‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 36 sur 38 · X. — Prises de Jean Bart. — L'Espérance.. . . p · texte numérisé non relu

X. — Prises de Jean Bart. — L'Espérance.. . . p

Les dates des prises faites par Jean Bartet les noms des navires

capturés : l'Aventure de l'Ami, l'Amitié, l'Espérance, etc

sont rigoureusement exacts.

On lit dans un article sur Jean Bart:* que le Roi, par uno » galanterie digne de ce temps , mettait comme augure dans la » corbeille de mariage de l'épousée , » — la frégate l'Espérance.

Le Roi qui , certainement, ne se doutait de rien, n'aurait pu , en aucun cas , donner ce qui n'était point à lui. Le navire fut offert par Jean Bart qui ne dut pour cela s'entendre qu'avec ses armateurs.

Ah ! combien messieurs les historiens sont mal fondés à faire û des romanciers leurs frères jumeaux !

Entre un historien vulgaire et un romancier consciencieux , quel est le menteur ? Le premier débite imperturbablemcut des faits dénaturés, controuvés , faux , sans preuves à l'appui , avec la haute prétention d'exposer la vérité. Le second, après avoir franchement déclaré qu'il raconta une fiction , s'ingénie artistement à la rendre de tous points vraisemblable. Grâce aux patientes recherches de ce dernier , le cadre , les milieux et une foule de détails sont vrais , incontestablement vrais. Dans l'œuvre du premier, si le fait lestement imposé à notre crédulité est une erreur, celte erreur resté erreur sans être rachetée par rien.

xi. — Le corps embaumé de Ruitcr .... p. 155

Plusieurs historiens ont écrit que la frégate commandée par Kallemburg portait, non le corps, mais le cœur de Ruilcr. Le contraire résulte expressément d'une relation due à un témoin de sa mort sereine et glorieuse, récit textuellement cité par Eugène Sue, liv. vi, chap. 6 de son Ilistoire de la marine française , et terminé en ces termes ;

« Le corps de Ruiter fat embuimé pour être enterré à Rotterdam ; mais, ses ofûciers avant témoigné aux ecclésiastiques de Syracuse le désir que son cœur fût inhumé dans leur église, ceux-ci refusèrent, disant qu'un membre de la religion réformée, ne pouvait être placé en terre sainte. *

» Alors le lendemain , le premier Jour de mai, au soleil cou* chant, sans autre pompe que le deuil de toute l'armée qui pleurait le bon père, le cœur de Michel Ruiter fut porté à cent pas de Syracuse , et enseveli sur une petite colline de gazon gisant dans la baie et environnée de la mer. *

Le corps de Ruiter est enterré non à Rotterdam T mais à Arasierdam. Voyez Moreri, Ladvocat , Fcller, etc.

La défaite et la mort de Ruiter donnèrent occasion en France de frapper une médaille. On y voit la Victoire sur le haut d'une colonne rostrale ,ornée d'un trophée naval ; lesmotsdelalégenda sont : Devictd hostium classe, duce interemplo, et ceux de l'exergue :Ad Angustam Sicitiœ y 4676 . « La flotte des ennemis défaite, leur chef tué; Agousta en Sicile, 4676. * Cette médaille relève beaucoup la gloire des triomphes de Ruiter ; c'est une espèce de monument que ses ennemis lui ont dressé et qui donne plus de relief à ses victoires que les titres brillants que ses compatriotes lui ont consacrés. (Histoire générale <fe la marine, lib. xxix.)

xii. — Les P^réb p. 162

Trois Malouins de ce nom méritèrent les faveurs royales: Henri IV envoya son portrait enrichi de diamants à Jean Porée de Cbandcbœuf ; Porée du Parc et de Rreil reçut des lettres de noblesse en 4624; Louis XIV fit don de son portrait et de deux épées d'honneur au troisième, Alain Porée, valeureux émule de Duguay- Trouin.

xni. — Cornil frère aîné de Jean Bart ... p. 180

On sait qu'un Gornil Rart mourut à Dunkerque, le 20 février 4691 , mais rien ne prouve que ce fût le frère aîné de Jean Rart; car, d'après M. Vanderest , qui a compulsé avec un soin scrupuleux les registres de l'état-civil de Dunkerque, quatre-vingt-

quinze Bart du sexe masculin y naquirent de 1 623 à 4673. La plupart furent marins, et le nom de Cornil (ou Corneille) était d'un usage fréquent dans cette nombreuse famille dont la guerre et les travaux de la mer devaient épuiser le sang généreux. En présence de l'incertitude, le romancier, libre d'entrer dans le champ des hypothèses, a cru pouvoir faire remonter à 4680 , la mort du valeureux capitaine Cornil.

D'un autre côté, après Dieppe , berceau de la famille Bart, Dunkerquc , patrie d'un nombre incalculable de corsaires , fut , sansaucun doute, Tune des villes maritimes qui fournirent le plus d'aventuriers à l'association des Frères de la Côte qui se subdivisaient en boucaniers, habitants et flibustiers. Pierre Franc, l'un des premiers capitaines flibustiers devenus célèbres , .était Dunkerquois.

xiv. — Hubert de Champy Descluzeaux ... p. 189

Eugène Sue , dans son histoire de la Marine , liv. vu , ch. xii, distingue entre l'intendant Hubert et l'intendant Descluzeaux (a lias Discluseaux) — mais l'acte de baptême de la première fille de Jean Bart , Anne Nicole , dont le parrain fut oiessire Hubert de Champy Decluseaux (sic), intendant de la marine de Dunkerquc, en date du 45 mai 4680, établit clairement qu'Hubert et Descluzeaux ne sont qu'un môme personnage.

-■Dans les Gloires maritimes de la France , MM. Levot et Do* neaud ont consacré une précieuse notice biographique à cet administrateur dont ils écrivent le nom : Desclouzeaux ( Hubert Cei vmpy, chevalier).

xv. — Cause de fréquents combats entre nations

amies p. 220

Dans l'ordonnance du 45 avril 4689 , livre III, titre I, Des Saluts , on lit :

Art. 5. — Lors que les vaisseaux de Sa Majesté portant*pavilîons rencontreront ceux des autres Rois portant pavillons égaux aux leurs, ils se feront saluer les premiers, en quelques mers et çtyes que se fasse la rencontre.

Cet article, orgueilleux jusqu'à l'insolence, dont les autres nâ. tiens maritimes avaient l'équivalent , est tiré du règlement du 9 mai 1665 sur les saluts, dont l'article V ne parlait que des vaisseaux du Roi d'Espagne.

xvi. — Combat de la Danaé p. 222

Le combit de la Danaé eut lieu le 27 mars 4759. — Voir aux Poèmes et Chants marins par 1 auteur , la relation de cette héroïque journée qui , malgré son incontestable authenticité, n'a été mentionnée dans aucune histoire générale on partielle de la Marine Française. Le consciencieux auteur de YHistoire maritime de France, M. Léon Guérin, lui-même, n'en parle pas. M. le comte de Bonfils-Lablénic qui, dans son Histoire de la marine Française, consacre quatre-vingts pages à l'année 4759, garde le môme silence.

Rien de plus affligeant que la possibilité d'une telle omission, quand il ne fut peut-être jamais livré aucun combat plus admirable ni environné de circonstances aussi touchantes.

Nous savons tous l'histoire de Léonidas et celle d'Horatius Codés, nous ignorons une action digne de faire l'éternel honneur de nos armes.

Dans un autre ouvrage que l'auteur se propose de publier sur Jean Bart et sa famille, il aura soin de reproduire la relation complète du Combat de la Danaé avec la nouvelle les Neveux de Jean Bart , insérée pour la première fois dans le Musée des Familles des mois de février et mars 4859, cent ans après la mort sublime des deux héros si peu connus Pierre et Benjamin Bart.

Ajoutons toutefois que dans les Gloires maritimes de la France (4866) un article biographique est consacré aux héroïques neveux de Jean Bart.

xvii. — Le Fort Dauphin.

Puissance chancelante du roi de France à Madagascar . . p. 237

Le jour de Pâques 4672, La Brctesch« et la plupart des Français placés sous ses ordres avaient été massacrés par les indi-

gènes. Après cette catastrophe, le fort demeura Inoccupé durant quelque temps ; mats , quoi qu'en disent divers historiens , un poste français y tenait garnison en 4683 et protégeait la traite du bêlait dont les colons de Bourbon s'approvisionnaient à la Grande lie.

Le géographe Allain Mr.nesson-Mallet dans sa Description de l'Univers, donne de grands détails sur le Fort-Dauphin tel qu'il existait en 4683- Un édit du 4 juin 4685, prouve que Madagascar était considéré alors comme domaine de la couronne de France. En 4 768, M. de .Manda ve prit le commandement du Fort-Dauphin qui, (1 après les Mémoires de Déniowski, continuait à être occupé militairement en 4776.

Il n'est pas douteux que le Fort-Dauphin ne fut point aussi complètement abandonné qu'on l'a prétendu ; car plusieurs voyageurs en parlent incidemment dans leurs récits comme d'une possession française.

Le Fort-Dauphin, dit M. Victor Charlier dans sa notice sur Madagascar, Bourbon et Maurice (4), fut, de 4785 à 4840, plusieurs fois incendié, plusieurs fois repris et réparé. — On regrette do n'avoir pas plus de détails sur cette intéressante question de géographie historique.

En 4800, les indigènes considéraient comme territoire français la petite langue de terre sur laquelle s'élevait le fort où résidait un pacifique allemand, représentant de la France.

En 4819, Fortuné Albrand, élève de l'ancienne École Normale, et voyageur éminent, fut nommé agent commercial principal du Fort-Dauphin, où, le 4 ,r août de la môme année, il replanta le pavillon français. Organisateur habile, ce généreux explorateur mourut en décembre 4826, à l'île Sainte Marie de Madagascar où il avait fondé par d'héroïques efforts, la petite colonie que nous y possédons.

xviii. — Combats de mer entre anglais.

L'influence anglaise grandissait p. 237

Le Grand Mogol Aureng-Zeb, déjà puissant, n'avait pas encore déclaré aux Anglais la juste et terrible guerre qui les contraignit

(1) L'Univeiu, lies de lAfriq ie,

à lui demander grâce. Chose unique dans l'histoire , Ils se battaient entr'eux sur nier, les uns sous le pavillon de la Compagnie jalouse à bon droit de ses privilèges exclusifs, les autres sous le pavillon de la mère patrie, car le Roi violant lui-môme des privilèges qu'il avait concédés, autorisa de simples particuliers à trafiquer aux Indes. Malgré cette guerre commerciale , l'Angleterre tendait à acquérir la prépondérance qui ne tarda ooint à échapper aux Hollandais.

xix. — Des Flibustiers.

Le capitaine David avait sous ses ordres beaucoup plus d'Anglais que de Français. . . p. 219

Au début de l'expédition, leur haine pour les Espagnols ne laistait encore place entr'eux à d'autre rivalité qu'à celle d'une témérité sans égale. — Du reste , ces écumeurs de mer à jamais célèbres, se conformaient au droit des gens, ils étaient régulièrement commissionnés par les gouverneurs pour le roi de France ou pour le roi d'Angleterre, et ne souffraient point de pirates parmi eux. Ainsi leur navire amiral n'était autre chose qu'une prise faite sur un pirate anglais.

La question religieuse plus que la différence de nationalité, fut cause de la séparation à peu près amiable des français et des anglais.

Ceux-ci, comme on l'a dit, saccageaient les églises. Ils indignèrent par leurs sacrilèges les flibustiers français catholiques, — d'une étrange sorte à coup sur, — mais qui tenaient fermement pour leur religion. L'histoire atteste qu'après chaque victoire ils chantaient le Te Deum. Non-seulement ils avaient coutume de respecter les églises, malgré les richesses qu'elles renfermaient, mais encore lorsque le pillage des maisons particulières faisait somber entre leurs mains des objets destinés au culte, il les déposaient dans les temples catholiques quelle qu'en fût la valeur. Enfin, un certain nombre d'entreux poussaient plus loin lés pratiques religieuses sans que leurs camarades y trouvassent rien à redire.

H faisaient une guerre d'extermination. Le meurtre, le pillage, l'incendie, les dévastations les plus cruelles, les plus atroces représailles, comme par exemple le massacre des prisonniers lorsque les espagnols refusaient de céder à leurs menaces, étaient dans les usages de toutes les bandes flibustières. Le jeu le plus effréné, les duels, les débauches et les orgies sanglantes étaient leurs plaisirs ; et cependant on voit, — notamment dans les règlements de l'expédition des mers du sud, — que la violence envers les femmes espagnoles ou indiennes, entraînait parmi eux la peine de mort. Altérés de vengeance et avides de gain, ils égorgeaient fort souvent sans nécessité les malheureux espagnols, et pour leur arracher l'aveu du lieu où leurs trésors étaient enfouis, ils leur infligeaient des tortures effroyables telles que la nage à sec, — c'est-à-dire la suspension à des cordes par les quatre membres et le balancement avec une énorme pierre sur le dos ; ils étaient impitoyables et s'en faisaient gloire ; — mais ils avaient au plus éminent degré des vertus qu'on ne saurait méconnaître : le patriotisme, la bravoure, la fierté, le respect pour la foi jurée, la fraternité , le dévouement , un mépris de l'avarice égal à leur cupidité , une générosité sans bornes, une constance inébranlable dans la mauvaise fortune, une héroïque fermeté dans les tortures ou dans l'esclavage, un magnifique dédain de la vie.

Les flibustiers français, sous ces derniers rapports, l'emportaient de beaucoup sur les anglais. En effet, ceux-ci finirent par se transformer en pirates et s'établirent alors dans 111e de la Providence (archipel de Bahama). Les français, au contraire, après le licenciement de leurs bandes, entrèrent au service du Roi ou retournèrent en France.

xx. — Gaspard Bart p. 255

Gaspard Bart, deuxième frère puiné de Jean Bart, né àDunkerque le 8 janvier 4663, est l'auteur de la branche collatérale qui s'est éteinte de nos jours dans la personne de M. Jean-Pierre Bart, commandant de la gabare la Sarcelle. 11 était le père de Pierre Jean Bart, et l'aïeul de Benjamin Bart, les héros de la Danaé. (Voir la note xvi ci-dessus.)

xxi. — L'orthographe.

- Cela fait rire les sots p. 264

Toute faute d'orthographe résulte ou d'un défaut d'instruction ou d'un défaut de mémoire. Se moquer d'un défaut d'instruction, c'est se moquer d'un malheur qui nous est commun à tous , car les plus instruits ignorent mille fois plus de choses qu'ils n'en savent. Se moquer d'un défaut de mémoire , c'est se moquer d'une infirmité, comme ces brutaux que fait rire l'aspect d'un bancal ou d'un bossu. D'ailleurs, qui n'est sujet à manquer de mémoire en présence des règles contradictoires et barbares qui conduisent à écrire :

« On tient le patient qu ils chktiont. — Fier de se fier.... — Irto, tu fil. — Il convient qu'ils conv ient... — Nous portions les portions... — Ils arguent quand ils allè^uenf que l'onguent. . etc., etc. •

Nous avons en français 67 manières différentes d'écrire le son è du mot succès , 45 au moins d'écrire la nasal du mot ban , — 30 pour le son a du mot apanage, et ainsi de tous les autres sons.

Puisque l'orthographe qu'on devrait savoir imperturbablement par cela seul qu'on saurait lire , résulte d'une série de conventions qui n'ont pas le sens commun , c'est de l'orthographe elle-même qu'il faut se moquer , et non des infortunés qu'elle induit en erreur.

J'ai calculé , et Je me fais fort de démontrer que l'adoption générale d'une orthographe logique , phonétique et internationale ,

— tous autres avantages misa part, — produirait en France seulement une économie annuelle de temps, de papier et de maind'œuvre s'élevant au minimum de trente millions de francs, d'où, en l'espace d'un siècle, trois mille millions , et pour l'ensemble du monde civilisé des milliers de milliards.

xxii. — Bouline de revers p. 284

La bouline de revers d'un marin est son fâcheux , son antipathie , son ennemi, son persécuteur. (Voir, pour l'explication de cette locution figurée et de toutes autres analogues , le Langage de* Marins, ouvrage spécial où non» avons pris à tâche de déflnii

et de commenter les principales expressions techniques qui ont acquis une acception imagée.)

Ce combat eut lieu le 26 octobre 4688.

Eugène Sue suppose , comme nous , que le fils de Jean Bart , François Cornil , vit alors le feu pour la première fois. Cette assertion, ajoute Vanderest , sans être dénuée de probabilité, n'est qu'une conjecture que ne confirme aucun document historique. — Quoi qu'il en soit , le trait de Jean Bart faisant amarrer Cornil au pied du grand màl est de tradition. D'après Richer, auteur d'une Vie de Jean Bart, il se trouve consigné dans des Mémoires inédits qui lui auraient été communiqués par le fils aîné de Cornil , Philippe-François Bart, lequel , de 4756 à 4762 , fut gouverneur de Saint Domingue, fut retraité comrao chef d'es ■ cadre en 1764 et mourut à Paris , le 42 mars 1784.

xxiv. — A bord tant qu'on fera le quart . . .p. 323

Nous savons mieux que personne que la Cantate matelote de Jean Bart n'a été rimée qu'en 1857 , — mais plus qu'à tout autre il nous était permis de la faire fredonner devants. M. T. C. Louis XIV. Beaucoup d'anachronismes sont moins innocents.

xxv. — Forbin p 331

Forbin avait débarqué à Brest, à la fin de juillet 4688 , trois ans et demi environ après en être parti avec le chevalier de Chaumont. Il avait abdiqué volontiers sa dignité de grand amiral de Siam, pour reprendre ses fonctions plus modestes, mais plus sûres, de lieutenant de vaisseau en France, (léjn gubriis, Hist. mar. de la France , ch. xxu.)

C'est dans ce chapitre surtout que nous avons pris à tâche ,

xxin. — Combat du Cheval Marin

xxvi. — À Paris et a Versailles

par notre fable , de concilier l'histoire vraisemblable a*ec la légende plus ou moins apocryphe.

Le trait puéril de la culotte de drap d'or doublée de drap d'argent est inévitablement consigné dans une foule d'articles biographiques.

Dans le Dictionnaire historique de Ladvocat, <760, c'est là tout ce qui a paru digne de développement. On ne sait quel mauvais plaisant imagine une anecdote stupide, et un historien ayant à resserrer en quelques lignes la biographie d'un grand homme , d'un héros , du plus renommé des marins de la France, ûe voit que cette bouffonnerie.

Richer qui prétend avoir eu des documents de famille , — documents qui n'ont été revus par personne , — a bourré sa Vie de Jean Bart de traits burlesques qui en ont fait le succès, — succès affligeant !

Lorsque l'on sait combien l'étiquette navale est sévère et minutieuse, et qu'elle interdit notamment de fumer ailleurs que dans certaines parties du navire déterminées par des consignes rigoureuses , — lorsque l'on sait que baltre le briquet à bord et fumer dans les lieux défendus sont des délits graves, punissables comme des crimes pour cause de sécurité, — il n'est pas admissible qu'un capitaine de frégate ait osé enfreindre l'étiquette de cour en fumant dans l'antichambre du Roi , à moins de causes tellement extraordinaires qu'elles devenaient pour le romancier un piquant problème à résoudre.

Le romancier ici était sur son terrain ; il pouvait seul ce que les historiens auraient dù éviter comme le fait Hennequin dans sa notice sur Jean Bart :

« On ne s'attend sans doute pas à retrouver ici , — dit-il , — > les anecdotes absurdes qui ont été mises sur le compte de Jean » Bart ; la plupart de ses biographes semblent s'être plu à le » représenter comme un homme bizarre, singulier, ennemi des » bienséances, ignorant des usages et des coutumes de la bonne « société.

» à la vérité , ennemi de la contrainte , il crut

» devoir se servir du bon sens énergique et ferme dont l'avait » doué la nature , pour fronder les manières affectées et les

* fausses délicatesses des courtisans; mais de cette simpli- « cité originale à la grossièreté il y a loin encore , et Jean Bart » n'était pas homme à franchir ce pas » '

Léon Guérin , dans Les Marins illustres de la France , dit excellemment :

* Sans être un homme du monde , Jean Bart était un homme

* d'un jugement exquis ; cela seul sufût pour qu'il ne se soit ja- » mais montré à la cour avec le cachet du ridicule tout ce

* qu'il dut laisser voir d'inusité, ce fut une certaine timidité de » salon qui ne faisait que relever sa valeur sur les champs de « bataille. Forbin lui-même eut beau faire , b«au dire , avec les

* airs de noble protecteur qu'il affectait, il ne lui fut pas donné •» d'éclipser Jean Bart , même à la cour de Louis XIV. Il ne lui

* pardonnait pas dans le fond de son cœur de l'avoir eu derniè-

* rement pour chef. »

Les Mémoires de Forbin et la Vie de Jean Bart par Richer •ont les deux sources principales des contes légendaires.

Vanderest s'est donné la peine de les discuter un à un.

Eugène Sue en prend chaleureusement le contre-pied.

Au fond, comme nous l'avons dit dans notre préface, notre roman a le même objet.

Malgré tous les travaux modernes, prouvant que Faulconnier rst seul vrai, Jean Bart était encore, en <858, représenté au théâtre sous l'aspect le plus platement ridicule — Renvoyons au petit volume la Frégate Vlntrouvable ( p. 61 , 70 et suiv.) pour la réjouissante critique de ce navalodrame.

Parlerai-je des petites biographies populaires où, — selon l'adage : on ne prête qu'aux riches, — chaque auteur attribue à Jean Bart les traits qu'il imagine ou qu'il emprunte à toute autre histoire?

Dans un opuscule pompeusement intitulé Histoire complète du brave et Jfntrépide Jean Bart, etc... etc... — où par parenthèse , je ne fus pas médiocrement étonné de rencontrer de nombreuses pages de ma prose sur le feu grégeois et sur d'autres sujets non moins étrangers à Jean Bart, — l'auteur qui, du reste, me cite fort loyalement, m'afait, pour grossir son volume, l'innocent em-

prunl de la réponse stoïque du chef de pièce Lamigeon : — «Tous mes servants sont morts, mou capitaine, j'attends mon tour !• (4)

Il n'y a qu'un tout petit inconvénient, c'est que Lamigeon, maître canonnier de l'école d'Angoulème, en 4827, ne pouvait guère avoir servi sous Jean Bart, un siècle et demi auparavant. Que YHistoire complète du brave et intrépide Jean Bart eût l'autorité des Mémoires de Forbin ou seulement de Richer, et la biographie de Jean Bart se trouverait enrichie du trait de Lamigeon.

Voilà, comment se fabrique l'histoire.

Il a paru très-joli à quelques gens de cour, d'afflrmer que le glorieux chef d escadre Jean Bart, ne savait ni lire ni écrire Par des arguments marins de la dernière évidence, j'ai démontré, moi romancier, que ce n'était pas possible. J'ai dit: « On ne saurait de-

• venir lieutenant sur un navire quelconque, et à plus forte raison

• capitaine et chef d escadre, sans être capable de se reconnaître » sur une carte marine, et conséquemment sans savoir lire , — de

• faire son point, et conséquemment sans savoir écrire et calcu- » 1er. « A cet argument, j'en ai ajouté d'autres. Eh bien ! H. Adolphe Badin qui n'en a pas tenu compte, nous dit : — « Il est à peu près prouvé qu'il ne savait ni lire ni écrire » — Quant à moi, je maintiens que le contraire est archi-prouvé de par cette puissante autorité qu'on appelle le simple bon sens. (Voir page 30, ci -dessus)

Dès le moment où Jean Bart est second de Valbué sur le brigantin le Cochon gras, il doit en vertu de ses fonctions tenir certaines écritures. — Il les tient , je suppose , en langue flamande. — Il n'a que quinze ans alors, il est embarqué depuis l'âge de douze; il a donc appris à lire et à écrire dans la maison paternelle. 11 connaît les règlements. Il cite le texte du jugement d'Oleron , — de mémoire, soit; — mais encore , pour le citer, possède-t il nécessairement une certaine instruction spéciale. Gomme second , c'est lui qui rédige la table de loch , c'est lui qui est comptable des matières. Valbué a eu besoin d'un second sachant lire et écrire ,

(1) Voir : le Combat naval ou Lamigeon l'aide-canonnier, aux Poèmes et Chants marins ou au Gaillard d'avant , chansons maritimes.

et voilà tout justement ponrquo il a choisi Jean Bart adolescent pour en remplir l'office à bord du Cochon gras.

Pendant la Révolution , quelques hommes illettrés parvinrent brusquement dans la marine à des grades supérieurs. Aucun d'eux ne put s'y maintenir. Un simple maître caboteur ne saurait com mander sans être capable de faire un rapport tant bien que mal

Pour rédiger même une simple notice biographique d'homme de mer , il est utile d'avoir certaines notions élémentaires de la marine , de ses règles , de ses usages.

M. Auguste Cabrol, vers la fin de son article sur Jean Bart, nous dit qu'après la mort du roi d'Espagne Charles 11 , la guerre ayant repris plus furieuse que jamais , Jean Bart fut tout natu~ rellement rappelé du premier coup au service du Roi.

— Eh bien , non î il n'y fut point rappelé, parcelle triomphante raison qu'il y était, avec rang de chef d'escadre , et qu'il ne l'avait pas quitté un seul instant depuis le 8 Janvier 4679 , jour où il y entra comme lieutenant de vaisseau.

Quant aux anecdotes consacrées, M. Adolphe Badin ne peut se résoudre à les trouver fausses : « Elles n'ont rien, à tout prendre,

• d'absolumeut absurde ni d'impossible, rien qui ne puisse s' ex-

* pliquer par la simplicité, la brusque franchise ou la mâle intré- » piditédu vaillant capitaine. •

La fameuse pipe, les rudes bourrades aux conrtisans (celles-ci admissibles à la rigueur pour une fois , une seule fois ), quelques autres anas sont en conséquence relatés. Mais arrive ensuite un trait de brutalité sauvage qui cesse d'être grossier ou naïf, parce qu'il a nn côté féroce, odieux, criminel, ou stupidement fanfaron. C'est celui de Jean Bart, tirant son sabre, pour se faire immédiatement payer par le trésorier royal Pierre Gruin, officier considérable, qui n'était rien moins qu'un croquant. (Voir page 325, cidessus.)

Que fût-il arrivé, Je le demande à tous ceux que ne révolte pas ce monstrueux acte de colère, cette violation de domicile à main armée, cette menace de meurtre faite par une façon de fou furieux, — que fût-il arrivé, dis-Je , si messire Pierre Gruin , avec un calme parfait et un parfait bon sens, avait répondu à Jean Bart:

— M. le capitaine des vaisseaux du Roi, l'heure de mes paie-

ments est passée, ma caisse est fermée , mon service est fini , je dîne, je suis chez moi, j'ai ie droit de ne vous payer que demain, j'en use, et je ne me dérangerai pas devant vos menaces. Remettez donc au fourreau votre grand sabre, et retirez-vous, ou bien passez-moi votre lame à travers le corps, et vous serez un assassin !

Parce que cette réponse est absolument logique et naturelle, je trouve, moi, qu'à tout prendre, l'action violente attribuée à Jean Bart est absolument absurde et impossible, car le loyal marin n'était ni un coupe-jarret , ni un matamore, comme M. Adolphe Jîadin le sait à merveille.

Que ce biographe se défle de nos combinaisons, de nos fictions, de nos scènes de romancier, il a mille fois raison. C'est à trèsbon droit, par exemple, qu'il récuse , comme dénuée de fondement historique , l'épisode de l'incendie de la maison de Jean Burt. Mais qu'il ne nous aide point à appuyer les réfutations d Henncquin, de Vanderest, d'Eugène Sue, qu'ils ne puisse abandonner en haussant les épaules, ce coutelas de forban, levé sur un trésorier qui dîne tranquillement chez lui, voilà où le sens critique lui fait défaut. Nous signalons cette tâche dans le livre de M. Adolphe Badin , d'autant plus à notre aise, que nous n'avons d'ailleurs que de sympathiques éloges à donner à l'ensemble de son travail, consciencieusement fait, bien écrit, et qui peut aisément être corrigé à sa nouvelle édition.

La jeunesse outre volontiers les sottises. — On a été parfaitement élevé dans une famille qui sait vivre ; on est généralement très poli ; mais on ne devient guère aspirant de marine sans avoir lu et relu la Vie de Jean Bart. Faute d'occasion , on n'a pu sauter à l'abordage ; que faire pour marcher sur les traces du héros ? — Être impertinent envers les administrateurs et les commissaires > insulter un payeur , parler grossièrement dans les bureaux. — On est , en conséquence , mis aux arrêts. — A qui la faute ? — A Richer dont le livre porte les jeunes gens irréfléchis à regarder la brutalité comme la conséquence obligée de la franchise et de la bravoure , — à Richer qui présente comme louable un trait inadmissible de la part de Jean Bart si Faulconnicr , son contemporain , a eu raison de lui attribuer beaucoup de bon sens , l'esprit net et solide.

MM; P. Levot et A.Doneaud , dans lu Gloires maritimes de la

France , terminent leur article sur Jean Bart en disant » qu'il n'é- » tait ni rustre, ni violent, comme l'a représenté Forb in et comme » l'ont répété , d'après lui , les chroniqueurs maritimes et les » romanciers. » — Quels romanciers? — Eugène Sue et moi sommes tout justement, de l'avis do MM. Levot et Doneaud.

Le duc de Saint-Simon en ses Mémoires parle plusieurs fois de Jean Bart.

Au ch. XXI, (t. I.), 4696, on lit:

« Le célèbre Jean Bart brûla cinquante-cinq vaisseaux marchands aux Hollandois, parce qu'il ne put les amener, après avoir battu leur convoi, et leur coûta une perte de six ou sept millions. •

Au ch. XXIX, — 4697, — au sujet du prince de Conti qu'il s'agissait de conduire de Dunkerque en Pologne :

* Le célèbre Jean Bart répondit de le mener heureusement, malgré la flotte ennemie qui étoit devant ce port; et tint parole. *

Et un peu plus loin :

• Bart mit à la voile le 6 novembre et ne put sortir de la rade de Dantzick que le 8 ; il prit , chemin faisant, cinq vaisseaux de Dantzick. »

Au chapitre XXX (t. II) — 4702 :

« Le Roi lit une perte en la mort du célèbre Jean Bart, qui a si long-temps et si glorieusement fait parler de lui à la mer, qu'il n'est pas besoin que je le fasse connoître. »

On doit regretter à tous égards que le grand chroniqueur se soit ainsi abstenu. En traçant le portrait de Jean Bart, il nous eut légué un chef-d'œuvre de plus , et ce qu'il aurait dit contrebalan ■ cerait, sans doute, les innombrables platitudes recueillfes par la majorité des historiens. Saint-Simon ne fait aucune allusion à la burlesque et brutale réputation du héros Dunkerquois, toujours il le qualifie de célèbre et ne parle que de sa glorieuse renommée d'homme de mer. Un tel silence a encore sa valeur de la part de l'intarissable anecdotier.

Un autre chroniqueur contemporain de Jean Bart, le marquis Dangeau,dans son journal mentionne très-souvent Jean Bart, mais ne rapporte aucune des anecdotes burlesques qu'on lui attribue, et cependant, comme on sait, Dangeau relate avec une minutieuse exactitude tout ce qui se passe à la cour.

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L'auteur d'un excellent article publié par V Union le 2 mai 4861 et reproduit par le Moniteur de la Flotte , M. Alfred Nettement s'exprime ainsi :

« D'ailleurs , dans la légende de Jean Bart, on a singulière- « ment exagéré sa rudesse d'homme de mer, et j'ajouterai que • l'on n'a pas moins exagéré la simplicité des courtisans de « Louis XIV parmi lesquels il y en avait beaucoup qui avaient bra « vement fait la guerre , et qui se doutaient apparemment qu'on » ne sort pas d'un port bloqué par des vaisseaux ennemis en leur » envoyani des bouquets •

Ajoutons en fait que Jean Bart, pilote habile , sortit le plus souvent par ruse , non par force. Il descendait de Michel Jacobsen le vieux Renard de la mer et se faisait honneur de marcher sur ses traces.

xxvn. — Le Sann- Pareil repris par Duguay- Trouiû p. 377

Voir uotre Histoire de Duguay-Trouin , liv. I, ch. VII.

xxvin. — Charles Ketser p. 418

Jusqu'en 4679, époque où Jean Bart est nommé lieutenant de vaisseau dans la marine du Roi, Charles Keyser est son matelot inséparable, comme l'attestent les procès-verbaux de leurs prises. La paix de Nimègue met fin à la course dans les mers de l'Europe. A partir de là, on ne trouve d'autre trace de l'existence de Keyser, qu'une prise faite par lui en 4689.

Nous fondant sur la date de cette dernière capture , c'est en 4689 que nous faisons reparaître Keyser à Dunkcrque.

Quant à la question posée par Eugène Sue, livre rx , chap. vu de son Histoire de la Marine Française : u Quelle est la cause de la rupture ou de l'événement qui sépara ces deux amis, ces deux frères, ces deux matelots? • — Notre roman tout entier y ert de réponse hypothétique.

xxix. — Conclusion p. 422

Le 43 octobre 4689, après sept années de veuvage, Jean Bart alors âgé de trente-neuf ans, se remaria, dit l'histoire, avec Jac queline-Marie Tugghe , âgée de vingt-six ans, demoiselle issue d'une des premières familles de Dunkerque, dont les membres qui faisaient héréditairement partie de l'échevinagc de cette ville, y jouissaient de la plus grande considération.

Le sieur Ignace-Thomas Tugghe, avocat en parlement, frère de la mariée , signa comme témoin l'acte de mariage déposé à l'État civil de Dunkerque, sous le N° 458.

Moins d'un mois après, Jean Bart était en mer, commandant les frégates l'Alcyon, la Capricieuse et l'Opiniâtre; enfin le 49 décembre, il recommençait à faire des prises sur les Anglais et les Hollandais.

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