ambassadeur dans le Midi. En janvier 1428, il était en Languedoc avec ses conseillers, et le comte de Foix allait le rejoindre à Montpellier. Ce voyage fut pour le Béarnais une occasion de resserrer les liens d'amitié qui Tunissaient au ministre tout-puissant de Charles VII, la Trémoille. Le 28 janvier, il signait à Montpellier un acte par lequel il s'engageait à rester toujours le partisan et Tallié de ce grand seigneur, à servir fidèlenient sa politique et à contribuer le plus possible au maintien de sa situation prépondérante auprès du souverain (1). En retour, par un acte signé à Blois, le 18 février suivant, le premier ministre promettait au comte de Foix son alliance et son appui (2).

Les affaires de la province occupèrent le roi et le comte, pendant le séjour de la cour de France en Languedoc. On craignait alors dans la sénéchaussée de Beaucaire une nouvelle irruption de routiers. Pour prévenir toute catastrophe de ce genre et veiller & la sûreté de ce pays, Charles VII envoya, sur la proposition du comte de Foix, le chevalier Jean de Lavedan occuper le château de Nîmes avec un corps de gens de guerre (3).

Tandis qu'il donnait ainsi ses soins aux affaires de la province, le comte recevait à Montpellier la nouvelle d'un triste événement. La comtesse Isabelle, sa mère, venait do mourir. Jean courut aussitôt h Orthez pour assister à ses obsèques et préparer ses funérailles. Un curieux document contemporain nous a conservé le récit fort détaillé de celte funèbre cérémonie (4). Elle provoqua une immense afffuence dans la vieille capitale de Gaston Phœbus. Les grands feudatairesdu Sud-Ouest français s'y étaient tous rendus en personne ou par leurs ambassadeurs. L'Aragon, la Navarre avaient envoyé plusieurs de leurs plus importants personnages^ Les prélats, les barons et les seigneurs d'un rang inférieur assistaient en très grand nombre à cette solennité , et toutes les villes de la France méridionale y étaient représentées

(l)Arch. B-Pyr. E, 434.

(2) Ci-après, pièce justificative XXXVI.

'3) Vaissete, IV, 471. — Ménard, III, 146.

>) Arch. B -Pyr. E, 426.

par leurs députations (1). C'est le 27 féviier, dans l'église du monastère des Frères-Prêcheurs d'Orthez, que ces honneurs furent rendus à la mémoire d'Isabelle.

La comtesse avait, à la mort de son mari, confié à son fils aîné le gouvernement des domaines soumis à rautorité de la maison de Foix ; mais elle s'en était expressément réservé, on se le rappelle, la haute suzeraineté. En succédant à Archambaud comme vicomte de Béarn, Jean n'avait donc pas eu à prêter aux états généraux de ce pays le serment d'usage que les souverains béarnais étaient tenus, d'après les fors, de prononcer solennellement devant les trois ordres, à leur avènement. Cette obligation essentielle, qui devait consacrer son installation dans la souveraineté des Gastons, Jean la remplit devant les états de Béarn réunis à Orthez, trois mois après la mort d'Isabelle, le 45 juin 1428. C'est encore dans le monastère des Frères-Prêcheurs qu'eut lieu cette solennité à laquelle assistaient en très grand nombre les prélats, les barons et les députés des communes des trois vicomtes de Béarn, de Marsan et de Gavardan. Nous n'analyserons pas le serment du comte, qui est presque identiquement semblable à celui que prononça Archambaud à son avènement et dont nous avons donné de nombreux extraits dans notre premier chapitre. Selon la formule inscrite dans les fors, Jean promit aux Béarnais de se conduire envers tous, riches et pauvres, en bon et juste souverain; il s'engagea à rester scrupuleusement fidèle dans tous ses actes aux prescriptions contenues dans les fors et les coutumes qui depuis des siècles régissaient le pays, et, comme ses prédécesseurs, fit à ses vassaux force promesses qui ne devaient pas être tenues. En retour, ses sujets présents à cette cérémonie, à genoux devant lui, lui rendirent hommage, et tous vinrent successivement prêter entre ses mains un serment d'obéissance et de fidélité (2).

Cependant, la guerre continuait toujours en Languedoc. En avril, les Anglais se jetaient sur la sénéchaussée d'Agen, prenaient dans ce paysMarmande et plusieurs autres places et menaçaient de pénétrer au cœur de la province. On s'émut à Toulouse des dangers

(i) Toulouse, notarament, qui envoya deux de ses capitouls. Jean l'y avait invite par lettres du 28 janvier. (Arch. mun. de toul. 433, Délibér, des Capitouls.)

(2) Arch. B. l'yr. E, 321.

que &isait courir au pays le voisinage de ces étrangers, et on fit appel à la vigilance du gouverneur. Le comte en profita pour imposer aux Toulousains, avec Tassentiment des capitouls, un subside de six mille écus d*or, dont seize cents furent versés immédiatement entre les mains de son trésorier. Avec ces ressources, on put prendre les mesures nécessaires et envoyer un corps de gens de guerre suffisant à la rencontre des envahisseurs (1) .

Mais ce n'étaient pas seulement les Anglais et les routiers qui jetaient le trouble dans les contrées méridionales. Les actes arbitraires, que se permettait fréquemment le comte de Foix, aggravaient encore chaque jour leurs soucis. Jean tranchait, en effet, du souverain en Languedoc. Sachant le gouvernement royal trop fiable pour réprimer ses excès, lié d*alleurs étroitement avec les conseillers les plus influents de Charles YII et libre par conséquent de son action dans la province, il exerçait du Rhône à la Garonne un pouvoir absolu qui ne savait pas toujours s'incliner devant les volontés du roi. Sur son ordre, on frappait dans les monnaieries royales du Languedoc des pièces qui n'avaient point la valeur légale, et les plaintes incessantes des états et des villes de la province s'élevaient vainement contre cette dangereuse mesure (2). Le 1" avril (1428), il signait à Mazères une ordonnance qui défendait à tous les officiers de son gouvernement de mettre k exécution les lettres du roi sans son autorisation préalable, et principalement les lettres qui contenaient des provisions d'offices (3). Aucune mesure, s'il ne l'avait lui -môme décidée, ne devait être prise dans la province.

Mais, c*est surtout le fait suivant, qui nous donnera une idée bien caractéristique du sans-gône avec leqael le comte exerçait son pouvoir. Il avait convoqué pour le mois d'août les états généraux de la province. C'est à Béziers que ceux-ci devaient se réunir. Quelques jours avant l'ouverture de la session, le comte écrivit de Narbonne à Tévôque de Béziers;et pria ce prélat de mettre son hôtel épiscopal à sa disposition pendant la durée des états ; cet hôtel lui était nécessaire pour son logement et celui de sa suite. L'évoque s'empressa naturellement d'accéder aux désirs du comte

(1) Arch. mun. de Toulouse : v. 432, DéUbt^rations des Capitouls,

(2) Arch. mun. de Tool : ibid.

(3) Coll. du Lang. v. 89, f° 68.

et chargea son vicaire général d'aller en personne lui offrir la libre disposition non seulement de sa maison de Béziers, mais encore de tous les châteaux qu'il possédait dans les environs de cette ville.

Les états siégèrent un mois ; mais, après leur dissolution, le comte se garda bien de rendre à Tévêque son hôtel ôpiscopal. Plus simple lui parut de le conserver. Il y installa une forte garnison de gens de guerre, sous le commandement du sénéchal de Foix, Arnauton d'Espagne, ety fit exécuter d'importants travaux de défense. La cathédrale de Béziers, qui confinait à Thôtel, fut traitée, sur son ordre, de la même façon. On en mura les portes et on crénela ses murailles. Enfin, les hommes d'armes de Jean reçurent l'ordre de chasser des maisons, qu'ils occupaient à Béziers, les chanoines de la cathédrale, et le comte fit faire de ces maisons autant de petites forteresses (1).

Pour colorer d'un prétexte cette étrange conduite, le comte prétendit que les intérêts du roi et de la chose publique l'obligeaient à cette mesure. En réalité, cet acte d'un arbitraire révoltant devait certainement avoir pour cause première quelque dissentiment survenu précédemment entre l'évêque et le lieutenant du roi. Ombrageux et vindicatif, le comte aurait profité de sa toute puissance dans la province pour tirer ainsi brutalement vengeance du malheureux prélat. Mais ce n'est là d'ailleurs qu'une simple conjecture, car le silence absolu des chroniques du temps comme des documents contemporains nous empêche de donner à cet égard le moindre renseignement précis.

L'évêque ne souffrit pas naturellement sans se plaindre l'attentat dont il était victime. Ses récriminations obligèrent Charles VII à donner au comte de Foix, par lettres du 8 novembre. Tordre d'évacuer et de rendre à son légitime propriétaire l'hôtel épiscopal de Béziers. Le pape intervint aussi dans la querelle et, par une bulle datée de Rome, le 28 suivant, il chargea l'évêque de Laon, qui rempHssait en Languedoc les fonctions de commissaire général des finances, d'user de son influence sur le comte pour ramener l'opiniâtre feudataire à de meilleures dispositions (2).

(i)Bibl. Nat. Coll. du Lang. v. 89, fo 89 et suiv. — Vaisselto, IV, (2) D. Martenne : Thésaurus annecdotorum, l, p. 1777.

Mais tout fut inutile. Jean se savait assez puissant dans le Midi pour braver à son aise les foudres de l'Eglise et les injonctions de l'autorité rovale.

Les moyens d'intimidation n'ayant pu réussir, on passa de la menace aux prières. Le 24 décembre, Pierre, abbé de Saint - Lucien de Beauvais, Imbert de Ghissiaco, officiai de Béziers, Pierre Yillain, chanoine, et Jean Bodeu, consul de la même ville, vinrent trouver le Béarnais au château de Mazères, où il faisait alors sa résidence. Ils étaient poiteui's de lettres du roi, de Tévêque de Reims, chancelier de France, de Tévêque de Béziers, du chapitre de la cathédrale et des consuls de cette ville et venaient, au nom de ces personnages, inviter le comte à restituer à révoque les biens dont il l'avait injustement dépossédé.

Jean accueillit ces messagers avec beaucoup de hauteur et leur fit longtemps attendre une audience. Ils s'étaient présentés au château le matin du 24, mais le comte les avait renvoyés à l'aprèsmidL L'après-midi venue, il leur fit mander par son secrétaire d'attendre au lendemain. Le lendemain, ce fut encore un nouvel ajournement. Le 26 enfin, Jean consentit à les recevoir. Les évêques de Tarbes, de Lescar et de Pamiers étaient présents à l'audience. En leur présence, entouré de sa cour, Jean donna aux députés de l'évèque les explications qu'ils attendaient. Il leur dit que c lorsqu'il fit prier l'évoque de Béziers de lui céder momentac Dément son hôtel épiscopal, il n'avait point l'intention de le € garder plus tard et d'y placer une garnison ; mais que, dansl'in- € tervalle, les motifs les plus graves l'avaient contraint à cette « mesure. Il avait d'abord espéré que ces motifs cesseraient « d'avoir leur raison d'être après un mois ou six semaines ; mais t il n'en avait pas été ainsi, et aujourd'hui encore les mêmes motifs c l'obligeaient à conserver une garnison dans l'hôtel épiscopal de « Béziers. Si le roi lui avait donné Tordre d'évacuer cet hôtel, c'est c qu'il ignorait les raisons qui le faisaient agir, et le comte se c proposait d'ailleurs de les lui faire connaître incessamment, c L'évèque n'avait, au reste, aucun droit de se plaindre ; ses c possessions personnelles avaient été respectées. Et d'ailleurs, c dans le cas d'extrême nécessité, les biens ecclésiastiques comme € les autres n'appartenaient-ils pas au roi qui avait le droit d'en c disposer à sa guise ? L'évèque avait en outre, (^joutait le comte.

« fait plus que de se plaindre ; il s'était permis à l'adresse c de Jean, et le comte en était fort mécontent, certaines paroles a calommieuses et insultantes.il avait dit, entr' autres choses, que « le comte avait essayé pendant la nuit de s'emparer par escalade « de son château de Lignpn. Cela était faux. Si le comte avait c voulu ce château, il Taurait pris publiquement et au grand t jour. Aurait-il besoin, d'ailleurs, dans l'intérêt du roi et de la « chose publique, de n'importe quel château en Languedoc, appar- « tenant à n'importe quel personnage sans exception, qu'il le « prendrait de même, quand et comme il l'entendrait. Si l'évoque « de Béziers, disait-il enfin en terminant, ou tout autre personna- « ge de la province se permettait à l'avenir sur son compte des « propos injurieux, il se sentait assez puissant en France pour c expulser le coupable non seulement du Languedoc, mais encore « du royaume » (1).

C'était là un langage bien hautain dans un temps où Ton ne bravait pas impunément la puissance de l'Eglise. L'official de Béziers y répondit en niant l'exactitude des paroles outrageantes attribuées à l'évêtiue. Il dit que les canons défendaient, sous peine d'excommunication, de toucher aux biens ecclésiastiques et conjura le comte de réparer par une restitution immédiate l'injustice de ses actes. Mais Jean ne voulut rien entendre. Il se contenta d'accorder que des ordres seraient donnés pour que le service divin n'eût pas à souffrir de la présence de ses gens de guerre dans la cathédrale. Quant à l'évoque, ajouta-t-il, s'il voulait aller loger dans son hôtel, on en mettrait une partie à sa disposition.

L'affaire en resta là pour le moment. En septembre de Tannée suivante (1429), les gens de guerre du comte occupaient toujours l'hôtel épiscopal de Béziers. De nouvelles négociations furent alors entamées, et i'évêque fit faire auprès de Jean une seconde démarche. Le comte voulut bien cette fois accéder à ses prières ; mais il y mit une condition qui fit encore tout échouer. Il exigeait que I'évêque fit le serment de conserver les travaux de défense, que Jean avait fait exécuter à l'hôtel épiscopal et à la cathédrale. Il devait, de plus, s'engager à remettre de nouveau entre les mains du comte, à la première réquisition qui lui en

(i). Coll. du Lang. v. 89, fo 88.

wrait &ite, les clefs de ces deux bâtiments. Mais Tévéque se refusa forinelleiDent à adhérer aux exigences de Tautoritaire Béarnais. Il dit qu'il avait déjà prêté au roi un serment de fidélité à Espalylës-le-Puy, que sa loyauté ne pouvait être suspecte, que ses biens avaient toujours été à la disposition du souverain et de ses officiers et qu'il n'avait, par conséquent, nul besoin de prêter un nouveau serment, contraire d'ailleurs à sa dignité et à la liberté ecclésiastique (1).

Les renseignements font absolument défaut sur les suites qui furent données à cette affaire. Sans doute, le comte Jean dut un jour ou l'autre accéder aux demandes incessantes de Tévêque de Béziers. Hais, comment et à quel moment ? Les documents ne le disent pas. Nous n'avons si longuement insisté sur ce fait que pour donner une idée du désordre qui régoait alors dans les esprits, du mépris qu'inspiraient aux grands feudataires, en ce temps de trouble et de relâchement, les injonctions sans conséquence de l'autorité royale, et surtout deTabsolutisme avec lequel le comte de Foix gouvernait l'importante province que Charles VII avait confiée à sa garde .

Les états de Béziers, qui avaient fourni à Jean cette belle occasion de se livrer ainsi tout à son aise à ses fantaif^ies d'arbitraire, siégèrent pendant le mois d'août. Leurs doléances nous ont été conservées (2). Elles faisaient une peinture énergique du misérable état de la province. L'hiver précédenl avait été très rude, et les récoltes de la saison suivante en avaient fortement souffert. Pressuré d*une part par les agents du roi qui exigeaient à tout instant de nouveaux subsides, — on en avait payé depuis dix ans plus de seize cents mille livres, — ravagé d'autre part par les routiers et les gens de guerre à la solde de tous les partis, le pays était complètement épuisé. Pour faire preuve de bonne volonté cependant^ les états consentaient à accorder au comte une aide de cinquante mille livres, dont moitié serait payée ^ la Saint-Martin prochaine et moitié à la Saint-André. Mais ils exprimaient le

(1) CM. du Ung. V. 89, fo 90. — Vaissete, IV, 474.

(2) Arch. uun. de Toulouse : Cahiers des doléances (1428-1579), n» 155 do catalogue des manuscrits, fi» 1 et suiv.

désir que ces ressources fussent exclusivement employées à défendre la province contre les routiers et les Anglais (1).

On en avait en effet grand besoin. Il n'était pas une contrée du Languedoc qui ne pâtit plus ou moins des courses de ces piL lards. Les Anglais ne cessaient de se montrer sur les frontières occidentales de la province. André de Ribes continuait toujours à terroriser le Toulousain et TAlbigeois. Quant à la partie orientale du Languedoc, qui fut sous le gouvernement de Jean un tbéàtrede luttes perpétuelles, elle était depuis quelque temps la proie des bandes du plus fameux des aventuriers de cette époque, Rodrigue de Villandrando (2).

Venu du fond de la Castille pour pressurer ce riche et beau royaume de France, depuis un siècle le paradis des hommes do guerre et le champ de bataille de l'Europe occidentale, ce hardi capitaine dirigeait les opérations d'un nombre fort respectable dos routiers les plus audacieux de son temps. Son armée venait de s'enrichir tout récemment des bandes qu'avait commandées jusqu'alors le vieux maréchal de Sévérac, et qui, conduites par ses deux lieutenants, Valette et Andrelin, couraient les contrées languedociennes à la recherche d'un chef digne de remplacer à leur tête le capitaine qu'elles avaient perdu (3). Sous les ordres de Rodrigue, ces pillards acharnés s'employèrent consciencieusement à ruiner le Languedoc. Ils élurent domicile dans la sénéchaussée de Beaucaire et exercèrent dans cette malheureuse contrée des ravages dont on dut se souvenir longtemps. « Ja- € mais guerre de pillage ne fut menée avec un tel ensemble. Le « nom du castillan, devenant inséparable de celui des deux chefs « avec lequel il avait fait société, résonna comme un glas inces- • sant aux oreilles des populations : Rodrigue, Valette, Andrelin ! « Ils avaient établi leur quartier général entre le mont Lozère et

(\) Ou donna cependant sur cette aide diverses sonime$« à différents per 8onna$:[es qui avaient assisté aux états, et en vertu de lettres royales da 31 août, l'archevêque de ïleiins, le gouverneui* de Montpellier, le vicomte de Carniainp: et plusieurs autres se partagèrent une somme de 2,250 livres tournois (Bibl. Nat. : Fonds français, 25,710, fo 58).

(2) Jules Quicherat, Téminent érudit dont la science regrette la pei*te récente, à consaci*é à Thistoire de ce célèbre aventuner une remarquable étude que nous citons souvent dans le cours de ce travail (Rodrigue de Villaniiraudo, i vol. in-8<», Paris, Hachette. 1879).

(3) Quicherat : Rodrigue, p. 34.

« la chaîne du Vivarais. De là, ils dirigèrent leurs courses tantôt « au nord à des distances considérables, tantôt dans la sénéc chaussée de Nimes ou dans celle de Carcassonne. La rapidité « de leurs manœuvres est quelque chose de surprenant. A la fin c de septembre 1428, le comte de Foix recevait à l'autre extrémi- « té du Languedoc la nouvelle de leurs ravages autour du Puy : ■ un mois après, nous voyons THôtel de Ville de Lyon délibérant « sur le moyen de les éloigner de la marche beaujolaise envahie « par eux, et en novembre, ils occupaient les routes entre Avi- « gnon et Nîmes » (4).

De grands efforts auraient été nécessaires pour mettre bon ordre à cette situation lamentable. Cependant, on ne fit rien ou peu de chose. Si le comte de Foix s'employa, comme sa charge de lieutenant général lui en faisait un devoir, à délivrer le Languedoc des bandes pillardes qui le dévoraient, les documents et les chroniqueurs du temps ne nous en ont pas conservé la trace. Le roi s'ingéniait cependant à donner à l'armée placée sous ses ordres un continuel accroissement. Le 28 août notamment, il avait retenu sous son commandement, pour employer les termes d'alors, le comte de Dreux avec un assez fort contingent (2).

Malgré sa négligence habituelle, le comte dut cependant prendre sa part des efforts qui furent tentés avec succès en septembre (1428), pour débarrasser enfin l'Albigeois du bâtard d'Armagnac et de ses gens de guerre. Mais ce n'est pas à lui surtout que rhonneur en revint. On trouva plus avantageux, pour vaincre ces routiers, d'appeler à l'aide d'autres routiers. Rodrigue de Villandrando fut chargé de cette importante exécution. Il était tout dévoué au comte de Pardiac, sous les ordres duquel il avait commencé sa fortune. Le beau-père de ce grand seigneur, Jacques de Bourbon, comte de Castres et de la Marche, souffrait impatiemment depuis deux ans que les hommes d'armes d'André de Ribes vécussent comme en pays conquis sur ses domaines de TAIbigeois. 11 obtint facilement de son gendre que Rodrigue emploierait ses gens de guerre à délivrer le pays du bâtard d'Armagnac et des siens (3).

(1) Même auteur, /. c.

(2) Bibl. Nat. : Fonds français, v. 25,710 f* 56. (S) Qaicherat : Rodrigue, p. 33.

Peu de jours suffirent au célèbre routier pour s'acquitter de cette mission cependant difficile. Son exemple provoqua dans tout l'Albigeois un mouvement général contre les pillards, et les villes voisines, lasses enfin d'être par eux à tout instant mises à contribution, envoyèrent leurs milices renforcer l'armée du Castillan. Les places, qui servaient de repaires aux routiers pour mettre en sûreté le fruit de leurs rapines, tombèrent successivement au pouvoir des gens de Rodrigue. Grâce aux efforts des habitants de Gaillac qui s'y firent avec ardeur, l'une des plus fortes, Gombefa, fut contrainte à capituler (1).

Quant au bâtard d'Armagnac, il fut battu en rase campagne et pris par les soldats de son vainqueur. Animé d'un beau zèle contre le vaincu, qui pendant trois ans s'était servi de son nom pour mettre le Languedoc au pillage, le comte d'Armagnac demanda instamment qu'il lui fut livré, sous prétexte qu'il se réservait de le punir. En réalité, il l'aurait sans doute lancé de nouveau sur la province pour augmenter les tracas de son ennemi, le comte de Foix. On éluda fort heureusement ses demandes, et André de Ribes fut livré par le Castillan au comte de la Marche, qui le fit immédiatement mettre à mort (2).

C'est en septembre (1428) qu*eurent lieu ces événements qui déUvraient la province d'un de ses plus grands soucis. Le 8 octobre, dans im acte daté de Foix, par lequel le comte accordait des lettres de rémission aux habitants de Pavie coupables d'avoir reçu sans résister dans leur enceinte le bâtard d'Armagnac et ses hommes d'armes, Jean annonçait cette guerre comme définitivement terminée (3).

C'est du château de Foix que le comte Jean datait ces lettres, le 8 octobre, c'est au château de Mazères qu'il se trouvait le mois suivant. Pendant cette période, en effet, et jusqu'aux derniers jours de l'année 1430, il séjourna presque continuellement dans ses terres héréditaires, loin des provinces de la France centrale, où se passaient cependant les événement les plus graves, et loin des contrées languedociennes, o(i son absence donnait beau jeu aux rou-

(1) Le roi récompensa les gens de Gaillac de leur zèle par un acte daté du 26 mars de Tannée suivante. (Coll. Doat, v. 116, f* 2'il).

(2) Vaissete, IV, 413 — Quicherat : Rodrigue^ L c. 3) Gollect. du Lang. v. 89, f- 86.

tiers et aux Anglais qui faisaient rage dans ce malheureux pays. Le 12 novembre, il signait à Mazères une ordonnance enjoignant aux capitouls de Toulouse, dont le renouvellement était proche, de surseoir h toute élection de nouveaux capitouls jusqu'aux premiers jours du mois de décembre. Il comptait se rendre à Toulouse à cette époque et présider lui-môme à cette opération (i).

En ce moment délibéraient h Chinon, en présence du roi, les états généraux des provinces de France restées fidèles à la cause de Charles YII. Les députés du Languedoc étaient venus prendre part aux travaux de cette assemblée. Pour aider le gouvernement royal à poursuivre la lutte contre l'étranger, ces états accordèrent au roi un subside de quatre cents mille francs. Les gens du Languedoc, au nom de ce pays, prirent à leur charge la moitié de cette somme. Le roi voulut cependant tenir compte sur ces deux cents mille francs de l'aide de cinquante mille livres qui avait été consentie à Béziers par la province, en août dernier, et de plus il suspendit, par lettres du 11 novembre, la levée du subside de vingt deux mille livres que le comte de Foix s'était permis d'imposer indûment au pays, l'année précédente, sans le consentement des états (2).

On se hâta de faire rentrer dans le trésor royal les ressources accordées à Chinon . Le 10 février 1429, les commissaires des finances ordonnèrent, sur l'invitation du roi, la perception immédiate de quatre- vingt mille livres dans la pro\'ince (3). Les besoins étaient grands, en effet, et la situation difficile. Orléans, vivement pressé par les généraux anglais, demandait à tout instant du secours. Il fallait à tout prix pour le triomphe définitif de la cause nationale que cette place, la plus forte du royaume et la dernière dans le Nord qui tint encore pour Charles VII, résistât victorieusement à l'attaque des envahisseurs. Aussi les conseillers du roi gardaient-ils pour cette ville assiégée toutes leurs préoccupations, et toutes les ressources dont ils disposaient

Îi) Archives mun. de Toulouse : Ordonnances des gouverneurs^ c. 66. 2) Collection du Languedoc, v. 89, f • 80. — Vaissele, IV, 472 et suiv. — Voir encore, à propos des états de Chinon, Du Fi*e8ne de Beaucourt {Charles YII, II p. 171 et 592), qui donne, d après un manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale (ms. lat. 9,177), l'analyse des doléances présentées au roi par les députés du Languedoc.

(8) Coll. du Lang. v. 89, f* 70.

étaient-elles employées à la secourir. De plus, ajoutaient les lettres du 10 février, le gouvernement royal faisait en ce moment recruter en Ecosse et ailleurs de nouveaux corps de gens de guerre, et pour mener à bien cette importante opération, il était de toute nécessité que les subsides alloués par les états rentrassent au plus vite dans le trésor de Charles VIL

Pendant cette année 1429, à laquelle nous sommes arrivé, la France allait tenter un suprême et victorieux effort pour arrêter, après quinze ans de défaites sans revanches, les progrès incessants des envahisseurs. L'explosion d'enthousiasme, que provoquèrent sur tous les points du royaume l'apparition de Jeanne d'Arc et les premiers succès de cette femme extraordinaire, fit accourir en foule lesgens de guerre sous les bannières royales. La délivrance d'Orléans, la victoire de Patay.la prisedeTroyes, le sacre du roi à Reims furent coup sur coup autant d'événements qui changèrent profondément, dans l'espace de quelques mois à peine, la situation politique de la France. Désormais, la période critique du règne de Charles VII était terminée, et pour ce prince et pour son royaume commençait une nouvelle période, signalée dans sa première phase surtout par une série presque ininterrompue de victoires qui portèrent une atteinte mortelle au prestige militaire des Anglais et fit perdre bientôt à ceux-ci toute confiance dans le succès final de leur entreprise.

D'après quelques-uns de nos historiens (1), le comte Jean aurait brillamment figuré parmi ceux qui travaillèrent avec la Pucelle à la délivrance d'Orléans et assistèrent à Reims au sacre de Charles VIL Mais, en réalité, sa coopération fut nulle aux grands événements de 1429. Les actes contemporains nous signalent sa présence dans le Midi pendant tout le cours de cette année glorieuse, et c'est seulement dans les premiers jours de l'année suivante que, répondant enfin aux pressants appels de son souverain, il vint avec ses gens de guerre offrir ses services au roi.

Le château de Mazères dans le comté de Foix fut la résidence du comte pendant la plus grande partie de cette période. Le 28

(1) Laperrière, Annales des comtes de Foix ; Olhagaray, Histoire des comtes de Foix ; M azuré, Histoire de Béarn, et d'autres.

mars, il y signait un traité d'alliance avec un des plus grands seigneurs de la Gascogne, le comte d'Astarac. Par ce traité, d'Astarac s'engageait à prêter au comte, en toutes circonstanc es, son appui et le secours de ses hommes d'armes, et Jean lui donnai t en retour une somme de cinq cens florins d'or d'Aragon (1).

Le 30 mai, il datait encore de cette ville une ordonnance adressée au viguier et aux magistrats de Toulouse. Cette ordonnance mettait fln à un abus criant dont les capitouls de cette grande cité s'étaient plaints vivement auprès de lui. Voici ce dont il s'agissait. Les officiers royaux, les prêtres, les écoliers de l'Université et les ouvriers des monnaieries royales jouissaient depuis longtemps du privilège, formellement reconnu et consacré par diverses ordonnances, de ne point contribuer au payement des subsides alloués tous les ans par la province au gouvernement du roi. Nombre de bourgeois aisés de Toulouse, jaloux de posséder ce privilège, avaient eu l'habileté de s'approprier moyennant finance îles charges d'officiers royaux, notamment des offices de sergents, et réussissaient ainsi « malicieusement » à se dispenser du payement de l'impôt. Quelques années avaient suffi pour voir s'augmenter dans des proportions exagérées le nombre de ces sergents et, en 14*20 notamment, on en comptait à Toulouse de deux à trois cents. L'abus était intolérable. Il en résultait que les Toulousains avaient d'autant plus à payer au trésor royal que beaucoup de leurs compatriotes, et des plus riches, ne payaient point. Aussi les plaintes étaient-elles nombreuses.

Pressés par leurs concitoyens, les capitouls durent prier le comte de mettre bon ordre à cet état de choses. Les lettres du 30 mai furent la réponse à ces sollicitations. Jean ordonna au viguier de Toulouse de faire une sérieuse enquête, de révoquer et soumettre au payement de l'impôt tous les sergents royaux qui n'exerçaient point régulièrement leurs fonctions et, si ceux-ci faisaient mine de résister, de les citer pour les contraindre à l'obéissance devant la c our du sénéchal (2).

En août, Jean était encore à Mazères. Le 20, il y signait un traité d'étroite alliance a ve(î un des seij^nours anglo-gascons, qui

(1j Arch. B.-Pyr E, /*3i.

(2) Artli. mun. de Toulouse ; Ordonnances des ffouremeurSy c. 06.

guerroyaient en Guyenne pour la cause du roi Henri VI. Ce seigneur était le sire de Montferrand. Par ce traité, il promettait au comte de Taider dans toutes ses entreprises contre tous ses ennemis, h Texception du roi d'Angleterre. En échange, deux jours plus tard, Jean ordonnait au trésorier de sa vicomte de Marsan de servir désormais tous les ans à ce capitaine une pension de trois cent florins d'or, prix de son alliance (1).

Dans les premiers jours du mois suivant, le comte se rendit à Carcassonne où il avait convoqué les états. La session dura du 7 au 23 septembre. On venait alors de recevoir en Languedoc la nouvelle du sacre de Charles VIL Jean proposa aux états d'envoyer au roi à cette occasion une ambassade solennelle. Elle devait apporter au souverain les félicitations de la province pour Theureux événement qu'on venait d'apprendre et lui offrir parallèlement un subside de trente mille livres pour aider à la lutte contre l'Angleterre. Mais, comme un grand nombre de députés n'avaient point reçu de pouvoirs suffisants pour délibérer sur ce double objet, il ne put être pris aucune «résolution (2).

Ajournés au 15 octobre, les états se réunirent de nouveau à cette date. On leur soumit les mêmes propositions, et ils surent cette fois obéir aux instances du comte de Foix. L'envoi d'une députation au roi fut décidée, et un nouveau subside alloué. Cinquante mille livres furent le montant de cette allocation nouvelle, HOit une somme supérieure de vingt mille livres aux premières propositions du Comte Jean (3). La part supportée par la ville de Toulouse dans le payement de ce subside s'éleva à la somme de six mille hvres tournois (4).

Les états dissous, le comte prépara son départ pour la France centrale. Vers le milieu de décembre, il avait rassemblé à Montpellier ses gens de gu3rre et se tenait prêt avec eux à aller rejoindre le roi. Afin que la province n'eut pas à souffrir de son absence, il en confia la garde et le gouvernement h deux de ses vassaux, Jean de Mauléon et Bernard de Coarraze, et nomma ces officiers capitaines-généraux de la guerre en Languedoc et

(i) Arch. B.-Pyr, E, 320 et 434.

(2) Arch. mon. de Toul. : Délibérations des Capitouls, v. 433. ■■ Vaii« sete, IV, 475.

(3) Du Fresne de Beaucourl : Charles VIT, II, p. 594.

(4) Arch. mun. de Toul : Délibér. des Capitouls^ v. 433.

Guyenne, tant que le service du roi le retiendrait éloigné des contrées méridionales (1).

Peu s'en fallut que le comte n'atteignit pas le but de son voyage. Une désagréable rencontre lui fut ménagée en chemin qui, s'il n'avait pris à temps ses mesures, aurait pu lui coûter fort cher. Les routiers, ces éternels pillards qui redoublaient d'audace dans la province, furent naturellement les auteurs de cet incident : Un de leurs chefs, Valette, « osa lui tendre une embûche au passage • des Cévennes. Le comte en reçut l'avis lorsqu'il venait de se c mettre en route, quittant à peine Montpellier. Aussitôt, il fit c doubler le pas à son escorte, et toujours au trot, jusqu'à faire t dix-sept lieues en une seule nuit, il se trouva le lendemain ma- < tin en présence des routiers qu'il investit dans leur camp. Un c vigoureux assaut contre lequel ils ne purent pas tenir mit le € plus grand nombre d'entr'eux en son pouvoir. Valette était parc mi les prisonniers. Aussi déconcerté qu'un loup pris au piège, c il confessa toute la conduite de sa damnable entreprise. Son c procès fut promptement expédié sans écritures ni plaidoiries, t Le surlendemain, on le pendit à Nimes » (2).

Le comte n'eut guère en France l'occasion de guerroyer contre les Anglais. Les grandes opérations militaires, qui avaient signalé après l'apparition de Jeanne d'Arc les dix premiers mois de l'année 1429,s'étaient brusquement interrompues, et à cette première période si remplie et si féconde pour la cause de Charles VU avait succédé, par la faute des ministres du roi, jaloux du prestige et de l'autorité grandissante de la Pucelle, une période d'inaction presque complète qui compromettait malheureusement en par* tie le fruit des victoires précédentes.

La cour habitait alors Sully, le château du ministre favori, la Trémoille. Le roi avait convoqué dans cette résidence pour le mois de mars les trois états de la province du Languedoc. Le comte assista aux délibérations de cette assemblée, qui accorda au souve* rain, pour subvenir aux frais de la guerre, une aide de cent cin«

(1) Coll. du Laniç. v 89, fo i08. — Vaissete, IV. 475.

(2) Quicherat : Rodrigue^ p. 38. — Miguel del Verras : Chronique béarnaise (dans le Panthéon littéraire) p. 594.

quante deux mille livres (i) ; mais, peu de jours après, au moment même où recommençait une nouvelle période d'action et où Jeanne d'Arc reprenait contre Tenvahisseur la lutte interrompue depuis décembre précédent, il revenait dans le Midi.

Les routiers avaient fait rage en Languedoc pendant son absence. Malgré tous leurs efforts, Jean de Mauléon et Bernard de Coarraze n'avaient pu empêcher ces éternels pillards de terroriser la province d'une frontière à l'autre. Les bandes s'étaient montrées dans toutes les sénéchaussées. Certaines, sous les ordres de Rodrigue de Villandrando, avaient plus particulièrement vécu sur la partie occidentale de la province et mis au pillage le Toulousain, l'Albigeois et le Gévaudan. D'autres, conduites par un second Valette, frère de celui que le comte avait si bien châtié, s'é talent réser^ées le Bas-Languedoc et avaient tout mis à sac de Montpellier à Beaucaire. Pézénas était leur centre d'action. Cabrières, une place forte sise dans les environs de cette ville, leur servait de repaire pour mettre en sûreté le fruit de leurs déprédations. Nimes avait reçu leur visite. Uzès, Maguelonne, Alais, Anduze avaient été à diverses reprises le théâtre de leurs exploits (2).

Au reste, les routiers n'étaient point les seuls à rançonner le pays. Les gens de guerre envoyés pour les combattre ne se gênaient guère pour les imiter. Aussi les redoutait-on dans la province h l'égal des pillards. C'était parfois à fort gros deniers que les villes, menacées de leur passage, achetaient leur éloignement. Les sujets du roi, qu'ils auraient dû défendre, étaient souvent en butte à leurs tracasseries. Un riche marchand de Toulouse, qu*on nommait Antoine de Lapeyre, en avait fait tout récemment une bien triste expérience. Il s'acheminait tranquillement vers Lunel,

(!) Arcli mun. de Toul : Ordonnances des gouverneurs^ c. 66. — Vaissele, IV, 475. — M. de Beaui ourt {Charles VII^ II, p. 595, note 4), dit que le comte ne se trouvait pas à Sully, lors de la réunion des états. Sa ]>résence à la cour dans cette circonstance ressort formellement cependant d'une pièce publiée par Ménard (Preuve LXVIII, p. 232, tome III) dans laquelle nous voyons les Nîmois dép<}cher en janvier 1430 de» courriers au comte Jean, (|ui se ♦rouvait alors en France, pour Tinformer des ravages exercés pai les routiers dans le pays.

(2) Doléances des Etats de Languedoc présentées au comte de Foii (mai 1430). dans le reg. 155 des Archives municipales de Toulouse. — Ménard : Histoire de Aimer, III. p. 152 Preuve LXVIll p. 232 — Qulcherat : Rodrigue p. 39.

où l'appelaient ses affaires, lorsqu'il fut assez peu heureux pour rencontrer dans les environs de Sommières un gros de gens de guerre qui couraient le pays à la recherche d'aventures. Lapeyre était porteur d'une véritable fortune, six mille moutons d'or. Avec un pareil trésor, ayant commis en outre la grave imprudence de ne pas se munir d'une escorte suffisante pour s'aventurer ainsi dans la campagne, il fut trouvé de bonne prise par les soudards qui le dépouillèrent entièrement sans le moindre scrupule (i).

Pendant son séjour h la cour de France, le comte avait été mis au courant de cette fâcheuse situation. Les Nîmois notamment, plus maltraités que tous, avaient maintes fois dépéché vers lui pour lui demander du secours (2). Ses lieutenants, Mauléon et Coarraze, s'employaient en vain pour arrêter le cours de ces déprédations. Leurs efforts ne réussissaient qu'à augmenter encore les charges de la province. Sous prétexte de recruter les gens de guerre nécessaires à la défense du pays, ils frappaient les trois sénéchaussées d^impositions ruineuses qui provoquaient sur tous les points du Languedoc d'universelles récriminations. La sénéchaussée de Beaucaire avait dû donner six cents moutons d'or, le Vivarais six cents écus, le Toulousain, l'Albigeois d'autres sommes encore (3). Mais ces ressources ne suffisaient point pour tenter une action énergicjue, et les opérations, entreprises par les deux capitaines généraux pour délivrer la province des ravageurs, n'aboutissaient en somme à aucun résultat sérieux.

On ne respira un peu en Languedoc que lorsque le comte revint dans le Midi (avril). La nouvelle de son retour modéra l'ardeur dévastatrice des routiers. Ils abandonnèrent en partie la contrée et reprirent le chemin de la frontière. Beaucoup passèrent le Rhône. Une guerre importante, qui leur promettait force coups à donner et de grands profits à recevoir, les appelait alors dans le Dauphiné (4) .

(1) Arch. mun. de Toulouse. : Dol<*ances des t^tats, v. 155, n. 17.

(2) MénanI : Histoire de Nimes, III, Preuve LXVIII. p. 232.

(3i Arch. mun. de Toulouse : DoU^ances des états de 1430, rejf. 155 (4} A la faveur dos il ouldea qui régnaient alors en Franco, lo prince d'Orange, Louis de ChAlon, le intime que nous avons vu chasser si rapidement du I^anguedoc par le comte Jean en 1418, avait formé lo projet de faire pour son propre compte la concjut^te du Dauphiné. Il y out à cotte occasion dans ce pays, pondant le printemps de 1430, une lutte sérieuse qui se termina par la défaite du prince Louis. Les routiers de Rodrigue,

Dès son retour, le comte convoqua les trois ordres de la province. Les capitouls de Toulouse, comme les magistrats de toutes les villes languedociennes, furent invités à déléguer plusiecirs d'entr'eux à cette assemblée (1). Elle devait se réunir à Béziers» le 20 mai ; mais un concile provincial, qui fut tenu à Narbonne pendant la seconde quinzaine de ce mois, en retarda quelques jours l'ouverture (2).

Les historiens du Languedoc ne donnent sur ces états aucun renseignement. Cependant leurs doléances nous ont été conservées. Ils n'accordèrent aucun subside. Le province venait, en effet, de consentir tout récemment à Sully une aide de cent cinquante deux mille livres; mais, en revanche, ils se répandirent en plaintes amè« nes sur l'état déplorable du pays et demandèrent qu*on mit désormais un peu plus d'activité & le défendre contre les pillards.

Ils désiraient être dédommagés des sommes que Mauléon et Coarraze avaient précédemment imposées aux trois sénéchaussées pour recruter des gens de guerre. A propos des états récemment tenus à Sully, ils demandaient instamment qu'on ne les convoquât plus désormais en dehors de leur pays et que, pour éviter des dépenses inutiles, ils fussent toujours réunis en Languedoc. Enfin, ils réclamaient le rétablissement du. parlement deBéziers (3).

Les états de Béziers réglèrent encore les conditions de payement du subside de cent cinquante deux mille livres accordé à Sully par les gens du Languedoc. La perception en fut échelonnée sur trois échéances. Soixante douze mille livres devaient être versées entre les mains des receveurs royaux, le premier août suivant ; quarante mille le premier octobre, et autant le premier décembre. Par lettres signées à Béziers, le 9 juin, le comte ordonna la répartition immédiate de ce subside dans la province et en confia la perception dans la sénéchaussée de Toulouse à l'un de ses trésoriers, Barthélémy du Ver (4).

appelés au secours du Dauphiné par les lieutenants de Charles VII, prirent une part des plus importantes à cette guerre et contribuèrent ptiissamoent à la victoire du parti français. (Voir sur ces faits Vallet de ViriviU le : Charles VJI^ II p. 257 et suiv., et Quicherat , Rodrigue de Tt/ïait* drando, p. 40).

(1) Arch. mun. de Toul. : v. 433, Délib. des Capitouls,

(2) Vaissete, IV, 47G.

(3) Arch. mun. do Toul., reg. 155, f* 17 et suiv. : Doléances des états.

(4) Arch, mun. de Toul.: Ordonnances des gouverneurs^ c. 66,

Avec ces ressources, on prépara un nouvel effort contre les Anglais et les routiers. Le 1*' juin, un ordre du roi enjoignit aux sénéchaux de la province de se tenir prêts, le premier août prochain, à rejoindre le comte de Foix à la tète de leurs contingents (1). Il y eut à cette occasion un échange de communications entre ces officiers et le comte, et, dans le courant de juin, le sénéchal de Beaucaire dépécha son frère au château de Mazères, où Jean s*élait retiré après les états de Béziers, pour arrêter avec le lieutenant général, en vue de la campagne qui allait s'ouvrir, toutes les dispositions nécessaires (2).

Ces troupes devaient être dirigées vers la Loire pour prendre part à la guerre que les lieutenants du roi soutenaient dans les régions da Centre contre les généraux anglais. Mais il fallut aussi prendre des mesures contre les routiers qui continuaient de plus belle leurs ravages en Languedoc. Par un acte daté de Beziers, le 6 juin , Jean appela aux armes contre eux tous les gens nobles de la province encore disponibles (3). D*autre part, comme les Anglais massés alors dans la sénéchaussée d'Agen, faisaient mine de pénétrer dans le cœur du pays, il envoya à leur rencontre le sénéchal de Carcassonne avec un corps de troupes imporlant (4).

Cependant, .les efforts ne furent pas à la haut»^ur du danger. Malgré les mesures prises, Anglais et routiers agirent en maîtres dans la province. Le comte ne s'employa d'ailleurs que fort médiocrement à sa défense. Presque toujours retiré dans ses domaines patrimoniaux de Foix ou de Béarn, il n'apportait aux affaires du Languedoc qu'une attention très superflcielle. Plus d'activité de sa partout été cependant nécessaire. L'état delà province était des plus fâcheux, et cette situation déplorable, disaient à chaque session les doléances des états, durait depuis dix ou douze ans au grand dommage du pays.

Pendant cette année 1430, les courses des pillards dans la sénéchaussée de Beaucaire avaient tellement épuisé la contrée qu'une disette en était survenue. Pour prévenir la famine, il fallut que le comte défendit la sortie des grains de cette sénéchaus-

(1) Coll. du Lang., ▼. 89, f- i08. — Vaistete, IV, 476.

g) Ménârd : Huioire de Nlmet, III, p. 154. Preuve LXXI. ) CoU. da Lang. y, 89, f* 120.

(4) Vaistette, IV. 476.

sée. Des lettres données au château de Mazères, le 26 septembre, prescrivirent cette défense (1).

Sur les frontières de la Guyenne, la défense contre les Anglais était si molle que, pour se raclieter une fois pour toutes de leurs incursions incessantes, les habitants du pays avaient pris le parti de conclure avec eux des trêves particulières. Nombre de petites villes étaient dans ce cas, dans la sénéchaussée de Toulouse notamment, et ce nombre augmentait tous les jours. Conclues à rinsu des officiers du roi, ces trêves coûtaient fort cher aux gens du pays, (jui les trouvaient cependant moins ruineuses que les pillages continuels des envahisseurs. Comme le mal prenait des proportions inquiétantes, le comte donna des lettres, datées de Mazères, le 29 décembre, qui édictaient la rupture de toutes ces trêves et les défendaient sévèrement à l'avenir (2).

Mais, pour remédier au mal, ces défenses ne suflisaient pas, et Ton ne se gênait point pour le dire. C'est de l'action surtout qu'on aurait désiré en Languedoc. La province, en effet, commençait à trouver étrange l'inactivité du comte de Foix. Ne pouvant obtenir que ce prince donnât à leurs affaires les soins que nécessitait la situation, les gens du pays voulurent chercher eux-mêmes les moyens d'atténuer les maux dont ils souffraient depuis trop longtemps. De nombreux personnages appartenant aux trois ordres se réunirent à Cabestan, en décembre, sous la présidence du vicaire général de l'archevêque de Narbonne. Cette assemblée fut naturellement réunie sans le consentement et à l'insu du comte de Foix. Quelques résolutions y furent prises, et quelques mesu-^ res décidées. On résolut d'envoyer au roi pour lui faire connaître la situation fâcheuse du pays et le supplier d'y mettre bon ordre. L'évèquede Carcassonne fut chargé de cette mission, et le clergé delà province ecclésiastique de Narbonne s'imposa extraordinairement pour subvenir aux frais de son voyage. On décida de plus que les gens nobles de la province seraient appelés aux armes et réunis dans la sénéchaussée de Toulouse, et qu'une action énergique serait tentée avec eux pour délivrer enfin le pays des pillards qui le ruinaient.

Mais on n'eut pas le temps de songer à l'exécution de ces pro-

(t) Coll. du Lang., v. 89, f* 120. — Vaissele, /. c. Mêmes sources.

jets. Cette assemblée illégale des trois ordres avait fort mécontenté le comte de Foix . Réunie sans son consentement, elle battait en brèche son pouvoir et portait une grave atteinte à l'autorité qu'il tenait du roi Charles VII. Aussi défendit-il en termes sévères, par des lettres données à Mazères, le 10 janvier (1431), que de pareils faits se reproduisissent à Vavenir. Il recommandait formellement, en outre, aux trois sénéchaux de Toulouse, de Carcassonne et de Beaucaire d'empêcher par la force les réunions de gens de guerre, qui avaient été décidées aux états de Cabestan, et leur enjoignait de châtier sévèrement les coupables, si ces réunions illicites avaient lieu (1) .

Contraindre les sujets languedociens au respect de son autorité était de bonne politique; mais s'employer un peu plus à leur défense eût été de meilleure administration. Peut-être aurait-on trouvé la cause du peu d'activité du comte en Languedoc dans les graves événements, qui se passaient alors au delà des Pyrénées et qui attiraient vivement son attention. Une longue rivalité, qui se traduisait alternativement par des faits de guerre toujours sui^is d'interminables négociations, divisait depuis quelques années les couronnes d'Aragon et de Castille. AUiée du premier de ces royaumes, la Navarre prenait aussi sa part de ces querelles. En 1430, les choses en étaient arrivées à ce point que tout arrangement pacifique entre les états rivaux semblait impossible et qu'une guerre décisive paraissait imminente et inévitable.

Vassal d'Aragon, possédant au sud des Pyrénées de vastes et nombreux domaines, le comte de Foix devait forcément s'intéresser à ces événements. De plus, un traité d'étroite alliance l'unissait depuis 1427 à son suzerain espagnol et Tobligfwiit, le cas échéant, à courir à son secours (2). Si, comme tout le faisait prévoir, une scission définitive se produisait, il était de toute nécessité qu'il traversât les montagnes pour aller défendre contre les gens de guerre castillans ses terres aragonaises menacées. Fort désireux, on le comprend, de prévenir une lutte désastreuse pour lui, si l'Aragon en sortait vaincu, il essaya de s'interposer et envoya ses ambassadeurs à la cour de Castille faire en son

(1) Coll. du Lang., v. 89, fo'121. — Vaissete, IV, 477.

(2) Ci-après pièce justificative XXXV.

nom au roi don Juan des offres de médiation. Mais ce prince ne voulut point prêter Toreille à ces ouvertures; il remercia les envoyés béarnais de leurs propositions obligeantes et les chargea de répondre à leur maître qu'il n'était nullement encore disposé à traiter de la paix (1).

Transmis au comte de Foix, ce refus piqua grandement son amour-propre. Il en fut d'autant plus vivement froisséquele comte d'Armagnac, son ennemi, à la tête de tous les gens de guerre qu'il avait pu recruter, se dirigeait alors k marches forcées sur la ligne des Pyrénées, prêt à coopérer aux luttes prochaines pour le compte du roi de Castille par une invasion de ses compagnies en Catalogne (2) . La querelle de l'Aragon et de la Castille s'aggravait donc de l'inimitié assoupie, mais toujours vivace, des deux maisons de Foix et d'Armagnac. Comme les deux grands feudataires méridionaux étaient appelés à prendre leur part de ces luttes dans des camps opposés et que, par conséquent, les hasards de la campagne devaient fatalement mettre en présence leurs hommes d'armes soit en deçà, soit au delà des Pyrénées, c'était en somme une guerre particulière avec le comte d'Armagnac dont les événements d'Espagne menaçaient le comte de Foix.

Jean dépécha au roi d'Aragon deux de ses vassaux, l'évèque de Tarbes et son sénéchal de Béarn (mai 1430). Les ambassadeurs béarnais étaient chargés de régler avec ce prince les détails de la coopération du comte aux luttes qui se préparaient. Le grand fea* dataire s'engageait à venir dans les quatre mois rejoindre Tarmée du roi d'Aragon, à la tète d'un contingent qui devait, au dire de l'historien Ferreras, s'élever à deux mille lances (3).

On comprend donc que le comte de Foix put difQcilement dans ces conditions s'employer avec ses gens de guerre à la défense da Languedoc contre les routiers. Obligation lui incombait de réserver ses forces pour la guerre qui allait s'ouvrir en EIspagoe, et cette guerre allait certainement absorber la meilleure part, sinon la totalité, de ses ressources militaires. En échange de son appui, le roi d'Aragon promettait au comte Jean d'enrichir ses domaines espagnols de quelques places situées en Catalogne. De plus.

(1) et (2) Ferreras: Histoire d'Espagne (Traduction Ilermilly, VI, p, 357). (3) Six à huit mille hommes environ.

gages de capitaine pendant la guerre étaient fixés à la somme fort convenable de dix mille florins d'or (4).

Mais ces conventions devinrent inopinément inutiles. Le comte n*eut môme pas le temps de passer les monts. En juillet, an moment où Taction commençait à peine, des négociations entamées arrêtèrent d'un commun accord les premières hostilités, et les trois rois signèrent à Osma une trêve de cinq ans dans laquelle furent compris les comtes de Foix et d'Armagnac (2).

Cette trêve, il est vrai, ne fut pas si scrupuleusement observée de part et d'autre qu'on n'eut à craindre avant son expiration la reprise des hostilités. L'année suivante, le roi d'Aragon ayant Fongé un moment à diriger en personne une expédition dans le royaume de Naples, le roi de Caslille conçut le projet de mettre à profit l'absence de l'Aragonais pour rompre la trêve d'Osma et envahir les terres de son ennemi. Le comte d'Armagnac devait encore prendre part à cette entreprise, pour laquelle on s'était aussi assuré le concours de Rodrigue de Villandrando et de ses compagnies. Mais la politique avisée du roi d'Aragon, « qui était alors f cet illustre Alfonse qu'on a surnommé le Magnanime, » (3), fit avorter la3 projets du Castillan. Ses ambassadeurs allèrent en France essayer d'enlever au roi D. Juan les alliances que ce prince s'était créées dans ce pays. On tenta notamment de détacher le comte d'Armagnac de la Castille, en provoquant le mariage d'une fille de ce grand seigneur avec le fils aîné du comte de Foix, et de faire servir au profit del'Aragon Tunion nouvelle de ces deux muisons féodales jusqu*alors ennemies (4). Cette tentative, d'ailleurs, n'eut pas le succès qu'on se flattait d'obtenir. Mais on fut plus heureux auprès de Rodrigue, qui consentit à conclure un traité de paix avec le roi Alfonse. Les projets d'invasion des Castillans sur les terres aragonaises étaient ainsi prévenus. Le roi D. Juan dut les abandonner (5).

(1) Çurita : Anales de Aragon, liv. XIII, ch. 65. — Ferreras, VI, p, 359.

(2>Çurita, liv. XIII, ch. 69. — Ferreras, VI, p. 36i.

(3) Quicherat : Rodrigue, p. 70.

(4| L'ambassadeur aragonais, qui fut envoyé par le roi Alfonse au comte de Foix pour traiter de cette affaire, se nommait Bernard Aubert. Le 2 septembre, il signait pour sa part, au château de Mazères, avec io comte Jean, un traité d'alliance (Arch. B.-Pyr. E, 435).

(5) Çurita, liv. XIII, ch. 71 . — Quicherat, Rodrigue, ibid.

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Cependant, les routiers continuaient toujours leurs courses dans la province. Aux premiers beaux jours de Tannée 4431, ils enva»hirent en foule les plaines du Bas-Languedoc et commirent dans ces infortunés pays, théâtre habituel de leurs exploits, toutes sortes de déprédations. ;Il en vint une véritable armée. Si nous en croyons les documents contemporains, on comptait dans leurs rangs plus de quatre mille chevaux avec un grand nombre de gens à pied (1). Deux lieutenants de Rodrigue, Jean d'Apchier et le bâtard de Peire, dirigeaient leurs opérations (2). Occupé à d* autres affaires, le comte ne s'employa point à les combattre. Il en chargea un de ses lieutenants, Jean de Mauléon, et confia à cet officier avec les fonctions de capitaine général la conduite des opérations militaires dans la province (3). De plus, il appela aux armes dans le môme objet le ban et Tarriôre ban de la sénéchaussée de Toulouse, et enjoignit au sénéchal de cette ville, par lettres du 26 juin, datées de Mazères, de se porter en force à la rencontre des envahisseurs (4).

Convoqués à son de trompe dans tous les lieux habités du Languedoc, les gens nobles delà province vinrent, au mois d'avril, se masser en foule dans TAlbigeois, où Jean de Mauléon leur avait donné rendez-vous (5). Mais, malgré les efforts du capitaine général et de ses gens de guerre, on ne put parvenir à se rendre maître des pillards. Les armes étant impuissantes à les réduire, on se décida à acheter moyennant finance leur éloignement. Triste ex- Ci) Ci-après pièce juslificalivc XXX\II.

(2) Aich. B.-Pyr. E, 436. Acte par lequel le comte donne à Guillaume d'Audaux une compagnie de trente hommes d'armes et de vin^t hommes de trait et chai*ge ce capitaine de se porter avec ce contingent à la rencontre des routiers de Jean d'Âpchicr et du bùtard de Peire.

(3) Coll. du Lang., v. 89, f. 124. — Vaissete , IV, p. 477. Les affaires qui occupaient le comte, nous venons d'en parler, c^étaient les affaires d'Kspajjrne; mais D. Vaisseto se trompe, à notre avis, lorsqu'il dit que Jean fut empêché de prendre part à la lutte contre les routiers par une conférence qu'il eut, en mai, dans le Roussilloti avec le roi D. Alphonse, conférence où ces deux princes promirent de se livrer mutuellement à l'avenir tous les malfaiteurs qui passeraient d'Aragon en France et réciproquement. Ce fait doit ôtre renvoyé à Tannée suivante. C'est d'ailleurs dans la collection du Languedoc elle-même que nous trouvons les moyens de relever cette erreur (v. 89, f. 59). L'accord du roi d'Aragon et du comte de Foix y est donné comme étant du 9 mai 1432. La collection Doat (v. 215), qui reproduit aussi cet accord, donne également la même date.

(4) Coll. du Lang., Vaissete, ibid,

(5) Coll. du Lang., v. 89, f. 124.

pédient qui devait fatalement les ramener un jour plus audacieux que jamais ! Un des capitaines français, le comte de Glermont de Lodève, vint porter h leur chefs les propositions de la province. Ceux-ci accueillirent avec empressement ces ouvertures et mirent pour condition à leur départ le payement préalable d'une rançon de quatre mille écus d'or (i).

On délibéra sur ces exigences à l'assemblée des états que le comte avait réunie à Béziers, en juillet. Les gens de la sénéchaussée de Beaucaire poussèrent fortement à leur acceptation : « Leur « pays, dirent-ils, était plus mallraité que les autres. On arrivait « alors au moment de la moisson. Si satisfaction n'était pasdon- « née aux demandes des envahisseurs, nul doute qu'ils ne f cherchassent à se dédommager en continuant leurs ravages. « Dans ce cas, les récoltes avaient grandes chances d'être com- « promises ; il fallait l'éviter à tout prix. » Le comte se rendit à ces bonnes raisons. Approbation fut donnée par lui à l'arrangement que le comte de Glermont venait de conclure avec les routiers, et, par lettres datées de Béziers, le 7 juillet, il autorisa la province à s'imposer extraordinairement pour cet objet d'une somme de quatre raille écus d'or (2). De plus, pour prévenir la disette dont les parties orientales du Languedoc étaient menacées, il défendit, par lettres du 18 juillet suivant, toute exportation de grains hors de la sénéchaussée de Beaucaire (3).

Les états de Béziers accordèrent au gouvernement royal une aide de cent cinquante mille livres. Cette aide devait être exclusivement employée à subvenir aux frais de la lutte contre l'Angleterre. Mais, en plus de cette allocation, le comte se fit donner encore, à titre de présent, une somme de dix mille moutons d'or. Dans le courant du mois d'août, il en régla la distribution entre ses familiers et serviteurs. Pas n'est besoin d'ajouter qu'il se réserva la plus grosse part (4).

Les états dissous, le comte séjourna encore à Béziers jusqu'à la

(I et 2) Pièce justificative XXXVII.

(3) Coll. du Lani,^ v. 89, f* il9. — Vaissete, lY, 477.

(4) Arrh. Nat. : K. 63. 15. — Bibl. Nat. : Cabinet (l<»s titres : Foix. — Vaissete, ibid. — Sur cette somme de dix mille moutons d'or, cinq cent cinquante livres furent donnés au seigneur de Mirepoix, cent à Menant Danos, secrétaire du comte, autant à Hertrand de Nogaret^ juge mage de Toulouse..., etc. (Arch. Nat. K. 03, n. 15).

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