ECCLÉSIASTIQUE
Jean-Baptiste Plantin , l’aîné des sept enfants de Michel Plantin et de Claudine Bouge, naquit le vendredi 3 septembre 1624, à Lausanne, et y fut baptisé le 12 septembre suivant. Il eut pour parrain Jehan-Baptiste Guebey et pour marraine Anne Berger 2. Elevé par un père encore étudiant, en pleine atmosphère académique, il était prédestiné, semble-t-il, à fournir une carrière libérale. A peine âgé de sept ans le petit bonhomme, déjà au collège de Lausanne, y remportait un premier prix sur vingt élèves promus de 8e en 7e classe 3.
J.-B. Plantin fut admis à l’académie, comme étudiant, le premier avril 1640 4 et dès lors il suivit, d’année en année, la filière ordinaire des études. Avant d’entrer
1 Archives cantonales vaudoises.
2 Registre des baptêmes de Lausanne. Inscription faite au dos du portrait médaillon de Plantin.
3 Liber promotionum. Note de M. le professeur H. Vuilleumier.
4 Généalogie Plantin dans les manuscrits Olivier.
dans l’auditoire de théologie, il profita de longues vacances pour faire, en 1644, un séjour de cinq mois à Die, en Dauphiné, où florissait une académie protestante de quelque renom. Il en rapporta un excellent témoignage de ses professeurs, tant au point de vue des mœurs qu’à celui de l’application, du travail et des connaissances acquises. Cette pièce, écrite en latin sur la première page d’un Josèphe* , est du 12 des Calendes d’ Avril, l’an de l’ère chrétienne et du salut 1644; elle est signée par les sénateurs de l’académie de Die, établis d’autorité royale, savoir : Alex. Diaius , prédicateur de la parole de Dieu et recteur de cette académie ; Stephan Blancus , professeur de théologie ; Petrus Chasterus , docteur en médecine, professeur en philosophie et gymnasiarque; Théophile Ter risse, professeur de théologie.
Eentré à Lausanne, après ce séjour à l’étranger, J.-B. Plantin suivit les leçons de théologie et, s’autorisant sans doute de l’exemple de son père, s’empressa de se choisir une aimable compagne. Les registres des mariages de la paroisse de Lausanne nous apprennent en effet que le 20 janvier 1645, Jehan-Baptiste, fils de spectable Michel Plantin, Régent en la quatriesme classe du collège, épousait Eve , fille de feu Pierre Veillard , de Chasteney au comté de Montbéliard.
Coïncidence singulière, J.-B. Plantin, comme son père, eut deux enfants avant même d’avoir terminé ses études ; nous les trouvons inscrits dans les registres des baptêmes de Lausanne, savoir : Susanne, fille de J.-B. Plantain, estudiant en théologie et de Eve Veillard, le 20
1 Cet ouvrage, qui avait appartenu à J.-B. Plantin, était en 1869 entre les mains de M. le professeur Samuel Chappuis.
juillet 1645 (c’était donc tout juste six mois après le mariage) ; puis Jeanne , fille de J.-B. Plantin, estudiant en théologie et de Eve Veillard, le 20 novembre 1646. Malgré une légère déformation du nom de famille dans la première de ces inscriptions ( Plantain au lieu de Plantin ), les autres désignations sont trop précises pour qu’aucun doute soit possible.
En 1646, J.-B. Plantin était proposant en théologie. Comme tel il signa avec ses collègues une adresse à Leurs Excellences du Sénat à Berne en vue d’obtenir la conservation à Lausanne du Professeur Marc Desaussure , qui venait d’être appelé au poste de Pasteur de l'église française de Berne. Cette démarche faisait honneur aux élèves reconnaissants, aussi bien qu’à leur maître; elle eut un plein succès1.
Le 11 septembre 1646, J.-B. Plantin fut consacré au saint ministère avec quatorze autres candidats, dont l’un était Jacques Combe, qui plus tard devint gymnasiarque et pasteur à Lausanne2. Ces « impositionnaires » n’échappaient pas encore à l’étroite discipline académique. Tant qu’ils n’étaient pas incorporés dans l’une des cinq classes du Pays de Yaud, ils devaient résider à Lausanne et y restaient astreints à certains exercices de dispute et de prédication.
C’est dans cette situation intermédiaire qu’en 1648 Plantin composa et soutint, devant le professeur Marc Desaussure , une thèse théologique dont le sujet : Le prétendu chef de l’Eglise visible 3 ne sortait pas du genre
1 Archives cantonales vaudoises, Kirche und Academie Geschàfte, vol. III.
2 Acta academica, t. I, p. 43. Note de M. le professeur H. Vuilleumier.
3 De commentitio ecclesiae visibilis capite. 1648. Bibliothèque cantonale vaudoise. Thèses de théologie.
de controverse qu’on se plaisait alors à exploiter. D’un ton assez prétentieux notre jeune proposant y faisait assaut d’arguments contre le célèbre jésuite Bellarmin et son livre De Pontifice Romano l.
J.-B. Plantin était âgé de 24 ans lorsque, le 23 août 1648, il fut admis dans la vénérable Classe de Lausanne et Yevey et élu diacre d’ Aigle 2.
Cette paroisse comprenait, outre le Bourg de ce nom et sa banlieue, les communes d’Yvorne, de Corbeyrier, de Leysin et s’étendait ainsi sur un vaste territoire. C’était spectable J. Pierre Rethier qui la desservait alors (1646-1654). Le diacre devait lui prêter aide dans sa lourde tâche et remplacer aussi les autres pasteurs du gouvernement en cas de maladie. Jusqu’en 1630 le diacre était encore chargé des pénibles fonctions de maître d’école: mais le 5 avril de cette année-là Leurs Excellences de Berne avaient jugé convenable de [mettre les enfants sous la discipline d’un régent spécial.
La pension du diacre d’Aigle consistait en 200 florins, 18 coupes de froment, 14 coupes de gros blé (maïs), 32 setiers de vin blanc et enfin quelques petites censes en vin, orge et fèves à Leysin. Ce n’était là que bien juste ce qui était strictement nécessaire pour l’entretien d’une famille, et celle du nouveau diacre allait encore s’accroître. C’est à Aigle en effet que Jean-Baptiste vit naître son troisième enfant, une petite Claudine que le père-grand et la mère-grand (Michel Plantin, le régent
1 Robert Bellarmin, le plus grand docteur des Jésuites et le plus savant des controversistes de son temps (1542-1621).
2 Actes de la Classe de Lausanne et Vevey. Est nommé Diacre à Aigle Jehan Baptiste Plantin estudiant. Confirmé le 28’août. Présenté à la paroisse le 10 septembre.
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du collège de Lausanne et sa femme, Claudine Rouge) vinrent présenter au baptême le 27 février 1649 C
L’année suivante Plantin quittait Aigle pour prendre la suffragance de Crissier. Sa nomination à ce poste eut lieu par la classe sur le vu d’uue lettre de Leurs Excellences du 22 janvier 1650, c’est-à-dire, pour se servir du langage de cette époque « d’autorité souveraine » 2.
Le 5 juin 1650, la Classe réunie à Lausanne exhorta M. Pécolet , ministre à Crissier, « de tenir main à ce que le consistoire eût son cours et à ce que les actions accoustumées fussent faites, ou par lui ou par son suffragant, sans manquer et sans rien innover». Le procès-verbal ne fournit pas de renseignement sur les faits qui motivèrent cette observation.
Plantin ne resta à Crissier que quelques mois. Le 7 août 1650, en effet, il fut nommé pasteur de la paroisse de Morrens 3, où il vint remplacer maître Jean Secretan , appelé à desservir le poste de Crissier3.
Dès le mois de Juillet 1651 il est qualifié de ministre d’Assens et laisse là quelques traces de son passage.
Relevons d’abord une inscription de sa main faite sur
1 Registre des baptêmes de la paroisse d’Aigle.
2 Actes de la Classe du 6 février 1650. «A esté leue une lettre de L. E. touchant la déscharge de maître Jean Pécolet, ministre à Crissier et la suffragance de ceste église donnée à Maître Jean-Baptiste Plantin, diacre en Aigle, datée du 22 janvier 1650. »
3 Archives cantonales vaudoises, Affaires d’Eglise; 7 août 1650. «Jean- Baptiste Plantin, suffragant en l’église de Crissier est nommé à Morrens »* — Confirmé le 10 août 1650.
Actes de la Classe, 7 août 1650 : « Ont esté esleu pour ministre à Crissier, Mtre Jean Secretan, ministre à Morrens, et en sa place, Mtre Jeau-Baptiste Plantin ».
un cahier qui se trouve aujourd’hui aux archives cantonales vaudoises :
«Je Jehan Baptiste Plantin, de Lausanne, ministre à Ascens, ayant trouvé en la cure ministérielle du dit lieu le liure de Baptême et des espousailles en mauvais estât et rempli, l’ai transcript fidellement au présent liure, n’ayant peu remédier à plusieurs défauts qui s’y sont rencontrés. L’anMDCLI. »
Puis ces vers :
Ordine fac doceas et dexter habebere doctor,
Ordine fac discas et bene doctus eris Servandus in omnibus or do.
On peut les traduire ainsi :
Aie soin d’enseigner avec ordre et tu seras tenu pour un habile docteur.
Aie soin d’apprendre avec ordre et tu seras bien enseigné.
L’ordre doit être observé en toute chose.
Ces excellents préceptes méritent d’être recueillis, d’autant plus que ce n’était point là vaine parole.
A une époque où les registres de l’état-civil ont été tenus trop souvent de la façon la plus déplorable, notre jeune suffragant a pris soin de remettre au net ceux de sa paroisse, pour toute la période de 1617 à 1650, et a donné ainsi un exemple que beaucoup de ses collègues auraient dû suivre. Malheureusement le papier dont il s’est servi était mauvais et a été dès lors manié et remanié avec trop peu de précaution, de telle sorte qu’à son tour ce nouveau cahier est en partie tombé en loques. On l’utilise cependant, puisque l’original a depuis long^ temps disparu. On peut aussi consulter une copie moderne faite par M. Jacques L. Relier , pasteur à Assens,
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de 1833 à 1845. Celle-ci est accompagnée d’une liste des pasteurs de cette paroisse. Il n’est que juste de mentionner en passant ce modeste travail.
Pour en revenir à Plantin, ce fut durant son ministère à Assens que lui naquit une quatrième fille. On la baptisa à Lausanne le 10 juillet 1651 et elle reçut le nom de Pernette , celui de sa marraine, une Demoiselle Charrière. Le parrain était noble Jean Jacob Réal , seigneur banderet de la Cité, sans doute un ami de la famille1.
Au xviie siècle les pasteurs du Pays de Vaud avaient pris la déplorable habitude de changer constamment de cure et d’entrer parfois à ce sujet les uns avec les autres en mesquines compétitions. Pour quelques-uns c’était devenu une véritable manie ; bien qu’à leur entrée en Classe ils eussent pris l’engagemcut de ne pas se livrer à de pareils procédés, ils ne cessaient d’être par voies et par chemins, courant à Berne pour y solliciter quelque faveur et y obtenir souvent de scandaleux passe-droits. A chaque vacance nouvelle d’un poste envié, c’était entre les concurrents une véritable course au clocher. Grâce à leurs intrigues, plusieurs parvenaient ainsi à « rompre les élections régulières au mespris et raval des vénérables Classes ». Le 12 janvier 1655 et le 6 juin 1676 encore, celles-ci adressèrent à Leurs Excellences de Berne des requêtes, pour les supplier de mettre un terme aux va-et-vient des « coureurs » 2.
1 Registre des baptêmes de Lausanne.
2 Abrège de l'Histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, par Abr. Ruchat, édition de 1838, note cxxxiv.
Plantin était de son siècle et à cet endroit il ne resta pas à l’abri de tout reproche. Dès le mois de novembre 1650, il avait su se procurer une lettre de Berne, mandant et commandant à toutes les Classes de le nommer pasteur de la première église vacante l. Nous verrons tout à l’heure que cette pièce ne lui fut pas inutile.
En 1651, il s’agissait de repourvoir la paroisse du Mont et de Romanel dont le desservant, un M. Blanchet , devenait Bachelier du collège. A cette époque, et beaucoup plus tard encore, ce poste, celui de Prilly-Renens et celui des Croisettes étaient qualifiés de « forains » parce que leur territoire s’étendait à la campagne, hors de Lausanne, tandis que les ministres qui en avaient la charge résidaient dans cette ville, où ils faisaient aussi alternativement une prédication le lundi matin.
Plantin convoitait cette position, qui présentait certains avantages. Il s’empressa donc d’exhiber la lettre que leurs Excellences lui avaient délivrée.
Le corps académique, composé des professeurs et des ministres de Lausanne et qui, paraît-il, avait le droit de nomination ou de présentation des pasteurs conjointement avec la Classe, sans que d’ailleurs les compétences respectives des deux autorités fussent nettement déterminées, comprit qu’il n’y avait qu’à se soumettre à la volonté du Souverain et, par sa lettre du 11 juillet 1651, fit savoir à Leurs Excellences qu’unanimement il avait nommé Jean-Baptiste Plantin ministre des églises du Mont et de Romanel.
L’Académie, au surplus, rendait au candidat un excellent témoignage, signalait sa solide érudition et les
1 Archives cantonales vaudoises. Affaires d’Eglise.
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talents qu’il avait plu à Dieu de lui départir. Elle était persuadée, ajoutait-elle, que Plantin possédait les qualités nécessaires à l’édification de l’église.
La Classe se montra moins docile. Dans sa séance du 15 juillet 1651, elle déclara « élire » au poste vacant M. Abraham Crostel , diacre à Aigle. Elle ajoutait, il est vrai, qu’en vertu des lettres souveraines produites, elle « nommait » aussi MM. Jean-Baptiste Plantin , ministre à Ascens et Jean de Losea , étudiant1.
Mais cette velléité de résistance ne fit que provoquer une affirmation plus nette de la volonté du maître. Le 18 juillet en effet Plantin fut élu définitivement à Berne ministre du Mont et de Romanel 2.
Cette décision souveraine ne manqua pas de causer quelque déplaisir. Le 10 février 1652 encore la Classe
1 Actes de la Classe du 15 juillet 1651. «Sur la vacance de l’église du Mont et Romanel par l’establissement de M. Blanchet en la charge de Bachelier, la Ve classe a esleu en dite église M. Abraham Crostel, diacre en Aigle, et avec lui ont esté aussi nommés en vertu de lettres souveraines, MM. Jean-Baptiste Plantin, ministre à Ascens et Jean de Losea, estudiant. — M. Plantin a esté establi et confirmé par L. E. au ministère du Mont et Romanel (18 juillet) ».
2 Un arrêt souverain du 6 juin 1648 portait que la nomination du Diacre commun de Lausanne, du ministre de Prilly et de celui du Mont appartiendrait à l’avenir aussi bien à la Classe qu’à l’Académie, chacun de ces corps devant élire un (candidat). Mais cet arrêt n’avait pas aplani toutes les difficultés et le 15 juillet 1651 encore on en était à chercher un mode de faire qui tînt compte des droits des deux corps (Actes de la Classe). 1
Le 10 octobre 1725, LL. EE., voyant qu’il existait quelque malentendu entre l’Académie et la Classe sur la question de savoir à qui doit appartenir la nomination pour la nouvelle suffragance établie au Mont et Romanel, examinent des arrêts rendus à ce sujet en 1661, 1678, 1697 et 1719 et décident que cette nomination doit appartenir à l’Académie de Lausanne, à l’exclusion de la Classe (Actes de la Classe).
Arch. cant. vaud. Affaires d’Eglise.
de Lausanne- Vevey laisse percer sa mauvaise humeur : M. Plantin, est-il dit, « a esté receu et réincorporé en nostre corps avec exhortation à son devoir et à condition qu’il payera promptement dix florins comme l’on paye pour un changement. »
De 1645 à 1651, ainsi que nous l’avons vu, le nouvel élu avait eu quatre filles: Susanne, Jeanne, Claudine et Pernette ; il pouvait craindre que sa maison ne finît en quenouille. La naissance d’un rejeton mâle mit fin à ses appréhensions et vint remplir de joie toute la famille. L’enfant fut baptisé à Lausanne, le 25 mars 1653, sous le nom de Jehan- Jacob. Il est dit fils de Jehan- Baptiste Plantin, ministre du Mont, et d’Eve Wolliard et présenté par Jehan-Jacob Réal, Sr Banderet de la Cité, et par spectable Jacob Combe, Diacre commun1.
Nous retrouverons plus tard ce nouveau-né, qui, à son tour, sera ministre du Mont, Diacre à Lausanne et grand ministre de cette ville.
LE POSTE DE CHATEAU-d’œX
En novembre 1653, Plantin se décida, on ne voit pas trop pourquoi, à faire un nouveau déménagement, cette fois pour s’installer dans la haute vallée de Châteaud’CEx. Il y succédait, comme pasteur, à un nommé David Miéville ou « Miuellat », ainsi que le portent les Actes de la Classe. Ce Miuellat allait occuper la cure de Corsier 2.
1 Registre des baptêmes de Lausanne.
2 Actes de la Classe, 2 novembre 1653. « M. Miuellat, pasteur àChasteaud’Œx, nommé à Gorsier. M. Plantin, ministre au Mont, nommé et confirmé pour Château-d’Œx. » — J.-B. Plantin, confirmé à Berne comme pasteur de
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La paroisse de Château-d’Œx était fort étendue, car elle comprenait encore le vallon reculé de l’Etivaz, desservi, il est vrai, par un Diacre qui, lui aussi, demeurait à Château- d’ (Ex. Ce furent J.-Isaac Challet (1653-1654), David Blondet (1654-1654) et Odinet Bennaz (1654- 1658) qui remplirent ce poste secondaire pendant lepastorat de Plantin. Il faut croire qu’ils vécurent avec ce dernier en bonne harmonie.
C’est en 1654, à Château-d’Œx, que Dame Eve Plantin née Veillard mit encore au monde une fille, du nom de Dorothée. Baptisée le 20 août, cette enfant eut pour parrains le magnifique Seigneur Ballif Christian Willading et honorable David Henchoz, jadis chastelain, et pour marraine Dame Dorothée née Tscharner , femme du dit Ballif.
Le 14 octobre 1655 enfin, pour terminer une série de huit rejetons, J.-B. Plantin baptisait encore deux petits jumeaux Adam et Abraham, que trois parrains et deux marraines portèrent triomphalement à l’église. C’étaient Abraham Martin , moderne chastelain ; Adam Favrod et Claude Coulage , par cy devant Seigneurs chastelains; Suzanne Henchoz, femme du dit chastelain Favrod , et Suzanne Chabloz , femme du moderne banderet David Henchoz 1 . Dans toute la vallée il eût été difficile de trouver compagnie plus huppée.
Durant la période de 1648 à 1653, J.-B. Plantin n’avait guère fait que de passer rapidement dans cinq paroisses : Aigle, Crissier, Morrens, Assens et le Mont. Une fois
Château-d’Œx le 8 novembre, fut présenté à la paroisse le 4 décembre 1653. (Registre des baptêmes de Château-d’Œx). — David Miéville, pasteur de Corsier, 1653-1681.
1 Registre des baptêmes de Château-d’Œx.
installé à Château-d’Œx il fut sans doute captivé par l’attrait irrésistible de la montagne. Il éprouva en tout cas le besoin de reprendre haleine et resta fixé dans ce poste jusqu’au mois d’avril 1658. Profitons de cette étape pour laisser de côté les questions de filiation, la généalogie et le défilé incessant et fastidieux des cures. Jusqu’ici, nous n’avons fait que suivre à la course notre remuant personnage ; tâchons maintenant d’apprendre à le connaître. Le moment convient d’autant mieux que lui-même commence à se révéler au public par ses actes et ses écrits.
Plantin nous apparait d’abord comme un homme doué d’un esprit très ouvert. Il sait regarder et s’intéresse à tout ce qui se passe dans son entourage, même à ces petites choses dont on est si curieux aujourd’hui. Grâce à lui nous savons que la maison du pasteur de Château-d’Œx était alors située au bas du monticule que couronne le temple, du côté d’orient. Elle se trouvait en fort pauvre état et Monseigneur le Bailli la fit réparer. Plantin pensa qu’il convenait d’instruire la postérité de ce changement. Il composa donc à cet effet une inscription commémorative et la fit graver sur le linteau de la porte d’entrée. La voici :
D. CHRISTIAN. A WILLADING. HB.
ALP. H. REG. PRAEFECTO.
H. DOM. REPAR. CVRANTI IN GRATIAM. I. B. PLANTINI. V. D. M.
COMPAT. SVI H. M. P. E.
A. C. M.DCLV. 1
1 Description particulière de la Suisse et de ses alliés, par J.-B. Plantin (2e partie de Y Abrégé de l’histoire générale de Suisse, Genève M. DC LXVI), page 462.
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On peut la traduire de cette manière :
Au Seigneur Christian de Willading, H.-B., Bailli de cette contrée alpestre, qui fit réparer cette maison, J. -B. Plantin, Ministre de la Parole de Dieu, son compère, aç par reconnaissance, élevé ce monument public, l’an courant mil six cent cinquante-cinq.
L’année suivante Plantin composa encore une inscription du même genre qui fut placée dans une des chambres de la maison de commune.
Elle était ainsi conçue :
POSTERIS SACRVM Dno GABRIELI WEYS BERNensi CHILIARCHAE IN OBERLAND TOPARCHIAE SANENsis PRAEFECTO DESIGNATO PATRONO OPTVMO FVTVRO CASTRODVNENSES
TABVLAM HANC IN AEDIBVS PVBLICIS POSVERVNT 1656 C
Ce qui signifie :
Consacré à la postérité. Au Seigneur Gabriel Weys, de Berne, colonel dans l’Oberland, Bailli de Gessenay, et désigné pour être à l’avenir leur très excellent patron, les gens de Château-d’Œx ont dédié cette inscription et l’ont placée dans leur maison de commune.
Plantin dit aussi que la maison de commune de Château-d’CEx, servant de logis, fut bâtie l’an 1575 en un lieu où existaient auparavant de vieilles masures. Il relève l’inscription qu’on lisait, sur une pierre noire en-
1 Description particulière de la Suisse et de ses alliés , par J. -B. Plantin, page 463.
castrée dans la façade de cet édifice tournée du côté du village.
Elle portait :
D. I. I. BVCHERO D. C. A WILLADING ALP. H. REG.
EX PRAEFECT. P. P M. H. P. L. P.
CASTRODVNEN. *
C’est à dire :
Consacré à la postérité. Au Seigneur I.-I. Bûcher et au Seigneur C. de Willading, anciens Baillis de cette contrée alpestre, pères de la patrie, la population de Château-d’Œx a élevé ce monument public avec empressement.
Ces inscriptions, à prétentions romaines, paraissent aujourd’hui bien solennelles pour de simples baillis bernois du Gessenay. N’oublions pas, pour les juger, que partout alors, dans le Pays de Vaud, ce ton-là était le même lorsqu’il s’agissait du Souverain et de ses représentants.
Dans ses ouvrages, Plantin fournit encore quelques autres petits renseignements sur la paroisse de Châteaud’CEx. Il rappelle les privilèges et franchises accordées à cette vallée par les comtes de Gruyère. Il dit qu’en 1403 les Bernois conférèrent aux gens de Château-d’Œx, à certaines conditions, leur combourgeoisie. En 1585, ils les autorisèrent à vendre leurs biens communs et à établir un Conseil de cinquante membres. Le territoire de la
1 Description particulière de la Suisse et de ses alliés, par J.-B. Plantin, page 463.
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commune fut alors divisé en sept parties, nommées Etablées, qui chacune avait droit à un certain nombre de conseillers et à deux membres de la cour de justice. Celle-ci était présidée, au nom du Bailli, par un Chastelain. Le chef de la commune portait le titre de Banderet. Les principales charges étaient repourvues de trois en trois ans. Château-d’Œx avait un marché ordinaire, le lundi, et cinq foires par année.
Pour aller à l’Etivaz il fallait passer par un chemin fort étroit appelé le Pissot, où, jusqu’en 1564, un pont de bois était suspendu au rocher. Cette année-là on améliora ce dangereux passage.
En descendant la vallée, dès le village de Château-d’Œx, on voyait encore, sur une petite éminence, les masures d’un vieux château. Un peu en aval, on passait la rivière sur un pont de pierre, autrefois de deux arches, mais qui fut emporté par une inondation. En 1533, on en construisit un nouveau d’une seule arche. On le renforça en 1656 au moyen d’une muraille de pierres de taille.
A Château-d’Œx, Plantin manifesta des goûts très réels pour les sciences naturelles et, à une époque où beaucoup de prétendus savants se contentaient de théories creuses et de disputes de mots, il sut, lui, former de petites collections et interroger directement l’œuvre du divin créateur. Malheureusement il était sans guide. Réduit à ses propres inspirations il ne sut pas se restreindre et dispersa trop ses recherches pour pouvoir les pousser bien avant. Tout l’intéressait : la minéralogie, la flore, la faune. En été, il parcourait les Alpes du voisinage et
rapportait toujours de ses excursions quelque objet curieux : de fausses chélidoines, tirées d’une grotte qu’il avait découverte sur les flancs de la montagne de Parey, du lait de lune, recueilli dans les cavernes de Corjon, ou d’autres minéraux.
A la fin du xvme siècle, alors que le doyen Bridel habitait Château-d’Œx, les vieillards parlaient encore de Plantin et rappelaient qu’il avait cultivé dans le jardin de la cure quantité de plantes rares. M. Bridel pense que c’est lui qui a introduit et naturalisé dans la vallée plusieurs espèces étrangères: la Tanaisie baumière \ la Parelle sanguine 2, la Livêche férulée 3, V Aurone k, la Valériane grecque 5; la Valériane phu 6. Les botanistes peuvent donc, à bon droit, tresser une couronne en l’honneur de ce collègue disparu et, s’ils ne jugent pas à propos de cueillir à cet effet des immortelles, ils pourront choisir, tout au moins, de modestes « Ne m’oubliez-pas ».
Suivant une tradition recueillie aussi par le Doyen Bridel, Jean-Baptiste Plantin avait rassemblé et nourrissait dans son presbytère de Château-d’Œx une marmotte, un chamois et un bièvre ou castor solitaire. Ce dernier animal, d’espèce fort rare et aujourd’hui disparue en Suisse, avait été trouvé et capturé près des sources de la Torneresse, au fond du vallon reculé de l’Etivaz 7.
En parlant de ce vallon (in valle Estivensi, vulgo Estival , Germ. Lessg ), Plantin y signale déjà une source
1 Tanacetum balsamita. — 2 Rameæ sanguineus.
3 Levisticum officinale. — 4 Artemisia Abrotaneum.
5 Polemonium caeruleum. — 6 Valeriana Phu.
7 Voir Feuille du canton de Vaud, t. IX, 1822, un article de M. le Doyen Bridel, sur La naissance et les progrès des sciences naturelles dans le Pays de Vaud.
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sulfureuse et une autre d’eau salée que, dit-il, personne n’utilise. Comme eaux minérales du Pays de Vaud, il mentionne également la source sulfureuse d’Yverdon, autrefois célèbre, mais dès lors négligée, disparue en partie et devenue le rendez-vous des serpents ; il parle aussi des sources salées de Panex et de Bex, de certains travaux faits pour les utiliser et de la fabrication du sel à Boche ; il dit enfin que sur les monts de Blonay, au bailliage de Vevey, existe une source dont les eaux blanchâtres, d’odeur sulfureuse prononcée, sont efficaces contre la gale ou la lèpre (scabies).
Beaucoup plus tard, Plan tin s’intéressait encore aux phénomènes de la nature. Dans un de ses manuscrits il eut soin de consigner que « le 22 april, jour de Quasimodo, style ancien 1677, à Lustry, il tomba sur le soir des gouttes de sang qui tachoyent les feuilles des herbes ès jardins ». La pluie, ce jour-là fut sans doute colorée par quelques corpuscules ou animalcules qui se trouvaient dans l’atmosphère1.