‹ Jean Ango [microforme]Chapitre 11 sur 11 · LES DERNIÈRES ANNÉES D’ANGO · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES ANNÉES D’ANGO

A la mort de François Ie", son royal protecteur, la chance tourna contre Ango. [Il est vrai qu'il s'était aliéné ses concitoyens par sa hauteur. Inabordable aux bourgeois, ses égaux de la veille, il ne logeait plus qu'au château de Dieppe, entouré de gardes, dur et sévère pour tous. Dans une assemblée de notables, il eut le malheur de frapper un certain Morel, son ancien associé, qui se prétendait frustré par lui. Morel lui intenta aussitôt un procès devant l'amirauté; Morel paraissait avoir tous les droits pour lui. Le 20 février 1531, lorsque François I*' avait approuvé la composition intervenue entre Jean Ango et les ambassadeurs de Portugal, ces derniers, pour l'indemniser du retrait des lettres de marque, devaient verser 60,000 ducats. Or, Ango, sous prétexte qu'il n'avait pas prélevé le montant de ses avances, encaissa les 60,000 ducats !, et laissa Morel en réclamer vainement sa part. La faveur du roi le rendait en quelque sorte inattaquable, mais, en perdant son protecteur, il ne put s'élever plus longtemps au-dessus des lois. Morel l’attaqua donc, après dix-sept ans d'attente. Le premier acte du procès porte en effet la date du 1e août 1548. Il est même peu d'exemples, bien

1 GossELiN, ouv. cité, pp. 23, 24.

qu'il s'agisse d'une cause normande, de procès qui ait duré plus longtemps : Angoet Morel meurent, leurs enfants meurent, mais le procès dure toujours. [1 ne sera terminé que le 30 juillet 1604, après cinquante-six ans de plaidoiries. Les petits-enfants d'Ango seront condamnés à payer aux petits-enfants de Morel la moitié des 60,000 ducats versés par les Portugais le 20 février 1531, mais « avec les intérêts au denier quatorze depuis ledit jour ».

L'exemple de Morel encouragea d'autres créanciers. Ce n'est pas impunément qu'un armateur, pendant près d’un demi-siècle, tient entre ses mains le commerce de toute une province. Tous les intérêts lésés, tous les amours-propres froissés, toutes les convoitises inassouvies se liguërent contre Ango; coup sur coup on lui intenta plusieurs procès. Ses dépenses exagérées avaient épuisé son trésor, et le roi n'était plus là pour venir à son aide aussi; dut-il, à plusieurs reprises, s'entendre condamner à des remboursements onéreux ou à des indemnités inattendues. Comme pour l’accabler à ce moment critique où il aurait eu besoin de ne négliger aucune de ses ressources, Henri [T1 rendit l'ordonnance du 10 septembre 1549, d'après laquelle, sous prétexte de couper court aux fraudes que n'avaient pu prévenir les ordonnances antérieures du 22 octobre 1539, du 8 juillet et du 15 novembre 1540, du 23 février 1541 et du 23 mars 1543, il était interdit, sous les peines les plus graves, et sous n'importe quel prétexte de paix ou de guerre, d'importer en France, autrement que par Rouen, deux cent huit articles dont suivait la nomenclature. C'était pour Dieppe un coup de mort, car cette prohibition insensée écariait tous les spéculateurs. C'était aussi pour Ango la ruine et la ruine sans espoir, car il n'était plus assez jeune pour tenter la fortune. Il s'enferma dès lors au château de Dieppe, dévoré de chagrins, et abandonné par ses anciens amis; il y mourut en 1551.

Ango laissait une fille, nommée Catherine; elle aurait épousé un de Croismare, dont elle eut un fils :, Charles, auquel Ango aurait laissé toute sa fortune, ou du moins les débris de sa fortune. Son nom disparaît aussitôt de l’histoire. Sans doute on cite un certain Jean Ongoys:, auteur d’un petit volume fort rare, les Voyages et conquestes des rois de Portugal, recueillis de fidèles tesmoings et mémoires du sieur Joachim de Centellas,

1‘ A. Hezor, Chroniques de Normandie, p, 260, note 268. * Francisque Micuet, Les Portugais en France et les Français en Portugal, p. 177.

gentilhomme portugais, Paris, 1578, in-12, et il pourrait se faire que ce nom d'Ongoys fut celui d'Ango estropié, comme on en a plusieurs exemples en France ou en Portugal, mais ce n’est là qu'une hypothèse. Nous retrouvons encore un certain Jean Ango' mentionné dans un pamphlet de 1649, comme exerçant les fonctions d'interprète des langues anglaise et écossaise, mais l'identité du nom justifierait seule une parenté avec l’Ango du xvr‘ siècle, On sait encore? que le révérend père Bauquesne, qui célébrait la messe dans la maison d'Ango, convertie en couvent pour les pères de l'Oratoire, était l’arrière-petit-fils du grand armateur : à vrai dire, Jean Ango fut le dernier de sa race. Il mourut avec le regret de laisser son œuvre inachevée, et de ne pouvoir transmettre à un héritier direct ni l'honneur de son nom ni le souvenir des services qu'il avait rendus à son pays.

En 1535, alors à l'apogée de sa'fortune, Jean Ango s'étai* fait construire un caveau en pierre dans la chapelle Saint-Yves, sous .: clef pendante de la voûte, entre l'oratoire et l’autel ; mais, en 1551, il fut transporté à Saint-Jacques, dans cette église où il s'était complu à entasser les preuves de sa munificence, et enterré dans la chapelle dite alors de Saint-Jérôme. Une dalle de marbre bleu recouvrit ses restes, et une inscription sur cuivre relata le souvenir de cette grande infortune : mais bientôt l'inscription disparut et les Dieppois qui foulaient le marbre sous lequel reposait leur glorieux ancêtre oublièrent jusqu’à son nom. La Chambre de commerce de Dieppe, honteuse de cette ingratitude persistante, forma, il y a quelques années, le projet de retrouver ses restes. Un savant archéologue, l'abbé Cochet, fut chargé de cette mission. Le 28 septembre 1859 il découvrait le caveau dans lequel, d'après la tradition, aurait été déposé Ango; un cercueil de bois de hêtre, tout à fait intact, et, à côté, les débris d'un autre cercueil détruit depuis longtemps s'offrient à sa vue, ainsi que les ossements d’un jeune homme et d'un vieillard. Le 30 novembre, l'ouverture du cercueil ce fit en présence des autorités locales, et des docteurs Legal et Delattre. Le squelette était celui d'un vieillard de soixante et dix ans, il mesurait 1 "84; aucune autre indication ne permit d'affirmer qu'on se trouvait réellement en présence des restes d’Ango.

Le palais d’Ango a été brûlé, son tombeau n’est peut-être pas le sien;

1 Moreau, Bibliographie des Maxgarinades, t. 11, 266. : GENIN, Lettres de Marguerite dé Navarre, p. 253.

de son manoir de Varangeville il n'a été conservé que d'informes débris : les contemporains n'ont donné que les traits épars de sa biographie, et leurs renseignements sont parfois contradictoires; enfin l'oublieuse postérité a défiguré comme à plaisir la physionomie et les actions de ce Médicis normand, de cet autre Jacques Cœur qui survécut lui aussi à sa fortune et eut à regretter d’avoir vécu trop tard. Avons-nous trop présumé de nos forces en essayant de remeure en lumière ce grand français, en l'honneur duquel, s’il eût vécu dans une autre patrie, auraient été dressées depuis longtemps des statues, et auquel nous sommes fier d'avoir pu consacrer ces quelques pages !

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