‹ Jean-Antonin InjalbertChapitre 16 sur 23 · L ABONDANCE · texte numérisé non relu

L ABONDANCE

Chèvre-pieds, que nous examinerons en parlant de son œuvre. Au centre du jardin, un enfant éireignant dans ses bras un énorme brochet, un poisson plus grand que lui, et dont la gueule laissait fuser un gai jet d'eau, valut de cha^ leureux compliments au nouveau sociétaire.

Mais tout ceci était distraction de son cerveaUj hors- d'œuvre exquis, simplement. Deux travaux de large envergure, capables chacun de suffire à la célébrité d'un nom, occupaient et prenaient le meilleur de son temps : la Fontaine du Titan, aujourd'hui campée radieuse sur son plateau ensoleillé, et le monument élevé à la Gloire de Mirabeau, dans le Panthéon.

L'état, se souvenant du projet soumis par Injalbert au concours de Gambetta, avait voulu lui offrir une revanche ; à défaut de l'orateur moderne, puissant remueur de foules, héritier de l'Hercule gaulois qui enchaînait à ses lèvres les peuples conquis, il lui avait confié l'apothéose du grand tribun du siècle dernier, Mirabeau, figure monstrueuse et puissante, statue qui se dresse au seuil de la Révolution moderne, semblable aux sphynx colossaux q^ui gardaient les temples d'Assur. Tête convulsée de rhomme ayant traversé toutes les fournaises sociales, col de lion, poitrail de taureau, et, à certaines heures, dans le souffle de ses accents révolutionnaires, quelque chose du grand coup d'aile de l'aigle qui fond des sommets sur son ennemi, et d'un seul choc le terrasse.

L'artiste, dans une page de haute intellectualité, a allégorisé la tribune politique à cette époque. Mirabeau l'occupe avec l'autorité suprême de son geste, s'avançant dans un mouvement qui évoque l'irrésistible marche en avant des idées nouvelles, lançant à la nation les appels enfiévrés de sa parole. A l'audace de ce discours, la Monarchie, assise sur les marches du monument, se retourne, et, d'un geste instinctif, étend sa main pour protéger la couronne. A droite, la jeune Liberté sourit radieuse , ses chaînes brisées ; à gauche ,

JEAN'-ANTOKIN INJALBERT

l'Histoire attentive, écoute, le style, le cakme dans sa main, prête à écrire sur ses tablettes la page initiale de la Révoluttion française. lit, pyramidant sur le tout, VEloquence éploye ses ailes tandis qu'à ses côtés rugit le Lion, symbolisant la force populaire et ses colères déchaînées.

M. Injalbert n'a pas encore attaqué l'exécution de cette œuvre capitale, mais tout le travail intellectuel dont témoigne sa maquette est fini. On peut prédire, si non le faîte, du moins un point culminant de sa :arrière.

Et je termine cet aperçu biographique en signalant un ronronnement de sa carrière d'une autre sorte, — celui-là, depuis quelques mois réalisé. A la rentrée de l'Ecole des Beaux-Arts, en novembre 1891, l'auteur de V Orphée, le prix de Kome de 1874, était appelé à I honneurdu professorat. L'ancien élève dont la carrière se déroule féconde, laborieuse, pleine d'oeuvres qui affirment sa maîtrise enseigne maintenant dans la vieille et chère maison, aux générations nouvelles, cet art sculptural auquel il a consacré sans partage sa vie. Ajoutons que de l'assentiment unanime, il est un des professeurs joignant à la science grammaticale, à la possession du métier la plus complète, une largeur de vues, une impartialité, une compréhension du Beau sous toutes ses tendances — qualités primordiales particulièrement nécessaires à l'écioslon des talents naissants et souvent contradictoires d'une Ecole de Beaux-Arts.

LA hORTUNK

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