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l'Amour
Photographie Wi.=A. Mansell et C#}
L'Offrande à COLLECTION RICHARD WALLACE,
sorte de transposition, d'adaptation de l’intimisme hollandais au goût français. Chardin avait déjà fait cela avec gravité et chasteté. Chardin est le plus chaste des réalistes français, comme, au début de son siècle, Watteau, si mal compris, fut le plus chaste des idéalistes, malgré son décor galant, à cause de sa maladie, de sa douleur secrète, de la mélancolie de son désir de l'infini. Greuze a ajouté à Chardin et aux Hollandais la morbidesse discrète, la grâce molle, la négligence aimable, le demi abandon, et il a été, dans les blancheurs, les grisailles claires des lingeries, le peintre des petites gens de France, en pensant plus à elles que Chardin et Van der Meer ou Pieter de Hooch, qui pensaient avant tout à l’ombre fauve, à la magie de la technique du clair-obscur.
Greuze se place donc très significativement dans la riche et variée série de nos peintres. Il a été l’homme investi du pouvoir de ravir trente années de l’époque la plus versatile, il en a deviné l’instinct et contenté les goûts, il a su la retenir. N'est-ce pas déjà le droit à une gloire fort enviable? Il a résisté à l’exhumation, parce que les principes d’une partie de son œuvre étaient logiques, parce qu’il procédait de Rubens, parce qu'il était un sérieux et fort technicien. Si l’on compare Greuze à sa vanité, on trouvera que tout cela reste en deçà de ce qu’elle s’accordait. Mais si l’on réfléchit au nombre de ces peintres célèbres, académiciens, directeurs d'Écoles, peintres du roi, chevaliers de tous les ordres, comblés d’honneurs et d'argent, chargés d'énormes travaux, à ces Vanloo, ces Natoire, ces Pierre, ces Coypel, ces Lagrenée, ces Parrocel, qui nous apparaissent aujourd’hui si insupportables, et dont la gloire de carton doré est à jamais écroulée, alors on comprend la valeur exacte, le prestige, la secrète force de survivance de Greuze, et on lui accorde une admiration d’autant plus sincère qu’on a refusé de la confondre avec l’idolâtrie. On l’agrège aux Boucher, aux Fragonard, aux maîtres originaux qui, à l'ombre du génie suprême de Watteau, de Chardin et de La Tour, firent la gloire indépendante du xvin° siècle et créèrent la vraie tradition française.
Le mérite demeure acquis à Greuze d’avoir constitué une expression de la jeune femme bourgeoise dont la féminité et la bourgeoisie lui resteront éternellement reconnaissantes. Il a dit avec charme et science une heure de notre race. Il l’a définie avec un profond caractère. Il l’a aimée. Ce moraliste était un féministe avant toutes choses, et là est le meilleur, l'intime de son œuvre. « Le cœur de cette œuvre est un berceau » disent les Goncourt, et Greuze eût approuvé. Mais il faut peut-être modifier cette
formule. Le personnage essentiel de Greuze, c'est la femme étudiée un peu après l’âge ingrat, la femme à la minute où son baiser ne peut plus être donné avec innocence, la tiède, douillette et blonde femme qui va s'épanouir et reste encore une enfant par l'inconscient sourire de ses yeux, la fraîcheur de sa joue et la petitesse savoureuse de sa bouche à la moue ingénue et rusée. Les femmes, qui ont gardé à Greuze une admiration si fidèle, ne s’y sont pas trompées. Elles feignent de s’édifier en ses moraux spectacles, de s'intéresser à ses délicieux enfants. Mais elles savent bien que l’hommage essentiel leur est réservé, elles devinent en Greuze le vertueux analyste de leurs coquettes faiblesses, l’indulgent confident des rêveries tendres de leur adolescence troublée par le pressentiment de l’amour, et s’il ne touche pas infailliblement l'esprit et le goût du critique, elles lui seront des critiques d’une éternelle solidarité, parce qu'il les a touchées au cœur.