‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 3 sur 38 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dans un roman historique, où commence l'histoire, où finit la fiction? Comment distinguer entre laiction qui sert de lien et la tradition qui forme le faisceau? i La réponse est facile, lorsque les personnages roma-: nesques sont parfaitement distincts c(es personnages his-^ toriques. La fable sera tissue de tous les faits relatifs aux premiers ; le roman se développera dans l'intérieur^ d'un cadre fourni par l'histoire. Les acteurs principaux du drame seront les créations du romancier, les acteurs secondaires des contemporains dont les portraits, les faits et gestes devront rester conformes aux documents fournis par les annalistes. Les mœurs et les grands événaments de l'époque, — si ces mœurs ont été bien décrites, si ces grands événements n'ont pas été défigurés, — achèveront de justifier la qualification donnée au roman. Ainsi procède, presque toujours, Walter Scott, le maître du genre*

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Mais, si les personnages historiques, - tels que Jean Bart et Charles Keyser, — sont eux-mêmes les héros du roman, la question se complique. Le lecteur le plus sagace est fort empêché de démêler les deux éléments, l'histoire et la fiction, incessamment confondus, simultanément mis en œuvre. De là les plus justes critiques et la condamnation d'un genre qui induit en erreur le lecteur frivole sans fournir au lecteur sérieux le moindre enseignement.

L'auteur de cet ouvrage s'empresse d'aller au devant de ces reproches trop souvent fondés et tient à s'en défendre par ce triomphant motif, que, loin d'altérer l'histoire, il se propose de redresser les erreurs qu'elle a consacrées.

Substituer la vraisemblance au mensonge évident, — au mensonge allant parfois jusqu'à la plus absurde calomnie, — telle est la tâche qu'il s'est imposée. Respectant avec une scrupuleuse exactitude les dates, les noms d'hommes ou de lieux, il n'use de la fiction qu'en présence du silence des biographes. Il comble des lacunes, il ne viole aucun texte digne de foi, et tout en inventant des détails selon le droit absolu du romancier, ii tient un compte rigoureux des traditions qui lui semblent les plus suspectes.

La figure de Jean Bart est double. — Il y a un Jean Bart historique fort médiocrement connu, et un Jean Bart légendaire, populaire, bizarre, prodigieusement célèbre, — l'un, homme de talent ou même de génie, — l'autre, bouffon terrible, formidable grotesque , type fabuleux qui doit cependant avoir sa raison d'être. Aussi bien, de maladroits panégyristes et de perfides détracteurs ontils en quelque sorte collaboré pour le produire. Les

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biographes , ïes historiens, les poètes se sont à peine avisés de démêler entre le vrai et le faux. Jean Bart a été taxé de brutal dont la grossièreté faisait tout le renom, dans les mômes ouvrages où le récit de ses actions navales prouve une habilité de premier ordre, une présence d'esprit hors ligne, une intelligence supérieure.

Pourquoi ces contradictions? Comment les concilier? Fallait-il nier absolument la légende? Fallait-il amoindrir l'histoire et laisser supposer qu'une invraisemblable continuité de hasards heureux aurait métamorphosé en grand homme la plus ignare des brutes de la mer ? — Ces questions nous avons tenté de les résoudre.

Mais refondre la biographie cent fois faite de Jean Bart, en essayant de réfuter pas à pas celles des relations qui nous semblaient erronées ; introduire dans un exposé historique d'interminables discussions, et,, sans preuves authentiques à l'appui, proposer des versions nouvelles; offrir la vraisemblance pour remplacer des erreurs longuement accréditées, mais n'offrir que la vraisemblance; — ce procédé nous a semblé aussi fastidieux qu'inutile.

Alors, nous avons songé aux privilèges dont jouit le roman. Nous avons pensé que cette forme, populaire par excellence, loin de nuire à notre dissertation historique sur le plus populaire de nos marins, en rendrait les conclusions plus saisissantes. Imitant le fabuliste dont les ingénieuses fictions recèlent la vérité, nous avons placé les hypothèses d'un roman logiquement vrai, en face d'une histoire mensongère ou au moins faussée (1).

(1) Afin de compléter la dissertation , nous insérons à la fin du volume des notes explicatives , pour la plupart historiques et critiquea, correspondant aux renvois en chiffres romains-

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Toute thèse peut être soutenue par des modes divers ; nous soutenons la nôtre par leTapprochement des causes avec les effets. Dans notre ouvrage, la discussion est complète mais à l'état latent $ le récit remplace la polémique, c'est l'action seule qui parle. Il s'agissait de dissiper les ténèbres qui obscurcissent lagrande physionomie de Jean Bart, nous a von* cru que frapper les imaginations avec l'étincelle électrique du roman, serait le meilleur moyen de faire jaillir la lumière»

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