CHAPITRE IX
Lo — 710 consultation du catalogue des œuvres gravées d’après IE (14 Greuze montrera clairement de quelle popularité jouirent
| ses tableaux. Nous avons vu que les droits perçus sur la
| vente de leurs estampes lui avaient rapporté une véritable
| fortune, malgré l’inconduite de sa femme. L'association
EE | faite avec Flipart, Massard, Gaillard et Levasseur fut des
plus fructueuses. Tout le monde, pendant une vingtaine d’années et plus, voulut avoir chez soi ces vertueuses et tendres images. On excommunia Baudouin, Lawreince et tous les érotiques pour mettre en place d'honneur l'Accordée de Village, les Pères de famille et la série des ingénues. Il n'y a pas de salon de province qui n’ait tenu à honneur de montrer sur ses
murailles une de ces estampes. On les y retrouve encore aujourd’hui, et on peut dire que personne n’a été plus cher au cœur de la bourgeoisie et des honnêtes femmes de cette caste. Paris et l'étranger imitaient d’ailleurs cet exemple. Un tel succès échu à un homme qui dédaignait l'Académie ouvertement ne dut pas peu contribuer à exciter les jalousies et les rancunes des confrères. Greuze et ses associés, que la cupidité de M" Greuze seconda en cette occurrence, surent tenir très adroitement en haleine les amateurs, les exciter à l’achat par l'attrait de tirages spéciaux, de remarques dont jusqu'alors il n’avait pas été fait usage dans le commerce de l’estampe. L'âme de l’ancienne demoiselle de librairie inspira ce trafic et ses détails alléchants. Il y eut divers états, des épreuves avant la lettre, avant la dédicace, avant l’adresse, avant le titre de peintre du roi, avant le point, signées au dos par Greuze et ses graveurs afin d’authentifier les œuvres et de les défendre de la contrefaçon. Les prix varièrent selon ces diverses « toilettes » des estampes, pour prendre l'expression des Goncourt. Le tirage dut être très considérable.
Greuze a aussi laissé beaucoup de dessins. Le Louvre en possède un assez grand nombre. Ce sont le plus communément des sanguines, quelquefois des crayons et des lavis à l'encre de Chine. Ils sont pour la plupart d’une sérieuse beauté, très solides, très savants et d’un soin extrême. Les amateurs les ont recherchés presque à l’égal des dessins de Prudhon, et ce nom évoqué nous amène à citer un jugement de Charles Blanc :
Otez, dit-il, à Prudhon le sentiment de l'antique, l'idéal, et vous retrouverez Greuze. Entre ces deux maîtres existe un lien délicat qui est la grâce. C’est par là que nous intéressent les fiancées de Greuze, ses fileuses au rouet, ses écosseuses de pois, tous ces doux ménages où règnent la paix domestique et la santé, toutes ces mères de famille montrant leurs petits Gracques, leurs trésors. La grâce est une manière de poésie qui rend les bourgeois possibles comme héros, quand la passion s’y ajoute. Or, la grâce et la passion, c'étaient le bleu et le vermillon de Greuze : il en avait toujours sur sa palette. Flamand sous le rapport du style, Greuze est éminemment Français par la pensée. Sa touche badine, légère et beurrée, dépose en courant des espèces de hachures enlacées et bien fondues; mais si elle convient à exprimer la joue colorée des enfants, le teint animé d'une jeune fille, quelquefois elle semble marteler les objets et en multiplier les plans outre mesure. La touche de Greuze ressemble un peu à la touche par méplats de Metzu, et souvent elle en exagère les qualités excellentes. Il est vrai de dire cependant que ce défaut, moins sensibie dans ses ouvrages plus terminés, disparaît tout à fait dans les plus beaux. Par la composition, par le côté dramatique et senti, Greuze tient à l'École française assez pour lui faire grand honneur, assez peu pour être le plus original de nos maîtres. Si ses tableaux manquent parfois de l’unité optique, on y trouve pour ainsi dire une sorte d’unité morale qui est l’esprit de famille, et ce qui les éclaire n’est pas seulement la lumière du jour, c’est un doux rayon de philosophie.
La chute est ingénieuse, aimable et contestable. Rien n’empêchera que les Goncourt aient raison de relever « l’inharmonie des couleurs, le désaccord des tons, le désagrément des nuances, le délayage des tons violet
et gorge de pigeon, l’indécision des rouges, le papillottage des lumières, les taches et les insuffisances d'exécution » de l'Accordée de Village et des autres tableaux composés, après avoir loué sans réserve, en une page que nous avons citée, l'exécution des Tétes'. Quoi qu’en dise Blanc, Greuze est très loin d’être le plus original de nos maîtres, et il n’eut aucun des défauts ni aucune des qualités de l’homme de génie. Le génie de Greuze est une pure invention de Diderot. Encore ne devait-il pas prendre dans notre actuelle acception ce terme d’ailleurs très vague. C'est l'ingenium de Greuze qui l’enthousiasmait. Quant au « rayon de philosophie », il ne saurait atténuer l'absence de lumière réelle de ces œuvres. Coloriste exquis du blanc dans la demi-teinte, suprêmement habile à jouer de sa suggestive douceur, Greuze a été incapable d’exclure les ombres opaques, les gris plombés, les bleus ternes, et de traiter avec charme les tons francs. Mais où la remarque de Charles Blanc est très juste, c’est lorsqu'il évoque le souvenir des méplats de Metzu. Il y a en effet dans Greuze une très forte affinité avec les Hollandais et avec celui-là spécialement. Comme Watteau, comme Boucher, comme Pater, Greuze, quoi qu'il en eût, a été imprégné des Hollandais et de Rubens, dans la construction sinon dans le coloris, et Fragonard le fut davantage encore dans la période campagnarde de son existence où, après s'être pénétré de Rubens à travers Boucher dans les nus, il se fit l’imitateur de Ruysdaël et d'Hobbema dans les paysages.
Il est non moins juste de dire que Prudhon fut touché par Greuze, et conserva un peu de sa conception de la grâce, en la rehaussant génialement par un spiritualisme, une compréhension de l'antique qui nous touchent bien plus que David et Ingres. Greuze a beaucoup influé. On trouve sa filiation évidente dans l’art de M" Vigée-Lebrun, qui lui a emprunté sa morbidesse, son affectation de tête penchées, de regards noyés, de moues ingénues, de mièvreries calculées. Et il y a encore chez Greuze comme un très lointain souvenir du Corrège, qui se précise en certaines de ses esquisses. C’est par cette influence du Corrège, par cette annonce de M" Vigée-Lebrun et de Prudhon, par ce sentiment langoureux et souple, que Greuze a dû plaire à des amateurs anglais. Le xvnr siècle a exercé un prestige bien connu sur les peintres de l'Angleterre, sur Reynolds, sur Lawrence, sur Gainsborough, sur Romney; et l’école admirable des paysa-
1. « C’est une peinture de porcelaine qui tourne au noir », disent-ils plus loin en parlant des tableaux composés. Et il est malheureusement exact que cela est dû au souci de fini lisse de Greuze, pensant à bien préparer ses tableaux pour l’estampe.
gistes, d'Old Crome à Gainsborough, à Constable, à Turner, a été impressionnée par les Français’ qui l'avaient eux-mêmes été par Ruysdaël, Backhuysen, Hobbema. Blanc a très bien relevé ce point à propos de Fragonard et de Constable. Vernet, Lorrain, Loutherbourg, Casanova, ont transmis à l'Angleterre de la fin du xvur siècle l'influence reçue des grands maîtres de la Hollande. Greuze a, comme Fragonard, joué son rôle dans cet échange généreux qui a relié les trois lignées française, anglaise, hollandaise, et préparé ainsi le paysage du xx° siècle. Il semble incontestable que les qualités de joliesse, de langueur, de gracilité naïve et rieuse, la pudicité d’une partie de l’œuvre de Greuze et sa réputation d’idéalisme familial même dans ce qu'elle a d’inexact, ont été les raisons de sa grande faveur auprès des Anglais, comme, récemment, le souvenir des pierreries de Turner a été la raison de leur enthousiasme pour Monticelli, à une heure où ce grand artiste était méconnu totalement dans sa patrie.
Tout cela nous amènera à conclure que le mouvement voulu par Greuze et soutenu par Diderot a réussi beaucoup plus par ses côtés secondaires que par le fond même de leur désir. Et cette constatation ne sera pas pour nous étonner, elle est, le plus communément, celle que la critique d'art est amenée à faire rétrospectivement. Greuze ambitionnait de tenir une place importante dans l’École française. Il l’a, mais non telle qu'il la souhaitait. Il s’est posé en novateur, en introducteur d’un principe moral dans la peinture de genre. Il a voulu enrayer le courant érotique, s’attester assez robuste pour changer l’état de choses, désavouer publiquement l’art de son époque dans l'érotisme aussi bien que dans l’académisme, fonder un art plébéien, nous dirions presque aujourd’hui un art social. C'est cela que Diderot a loué en lui. Il nous apparaît qu'il y échoua. Son intervention ne produisit qu’une sorte d’esquisse timide de la révolution que David allait faire en s'appuyant sur l'École dans une acception différente, mais sans perdre le bénéfice de cet antique appui. Vien, dans l'ombre, sans les grands succès bruyants de Greuze, préparait plus efficacement cette réaction dont, empressons-nous de le dire, nous déplorons le triomphe. Greuze n'a pu, comme David, se hausser au rôle d’un réformateur. Cela ne l'empêche pas d’être un homme original et d’avoir donné une note nouvelle. Le rôle est plus modeste que ne l’étaient ses visées, mais il est peut-être plus sûr. Cette note nouvelle, on ne peut l’éluder. Elle est une
1. Il y aurait une curieuse étude à écrire sur les rapports du paysage de Gainsborough et de Fragonard, et les analogies des dessins de montagnes de Turner avec les paysages de Fragonard.
LE RREe