‹ Jean Ango [microforme]Chapitre 2 sur 11 · LA JEUNESSE D'ANGO · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE D'ANGO

Le premier des Ango qui ait illustré sa famille était d’origine nor mande. On ne connaît pas le lieu de sa naissance, mais ses parents étaient pauvres et de basse extraction. Il avait de l'énergie, de l’activité, un esprit ouvert et entreprenant. Il ne tarda pas à se faire remarquer. Il est probable qu'il commença par être matelot, puis pilote, et parcourut lui-même la plupart des pays, que ses navires exploitèrent plus tard. Comme il fut heureux dans ses courses, il acquit une certaine fortune et devint, à son tour, armateur. Ses spéculations réussirent et ses richesses augmentèrent rapidement. Il eut bientôt à son service une véritable flotte marchande et s’entoura des meilleurs capitaines de l'époque. Presque tous ces vaillants auxiliaires devaient ne plus quitter sa maison. Ils devinrent les principaux instruments de la prodigieuse fortune de son fils. L'histoire a conservé le nom de quelques-uns d’entre eux. Il n'est que juste de les remettre en pleine lumière et de les associer à la gloire de leur maître, comme ils furent associés à sa fortune.

Le plus utile de ces collaborateurs fut un prêtre, Pierre Desceliers ou Descaliers ', d'Arques. Il s'était adonné à l'étude des mathématiques et y prit un tel goût, qu’on peut le considérer comme le véritable fondateur de l'hydrographie. Dès qu’il avait rempli les devoirs de son état, il s'appliquait avec passion à la science quil chérissait. Les vieux chroniqueurs dieppois,

1 MazrTe-Brun. Un géographe français du xvie siècle retrouvé, Pierre Desceliers et ses deux portulans (Société de géographie de Paris, septembre 1876).

David Asseline et Desmarquets', le représentent au milieu de ses élèves, apprentis pilotes, armateurs, capitaines, et leur enseignant soit à construire des cartes, soit à trouver les latitudes. Comme il vivait à une époque d'ignorance, où le trop de connaissances était taxé de magie, ou tout au moins de folle imagination, sa renommée ne dépassa pas les limites de sa ville natale : mais il croyait rendre service à son pays; aussi n'exigeait-il de son enseignement d'autre rémunération que celle d'être utile à ses auditeurs. Les leçons de Descaliers ne furent pas perdues, et toute une école d'hydrographes, comme on les nommerait de nos jours, se forma sous sa direction.

Ses deux principaux élèves furent Prescot, également nommé Prétot, et un capitaine marin, Cousin. L'un et l'autre excellaient à construire des sphères. D'après Asseline?2, « le sieur Pretot, surnommé le savant, excellait à la pratique des globes, et le capitaine Coussin, qui était habile à les construire, ne l'était pas moins à fabriquer des sphères. On tient qu'il en fitune dans un œuf d'autruche avec tant d'industrie et de justesse que cet ouvrage imitait les mouvements des cieux ». Cousin n'était pas seulement un adroit praticien, ce fut un pilote émérite. Si l’on en croitde respeciables traditions, il aurait, dans un voyage mémorable, non seulement doublé le cap de Bonne-Espérance avant Vasco de Gama, mais encore découvert le Brésil avant Cabral 3,

L'abbé Desceliers ne se contenta pas de faire des élèves. Il laissa de son enseignement des témoignages authentiques que nous pouvons encore consulter avec fruit. Deux des cartes marines dressées par lui ont été conservées. La première appartenait à M. Christoforo Negri. Il la vendit au ministre d'Angleterre à Turin, Hudson, qui la déposa au British Museum, où elle se trouve aujourd’hui. Cette carte a 2m 15 de longueur sur 1 "35 de hauteur. Elle porte la mention suivante : Faicte à Arques par Pierre Desceliers, prebste, l’an 1550. La seconde est en possession de M. l’abbé Bubics, de Vienne. On a pu l'admirer, en 1875, à l'exposition internationale de géographie de Paris. Elle ne mesurait pas moins de deux mètres et demi carrés. Elle portait la mention suivante : Faicte à Arques par Pierre Desceliers, prebste, 1553. Malgré quelques différences, ces deux planisphères

1 Davin AssELINE. Les antiquités et chroniques de la ville de Dieppe, édition Hardy, Guérillon et Sauvage, t. [, p. 375. — DesmarqueTs. Mémoires chronologiques pour servir à l’histoire de Dieppe et à celle de la navigation française, 1785.

2 ASSELINE, OUV. cité, p. 325.

3 GarrAREL. Les découvreurs français du xive au xvie siècle, 1888.

sont évidemment du même auteur, et cet auteur n'est autre que le fondateur de l'hydrographie française. ;

Autour de Desceliers et de ses disciples favoris, Cousin et Prescot, se forma une légion de hardis capitaines, qui, tout en restant fidèles aux traditions héroïques de la marine dieppoise, joignirent la science à l'audace, et furent des découvreurs aussi intrépides que leurs ancêtres avaient été des corsaires redoutables. Ce sont ces capitaines qui s'enrôlérent au service d'Ango, qui restèrent les amis et les lieutenants de son fils, et portèrent à son plus haut point la fortune de la maison, dont ils soutenaient à la fois l'honneur et les intérêts. Nous citerons parmi eux Gamart, de Rouen, Jean Denys, de Honfleur, et Thomas Aubert, de Dieppe. Les deux premiers abordaient, en 1506, au Canada; deux ans plus tard, Thomas Aubert y débarquait à son tour. [ls dressaient la carte de la région, et étaient les premiers à décrire le golfe dans lequel se jette le Saint-Laurent. Nous citerons encore Pierre Crignon et les deux frères Raou! et Jean Parmentier, tous les trois humanistes et poètes distingués, couronnés dans les concours de l'époque, et qui devaient charmer, par la culture des lettres, les ennuis de leurs longues navigations. On a aussi conservé les noms de l’astrologue Pierre Mauclerc, de l'interprète Jean Masson, et des capitaines Cardin Dulot, Loys Sevestre et Nicolas Fouché. Quelques-uns des associés d'Ango sont également connus. Nous aurions mauvaise grâce à ne pas citer Richard Héron, Christophe de Prix, Mathieu Doublet, Bourry, Morel, Zanobis de Rousselay, qui figurent dans les contrats maritimes, respectés par le temps. Les Ango n'’hésitaient pas à prendre à leur solde les marins étrangers, qu'ils connaissaient de réputation. Ainsi Jean Verrazano, l’illustre marin à qui nous devons la découverte de la côte orientale des Etats-Unis actuels, fut spécialement engagé pour exécuter un voyage aux Indes, si du moins nous ajoutons foi à un curieux contrat, ou plutôt à un projet de rédaction de contrat, conservé à la Bibliothèque nationale :.

C'est dans ce milieu intelligent, entouré de ces hommes de cœur et de science, qui lui étaient tous dévoués, que grandit le fils aîné, le continuateur de l’œuvre paternelle, Jean Ango. Il était né à Dieppe, vers 1480. Nous avons cherché, mais en vain, à mieux préciser la date de sa naissance ; nous aurions aussi voulu retrouver le nom de sa mère : nos recherches n'ont pas abouti. On sait pourtant que, plus heureux que son père, Jean

! Fonds de Fontette, portefeuille XXI, pièce 16.

Ango reçut une éducation très soignée. Non seulement il assista aux doctes leçons de Desceliers, mais encore il ne négligea pas l'étude des langues anciennes. Peut-être n'aurait-il pas été capable, comme son ami Parmentier de traduire « l'Histoire Catilinaire », mais il l'appréciait très fort et témoigna toute sa vie une prédilection marquée pour ceux qui s'adonnaient aux travaux de l'esprit. Il passe même pour avoir cultivé la poésie, et on a conservé des vers qu'on lui attribue. Il est vrai que ces vers ressemblent singulièrement à de la prose rimée, mais il n’en est pas moins curieux de voir que ce grand négociant était à l’occasion, pour employer le langage mythologique du temps, un nourrisson des muses. Amateur éclairé des beauxarts, et en même temps collectionneur émérite, il ordonna la construction de maisons et de manoirs, dont il ne reste plus que d'informes débris, mais que les contemporains admiraient beaucoup, et où il avait entassé, à côté des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture, de véritables trésors de curiosités, où, comme on le disait alors, de singularités empruntées aux pays les plus éloignés. Il avait, en outre, contribué de ses deniers à l'embellissement des églises de Dieppe, et protégé l’industrie, tout artistique, des ivoiriers. Ango fut, en un mot, un amateur éclairé et un collectionneur de haute volée.

Bien qu’on n'aitsur ce point aucun renseignement précis, il est probable qu’Ango s'embarqua de bonne heure sur un des nombreux navires de son père, soit pour s'initier à la pratique de la navigation, soit pour se rendre compte par lui-même des ressources commerciales et des nombreux débouchés qu’il pouvait un jour ou l’autre ouvrir à sa maison.

A la mort de son père, dont on ignore la date précise, mais qu'il est permis de fixer approximativement aux dernières années du règne de Louis XII, Ango, qui avait hérité de sa fortune, se fixa à Dieppe, dont il fit comme le centre de ses opérations. Il s'y maria de très bonne heure; on ne sait pas le nom de la jeune personne qu'il épousa, mais elle était certainement de qualité, car elle portait d'argent à trois molettes d'éperon de sable 1. Une première fille naquit de cette union. Elle épousa plus tard le sieur de Bures. Une seconde fille, nommée Marie, naquit le 28 juillet 1514 et fut baptisée à Saint-Patrice de Rouen. On a conservé un magnifique livre d'heures qui, selon toutes probabilités, appartint à cette fille de l'armateur. Il est aujourd'hui entre les mains de la famille de Bastard. Il renferme

1 ALEXIS MARTIN, Jean Ango, armateur Dieppois, p. 11.

cinquante-six miniatures, dont la première représente, priant à genoux, Ango et sa jeune femme. Le manuscrit commence par un calendrier de douze pages, largement encadrées de fleurs, de fruits, de rinceaux en grisailles à fond d'or, et contenant douze sujets enfantins qui concordent avec les douze signes du zodiaque. On y trouve ensuite cinq cent soixante-dix peintures marginales et cent vingt-huit sujets historiques ou culs-de-lampe, en tout neuf cent cinquante-six compositions formant un total d'environ quatre mille figures. Les enfants soit isolés, soit réunis par groupes, entrent dans ce chiffre de quatre mille pour sept cent quatre-vingt-dix, répartis en cent soixante groupes. Sur une des premières feuilles du manuscrit, et conformément à l'usage de ces curieux « livres de raison » , où les chefs de famille gardaient le souvenir des principaux événements qui les intéressaient, Ango, ou un de ses secrétaires, a inscrit les vers suivants :

Puisqu'il t'a pleu me donner une fille,

Que j'ay tenue et advouée à tenir

De ta bonté tout le tems advenir,

S'il te plaisoit, à ce, me recepvoir,

Fut-ce mon corps, mon cueur et mon avoir, A ton plaisir, sans toi habandonner,

Pour le beau don qu'il t'a pleu me donner.

Ce fruit procède de ta bonté immense; Pour exalter ta bonté et clémence,

J'ai bien voullu, le jour qu'elle nasquit

Et du baptesme qu'en ce monde elle acquist, En rédiger à présent quelque chose.

L'an de grace mil cinq cens et quatorze,

Le vingt-huit de juillet devant aoust,

A onze heures du matin par grand chault, Marye naquist : c’est une chose vraye.

Son parrain fut le seigneur de la Haye, Guilhem Aubert, conseiller de la ville, Meur de sens, pondéreux et habille;

Ses marraynes, honnestes damoiselles, Parfaitement leur renommée le prouve, C'est Katherine Aubert, la bonne veufve; Maïistre Loys de Quinemont, nommé

De Heudreville, seigneur bien renommé,

Et conseiller du roy en la grand Court

De Parlement, où honneur bruit et court.

Et la seconde, c'est bien droit qu’on la nomme Pe-rette Ango, épouse de noble homme

Jehan de Croismare, vray seigneur de Saint-Just, Autant begnin que jamais homme fust, Général sur le faict de la justice,

De la grant Court des Aydes bien propices.

A Saint-Patrix, sur les fonts du baptesme, Marye Ango print et receut son chresme, Reveraulment, sans honneur desvoyer,

En ce même an, le dernier de janvier,

Le roy Louys douziesme bienheureux, Dame Atropos de son dart rigoureux

Luy seppara la vye hors du corps.

Le doulx Jésus luy soit miséricors!

Un des biographes d'Ango, M. Alexis Martin, trouvait que ces vers rappellent la facture et la grâce de Clément Marot. Nous avouerons que ce procès-verbal, très pauvrement rimé, ne nous intéresse que parce qu'il fut probablement rédigé par notre armateur, et qu’il contient divers renseignements dont nous ferons notre profit.

On aura remarqué en premier lieu que, dès l'année 1514, Ango avait pour amis de hauts fonctionnaires, un conseiller au Parlement, un conseiller à la cour des Aides. Perrette Ango, la femme de Jean de Croismare, était, tout nous porte à le croire, la propre sœur de notre héros. Il occupait donc déjà une haute position et frayait avec les familles les mieux prisées dans la région : mais il ne négligeait pas pour autant les amis de la première heure, car Catherine Aubert, « la bonne veufve », était la femme d'un desartisans de sa fortune, de Thomas Aubert, dont nous aurons bientôt à raconter les voyages; et Guilhem Aubert, comme l'indique la similitude des noms, était un des parents du capitaine. Tout en se rapprochant de la société aristocratique, vers laquelle le portaient et ses goûts et sa fortune, Ango n'oubliait donc pas qu'il sortait du peuple, et il le rappelait même avec une véritable satisfaction d’amour-propre dans cette cérémonie de famille !.

Ango ne se contenta pas de retenir à son service les anciens capitaines de son père, il attira encore auprès de lui ceux de ses anciens condisciples à l'école de Desceliers, dont il avait pu apprécier le mérite ou la science. Grâce à sa féconde impulsion, le commerce français prit alors un essor pro-

1 Pour ne plus revenir sur cette Marie Ango, il nous reste à constater que dix-neuf ans plus tard, en 1533, nous la trouverons mariée à noble homme Nicolas Lesuer, fils de Nicolas, en son vivant sieur du Ganvier et de Bougy et de l'excise de Caen.

digieux. A Dieppe, à Honfleur, à Rouen et dans cette nouvelle cité que la protection de François Ier allait bientôt tirer de son obscurité pour en faire le port le plus florissant de la Man-he, au Havre, se formèrent, sous la direction d’Ango, des compagnies de négociants, et bientôt partirent dans toutes les directions de véritables flottes marchandes.

Avant de suivre ces flottes au Canada, au Brésil, sur les côtes d'Afrique et jusqu'aux Indes orientales, il est indispensable d'établir dans quelles conditions opéraient ces armateurs et ces marins. Le commerce et la navigation tenaient alors une place bien secondaire dans la politique. C’étaitsur le continent et jamais sur la mer que se décidaient tous les conflits internationaux. Nos souverains qui luttaient avec peine et contre leurs propres sujets, et contre l'Anglais ou l’ Allemand, s'étaient à peu près complètement désintéressés des questions d'outre-mer. Leur juridiction et leur protection ne s’étendait pas au-delà des côtes. Quiconque s’aventurait sur l'océan le faisait à ses risques et périls. Pendant que nosrois renonçaient ainsi à toute suprématie maritime, deux peuples, les Portugais et les Espagnols, concentraient, au contraire, sur la mer leur activité et leurs ressources. Appelant la religion à leur aide, ils demandaient au pape l'investiture de toutes les terres à découvrir, et, armés de la bulle que leur avait concédée le souverain pontife dans sa munificence ignorante, poursuivaient, avec un acharnement extraordinaire, et sur toutes les mers, les navires qui ne portaient pas le pavillon Castillan ou Lusitanien. Au delà d’une ligne tracée d’un pôle à l’autre et passant à cent lieues à l’ouest des Açores, toutes les terres étaient censées appartenir à l'Espagne. En deçà de cette même ligne, le Portugal était considéré comme le légitime possesseur des îles et des continents. Il était interdit à tout autre peuple non seulement de s'établir, mais encore d'entreprendre un voyage dans les pays ainsi délimités. Espagnols et Portugais surveillaient, avec un soin jaloux, les navires, de quelque provenance qu'ils fussent, et malheur à l’imprudent étranger qui se laissait surprendre! Il était considéré comme pirate et traité sans pitié. Le Portugal surtout défendait ses prétendus droits avec une âpreté extraordinaire. Comme l'écrivait avec autant d’esprit que d’énergie le gran capitano Francese, dont Ramusio a conservé la relation : « Bien que ce peuple soit le plus petit de tout le globe, il ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Il faut que les Portugais aient bu de la poussière du cœur du roi Alexandre pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans un poing serré ce qu'ils ne pourraient embrasser avec tous les

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