BIENFAISANCE ET PATRIOTISME
« Donne aux pauvres, tu prêtes à Dieu. » — Telle était la devise gravée au fronton de l'hôtel seigneurial de messire Ignace Tugghe , chevalier de Tordre du roi et conseiller pensionnaire de la ville de Dunkerque. Jamais devise ne fut plus sincère (i).
Toutes les semaines, le jour du marché, les portes s'ouvraient à doubles battants, au son d'une clochette qui annonçait aux indigents, flamands ou étrangers, sans acception de qualités ni de personnes, la répartition des secours. Des valets en livrée , tenus à une extrême politesse, les introduisaient et leur faisaient prendre place sur les bancs rangés autour de la cour d'honneur , sorte do
cloître dont un large perron partageait en deux la face principale.
Sur ce perron , au coup de midi , apparaissait Ignace Tugghe , accompagné de sa femme et de ses enfants. Il saluait ses hôtes comme des envoyés de Dieu; son chapelain, prenant la parole en langue llamande, les invitait à prier pour les membres vivants ou défunts de la famille, pour leurs amis et leurs ennemis. On récitait successivement le Pater et les premiers versets du psaume In exitu Israël, par allusion à la situation qu'occupaient eu Flandre les Tugghe , bannis d'Angleterre , un siècle auparavant , parles persécutions de la reine Elisabeth. Puis commençait la distribution des aumônes.
En 1672, elle était faite par une blonde et charmante enfant qui venait d'atteindre à peine sa dixième année. C 'était un spectacle touchant et gracieux. Sous les yeux de ses parents doucement émus, avec une innocente joie qui resplendissait à son front comme l'auréole de la charité , Marie Tugghe , vêtue de blanc , s'avançait suivie de porteurs de corbeilles. Elle donnait à chacun des pauvres un pain et une somme d'argent , en prononçant des paroles affables , souvent même des remerciements pieux
— Grâces soient rendues, disait-elle , à tous ceux qui viennent ici porter bonheur à la maison de mon père. Merci à ceux qui aident mes parents à s'amasser des richesses dans le cie!.
Si d'aventure un marin ou un soldat , rouge de honte , se trouvait dans la foule , Marie lui souriait d'un sourire angélique. Élevée dans le respect de l'infortune , on l'entendait donner à ces hommes les noms sacrés de père ou dz frère; et maintes fois on a^ait vu des larmes deiecon-
naissance dans les yeux de ces rudes serviteurs , peu coutumiers de recevoir un tel accueil.
Certes , la population flamande est généralement hospitalière et charitable; mais la bourgeoisie, accablée par les désastres qui s'étaient succédé dans le pays, ne pouvait guère secourir les pauvres gens. La noblesse , lasse des changements incessants de domination, l'avait presque entièrement abandonné , selon les sympathies des diverses familles , pour se retirer en Espagne, en Angleterre, en Hollande ou dans l'intérieur de la France; enfin , le peuple ne commençait à respirer que depuis une dizaine d'années , c'est-à-dire depuis le rachat de la ville aux Anglais.
En 1658, lorsque Dunkerque, reprise aux Espagnols par Turcnne et triomphalement visitée par Louis XIV , fut cédée à Cromwell , Ignace Tugghe sortit de la place à la suite du roi. En 1662 , il s'était hâté d'Y rentrer avec les Français , et désormais il y occupait l'une des plus hautes positions. Durant la courte guerre de 1666 contre les Anglais , durant la guerre suivante contre les Espagnols maîtres des Pays-Bas et à qui Turenne reprit Lille , les sorties heureuses des corsaires dunkerquois , dont il était l'un des principaux armateurs l'avaient fort enrichi. Son accroissement de fortune lui permit d'augmenter progressivement ses aumônes hebdomadaires , toujours faites avec une sage prévoyance. De nombreuses familles étaient ainsi mises à l'abri des besoins pressants ; de nombreux malheurs étaient ainsi conjurés.
Les plus chaleureuses protestations de dévouement saluaient de toutes parts l'enfant bien-aimée de l'armateur, quand un très-jeune officier de la marine du roi ! pénétra dans la maison.
C'était le vicomte de Flamignes , élégant et fluet enseigne de vaisseau , parfaitement infatué de sa personne, très-vain de ses médiocres mérites et de ses puissantes protections , impertinent à la journée , rien moins que marin , mais homme de cour, beau joueur et fort joli cavalier.
Le tableau qui frappait ses regards Pintéressa pourtant ; il s'arrêta étonné ; aucun sourire sardonique n'effleura ses lèvres minces et railleuses. Il ne put voir sans admiration la jeune et svelte Marie Tugghe , semblable à l'ange des consolations , radieuse au milieu de ses pauvres.
Messire Tugghe lui-même dut venir l'arracher à cette contemplation.
— Monsieur l'enseigne a sans doute quelque communication à me faire? demanda-t-il.
— Oui, monsieur le conseiller, et même elle est assez pressante , répondit le vicomte de Flamignes. Mais qui ne serait émerveillé de ce que l'on voit dans votre noble demeure ! Nous connaissions le faste hospitalier et les grandes réceptions de messire Tugghe , nous ignorions ses libéralités charitables.
— Monsieur le vicomte , veuillez prendre la peine d'entrer dans mon cabinet , dit l'armateur qui n'avait pas été médiocrement flatté des éloges donnés à sa magnificence.
Citoyen excellent , ardent patriote français , seigneur généreux dans toute l'étendue du terme , Ignace Tugghe était doué au plus haut degré des qualités qui font le gentilhomme et le chrétien: mais il n'était pas sans travers. Depuis qu'il avait suivi le roi Louis XIV jusqu'à Saint- Germain , il ne rêvait que de ses splendeurs. En dépit
la race héroïque. • H
d'une nature essentiellement provinciale , il visait a j grand ton , voulait briller et sacrifiait outre mesure à la manie de se tenir au niveau des gens de cour.
Si les indigents le bénissaient, en revanche MM. les officiers du grand corps et surtout les courtisans, de jour en jour plus nombreux à Dunkerque, faisaient volontiers entre eux des gorges chaudes à propos de son ostentation. On traitait ses fêtes de kermesses flamandes ; on le traitait lui-même de bourgmestre ; on allait en foule chez lui pour se donner le plaisir de le tourner en ridicule.
Le vicomte de Flamignes , qui devait son épaulette à la plus insigne faveur , était du nombre des hâbleurs les moins indulgents. Ce jour-là pourtant il ne fut presque pas ironique, caria beauté céleste de Marie venait de l'impressionner au-delà de toute vraisemblance.
La porte du cabinet d'affaires se referma sur le conseiller et l'enseigne. Sous les yeux de sa mère , de son frère Thomas encore très-jeune à cette époque , et qui , par la suite , joua un beau rôle dans l'histoire de Dunkerque, sous les yeux du chapelain et des gens de la maison , Marie poursuivait son œuvre consolatrice.
Enfin , dans l'angle le plus obscur du cloître , elle aperçut une femme en deuil , accroupie et voilée , dont l'attitude trahissait une profonde douleur. Tous les indigents , après avoir reçu leur part d'aumônes , s'étaient retirés ; cette femme seule restait là , immobile , navrée t baignée de larmes , étouffant des sanglots.
L'enfant qui se dirigeait vers elle avec un tendre empressement remarqua tout d'abord son costume. Elle avait la mise d'une bourgeoise de la classe aisée ; la mantille noire qui lui servait à la fois de voile et de coiffure ne manquait même pas d'élégance ; aucun indice
apparent n attestait sa détresse ; et si elle en était réduite à la mendicité , il fallait que son malheur fut extrêmement récent.
— Mademoiselle ou madame , dit Marie avec émotion, je viens vous demander la grâce de vous servir.
L'étrangère leva la tête.
La mère de Charles Keyser! murmura l'enfant étonnée.
— Si mon brave fils savait que je n'ai plus d'asile ni de pain , je ne serais pas ici , mademoiselle ; mais il est au large , je ne sais trop en quel pays , et après la mort du docteur son père , je viens d'être chassée de ma demeure et dépouillée de tout . excepté des vêtements que je porte.
— Chère amie , dit Marie Tugghe , la maison de mes parents sera la vôtre, mais venez de grâce prendre quelque nourriture.
Et tendant la main à l'infortunée veuve du docteui Keyser, elle l'introduisit dans le parloir. Déjà madame Tugghe et son fils Thomas s'unissaient à l'aimable enfant. Ou sut que des collatéraux et des créanciers , également avides, abusant de la situation , avaient fait mettre sous séquestre jusqu'au mobilier du docteur , mort subitement dans une petite maison de campagne des environs. Les obsèques étaient à peine terminées quand eut lieu cette exécution brutale , et la veuve Keyser , accablée de dou leu^ n'avait eu d'autre ressource que de venir à la ville demander aide et secours.
— Mon mari vous fera rendre justice, s'écria madame Tugghe indignée.
— En sa qualité de magistrat , mon père vous doit protection, disait le jeune Thomas.
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— Que votre famille soit bénie ! murmurait la veuve au docteur avec l'accent d'une profonde reconnaissance. C'est la Providence qui m'a conduite dans votre maison, où votre charmante petite Marie m'a tout d'abord rendu l'espoir et la confiance en Dieu.
Lè conseiller pensionnaire , reconduisant le vicomte de Flamignes , traversa la salle où le couvert était mis. L'enseigne dut saluer madame Tugghe et ses enfants ; il ne daigna pas être convenable envers la veuve Keyser, qu'il toisa d'un air impertinent: a Quels diables de petites gens les Tugghe s'avisaient-ils d'admettre à leur table ! »
Le suprême dédain du jeune gentilhomme froissa toute la famille, à l'exception pourtant de messire Tugghe.
Cet homme , bon et patriarcal dans son intérieur, aux mœurs sévères , aux allures simples et coMiales , admirait dans les gens de cour jusqu'à leur ton tranchant Sa tenue était digne , parfois imposante; il n'avait d'autre tort que l'exagération de sa bienveillance envers des précieux renforcés, qui bien certainement ne se fussent pas tant moqués de lui , s'il avait eu quelques-uns de leurs vices brillants. Ignace Tugghe appartenait à cette recommandable classe de la noblesse provinciale qui conservait religieusement la tradition des vertus civiques , domestiques et chrétiennes , mais qui se laissa toujours,— depuis Louis XIV jusqu'à 1789, — éblouir, fasciner en quelque sorte par les faux brillants de Versailles. Ses travers, que partageait d'ailleurs une grande partie de la haute bourgeoisie, provenaient de sa caste. Ses qualités étaient à lui seul.
Dès que le vicomte se fut enfin retiré , messire Tugghe, mis au courant par sa femme et son fils , jura de prendre
en main la cause de la veuve Keyser. Il ne devait point tarder à tenir cette promesse. Ne se bornant pas à remplir les devoirs de l'hospitalité , il soutint un procès qu'il poussa vigoureusement et le gagna en très-peu de jours, grâce a sa position de magistrat municipal , jouissant dans ! e pays de l'estime générale, d'une grande influence et d'une immense considération.
Du reste , le docteur Keyser lui-même avait eu la meilleure renommée , comme savant , et de plus comme marin , car il était du nombre de ces chirurgiens-capitaines dont les annales de Dunkerque offrent un certain nombre d'exemples (1). Il avait débuté à bord sous son père, corsaire fameux, qui le força d'étudier tant bien que mal Part difficile de guérir. Il saignait, il droguait, il amputait , mais il n'en commandait pas moins le quart. Il fut capitaine à son tour, et comme tel acquit une juste célébrité durant la domination espagnole ; mais s'étant marié, il s'éprit de l'étude sérieuse de la médecine, à laquelle son fils Charles préféra le métier de la mer.
En mourant , si le docteur laissait des créanciers , il laissait encore plus de débiteurs ; messire Tugghe satisfit aisément les premiers aux dépens des seconds et rétablit ainsi la veuve Keyser dans une position très-convenable ; mais d'abord il la recueillit avec la plus affectueuse libéralité.
Cependant , les communications qui venaient de lui être transmises par le vicomte de Flamignes nécessi-
(1) Dans l'enquête faite , en 16*76 , parles ordres de Colbert sur les capitaines câpres ou corsaires de Dunkerque , l'intendant de la marine Hubert de Champy-Descluzeaux en signale deux , les sieurs Bérçr etDelastre, comme étant chirurgiens de leur métier (m).
taient qu'il sortît pour visiter quelques-unes des principales familles maritimes de Dunkerque.
La guerre allait être déclarée aux Etats Généraux de Hollande; or, un grand nombre déjeunes marins dunkerquois servaient alors sous le pavillon des Provinces- Unies. Sans perdre un instant , il importait de les faire avertir, afin qu'ils ne fussent point exposés à porter les armes contre la France.
— Dieu ! s'écria la veuve Keyser , mon fils Charles s'est enrôlé sous les ordres du grand Ruiter (1) ; il doit être encore à bord de quelque navire hollandais !
— L'administration de la marine, dit M. Tugghe. tous les notables et tous les armateurs de Dunkerque jwévenus comme je le suis, vont, ma chère dame, réunir leurs efforts. Il faut espérer que votre fils Charles navigue dans les mers d'Europe.
— D'après sa dernière lettre en date de six grands mois , il s'embarquait comme premier lieutenant sur le Canard doré de Flessingue.
— Un dogre ou une galiotç , je suppose?
— Non, messire , un brigantin.
— Très-bien! Un petit navire de ce rang ne peut guère avoir été envoyé dans les Indes. Tout porte à supposer que la nouvelle des bruits de guerre parviendra promptement à votre fils et que nous, ne tarderons pas à le revoir.
— Le ciel vous entende! s'écria la veuve Keyser. Ahl pourquoi Charles a-t-il à toute force voulu se faire marin !
(1) Le nom de Buiter décrivant en hollandais par uni et non par un y y nous adoptons comme seule bonne , cette orthographe plus simple et qui ne change rien à la prononciation française usitée.
Son père le destinait à exercer la médecine ; j'ai longtemps essayé de le seconder, mais la vocation de notre cher enfant l'a emporté malgré nous. Et pour jamais me voici condamnée à trembler des périls qu'il brave sans doute en riant.
— Madame , dit le conseiller avec une affectueuse < courtoisie, vous êtes mère et vous parlez comme une mère , mais on s'aperçoit que vous n'êtes point de l'héroïque famille des Jacobsen , des Janssen et des Bart.
— Non , et je ne serais pas digne d'en être, répondit la veuve Keyser. Plusieurs fois j'ai eu l'occasion de pénétrer chez les sœurs Janssen, aujourd'hui dames Bart: j'étais épouvantée de ce qu'il leur faut d'énergie pour penser et sentir comme elles le font. Elles ne sont entourées que de trophées, de combats et d'images de morts trop glorieuses.
Un soupir maternel compléta l'exposition des craintes de la veuve Keyser.
Mais le repas étant terminé, messire Tugghe se fit donner par Marie son chapeau à plumes et sa canne d'ivoire à pomme d'or ; puis, voyant que le temps était superbe :
— Veux-tu venir avec moi, mon enfant ? lui demandat-il. Nous irons précisément chez les dames Bart.
La blondine fillette ne répondit que par un cri de joie. Elle aimait particulièrement les hommes et les choses de la mer, les récits de grandes aventures navales, les histoires héroïques comme celles auxquelles venait de faire * allusion la mère de Charles Keyser. Depuis qu'elle était d'âge aies comprendre, l'enfant dunkerquoise les admirait avec un naïf enthousiasme. Aussi , tout ce qu'elle avait entendu dire des exploits héréditaires des Bart
surexcitait son vif intérêt pour leur famille. D'ailleurs, on en parlait devant elle d'autant plus souvent qu'Ignace Tugghe était le principal armateur des navires jumeaux la Dune et le Clocher, montés par les capitaines corsaires Cornil et Herraan Bart, dont les belles campagnes soit de course, soit de commerce, étaient les meilleures opérations de son père.
Ces frères vaillants, qui avaient épousé les sœurs Catherine et Martine Janssen , filles d'un capitaine de vaisseau mort au combat en commandant une escadre de dix navires, ne i emportaient jamais un succès sans se l'attiibuer l'un à l'autre. Et Dunkerque , ne sachant à qui décerner la palme, les confondait en un seul double personnage presque légendaire. On ne nommait point Cornil, on ne nommait point Herman , on disait : « les frères Bart (1). »
Selon leuis désirs, Ignace Tugghe leur avait donné à commander deux bâtiments exactement pareils , montés par des équipages égaux en force et en nombre, peints, armés et gréés avec une similitude minutieuse. Le fi's aîné de Cornil , qui portait le même nom que lui , servait . comme lieutenant à bord du bâtiment commandé par son oncle et parrain Herman ; le (ils aîné d'IIerman , François Bart , remplissait les raômcs fonctions à bord du navire de Cornil ; et les deux cousins imitant leurs pères , on n'eut jamais une relation de leurs campagnes dans laquelle ne régnât une généreuse confusion ; car , du reste, les sœurs Janssen qui avaient épousé ces gloires fraternelles , tenaient à honneur de ne rien éclaircir.
(4) Historique.
Le parti français dont messire Tugghe était l'un des plus notables représentants . estimait particulièrement les frères Bart qui, durant la domination anglaise, avaient préféré se faire simples pêcheurs à commander des navires dunkerquois sous pavillon britannique Les agents de Cromwell ne le leur pardonnèrent pas ; les exactions et les avaniçs de toute sorte les accablaient. L'on vit alors les deux capitaines , en veste de bure , travailler nuit et jour , comme les moindre des matelots, et leurs nobles femmes , les filles du chef d'escadre Henri Janssen , aller elles-mêmes vendre le produit de leur pêche (h).
i Peu s'en fallut que les Bart ne prissent le parti d'émigrer pour Dieppe , dont leurs ancêtres sont originaires; mais les Anglais d'un côté , d'un autre mille difficultés matérielles s'y étant opposées , vint le jour du rachat, et ils purent , sans avoir forligné , reprendre publiquement le rang de capitaine.
Messire Tugghe en costume de conseiller , Marie dans la jolie robe blanche qui faisait si bien valoir sa fraîcheur et sa gentillesse , traversèrent la grande place , fort remarquable à cette époque par sa physionomie espagnole. Ils descendirent vers le port , passèrent devant la grille fleurdelisée de l'Arsenal , et salués à chaque pas avec sympathie par des gens de toutes les conditions , pénétrèrent dans le quartier le plus maritime de la ville , sorte de succursale des chantiers de construction qui l'avoisinaient. — Ici naissaient les navires , là les marins ; ici , la hache du charpentier mettait le bâtiment au berceau ; là étaient bercés les enfants de la mer par des femmes dont la mer est la nourrice.
' Dans ces rues et ces ruelles , tout avait le caractère
naval. Pas un cabaret qui ne fût décoré d'attributs ma • ritimes , pas un magasin qui ne fût destiné à l'approvisionnement des navires , pas une maison qui ne fût une ruche de gens de mer.
Celle des frères Bart ne manquait point d'apparence Elle était grande, comme il convient à une famille trèsnombreuse , solidement bâtie à la mode flamande , mais non sans une certaine recherche architecturale. Ainsi , à l'extérieur , d'élégantes colonnettes torses soutenaient un premier étage en saillie , orné dans le même style. Au centre , on remarquait un écusson fruste , car les Anglais avaient fait briser à coups de marteau la figure qui en occupait le champ d'azur , Renard Passant décoré des ordres de Sa Majesté Catholique.
Ces armoiries parlantes , puisqu'elles représentaient le Renard de la Mer , Michel Jacobsen , amiral du roi d'Espagne et aïeul maternel des frères Bart, n'avaient pas été restaurées , moins par incurie que par respect pour la France , car les autres ornements religieux ou marins , les croix , les ancres , les madones , également martelés par les Anglais , avaient été rerais à neuf.
Depuis plus d'un siècle , la maison dés frères Bart était héréditairement occupée par une famille qui tint toujours le premier rang dans la marine locale. Et si un jour , vers 1660 , elle fut sur le point d'être abandonnée, alors que les deux fils de Michel Bart en étaient réduits à faire la pêche , elle ne put être vendue, par bonheur, en sorte qu'une foule de jeunes Bart étaient nés dans cette demeure toute pleine de grands souvenirs.
Deux corps de logis à pignons sur rue communiquaient au fond de la cour par une galerie en bois , sous laquelle
était ménagé un hangar rempli , comme un entrepont , d'ustensiles marins et d'instruments de pécheurs.
Dans cette galerie, éclairée par plusieurs fenêtres à petits vitraux en losange de couleurs diverses , se trouvait le grand parloir où les dames Bart filaient en surveillant leurs plus jeunes enfants , lorsqu'une alerte servante flamande y introduisit Ignace Tugghe et sa gentille Marie.
Déposant avec empressement leurs quenouilles , les deux sœurs se partagèrent les rôles. Catherine , l'aînée , s'avança vers le conseiller armateur; Martine interrompit les jeux bruyants des petits cousins et petites cousines que Marie Tugghe se hâtait d'embrasser. L'aimable enfant fut bientôt le centre du groupe tapageur ei curieux des jeunes Bart. Comme une petite fée , elle les charma tout d'abord par ses affectueuses caresses. Michel, Jacques , Jean-Baptiste, Agnès , Cornélie, Gaspard l'entouraient et l'écoutaient , répondant tour à tour à ses questions sur les trophées belliqueux qui décoraient la salle.
Martine , se rapprochant , saluait à son tour messire Tugghe , qui répondait à Catherine :
— Non, madame, à mon grand regret, je ne vous apporte point de nouvelles de nos braves navigateurs. Espérons que nous les verrons bientôt revenir avec succès , selon leur usage l
— Mon beau-frère Cornil est si habile! dit Martine.
— Herman est si adroit et si intrépide, ajouta vivement sa sœur. v
Le conseiller sourit et continua :
— Mais vous avez , si je ne me trompe , plusieurs membres de votre famille au service de la Hollande ?.,.
La race héroïque.
— - Jean Bart , mon second fils , interrompit vivement Catherine, y sert sous les ordres de l'amiral Ruiter.
— Votre propre fils, madame? La communication que j'ai à vous faire n'en est donc que plus importante ; car Sa Majesté a résolu de déclarer la guerre à la Hollande. H ne faut point qu'un Bart combatte contre sa patrie.
— Cela n'est pas possible , monsieur Tugghe ! s'écria fièrement Catherine. Jean saurait mourir !
Les enfants s'étaient tus. Agnès , l'aînée des sœurs de Jean Bart, jeune personne âgée alors de seize ans, rougit d'un noble orgueil. Marie Tugghe fut émue jusqu'aux larmes.
— C'est un garçon doux et un peu timide que mon fils Jean , reprit la femme de Cornil , obéissant , patient, résigné, sans entêtement , ne se mettant jamais encolère. Soji frère aîné, son second frère Jacques, ses petites sœurs , sans excepter Mlle. Agnès , ici présente , m'ont donné mille fois plus de peines que lui.
Agnès sourit en baissant les yeux.
— Mon fils Cornil est vif comme la poudre. Dans son enfance , il ne passait pas un jour sans distribuer et recevoir des horions. Jean , tout au contraire , ne provoquait jamais personne et s'efforçait d'éviter les querelles. Je l'ai toujours vu céder aux caprices de ses frères et de ses deux cousins.
— Il faut reconnaître , dit Martine , que Jean est le meilleur de tous nos enfants.
— Et celui qui a été le plus durement traité , ajouta Catherine , car son père, le trouvant trop bon, le plaça sous les ordres du plus méchant homme du monde , Jé-
n JEAN BART ET CHARLES KEYSER.
rôme Valbué le Picard , un ancien contrebandier que le comte de Charost avait fait pilote hauturier royal.
— J'ai connu ce maître Valbué , dit messire Tugghe ; c'était en effet un homme très-cruel.
— Vous savez , reprit la mère de Jean-Bart , que lors du rachat , voici dix ans , mon mari et son frère prirent la mer , avec mon fils ainé , à bord de votre vaisseau VAnqe Gabriel, pour un grand voyage aux Indes..
— C'était en temps de paix , dit l'armateur , et si les opérations commerciales du bâtiment ne furent pas sans profit pour ma maison , ses rencontres ne furent pas sans gloire pour la vôtre...
Ignace Tugghe faisait allusion à un magnifique combat que l'Ange Gabriel fut obligé de livrer à un navire de guerre espagnol qui , selon la coutume du temps , l'attaqua par-delà le méridien de l'île de Fer , — la fameuse ligne des amitiés , passé laquelle , les Espagnols et les Portugais couraient sus à toutes les autres nations.
— Jean avait douze ans alors , poursuivit Catherine ; mon mari , avant de partir , le confia donc à maître Valbué, qui dut l'accabler de mauvais traitements. Eh bien, quand je l'interrogeais , le pauvre enfant , loin de se plaindre , me répondait : — « C'est mon père qui m'a placé sous maître Valbué ; tranquillisez- vous, ma mère, j'apprends le métier comme il faut. t> — Jean est timide comme une jeune fille , j'en conviens ; mais il a un genre de courage que j'aime par-dessus tout, un calme inébranlable. À force de subordination et de zèle , dès l'âge de quinze ans , monsieur Tugghe , il était devgnu le second de ce monstre de Valbué. Huit ou dix mois après , un jour , pour essayer d'empêcher une exécution hor-
rible , U ne craignait pas de lui tenir tête. Connaisseztous l'histoire de Martin Lanoix et de Simon Laret ?
— Non, madame , mais je m'attends à quelque chose d'épouvantable.
— Martin Lanoix, poussé à bout par les injures , les menaces et les coups du maître, ouvrit son couteau , le supplia de cesser et, n'étant pas écouté , frappa. Simon Laret prit parti pour Valbué , blessa Lanoix et fut tué par celui-ci. Devant tout l'équipage assemblé en conseil, mon brave fils , qui n'avait pas encore seize ans , osa déclarer que Lanoix n'était point coupable. Un seul autre , Thomas Vanburg , fut aussi courageux que Jean. La loi fut donc exécutée dans toute sa rigueur. Le malheureux Lanoix eut la main clouée au grand mât avec le couteau, puis on le lia au cadavre de Laret et on le jeta par-dessus le bord (ni). Ainsi l'ordonnent les jugements d'Oleron. Mais Jean, qui le savait, fit toutsonpossible pour mettre obstacle à cette barbarie. Aussitôt après l'exécution , maître Valbué , furieux , se précipite sur lui et le frappe au visage. Jean reste calme, recule et dit simplement : « Le jugement d'Oleron défend au maître de meurtrir les mariniers. » Maître Valbué levait encore la main. Jean , reculant toujours , ajouta : a Par obéissance pour le capitaine Bart , mon père , je sers depuis près de quatre ans sous vos ordres ; mais le capitaine Bart ne vous permet pas de frapper son fils au visage. Je romps mon engagement ; j'en prends à témoin tous les gens du bord, et je dis maintenant que vous ne frapperez plus ! » Jean se croisa les bras et cessa de reculer. — « Mais s'il avait osé te frapper encore , lui demandai-je , qu'auraistu fait ? — Ma mère , me répondit-il tranquillement , je l'aurais tué. » — Ce garçon timide , monsièur Tugghe ,
M JEAN BART ET CHARLES Ri Y SE R.
je vous le promets , ne sera pas le dernier à faire honneur à notre famille.
— J'en suis bien certain, madame ; mais à présent où çfl-il? que fait-il ? Tâchez de le faire prévenir des nouvelles de guerre , afin qu'il vienne le plus tôt possible j:e ranger sous les ordres de son père et de son oncle.
— Depuis six ans , Jean est en Hollande. Après avoir servi comme simple matelot sur le vaisseau de Ruiter , il est aujourd'hui second lieutenant à bord du Canard Doré de Flessingue , commandé par ie capitaine Svoelt, un homme exceellent à ce qu'il parait.
— Mais, interrompit Ignace Tugghe, votre fils est donc sur le môme navire que Charles Keyser ?
— Keyser et lui sont amis intimes , frères de cœur , matelots , comme nous disons.
— J'espérais , dit Martine d'un ton de regret , qu'il s'amateloiterait avec un de mes fils à moi ; mais il a donné à Keyser sa tendresse la plus fraternelle.
— Tranquillise-toi, ma sœur, répondit Catherine, nous partagerons un enfant de plus.
Un éclair brilla dans les yeux de Martine.
Ignace Tugghe alors raconta les malheurs récents de la veuve Keyser.
— Notre maison ne vaut pas la vôtre, monsien ^Tugghe, dit Martine , et la mère de Charies ne pouvait trouver meilleur asile ; mais répétez-lui ce que vous venez d'entendre. Elle a ici deux sœurs dévouées. L'admiration de Jean four l'amiral Ruiter , son attachement à son capitaine et surtout son amitié pour Charles sont , je pense , les principales causes qui le retiennent en Hollande. Maintenant, Catherine cl moi nous allons faire eu sorte
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qu'il revienne, et, j'en suis sûre, il ne reviendra pas sans son matelot.
— Vous savez donc où est le Canard Doré ?
— A Flessingue, dont nous avons reçu, le matin même, une lettre dictée par Jean à son ami Charles.
Marie Tugghe s'avança timidement :
— Mesdames , dit-elle , mon père a beaucoup de visites à faire aujourd'hui. Si Tune de vous consentait à me ramener à la maison , nous pourrions tout de suite annoncer à Mme. Keyser le retour prochain de^son fils.
— Chère enfant , elle y songe la première ! dit Catherine en l'embrassant. Oui , hâtons-nous d'aller porter à cette amie infortunée une consolation de plusl
Moins de deux heures après, un aventureux serviteur de la famille , jeune matelot nommé Vanburg , partait de Dunkcrque pour Flessingue avec les instructions détaillées de la mère de Jean Bart.