‹ Jean Balue, cardinal d'Angers (1421?-1491)Chapitre 102 sur 187 · Il n'entrait à Paris que le 4 septembre · texte numérisé non relu

Il n'entrait à Paris que le 4 septembre

soutenues par le Sacré Collège, lors de l'ambassade de Cousinot. Le Saint-Siège voulait toujours sauvegarder la justice, mais il entendait la rendre lui-même et en dehors de tout concours séculier. En conséquence, le premier point à obtenir était la délivrance des deux prélats ; Julien de la Rovère devait ensuite les maintenir sous bonne garde, afin de ne pas exciter la crainte légitime du pouvoir royal; alors seulement commencerait, non pas le jugement en forme, mais une simple enquête dont le légat était chargé. Il lui fallait purement respecter la vérité, s'efforcer de la connaître, employer tous les moyens qui lui paraîtraient opportuns, mais agir absolument seul, sans même l'assistance d'un procureur fiscal ou d'autres officiers. Il s'agissait uniquement pour lui de prendre des renseignements, des informations, mais « sans « bruit, et en se gardant surtout de leur donner l'apparence (( d'un jugement ». Le résultat de ces recherches serait enfin consigné en un acte authentique, dressé par des notaires publics i( de bon renom », et envoyé au Pape, sous pli scellé. Quant à la sentence. Sixte IV se réservait expressément de la rendre lui-même de concours avec les cardinaux*. Ainsi, après un laps de temps considérable, les choses en revenaient à leur point de départ. La justice ecclésiastique se montrait, moins que jamais, prête à abandonner ses prérogatives. Tous les efi'orts de Louis XI et de ses envoyés étaient vains, et la question se posait, à nouveau, claire et entière. Pendant la grave maladie que le roi fit en cette année, il eut tout le temps de réfléchir aux propositions du légat. Dès le mois d'août, ce dernier pouvait écrire au Pape qu'il avait commencé, avec beaucoup de diligence et assez de succès, à s'acquitter de sa mission, et qu'il en espérait une heureuse issue, si le Souverain Pontife montrait de bonnes dispositions à l'égard du prince^. Cette prédiction devait se réaliser, au moins en partie. Louis XI ne crut pas devoir céder à toutes

1. Instruction de Sixte IV à Julien de la Rovère (Arch. Secr. Vat., Bull, legationum; Regest. Sixti IV; t. 680), pièce justif. n» XX.

2. « Ea quse Vestra Serenitas mihi injunxit, credo me non solum « diligenter sed féliciter etiam inchoasse, optatum etiam exitum posse « concludi, nisi Vestra Béatitude mihi defuerit. » Lettre de Julien de la Rovère à Sixte IV, 1480 août 27 (Arch. de la Bibl. Saint-Marc de Venise, cod. CLXXXV, clas. X. lat., lettre 11).

lOi CHAPITRE VI.

les demandes du Saint-Siège, et il lui parut, sans doute, que le prisonnier de la Bastille n'avait pas encore expié sa faute. Toutefois, soit grâce à la faveur dont l'ambassadeur jouissait auprès de lui, soit pour toute autre raison, — un scrupule religieux, peut-être, ou la persuasion que son ancien favori ne vivrait pas longtemps \ — « des qu'il se trouva bien, il délivra (( le cardinal Balue " ».

Du Plessis-lez-Tours où il se trouvait alors, le roi envoya ses ordres au chancelier, le 20 décembre 1480. Il lui mandait de remettre le prisonnier aux mains de l'archiprôtre de Loudun qui en a reçu commission du légat, représentant du Pape, « c'est à dire, ajoute Louis XI, que je le baille es mains de « nostre Sainct Père, et de M. le légat pour lui, et de M. « l'arcbeprebstre pour M. le légat en attendant sa venue ». Quand ce dernier serait de retour à Orléans, probablement à Noël, le chancelier « et les plus gros personnages » devaient aller le trouver et lui rappeler la promesse pontificale de faire justice. « Regardez, disait enfin le prince, les protestations « que vous devez faire après disner et les baillez en le (( délivrant^ ».

Tout se passa probablement suivant les prescriptions de Louis XI et dans la soirée du même jour, Julien Millet, accompagné de « quinze hommes notonniers », menait le cardinal d'Angers « en grant basteau de Tours jusques à « Maillé »; peu après, il le conduisait à Orléans \

Balue devait rester encore quelque temps en France. Il avait, en eff'et, contracté une maladie, qui nécessita quelques

1. Quelques historiens prétendent (sans que nous sachions la source de ce récit) que Louis XI envoya son médecin J. Coictier, en compagnie de Commines, visiter Balue; et, ce serait sur leur rapport, concluant à une mort prochaine, que le roi aurait délivré le cardinal (Legeay, t. II. p 409). D'après M. Brosch, PapstJulius 11, p. 16, Balue aurait dû la liberté à la faveur dont le légat jouissait auprès du roi.

2. Commines, t. II, p. 216. II ajoute, àtort, que son emprisonnement avait duré 14 ans. Cf. aussi Bourdigné, op. cit., qui affirme faussement que notre cardinal mourut peu après sa délivrance, « et, dit-on, qu'il mou- « rut empoisonné ».

3. Ordre du roi au chancelier, publié par M"" Dupont dans son édition de Commines, t II, p. 216.

4. Julien Millet reçut, pour ce voyage, trente-six livres tournois, ainsi qu'il appert du sixième compte de Pierre Symart, publié par Douet d'Arcq, Compter de F Hôtel, p. 384.

visites du médecin « Xiprien Castel )> à Chinon^ et aussi l'intervention de Guion Moireau « appoticaire du dit seigneur le « roy ». Ce dernier dut fournir a plusieurs drogues, inéde- « cines et autres choses de son mestier^ ».

Julien de la Rovère profitait sans doute de ce retard pour se livrer à son enquête et préparer l'esprit du roi. Le 10 février 1481, écrivant au Souverain Pontife, il s'exprimait ainsi : « La cause du cardinal d'Angers me paraît meilleure (( de jour en jour, et, s'il n'était malade, il serait déjà parti (( pour Rome. Il y a tout lieu d'espérer que cette affaire se (( traitera à l'honneur du Saint Siégea »

Le 30 mars suivant, plusieurs membres du Sacré Collège s'assemblaient chez Olivier Caraffa*, cardinal de Naples, et, sans rien conclure toutefois, s'occupaient de Balue\ Celui-ci ne tarda pas à se rendre en Italie, mais, arrivé à Lucques, il dut attendre plusieurs mois les décisions de Sixte IV ^ Le 30 janvier 1482 seulement, une commission se réunissait pour le juger '. Cependant, sans attendre qu'elle ait statué, le légat demandait bientôt au Pape ses instructions, et sur sa

1. Arch. nat. KK. 64, publié par Jal, Dictionnaire, au mot Balue.

2. Sixième compte de Pierre Symart, publié par Douet d'Arcq, op. cit., p. 385. L'imagination féconde d'un historien italien, Garimberti, s'est exercée sur ce simple fait, et, moins d'un siècle après la mort de notre prélat, naissait une légende destinée à un assez grand succès ; d'après cet écrivain et ceux qui l'ont copié, la maladie était feinte, et il donne des détails qui font honneur à son génie d'invention : Balue, nous dit-il, buvait son urine, afin de faire croire à une rétention: « As- « tuto cardinale... detto Balua, veramente belua... fingendosi mala- « mente aggravato da ritentione di orina, beveva tutta quella che « orinava (Garimberti, op. cit., p. 367-368). L'auteur s'exprime ainsi en 1558. P. Mathieu le copie sur ce point: « 11 urinoit et beuvoit si secrette- « ment son urine, que l'on crut que telle rétention le feroit mourir » (P. Mathieu, Histoire de Louis XI, p. 391).

3. « In causa Reverendissimi domini cardinalis Andegavensis quotidie « eum meliorem invenio, et, si cardinalis ipse non egrotaret, jam in iti- « nere esset veniendi ad Sanctitatem Vestram. Spero quod, sine « diminutione honoris sancte apostolice sedis causa opis tractabitur. » Lettre du cardinal JuHen de la Rovère à Sixte IV; Tours, 1481 fév. 10 (Bibl. Saint-Marc de Venise, ms. CLXXXV, clas. X. lat., lettre 16).

4. Olivier Garaffa, archevêque de Naples, cardinal le 18 sept^. 1467.

5. Jacobi Volaterrani diarium (Muratori, Rerum ital. Script., t. XXIII, col. 120.)

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