LE LIEU D'ORIGINE ET LES ANCETRES DE JEAN-BAPTISTE PLANTIN
Le village de Montpreveyres, bien que situé en plein Jorat, dans une contrée montagneuse, aux abords de sombres forêts et d’ailleurs pendant longtemps fort petit, n’en a pas moins joué, dans la patrie vaudoise, un rôle plus important qu’on ne pourrait le croire à première vue. Sans crainte des frimas, il avait su se camper sur le grand passage reliant le plateau suisse au bassin du Léman et formait ainsi pour le voyageur une étape naturelle. A midistance entre Moudon, longtemps capitale de la baronnie de Vaud, et Lausanne, siège d’un évêché considérable, ce village bénéficiait quelque peu de la proximité de ces deux centres politiques et intellectuels. Il faisait partie des terres de Savoie et c’était tout près de là que se dressait la borne, avec girouette, qui marquait la frontière du domaine de l’évêque. Grâce sans doute à sa position, Montpreveyres était parfois choisi pour y débattre certains litiges d’ordre international. Les délégués des parties y tenaient ce qu’on appelait des journées de marche. Vers le milieu du XIXe siècle encore, on y
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voyait le vieux chêne à l’ombre duquel, d’après la tradition, se rendait autrefois la justice.
De très ancienne date, la maison religieuse du Saint- Bernard avait ouvert des hospices à Lausanne et à Moudon. Vers 1177, elle fonda à Montpreveyres un prieuré de chanoines réguliers de l’ordre de Saint- Augustin, sous le vocable de Saint-Laurent. Ce couvent, il est vrai, ne fit pas beaucoup parler de lui. M. Fréd. de Mulinen a cependant pu dresser une petite liste de ses prieurs. Un des derniers fut Nicolas , fils de Jaques de Watteville , l’avoyer de Berne, et lui-même homme très distingué. Il embrassa la réforme, devint membre du Conseil souverain et, en 1536, fut un des présidents de la dispute de religion à Lausanne.
En fait de personnalités notables de temps plus récents, Montpreveyres peut revendiquer, de loin, Etienne- S aloînon Reybaæ, qui, après avoir étudié la théologie à Genève, devint le secrétaire et le collaborateur, plein de talents et discret, de Mirabeau (1737-1804) l. De même Jean- Daniel- André Gindroz , professeur à l’Académie de Lausanne et auteur de nombreux ouvrages, entre autres d’une Histoire de V Instruction publique dans le Pays de Vaud (1787-1857) L
Montpreveyres est aussi le lieu d’origine de la famille Plantin , qui, à elle seule, a fourni, de père en fils, en petit-fils et arrière-petit-fils ; Michel , régent au Collège de Lausanne (...1617-1649...) ; Jean- Baptiste, notre premier historien vaudois en date (1640-1700) ; Jean-Jacob, grand ministre à Lausanne (1653-1713) ; enfin David , pasteur à Cheseaux et à Noville (...1698-1749).
1 Ch. Pasche. La Contrée d’Oron, p. 296.
C’est de cette famille que nous voulons nous occuper en attirant l’attention, d’une façon spéciale, sur Jean- Baptiste Ptantin , le plus marquant de toute la lignée.
Les Plantin étaient établis à Montpreveyres et y faisaient quelque figure au XVIe siècle déjà4. En 1550 nous trouvons dans ce village Jehan Plantyn , le seul de sa race et apparemment l’ancêtre commun de tous les Plantin qu’on rencontrera plus tard dans cette contrée et à Lausanne. Ce personnage est mentionné dans le registre de la taille ou de la giette que les Seigneurs de Berne imaginèrent de lever sur tous leurs nouveaux sujets du Pays de Vaud pour éteindre, disaient-ils, les dettes qu’y avaient laissées les Ducs de Savoie. On apprend là que ce Plantyn possédait une fortune nette de 469 florins, ce qui, à cette époque, était presque la richesse 2. C’était lui qui, en 1545 déjà, tenait l’auberge du village, à l’enseigne du Paon 3.
Le 15 janvier 1573, Jehan Plantin soutenait à Lausanne un procès contre un nommé Thivent Clerc 4.
Le 28 janvier 1576, Jehan Plantin de Montpreveyres marie son fils Pierre à Anthoine fille de feu Claude Gillie'ron , de Corcelles-le-Jorat. Il est qualifié d’honorable
1 Les Plantin sont de Montpreveyres avant 1502. J. Piccard, Noms de familles. — Généalogie Plantin dans les manuscrits Olivier de Saint-Cierges. — Registre de réception des bourgeois de la commune de Lausanne.
2 Rôle de cette taille de 1550, pour le bailliage de Moudon, aux Archives cantonales vaudoises.
3 Ch. Pasche. La Contrée d’Oron, p. 293, n. 1. Jehan Plantin hoste à Montpreveyres.
4 Manuaux du Conseil de Lausanne.
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et fait partie des gens les plus considérés de son village l.
Voici apparaître la deuxième génération en 1590. Pierre et Jaques Plantyn , frères, sont alors en difficulté avec la ville de Lutry au sujet de certaine « particulle de boys du Jourat, le long du riaux de la Bressenaz, contre planche Mecbaulx, là où est plantée la boenne (borne) séparant ceux de Lausanne d’avecq Lustrie et Mouldon2. » Jaques est mestral de Montpreveyres. En 1603 il remplit encore ces mêmes fonctions. C’est un personnage d’une certaine importance. Notons bien d’ailleurs qu’il tient l’auberge du village, comme l’avait fait son père : c’est chez cet « boste » qu’en 1593 et 1596 des membres du Conseil de Lausanne vont se restaurer, lorsqu’ils font l’inspection des forêts du voisinage3.
Michel Plantin , fils de Jaques , forme à lui seul la troisième génération. Le premier de sa race, il quitta le village pour entreprendre à Lausanne des études libérales. 'Le petit paysan fit comme le laboureur : il commença sa tâcbe sans se presser, mais la poursuivit avec persévérance et succès. Entré à l’Académie le 22 mai 1617 4, il n’en sortit, il est vrai, que le 4 décembre 1627 ; mais il se distinguait alors au milieu de ses condisciples. Le pasteur François Jordan , qui a laissé de si intéressants mémoires, dit que le 18 août 1626, lorsqu’il entra à l’Académie de Lausanne, venant de Bâle, on lui donna
1 Registre des mariages de la paroisse de Mézières.
2 Manual du Conseil de Lutry.
3 Manuaux du Conseil de Lausanne. — 4 Généalogie Plantin dans Olivier.
un « ordre (rang) entre les estudiants, le premier desquels pour lors estoit Plantin *. »
Deux ou trois ans avant cette dernière date, Michel Plantin, tout aussi pressé que d’autres compagnons d’études, s’était marié. On ne trouvait pas encore la chose mauvaise. Ce n’est que beaucoup plus tard, le 16 juillet 1666, qu’une ordonnance souveraine priva de leurs gages et de leur rang d’études, en les reculant de dix, les étudiants qui, pour couvrir leur paillardise ou même honnêtement, se permettraient de prendre femme avant la fin de leurs études 2.
Michel Plantin et sa jeune épouse, Claudine Rouge , n’eurent donc pas à se préoccuper de cette réglementation tracassière. Le 3 septembre 1624, il leur naquit un fils, le petit Jean- Baptiste, celui qui acquit plus tard quelque renom et, le 29 octobre 1627, une fille, Susanne- Pernette 3.
Le père de cette petite famille était encore sur les bancs de l’académie. Le pasteur Jordan nous dit qu’il reçut l’imposition des mains et fut consacré au saint ministère avec Michaël Plantin et trois autres étudiants, le 4 décembre 1627 4.
Dès cette date, Claudine Plantin née Eouge mit encore au monde cinq enfants : Per nette, Jeanne, Catherine, David, puis enfin Jean-Daniel, qui termina la série, en 1639 5.
De Michel Plantin lui-même nous ne savons du reste
1 Mémoires du pasteur Jordan.
2 Voir A. Ruchat, Abrège de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, note cxxxiv. L’ordonnance serait du 6 juillet.
3 Registre des baptêmes de Lausanne.
4 Mémoires du pasteur Jordan. — 5 Registre des baptêmes de Lausanne.
que peu de chose. Le 18 octobre 1647, il acquit la bourgeoisie de Lausanne pour le prix de 140 florins de quatre batz. Nommé régent du Collège de cette ville, à une date qui n’est pas connue, il vivait encore, ainsi que sa femme, en 1649. Il mourut avant le 10 décembre 1658.
La maison de Michel Plantin était située près du grenier de Leurs Excellences appelé Saint-Maire. C’était, autrefois, la seconde, à main gauche, en descendant la Cité derrière1.