Jean Bart et Louis XIV
C'était pendant le siège de l>unkerque, au moi» de juin I >'<' \ quelques jours avant la sanglante bataille des Dunes, qui dérida du sort de cette ville importante, alors assiégée par l'armée franco -anglaise qu<> rommandaient M. le maréchal de Turenne pour Louis XI V, et Sa Seigneurie lord Lorkart pour Cromwell ; M le marquis de Lède, M. le prince de Conde et don Juan d'Autriche défendaient la plare pour le roi d'Espagne, qui la possédait depuis 16o2.
Or, par une belle soirée de ce mois, un groupe assez nombreux de boirgeois el de marins se pressait sur le degré d'une modeste maison située vers celte partie de la rue de l'Eglise qui avoisioait la paroisse, alors si renommée par .«on merveilleux carillon.
Cette maison, comme presque toutes celles du temps, était de forme irrégulière, avec de hautes et étroites croisées en ogives, garnies d'un treillis de plomb. La date de l'année de sa
Uon de Cooille Barl. - Ou '. igs Aucun ... - pui t.
Enlin, après quelques moments d chêne noir qui surmontait le de^rè
construction se voyait chiffrée en barre" de fer sur la façade ; enfin, au-dessus des fenêtres du rez- déchaussée, a gauche du degré et au niveau de la me, une porte en saillie, garnie de larges ferrures, donnai) entrée dans la cave.
Nous l'avons dit.
un assez grand nombre de bourgeois entourait celte demeure, et, quoiqu'on entendit de loin à loin le bruit de l'artillerie des forts, qui répondait sourdement aux batteries anglaises el françaises, les progrès du siège ne paraissaient pas alors occuper l'attention du groupe dont nous avons parlé. Le nom de maître Coami.K Haut, échangé à voix basse entre ces personnages avec une curiosité inquiète, témoignait de la popularité dont jouissait cet intrépide corsaire,etdu vif intérêt oui s'attachait à lui depuis que deux blessures graves el dangereuses, reçues pendant le siège, mettaient sa vie en dan ger.
attente, l'épaisse porle de f ouvrit, et un marinier a
cheveux grit, au visage maigre cl hâlé, d'une taille moyenne, el vêtu d'un justaucorps de serge d'Aumale bleue, a boutoni d'étain, el de larges chausses à la flamande, commandant le silence d'un geste significatif, dit Irès-bai aux gens qui composaient ce groupe : — Maître Cornille vient de s'éveiller tout a l'heure : le physicien (I) avait dit ce matin que, s'il dormait trois heures, cela serait bien ; or, maître Cornille en a dormi quatre : c'est donc mieux que bien.
— Merci, merci, Haran-Sauret, murmura l'auditoire à voix basse, et que le Seigneur entende nos bons vœux pour maître Cornille Bart!
— Et par les reliques de saint Orner! s'écria un jeune patron de husche fk2 , la première fois que ces chiens d'Anglais me laisseront jeter mon filet talnl vers la haute mer, tout le poisson que je prendrai sera vendu atiu de faire dire une messe dans I église paroissiale, pour la résurrection et bonne revenue de trés-honore maître Cornille Bart.
— Bien, bien, jeune fils, reprit le marinier, mats plus bai, pour l'amour du ciel, plus bas, car vous béez bien comme un don (5) qu'on veut peigner, Puis, s'adressant a un grave bourgeois coiffé d'un large feutre et vêtu d'un pourpoint à la flamande :— Et qu'ont fait les dm» aujourd'hui, maître Belsen?... — Nous défendent-ils aussi vaillamment qu'autrefois M. le comte d'Estrades, quand nous étions Français?...
— M. le maréchal de llocquincourt a été tué dans une sortie, répondit le bourgeois, tue par une eseoupéterie des enfants perdu* de M. de 1 urenne, commandés par M. le comte de Soissons. C'est du moins le connétable de la confrérie des arbalétriers qui a dit cela au cabaret des Sept-Planètcs. où j'étais tantôt, avant la vesprée; il tenait la nouvelle d'un de ces maudits manteanx rouges de la compagnie de don Antonio de la Cueva.
— Oh! là... maître Belsen, voici encore une brave éebarpe bleue (4) qui échappe à la hache du bourreau par une mousquetade ; aussi bien le seigneur maréchal avait le pronostic d'une fâcheuse étoile sur son visage ; je l'ai bien vu le jour ou il remit au capitaine de la colonelle l'étendard de M. le Prises..., un noble étendard de satin blanc, ma foi, tout cantonné de (leurs de lis d'or, avec une frange de soie isabelle et rouge :ôj; c'est ca qui aurait fait un fier tendeletpour le carrosse a une galère capitanel... ab 1 et puis on avait fait sur l'étendard une grande flamme qui sortait vivement d'un monceau de boit... et autour pour devise... ahl par ma foil pour devise... des mots comme latins... ou môme morisques... N'ett ce pas, maître Belsen?...
— Oui, dit le bourgeoia d'un air triste et chagrin ; oui, oui, des mou latins .. Splendeieam, da materiam (ô... ce qui veut dire : Donneimoi de la matière, et je retplendtrui ... Or, la matière, c'est nos pistoles et nos magasins ; la matière, c'est enfin nous autres bourgeois trafiquants et armateurs de Dunkerque, qui, pendant de pareils sièges, ne pouvons vendre une aune de serge, ou faire sortir une bélandre (7) du havre. Quant a ce qui resplendit , oh t oh I ce sont trompettes de gloire, écharpes dorées, casques :1e bataille, et aunes engins de renommée, inutiles et pervers.
— Aussi donuerais-je tout a l'heure vingt écus d'or, dit un autre bourgeois, pour voir au diable le vieux marquis et tout ses dons ; car enfin nous aimerions mieux, noua autres gens de Dunkerque les seigneurs fringants et empanachés du jeune roi de France que ces roides figures castillanes, avec leurs pourpoints noirs et leurs fraiset blanches aussi larges qu'un fromage de Ghyvelde...
— Je dirais comme vous, mon compère, reprit le bourgeois au grand feutre, si Dunkerque devait être prie au profit du
(1) Le médecin.
es) «mm ou taicfe, »orte de bllimenl dont on m sert pow I» pèche du lurêne diai» le» mer» it< ! Hollande et d Angleterre.
(S) t'n Espagnol.
{4\ Couleur ci<! M. le prince de Condé. (6> Couleur» de» titrée» de SI le l'nnco. (M Dente de M le prince de Coudé
{") Hélniidre, en hollandais tylaiisV, demi le gréement dilïérail peu de celui du lirigsnliii. Ce» liétimcnls étaient plaUcliivai. nl b.-,0in d une semelle ■ m dérive.
Maiarin... je veux dire du jeune roi de France... Mais qui sait si nous ne serons pas livrés à l'excommunié... aux télés rondes do Satan-Olivier Cromwell, du vieux Noll .. comme disent ceux d'oulre-mer?... Aussi, compère, appartenir & l'Espagne ou à l'Angleterre... sur ma parole, je donnerais le chnix pour la chemise d'un don, et encore cet talopet ne sont-ils pas au moius de la religion...
— Allons, allons, i la grâce de Dieu, vous avez raison, et vous parler, d'or, compère, reprit l'autre bourgeois ; car, quoi qu'il arrive ... le Seigneur ne nous faudra pas... vu que bon poiuon trouve toujour» poêle où frire
— Et a propos de poisson, met maîtres, dit Haran-Sauret d'un air importante! mystérieux, je me souviens qu'en une loinlaine navigation océanique et périlleuse, nous rencontrâmes une si furieuse mère-baleine suivie d'une file de si terribles baleinons, que nous primes la mère-haleine pour un immense promontoire, et les baleinons pour une cote très-gigantesque ; el cela est si vrai, que le matlre pilote liauturier... un nommé Bugniel, juré d'Oatende.- . resta d'abord tout ébahi, puis prit son arbalète (1), à cette fin de reconnaître la hauteur de ces terres inconnues el surprenantes, pour...
— Foin!... foinl... des bourdes et des lanternes de Huran- Sauret, s'écria le bourgeois en entraînant le groupe qui descendit en grande hâte le degré de maître Cornille Bart. comme pour échapper aux récits exagérés de son vieux serviteur; puis, se trouvant sans doute bien eu sûreté en pleine rue, maître Belsen dit encore au marinier : — Fi! fi! Sauret... nous prendrez-vous toujours pour des oisons!... Fi' des pareilles pétoffes (2) à nous... qui sommes trop vieux corbeaux pour une telle glu!... Allons, sans rancune, Suuret leYéridique, et ne manquez pas de dire a maître Cornille Bart el à mademoiselle (5) sa femme toute la joie que nous ressentons de la bonne nouvelle que vous nous avez donnée sur sa santé.
Et le groupe s'étanl dissipé, Haran-Sauret ferma sa porte, fort mécontent des éclats de rire qu'il entendit encore résonner au loin; puis il s'assit sur un escabeau dans le réduit qui précédait la chambre à coucher de maître Cornille Barl.
Jacques Scyrac, natif de Baronne, el dit Haran-Sauret depuis sa migration dans le Nord, tirait ce surnom de son ancien état de pêcheur de harengs, qu'il avait d'abord exercé à Dunkerque, mais qu'il avait abandonné pour s'attacher au f ort de Cornille Bart, et le suivre dans ses courses contre les Anglais et les Hollandais. Haran-Sauret, par abréviation Sauret, étail un brave et honnête marin, quelque peu clerc; car, chose assez extraordinaire pour le temps, il savait lire fort couramment. Or, celte faculté, jointe à son imagination toute méridionale, en le mettant à même de l'imprégner, pour ainsi dire, des récits mensongers des navigateurs de l'époque, lui avait donné l'envie do les imiter.ee qu'il faisait effrontément lorsqu'il venait à raconter tes voyage» océanique» et périlleux, et surtout véridiques, ainsi qu'on l'a vu; d'ailleurs probe, intrépide, et en tout dévoué à son capitaine Coruille Bart.
En s'asseyant sur son etcabeau, Saurel reprit l'intéressante occupation qu'il avait interrompue pour aller donner des nouvelles de son maître : il s'agissait du parachèvement d'une petite galère en miniature qui pouvait vraiment passer pour un chef-d'œuvre ; car, depuis Yetpalier (4) jusqu'aux banainett et a la rantbade (à), tout était imité et exécuté avec une exactitude scrupuleuse. Aussi le vieux marinier s'arrclail-il de temps en temps pour sourire complaisammenl a son ouvrage, quoiqu'une seule choie l'affligeai beaucoup. — Les carrosses ou tentes si-
|t) C'eil l'in»tromciilqo« le» Cbaldéen» ippcUient le Uton de Jacob. Les matelot» l'appellent arboleste ou flèche, parce qu'en effet, lorsqu'on prend hauteur avec cet imlrument à quelque atlre, on se met en la posture où ne mettrait quelqu'un qui ïtKMit a un but 11 n'y » instrument dont le» uautonior» te «««ont plu» tolonlier».
(2) rélofftt vieux mot), sottiies. absurdités.
IS) I*» seule* femmes de» gentilshommes étaient appelée» madame.
14) i V.pif..r i bord des galères de premier nng, était un espace carrai compris entre le Ingénient du capitaine et le< bancs de» rame urs IK- chaque enté de ÏMfatiir él aient de» lialustradci nommées fcmirfiti» rl Vinrtmrf».
(51 La ram»««fc était une pl»te-forrao élevée de quelque» pieds su-dessnt du pool, .ert.nl de gaillard d atant aux matelot, qui fai-ienl I. .«.„„*,»„,.
tuées a l'arriére des galères éuieal ordinairement enrichies des étoffes les plus somptueuses, taudis que le pauvre Sauret n'avait, pour couvrir le carrosse de la sienne, qu'un vieux morceau de revesche rouge tout passé. Aussi en était-il à envier de toutes ses forces un petit coin de la bannière de M. le Prince, voire même de la splendide étole de M. le curé de la paroisse, pour orner sa galère, lorsque le bruit du sifflet de son maître vint l'arracher â ces sacrilèges et diaboliques tentations.
Sauret se leva donc précipitamment, ouvrit une portière de lourde tapisserie à dessins bariolés de jaune et de rouge, et se trouva dans la chambre de Cornille Bart.
Les murs de cet appartement, a solives brunes et saillantes, étaient couverts d'un épais cuir d'Espagne, sur lequel on voyait .encore ci et U quelques traces d'une ancienne dorure. Au fond de cette vaste pièce s'élevait un lit large et massif, et quatre colonnetles de nover noirci par le temps en soutenaient le dais et les rideaux, faits d'une tapisserie pareille à celle de la portière.
Quelques grandes chaises de même étoffe . deux bahuts en ébéne sculptée, surmoutés de quelques grands vases du Japon, blancs et bleus, complétaient 1 ameublement de cette chambre, carrelée de dalles de faïence de diverses couleurs, et faiblement éclairée par une seule fenêtre haute, longue et étroite, dont les petits carreaux en losanges étaient encadrés dans un grillage de plomb.
Les rayons du soleil à son déclin, traversant l'épaisse verdure des lierres et des houblons qui ombrageaient en dehors l'ogive de celte fenêtre, faisaient étinceler ses vitraux, d'où jaillissait une large zone de lumière dorée, tandis que les autres parties de la salle restaient dans celte obscurité si chère aux peintres de l'école de Rembrandt.
Assis sur le lit était maître Cornille Bart, homme d'une grande taille, à cheveux blancs et à moustache encore blonde; mais son visage ouvert et fortement dessine paraissait abattu par la souffrance. Ce capitaine était enveloppé d'un grand surtout d'étamine brune, et appuyait sa tète pâle et amaigrie sur I épaule d'une femme d'environ quarante ans, vêtue d'une robe de laiue noire à long corsage, d'une fraise blanche empesée, et d'une espèce de béguin de velours noir.
Aux pieds du blessé s'agenouillait un enfant dont on ne voyait que les longs cheveux blonds.
Celte femme était Catherine Janssen , éjpouse de maître Cornille Bart; cet enfant était leur Hls, Jkan B*bt.
— Soutenez-vous sur moi, mon ami, dit Catherine â son mari, ne craignez pas de me fatiguer ; le physicien a surtout recommandé que vous ne fassiez aucun effort .. Toi, Jean, dépêche vite de chausser les mules a ton père, afin qu'il poisse se lever. F.t vous, Sauret. ajouta-t-elle en se tournant vers le vieux marinier, qui attendait tristement des ordres prés de la portière, ei vous, Sauret, aidez-nous i transporter le maître dans son fauteuil.
Avant ebaussê les mules de son père, l'enfant se releva.
C était un robuste garçon d'environ neuf ans , d'une taille moyenne, mais vigoureuse. Son front large, ses sourcils prononcés, ses grands yeux bleus bien fendus et bien vifs, exprimaient une résolution peu commune, tandis que ses bonnes joues rondes, hâtées par le grand air, annonçaient la force et la santé.
Enfin, pour terminer dignement ce portrait, nous avouerons que , malgré les soins incessants de mademoiselle Catherine Bart, le justaucorps et les chausses de son fils témoignaient à leur manière, par maints accrocs plus ou moins récents, témoignaieut, dis-je, de la turbulence et de la vivacité du jeune nwunieur, ainsi que l'appelait son vieil ami Sauret.
Lorsque Jean eut entendu sa mère parler du grand fauteuil, il courut vers ce meuble et le roula près de la fenêtre, pendant que mattre Cornille Bart, appuyé sur les bras de sa femme et de Sauret arrivait à pas lents, la taille courbée, la respiration
Ii. nible, s'arrétant ça et la, car il ne ponvait parfois réprimer e l<'ger cri que lui arrachait une douleur aiguè. Pendant le siège, Cornille Kart avait reçu deux balles de
mousquet dans le fiauc droit, et l'une d'elles n'avait pu être
extraite.
Enfin le capitaine atteignit le fauteuil et s'y laissa tomber pesamment, en poussant une nouvelle exclamation d'angoisse.
— Sainte Vierge! mon ami, souffrez-vous donc davantage? s'écria mademoiselle Bart avec effroi.
— Non, non , Catherine , c'est l'appareil qui s'est un peu dérangé, je crois... Voilà tout...
A chaque cri de maître Cornille , les sourcils prononcés de son fils s étaient fortement contractés, tandis que le vieux Sauret murmurait entre ses dents je ne sais quelle imprécation contre ceux d'outre-mer.
Lorsque mattre Cornille fut bien assis et accommodé dans son fauteuil, il tourna languissamment ses yeux éteints vers sa femme, qui le regardait en silence avec nue expression de tendresse et de douleur inexprimable, tout en serrant sur son sein la tète de son (ils.
— Bien est juste , ma bonne Catherine , dit Cornille Bart ; j'espère qu'il récompensera tes bons soins en ne nous séparant pas encore, et en me laissant vivre pour élever notre petit Jean, de telle sorte qu'il devienne un brave et digne marin de guerre, car c'est lui, parmi nos enfants, que je destine à cet état... Les autres garçons navigueront pour les bourgeois... Mais lui, s'il plaît à Dieu , fera la guerre comme mon père et moi l'avons faite.
Catherine leva au ciel ses yeux baignés de larmes, comme pour le prier d'exaucer la prière de son mari . et Jean fronça de nouveau les sourcils...
— Mais, dit Cornille Bart, il me semble, mon vieux Sauret, que le feu a été peu vif aujourd'hui?
— Oui, mattre... Nais on assure que H. le maréchal de Horquincourl a été tué ce matin dans une sortie par les enfants perdus de M. deTurenne.
— Bonne fin pour lui, qui se battait contre son pays... et pourtant c'était un capitaine! Je l'ai vu fort et vaillant au vieux ïfardyk... Mais â quoi sert la valeur, quand on défend une mauvaise cause? Hélas! hélas! en quel temps Dunkerque seral-it enfin, et une bonne fols, et pour toujours, â la France, et â jamais délivré de l'Anglais et de l'Espagnol?... Seigneur Dieu, je crains bien de ne pas voir celte bonne heure...
— Pourquoi donc celte crainte, mou ami? dit Catherine, et puis d'ailleurs M. le maréchal de Turenne ne commande-t-il
[tas pour le roi de France , aussi bien que milord Lockart pour elord protecteur? Vous m'avez dit vous-même que noire ville ne pouvait longtemps résister malgré la valeur de monseigneur le marquis de Lède, parce que l'issue du siège était indifférente aux habitants , bien sûrs qu'ils sont d'une capitulation honorable et avantageuse; et mon Dieu ! mon Dieu ! fasse le ciel que cela soit bientôt, pour que je puisse revoir mes pauvres enfants, qui sont heureusement demeurés à Bergues avec ma sœur.
— Aussi les reverrons-nous bientôt, Catherine, car la ville ne peut en effet résister longtemps ; mais, pour ce qui est de revenir à la France, c'est autre chose... Dans cette guerre, les Anglais garderont sans doute la ville pour se rémunérer d'avoir prélé leur flotte â la France; car c'est une bonté pour le cardinal de penser qu'on n'a eu qu'un seul brûlot à envoyer A l'armée anglaise ; oui, Catherine, un brûlot, c'est tout ce qu'on a pu trouver dans les ports du Ponant... Je ne dis rien des galères du Levant, car elles ne peuvent naviguer dehors la Méditerranée ; mais aussi bien... femme, assez de ce siège, dit Coruille en se retournant avec peine.
— Plût au ciel que vous eussiez toujours dit cela, mon ami, et qu'il y a tantôt dix jours vous n'eussiez pas tenté de sortir du cnnal pour essayer u'enlever celte rambergé d'Angleterre (1)1 alors vous n'eussiez pas été blessé...
— Eh ! que veux-iu, femme ? c'est la chance de la guerre. — Mais dis-moi, mon petit Jean, ajouta mattre Cornille en attirant son fils entre ses jambes et jouant avec ses grands cheveux, dis-moi donc, mon petit Jean, à quoi penses-tu la, tout
(I l Grand navire de guerre de la forée d'une fréfule de no« j<mr».
Iriste el tout soucieux comme un écolier qui craint la férule du recteur?
— Oh I c'est que... je pense au grand John Brish... mon père, répondit l'enfant d'un ton de colère concentrée.
— El qu'est-ce que le grand John Brish... mon petit Jean?
— Révérence parler, maître, dit Sauret en s'avancanl avec timidité, John Brish est le lils de cet ancien bosseman anglais notre voisin, si bien que notre jeune monsieur Jean, depuis que vous êtes blessé, maître, ne peut voir ni rencontrer ce John Brish sans le balonner, s'il a houssine ou bâton à la main, ou bien, a défaut, legourmer simplement à furieux coups de poing.
— Seigneur Dieu, encore des querelles I dit la pauvre mère effrayée ; — et pourquoi cela, Jean. .. pourquoi battez-vous ainsi cet Anglais?... juste ciel !...
— Je bats cet Anglais, ma mère, parce que les Anglais ont blessé mon père, — dit résolument le fils de Cornille Bart. Et ce dernier ne put s'empêcher de sourire.
— Oui, oui, c'est pour cela même, dit Sauret en secouant la tète d'un air triomphant, c'est pour cela même que John Brish reçoit une telle pitance de gourmades. Aussi, dès qu'on voit en même temps dans la rue notre brave jeune monsieur et ce grand roseau d'outre mer, tous les voisins sont a s'appeler en criant : Oh là! bèl venez donc voir le petit a maître Cornille qui va donner sa râtelée au fils du bosseman anglais;... et
E ourlant, maître, le (ils du bosseman est bien plus grand et a ien trois ans de plus que notre jeune monsieur. Ah dame! auNsi, maître, notre jeune monsieur vous fait honneur dans Duukerque ; vertubleu ! on en parle depuis Fumes jusqu'à l'Effarinchouque. Et cette autre fois donc, il y a un an, quand, avec deux mousses de Hollande, notre jeune monsieur s en est allé bravement dans la haute mer avec celte petite barque qu'ils avaient dérobée... Oh ! c'est ça oui est encore glorieux... d'autant qu'au partir le temps était bonasse (I), cl qu'au retour le vent était d'aval (2) et si méfaisant, que notre jeune monsieur, ui s'était fait capitaine de cette coquille de noix, n failli périr dans cette braverie avec deux mousses qu'il battait a grands coups de rame, parce qu'il ne parlait pas leur langue, et qu'il ne savait comment leur faire comprendre qu'ils ne devaient pas avoir peur. Ah! min Dieu!... c'est ça qui était lier de naviguer par un temps pareil ; car tant plus on a de» noues (5) avec le vent de la mer, tant plus c'est glorieux, et tant plus...
— Taisez-vous, Sauret, vous n'êtes qu'un sot, dit mademoiselle Bart; allez chercher de la lumière, au lieu d'encourager ce pauvre pnl'ant à de pareilles sottises; et vous, mon ami, ne grondez-vous pas voire lils de s'exposer ainsi, et d'être toujours sur le port, ou a monter aux mâts des vaisseaux, au lieu d aller ■ l'école des pères minimes I... Enfin, mon ami, bien que vous ayez ordonné a Sauret de lui apprendre à lire, Jean connaît a peine ses lettres, et nos autres enfants lisent presque couramment.
— C'est vrai, femme; mais mon petit Jean sait lire dans le gréement d'un vaisseau, el il pourrait te nommer les mats, voiles et manoeuvres d'un navire, depuis Y arbre (4) jusqu'au bourset, et depuis le grand paefi jusqu'au bâton d'enseigne... Après tout, femme, je ne veux pas en faire un clerc non plus...
— Mais votre fils se fera tuer ou noyer, Seigneur Dieu... si vous l'encouragez ainsi, dit Catherine Bart les larmes aux yeux. . . .
— Oui, oui, tu as raison, dit le corsaire en prenant un air d'apparente sévérité, oui, lu as raison, et Jean a tort; il ne faut ni aller en mer. ni battre les Anglais, entendez-vous bien, mon fils ?
— Et moi, ma mère, je vous dis que je battrai John comme
(t) Ttmpt bonasse On eiilciidiil alors par relie ovpression un temps pendant lequel le bâtiment ne pouvait être tourmenté ni par la mer ni par le vent, aana mie repeudant ce temps lut parfaitement propre à la navigation qu'on voulait taire.
|3) Ymt d'nroï. CV>t, «tir les rivières, le vent oppo»é au cour* «le l'eau, surtout quand te cour» est rai rl rnntl. Sur les ports de mer. rYsl aussi le vrn» U'om<(, aurtoul quand il vient de la mer. Ce mot Tient sûrement du fini inoturaiVr, encore eu usaj-e dans quelques provinces pour espriroer itàerndrt ,
(31 RiouV (vieut mol), querelle, dispute.
K\\ l.'ur&r*. k grand mât; le 6*»r«rl, grand mit de hune; le grand paefi,
t pmib voile.
un chien toutes fois que je le rencontrerai, parce qu'il a dit joyeusement, quand mon père a été blessé : Huaa, le Français* a reçu son poivre. — Aussi moi je lui donnerai, à mon tour, poivre, sel et autres saupiquets(l), pourvoirquelgontily trouvera; el puis d'ailleurs, Sauret dit que chaque lardon que je donne a Jean Brish Aie une souffrance a mon père.
— Vous l'entendez! mon ami... c'est Sauret qui excite ainsi ce pauvre enfant.
— l'our cela, non, ma mère ; car, si j'ai battu John Brish, c'est de moi-même, s'il vous plaît, et c'est de moi même que je le battrai encore...
— Allons, Jean, dit le corsaire d'un air fort sérieux, ne répondez pas ainsi a votre mère, ou je vous punirai et ne vous raconterai plus les histoires du vieux Jacobsen, le Renard de la mer, comme nous l'appelions autrefois, du temps qu'il était capitaine de mon père Antoine Bart, de ton grand-père, mon petit Jean...
— Oh ! contez, contez, mon père, s'écria Jean tout joyeux en «'asseyant aux pieds de maître Cornille.
— Vous allez vous fatiguer de nouveau, mon ami, dit Catherine ; songez donc que le physicien a surtout recommandé de peu parler.
— Bon... n'aie pas de crainte... je parlerai doucement... Et puis ne faut-il pas que mon lils sache au moins que son grandpère n'est pas mort sans gloire, et comment il a succombé vaillamment sous le canon de l'Anglais!
— Mon grand-père est mort blessé par l'Anglais? s'écria Jean Bart eu sentant sa colère se raviver contre John Brish.
— Oui, mon petit héros, c'est en combattant l'Anglais que ton grand-père est mort.
— Ahl pour celle fois, fourche de John Brish .. merci de moi... s'il ne reste pas meurtri de celle dernière râtelée I — s'écria Sauret qui venait d'entrer avec une lampe de cuivre a trois becs.
Mais un regard sévère de mademoiselle Bart l'arrêta court. Aussi, mettant sa lampe sur un des bahuts, il resta muet et confus.
— Allons, pardonne lui, Catherine, c'est un vieux et fidèle serviteur qui aime notre petit Jean a sa manière, dit Cornille ; — et, sur un signe de Catherine, il ajouta : — Ma femme le pardonne. Allons, va chercher ton chantier et ta galère, metstoi là, et viens écouler aussi, car tu aimes autant ces récits que mon petit Jean lui-même.
Sauret sortit tout joyeux et revint bientôt avec sa galère et ses outils, puis il s'assit par terre aux pieds de maître Cornille.
A ce moment, le canon, qui avait cessé, se fit entendre de nouveau.
— Le danon? — Cest le canon! s'écria Jean en bondissant sur son escabeau.
— Oui, le feu recommence, dit Cornille. Catherine se signa, el prit sa quenouille.
— Et sur ma foi, mon petit Jean , toute cette artillerie accompagnera dignement le récit des faits d'armes de ton grandpère et du Renard de la mer, car c'est à ce bruit qu'ils ont conquis leur glorieuse renommée ! — dit maître Cornille avec enthousiasme. *
Et, en vérité, il y avait quelque chose de grand et d'héroïque dans celte scène; car c'était beau de voir cet intrépide marin presque mourant de ses blessures, au milieu des dangers d'un siège, raconter à son fils, au bruit sourd et prolongé du canon, la tin glorieuse de son père...
— Ce Michel Jacobsen. mon enfant, dit maître Cornille Bart, était surnommé le Renard de la mer, parce que pas un mieux que lui ne savait ruser et louvoyer pour atteindre sa proie, pour échapper à son ennemi. Jacobsen était le frère d'armes, le niatclot de ton grand- père : car ils s'étaient juré et prouvé l'un à l'autre une amitié entière, une de ces fortes amitiés du vieux temps... point parleuse, mais tout agissante, comme tu vas le voir bientôt. Quant à Jacobsen, le Renard de la mer, tu as souvent regardé son portrait chez M. l'échevin Mullevaert, tel
(il
(▼kcux mot), épicofl.
qu'il fut peint par ce fameux peintre de Cologne qui passa ici, I il v j bien longtemps, comme ambassadeur du roi catholique auprès de Sa Majesté d'outre-mer ; — et par mon patron ! mon enfant, jamais tu ne verras train plus royal et plus magnifique que celui de ce seigneur peintre qui se nommait Rubens, outre ses gentilshommes et sesècuyers, outre ses pages et ses valets, à livrée mi-partie rouge et brune tramée d'argent , — il fallait voir quels fringants genêts et étalons d'Espagne et de Mauritanie ! et comme ils étaient empanachés de plumes blanches et booillonnés de rubans couleur de feu., et puis c'étaient des litières dorées et vermillonnées à porter une archiduchesse... Que sais-je, moi Eh bienl mon enfant, ce peintre, ce sei-
S;neur regarda comme une grâce sans égale de pouvoir porlraire e vieux Renard de la mer, en l'honneur de son aventureuse intrépidité, — et pour ce... Rubens allait chaque jour ches Jacobsen. qui logeait dans un petit et modeste réduit tout proche du vieux Risban. — Et quand il eut fini ce portrait, comme monsieur l'échevin le voulait douer pour salaire d'une bourse, ou du moins d'une belle chaîne d'or d'ophir, le peintre répondit avec gentillesse : Je suis asscx doué, puisqu'on pourra dire que Ruhens a pourtraict Jacobsen.
— Oh ! je me souviens bien de ce portrait, s'écria Jean : l'homme est brun et haut de visage ; ses cheveux et ses moustaches sont noirs... il est armé d un corselet d'acier, avec une écharpe rouge par-dessus; de sa main droite il tient son bâton de commandement, et l'autre main est appuyée sur un beau casque resplendissant. Puis, dans le fond, ce sont navires, bataille et flots remués par la tempête, comme ce jour où j'étais en haute mer. en compagnie de ces deux petits mousses de Itotlerdaro, — ajouta Jean avec une exaltation qui fil sourire roattre Cornille et soupirer sa femme.
— Et révérence parler, dit Sauret. qui, usant du privilège que lui donnaient ses anciens services, hasardait quelquefois une observation ou un commentaire, — révérence parler, m'est avis que ce seigneur peintre a bravement choisi le moment de la physionomie de la mer, en la représentant furieuse et grondante ; car qui n'a vu cavale en rut et mer en rage, n'a vu que rombre au lieu du jour, dit le noël ; et a propos de tempêtes, je me sonviens, révérence parler, maître Cornille, qu'avant que d'être sous votre patronage, nous étions une fois en une navigation lointaine et périlleuse, non loin des côtes du grand-duché de Moscovie, lorsqu'il nous survint tout à coup une moustrueuse tourmente, que les poissons, élancés au dehors des ondes par l'ènormitè de celle furieuse tempête, passaient et repassaient dans les airs, ni plus ni moins que des oiseaux, à ce point que lesplus terribles requins paraissaient si amoindris a l'œil, qu on les prenait pour des alcyons voltigeant dans l'air ; c'est-à-dire, je n ose pas affirmer qu on eût plutôt pris ces terribles requins
Edes alcyons que pour des mouettes ; car il faut être veri- . . . mais enfiu ils paraissaient si petits et étaient jetés si haut ■s les ondes, qu'alors...
— Qu'alors, — dit Cornille Bart qui s'amusait quelquefois des insignes mensonges de Sauret, — qu'alors la balle d'un mousquet eût mieux valu que les pointes d'une foëne(l) pour mettre a mal un de ces terribles requins ; n'est-ce pas, véridique Sauret ?
-- Je tous jure, maître, par les saints du ..
— Allons, allons, fi! ne perdez pas ainsi votre âme, et tenezvous coi, au lieu de venir me soutenir effrontément vos menteries, bonnes â ébahir les nourrices et les enfants.
Sauret rougit, baissa la téte, se remit à polir l'éperon de sa galère, et ne dit plus mot.
— Mon ami, dit Catherine â son mari, il me semble que vous vous fatiguez en parlant. Seigneur Dieu I courhez-vous ; le physicien a dit que, tant que cette balle de mousquet ne sérail pas extraite, le moindre effort pourrait vous coûter la vie.
— Aimez-vous donc mieux, ma femme, dit maître Cornille, que je pense * mes douleurs et que je m'y appesantisse, au lieu de les oublier en parlant de guerre à cet enfant, qui, s'il plaît
(!) font*. Instrument do pi-cbc qui a la forme d'un râteau à »i« ou sept doits uu loti-rues pointes scérées. On s'en sert dans les Taiwtam pour bdrpouner le» gros poissons, tels que bonites, dorades, «le.
â Dieu, soutiendra l'honneur de notre uom obscur, mais suis tache, et le fera peut-être un jour noble ei seigneurial.
Mademoiselle bart se tut, soupira, se remit à sa quenouille, et maître Cornille continua :
— - Pour en revenir au Renard de la mer et â ton grandpère, mon petit Jean, voici ce qui arriva, il y a de cela longues a nuées :
— C'était pendant la guene avec l'Anglais qui bloquait le port ; nous étions heureusement rentrés de course avec mon père depuis trois jours, et notre brigantin, appelé f Arondelle de mer, était mouillé dans le havre, l'équipage à bord, et toujours prêt à saillir dehors (1). Or, donc, un soir d'hiver, que le vent d'aval soufflait de bise et faisait rage, nous étions ici, dans cette même salle, bien chaudement près d'un bon feu, fumant du tabac de Rotterdam et buvant de l'aie d'Angleterre avec ton grand-père et l'un de ses amis, maître Yanderveltk le corsaire (cclui-lâ même que Sa Majesté Catholique fit chevalier de Saint-Jacques pour le rémunérer de douze vaisseaux de guerre bien armés et bien équipés que le corsaire avait donnés au roi en pur don et par munificence) ; nous devisions donc paisiblement de guerre et de course au coin de celle cheminée, lorsque tout à coup la porte s'ouvre ; cette portière que tu vois la se lève, et devine qui entra dans la chambre ? .. Le Renard de la mer, enveloppé d'un grand manteau tout ruisselant, car au dehors l'eau du ciel tombait â torrents. Sous ce manteau, le Renard était armé en guerre. — Antoine, dit-il à mon père en le regardant en face, j'ai besoin de toi, de ton fils, de ton èqui-
rage et de ton brigantin — Quand cela? dit mon père. — A heure même, et pour aller en haute mer, répondit le Renard. Alors mon père s'excusa auprès de son hôte Vandervelde, le lit reconduire par notre valet, et dit au Renard : — Pendant que moi et mon fils allons nous armer pour te suivre, fume une pipe, bois un pot de bière et sèche-loi. - Voilà, mon lils, comme on se devait l'amitié entre matelots dans ces temps-là ; car le Renard de la nier aurait fait pour mon père ce que mon père faisait là pour lui, sans lui demander ni compte ni raison.
Enfin le Renard jeta sou manteau sur un chenet et approcha du feu ses grosses bottes de pécheur qui lui allaient à la ceinture. Je crois le voir encore... Il avait avec cela une vieille jaquette de buffle et un corselet de mailles d'acier tout rouillé. Il prit donc une pipe et se mit à fumer, pendant que mon père et moi nous allions nous armer l.i-haul. Nous nous armons, et en descendant nous trouvons le Kenard tout pensif, regardant le feu, et si avant dans ses réflexions, que sa pipe était éteinte et qu'il ne nous entendit pas venir.
— Eh bien, Michel, dit joyeusement mon père en argot de marinier, et touchant le Renard sur l'épaule ; eh bien ! Michel, ne lâchons nous donc pas à cette heure le canon de partance vers la haute mer?... Le Renard tressaillit et répondit tout ému : — Oui, oui, partons. — Mais, s'arrêtant tout à coup, il dit gravement à mon père : — Réponds-moi, Antoine ; où en es-tu avec ton âme?... Pourrais-tu sans crainte paraître devant Dieu, et cela tout à l'heure? — Mon père vit aussitôt qu'il s'agissait pour nous d'une entreprise bien dangereuse et bien téméraire. Aussi répondit-il au Renard : — Puisque cela est ainsi, Michel, comme l'huis de la chapelle de la paroisse reste ouvert la nuit, nous irons prier avant de saillir dehors, en demandant pardon à Dieu de ne pouvoir faire plus, et d'être privés de recevoir les derniers sacrements, faute de prêtre. — Alors nous sortons bien encapés, car la bise était terrible et la pluie nous piquait au visage, cuisante comme grêle . nous allons tous trois faire nos dévotions à la chapelle de la paroisse ; nous y suspendons chacun un exvoto, et nous étions au havre (2) sur les onze heures. Là, nous trouvons le brigantin et l'équipage i bord, depuis le pilote jusqu'au dernier gourmette, comme c'était toujours l'ordre de mon père sur Z Arondelle de mer; et l'ordre était toujours sagement tenu et exécuté à bord, car on y avait, pour châtier les fautifs, des fouets et des lanières aussi longues et aussi serrées qu'à bord de n'importe quelle
(Il Me! Ire à la mer.
(2) Uarrr signifiait généralement port cl maV.
ramberge de guerre, fût-ce même une amirale!... Donc le bosseman leva l'ancre. Le Renard avait un ordre du connétable de l'amirauté pour faire ouvrir la chaîne ; i minuit nous fiions dans le canal, el bientôt en haute mer. Le vent était d'aval, et le Renard, à qui mon pére avait remis le commandement de son brigantin, ordonna au pilote de louvoyer alin de faire roule dans l'ouest, el dit d'éteindre tous les feux l.a nuit était toujours bien pluvieuse et bien sombre, et quelquefois entre deux vagues noires on voyait au loin, au loin, les fanaux des vaisseaux croiseurs qui poinlillaient ça et là comme de petites étoiles, car ils n'osaient s'approcher de la cote. Notre pilote, qui riait un hauturier de Flessingue, avait l'air de percer la Huit de ses yeux, et commandait au timonier par le moyen d'un langage de sifflets qu'ils échangeaient et comprenaient entre eux. Alors le Renard fit apporter sur le pont des hassegayes(l), des coutelas, des espontons, des haches d'armes, et dit à chacun de s'armer, afin d'être prêt au point du jour pour n'importe quelle chance.
Ce fut alors que mon pauvre père, étant allé entre les deux ponts surveiller la distribution des armes, eut une bien étrange vision. Mon enfant, figure-toi donc que, lorsqu'il fut presque au fond de la cale du brigantin, il lui parut que les flancs du navire devenaient transparents, et qu'au travers il voyait la mer en furie, et comme éclairée d'une sorte de lueur verdâtre... et dans cette mer il crut voir des personnages pales... piles comme cadavres, qui passaient et repassaient le long des flancs du navire en faisant signe à mon pére devenir à eux en l'appelant... Antoine... Antoine!!! mais, hélas... disant cela d'une voix qui n'était pas de ce monde.
— Seigneur Dieu, voilà qui est horriblel s'écria Catherine en mettant la main sur ses veux...
— Mais les ennemis, les Anglais... les Anglais ... les a-t-on battus? demanda le petit Bart avec impatience...
— Tout i l'heure, Jean, tu le sauras; mais, pour en revenir à ion grand-pére, après cette vision, il se signa, et vit là une manifestation de Dieu qui allait peut-être le rappeler à lui. Aussi se mit-il à prier dévotement ; après qnoi il remonta sur le pont, et trouva le brigantin qui louvoyait toujours.
— Mais où alliec-vous donc ainsi, mon père? demanda Jean Bart.
— A celte heure, Dieu el le Renard de la mer le savaient seuls, mon enfant, car, le Renard ne l'ayant pas dit à mon père, mon pére ne pouvait ni ne devait lui demander : Ou nous condnit-tu?... Nous naviguâmes de la sorte toute la nuit sous trèspetites voiles, à cause de la bourrasque ; en louvoyant ainsi, nous avions fait bien peu de chemin au point du jour. Le lienard de la mer se tenait sur le château-d'arrière, et allait et venait impatiemment, frappant le pont avec ses grosses bottes de pécheur, et badinant avec une bassegaye à la main, comme il aurait pu faire d'une houssine, tandis que mon pére el moi nous étions près de lui, et attendions ses ordres. Quand le joua fut haut, et il ne l'était guère par cette brume pluvieuse et grise, le fienard de la mer ordonna de hisser notre grande enseigne de poupe, et fit dire au maître d'artillerie d'envoyer un coup du coursier (2) de l'avant sans balle. Moi et mon père nous ne disions rien, quoique bien étrangement étonnés, car celle artillerie pouvait attirer à nous les croiseurs. Enfin, après une demiheure, un garçou qui était en guette au haut du grand mat de bourset (3.1, cria : Je vois deux grosses ramberges (4) el une autre plus petite. Croirais-tu, Jean, que cela, qui aurait dû faire pâlir le Renard de la mer, le fit rougir de fierté, et qu'alors, fichant sa hassegaye dans le pont, il s'écria : Enfin, les voici... les voici! aussi joyeusement que s'il eût tenu uu des galions du roi d'Espagne? Alors seulement il apprit à mon père qu'il avait l'ordred'atlirer les croiseurs hors des environs du port, afin de donner la passe et entrée libres à uu formidable convoi qui arrivait du Nord, el que les intelligences de la cote avaient
(1) l'cmi-piilucs d auordufe.
|2] E»|k u- <!c coukvrine, ou pièce de dusse de foule. S) Craut mit de liunc.
14) Crui vjisHSau de guerre.
signalé dès la veille. Le vaisseau du Renard de la mer étant en radoub, voilà pourquoi il avait demandé le nôtre. - Maintenant, Antoine, dit le Renard à mon père, il faut nous acharner à ces trois Anglais sans trêve ni répit, nous battre comme de vrais démons, et pour cela mettre à nos gens le feu sous le ventre. — Mon père ayant répondu pour lui et pour moi qu'il • savait bien que nous devions mourir pour le service de Dieu et du roi, le Renard harangua l'équipage à sa mode. Or, telle était, mou petit Jean, la confiance aveugle qu'inspirait le brave Jacobsen, que nos matelots jurèrent avec des blasphèmes (que nous ne pûmes empêcher) que l'ennemi n'aurait d eux ni os ni chair vive. Là-dessus, le Renard, qui connaissait la chaoson des gens do mer, fil apporter sur le pont un tonnelet d'eau-devie. Chacun but à la santé du roi, et les gens de l'artillerie se barbouillèrent la face avec force poudre détrempée de celte liqueur, ce qui leur donnait une physionomie terrible et les exaltait encore. Après quoi M. l'aumônier, qui était du séminaire de Bergues, et qui, contre notre espoir, nous avait rejoints au moment de partir, dit la messe, qu'on entendit pieusement. Moi, mon père, et quelques autres communiâmes, et chacun se prépara au combat.
— Mais les ramberges... les Anglais?... demanda Jean avec impatience.
— Les ramberges arrivaient toujours sur nous, leurs voiles déployées ; aussi le Renard dit au pilote de faire servir el de virer de bord sur le plus proche des ennemis : c'était une pinasse moins forte que notre brigantin. Nous lui donnons deux bordées dans la quille, et elle coule. Alors les deux grosses frégates qui la suivaient font sur l'Arondelle de mer un feu si formidable, que notre pauvre Aromlelle en est drgréée, et rjue la moitié du monde y reste tué ou blessé. Mais aussi, mon bis, quelle gloire!... quelle défense!... Seuls contre trois vaisseaux, seuls, nous en avions détruit un, et les deux autres nous approchaient i peine, tant nous combattions avec rage et furie aux cris de vive le roi... Nous étions comme ivres, nous appelions les Anglais à grandes clameurs, et, brandissant nos bassegayes , nous leur disions : Abordez, aborde* donc! Maître
! Cornille dit ces derniers mots en se levant à demi , avec une exaltation qui colora son pale visage, el fit trembler sa voix un peu altérée depuis la moitié du récit.
— Seigneur Dieu ! Seigneur Dieu ! .. s'écria Catherine... mon ami, vous vous tuei ..
— Laissei-moi , ma femme , laissei-moi , reprit sévèrement maître Cornille, soumis tout entier à l'irrésistible influence de ce glorieux souvenir , et continuant son récit avec une émotion croissante.
— Les Anglais ainsi bravés nous abordeut de chaque côte du brigantin, et c'est une sanglante et terrible mêlée... Hache, en main, coutelas au poing, on se mesure homme à homme. — Mais les deux frégates pouvaient remplacer à chaque minute ceux que nous tuions, el nous, qui ne pouvions pas faire cela, nous ne demeurions plus qu'un tout petit nombre , et encore blessés. Le Renard avait reçu, lui, une arquebusade dans le corps ; mon père trois coups de pique; notre pont se comblait de morts et d'agonisants. Alors le Renard ne voyant presque plus d'hommes bons pour combattre, voyant la poupe du brigantin toute brisée à coups de canon , et qui, déjà proche de l'eau, coulait, cria à mon père : — Antoine, le feu aux poudres, le feu aux poudres ! et à la grâce de Dieu ! Ces excommuniés ne nous auront pas vifs.
— Oh ! que cela esl brave... que cela est brave Us 'écria Jean avec enthousiasme, sans remarquer la pâleur extraordinaire de maître Cornille, qui appuyait sa main sur sa poitriue, et qui put dissimuler aux yeux de Catherine une légère écume sanglante qui lui vint aux lèvres.
Pourtant Cornille Bart continua son récit, en s'iolerrompant çà et là par de légères pauses, car il souffrait beaucoup.
— Je vois encore le Renard, ne pouvant déjà plus manier sa hache, el il s'< tait cramponné de tout son poids après le capitaine anglais . pour lui faire partager son sort el l'engloutir aussi ; plus de cent Anglais étaient sur notre pont ; le Renard criait toujours ù mou père : Aux poudrai... aiu poudres!...
Mais mon père faisait le plus vile qu'il pouvait, arrêté, je crois bien, par les morts qui obstruaient le magasin de l'artillerie; enfin il y vint à bien, car tout à coup, moi qui, déjà blessé, étais occupé prés du château d'arrière à me défendre contre deux habits rouges armés de hallebardes, je sens comme une épouvantable secousse . et je perds tout sentiment. La fraîcheur de l'eau où j'étais tombé me fit revenir a moi, et je me trouvai machinalement attaché a un débris. Alors je vis des Anglais qui, dans des bateaux, allaient ça et là, recueillant les naufragés ; je fus reçu a bord de l'une de leurs chaloupes... je demandai mon père, il était mort;... le Henard de la mer, il était mort . De notre équipage il restait deux hommes ; de notre brigantin, quelques planches... Mais aussi des deux frégates anglaises il n'en restait plus qu'une presque désemparée, car l'autre avait coulé par l'explosion de notre brigantin. Pendaut ce temps, le convoi entrait dans Dunkerque, et j allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu'on avait sauvés. — Voila, mon fils, quel a été ton grand-père... voilà quel j'ai été... imite-nous... et ...
Mais ce récit animé ayant épuisé les forces de Cornille Barl, il retomba sur son fauteuil , pâle et presque sans mouvement.
— Sainte Vierge t.. . sainte Vierge!... il trépasse... s'ecria Catherine.
— Mon pére... aussi mon père... dit l'enfant, les Anglais auront tout tué...
— Saurel. Jeanne, Christian, au secours! s'ecria mademoiselle Barl en frappant à coups redoubles sur une espèce de cloche avec un marteau...
A ce bruit, un valet et une servante accoururent. — Courez chez le physicien, Christian ; et vous, Jeanne, chez M. le curé de Saint-Ùmer... courez, pour l'amour du ciel... courez... maître Cornille trépasse...
— Oh! les Anglais... s'écria Jean Barl avec une expression qu'il est impossible de rendre.
1-e 17 du même mois, après la bataille des Dunes, Dunkerque se rendit au roi de France, qui en pril possession un jour, et la remit ensuite à Cromwell, ainsi que le portail le traité d'alliance avec l'Angleterre.
CHAPiTHE D.
On retrouvera bientôt Jean Barl; mais, avant de le voir de nouveau reparaître en scène , je crois indispensable de tracer largement le tableau des relations diplomatiques de la France avec la Hollande et l'Angleterre à la fin de 1665 et au commencement de 1666, et d'esquisser le portrait des principaux négociateurs de cette époque. Je l'ai dit, c'est le seul moyen de connaître la canse vraie de chaque guerre maritime; et la guerre maritime de 1666 est si étrange dans sa cause et si inconcevable dans ses résultats, que je ne crois trop pouvoir insister sur ces enseignements, qui, donnant une idée exacte de la politique de Louis XIV au commencement de son règne, serviront encore d'exposition nécessaire à l'intelligence du grand drame dont la mort de ce roi fut le dénoûraent.
C'était pendant la nuit du 28 décembre 1665; une neige épaisse, fouettée par la bise du nord, tombait en tourbillonnant, et, bien qu'il fût environ quatre heures du matin, tout le premier étage d'une belle maison située proche et derrière le palais Mazarini brillait splendidement éclairé. Cette lumière paraissait d'autant plus éclatante que les rues de Paris , fort obscures alors , n'avaient pas encore les réverbères que celte ville dut, l'année d'après, à la vigilante administration de Colbert.
A l'intérieur, l'hahilation dont nous parlons était meublée avec magnificence , et une espèce de galerie, qui précédai! un grand cabinet, regorgeait de tableaux, de tapisseries et des meubles les plus précieux.
Bien que ce cabinet lot consacré aux méditations et aux travaux d'un ministre, rien n'y rappelait celte grave destination ; excepté un bureau couvert de papiers el de quelques cartons,
tout y annonçait au contraire des habitudes de paresse cl de volupté : rien d'austère, rien de retiré. Les murs eUienl caches sous les plus enivrantes peiutures de l'école italienne. Des flou de lumière , jetés par les bougies rose* d'un lustre et do plusieurs candélabres de bronze dore, inondaient celle pièce, et d'immenses vases de porcelaine du Japon, places à la lélc et au pied de plusieurs moelleuses chaises longues, disparaissaient presque sous les touffes de fleurit de serre chaude dont ils étaient chargés... Ou voyait encore ça cl là, suspendues aux tapisseries, quelques armures dont le merveilleux damasquinage d'or ou d'argent èlincelaità celle vive clarté. C'était encore une console de lapis, avec des oriicmenu d'argent ciselé, surmontée d'une urne antique de la plus rare sculpture, ou une armoire à pans d'écaillé incrustée de cuivre el d'èlaio émailles. qui supportait les plus beaux cristaux de Bohème; enlin, tout au long d'une superbe glace de Venise, il y avait une foule de portraits de femmes, montés en médaillons, et sur le marbre de la haute cheminée de cette pièce, on admirait une superbe collection de figurines et de coupes d'or, d'argent ou d'ivoire, montées sur leurs socles de porphyre, où brillaient, iucrustés en bronze, les noms de Uicbel-Aiige, Benveouto, Jean Goujon, etc. J'oubliais, entre une Vénus de fAlbane et une L>da du Corrége , un très-beau portrait , représentant un homme eu costume d'èvéque, dont la physionomie était à la fois noble, douce et triste ; ce poilral éiail celui de iue->sirc Artus de Lionne, évèque, seigneur, comte de Gap et de Cbarance, mort en 1665 C était le père de Hugues de Lionne, marquis du Fresnes el de Berny, conseiller du roi eu ses conseils, secrétaire d'État chargé des affaires étrangères el de la marine ; de Hugues de Lionne, maître du splendide logis dont nous venons de donner une imparfaite description.
Dans ce cabinet, un grand vieillard osseux et maigre, vêtu de gris, et la tète couverte d'une calotte noir.'., arrangeait avec une scrupuleuse attention des paquets de lettres et de dépêches sur la table de travail; puis il renouvela l'encre de l'écntoire. tailla des plumes, prépara du papier, aviva le feu, el regarda plusieurs fois avec impatience l'horloge, qui marquait quatre heures du malin. Ces préparatifs terminés, il prit un si fil et d'argent à sa ceinture, siffla, el un valet de chambre, vêtu de noir, ayant une chaîne d'or au cou, paroi à la portière.
— Lorrain, dit le grand vieillard, apportez l'eau de cannelle de monseignear, car la nuit avance, et il ne p*ot tarder à venir.
Le laquais rentra bientôt, portant un précieux plateau de vermeil avec une aiguière de pareil métal, remplie d'un breuvage si fortement aromatisé, que la senteur s'en épandil dans tout le cabinet. Le grand vieillard posa ce vase près de la table de travail, prit une coupe de cristal à dessins gravés en mat, l'essuya soigneusement et la posa près du plateau A ce moment on entendit un assez grand bruit rie voix (fans la rue ; le vieillard courut a la fenêlre, souleva un lourd rideau vert à crépines d'or, et vit, à la lueur rougeâtre et enfumée des flambeaux que portaient les laquais, la chaise de son maître toute couverte de neige el qui entrait sous le porche dn logis. Il referma précipitamment le rideau pour aller ouvrir la porte du cabinet.
Hugues de Lionne y entra bientôt, jeta ses ganls el son chapeau à un laquais, el, sans faire attention aux empressements de son vieux secrétaire, Jacques Bigorrc . il s'approcha d'un candélabre placé sur la lable, cl, prenant deux lettres dans une poche de son justaucorps, il les lut avec attention.
A leur parfum, à la manière dont elles étaient mystérieusement pliées, à leur tranche dorée, à nne boucle de cheveux blonds qui tomba même de l'une de ces lettres, il était facile de deviner leur contenu.
De Lionne, après avoir parcouru la première, la froissa avec insouciance, l'approcha de la bougie et la brûla. Quant à la seconde, qui renfermait une boucle de cheveux, après l'avoir lue, il sourit malignement, la relut en faisant un léger haussement d'épaules, el brûla tout, Icllrc et cheveux ; seulement il dil i son secrétaire, maître Bigorre :
— Apportez-moi ce coffret d'argent de Venise, qui est scellé avec des fermoirs de rubis.
Pendant que son secrétaire allait chercher ce bijou , de Lionne fit un bon de six mille livres sur M. de Santeuil de Tremblay, trésorier-général de France i Paris, et sur le papier qui servait d'enveloppe a cette traite, il écrivit ces mots passa-
« Pourquoi ces détours-là?., ne sais-je donc pas mon âge et que je ne suis plus un céladon? »
Puis, mettant la traite cl le billet cacheté dans le coffret, il dit à Bigorre :
— Vous envelopperez ce coffret dans un morceau de cette soie de l'Inde, brochée d'argent, que vous savez ; vous scellerai le tout d'un cachet sans armes, et le ferez porter demain à l'hùtel de Soissons... a l'hôtel de Soissons... vous comprenez bien ?
Bigorre fit un signe d'intelligence.
De Lionne ajouta :
— Vous demanderez tout i l'heure au Basque qui escortait ma chaise une bourse qui est dans la pochette ; cette bourse doit contenir huit à dix mille livres en or, car, de pardieu! contre son habitude, le Quinola (1) m'a singulièrement bien traité cette nuit à l'hôtel d'Armagnac; j'ai gagné celle somme en moins d'une heure, aussitôt après le départ du roi, de Monsieur et de Madame, qui ont assisté â ce régal de madame la corn tesse d'Armagnac, qui fut d'ailleurs un des plus magnifiques que j'aie jamais vus.
— Monseigneur n'a rien de plus i m 'ordonner?
— Non... Avez-vous préparé mon travail?
— Oui, monseigneur, tout est prêt , voici les dernières dépêches que j'ai déchiffrées, ce sont celles d'Espagne, de M. l'archevêque d Embrun, et celles de La Haye, de M. le comte d'Estrades. 11 y a aussi plusieurs lettres des intendants et commissaires généraux de la marine de Levant et Ponant; celle de H. Colbert de Terron de La Rochelle est très-longue, et traite d'un grand projet de construction cl d'achat de navires, et aussi d'un nouveau classement du personnel.
— Il faudra mettre ces dépêches sous enveloppe, maître Bigorre, et les renvoyer a M. Jean-Baptiste Colbert, comme de coutume; il fera le travail et je les signerai. Mais, diavolol le roi devrait me décharger de ces affaires de la marine, que je ne fais que signer de mon nom, et qui seraient bien mieux- le fait de M Colbert, qui y est fort entendu, et a d'ailleurs le contrôle des finances et du commerce... Enfin, j'en parlerai a Sa Majesté... Allons, allez vous reposer, maître Bigorre, et ne manquez pas d'introduire M. Courlin aussitôt qu'il se présentera. J'aurai à couper M. de Coislin et le cardinal Orsini. Je parlerai moi-même au maitre-queux, car je liens à prouver à ce gourmand de cardinal italien que je mérite ma réputation d'homme entendu à la plus délicate et à la plus grande chère... N'oubliez pas aussi que, tant que je conférerai avec M. Cour tin, ma porte sera fermée pour tous, excepté pour les messages de Sa Majesté ou de son conseil.
Bigorre salua profondément et se retira.
De Lionne, qui était entièrement vêtu de noir, avec le cordon bleu en sautoir, ne gardant que son justaucorps, jeta sur un fauteuil son manteau, où était brodée en argent la plaque de l'ordre du Saint-Esprit ; puis, s'approchant de la table, il but un grand verre d'eau de cannelle, et se mil a parcourir les dépêches que les ambassadeurs de France lui adressaient.
Hugues de Lionne avait alors cinquante-quatre ans, il était d'une taille moyenne, et quelque peu replet : bien que sa figure fût pale et fatiguée, ses yeux noirs, vifs, rouds et singulièrement rapprochés l'un de l'autre, lui donnaient un regard assez analogue à celui du faucon ou de l'épervier;et, comme ses sourcils
foisonnants n'étaient pas plus accusés que sa moustache, ce qui rappait d'abord dans cetle figure blafarde et terreuse, c'étaient ces yeux noirs, charbounés et fortement cernés d'un cercle brun... ; son nez, long, assez saillant, avait surtout de remarquable l'excessive dilatation des narines, que la moindre émo-
(1) Jeu fotl i la mode jlor».
tion gonflait outre mesure, signe certain, suivant les physionomistes, d'une grande propension aux plaisiis sensuels; enfin sa bouche était grande, ses lèvres épaisses, et une perruque châtain-clair très-frisée, encadrant ses joues creuses a pommelles
saillantes, dissimulait un peu l'angle trop prononcé de sa large mâchoire. Somme toute, â part la singulière expression de ses yeux, la figure de de Lionne annonçait plutôt la paresseuse insouciance d'un voluptueux blasé que la profondeur de vues et l'incroyable finesse qui le distinguèrent si éminemment et lui nuisirent même dans quelques négociations,- tant étaient grandes la crainte et la défiance qu'inspirait son habileté reconnue.
Hugues de Lionne était un fort bon gentilhomme du Dauphinè. Tout enfant, son éducation fut confiée à son oncle Abel de Servien, marquis de Sablé. Cet Abel de Scrvien était un gros homme borgne, extrêmement glorieux, cynique et brutal à l'excès, mais doué d'un sens et d'un tact exquis pour les affaires; plein d'esprit et de feu, il eut une supériorité marquée dans toutes les négociations qu'il entreprit, tant que sa violence ne l'entraîna pas hors de toulc mesure. Aussi, reconnaissant son mérite, Louis XIII l'employa-t-il dans plusieurs missions, et plus tard lui donna la charge de secrétaire d'État de la guerre, charge qui semblait d'ailleurs devoir appartenir à celui que le nonce Fabio Chigi avait surnommé VÂnge exterminateur de la Paix, faisant allusion i la colère impétueuse que Servien faisait quelquefois éclater au milieu des conférences diplomatiques.
Ce fut donc cet homme habile qui dirigea l'éducation première du jeune de Lionne, et ce dernier montra uue habileté et une vocation si précoces pour les affaires, qui l'âge de dixhuit ans le cardinal de Richelieu lui proposait déjà un emploi de haute et grave importance ; mais de Lionne refusa, préférant partager la retraite de son oncle Servien, alors disgracié. Il fit un voyage en Italie vers 1636. Ce fut à Rome qu'il connut Mazarin, et depuis lors il vécut avec lui dans la plus entière et la plus étroite confidence; tellement qu'en 1641, lorsque Mazarin fut envoyé seul plénipotentiaire à Munster, de Lionne fut aussi le seul secrétaire qui l'accompagna. Enfin, après avoir passé par les négociations les plus importantes, de Lionne fut rappelé de Rome en 1655 pour aller traiter de la paix à Madrid, et la confiance que Mazarin avait inspirée au roi pour ce jeune ministre était si grande, qu'on a peine â concevoir l'immense latitude du pouvoir qu'il lui donna. Ce pouvoir; entièrement écrit de la main de Louis XIV, en présence d'un envoyé d'Espagne, qui le vit signer, et suivit Lionne â Madrid pour témoigner 4 Sa Majesté Catholique de la validité de cette pièce, était ainsi conçu :
i Je donne au sieur de Lionne, conseiller en mon conseil d'Etat, pouvoir d'ajuster, conclure et siguer les articles du traité de paix entre moi et mon frère et oncle le roi d'Espague, et promets ma foi et parole de roi d'approuver, ratifier et exécuter tout ce nue ledit sieur de Lionne aura accordé en mou nom en vertu du présent pou
présent pouvoir.
<i l'ait à Compiègne, le 1" juin 1G5C.
Ce fut sur les bases de cette sage et adroite négociation que fut plus tard assis le traité des Pyrénées. De Lionne, ministre plénipotentiaire â Francfort, en 1C58, jeta encore les premiers fondements de cette fameuse ligue .du Rhin, qui, partageant comme en deux parts tout l'empire entre le roi de France et l'empereur, opposait a la maison d'Autriche la moitié des princes électeurs d Allemagne, pour fermer le passage a toutes les troupes qu'elle voudrait envoyer en Flandre au secours de l'Espagne : aussi cette couronne lut-elle plus tard obligée d'accepter la paix désavantageuse qu'on lui accorda par le traité des Pyrénées.
" Mais ce oui révèle surtout la puissance irrésistible du charme dont était noué ce ministre, ce fut l'incroyable facilité avec la-
3 ut-Ile il sut faire consentir de bonne grâce et de grand cœur le uc de Savoie et Madame Royale â rompre le mariage de la | princesse Marguerite de Savoie, déjà fiancée à Louis XIV, eu
persuadant cette cour qu'elle retirerait d'innombrables avantages de l'alliance du roi son maître avec l'infante d'Espagne.
Cet abrégé bien rapide de la carrière diplomatique de Hugues de Lionne donnera du moins une idée de l'importance des missions qu'il avait remplies.
Quant a son caractère privé, de Lionne était un homme de courage et de résolution, et le dévouement qu'il avait pour son maître allait si loin, qu'il fil un jour a Louis XIV cette singulière proposition de partir pour Home, lui de Lionne, afin d'y poignarderdesamaindon Mario Chigi, frère du pape Alexandre VIII, dont la cour de France avait a se plaindre. On comprendra cette exaltation si l'on songe que personne plus que de Lionne ne voulait , à sa manière , conserver
(>ures et intactes a grandeur et la dignité de la France, et, lorsqu'il les crut compromises, il sut obtenir des réparations aussi éclatantes que celles
Ju'il exigea lors es insultes faites a l'ambassadeur de France à Londres par Balteville , ambassadeur d'Espagne , et à M. de Crèqoi a Rome par les gens du pape.
Ce qui paraîtrait seulement assez bizarre, si les implacables exigences de la politique de ce tempsla n'expliquaient pas celte apparente contradiction, c'est que ce même homme, qui évaluait si haut la considération qu'on devait à son pays, se jouait dédaigneusement de tous les traités conclus et jurés avec les autres nations , ne tenait compte des promesses les plus solennelles, des serments les plus sacrés, mais cela avec une adresse et une subtilité si merveilleuses, que, bien que des faits évidents et irrécusables s'élevassent de toutes parts pour l'accuser de trahison, il était presque toujours impossible de prouver que les traités avaient été ouvertemeul violés. Aussi de Lioune disait-il assez plaisamment a ce sujet :
• Il en est de la morale des traités comme de l'honneur des femmes -. les atteintes secrètes ne comptent pas, l'éclat seul
De Lionne.
déshonore, et il vaut mieux éluder cent traités que d'en violer ouvertement un seul. »
La suite prouvera si de Lionne fut fidèle a cette manière un peu large d'exécuter la foi jurée. Et à ce propos il me semble qu'on s'est peut-être bien natè de proclamer qu'aussitôt après la mort de Mazarin Lonù Â7F a. ait régné pur lui-même et de lui- milite. Après la mort du cardinal, de Lionne, de Brienne, Colbert , le Tellier, tous créatures de Mazarin , conservèrent et continuèrent scrupuleusement les traditions de sa politique etdeson administration. Le système qu'ils suivirent tant qu'ils restèrent aux affaires fut celui du cardinal; ses errements furent les leurs. Il n'y a qu'à jeté r un coup d œil sur les correspondances diplomatiques ou administratives antérieures et postérieures a la mort du premier ministre pour se bien convaincre de l'unité du système suivi avant et après cette mort.
C'est surtout en lisant les dépêches de Hugues de Lionne, toutes de sa main et de son style, qu'elles soient écrites en son nom ou au nom du roi, qu'il devient évident que Louis XIV , alors si jeune , si ardent, si adonné a ses plaisirs et aux douces illusions de l'amour et de l'amitié , ne pouvait pas jeter sur les questions qui lui étaient soumiseslecoupd'œil froid et impassible de l'homme rompu aux brigues et aux affaires.
En un mot, si
Krès la mort de izarin il n'y eut
plus de premier ministre de fait, si le cardinal en personne ne présida plus au conseil, sa pensée, sa volonté politique y dominèrent toujours les délibérations tant que ses créatures firent les affaires de la France. Seulement, comme ces secrétaires d'Etal connaissaient a merveille la jalousie et la hautaine susceptibilité du jeune roi , ils eurent l'adresse de lui persuader que ce n'était d'ailleurs que selon son bon vouloir et ses inspirations qu'ils agissaient.
Pour revenir à de Lionne, c'était une de ces rares organisa-
lions qui peuvent suffire à tOM les excès do travail et de plaisir. S'il sacrifiait sans ménagement sa santé , sa fortune et jusqu'à sa paresse, au jeu. à la lionne ohère et aux femmes , dés que les circonstances l'exigeaient, il trouvait en lui l'énergique et rare faculté de passer les jours et les nuits au travail , et cela sans s'appesantir, et cela sans que ses idées sortissent moins nettes et moins lucides de son cerveau. Un bain de deux heures, dans lequel il sommeillait, suffisait pour rendre à sa pensée toute sa force et son élasticité.
On verra par quelques-unes de ses dépèches avec quelle clarté il mettait d'abord en lumière les points culminants d'une négociation, et quelle était son incroyable aptitude pour les voiler, les obscurcir et les rendre impénétrables, même aux yeux de ses envoyés, s'il croyait utile de le faire.
Ce qui est encore (n'en curieux , c'est le naïf et écrasant mépris de ce ministre pour l'humanité. Il faut le voir, dans ses instructions, peser, calculer, coter la valeur de chaque conscience à corrompre ; puis , réglant le prix de chacune , et annexant ce tarifa des lettres de change, adresser le tout a ses ambassadeurs en leur écrivant : « Voici de quoi m' acheter ce roi, ce parlement, cet électeur, ce député, dont j'ai besoin; faites vite et envoyer-moi les reçus. »
Et', il faut le dire, presque jamais on ne voit la vèualité manquer a une corruption quelquefois délicate et adroite , mais le plus souvent fort brutale dans ses offres.
A ce sujet, on remarquera dans l'instruction de M. de Croissy, envoyé près de l'électeur de Brandebourg, un trait bien caractéristique du temps. Après avoir t minière les divers moyens à employer pour corrompre les gens influents de cette cour, de Lionne arrive a M. de Polnilz : u Mats celui-là a été nourri du» Tttrenne, c'est un homme de haute vertu et de probité... singulière. Il ne faut pas songer a lui offrir de l'argent... Gardez -VOUS d'une ouverture pareille, car il se pique d'un étrange désintéressement; enfin c'est à ne pas tarir sur sa vertu... • Vous respirez... Vous criez a la merveille... lorsque de Lionne termine cette mélopée d'admiration en écrivant : • Je pense néanmoins que M. de Polnitz ne refuserait pas un rénal de pierreries. »
Enfin, ce qui n'est pas moins remarquable a étudier dans la correspondance de de Lionne, c'est l'imperturbable sang-froid avec lequel il parle aux ambassadeurs de France de la bonne foi et de la loyauté du roi son maître, lorsque les faits les plus évidents viennent le démentir. En vain les ambassadeurs réclament , s'émeuvent, lui envoient avis sur avis, courrier sur courrier, ne lui cachent aucun des bruits fondés qui les accusent de trahison; lui, impassible, continue toujours ses protestations pompeuses par delà même le moment où la nation trompée, rappelant ses ambassadeurs, a pris enfin les mesures les plus hostiles et 1rs plus décisives routre la France.
Non, à moins d'avoir lu ces dépêches, il est impossible de se figurer tout ce qu'il y a de cruel et d'insultant dédain dans ces assurances railleuses d'une bonne et sincère amitié, lorsque chaque jour voit nailre une avanie ou une attaque nouvelle.
Bien que le jour gris et sombre de décembre eût fait depuis longtemps pâlir les bougies de son cabinet, de Lionne écrivait toujours les minutes de ses dépêches, cl il faut «voir péniblement déchiffré ces pages presque hiéroglyphiques pour se faire une idée de ces caractères hâtes, informes, et de cette habitude d'abréviations qui rend à la première vue les lettres de ce ministre incompréhensibles.
Il était environ neuf heures lorsque le valet de chambre de Hugues de Lionne le vint avertir que son bain était prêt ; il y sommeilla jusqu'à onie heures, s'y fit peigner, et n'en sortit que dès qu'on lui annonça que M. Courlin l'attendait dans son cabinet.
« Courtin. dit Saint-Simon, était un petit homme bellot, d'une figure assez ridicule, mais plein d'espril, de sens, de jugement, de grâce et de maturité; il avait de mauvais yeux, avait été fort galant et fort du grand monde, où il était extrêmement goûté. »
Il n'y a rien à ajouter a ce portrait, si ce n'est que Conrtin était vèiu de noir, avait alors trente-huit ans, et que le mauvais
étal de sa vue le forçait à un clignotement d'yeux presque continuel, qui ne laissait pas de donner une grande expression de finesse à sa figure luisante et colorée.
Courtin revenait d'Angleterre, où il avait été envoyé extraordinairement avec M. le duc de Verncuil. oncle du roi, pour se joindre à M. le comte deComminges, ambassadeur de rranec à Londres.
— Oh là! buon giorno, siynor de Sapicnsa (i), — s'écria gaiement de Lionne en embrassant Courtin, et cédant i l'habitude qu'il avait de mêler toujours à ses dépêches ou à sa conversation quelques mots d'italien ou d'espagnol.
— Ilelas! monseigneur, je suis indigne de ce litre de sage; je suis un sot, une pécore. »ic<i eulpà, meà maximà culpà, — répondit Courtin en se frappant la poitrine avec une affectation de bouffonne humilité, — meà culpâ; car je suis un pauvre négociateur...
— Ifombrc voilà une modestie qui me parait approcher
terriblement de la vanité.
— De la vanité, monseigneur! puis-je donc en avoir? Jugezen plutùt par ce résumé de notre mission. Depuis deux ans l'Angleterre et la Hollande étaient en ctat d'hostilité mutuelle, sans pourtant que la guerre fût ouvertement déclarée entre ces deux
nies. Malgré nos bons offices pour nos fidèles alliés cl amis lolUndais, ces différends allaient peut-être s'accommoder au commencement de cette année, par l'intervention de l'Espagne, lorsque le roi notre maître, jaloux de rendre la paix à l'Europe, et de mériter les bénédictions de ces deux États en les arrachant aux horreurs de la guerre, fait refuser la médiation de l'Espagne, et nous envoie précipitamment, M. le doc de Verneuil et moi, en très-illustre et très-célèbre ambassade auprès du roi d'Angleterre pour négocier la conciliation de ces peuples à la face du monde et de la chrétienté....
— Molio bene... Mon cher Courtin, il est impossible de mieux résumer l'esprit de vos pacifiques et conciliatrices instructions, — dit de Lionne avec un sourire plein de malicieuse ironie.
— Eh bienl monseigneur, voyez un peu la présomption humaine!... Nous faisons chasser ce pauvre hère d'Espagnol, qui eût peut-être, lui, amené un bon accommodement, tandis que nous, au contraire, nous réussissons à faire tout l'oppose de nos pacifiques et concitialricti instructions. Oui, monseigneur, nous devions ramener le calme, et nous avons soulevé la tempête.... Malgré le désir mutuel des Anglais et de nos fidèles alliés pour la paix, et bien que la rupture entre eux ne fût pas ouverte, nous avons été, hélas ! assez malheureux, helas! assez maladroits.... hélas! assez malavisés pour laisser les flottes hollandaise et anglaise s'entre-detruire dans deux batailles navales des plus meurtrières qu'elles se sont livrées.... Enfin, après de furieux combats, fatigués d'une guerre si funeste à leurs intérêts, roulant sincèrement la paix, les deux partis ouvraient l'oreille à de nouvelles propositions d'accommodement que l'Espagne et l'empereur offraient de négocier encore, lorsque notre maître, outré de l'impertinente opiniâtreté de l'Espagne, et voulant, il est trai, le repos de la chrétienté , mais avant tout défendre l'honneur de ses fidèles amis et alliés, leur intima que la guerre était inévitable, nous rappela ; et pour rendre désormais inutile toute autre tentative de paix, il se déclara pour la Hollande contre l'Angleterre, selon le traité de
1662 Mais je le vois... vous souriez, et... c'est de mépris
pour noire peu d'habileté, monseigneur ; car enfin, au lieu de vous revenir de vertes palmes d'olivier à la main, avec de bonnes promesses d'accommodement qui auraient assuré à nos alliés et à la Grande-Bretagne l'avenir le plus florissant, voici que nous venons vous dire, au contraire : Monseigneur, le commerce de la Hollande est à moitié perdu, l'Angleterre a la pote, les partis et les cabales intérieures ruinent ces deux Etats ; et de menaçante qu'elle était seulement quand nous sommes partis pour l'empêcher, la guerre est aujourd'hui solennellement déclarée. Aussi vous le disais-je bien, monseigneur! ntcâ culpâ, meà culpâ; car si les flottes anglaise et hollandaise
[1) Oh là .1 bonjour, «cigneur h Sug^re.
s'exterminent, lu France augmente chaque jour sa marine, et profile, hélas! de la division de ces peuples pour établir au loin ses relations de commerce. Encore uue lois, vous le voyez, nous avons été de bieu terriblement pauvres négociateurs. .
De Lionne , après avoir ramené par un geste qui lui était habituel une boucle de sa perruque sur son sourcil gauche, dit avec uue expression de finesse et de joie indéfinissable, en serrant cordialement la main de Courlin dans les siennes : — Au- i. monsieur l'ambassadeur extraordinaire, suis-je furieusement irrité contre vous et toutes vos maladresses, et le roi noire maître encore bien davantage, sur ma parole; car, dtnwtùo, no m puede ver nombre uuu tanio (1)... Mais delà que diton de nous?
— Ce qu'on dit de nous, monseigneur?... franchement?
— «Si, «i, veramente...da < nfidcnw (2)...
— Kb bien donc, monseigneur , je ne puis mieux faire que de vous redire une conversation que j'entendis il y a environ cinq ou six mois; c'était peu de temps avant noire arrivée a Londres, je me trouvais clans la chambre de madame de Caslelmaine, qui, vous le savez, est une des nombreuses sultanes du très-glorieux et surtout très-puissant Charles Stuarl, deuxiè me du nom.
« Je m'entretenais donc derrière un rideau de cet appartement avec M. de Comminges, on ne nous soupçonnait pas là, et cinq ou six personnes, qui sont accoutumées de souper avec le roi chez sa maltresse, raisonnaient ensemble sur les desseins
Sue la France pouvait avoir dans les conjonctures présentes, ne de ces personnes, le comte de Lauderdale, prit la parole et dit : Pardieu, messieurs, je peux vous faire la généalogie de la boone foi de la France. Le roi Louis XIII s'était engage, par une lettre qu'il avait écrite au feu roi de Portugal, de ne jamais faire la paix avec l'Espagne sans qu'il y fût compris. La paix néanmoins s'est faite, et le Portugal a été abandonne. Cette paix a été jurée sur les saints Évangiles, et le lendemain on a assisté le Portugal d'hommes et d'argent. On nous avait priés de ne traiter avec les Hollandais que de concert avec la France. Nous avons suspendu la conclusion de notre traité, sur la confiance que nous avions prise aux assurances qu'on nous donnait qu'on ne s'avancerait pas plus que nous. (Cependant la France a fait le sien ; H. le comte d'Estrades nous a dit après, qu'il n'y avait rieu dans ce traité qui nous pût compromettre les uns contre les autres ; et voilà néanmoins que la France se trouve obligée d'assister les Hollandais et de rompre en leur faveur c ontre nous ; elle ne le fait pas pourtant, et messieurs les ambassadeurs extraordinaires font le semblant devenir ici travailler de bonne foi à un accommodement, comme si nous ne connaissions pas bien qu'ils sont fort aises de nous voir battre, et que le nu de France espère que le roi d'Espagne venant à mourir, le roi de France se rendra mattre des Pays-Bas, sans que l'empereur l'en puisse empêcher. »
— Cet impertinent Lauderdale a dit cela? que kombre jocoxo \7>\ !
— Mot pour mot, monseigneur I
— Ah! es, mais, et vous, Courtin, vous, que pensez-vous des conjonctures présentes? dites-le, il y a tant de choses qu'on ne confie pas aux dépèches !
— Oh ! oh ! pour cela, monseigneur, il me faudrait remonter aux c auses de la guerre de l'Angleterre et de la Hollande, au traité conclu avec cette puissance en 1062, et surtout au traité des Pyrénées, que vous savez mieux que moi, puisque vous l'avez fait avec feu monseigneur le cardinal.
— Dites toujours, Courtin ; vous savez dans quelle estime je vous tiens, et vos réflexions ne seront pas perdues pour moi. je vous jure.
— Eh bien donc, monseigneur, pour remonter à ce merveilleux traité de paix ëîcrnelte qui, depuis qu'il est signé, a été, est, et sera la cause de toutes les guerres que noua voyons, avons vues, et verrons en Europe ; pour en revenir I ce traité.
(i) Car, |«r le oV<ii«mi, il ne »e peut voir an uomuie plu» maladroit.
i2; (lui, oui, vrai on i «(.liante.
;3; (fuel homme amusant!
monseigneur, savez- vous, selon moi. ce qui a décidé le roi notre maître à se marier avec l'infante d'Espagne? Ce n'est
fiardieu pas sa maigre dot de cinq cent raille écus..., mais bien e projet arrêté d'avoir un jour un prétexte pour se saitir de la Flandre espagnole, après la mort du roi très-catholique.
— Hombre! que dites-vous là? — s'écria de Lionne en éclatant de rire. — Et la foi des traités? et les clauses si expresses de la renonciation, jurées dans l'Ile des Faisans, jurées sur les sacrés Evangiles et garanties par notre saint-père le Pape, renonciation par laquelle le roi notre maître se reconnaît exclu de la succession du fait de la reine sa femme, en tous royaumes, principautés, domaines ou seigneuries auxquels elle pourrait prétendre par la mort de son père, le roi d'Espagne ? oubliez-vous cela?
— Soit, monseigneur; mais, toujours à mou sens, à cette heure que le roi d'Espagne est mort, on fera cas de cette belle renonciation comme de cela, — ajouta Courtin en faisant claquer son pouce contre son médius. — Aussi noire maître envabira-t-il la Flandre aussitôt que son armée sera prête.
— Mais si les Hollandais se plaignent de ce voisinage dangereux, mon chez Courlin?
— Eh bien ! monseigneur, on les envahira eux-mêmes pour leur ôter celte frayeur.
— Mais, la foi jurée? dutvolo !
— Parlons sérieusement, monseigneur, et permettez- moi do continuer : quant à la renonciation, je le répète, on en fera bon marché ; car voilà l'avantage des iraiies politiques sur les traités particuliers : il n'y a pas de recours contre les fauteurs; renoncez à une triste succession de quelques mille pislnles pardevant notaire , du diable s'il y aura moyeu d'éluder ou de prétendre à un denier; faites un traité avec un marchand, et que je sois pendu si vous n'êtes pas forcé de l'exécuter à la lettre ; mais renoncez à une couronne, ou traitez avec un pays p.ir-devant le pape, ou par-devant le monde ; promettez, déclarez, signez, jurez, basl... vous demeurez libre comme l'air ; et pour peu que vous ayez une grosse armée et de vaillants capitaines, le bon droit, ou plutôt, ce qui mieux est, la succession vous demeure, n'est-ce pas vrai, monseigneur?
— 11 faut savoir se soumettre à la volonté de Dieu , qui inspire les rois, et se convaincre que la cause qui triomphe est la bonne, puisque le ciel lui permet de triompher, — répondit de Lionne avec une imperturbable gravité.
— Je saurai me résigner comme vous, monseigneur; mais je voudrais bien savoir pourtant ce que le ciel reserve à nos fidèles amis et allies les Hollandais; car ce qui me parait le plus singulier dans notre position, monseigneur, c'est que nous avons justement pour alliés un peuple avec lequel surtout nous devons avoir au premier jour les plus lerribles différends à propos de la Flandre espagnole... un peuple de marchands que toute l'Europe regarde avec une haineuse convoitise, en calculant les immenses richesses que leur procurent leur commerce et leur économie. Et je vous le demande un peu, monseigneur, est-il possible que ces grossiers meynhert lassent longtemps et impunément sonner leur or aux oreilles de la chrétienté , quand le joyeux et besogneux roi Charles n'a pas un sou dans ses coffres, quand les princes électeurs de l'Empire entretiennent des cours presque royales, quand la Suéde et le Danemark voient maigrir leur commerce de tout ce qui engraisse celui de ces républicains, quand notre maître lui-même sent le besoin de se créer une marine, et a pour l'avenir de si grands et de si splendides projets de magnificence! Quoi! ce pauvre or serait condamne à moisir tristement au fond de ces marécages hollandais, pour être seulement compté, pesé et repesé par très avares et rustiques buveurs de bière, taudis qu il serait si fêté ailleurs, tandis qu'il pourrait si élégamment circuler, briller, pétiller au milieu des cours les plus folles et les plus joyeuses! Mais cela est impossible, monseigneur; et puis le Hollandais est un peuple si peu du monde ! c'est le véritable mniuu-nr Dimanche de cette nouvelle comédie de Molière , le nunuieur Dimanche bon à chasser quand il a rempli son devoir et .son office de Moniteur Dimanche; cir, pour dire le vrai, monseigneur, plus je songe à cette alliance du grand roi notre
mallro avec ce peuple de marchands, plus il me semble voir un jeune et fringant seigneur forcé de faire compagnie a l'usurier pileux dont il a besoin; aussi, pardicu! suis-je bien rassuré sur notre déclaration contre l'Angleterre en laveur de la Hollande, car on s'entend lonjours de gentilhomme à gentilhomme; et bien que le traité d'étroite union que le roi notre maître désirait conclure avec le roi Charles, le mois passé, ait été rompu, je suis sûr que nous n'en resterons pas moins dans les meilleurs termes ensemble, que nos nouveaux ennemis n'auront rien à craindre de notre mauvais vouloir, et qu'en un mot nos alliés de Hollande serout plus embarrassés de leurs amis que de leurs ennemis.
— Mais, à propos de ce traité négocié ici avec Hollis et Filz- Hardin, vous ne sauriez croire, mon cher Courtin, quelles onl été les ridicules imaginations des Hollandais. Dieu sail leurs reproches sur ce que nous osions penser, disaienl-ils, à nous unir d'étroite amitié avec leurs ennemis, au lieu de nous déclarer contre l'Angleterre , ainsi que nous l'aurions dû faire quatre mois après les premières hostilités commises par celle nation, c'est-à-dire il y a prés de dix-huit moisi A cela vous sentez bien que j'ai répondu que tout était faux, que le but du voyage de lord Fitz-Hardin en France n'avait rien de politique, cl qu'un pareil soupçon était une sanglante injure pour la loyauté du roi notre maitre. Mais , demonio ! ce qui me confond, c'est que, bien que la négociation de ce iraité soit demeurée du dernier secret, on l'ail aussi vite pénétrée en Hollande, sur la simple venue de Fitz-Hardin eu France et de l'envoi récent de Ruvigny en Angleterre.
— Oh ! monseigneur, c'est que, malgré tout, voyez-vous, il y a quelqu'un qu'on n'abuse jamais.
— Et quel est cet impertinent quelqu'un-là? diavolo!
— Eh t mais, le bon sens public, monseigneur... sans doute... le bon sens public! Vous riez, et pourtant c'est un fait, oui, c'est un fait qu'il est aussi impossible de nier que de concevoir; car qui expliquera comment les hommes réunis en masse résolvent, avec la plus haute sagacité, des questions qu'ils ne comprendraient peut-élre pas même individuellement1? par quel phénomène peut-il émaner de ce chaos d'intelligences grossières une appréciation si lumineuse des choses? pourquoi le bon sens public a-t-il toujours pénétré le but réel el positif d'une négociation politique? Pourquoi, par exemple, à noire arrivée a Londres, depuis la cour jusqu'à la bourse, jusqu'au porl, tout le monde a-t-il dit : Les ambassadeurs français ne sont ici que pour empêcher la paix, au lieu de s'y employer? Pourquoi le peuple dit-il a la Haye que la déclaration de la France en faveur de la Hollande sera vaine, et que la république supportera seule le faix de la guerre? Pourquoi, lorsqu en 1663 M d'Estrades fut précipitamment envoyé à La Haye afin de rompre l'alliance que l'envoyé d'Espagne voulait conclure avec la Hollande et l'Empire pouf s'opposer aux prétentions futures de notre maître sur la Flandre ; pourquoi ce bon sens public criait-il aux Hollandais : Un jour cette alliance avec la France vous perdra ; car, une fois en Flandre, Louis XIV voudra con-
Îuérir votre propre pays? Enfin, d'où naissent ces prévisions? enez, monseigneur, j avoue que cela me confond ; a moins qu'il n'y ail aussi chez les nations une espèce d'instinct conservateur, analogue à celui qui avertit les animaux de l'approche de l'orage et du danger.
— Oui, oui, qui les avertit, mais ne les en garantit pas, mon cher Courtin; car a quoi sert ce bon sens public, que je suis loin de nier? pourquoi l'écoute-t-on si peu? pourquoi I Angleterre, sachant que nous venions aviver sa querelle avec la Hollande au lieu de l'accommoder, ne nousa-t-elle pas chassés? pourquoi la Hollande a-l-elle traité avec nous, malgré les justes craintes qu'elle concevait de nos projets sur la Flandre? pourquoi ne rompt-elle pas avec nous, aujourd'hui qu'elle est convaincue de notre mauvaise foi à son égard? dites? pourquoi ce cri. quelquefois l'écho de la vérité, reste-t-il el restera-t-il toujours si inentendu? C'est que, voyez-vous. Couilin, il y a quelque chose de plus puissant encore que le bon sens public ou privé, ce sont les passions mauvaises de l'humanité. On entend cetlc voix sage, mais on ne l'écoute pas : tenez, prenez
des exemples dans la vie privée : quel homme, avant d'entrer dans un tripot, n'a pas eu aussi le bon sens de ;e dire : C'est la ruine ou l'infamie que je vais chercher là!... Mais la soif du gain l'aiguillonne ; il entre, se ruine, se lue ou se déshonore. En voyant une table délicate cl recherchée, qui ne s'est dit : Je souffrirai si je m'indigère ? Mais le parfum des mets irrite la sensualité, on s'attable .. et on s'enivre. Qui, avant de penser à séduire une femme, n'a pas songé aux mille embarras, aux mille dangers qui peuvent arriver d une liaison illicite ? Mais un regard passionné, une taille voluptueuse vous affolent, et tout est oublié... Croyez-moi, mon cher Courtin, malgré leur bon sens qui prévoit l'avenir avec une si rare sagacité, hommes et nations n en sont pas moins soumis aux réactions positives de leurs passions du moment. Maintenant vous me demanderez pourquoi ces passions parlent plus haut que le bon sens? Voici pourquoi. La volonté d'une nation ne s'exprime, après tout, que par un organe reconnu : en Angleterre, c'est le parlement; eu Hollande, 1rs collèges; dans l'Empire, les électorals. Or, qu'est-ce qu'un membre du parlement, un député de collège, ou un électeur souverain, si ce n'est un homme, partant une créature essentiellement humaine et soumise aux besoins organiques de l'espèce? Or, le diable sait que ces besoins sont aussi impérieux qu'innombrables, et qu'Achille était vulnérable au lalon. Vous comprenez, n'est ce pas? Aussi est-ce à grands frais que nous nourrissons tant de votes el de voix a nous dans les assemblées représentatives de ces Etals; de sorte que, malgré la grosse voix du seigneur Bon-Sens, les choses vont a notre gré, parce que ces inestimables et précieux besogneux que j'ai dit formant la majorité de l'espèce, et conséquemment la majorité des assemblées délibérantes, nous y régnons par la corruption. Aussi, croyez-moi, mon cher Courtin, tant qu'il y aura des passions à irriter et à assouvir, l'homme calme dominera l'homme passionné, et, s'il le faut, le poussera dans le précipice lors même qu'il lui crierait : Vois bien que c'est dans un abîme que je te jelte. Cela vous parait cynique ; mais cela est ainsi, il est indispensable que cela soit ainsi ; et puis enfin, dans ce grand tripot politique de l'Europe, il faut qu'un pays soit dupe ou fripon; et pour one na:ion. être dupe, c'est être envahie, conquise, démembrée, que sais-jc? Tenez, un exemple entre mille. Le grand pensionnaire de Wilt, qui est à la téte des affaires de la Hollande, est un homme intègre, énergique, plein d'honneur et d'amour pour son pays, dévoué à la Hollande comme un amant à sa maîtresse . d'une si rare et si extraordinaire probité qu'il a été impossible, mais impossible de lui rien faire accepter, aucun subside, aucune pension, pas même un régal de pierreries (ce qui, après lout, n'est pas de l'argent), pour l'engager plus avant dans l'intérèl du roi notre maître. Bonne ou mauvaise, de Wilt a une idée politique qu'il suit a l'exclusion de toutes, et cela, j'en suis sûr, avec 1 entière et ferme el profonde conviction qu'il sert bien la république. Eh bien ! avec toutes ces nobles visées, c'est la plus grande dupe que je connaisse ; avec mes beaux semblants ic l'ai mis dans un guêpier d'où il ne se tirera jamais ; car sa conviction personnelle, sa haine de la maison d'Orange, l'intérêt de son pouvoir, qu'il considère comme le seul moyen de salut de 6a république, tout cela l'y enfonce encore; et maintenant qu'il s'aperçoit peut-être qu'il marche a sa perte, la pente est devenue irrésistible, el malgré lui il roule a l'abîme. Incapable d'une perfidie ou d'un détour, sa faute capitale a été de croire bonnement, sottement, qu'une monarchie jeune el guerrière ne serait pas envahissante, et qu'elle pouvait s'allier sans aucune arrière-pensée à une obscure république marchande; de ne pas prévoir enfin que, lorsque nous aurions sucé la Hollande jusqu'à la moelle, nous la crosserions du pied; el cela, parce que ce de Wilt est un de ces hommes à parole d'Évangile, comme on dit. Eh bien 1 souvenez-vous de ce que je vous dis : vous verrez comme il finira, et ce que deviendra son pays.
— Tétebleu I monseigneur, il y a là bien des choses vraies, mais, après tout, qui pourra donc décider quel est le meilleur système. de la bonne ou mauvaise foi en politique?
— Qui cela? mais tuieU to « dicho, hombret ce qui décide ça, ce sont les bonnes ou mauvaises armées.
— Et maintenant que voici la guerre ouvertement déclarée, monseigneur, assisterez-vous la Hollande contre l'Angleterre? joindrez-vousla flotte de M. le duc de Beaufortàcelle de Ruyter, d'après le traité de 1662, ou assisterez-vous, au contraire, sous main l'Angleterre contre les républicains?
— Cet homme est curieux comme une femme, — dit de Lionne avec un éclat de rire. Puis il ajouta, en mettant plusieurs dépêches dans un sac de velours noir : — Allons, venez, monsieur le célèbre et illustre ambassadeur, rendre compte au roi, notre maître, de votre célèbre et illustre