RENOMMÉE
L'ŒUVRE
La vie d'un artiste est inséparable de ^on œuvre, alors surtout que l'homme, à l'exemple d'Injalbert, a exclusivement vécu pour son art, travailleur obstiné, éprouvant une âpre joie de la fatigue même de son labeur, pratiquant la devise latine Ulla dits sinelinea. Je ne me suis donc point proposé, dans la division de cette ouvrage, d'étudier d'une part la biographie du sculpteur, de l'autre le peuple de statues pétries de ses mains. Mon but est simplement de grouper, .résumer et compléter les observations déjà formulées en racontant sa carrière.
J'esquisse ici une rapide synthèse.
Quelles sont les origines d'Antonin Injalbert ? Quel est son maître ?
A ceci je réponds: le statuaire est ESSENTIELLEMENT FRANÇAIS. Ce mo-
derne à l'œuvre palpitant la vie est, dans notre école, l'héritier direct et très riche du sens, du goût artistique, de la tradition de notre sculpture nationale dans les deux périodes glorieuses des xvii* et xviii' siècle. Il n'a qu'un maître, c'est Pierre Puget.
Me parl.nnt un jour de l'auteur du « Diogène » Injalbert me disait avec un enthousiasme, une émotion extrême : « Je ne crois pas qu'il y ait un homme en France comprenant, c'est-à-dire admirant le Puget à l'égal de moi. Celuilà est le premier de nos maîtres. Il tourmente le marbre d'une main géniale, pour atteindre un idéal de puissance, de beauté, de pensée qu'il porte en son cerveau, et qui surpasse la nature. Supposez-le, jeté en prison, isolé sa vie durant du monde extérieur, mais ayant pour occuper sa solitude de la terre, un ébauchoir, un tel génie eut laissé quant même un œuvre superbe, étrange, sublime expression de son rêve, de sa volonté créatrice, m
La Société des Félibres lui .lyant demandé un buste, inauguré l'été dernier à Toulon, Injalbert a figuré le terrible statuaire le maillet en main, appuyé sur la tête de son Milon de Crotoiie, grave, austère, le front chargé de pensées.
l'ckuvre
tel que le voit son respect filial, et souventes lois, lorsque, dans son atelier, nous rencontrions le modèle de plâtre de ce monument, il s'arrêtait et avec un franc sourire s'écriait : « Voilà le patron ! »
Antonin Injalbert rappelle, en effet — par la fougue de son exécution, la maîtrise de sa facture, sa volonté d'éveiller la vie et d'écrire le poème de la force, — il rappelle, dis-je,la violence contenue, la véhémence, la sombre poésie qui vit au cœur des statues marmoréennes de Puget. Sa parenté avec ce glorieux ancêtre s'affirme non moins dans ses goûts. Il adore se mesurer avec un ouvrage de proportions vastes, au besoin colossales. S'il ne le dit point, il pense lui aussi, « si grosse que soit la pièce, le marbre tremble devant mon ciseau ». Ce qu'il explique volontiers, c'est que de ses débuts d'ouvrier fouillant directement la pierre, au gré de sa fantaisie, sans aucun modèle ou point de repère, e.'^sayant de dégager une tête, un ornement, une forme humaine ou animale, il a gardé une franchise d'attaque, une supériorité dans la lutte avec la matière rebelle, une hardiesse qui manque à certaîns de ses confrères habitués à seulement modeler. Sa Fontaine du Tilan eut épouvanté un timide, absorbé sa carrière. Il l'a conçue, machinée, réalisée en sept ans, menant de front en même temps, vingt autres travaux. Il y avait là une montagne de Carrare pesant soixante et douze mille kilogs, un seul bloc atteignait le poids de onze mille et ce n'était qu'un fragment, un étage de cet édifice monumental. Mais l'ampleur même de son projet, les difficultés de la tâche pénétraient d'une énergie joyeuse le valeureux sculpteur. Il se complaisait au milieu de ses praticiens, conduisant l'assaut de cette forteresse de marbre.
En dehors de ces nombreuses ressemblances : robustesse du modelé ,
ACTION, MOUVEMENT, CHALEUR, SCULPTURE COLOREE A l'ÉGAL d'uN TABLEAU,
enfin passion des grands ouvrages, — Injalbert affirme par le cerveau,-'PAR LA PHILOSOPHIE DE-CERTAINES Di: SES CREATIONS qu'il appartient légitimement à la famille du statuaire marseillais. Les Cariatides de l'Hôtel de Ville de Toulon et son Titan clament le même cri de révolte, leur bouche se convulsé dans un anathème social identique, la houle de leurs muscles, donne la même sensation de formidable menace. L'auteur du « Diogène devant Alexandre » traverse l'apothéose de la monarchie avec la hautaine réserve, la dignité de caractère d'un fils de Rome ou plutôt de Sparte. Ses lèvres se taisent, mais son ciseau éloquent met un pli de dédain sur le masque du Cynique, et, un frémissement de révolte secoue le torse athlétique de ses portefaix. L'écho de l'indignation de Labruyère, de la mâle franchise de Vauban résonne dans «i pierre de ses haut-reliefs. Ainsi chez Injalbert on sent une pitié grave pour ce peuple, d'où il est sorti par Teftort cérébral, mais d'où son cœur se refuse à sortir, pour ce peuple dont il connaît si bien l'endurance au travail, la souffrance séculaire et, après les espoirs déçus, les heures de sanglant courroux. Son Mirabeau, son Gambetta, le Titan atteignent une
l'œuvre
grandeur de conception, une chaleur, une vibrance intellectuelle, qui dit la communion de foi.
Seulement aujourd'hui, la victoire est en partie gagnée, d'où, chez le sculpteur moderne, des accents de fierté, d'allégresse, une plénitude, une joie de vivre, qufsont absentes de l'œuvre austère du Pujet. En outre, la lutte finie, l'artiste reprend ses droits sur l'homme, l'emporte sur le philosophe. Le statuaire oublie les abus de l'absolutisme, devant la merveilleuse éclosion d'art qui fleurit aux palais, aux jardins de Versailles et de Marly. Cette sculpture décorative en harmonie avec les lignes architecturales des édifices, les fleurs, les bosquets, les eaux jaillissantes des parcs royaux; ces allégorie;s grandioses; ces magnificences du marbre et du bronze, témoignant du goût le plus exquis, le plus affiné; ce côté de somptuosité princière, d'aristocratique élégance porté si haut par notre Ecole, qu'elle devint l'éducatrice de l'Europe, enviée, copiée, imitée par toute l'Allemagne, glorifiée aux bords de la Néva; ce lot de notre passé artistique paraît à Antonin Injalbert un noble et précieux héritage qui veut être recueilli. Il s'essaye aux figures de Divinités fluviales, aux fastueux accessoires mythologiques, à ces poèmes de pierre où les sonneries des carrousels, les te deum des triomphes de Turenne et de Condé, les fêtes du grand roi et les ballets de LuUi semblent revivre. J'ai déjà dit sa réussite et comment il devient le continuateur autorisé des Girardon, Coysevox, Falconnet, Coustou.
Mais les conteurs de la vie restent toujours ses auteurs préférés, et c'est à ce titre *que, dans le dix-huitième siècle, il s'éprend de Clodion et de son œuvre adorable. Le charme, la séduction de ces bas-reliefs, de ces statuettes de terre cuite pétries avec tant d'esprit, une verve, un entrain, un rendu des chairs, un art consommé, une maîtrise extrême se cachant aimablement sous une liberté enjouée, toutes ces qualités l'impressionnent profondément. Il ne fera pas du Clodion, sa nature ne s'y prêterait pas, mais en agrandissant^ en élargissant sa manière, il cisèlera à son tour les autels de Pan, autour desquels les coeurs de sylvains et de faunesses mènent leurs danses, et le masque hilare couronné de rameaux de pins, entorsadé de pampres du Dieu des jardins.
C'est là un aspect de l'oeuvre du maître sur lequel il sied d'insister, la révélation d'une face nouvelle de son talent, inattendue, délicieuse, savoureuse, et qui lui donne, à mes yeux, une place à part et un premier rang incontesté dans l'Ecole" Française moderne. Là, je ne lui connais pas un rival. Son groupe du Satyre surprenant une nymphe mérite, sans exagération^ sans en»ballement aucun, le titre de chef-d'œuvre. Ceci restera comme un des sommets atteints par la sculpture du dix-neuvième siècle, — page d'un attrait indicible, infini.
Le premier pas du statuaire dans cette voie date de 1890. Quelle est sa
JEAK-ANTOXIN' INV|AI.RF.RT
genèse? Je crois que son esprit fut sollicité moins par le sourire du siècle dernier, que par l'éternel sourire des choses sous la caresse des soleils de Mai, sous l'afflux ^^^^^^^1 '^^^ sèves ascendantes, sous la loi auguste de la vie dans '«V ]^ nature, et des perpétuels renouveaux.
En avançant dans l'âge, le cœur du poète ou de l'artiste s'attendrit et se passionne devant la jeunesse, la beauté féminine, la grâce de l'Avril, l'épanouissement des étés. L'amour, ses fièvres, ses ferveurs, jusqu'à ses . iolences apparaissent au philosophe comme la flamme vitale, le foyer sacré où se renouvellent les mondes. L'Hellade emplit les bois, les clairières, les halliers, du rut fécond de ses Egypans, de ses Faunesses, de ses Chèvre-pieds. Le rustique Pan fait vibrer de l'allègre chanson de sa flûte le dôme couvert des futaies, et, à ses accent^, le frisson de la chair jette aux embuscades les Faunes et les Satyres, amollit d'un lascif désir la résistance des nymphes surprises, en la forci. Partout éclatent les bourgeons, les branches feuillues ploient sous les becquetements des colombes d'Eros, les fleurs ensoleillées mêlent leurs arômes à la grisante odor difemina, des fusées d'éclats de rire sonnent dans l'épaisseur des taillis et l'on entend au loin le choc sourd des boucs à longue barbe heurtant leurs fronts.
Cette vision cachant sous sa grâce, parfois légère et sensuelle, le secret profond de la vie, les esprits les plus graves l'accueillent, l'excusent et la retracent; je n'en veux qu'un exemple, les admirables ^Bachannales de Nicolas Poussin. Avez vous remarqué ses audaces. Le peintre des Sept sacretnents ose aborder l'entreprise téméraire de l'âne galant que doit fouailler, pour s'en défendre, une centauresse. C'est que le peintre est conquis, entraîné par la grandeur du symbole. De même, Antonin Injalbert dans ses bas-reliefs décrit d'un ciseau hardi, sans pruderie aucune, le large souffle d'amour charnel qui, sous les frondaisons, criblées des flèches d'or de l'astre solaire, rapproche les sexes en de féconds enlacements.
Jamais la chair n'a vécu, le sang n'a couru sous l'épiderme, le jeu des muscles actionné par les nerfs n'a rendu mouvant le tissu cellulaire à l'égal de ses dernières créations. Le frémissement vital atteint ici son degré le plus intense, la sculpture ne peut dépasser cette vibration. Je voudrais décrire quelques unes de ces pages. Notamment celle, où, tandis que, au premier