L'HOMME PRIVÉ
nom de Guillaume de Harancourt. On ne peut, semble-t-il, voir dans ce dernier un ami de Balue, mais plutôt un allié créé par une communauté d'esprit, d'intrigues et d'ambition. Leurs relations, d'ailleurs, furent de courte durée; aussi avide de dignités que celui qu'il entraîna dans la trahison, il avait peut-être moins de prudence. Il paraît avoir été en quelque sorte le mauvais génie du cardinal d'Angers.
Celui-ci, grâce à la position élevée qu'il occupait à la Cour, avait certainement des relations continuelles avec tous les grands. Conseiller intime de Louis XI et favori de ce prince, il dut être souvent entouré d'un cortège de flatteurs, jaloux et envieux, mais désireux avant tout de se servir de lui. Lors de son dernier voyage, au mois d'avril 1469, lorsqu'il se rend de Paris à Amboise, chaque jour il est visité par les personnages les plus considérables du royaume. Le chancelier, Jean de Reilhac, Louis Lhuillier, Guillaume de Cambray, les ambassadeurs de Bourgogne, le gouverneur du Roussillon, les gens du comte d'Armagnac, le sénéchal de Foix, le sire de Craon, venaient tour à tour le voir; l'évêque de Verdun jouait parfois aux cartes avec lui, de même que le maréchal Joachim Rouault, le sire du Lude et tant d'autres : deux fois de suite, le cardinal, Adam Fumée, Harancourt et Pierre de Morvilliers passèrent la nuit à jouer aux dés et aux cartes*.
Balue avait aussi de nombreux correspondants ; nous possédons des lettres de lui, adressées au roi, au chancelier Morvilliers, à Imbert de Baiarnay, seigneur Du Bouchage,
1. On pourrait ajouter d'autres noms encore. Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, — pour n'en citer qu'un, — eut de nombreux rapports avec Jean Balue. C'est ce prélat qui, de concert avec Guillaume Compaing, doyen de Saint-Pierre d'Orléans, s'entendit au nom du roi avec Chabannes au sujet de l'abandon, par le comte, du château de Blanquefort (1465-1466) (H. de Chabannes, Histoire de la maison de Chabannes, t. II, p. 110-111 et Preuves, t. II, p. 116 et suiv. ; cf. également Vaesen, op. cit., t. III, p. 227). Plus tard (1468), le cardinal d'Angers fut chargé par Louis XI de presser au Parlement laffaire tendant à l'annulation de l'arrêt de condamnation rendu en 1463 contre Dammartin (Ibid., t. 11, p. 120, et Preuves pour servir à r histoire de la maison de Chabannes, t. II, p. 148, n» 82). Nous avons dit enfin (chap. m, p. 48) le mot de Dammartin, rapporté par Gaguin et Maupoint, quand Balue passa la revue des troupes de Paris en habits épiscopaux (Cf. Chabannes, op. cit., t. II, p. 124).
lo6 CIIAPITllE IX.
au bailli de Meaux, Etienne de Vesc. Toutes sont remarquables par leur clarté; toutes dénotent un esprit clair et précis, sachant admirablement manier la flatterie et qui ne s'oublie jamais.
L'ambitieux ne cherche pas seulement à conquérir des titres et des dignités, mais encore une fortune qui en rehausse l'éclat. Aussi, Balue ne négligea-t-il jamais ses intérêts temporels. En toute occasion, et par n'importe quels moyens, il voulut augmenter ses revenus ; nous en avons déjà vu un exemple, lorsque le cardinal, chargé par son roi de le tirer du château dePéronne, n'employait guère, à cette tache, que la moitié de la somme reçue. Il sut, habilement toujours, et souvent honnêtement, profiter de son passage aux affaires : ses hôtels richement meublés, sa pension, ses bénéfices, autant que sa fortune ecclésiastique et politique, lui créèrent nombre d'envieux.
Chaque année, depuis qu'il avait conquis les bonnes grâces do Louis XI, Balue recevait une pension de 2,000 livres tournois (environ 14,000 francs de notre monnaie*). Le roi faisait, en outre, souvent des dons au cardinal : c'étaient, tantôt des gratifications « pour ses bons et agréables services », tantôt des compensations « pour les despences faites par « iceluy cardinal en ses ambaxades », parfois enfin, des présents à titre gracieux, comme les six mille écus que Louis lui fit donner lors de la remise du chapeau.
Mais, la plus grosse partie de ses revenus, le favori la tirait des riches bénéfices ecclésiastiques qu'il devait également à son maître. Évêque d'Évreux et d'Angers, prieur de Saint-Eloi de Paris, de Saint-Denis de la Chartre^ et de Saint-Jean-des-Sables\ il avait encore en commende les
1. Bib]. Nat., fs. fr. i'iS?, fol. 31 v« et 32 r". Compte de Pierre de Lailly.
2. Saint-Denis-de-la-Chartre (S. Dyonisius de Carcere) à Paris, près du pont Notre-Dame. Le Gallia omet les prieurs de 1383 à 1525 (Gallia, t. VI, p. 552-554).
3. Saint-Jean-des- Sables ou Saint- Jean -d'Angély (Gallia, t. II, p. 1106). Cf. aussi Wion (A.), Lignum vilae, Venise, 1595, in-S».
abbayes de Fécamp et de Saint-Tliierri de Reims, soit une rente annuelle d'environ 50,000 francs ^
L'hôtel d'Évreux et l'hôtel du Cloître Notre-Dame, sis tous deux à Paris^ complétaient la fortune immobilière de Balue^ L'intérieur en était somptueux, si l'on en juge d'après l'inventaire qui nous a été conservé.
L'ameublement des appartements avait toute l'élégance de l'époque. L'hospitalité devait être large, car on voit que Balue possédait au moins une dizaine de lits ou « couchectes » ; tous les « chaalitz )) étaient tendus d'étoffe de « coutil de (( Flandres et de Crespy ». Une chambre entre autres était remarquable, peut-être celle du cardinal. Les murs étaient tendus de tapisserie ornée de broderies. Le lit large (on sait
1. « Estât en brief du compte Martin d'Argouges commis à larecepte « generalle du temporel des bénéfices du cardinal d'Angers » (Bibl. Nat., Collect. Dupuy, vol. 762, fol. 283 vo-285 v^. Pièce justif. n^ XVII). L'administrateur reçut en 26 mois environ (8 mai 1469 — If'-juillet 1471) 18,516 livres tournois; il faut en déduire 3,592 livres, qui provenaient des bénéfices de l'évêque de Verdun; il reste près de 15,000 livres, soit 112,000 fr. en deux ans et deux mois, ce qui donne un peu plus de 50,000 fr.par an. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que nous ne donnons qu'une valeur approximative se rapprochant cependant le plus possible de la réalité ; voilà pourquoi nous avons tenu à arrondir les chiffres et à ne pas afficher une précision qu'on ne peut obtenir.
2. Nicaise le Caron, témoin à la requête de Nicolas Balue (à qui on avait pris les biens sis en son hôtel du quartier de la Porte du Temple), dépose que le cardinal d'Angers promit à sa belle sœur «des ustensiles « d'hostel qu'il avoit en ses hoslels du Cloistre et d'Evreux. » Jean Navarre confirme ce fait ainsi que Jean Troussebois, qui avait « la « garde de l'hostel et biens que ledit cardinal avoit au cloistre Nostre- « Dame de Taris. » (Bibl. Nat., 500 Colberl, vol. 177, non paginé.) Enfin pour Yhôtel du Cloître Notre-Dame, nous avons encore le témoignage de Jean de Roye: « et emporta ladite mule son dit maistre Balue « jusques au cloistre Nostre-Dame, en son hostel » (Chr. Scand., Lenglet, t. II, p. 43).
3. Pierre de Lailly mentionne une saisie faite aux hôtels d'Alençon et de Fécamp qui n'appartenaient probablement pas au cardinal (Bibl. Nat., fs. fr. 4487, page 31 r»).
Nous ne pouvons passer sous silence un autre hôtel, dont il subsiste encore à Paris, au coin de la rue Vieille-du-Temple et de la rue des Francs-Bourgeois, une élégante tourelle.
M. Charles Sellier, dans un mémoire des plus intéressants: La Tourelle de la rue Vieille-du-Temple, a établi que cette tourelle appartient au gothique flamboyant et date du xv" siècle (p. 10-11). 11 a prouvé que cet hôtel appartenait en 1515 à un nommé Jean Balue, fils de Nicolas Balue et par conséquent, neveu du cardinal d'Angers.
La date à laquelle appartient l'hôtel, le nom du possesseur pourraient peut-être faire croire que le cardinal le construisit et le donna à son frère Nicolas. Cette hypothèse paraîtra encore plus vraisemblable quand on saura que Nicolas Balue possédait un hôtel « assis près les Blancs
en effet qu'à cette époque on faisait souvent partager sa couche au plus intime de ses invités) était également garni de tentures. Un ciel de toile blanche le surmontait; il portait, par côté, les deux custodes ou grands rideaux ; une autre étoffe voilait le mur : c'était le dossier, auquel pendait un bénitier d'argent. Enfin, les draps de chanvre étaient dissimulés sous le loudier, sorte de courte pointe de laine piquée entre deux toiles blanches. A côté, on remarquait ce meuble indispensable de toute chambre à coucher et que l'inventaire désigne sous le nom de « chaire à mectre emprès (c ung lit ». Il y avait aussi des chaises et des dressoirs où on remarquait, entre autres « ung bassin à barbier, ung « cacquement, ung bassin a laver les mains, une lanterne, <( des chandeliers, le tout on argent massif^ ».
Pénétrons dans la salle à manger. De belles tentures (( vertes ou de serge blanche a deux lettres entrelassées » cachent la muraille. Au milieu se dresse une table, sur ses
Manteaulx ». Bibl. Nat., 500 Colbert, vol. 177, non paginé, Interrogatoire de Jean Troiissehois).
Il n'en est rien. L'auteur du mémoire précité disait en 1886 (page 13): « 11 y a tout lieu de penser que le logis à la tourelle était le bien « propre de Marie Malingre », femme de Jean Balue. C'était là une simple hypothèse. Depuis lors, M. Sellier a fait de nouvelles découvertes qui la rendent un fait indéniable. Nous donnerons simplement l'indication des pièces qui le prouvent; nous en devons la communication à l'obligeance du savant architecte. Ce sont le n*^ 6 de la Gô*^ liasse du carton S. 5073 b des Archives Nationales et le fol. 16 du registre S. 5590 du même dépôt. Grâce à ces documents, on sait que le logis à la tourelle était le domaine propre de la famille Hérouet (à laquelle appartenait Marie Malingre et non les Balue).
Quant à l'hôtel de Nicolas Balue à Picquet de la Haye (Journal de Maupoint, 112) loin d'être situé dans le quartier de la Tourelle (Quartier de la Porte Barbette), il était dans celui de la Porte du Temple, comme le prouve le document suivant, que nous a communiqué également M. Ch. Sellier. « Oultre la Porte du Temple, » (c'est-à-dire à la suite de la rue du Temple, vers les faubourgs de ce temps-là, avant d'arriver à la rue Michel-le-Comte.) « ledit Maistre Nicolle [Balue] au « lieu de Maistre Jehan Barbin, paravant Picquet de la Haye une « grande maison, jardin et allée où il y a grande porte doit, chacun an «de fons de terre et rente aux quatre termes 25 sols 11 denieî'S « parisis. » (Censier de 1472 de la Commanderie du Temple de Paris, Arch. Nat., Registre S. 5587 ^ non paginé.) En un mot, ni l'hôtel de la porte Barbette ni celui de la porte du Temple n'ont été construits par notre cardinal.
1. Compte de P. de Lailly(Bibl. Nat., fs. fr. 4487, passim). 11 est intéressant de se reporter au texte pour voir le prix de chacun de ces objets.
tréteaux, elle est recouverte de fines nappes de lin, « chas- (( cune a l'euvre de Venize. » Le sol disparaît sous les (( tappis de Turquis velu » et les chaises sont ornées d'une étoffe verte ; de grands ramages, figurant des « arbres, des « rameaulx et divers personnaiges » courent dans tout cela. Sur un (( dressouer à deux guichets )> sont placées les grandes pièces d'orfèvrerie, car toute la vaisselle est « d'argent blanc » ou d'argent doré : il y a là deux « coupes à servir sur table », plusieurs plats, plusieurs aiguières, six « bassins a laver les a mains ». Sur la table, sont disposées les « escuelles « d'argent », à côté sont les cuillers et les couteaux, les (c tranchouers » comme on disait alors ; par devant, les (( hannaps à piè », en argent doré; au milieu, trois chandeliers, une (( cruche a mettre eaue », quatre a pots a vin », des « flacquons goderonnez », les plats, les sallières. Sur un autre dressoir, il y a d'autres aiguières et « des tasses à pié
1. Nous reproduisons ici intégralement la partie du compte intitulée : « Autre recepte faicte par ledit commis des deniers venuz et
« issuz de partie desdiz biens meubles comme vaisselle d'argent et « autres biens meubles lesquelz après la prisée faicte d'iceulx ont esté « venduz au plus offrans et dereniers enchérisseurs pour les prix et « sommes cy après declairez.
Et premièrement.
Vaisselle d'argent.
Une douzaine d'escuelles pesans ensemble. . xvn^" demye once.
Item quatre gransplatz pesans ensemble. . . xxvni™ v^ et demye
Item ung bassin a barbier et ung cocquemart
pesans ensemble x'^ ui° vn"' et ob.
Item six tranchouers pesans ensemble. . . v™ vn«.
Itemdeux bassins a laver mains et goderonnez. xvnp" une once.
Item deux flacquons goderonnez pesans ensemble xx"i V° V.
Item six tasses a pié goderonnez pesans ensemble xxi'" HP v^.
Item une chapelle contenant gallice burecte
clochete et paix pesans ensemble vm"" n° xv^.
Item une lanterne d'argent pesant i™ vp xni« et ob.
Item deux douzaines de cuillers pesans ensemble. ' . ' ni"» VF xvn ob.
Item une aiguière martellee et veree. . . . 1111^ c^ v^.
Itemtroischandelliersacuvete et six poinctes
a vifs pesans ensemble vni™ v° v^.
Item ung drajouer doré pesant xvi™ 1° v^.
Item ung autre drajouer tout doré pesant. . xvi™ 10° xv^.
Item trois potz goderonnez moictiez dore moic-
tiez d'argent pesans ensemble xl"^ F.
Qu'on se figure cette salle animée par la présence de seigneurs et de prélats en grand apparat, de « bien joliez dames en grant nombre » ; une profusion de mets et entremets exquis, les hanaps remplis de vins de toute provenance, de la musique pour réjouir les assistants, enfin, au milieu, dominant tout, le cardinal avec son habit rouge, et l'on se fera une idée du dîner offert par maître Balue le jour de la remise du chapeau.
Item trois chandelliers de table en façon de chandelliers de cuisine pesans ensemble. . . xv™ xvn« ob.
Item deux chandelliers d'église pesans ensemble vui"' vi°*
Item cinq tasses a pie martelles pesans ensemble xvni™ 11° et demie.
Item une mace d'argent pesans sans le baston. v" vi" xyu«= ob.
Item deux bassins a laver mains martellees partout pesans ensemble xvui™ vF xu^ ob.
Somma : n"^ nu"'^ xv marchs nu onces xi esterlin.
Autre vaisselle plaine d'argent dorée.
Deux bassins a laver mains pesans ensemble. . . xni™ i° xv^.
Item deux moiens pots a vin pesans ensemble. . . xu^vpxvnoob.
Item deux autres grands potz pesans ensemble. . . xxn'" ni° xv^.
Item deux aiguières pesans ensemble vui™ xv«.
Item deux couppes a servir sur table pesans ensemble VI'^VFV*.
Item trois sallieres dont l'une est couverte pesans
ensemble ni™ un° vn« ob.
Item douze hannaptz a pie pesans ensemble. . . xui"".
Item une petite aiguière d'argent blanc pesant. . i™ vi°.
Somma: cxi marchs v onces xv esterlin.
Autre vaisselle blanche laquelle au jour de l'empeschement dudit cardinal n'estoit achevée, mais estoit es mains de Jehan le Barbier orfèvre demourant a Paris auquel estoit deu pour ses façons comme a afferme ledit xMesmin Boileaue xlvi livres ix s. t. laquelle somme ledit de Lailly a paiee audit le Barbier en recevant ladicte vaisselle. C'est assavoir :
Douze escuelles pesans ensemble xxvn"^ xv«.
Item douze tranchoueres pesans ensemble. . xn™ xvn'' ob.
Item une cruche a mectre eaue pesant. . . . xv™ xvu».
Item ung pot a chauffer eaue pesant. . . . xi*" vu°.
Item ung benoistier de chapelle pesant. . . vi*^ nu° et demie.
Item huit platz. C'est assavoir un grans et quatre moyens pesans ensemble xl ix™ F et demie.
Somma : vi"" marchs xn esterlin et un demi dia.
Toute laquelle vaisselle cy-dessus declairee monte ensemble v<^ xxvn™ n« xvHP ob. a este vendue, baillée et délivrée à Jehan Mariot, changeur et Jehan le Flament, orfèvre, demourant à Paris et à leurs compaignons comme au plus offrans et derreniers enchérisseurs après ci quelle a este mise en vente veue, et visitée par plusieurs autres orfèvres et changeurs et a diverses foiz et miz dessus plusieurs enchieres et renchieres et autres solempnitz en tel cas gardées êtes presence^de
On trouvait dans les salles de ces hôtels bien d'autres objets encore ; sans détailler, citons la batterie de cuisine, les étoffes et le linge. Quant aux vêtements du cardinal et à sa bibliothèque, ils méritent d'attirer notre attention. La garde robe comprenait six houppelandes, les unes violettes, les autres écarlates, doublées de satin ou dea veloux noir )>, « encorsées de frise par en haiilt » ou « fourrées par en bas de martres sebelines «; à côté se trouvaient cinq chappes dont l'une (( d'escarlate vermeille » était « brodée de satin cramoisy », « deux manteaux, de nombreux chaperons « de camellot « rouge », enfin six « chapeaulx de lièvre noirs a larges hors « servans a prélatz dont deux sont bordez d'or de Chipre » et comme Balue voyageait beaucoup, il possédait « ung estuy « de bois a mectre le chappeau dudit cardinal^ ».
Le possesseur de toutes ces richesses, d'après ses contemporains les plus hostiles, n'était qu'un âne mîtré ^ Quelquesuns sont un peu plus indulgents : Basin dit simplement qu'il
maistre Jehan Potin, examinateur ou Chastelet de Paris l'un desdiz commissaires, Noël le Barge conseiller et trésorier des guerres du Koy nostre sire, et des notaires depputez a faire ledit inventaire au prix de vn escuz d'or le marc, qui vallent ix 1. xii s. vi d.t. l'un parmy l'autre. En repesant laquelle vaisselle et livrant ausdiz marchans acheteurs y a este trouvé v*= xxvi™ VF xiF seuUement, qui est de dechiet uu° VF et ob. lesquels v*= xxvi™ VF xn« vallent audit pris v"lxx livres xn sous vn deniers tournois, sur laquelle somme est a rabatre la somme de XLVi 1. IX s. t., qui deue estoit audit Jehan le Barbier orfèvre pour les façons de partie d'icelle vaisselle et qui paiee lui a este par ledict de Lailly es présences desdiz commissaires et notaires, comme plus a plain est dit et declaire cy dessus et aussi en ung rôle de parchemin, signé en la fin des seings manuelz desdiz notaires contenant ce qui dit est ; ainsi c'est v" xxini livres ni sous vu deniers tournois qui vallent iiiim xix 1. un s. x d. p. dont ce présent commis fait cy recepte. Pour ce 1111'° xix livres iiii sous x deniers parisis (Compte de Pierre de Lailly, BM. Nat., fs. fr. ms. 4487, fol, 25-27.)
1. Bibl. Nat., fs. fr. 4487, passim, Compte de Pierre de Lailly. — Nous en extrayons quelques lignes, fol. 27 V : « Item, une houppelande d'escarlate a l'usaige dudit cardinal, doublée tout au long et par les
manches de satin noir prisée xvi l. p.
fol. 28 r»: « Item une autre chappe d'escarlate violette doublée par
devant de salin vermeil, prisée xn l. p.
Ibid. : « Item six chapeaulx de lièvre noir prisez ensemble, lxvii s. p. fol. 29 v^: « Item ung estuy de bois a mectre le chapeau dudit cardinal
prisé un s. p.
fol. 41 T°\ « Ung manteau de costes de martres zebelines prisé, vin 1. p.
2. Le Roux de Lincy, op. cit., p. 347 « Et si ne say le Domine me ». voir chapitre ii, p. 15.
H. FoRGEOT. Jean Balue. H
n'était pas plus remarquable par sa connaissance des lettres que par sa noblesse \ et Cousinot le traite de clerc peu savant en sciences et en lettres, « clericus non habunde litteris ac « scientia eruditus^ ». Les historiens les plus sérieux se sont fait Técho de ces accusations ; s'appuyant sur certaine épigramme dont nous avons parlé, il en est même qui ont prétendu que Balue ne savait pas lire son bréviaire ^ A toutes ces assertions, on peut opposer plusieurs arguments. Comment admettre, en effet, qu'un a pronotaire apostolique » ne sût pas le latin? Expliquera- t-on que ce prélat eût acquis des grades universitaires et fût « licencié es lois », et qu'il ait employé pendant onze ans ses loisirs forcés à lire et à travailler? Les quelques lettres qu'il a laissées dénotent-elles un ignorant? Pourquoi enfin, eût-il acquis une riche bibliothèque* lorsque les livres étaient rares et coûtaient excessivement cher ? On est étonné en songeant que les quatre-vingt-dix ou cent volumes possédés par le cardinal d'Angers aient été estimés sept cents livres ^ soit dix mille francs de notre monnaie; ce qui monte la valeur moyenne de chacun d'eux à soixante francs au moins ! L'ostentation, dira-t-on, fut l'unique mobile qui poussa l'évêque à se procurer cette « librairie ». Hypothèse bien difficile à admettre lorsqu'on se rappelle cette phrase d'une lettre de Robert Duval, chanoine de Chartres, à Balue : « Tu voulais lire et étudier ; dans cette inten- « tion, tu m'avais fait réunir de nombreux volumes, mais les « affaires politiques ne t'en laissaientpas letemps^ » Il aimait
1. Balue « qui nec nobilitate, nec litteratura praestancia... » Basin, II, 212, et Bibl. Nat., fs. lat. 5414% fol. 128.
2. Discours de G. Cousinot au Pape, Bibl. Nat., fs. lat. 5414^, fol.
3. Bibl. Ecole des Chartes, tome IV, Paris, 1842-1843, p. 566.
4. Cette librairie a déjà fait l'objet d'un savant travail : « La Biblio- « thèque du cardinal d'Angers » dans Le Cabinet des Manuscrits de la Bibl. Impériale, par L. Delisle, t. I, p. 79-83.
5. Pasquier Bonhomme, un des quatre libraires de l'Université de Paris, fut chargé de cette estimation, comme il appert de ce qui suit :
« Despence A Pasquier Bonhomme, priseur juré des livres de
l'Université de Paris, la somme de c s. t. a luy semblablement tauxée
et ordonnée par mesdiz seigneurs les commissaires pour ses paines
et sallaires d'avoir prisé tous et chascuns les livres qui appartenoient
audit cardinal Pour cecy ladicte somme de c. s. t. qui valent
un 1. p. »
6. Martene, Amplissima Colleclio. t. I, col. 1603-1613. — Ce Robert
donc sa bibliothèque. Nous en avons d'ailleurs une autre preuve ; le cardinal, prévoyant sa disgrâce, avait essayé de sauver sa fortune mobilière, d'une valeur de trois cent mille francs environ \ en en plaçant la plus grande partie sous le nom de son frère Nicolas, mais jamais il ne consentit à se dessaisir de sa « librairie )>: et «réservait toutesfois les livres « qui estoient en iceluy ostel qui demouroient audit car- (( dinal^ )>. Nous citerons seulement quelques volumes au hazard; Tévêque d'Angers paraît avoir eu une prédilection pour Térence, aussi possédait-il plusieurs commentaires de cet auteur: on trouvait là Sénèque le Tragique, Boccace, des livres de piété, de droit canon, d'histoire et un traité de la Pragmatique.
Mais il est temps de nous résumer : cinquante mille francs environ de revenus annuels, non compris la rente du prieuré de Saint-Eloy ; deux hôtels à Paris ; un mobilier d'une valeur approximative de trois cent mille francs ; une pension de quatorze mille francs, telle était la fortune de Balue au mois d'avril 1469. Il faudrait, pour être complet, ajouter à cette liste les meubles et immeubles sis à Évreux., et sur lesquels les documents font défaut.
La main mise sur les biens du cardinal d'Angers suivit de près son arrestation. Dès le 8 mai 1469, Louis XI commettait à leur recherche Barthélémy Claustre, conseiller au Parlement, Henri Mariette, lieutenant criminel de la prévôté de Paris, et Jean Potin, examinateur au Châtelet. Ils devaient se saisir de tout ce qui avait appartenu à Balue, tant meubles qu'immeubles
Duval, bachelier en théologie, était un chanoine de Chartres que Balue avait chargé de l'administration du prieuré de Saint-Eloi.
1. La recette issue de la vente des biens meubles se décompose ainsi :
Recette de Pierre de Lailly 14.633 1. 6 s. 2 d. p.
Recette de Jean de Beaune (en n'y comprenant
que la fortune de Balue) 26.229 1. t.
En donnant la valeur adoptée par M. Dehsle de 8 fr. 60 environ à la livre parisis (et par conséquent de 6 fr. 80 à la livre tournois) puisque 8 livres parisis valaient dix livres tournois), on arrive à un total de 300,000 francs environ (Bibl. Nat., fs. fr. 4487, Compte de Jean de Beaune, passim; et de Pierre de Lailly, fol. 41).
2. Ce détail nous est fourni par plusieurs témoins interrogés à la requête de Nicole Balue {Interrogatoire de Jeanne de Levrière, le 6 juin 1469, à la Bibl. Nat., 500 Colbert, vol. 177, non paginé).
etbénéfices\ Pierre de Lailly, notaire et secrétaire du roi, reçut la garde des meubles situés à Paris. Quant aux biens de Touraine et d'Évreux, on confia l'administration des uns à Jean de Beaune, et celle des autres à Jean de Quincarnon, chanoine d'Évreux. Enfin, Martin d'Argouges fut chargé de recevoir les revenus des bénéfices ecclésiastiques ^
Ces divers administrateurs durent dresser l'inventaire de leurs recettes et de leurs dépenses, pour rendre compte de leur gestion. Ce sont ces documents qui nous ont permis d'évaluer la fortune de notre évêque; grâce à eux encore, nous allons voir ce qu'elle devint.
Il faut dire, tout d'abord, qu'il nous a été impossible de retrouver le compte de J. de Quincarnon et que nous ne savons rien non plus sur les deux hôtels dont nous avons déjà parlé; mais, nous avons, par contre, conservé d'intéressants détails sur les meubles de Paris.
On se rappelle que Balue avait, depuis peu, (septembre 1467), marié son frère Nicolas à Philippe Bureau. Ceux-ci, semblet-il, n'avaient pas une grande fortune; ils possédaient un hôtel, il est vrai, mais « nu », comme « demoiselle Philippe» l'avouait naïvement à son beau-frère. Aussi, chaque fois que notre évêque allait dans le quartier des Blancs-Manteaux, il faisait quelque cadeau (( pour estouper un trou » suivant son expression.
Quand on l'arrêta, il avait trouvé depuis quelques mois un