Jean Ango [microforme]
Dieppe, pendant tout le moyen âge, fut à la fois notre grand port de commerce et notre grand port militaire, notre Marseille et notre Brest. Ses négociants étaient aussi actifs que ses corsaires étaient braves. [ls semblaient avoir conservé l'héroïsme et l'esprit d'aventure de leurs ancêtres, les Northmans. Dans les guerres du xiv® siècle, ce furent les meilleurs matelots de notre amiral Jean de Vienne, et bien des fois, le pavillon normand insulta les côtes anglaises. Les Dieppois furent aussi de hardis pêcheurs, qui n’hésitaient pas à poursuivre en pleine mer la baleine ou le cachalot, et qui, dans leur ardeur, se laissaient emporter par la tempête à d'énormes distances. Ce furent, enfin, des voyageurs intrépides, surtout aux côtes d'Afrique. L'origine d'une industrie, dont la ville de Dieppe a longtemps gardé le monopole, le travail de l’ivoire, se rattache au commerce que faisait jadis cette ville avec les régions africaines, où l’on trouve cette précieuse marchandise.
A la fin du xve siècle, il y eutcomme une recrudescence dans l’activité dieppoise. Les grandes guerres avec l’Angleterre étaient achevées. Louis XI, en réprimant la turbulence des seigneurs féodaux, semblait avoir clos l'ère des guerres civiles. Le commerce extérieur renaissait. A la pensée des mondes nouveaux qui s’ouvraient à leurs convoitises, les négociants dieppois, fidèles à leurs traditions, s'apprétérent à disputer aux Portugais et aux Espagnols l'empire des mers. Un de ces négociants est resté justement célèbre, et son nom fait presque partie de notre patrimoine de gloire nationale. En cffet, Jean Ango non seulement expédia des navires dans toutes les parties du monde alors connu, mais il passe pour avoir, simple particulier, soutenu la guerre contre un roi puissant et lui avoir dicté une paix glorieuse. Les documents de l'époque sont malheureusement confus et même contradictoires, car les archives de Dieppe ont été brûlées par les Anglais, lors du bômbardement de 1694, et les historiens dieppois ont à peine parlé d’Ango.
Aussi, après un si long oubli et une indifférence si singulière, est-il difñicile de donner sur son compte des indications précises. Nous essaierons pourtant de reconstituer la biographie de ce sympathique personnage, et, en même temps, de rétablir une des pages de cette histoire maritime de la France, trop longtemps condamnée à d'injustes dédains. Au moment où des hommes d'Etat, bien inspirés, essaient de rendre à la France un empire colonial, la vie de Jean Ango ne peut être, pour nous tous, qu'une consolation, et, mieux encore, une espérance.