I. ARTISTE
page dans cette courte monographie, — l'énergie étant en effet la dominante de cette nature. Elle se traduit par une ténacité de volonté extrême venant en aide à un tempérament de feu que la maturité de la vie a assagi, sans diminuer en rien l'interTsité, la chaleur du foyer interne.
Ceci explique comment parvenu à dix-neuf ans, plein de courage, plein d'ambitions, riche de rêves, mais sans argent, Antonin Injalbert partit pour Paris, comptant sur ses mains, pour gagner, dans l'ébénisterie artistique, le pain de chaque jour et la chandelle au vacillement de laquelle, il dessinait, lisait, redessinait jusqu'à une heure avancée des nuits.
Tels furent ses vingt ans, humble ouvrier manuel travaillant quotidiennement dix heures, chez un ébéniste du boulevard Voltaire.
En revanche, sa trentième année le trouva Prix de Rome, aii Palais des Médicis, pensionnaire du gouvernement Français, ayant soumis à l'Institut une statue d'Orphée qui non seulement lui avait valu l'unanimité des suffrages, mais attiré sur lui l'attention flatteuse de la critique d'art Parisfenne.
Il nous faut revenir aux années laborieuses où la route était coupée de traverses, emplie d'obstacles, où le sphynx gardien du seuil semblait vouloir accumuler les épreuves pour essayer la force d'âme, peser le triple airain du cœur de cet impétrant.
Deux années durant, cette existence pénible et précaire se prolongea. L'artiste extasié devant le Beau restait attaché à la servitude du labeur mécanique. Cette flamme palpitante aux souflles printaniers était réduite au pauvre rôle de reflet. Un poème chantait en ce cerveau et le chanteur devait accepter la place d'un simple accompagnateur de l'orchestre. Des formes bouillonnaient dans la sève ascendante de son esprit, mais sa main n'avait que le droit de ciseler les accessoires du cadre.
En i86é, au concours pour l'admission à l'Ecole des Beaux-Arts, Injalbert se présenta et fut reçu, — sans doute, parmi les sculpteurs pensez-vous? Eh bien non, la destinée a de ces railleurs sourires pour le flair divinatoire des jurys et des aréopages. Il fut accepté comme dessinateur, dans la section des peintres.
Il sied de ne point trop attaquer à ce sujet la perspicacité de ses juges. Le statuaire par le sens de la composition, par le mouvement, surtout par la couleur était et est resté le proche parent des peintres les plus chauds et les plus enfiévrés de nos musées.
D'ailleurs, n'oublions pas le critérium et l'idéal de notre Ecole de sculpture à cette époque, voici vingt-cinq ans, en 1866. Sauf Carpeaux, estimé un enfant terrible de beaucoup de verve, d'un tempérament frondeur, violent, personnel, aux merveilleuses mais inavouées réussites, tous nos maîtres paraissaient avoir réfrigéré leur cerveau et leur sens jusqu'au degré de froid, à la température du marbre.
ADAM ET ÉVE
L'influence de David, le retour au grec ne s'était point fait seulement sentir dans l'art pictural et l'art industriel, reléguant aux greniers les pastels souriants et mutins, les portraits en vestales de jeunes grand'mères, portraits galants, spirituels, alertes, comme un madrigal, comme l'écart de deux lèvres roses laissant apparaître la nacre de dents gourmandes; les bergères ouatées des aïeules, les fauteuils coquets de poirier qui finissaient en pointe, tel, l'escarpin d'une danseuse, frôlant à peine de l'orteil les planches de la scène, avaient cédé leur place sous le manteau de la cheminée à des chaises curules, et n'avaient point encore été rappelés.
Après un demi siècle entier, la sculpture Française restait figée.
On enseignait gravement que l'art du statuaire était un art noble. Par ce terme de noblesse on écartait l'émotion. L'émotion était réputée déplacer les lignes, donner à la statue un caractère tourvienté, en désaccord avec la stabilité, la simplicité, la concision d'une figure marmoréenne. Le sculpteur devait rester olympien et académique.
L'académisme constituait une pseudo-science traditionnelle, conventionnelle, ankylosée et frigorifique, ayant pour point de départ une fausse compréhension de l'antiquité, du libre génie hellène; ainsi les cuistres de lycées bafouillant brèche-dents les épopées de Virgile et d'Homère, traduisant la lettre sans l'éclairer jamais de l'étincelle géniale de l'esprit, sans entrevoir davantage l'exquisité ou l'ampleur de la forme.
L'Académisme s'arrêtait ;\ l'épiderme de la statue, il ne voulait point voir l'âme de pierre de ces icônes divines, âme si visible, si tangible dans ses effets, que le christianisme naissant avait dû la combattre, ainsi qu'on
ENFANT QL'i Kil
combat un ennemi dangereux et présent, ordonnant la destruction et la muiiktion de ces images d'où ra3'onnait la hantise des dieux vaincus.
Pour un académiste, le génie de la statuaire résidait dans un heureux mouvement, un galbe élégant de lignes, une sobriété dite de bon goût, une sagesse réputée » le style » .
Il existait deux sortes de sculpture, celle des Musées, des monuments, la statuaire professorale, elle était blanche, elle était veule, elle était raide, elle gelait de loin les yeux, de près, les mains.
Pire encore se présentait la sculpture goûtée des mondains; de celle là, les enfants se léchaient les lèvres tant elle évoquait l'idée d'un pain de sucre habilement tarabiscoté.
Rude et Carpeaux avaient été réputés deux révolutionnaires, au concept vulgaire et canaille. Leur succès témoignait du mauvais goût d'une société courant aux abîmes. On les jugeait deux ténors braillards du ruisseau, aux quels salons et galeries devaient en toute prudence fermer la porte.
Il a fallu rien moins que la terrible secousse de la guerre Franco-Allemande, les douleurs et les révoltes d'une défaite injustifiée, le contact du sol natal dans une brutale chute pour que, semblable à Antée, le génie de la race française se replia sur lui-même, s'interrogea, reprit possession de soi et
l'artiste
communia à nouveau avec la nature — communion après laquelle il s'est relevé plus fort et plus radieux qu'auparavant, imposant l'essor de son envolée aux nations jalouses. *
Voici une longue parenthèse, elle n'a qu'un but et une excuse, montrer l'ambiance intellectuelle et hostile dont furent enveloppés et retardés les premiers efforts de Jean Injalbert.
Reçu à l'Ecole des Beaux-Arts, le jeune homme se hâta d'aviser son père de cette bonne fortune. Il avait maintenant le pied à l'étrier. Ici se place une anecdote très humaine et charmante, page de comédie que je vais indiquer sans citer un nom :
M. Injalbert, à sa très grande surprise, reçut une^ lettre de son père le félicitant, mais avec cette sourdine: «sans doute c'est un succès, cependant, n'essaye pas de me faire croire à ton admission à l'feole des Beaux- Arts; je sais qu'il s'agit d'un cours particulier et non officiel. Ton camarade ***, ancien élève de l'école, nous a renseignés. »
Plein d'indignation juvénile, Injalbert courut au secrétariat. Un aimable compatriote le reçut dans ses bras, écouta ses doléances, lui remit toutes les attestations les plus probantes de son succès. Mais le fonctionnaire, qu'un heureux hasard avait fait naître en Languedoc, et fort proche de la cité de Béziers, déclara nettement qu'en revanche, jamais son camarade *** n'avait franchi la grille de la rue Bonaparte et subi un traître concours.
11 s'agissait d'un aimable Tartarin avant la lettre, qui loin du ciel du midi avait conservé ses facultés Imaginatives, passé de prétendus examens, obtenu des succès, conquis le Capitole, et, fait gémir k poste et le télégraphe sous le poids de ses lettres et dépêches laurées.
Malheureusement pour lui, la fin de sa hâblerie, entachée de malignité, ne fut point le couronnement de l'œuvre et démasqua les batteries derrière lesquelles il lâchait des vols de canards à l'adresse de ses concitoyens et de sa famille.
La vérité rétablie, M. Injalbert obtint le premier encouragement de sa carrière. Sa ville natale s'émut de ces succès si laborieusement et vaillamment conquis. Il existait une pension annuelle de huit cents francs, votée par le conseil municipal de Béziers pour aider les débuts des artistes méritants.
En temps normal, cette somme fort minime était attribuée à un seul et ne lui permettait pas d'ailleurs l'usage du carosse d'Oronte où, pour les besoins de la rime, tant d'or se relève en bosse. Mais cette année, cruelle abondance! il se présenta deux hommes d'avenir, dignes de sollicitude, le peintre Sylvestre et M. Injalbert.
La riche cité ne crut pas utile de doubler sa largesse et, s'inspirant de Salomon, partagea le gâteau entre les deux jeunes gens.
Ce subside de quatre cents francs qui nous fait sourire n'en fut pas moins