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GUERRE CONTRE LE PORTUGAL

En effet, cette prospérité sans pareille valut à Ango des envieux et des ennemis. Les plus acharnés de ces ennemis furent les Portugais. Cette haine remontait aux premières années du siècle. Surexcités par leurs succès, par leurs découvertes, par leurs exploits, conduits par des hommes de tête et d'énergie, conquérants et administrateurs éminents, dirigés par des souverains qui avaient pris à cœur de soutenir et de protéger leurs sujets, les Portugais, dans les premières années du xvi* siècle, avaient atteint l'apogée de leur grandeur. Il est vrai que cette puissance était toute d'opinion, car ils n'étaient ni assez nombreux, ni assez redoutables pour la faire respecter, mais ils n'hésitaient pas à affirmer qu'aucun navire étranger n'avait le droit de s’aventurer dans leurs eaux, et ils poursuivaient comme des pirates les négociants qui n'étaient pas leurs compatriotes. A ces prétentions outrecuidantes, la France a toujours répondu en affirmant le principe de la liberté

des mers. « François Ier, écrivait un historien espagnol du xne siècle, Herrera !, entend poursuivre ses conquêtes et ses navigations, dont on luiconteste la légalité, tout comme les autres princes chrétiens, Il veut également conserver des relations d'amitié et de bonne intelligence avec quelques princes Indiens ». Bertrand d'Ornezan, général des galères, proclamait en 1532 2, à propos de la capture d’un de ses navires par les Portugais, que le roi de Portugal n'avait ni droit, ni juridiction sur les nations américaines, que la mer était commune, et l'accès des îles ouvert à tous. Les ordonnances sur la marine de 1517, 1537, 1543 1, ainsi que les divers traités de paix 4, soutiennent les mêmes principes de liberté. Les Portugais, au contraire, les niaient résolûment. Cette contestation entraîna comme conséquence, non pas une guerre officielle entre la France et le Portugal, mais une hostilité sourde et continue entre les deux nations, qui se traduisit souvent par des faits regrettables, et prit même un tel caractère qu'elle faillit se convertir en débat plus sérieux.

Le premier acte d’hostilité dont l’histoire ait gardé le souvenir remonte à l’année 1 503 :. Deux navires français furent brûlés par les Portugais dans la rivière de Paraguaçu au Brésil, un troisième pris, et leurs équipages impitoyablement massacrés. Il est probable que nos compatriotes ne se laissèrent pas décourager par ce premier échec, car, dès 1516, le roi de Portugal envoyait à François [+ un ambassadeur, Monteiro 6, pour se plaindre des pirateries de ses sujets, et, en même temps, chargeait un de ses plus vaillants capitaines, Christovam Jaques 7, de débarrasser la côte américaine de la présence des Français. Ce dernier ne réussit que trop bien dans sa mission. Après avoir fondé un comptoir fortifié à Itamarca, dans la

1 HERRERA, Historia de las Indias occidentales, Decad. VIL liv. 1; $ 14. « Que e entendia seguir sus conquistas y navigaciones que de derecho le competian como à los otros principes de la Christiandad, y quo queria conservar amistad y buena intelligencia con algunos principes de las Indias »,

2 VARNHAGEN, ouv. cité, I, 443. « Nullam habet majorem protestatem in dictis insulis quam habet rex christianissimus; imo enim mare est commune et insulæ præfatæ omnibus apertæ ».

3 Parpessus, Collection des lois maritimes.

4 Surtout les traités de 1529, 1559, 1598.

$ Voir plus haut, p. 24.

6 VARHHAGEN, ouv. cité, I, 37.

7 Huwsozpr, Histoire de la géographie du nouveau continent, t. 1, p. 158. — SouTney, Histoire du Brésil, 1, 29.

province de Parahyba, il ruina tous les établissements français de la côte, et prit et détruisit les navires qu'il rencontra.

Jean Ango ressentit vivement l'injure et le dommage. Il résolut, pour se venger, de tenter un grand établissement au Brésil, et s’adressa, pour conduire la flotte, à un corsaire très redouté, au Florentin Verrazano. L'amiral de France Bonnivet s'intéressait à la réussite de ce projet; déjà quelques navires étaient en armement dans les ports de Normandie. Le nouveau roi de Portugal, Jean III !, envoya aussitôt un ambassadeur en France, Sylveyra (1521), pour empêcher le départ de l'expédition. Le roi finit par céder à ses sollicitations 2. On a récemment retrouvé et publié la dépêche, en date du 25 avril 1523, par laquelle Silveyra annonçait à son maître qu’ « il avait réussi à mettre l’embargo sur le voyage du Florentin ».

Malgré la coupable indifférence du gouvernement français, bon nombre de nos négociants entreprirent à leur compte la guerre de représailles, qu'ils auraient voulu soutenir au grand jour. On a conservé les lettres de marque délivrées en 1522 à Jehan Terrien 3, de Dieppe, sans doute quelque associé ou même quelque capitaine d’Ango, pour l’indemniser de la perte d’un galion capturé sur la côte même de Portugal. Mais combien d'actes semblables durent être délivrés, dont il n’est resté aucune trace dans l'histoire ! C'est le Brésil surtout qui semble avoir été le théâtre de la lutte la plus acharnée. Les matelots des deux nations ne se contentèrent bientôt plus de se piller réciproquement; ils adoptèrent vis à vis les uns des autres les féroces procédés des indigènes + ; ils les associèrent même à leurs vengeances, non seulement en se refusant à délivrer les prisonniers qui tombaient entre leurs mains, eten assistant à leurs hideuses scènes de cannibalisme, mais en leur fournissant parfois des vivres humains. Stadenx : raconte que l’équipage d'un navire dieppois, la Belette, ‘ayant réussi à s'emparer d’un navire

1 ANDRADA, Chronica do rey D. Joao.

2 Murpuy, The voyage of Verrazzano. — A chapter in the early of History maritime discovery in America.

3 FRÉviLce, Histoire du commerce maritime de Rouen, t. Il, p. 432.

4 Hans STADEN (ouv. cité) rapporte que tombé entre les mains des Brésiliens, il fut abandonné à son malheureux sort par un interprète Normand qui l'avait pris d’abord pour un Portugais, et qui, revenu de son erreur, ne chercha même pas à s’excuser de sa barbarie. « Tous les gens de cette nation sont de tels scélérats, ajoutait-t-il, qne, aussitôt que les Français peuvent en prendre un, ils le pendent sur le champ ».

$ STADEN, ouv. cité, pp. 196, 208.

portugais, distribua quelques-uns de ses prisonniers aux Brésiliens, qui s'empressèrent de les immoler et de les manger '. Les Portugais, de leur côté, se faisaient un jeu des souffrances de leurs prisonniers français ; tantôt ils les pendaient après les avoir mutilés, tantôt ils les livraient aux Brésiliens pour être dévorés. Léry 2 rapporte qu'ils les écorchaient vifs et les brûlaient à petit feu. Aussi, que de sanglantes représailles !

En l'an 1526, le roi Jean III se décida à un rigoureux effort. [1 publia un édit enjoignant à tous ses sujets, sous peine de mort, de couler les navires français qui s'aventureraient dans les contrées soumises à la domination portugaise, et, pour mieux assurer l'exécution de ses ordres, envoya plusieurs escadres au Nouveau-Monde :. Christovam de Jaque commandait la flotte qui devait opérer dans les eaux brésiliennes., Nous avions à ce moment au Brésil au moins quatre navires dont les armateurs se nommaient [van Cretugar, Jean Bureau, Jean Jamet et Guerret Mathurin Tournemenche. Ils venaient de s'emparer d’une galéasse portugaise, le Gabriel, commandé par Rodrigo de Acuna : mais trois d’entre eux, deux normands et un breton furent surpris au nord de Bahia, au moment où ils achevaient leur chargement de bois de teinture, par les six vaisseaux de Christovam de Jaque. Les Français résistèrent toute une journée, mais furent obligés de se rendre. Les Portugais abusèrent de leur victoire : ils massacrèrent leurs prisonniers, après leur avoir fait subir d'horribles tortures; ne s'avisèrent-ils pas de les enterrer jusqu'aux épaules + et de prendre leurs têtes comme cible à leurs arquebuses. Christovam de Jaques continua sa croisière. Pendant plusieurs mois, il fouilla les eaux et les baies de la côte, prenant tous les navires qu’il rencontrait, détruisant nos comptoirs, brûlant les villages des Brésiliens nos alliés, et bâtissant de loin en loin quelques forteresses pour assurer à

1 VARNHAGEN, ouv, cité, I, 443. Idem Lopes suspendio dedit dictum dominum... et viginti alios ex suis sodalibus, duosque vivos silvestribus dilaniendos et mandendos tradidit. -

2 Léry, ouv. cité, $S 2 « S'ils les trouvent soit à leur avantage, ils leur font une telle guerre qu'ils sont venus jusques là d'en avoïr escorché de tous vifs et fait mourir d'autre mort cruelle ».

3 VARNHAGEN, ouv. cité, [, 443. « In anno MDXXVI rex Serenissimus per totum regnum edictum... dederat, quo continebatur præceptum expressum omnibus ejus subditis, sub pœna capitis, de omnibus Gallis ad dictas insulas accedentibus, seu ab eis recedentibus, submergendis ».

4 Ces cruautés sont rappelées par une lettre de Diègo de Gouvea, adressée de Paris au roi de Portugal, le 17 février 1535. VARNHAGEN, ouv. cité, I, 130.

ses compatriotes aide et protection contre les vengeances probables de leurs rivaux.

En effet, de vives protestations éclatèrent en France contre ces actes de brigandage et ces massacres. Le comte de Laval, gouverneur de Bretagne, réclama, au nom des victimes, une indemnité de 600,000 écus, et François Ier chargea son hérault d'armes, Angoulême, de porter à Lisbonne cette réclamation. Comme les négociations traînaient en longueur, bon nombre d’armateurs français résolurent de se faire justice eux-mêmes, et tombèrent sur les navires portugais !. En décembre 1530, un galion français surprenait Pernambuco et saccageait cette ville. Le 16 janvier de la même année, le roi de Portugal écrivait à son ambassadeur en France, Sylveyra, que les corsaires français avaient déjà enlevé plus de trois cents bâtiments et pris des marchandises pour une valeur de plus de six cent mille cruzadas: : ces chiffres sont probablement exagérés, mais ils prouvent que la marine française avait rendu le mal pour le mal, et que les victimes de Christovam de Jaque avaient été vengées..

C'est ici que se placerait dans la vie d’Ango, d’après une légende que nous ne croyons pas fondée, un acte glorieux qui suffirait à assurer à son nom l’immortalité, Persuadé que le roi de France, par crainte de joindre le Portugal à la coalition, n'oserait pas imposer ses volontés à son souverain, Ango aurait pris la résolution de se passer de l’autorisation officielle d'exercer des répresailles. Il ne se serait pas plaint, mais ilaurait agi. Apprenant que les Portugais venaient de prendre un de ses plus beaux vaisseaux, et de l’'amener triomphalement à Lisbonne, après en avoir massacré l'équipage, il entreprit alors une tâche devant laquelle reculait le roi de France, et, simple particulier, osa déclarer la guerre au roi de Portugal et diriger contre lui une grande expédition. Secondé par les marins normands qui désiraient venger l'injure commune, et solder un long arriéré de haïines, soutenu par l'opinion publique qui n’était pas insensible à la gloire de voir un armateur braver au cœur même de sa puissance le roi qui s'arrogeait l'empire des mers, Ango eût bientôt équipé dix grands navires et autant de moyenne grandeur. Huit cents volontaires grossirent le chiffre ordinaire des équi-

1 VasconcELLos, Cronica do Braxil, 1, 100. — Lopez DE Souza, Diario, à la date du vendredi 17 février 1531. « E me disseram que foran ao rio de Pernambuco, e como havia dous mezes que ao dito rio chegara hum galean de França, e que saqueara a feîtoria, et que roubara toda a fazenda que nelle estava del Rei nosso senhor ».

2 TErRNAUx Compans, Notice sur la Guyane Française.

pages. La flotte arriva bientôt à l'embouchure du Tage; chemin faisant, elle avait capturé les navires portugais. Elle remonta le fleuve, en brûlant les villages bâtis sur ses rives et menaça directement Lisbonne. Le roi de Portugal, très effrayé, s'imagina tout d'abord que le roi de France lui avait déclaré la guerre, car son orgueil ne s'abaissait pas jusqu'à supposer qu'un négociant ait eu l'audace de l’attaquer, et il envoya des députés en France pour présenter ses excuses et demander la raison de ces hostilités. François Ier était alors à Chambord ; Ango lui avait caché sa prouesse. Très flatté dans son amour-propre de ce qu'un de ses sujets lui eût rendu le service de faire ainsi respecter le pavillon de la France, le roi renvoya les Portugais à Ango. Ce dernier les reçut à son château de Varengeville, durement disent les uns, avec magnificence affirment les autres, mais, en tout cas, il ne donna l'ordré à ses vaisseaux de se retirer qu'après avoir obtenu toute la satisfaction qu'il réclamait.

Telle est la légende, honorable certes et glorieuse, mais ce n’est qu'une légende. En premier lieu, aucun historien portugais n'en fait mention, ni Francisco de Andrada !, ni Emmanuel de Coutinho, biographes parctiuliers du roj de Portugal alors régnant, Jean IT (1521-1531). [1 nous faut d'ailleurs reconnaître qu'elle est assez peu vraisemblable. Est-il en effet possible qu'un souverain, qui disposait d'une puissante marine et régnait sur les Indes, ait été réduit à solliciter la paix d’un armateur étranger ? Vitet, qui racorite cette anecdote d'après des traditions dieppoises, n’y croyait pas luimême et fait soigneusement remarquer qu'il ne s'appuie sur aucune preuve authentique. Ce serait, paraît-il, le père Fournier, qui, dans une note de la première édition de sa Hydrographie :, déclare avoir tiré ce renseignement de vieux manuscrits qu'il aurait consultés à Dieppe. Asseline, dans ses Antiquités et Chroniques, a transcrit, sans y changer un mot, la note de Fournier. Guibert, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de Dieppe, est beaucoup plus explicite : « Angot, a-t-il raconté, pour se venger de cette insulte, envoya une flotte qui débarqua huit cents hommes sur les côtes du Portugal, qui désolèrent le pays et se retirèrent. Le roy de Portugal envoya un ambassadeur au Roy pour lui demander la cause de ces hostilitez et le Roy renvoya l'ambassadeur à Angot pour s'accomoder avec luy ». De

1 Chronica de don Jodo, III, 4e partie, $ 95. On trouve pourtant une allusion à des négociations engagées : « El Rey se manda queixor a el Rey de França dos roubos que os Francezes fazem a os seus vasalos ».

2 L'Hydrographie du père Fournier fut publiée en 1643.

chroniqueur en chroniqueur cette légende devient populaire et acquiert l'autorité d'un fait démontré. Les historiens l'acceptent sans discussion, et, dans un tout récent ouvrage sur la marine française, l’auteur la raconte avec complaisance !.

Nous ne partageons pas cet optimisme de commande. Bien qu'une tradition non interrompue ait conservé le souvenir de cet acte glorieux, nous pensons qu'on a singulièrement exagéré un épisode, vrai dans le fond, mais amplifié par les détails, de notre histoire maritime. Voici, d’après des documents authentiques, à quoi s: réduirait l'intervention d'Ango dans les affaires portugaises.

Un des navires d'Ango, jeté par la tempête sur les rivages de Portugal, la Marie, commandée par Morel, de Dieppe, fut saisi par les garde-côtes et conduit à Lisbonne. Il était chargé de marchandises de provenance américaine ou espagnole, car les matelots de la Marie n'étaient que des pirates qui, suivant l'usage du temps, avaient fait main-basse sur les navires qu'ils avaient surpris en mer. Les marchandises furent aussitôt mises sous le séquestre pour être rendues à leurs légitimes possesseurs et les pirates, traités et jugés comme tels, furent condamnés à mort *. Notre ambassadeur à Lisbonne, Henri du Caïs, ne voulut pas intervenir en leur faveur, car le flagrant délit était constaté et l'exécution allait avoir lieu, lorsque le roi Jean TIT, dans l'espoir que sa clémence lui vaudrait la reconnaissance des intéressés, les gracia.

Aussitôt prévenu, Ango se décida à tirer vengeance de ce qu'il considérait comme un grand dommage porté à sa fortune et une atteinte à ses droits. Par un acte du 27 août 1529, conservé dans les arthives du parlement de Normandie :, lui et le sieur de Bourry, vice-amiral de France, s'engagent à poursuivre la restitution du navire /a Marie. Le produit des prises, dès qu'Ango et Bourry auront prélevé le montant de leurs avances, sera partagé également entre les deux parties contractantes. Afin de mieux assurer le succès de cette opération, les deux associés sollicitèrent et obtinrent de François Ier l'octroi de lettres de marque, datées du 26 juillet 1530 +, par lesquelles le roi enjoignait à tous les gouverneurs de ses provinces mari-

1‘ RaouL Posez, La marine et les grands marins français, p. 15.

2 FERNANDO PaLua, À carta de marca de Joëo Ango, Exposicäo summario dos factos extrahido de documentos originaes e ineditos. Lisboa, 1 vol. in-80, p. 13.

3 GossELIN, ouv. cité, p. 23.

4 SANTAREM, Quadro elementar das relacoes politicas e diplomaticas de Portuga

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times de ne pas s'opposer à ce qu'ils usassent de représailles contre les navires du Portugal, et ce jusqu'à concurrence de 220,000 ducats. Ango n'attendit pas longtemps pour profiter de ces lettres de marque. Il n’alla pas à Lisbonne avec une flotte de guerre, comme le prétend à tort la tradition, mais il arrêta les navires portugais qui se rendaienten Flandre, et qui étaient obligés par la tempête de relâcher dans nos ports. L'opération était, paraît-il, fructueuse, car quelques Dieppois obtinrent la faveur de s'y associer : on a conservé le contrat d'association par lequel, en vertu des lettres de marque, Jean Ango, Jacques Doublet, Guillaume Hervieu et Nicolas Doublet armaient en guerre le navire la Rose pour courir sus et prendre les navires, biens et marchandises des Portugais '. Il s'agissait donc, non pas précisément d’une opération de guerre, mais d'un acte de représailles, dûment autorisé par les usages de l'époque, et dont Ango, grâce à ses ressources personnelles, entendait tirer profit.

De hauts personnages s'étaient intéressés à cette affaire. L'amiral de France, Chabot, était même intervenu en faveur du riche négociant, et il avait reçu, comme témoignage de reconnaissance, un diamant de 3,005 écus. Lorsque, plus tard, il tomba en disgrâce, l’acte d'accusation ? dressé contre lui, à la date du 8 février 1540, démontre sa culpabilité à cette occasion : « Déclarons pareillement ledit Chabot atteint et convaincu d'avoir mal et injustement prins et reçu dudit Jehan Ango et Pierre Proun, marchand de Rouen, vers nous poursuyvans Lettre de marque contre le Roy de Portugal et ses subjects, ung dyament estimé 3,005 escus, lequel dyament declarons-nous estre acquis par la faulte en ce par ledit Chabot commise, et le condempnons au quadruple, auquel sera comprins le principal ».

On ne sait si, pour obtenir plus facilement la lettre de marque dont il avait besoin contre les Portugais, Jean Ango recourut à des moyens de persuasion analogues auprès de la sœur du roi; mais la princesse Marguerite de Navarre connaissait parfaitement les griefs de l'armateur dieppois contre la cour de Lisbonne, et elle prenait un vif intérêt à cette revendication nationale. Nous avons, en effet, conservé une lettre adressée par la princesse à son cousin le légat, datée de Blois, le 10 juin 1530, qui semble

com as diversas potencias do mundo, t. LI, KCVII, pp. 237, 239. — PaLHa, ouv. cité, document 1, pp. 46, 49.

1 GossELIN, ouv. cité, p. 24.

1 IsamBerT, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XII, p. 726.

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indiquer que l'affaire eut un certain retentissement. « Mon cousin, le vicomte de Dieppe, ce porteur, s'en va maintenant en court, pour faire entendre au Roy, à Madame et à vous la vérité comment il va de l'affaire qu’il a en Portugal, et du peu d'estime que le Roy dudict Portugal a faict des lettres que le Roy luy a escriptes pour ladicte affaire; de quoy j'ay esté fort esbahie, et combien que la congnoissance que vous avez des merites du dict vicomte et des biens, graces et continuels services qu'ils a faiets au Roy, suffisent en votre endroict pour sa recommandation, si ne me suis-je peu garder pour la bonne et affectionnée volonté que je luy porte, de vous en faire en sa faveur une particulière et non commune !.»

Ainsi protégé par la sœur du roi, soutenu et encouragé par l'amiral, tacitement approuvé par le souverain, Ango pouvait, sans se compromettre, user et abuser de l'autorisation royale de représailles. On le savait si bien à Lisbonne, et on ignorait si peu les ressources dont pouvait disposer l’opulent armateur que, dès qu'on futau courant de ses préparatifs, on s'empressa de les arrêter, non point comme on l’a prétendu, par une ambassade directeet solennelle à lui adressée par le roi de Portugal, mais par la voie ordinaire des négociations, et en s’efforçant d'obtenir du roi de France le retrait de la lettre de marque.

L'ambassadeur de Portugal en France, Joao de Svlveyra, venait de mourir, Ce fut seulement en avril 1531 qu'on connut en Portugal les premiers actes d’hostilité d’'Ango. La cour se trouvait alors à Montemor o novo: un conseil fut aussitôt assemblé. Le duc Jayme de Bragance?, consulté par courrier spécial, fit connaître son avis, et on résolut d’un commun accord d'envoyer à François [er un ambassadeur extraordinaire, Don Antonio de Athayde, accompagné du docteur Gaspard Vaz, pour se plaindre au roi de France de toutes les infractions à la paix et au droit des gens commises par ses marins, et obtenir le retrait de la lettre de marque délivrée à Ango. Les instructions du nouvel ambassadeur furent aussitôt rédigées à Montemor, le 24 avril, par André Pirés et l'évêque de Viseu, Don Miguel da Silva 3. Elles autorisaient l'ambassadeur à faire toutes les concessions compatibles avec l'honneur national, mais lui recommandaient de se hâter, car les pirateries d’Ango pouvaient devenir dangereuses.

t Lettres de Marguerite d'Angoulême, édition Genin, p. 253. 2 Voir la lettre qu'il écrivit à ce propos dans l'ouvrage cité de PALHA, p. 14. 3 PaLHA, document I, pp. 43, 54.

Aussitôt s'engagèrent les négociations; elles furent difficiles, car on n'était de bonne foi ni d'un côté ni de l'autre. M. Fernando Palha, un des savants dont s’honore le Portugal, a publié en 1882 une série de lettres adressées par Jean ITT à son ambassadeur Athayde, qui démontrent jusqu'à l'évidence que c'était à contre-cœur qu'on poursuivait la négociation, et qu'on n'attendait qu’une occasion soit pour rompre, soit pour imposer à la France des conditions onéreuses !. Les documents mis au jour par M. Palha dénotent, de la part du représentant de la cour de Lisbonne, une connaissance profonde des intérêts qu’il était appelé à défendre et une conviction absolue de son bon droit. Le roi François Ier de son côté semble très irrésolu. Tantôt il promet à Athayde de lui rendre pleine et entière justice, tantôt il lui annonce qu'il ne veuttraiter l'affaire que par devant son conseil. C'est sans doute que, dans l'intervalle, Ango a fait agir ses protecteurs, et mên:e qu'il est intervenu directement; car non seulement il n'était pas alors à Varangeville, comme le prétend la tradition, mais au contraire suivait la cour dans ses voyages, et ne perdait aucune occasion de rappeler ses droits 2.

Un protecteur inattendu et tout puissant vint à ce moment {mai 1531) appuyer les revendications portugaises. Prié d'intervenir en sa faveur par le roi Jean III, son beau-frère, le tout-puissant empereur Charles-Quint envoya à la cour de France un plénipotentiaire extraordinaire, le sieur de Courbaron 3, «avec lettres de crédence pour assister en la charge pour laquelle nostre dict frère de Portugal envoya don Antonio de Athayde et le docteur Gaspart Vaz ses conseillers, en ambassade devers ledict roy très chrestien, touchant aucunes représailles despeschées de sa part contre aucungs subjectz dudit sieur roy de Portugal ........ ayant cest affaire en affection comme nostre propre, et attendu que lesdites représailles se sont données à l'occasion de la restitution faicte à aucungs nos subjectz de biens et marchandises qui leur avoient esté prises ». L'Empereur paraissait attacher à la conclusion de cette affaire une grande importance, car il a grand soin de spécifier, dans les instructions qu’il donne à Courbaron 4, que

1 PazHa, documents Il à XXII, p. 55. Lettre du 5 mai 1831, p. 56. Lettre du 17 mai, p. 57, 17 juin, 1531, p. 50, 27 juin 1531, p. 61, 7 juillet, p. 63, même date.

2 Lettre du roi à Athayde, Pazna, p. 62. Nouvelle lettre, pp. 63, 70.

3 Instructions au sieur de Courbaron, ‘insérées dans les Papiers d'état du cardinal de GRANVELLE, t, |, pp. 540-542.

4 Id. p. 544.

« dans le cas où toutes remonstrances et persuasions doulces et amyables ne peullent en ce prouffiter », il ne devra pas se décourager, mais rester à son poste, en lui demandant de nouvelles instructions. En outre il le charge de lettres particulières pour sa sœur la reine Eléonore, pour le grand maître de France Montmorency, pour son ambassadeur à la cour de France, François Bonvalot, et pour le roi François Ier :.

Courbaron s'acquitta fidèlement de sa mission. [l s’entendit avec les ambassadeurs de Portugal, et présenta sa requête au roi de France : il paraît que ce dernier ne voulut pas prendre tout de suite une résolution définitive, car on a conservé une lettre de Charles-Quint à Courbaron, datée de Gand, le 15 juin 1351 2, par laquelle, tout en le félicitant de son zèle, il l'engage à insister pour la conclusion de cette affaire, et à prendre conseil de la reine Eléonore. « Et desirons d'entendre quelle aura esté la responce sur l'escript baillé par ledict ambassadeur audict sieur Roy, et s’il v aura chose qui semble à vous et audict ambassadeur que devons faire plus oultre, en quoy ne deffauldrons ». [1 avait même tellement à cœur l’heureux succès de cette négociation qu'il ordonna de mettre en liberté un certain nombre de pilotes normands, tous de Harfleur, Jehan Ban, Michel de Strichan, Guillot Anise, Robert Helior, Robin le Boyde, Nicolas le Gascon, Robin Sanson, qui avaient été capturés avec le navire d’un certain Jean Fleury, et au sort desquels s'était intéressé le roi de France.

Malgré cette concession, l'affaire n'avançait pas ; l'Empereur commençait même à en éprouver une certaine irritation. Il se plaignait de retards éprouvés à un certain Morette que lui avait dépêché François Ier, et écrivait lettres sur lettres, tant à ses représentants à la cour de France qu’à sa sœur Eléonore et au grand maitre Montmorencv. « Vous ayderez tousjours, leur écrivait-il 3, de la faveur de madame nostre meilleure sœur, la royne très chrestienne; et derechief escripvons à nostre cousin le grand ‘maistre de France auquel pouvez dire que tout le plésir qu'il fera en ce au sieur roy

1 Pièces annexées aux instructions de Courbaron. — GRANVELLE, Papiers d'état, pp. 543, 546.

2 Lettre de Charles-Quint à son ambassadeur en France et au sieur de Courbaron.— GRANVELLE, |, 548, ;

3 Lettre de Charles-Quint à Bonvalot et Courbaron, Bruxelles, 9 juillet 1531.— GRANveLLe, |, 561, — Nouvelle lettre d'août 1531 (GRANVELLE, [, 567} : « Touchant l'affaire de Purtugal, nous en escripvons par aultres nostres respencives à celle de vous et le sieur de Courbaron »,

de Portugal, nostre bon frère, nous sera austant agréable et de mesme obligation que faict à nous-mesme, »

Ce qui compliquait la situation, c’est que la guerre continuait, non pas entre la France et le Portugal, mais entre les marins des deux nations, et que de jour en jour s'accumulaient les griefs réciproques. Athayde, pour en finir, se détermina à un acte habile : il résolut de désintéresser le plus redoutable et le plus actif des ennemis du Portugal, Jean Ango, en lui achetant le retrait de sa lettre de marque, et en obtenant de lui une neutralité absolue. C’est cet acte d’habile politique que très à tort on a pris pour une démarche humiliante du Portugal. En fait, non seulement l’honneur d’une grande nation n'était nullement compromis par cette sage concession, mais encore la négociation fut menée dans le plus grand secret. Bien que les dépêches officielles n’en fassent aucune mention, il est probable que le principal intermédiaire fut l'amiral Chabot. Athayde recourut sansdoute à ces arguments irrésistibles auxquels on n'ignorait pas que l’amiral n’était pas insensible. Il acheta sa connivence à beaux deniers comptants, et le détermina, sans trop de peine, à user de sa double influence auprès de François [er et d’Ango, pour obtenir du premier le retrait de sa lettre et du second la renonciation pure et simple, sauf indemnité à régler, de ses prétentions. Ce qui nous permet d'affirmer que l’amiral Chabot oublia trop aisément les intérêts qu'il aurait dû mieux défendre, c’est ce passage significatif de l’acte d'accusation dressé contre lui dix ans plus tard, en 1541. « Aussi avons déclaré et déclarons ledit Chabot attaint et convaincu d’avoir deslegalement prins et receu plusieurs sommes de deniers par les mains des ambasssadeurs du Portugal, mesmement la somme de 10,000 escuz d’une part, 15,000 escuz par aultres, 16,000 francs soubz coulleur de composition faicte au nom de Jehan Ango, vicomte de Dieppe. D'aultre part une tapisserie de la valeur de: 10,000 escuz soubz tiltre de prest. Et avons condemné et condemnons ycelluy Chabot à nous rendre et restituer lesdites sommes, comme choses indeüment et illicitement prinses de prince étranger, sans le sceu vouloir et permission de nous ! ».

Sollicité par son puissant protecteur et comprenant qu'il ne gagnerait, en le mécontentant, que le désaveu de ses opérations, et peut-être le retrait brusque de sa lettre de marque, Jean Ango, en commerçant fin et avisé qu'il était, se décida à écouter les propositions de l'ambassadeur portugais. Ce ne

1 ISAMBERT, ouv. cité, t, XII, p. 725.

fut nullement en audience solennelle, ni a son manoir de Varangeville, comme le veut la tradition, mais très secrètement et comme en se cachant, que l'ambassadeur et le négociant parvinrent à s'entendre. Aussi bien une dépêche de Jean IIT à Athayde, datée d'Evora, le 20 juillet 1531, lève tout doute à cet égard. Le roi consent à autoriser les démarches de son représentant, mais à condition du plus grand secret ?. Il y aura dorénavant deux négociations, l'une au grand jour, avec François Ier, par laquelle l'ambassadeur portugais s'efforcera de maintenir ou plutôt de définir les droits de son maître et ses prétentions à la souveraineté de certains pays, l'autre secrète, avec Jean Ango, pour laquelle on tâchera de le désintéresser en achetant sa neutralité. Nous n'avons pas à suivre la fortune de cette première négociation qui devait aboutir au déplorable abandon fait par la France de ses droits en matière de navigation *; la seconde se termina par un accord secret, en vertu duquel Jean Ango consentait à ne plus se servir de sa lettre de marque, et à ne plus entraver le commerce portugais moyennant 60,000 ducats. Une dépèche de Jean IIT à Athayde, datée d'Evora, le 15 août 1531, approuvait la convention, et terminait l'incident +. D'autre part, par un acte dressé par devant les notaires de Rouen, Ango reconnaissait avoir reçu des ambassadeurs 60,000 ducats, et leur remettait ses lettres de marque :.

C'est donc à une négociation secrète, conduite avec prudence par l'am bassadeur portugais, et encore non pas directement, mais par l’intermédiaire et de son auxilaire Gaspard Vaz et de son protecteur intéressé l'amiral Chabot, que se réduit la prétendue ambassade de Jean ITT à l'armateur de

t PazHa, doc. VII,

2 Id, p. 67, « Por mea servicio que vos vejaes muy secretamente se podes ter alguna maneira de concerte com Joham Ango pesa que elle se aja por satisfeite » et plus loin : « E por que vos vedes que no modo de o falor e negociar se podera aproveitar on perder muite dinheiro folguaria de seer tentado por vos asy secretament: e buscares desemulaçam p°ra falar a Joham Ango ».

3 PALHA, doc. X à XIX,

4 PALHA, p. 97. « Por Antonio Lopez » receby vosas cartas.., porque me fezestes saber a maneira an que fezestes o concerto da carta da marca de Joham Anguo, o vy largamente todas as rrezôes de meu servicio que vos moveram ao concludirda da maneira que o fizestes ».

$ GosseLiN Documents authentiques et inédits, etc., p. 24), cite cet acte, mais il lui attribue la date du 20 février 1531, qui nous paraît fautive : la négociation ne fut en effet terminé: que quelques mois plus tard.

Dieppe : nous avons déjà démontré le mal fondé de la tradition qui représentait les matelots d'Ango bloquant le port de Lisbonne. Le fait, bien que réduit à de plus humbles proportions, n'en est pas moins fort honorable pour l'armateur dieppois. II est certain qu’un simple citoyen français était alors assez puissant, sinon pour effrayer, au moins pour occuper la pensée d’un souverain étranger, et que ce souverain, malgré sa hauteur et ses prétentions, ne crut pas au-dessous de sa dignité d'autoriser son représentant direct à signer avec ce négociant une convention authentique. Cette convention était secrète, ilest vrai, mais beaucoupd’intermédiaires avaient été mis en mouvement; d'ailleurs, plusieurs parties étaient intéressées à én assurer la bonne exécution; aussi le secret fut-il sans doute mal gardé, et c'est ce qui explique comment l'amour-propre national a peu à peu transformé cet épisode honorable en une manifestation glorieuse, mais par trop invraisemblable, de la puissance et des ressources de l’armateur dieppois.

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