J.-B. P LA .NT IX RÉGENT
DE QUATRIÈME, DE SECONDE, PUIS DE PREMIERE CLASSE DU COLLÈGE DE LAUSANNE.
Plantin, dans son dernier livre, avait su tout au moins distribuer de droite et de gauche des coups d’encensoir. Il ne perdit point sa peine. Un an et demi ne s’étaient pas encore écoulés depuis sa destitution que déjà il rentrait en faveur. Le 21 août 1678, en effet, Daniel lmoff , bailli de Lausanne, lui fit conférer par l’Académie la place de régent de la quatrième classe du collège devenue vacante par suite de la maladie et de la démission de Christophe Roch{. Le 23 août le recteur, Jacob Gérard Des Bergeries, installa solennellement le nouvel élu1.
Une fois remonté en selle, Plantin n’était pas homme à rester longtemps aux derniers rangs ; il le fit bien voir en 1681, lorsqu’il s’agit de remplacer le régent de seconde, un M. Blanchet , qui ne savait plus maintenir le bon ordre dans sa classe.
A cette occasion les pasteurs de Lausanne et les professeurs de l’Académie écrivirent à Berne une lettre dans laquelle ils disaient entre autres :
« Nous avons tout sujet de rendre très humble grâce
1 Note de M. H. Vuilleumier, professeur. — Christophe Roch, régent de quatrième, avait obtenu déjà en 1673, pour cause de santé, l’autorisation de prendre comme suffragant son neveu, Jean-Jacques Plantin. En 1678 ce dernier renonça donc à son droit à cette place de régent de 4e classe en faveur de son père. (Note de M. H. Vuilleumier.)
MÉLANGES
à Vos Excellences du soin paternel qu’il leur pleust de prendre pour le bien du collège et singulièrement pour le restablissement de la discipline qui s’y estait affoiblie des quelque temps.... Nous eussions véritablement souhaité de pouvoir suivre l’ordre et nommer à la vacance de la seconde classe, qu’il a pieu à Vos Excellences de changer, celui qui suit en ordre, qui est le Sieur Dapples , personnage d’une condition très ample et qui a servi plus de quarante ans en la troisième classe, et ensuite le Sieur Plantiu, à présent régent de la quatrième, aussi fort scavant et assez cognu de Vos Excellences, et ainsi consécutivement ; mais, comme le principal dessein de Vos Excellences et nostre désir est de remettre en estât une légitime discipline, qui a esté l’unique deffaut du Sieur Blanchet , non celuy d’érudition en laquelle il no cède pas aux autres, et que le mesme deffaut est aux susdits Sieurs Dapples et Plantin, l’expérience du passé et leur propre adveu le vérifie, et qu’ainsi ce changement seroit inutile et point édifiant, nous nous sommes sentis obligés de jetter les yeux ailleurs. »
Après ce préambule, quelque peu filandreux, l’Académie fournissait une liste d’hommes «scavants», tous capables de remplir la place à repourvoir. C’étaient :
MM. Hollard1 pasteur à Agiez,
Cotturied , pasteur à Payerne,
Mestral, pasteur à Dennezel,
S. Niusperlin , impositionnaire de la vénérable Académie de Berne.
Enfin et surtout M. Le Clerc , pasteur à Bercher, qui possédait toutes les qualités voulues et offrait par son caractère et son passé les plus sérieuses garanties.
Cette lettre, signée par Jérémie Currit, recteur, est conservée aux archives cantonales. Elle porte la date du 12 août 1681. Au bas on lit ces mots, aussi autoritaires que laconiques :
Plantin erwehlt. R. M.
17 Aug, dito. p. 186 b
C’est ainsi que les ordres venaient de Berne et il nu restait qu’à obéir. Jean-Baptiste Plantin, élu régent de seconde, fut donc installé comme tel le 9 septembre 1681. En consignant ce résultat dans ses Acta, l’Académie ne put cacher quelque dépit. Après avoir rappelé ses présentations et les motifs qui les avaient dictées, elle ajoutait: Pis omnibus neglectis , D. Plantinus electus est a Sup. Mag. 2.
Trois ans plus tard (1684), Plantin fit un nouveau pas en avant, lors d’une transformation importante que subit alors le collège.
Les huit classes que comptait cet établissement étaient réduites à sept, la première en étant détachée pour former un auditoire spécial, celui d’éloquence.
M. Le Clerc , régent de l’ancienne première classe, mis à la tête de ce nouvel auditoire, prenait titre et rang de Professeur, mais conservait la direction du collège, le prineipalat. Jean-Baptiste Plantin devenait ainsi régent de la nouvelle première classe et s’appelait Bachelier {primas Ludimoderator ) 3. Il n’obtenait toutefois pas le
Archives cantonales vaudoises. Kirche und Academie Geschâfte, t. 4.
2 Actes acad. Note de M. H. Vuilleumier.
3 J, -B. Plantinus factus primus Ludi moderator, 14 Junii 1684, in aula collegii cum Domino clerico facto Gymnasiarca, 3 nov. (Manuscrit Plantin à la Bibliothèque cantonale, F. 1069.
MÉLANGES
droit qu’il avait naguère (1663), comme Gymnasiarque , de siéger en séance académique 4.
Un M. Dapples , précédemment régent de la troisième classe, était, à son tour, promu régent de la nouvelle seconde et ainsi de suite, apparemment, de ceux qui le suivaient.
Dans ce grand remue-ménage la question du rang avait sans doute de l’importance, mais celle du montant de la pension touchait chacun de plus près encore. Sur ce terrain-là le professeur d’éloquence avait, paraît-il, mis en œuvre toutes les ressources de sa dialectique pour se faire attribuer à la fois le traitement de professeur et celui de principal du collège.
Il s’éleva à ce sujet des jalousies, des réclamations et nue polémique qui ne se termina pas sans rancune. Une lettre de M. Merlat, recteur de l’Académie, aux illustres et puissants Seigneurs de Berne, datée du 18 juin 1685, laisse entrevoir les divers intérêts qui se trouvaient en compétition.
On y lit entre autres choses:
« Le sieur Plantin, Régent de la première classe de votre collège de Lausanne, et le sieur Dapples, Régent de la seconde, ayant représenté à notre assemblée académique les griefs qu’ils ont receus par la concession faite au sieur Le Clerc, professeur en Eloquence, de toute la pension qui étoit cy devant donnée au Principal du dit collège, lorsqu’il étoit régent de la première classe, votre Académie n’a peu s’empêcher de verser sa douleur dans le sein de Vos Excellences sur ce sujet, non pas tant pour l’importance de la chose en elle-même que
1 Note de M. le professeur H. Vuilleumier.
pour la conséquence qu’elle tire après elle, tendant à l’entière destruction de l’ordre que Vos Excellences ont elles même établi et exposent Vos Excellences à de continuelles surprises. »
Après cet exorde, le recteur Merlat relève les démarches occultes faites par M. Clerc pour la fixation de son propre traitement, critique ses procédés et ajoute :
« Les Régents de la seconde et de la troisième classe étant, par le projet exécuté, Régents de la première et de la seconde, leur degré, qui se hausse et leur peine qui croît les rend digne (s) aussi d’un accroissement de gage. D’un autre côté le Principal, qui était autrefois Régent de la première classe, et qui en cette qualité faisait par semaine 22 heures de leçon, outre la peine de son principalat, en qualité de professeur en Eloquence, comme il est aujourd’hui, ne fait que 6 heures par semaine, et ainsi sa peine est diminuée de près des trois quarts, et l’accroissement de sa dignité ne peut tout au plus que l’égaler au professeur de Philosophie. Ayant donc des gages égaux aux leurs et les deux régents ayant obtenu le surplus par les raisons alléguées, toutes choses sont par là dans l’équité ; au lieu qu’en rendant au professeur en Eloquence, qui est maintenant Principal, tout ce que l’ancien Principal avoit lorsqu’il étoit Régent de première, on blesse l’égalité où il est avec les professeurs en Philosophie; on luy donne le salaire qui ne se donnoit qu’à la Régence plus pénible des trois quarts que sa profession et on prive les deux premiers régents d’aujourd’hui d’un accessoire de gage que leur accroissement de peine leur avoit fait donner1.
1 Archives cantonales vaudoises, Affaires d’église.
MÉLANGES
D’autres pièces expliquent ce dernier passage et nous apprennent que Plantin avait été à Berne pour présenter ses réclamations et en avait rapporté des lettres de Leurs Excellences relatives au « règlement de son gage » et que celui-ci avait été augmenté.
De son côté, Jean-Pierre Dapples, le père, exposait qu’alors qu’il était régent de troisième, M. le bailli et Messieurs de l’Académie lui avaient accordé une augmentation de six sacs de messel, qui devait être maintenue. Devenu régent de seconde il avait droit, estimait-il, au char de vin et aux deux sacs de blé de surplus qui avaient toujours été attribués au titulaire de cette classe.
Enfin, Jean-Pierre Clerc, professeur d’éloquence et Principal du collège, se défendait énergiquement d’avoir surpris la bonne foi du Souverain. Il était allé à Berne, affirmait-il, depuis Bercher, et n’avait caché sa démarche à personne.
Aujourd’hui, cette polémique paraît de bien mince importance ; mais, au xvne siècle, elle suffisait pour échauffer les esprits au plus haut degré et pour mettre en émoi le clergé et toute la gent académique. Nous ne savons pas comment se termina le conflit, mais il apparaît que M, Le Clerc ne pardonna pas une campagne dirigée en partie contre sa personne. En effet, lui qui avait grand soin d’inscrire au Liber promotionum tous les décès survenus dans le corps enseignant et avait l’habitude d’ajouter quelques mots d’éloge à l’adresse de chaque défunt, ne consacre pas une ligne à la mémoire de MM. Plantin et Dapples h
Jean-Baptiste Plantin n’écrivait plus et était peut-
1 Note de M. le professeur H. Vuilleumier.
être tenu quelque peu à l’écart. L’histoire de Pernette Daccord avait fait trop de tapage pour être sitôt oubliée1. Pendant dix ans, nous perdons de vue notre Bachelier.
En 1697 une commission chargée de l’inspection du collège de Lausanne mentionne Plantin, régent de première, et le signale comme un homme savant et un bon humaniste. La commission ajoute toutefois qu’il n’a plus la fermeté nécessaire pour maintenir dans sa classe la discipline et elle propose de lui adjoindre un aide qui d’ailleurs n’aurait pas à s’immiscer dans son enseignement 2.
La précaution était opportune. Le 23 novembre de cette année-là, en effet, l’Académie dut s’occuper de désordres graves qui venaient de se produire, la nuit précédente, dans le bâtiment du collège. Des inconnus avaient envahi la classe du Sr Plantin, avaient brisé bancs et pupitres et jeté les débris de ce matériel d’école dans le jardin du Principal. Non contents de lacérer le pallium (le manteau ou vulgairement la planche ) du maître, ils avaient poussé l’audace jusqu’à faire disparaître la clepsydre.
L’Académie ordonna une enquête et le bailli menaça de ses foudres les auteurs de ce scandale, qui surent d’ailleurs se tenir cois. Une chose reste évidente, c’est
1 II est possible que l’expression «jouer du plantin à quelqu’un », autrefois courante dans nos contrées, ait, à l’origine, fait allusion à quelque épisode de cette histoire. Elle se disait d’une personne qui manquait à un rendezvous, qui faisait faux-bond, qui oubliait une promesse. Une des lettres recueillies par M. le Dr Jaïn, de Morges' (2e livraison p. 93), dit encore : « Je vous ai donné du plantin. »
2 Note de M. l’archiviste Baron.
MÉLANGES
que le vieux Bachelier, probablement d’un caractère chagrin et aigri, n’était plus respecté, malgré ses longs services1.
Plantin fut à la tâche jusqu’à la fin de sa vie. Il mourut dans le courant du mois de mars de l’année 1700, le 7, suivant une note insérée par un tiers à la fin de sa chronique de Lausanne ; le 15, d’après les actes de l’Académie, ou le 16, au dire de l’archiviste Baron qui tenait cette date de source autorisée. Les registres de décès de la paroisse de Lausanne, ne remontant qu’à 1709, ne peuvent trancher la question 2.
Malgré ses efforts personnels et l’appui de protecteurs restés fidèles dans les moments difficiles, Jean-Baptiste Plantin disparut de la scène académique, ne l’ayant abordée que de loin, sans avoir pu y jouer le rôle, entrevu et ambitionné, de professeur d’histoire. Cette chairelà avait un moment existé à Lausanne, mais, occupée par le seul Jérôme Wild, était restée vacante à son décès, survenu en 1636 déjà. Elle ne fut dès lors jamais repourvue pendant tout le reste de la période bernoise, grâce à la politique de plus en plus ombrageuse du gouvernement. Leurs Excellences craignaient sans doute que des regards jetés sur le passé du pays de Vaud n’éveillassent chez le professeur ou chez les élèves des espé-
1 Note de M. le professeur H. Vuilleumier.
2 Au dos du portrait de J. -B. Plantin on lit l’inscription suivante : « J. -B. Plantin natus die veneris 3 sept. A0 1624, depictus in hac tabella A0 1687 per Davidem Weiberum, Bern. Egregium pictorem. Obiit die (chiffre surchargé, un 7 ou un 15) martii 1700. Hora 2 matut. prop. ter* tiam. » — La date du décès reste ici encore incertaine.
rances qui pouvaient devenir inquiétantes. En 1708, il est vrai, le Conseil de Lausanne désirant l’établissement d’une chaire d’histoire, offrit pour cela de faire une pension de 500 florins par année. Le projet fut soutenu, même par le bailli, mais les Seigneurs de Berne, sans le repousser d’une façon absolue, spécifièrent que le cours du professeur devait rouler principalement sur l’histoire ecclésiastique.
Ce fut dans ces conditions-là que Jean Barbeyrac donna, à l’Hôtel de Ville et en français, quelques leçons publiques d’histoire L
Plus tard, Abraham Rachat, malgré son goût prononcé pour les recherches historiques en général et sa compétence en pareille matière, fut nommé professeur de
1 Voyez la Notice sur la vie et les écrits de Ruchat, par Louis Vulliemin, vol. vu de V Histoire de la réformation de la Suisse, p. 424.
Voyez aussi Y Esquisse historique sur l’Académie de Lausanne, 1537- 1890, par M. le professeur H. Vuilleumier, p. xxi.
Les manuaux du Conseil de Lausanne fournissent sur ce point les ren seignements suivants :
1708, 15 et 16 mars. Le Conseil confère avec M. le doyen Bergier et M. le recteur Pollier au sujet de l’établissement d’un professeur de droit et offre de donner à cet effet du froment, du messel et du vin jusqu’à vingt pistoles.
1711, 17 mars. On paiera la pension qu’on a promise à M. Barbiraz (sic), professeur en droit et en histoire, dès le jour de son arrivée dans cette ville.
1715, 7 mars. M. le banderet de la Cité parlera à M. le professeur Barberaz, afin qu’il fasse les leçons particulières et publiques, comme il y est engagé.
1716, 30 janvier. M. le Secrétaire fera eschauffer le fourneau du poile des Soixante les jours que M. Barbeyrac devra faire ses leçons, qui sont le mardy, le jeudy et vendredy, et on lui paiera ce qui sera de raison.
1717, 25 mai. M. le professeur Barbeyrach , appelé à une chaire de professeur à Croningue , prend congé du Conseil. M. le bourgmaistre est prié de luy offrir un repas auquel assisteront quelques conseillers.
belles-lettres, puis professeur de théologie (1733-1750). Le gouvernement de Berne interdit même la publication de la seconde partie de son Histoire de la réformation de la Suisse , qui ne vit le jour qu’en 1838.
Loys de Bochat , connu par ses Mémoires critiques pour servir d’ éclaircissement sur divers points de l’histoire ancienne de la Suisse et sur ses monuments d’antiquités , resta professeur de droit (1717-1741).
Les travaux de ces deux savants firent un peu oublier Jean-Baptiste Plantin et ses essais de géographie ancienne, d’épigraphie et d’histoire suisse. Aujourd’hui, ses ouvrages ne sont plus guère que des raretés bibliographiques. Il nous a paru néanmoins qu’il y avait quelque intérêt à les signaler une fois encore et à recueillir ce qui concerne leur auteur.
Jean-Baptiste Plantin eut le mérite incontestable d’être, dans nos contrées, un précurseur. Il sut tracer un sillon que d’autres n’ont eu qu’à élargir. En date, c’est le premier de tous les historiens vaudois ; nous lui devons un souvenir reconnaissant.
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