‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 2 sur 120 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le 30 janvier de l'année suivante 1666, trois personnes étaient assemblées dans le cabinet de M. le comte d Estrades, ambassadeur de France auprès des sieurs États-généraux des Provinces-Unies, résidant à la Haye.

Le moins âgé de ces personnages paraissait être l'objet des révenances respectueuses des deux autres : c'était un jeune omme d'environ dix-sept ans, d'une taille moyenne, frêle, maigre, dont la pâleur mate et bilieuse auuonçait un tempérament nerveux et maladif; l'ensemble de sa figure n'offrait rien de caractéristique qu'une apparence de flegme et d'impassibilité remarquable. Son front était peu saillant, son nez aquilin, ses yeux habituellement voilés; mais sa bouche, à peine indiquée par des lèvres minces et blanches, annonçait une force de volonté peu commune. Très-simplement vêtu de velours noir, il portait ses cheveux longs et flottants, selon la mode d'alors, et de temps en temps il étouffait, dans un mouchoir brodé de ses armes, une légère quinte de toux qu'on eutendait a peine, tant sa voix était faible. Presque courbé dans un large fauteuil de basane à rosaces d'or, il causait avec M. le comte d'Estrades, vieillard de haute taille et de fort grande mine.

Ce jeune homme, qui sera plus tard un des meilleurs généraux et un des plus impitoyables politiques de son temps, qui, haïssant surtout Louis XIV, balancera souvent le succès de ses armes, et qui, en 1688, usurpant la couronne de Jacques II, son beau-père et son oncle, doit susciter a la France ses deux plus terribles guerres maritimes; ce jeune homme, enfin, qui, au moment de sa mort, disposera presque en dictateur de tous les cabinets de l'Europe, c est Guillaume, priuce d Orange, (ils posthume de Guillaume II de Nassau et de Henriette-Marie Sluart, fille de Charles I".

Depuis l'arrivée du jeune prince chez l'ambassadeur, la conversation, assez insignifiante, avait roulé sur les nouvelles de France que venait d'apporter à l'instant H. Colbert de Crois.sy, la troisième personne qui se trouvait dans le cabinet; après détails donnés par ce dernier sur la mort de S. 9a. la

reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, le prince fil un mouvement pour quitter son fauteuil ; MM. de Croissy et d'Estrades se levèrent de leurs chaises.

— Monsieur le comte, — dit le prince qui grasseyait un peu, et dont la voix basse et brève était souveut interrompue par de légères quintes de l'asthme qu'il conserva toujours, — monsieur le comte, j'oubliais de vous prévenir de la résolution où je suis de prier madame la princesse ma mère, et M. de YYitt, de renvoyer en Angleterre ceux de mes domestiques qui sont de cette natiou ; la guerre contre la Grande-Bretagne continue, et je ne veux pas mécontenter les états généraux en gardant près de moi des Anglais ; je désire, monsieur le comte, prouver ainsi en toutes choses mon dévouement a la république dont je suis l'enfant, et montrer en même temps à S. M. le roi de France que je sacrifierai toujours à la cause des Étals et de leurs alliés les liens de pareuté qui m'attachent au roi Charles.

— Votre Altesse sait l'affection toute singulière que le roi mon maître lui porte, et cette disposition sera encore augmentée, s'il est possible, par ce procédé de Votre Altesse, qui se montre en cela bien digne des conseils qu'elle daigne recevoir de M le grand-pensionnaire de Wilt.

— J'aurai toujours beaucoup de plaisir, monsieur le comte,

à recevoir des conseils de M. de Witt , et je désirerais aussi le fréquenter davantage ; mais, puisque nous parlons de M. de Vint, senez-vous assez bon, monsieur fc comte, pour m appuyer auprès de lui a propos de la demande que voici : Madame de filjîlttao, femme d'un de mes principaux domestiques, est Anglaise; or je voudrais l'excepter de la détermination que je prends à l'égard de ses compatriotes, et que les étals gi néraux lui permissent de demeurer à la Haye ou dans une de ses terre* de la province d'Ulrechl; car sans cela, madame de Zuylisiein s en allant en Angleterre, M. de Zuylisiein la suivrait sans doule, et je me verrais ainsi privé de deux personnes avec lesquelles je suis habitué depuis mon enfance. Pourrez-vous bien intercéder pour moi auprès de M. de Witt, afin qu'il fasse celte ouverture à la première assemblée des Étals, monsieur le comte?

Votre Altesse peut croire que je mettrai tous mes soins à lui prouver la passion que j'ai de la servir auprès de M. le grandpensionnaire.

— J'en suis convaincu, et je vous en sais un gré infini, croyez-le, monsieur le comte, — dit le prince. Puis, répondant au salut de M. de Croissy, il sortit accompagné de M. d'Estrades, qui le recouduisit jusqu'à la dernière porte de son appartement.

Pendant toute celte conversation, M. de Croissy avait attentivement observé la ligure du prince d'Orange, qui, chose étonnante pour un âge aussi tendre, était restée morne et glaciale, soit qu'il eût parlé de son admiration pour M. de Win, ou de son désir de conserver M. de Zuylisiein auprès de lui. Tout cela avait été dit d'une voix épale et sourde.

Sans doute que le prince s aperçut de l'examen dont il était l'objet, car il ne jeta pas les yeux sur l'observateur opiniâtre, de qui le regard perçant, les gros sourcils, le teint brun et le front soucieux lui parurent sans doute un peu sauvages.

En effet, M. Colbert de Croissy, alors âgé de trente-six ans, avait, comme son lrère, ce dehors de rudesse et de brusquerie bourgeoise que Louis XIV reprochait aux Colbert, et qui plus tard devinrent à la cour aussi proverbiales que leur courage et leur fermeté.

Malgré cette enveloppe abrupte, on reconnaissait pourtant â M. de Croissy un esprit singulièrement sagace, un jugement sain et droit, cl une sorte d'appréciation des choses qu'il modifia plus tard, mais qui alors était si crue et si mathématique, qu'on admirait presque la brutalité cynique avec laquelle, dépouillant une négociation de ses pompeux entourages, il montrait à nu et de tous ses cotés le fait réel, ses prétentions et ses résultats, tels sordides qu'ils fussent. En un mot, c'était l'esprit exact du grand Colbert, qui ne connaissait que le chiffre et le total, exposant d'une manière nelte et claire les procédés impérieusement voulus par la diplomatie de ces temps-là.

Mais cet esprit d un positif si implacable était quelquefois caché sous une telle apparence de bonhomie et de rondeur, qu'il fallait se trouver profondément lié d'intérêt avec M. de Croissy pour le démêler à travers cette enveloppe quelque peu brutale.

Ces détails ne paraîtront pas superflus quand ou verrt toute l'influence de M. de Croissy, comme ambassadeur à Londres, lors de la guerre maritime de 1672 et 1673, et sa singulière administration lorsque plus tard il eut le département des affaires étrangères.

Quant à M. le comte d'Estrades, c'était un homme du plus grand monde tant par lui-même qne par ses alliances, et qui avait été très-galant; il ne manquait ni de savoir ni de belleslettres, était d'un commerce sûr, d'un noble caractère ; et en toutes choses, les autres ambassadeurs comptaient fort avec lui. Il s'était surtout rompu aux affaires depuis l'acquisition de Imnkerque qu'il négocia en 1662, moyennant cinq millious donnés au roi Charles II, déjà très-besogneux.

On sait que cette vente indigna considérablement en Angleterre. Les communes se récrièrent beaucoup de voir sacrifier à de si misérables intérêts un port de mer de celte importance et acquis à tant de frais parCromwell. Mais, comme disait gaiement le joyeux roi Charles, tke jovial king, à son favori M. le duc de Buckiiigbam m'a-t-il refusé de ""

m : ■ Pourquoi diable, aussi, le parlement l'argent? il n avait qu'à parler plus tôt, moi

je lui mirais cédé Uunkerque au même prix qu'au roi de France, el mt me a quelque chose de moins; car, par saint George, je fuis un bon Anglais de la vieille Angleterre. •

Ce fut surtout l'extrême promptitude avec laquelle M. d'Estrades termina ce traité si avantageux pour la France qui en assura la réussite ; car le courrier chargé d'en porter la ratification à Londres rencontra vers le milieu de la Manche un envoyé qui avait ordre de rompre la négociation s'il en était temps encore.

Somme toute, N. le comte d'Estrades avait assez de secret et de manège pour les affaires ; il usait, aussi bien qu'ambassadeur au monde, de l'artifice et de la corruption pour arriver i ses fins ; mais il colorait ses ressources d'un si noble et si précieux langage, qu'il demeurait persuadé que rien n'était plus innocent en soi. Par suite de ces exagérations, il en venait aussi a prendre un peu trop sérieusement peut-être les instructions héroïques et déclamatoires de Louis XIV, ou plutôt de de Lionne, qui. nous l'avons dit, dans cette sape sourde et impitoyable qu'on appelle diplomatie, regardait lesformulej et la teneur des traités comme aussi peu valables en fait que ces formules de politesse qui dans le monde consistent a se proclamer jes trèsniimhlcs serviteurs les uns des autres; car, dit Louis XIV dans ses instructions pour le dauphin, — « en se dispensant d'exécuter a h lettre les traités, on n'y contrevient pas, parce qu'on n'a pas pris a la lettre les paroles d'un traité, quoiqu'on ne puisse employer que cclles-la... comme il se fait dans le monde pour celles des compliments absolument nécessaires pour vivre ensemble, et qui n'ont qu'une signification bien au-dessous de ce qu'elles sonnent : ainsi, dans le traité avec l'Espagne, plus les clauses par ou les Espagnols me défendaient d'assister le Portugal étaient extraordinaires, pleines de précautions et réitérées, plus elles marquaient qu'on n'avait pas cru que je dusse m'en abstenir; aussi ne m'en suis-je pas abstenu, h

— Eh bien! monsieur, — dit l'ambassadeur en rentrant dans son cabinet, — que pensez-vous de S. A. le prince d Orange?

— Pardieu! monsieur, cela est encore tout plein du lait de sa nourrice, et c'est aussi calme, aussi impénétrable qu'un vieux juge, et celte façon d'aller au-devant de l'exigence de i m .i » propos de ses domestiques anglais pour se faire un mérile du parti qu'on devait le forcer à prendre... hé! hé! cela n'est déjà pas si mal avisé. ... Mais celte Zuylistein qu'il veut garder en Hollande, qu'est-ce que cela?... on m'avait tant vanté l'austérité des mœurs de ce jeune mignon.

Le ton libre et presque grossier de M. de Croissy choquait é>idemment M d'Estrades, qui répondit avec beaucoup de sécheresse et de gravité :

— Et on ne vous a pas trompé, monsieur; Son Altesse le prince d'Orange est fort austère, et d'ailleurs madame de Zuylistein est une personne toute de bien et de très-haute qualité et vertu . Mais cela prouve la dissimulation naissante de Son Altesse, car a qui ne serait pas aussi bien averti que moi, il semblerait que Son Altesse ne tient à consencr M de Zuylistein auprès de 'ui que pour avoir la compagnie de madame sa femme, tandis ^a'au contraire toute sa frayeur est de voir déjouer par ce départ les cabales orangistes de M. de Zuylistein, homme fort dangereux, qu'on se gardera bien de laisser auprès de Son Altesse; car il est plus que personne au monde dans les intérêts de l'Angleterre, et fort peu le serviteur du roi notre maître

— Ah ça! mais, et lui, monsieur le comte, cet impassible asthmatique, quels sont ses sentiments pour notre maître, malgré ses phrrbus de tout i l'heure? — repartit M. de Croissy, nullement intimidé parla gravite de M. d'Estrades.

— Je vous rapporterai, monsieur, un propos qui est échappé a Son Altesse; malgré sa réserve habituelle, même avec ses plus familiers, il a dit • qu'en bonne politique la Hollande et I Angleterre étaient les ennemies nées et irréconeiliables de la France. »

-- Cela prouve que le jeune perroquet a la mémoire bonne; mais j'avoue que ce qui m'étonne le plus, c'est son sang-froid, el le diable sait ce qu'il couve sous ces surfaces immobiles

— En effet. Son Altesse est impénétrable , monsieur, impénétrable. Le grand-pensionnaire, M. de Witt , a tout fait pour en obtenir quelque marque de confiance; impossible, monsieur, jamais la moindre apparence d'entraînement ou de naturel; haine ou amitié, on semble n'éveiller rien en lui. En voici bien une preuve : M. de Witt, qui est un homme tout honneur et vertu , ne lui a pas caché que , dans l'intérêt de la république, il avait cm devoir demander et obtenir autrefois des états généraux , tant par sa propre influence que par celle de Cromwell , l'abolition perpétuelle du stalhouderat et de la capitainerie générale dont avait été investi Guillaume II , père de Son Altesse.

— Eh bien ! monsieur le comte, cette voix si criarde de l'héritage a-l-elle été aussi muette?

— Si muette, monsieur, que le jeune prince se contenta de répondre qu'il trouvait juste que le bien des Etats ait passé avant l'intérêt privé; mais cela d'un ton si froid . si impassible, qu'il paraissait n'être pour rien dans l'affaire, alors que, pour lui, il s'agissait pourtant de rester privé de la presque souveraineté de la Hollande, et de demeurer aussi peu que le dernier de ces républicains.

— l)e tout cela, monsieur le comte, je suis tenté de croire que ce jeune bomme compte singulièrement sur l'avenir de sa cause, car une telle indifférence, si elle était vraie, sérail bien étrange.

— Mais voici, monsieur, quelque chose de plus extraordinaire encore. In jour, M. le grand-pensionnaire de Witt raconta à Son Altesse , par parenthèse de leçon , comment son père, a lui Jacob de Witt. député de Dordrecht, ayant, au sujet de je ne sais quel impôt injustement perçu , fait une remontrance ferme, mais respectueuse, au père de Son Altesse, alors slathouder et capitaine général, ce dernier, irrité de cette liberté, fit emprisonner M. Jacob de Witt à Lowestein, au mépris de toute justice. Aussi, dit M. de Witt â Son Altesse, c'est peut- •être à celte illégale et fâcheuse atteinte portée par le prince votre père à la liberté de mon père à moi , simple député de Dordrecht, que Votre Altesse doit la perte de ses charges et de ses dignités jusqu'alors héréditaires. »

— Eh bien! que dit notre dépossédé?

— Son Altesse répondit froidement, comme toujours, qu'elle regardait alors comme doublement heureux que les fils fussent amis, puisque les pères avaient été ennemis.

— Comment ! et rien de plus?

— Rien de plus.

— Rien de plus... allons, c'est clair comme le jour, le jeune mâtin attend pour mordre que les crocs lui soient poussés; l'avenir y pourvoira. Mais ce de Witt, monsieur le comle, ce de Witt, quel homme est-ce? et quand je dis quel homme, j'entends quel est son prix... sa valeur monnayée... ou monnayable? car franchement, monsieur le comte", le roi notre maître le croit assez à son service , mais voudrait l'y voir bien davantage; aussi M. de Lionne m'a-t-il commandé de vous dire d'acheter â tout prix ce grand-pensionnairc-là pour notre maître.

Le cynisme de M. de Croissy vint encore froisser M, d'Estrades . qui , nous l'avons dit , toul en usant des ressources de la corruption, aimait au moins à les déguiser. Aussi répondil-it d'un ion sec :

— M. de Witt est incorruptible, monsieur, et je croyais m'étre donné l'honneur «le mander a M. de Lionne que M. le grand-pensionnaire s'estimait heureux d'être utile au roi, mais qu'il n attendait pas les marques particulières de la bieuvrillance de Sa Majesté pour se déclarer le plus passionné de ses serviteurs.

— Tenez, monsieur le comte, entre nous, Sa Majesté aimerail mieux voir ce serviteur pétitionné que pamonné; aussi m'a-t-elle commandé de vous dire de porter ce que vous appelez les marques particulières de sa royale bienveillance à deux cent mille é< us. Ainsi, nous ne pouvons manquer de nous attacher ce de Witt, car. pardieu! monsieur le comte, on aurait pour ce prix-la trois électeurs souverains et des plus indépendants.

— J'ignore monsieur, le tarif de la conscience des électeurs

souverains, mais je puis vous parler sciemment de celle de M. de VYilt, et je vous répéterai encore ce que je me suis donué l'honneur de répoudre à Sa Majesté en lui renvoyant les lettres de change qu'elle m'adressait. M. de Wilt estincorruptible, tout à fait incorruptible , et non-seulement lui , mais encore les siens et son entourage.

— Mais deux cent mille éeus, monsieur le comte, deux cent mille écus!

— Et que voulez-vous que l'on fasse de cent, de deux cents, de six cent mille écus, monsieur, quand on va par les rues, suivi d'un seul laquais, et qu'on n a pas plus de train que le dernier marchand de celte république?...

— Mais , monsieur le comte , il y a d'autres jouissances que celles du luxe et de la grande chère. La jouissauce de gouverner seul, sansrriailleries, et presque en souverain, est fort ebar-

.mante aussi. Kh bien ! croyez-vous que si, moyennant ces deux cent mille écus, le de Witt croyait pouvoir ruiner la cabale qui lui est contraire, il ne le ferait pas, afin d'agir après cela selon sa guise comme un véritable bassa de Mauritanie? Non , non! rrovez-moi , monsieur le comte , faites-lui celte ouverture sous ce jour, et vous verrez.

— Mais enfin, monsieur, qu'importe que l'assurance que je puis donner des seutiments de M. de Wilt à l'égard des intérêts de Sa Majesté coûte ou non deux cent mille écus? car c'est la toute la question, ce me semble?

— Permettez , monsieur le comte, cela importe extrêmement. En bonne politique, quand un homme d Etat se vend pour être dans nos intérêt», il v a tout lieu de croire qu'il sacrifie réellement le bien de son pays à nos vues ; mais, qinnd il fait nos affaires pour rien, diable I il faut être sur ses gardes, monsieur le comte ; car il y a cent à parier contre un que nos affaires passeront après celles de son pays , ou plutôt qu'elles lui sont immolées, parce que ce qui fait l'heur de l'un ne peut janais faire l'heur de l'autre. Or, dans les conjonctures présentes, le roi notre maître voudrait qu'avant tout, et à quelque prix que ce fût, ses intérêts prévalussent. C'est pourquoi il allait jusqu'à deux cent mille écus, et même jusqu à vous autoriser à promettre au sieur de Wilt , ce que je ne vous avais pas encore dit . jusqu'à lui promettre le secours de son armée dans le cas où l'argent ne lui aurait pas suffi pour abattre la cabale orangiste. Or, quand l'ambition ne s'etaye sur rien, c'est folie ; mais quand on a l'appui d'un roi de France, on peut tout oser, et à mon avis, monsieur le comte, il faudrait amener le de Witt à tout oser contre ce qu'il appelle, la liberté de son pays, en lui faisant sonner haut le secours de notre maître; de toute façon, le roi n'y peut que gagner, car... Mais, — dit M. de Croissy en s'interrompant , — comme tout ceci est tellement du dernier secret, que Sa Majesté m'a dépêché pour vous le dire, permettez-moi de m'assurer qu'il n y a ni fâcheux ni curieux dans le salon qui précède ce cabinet.

M. de Croissy, ayant pris cette précaution, continua :

— Mais tenez, eiitre nous, monsieur le comte, trouvez bon que pour être clair et précis je continue de parler sans ambiage et sans ces tours verbeux et emphatiques qui ne sont bons qu'à obscurcir les faits.

— Je vous écoute, monsieur.

— J'ai à vous communiquer d'abord les intentions du roi, monsieur le comte , puis ensuite la négociation dont je suis chargé auprès de M. l'électeur de Brandebourg, afin d'avoir vos lumières sur quelques points. Quant aux volontés du roi, elles ont trait à trois de ses prétentions ; voici la première :

Maigre sa renonciation expresse au traité des Pyrénées, malgré les assurances réitérées et contraires que Sa Majesté donne chaque jour aux Provinces-Unies, Sa Majesté est décidée à conquérir les Pays-Bas espagnols , et cela le plus tôt qu'il lui sera possible.

M. d'Estrades ne put retenir on mouvement.

— Cela ne vous étonne pas, monsieur le comte; car le roi a tout prévu, jusqu'à la validité des droits qu'il a sur ces pays... Un nomme Duhan , secrétaire de M. de Turennc, ayant par hasard étudié la coutume de Flandre, s'est souvenu et a dit a son maître qu'il y avait dans cette législation un certain droit

de dévolution, par lequel /<•* enfant» du second lit sont exclus de la succession pur les enfants du premier, sans que les mâles du second excluent Us filles du premier. Bien n était plus à riropos, j'espère. Avouez que ce nions Duhan était un habile

— Mais celle coutume est de Flandre, monsieur...

— Et justement, cela se rencontre à merveille, monsieur le comte. Comme ce que le roi veut conquérir est la Flandre, il la prend au nom du droit qu'on y professe. Est-il quelque chose de plus naturel et de plus équitable? D'ailleurs, il y a eu une assmeblée de théologiens et de légistes qui approuvent que, pour cette fois, le droit des nations soit réglé par le droit civil ; et puis d'ailleurs , outre cette assemblée-là il y en a encore une composée de soixante-dix mille autres légistes armés de bons mousquets qui allégueront, eux, le droit du plus fort. Or, une prétention apptiyée sur le droit civil et sur le droit du mousquet me parait à moi toujours assurée, et surtout valable : mais l'important, pour que cette prétention réussisse, est le secret, et peur cela, monsieur le comte,' M. de Lionne veut que, par tous les mensonges et toutes les fourberies imaginables, vous éloigniei de la vision de ce M. de Witt les projets de Sa Majesté sur les Pays-Bas.

— Monsieur de Croissy! dit vivement M. d'Estrades.

— Je me suis donné l'honneur de vous dire , monsieur le comte, que je serais clair ; or, je ne fais autre chose en appelant mensonges et fourberies les bourdes et fausselés que nous débitons à qui mieux mieux pour tromper ceux avec lesquels nous avons à négocier, quand toutefois il y va de l'utilité du service de notre maître, parce qu'après tout la fin justifie les moyens, dit l'Écriture. Je continuerai donc, s'il vous plaît . M. de Lionne m'a encore ordonné de vous dire , monsieur le comte , qu'il fallait à tout prix faire durer le plus longtemps possible la guerre entre celle république et le roi Charles, parce qu'à I abri de cette guerre, Sa Majesté faisait impunément, sous les yeux de l'Europe, ses préparatifs contre la Flandre espagnole ; aussi, en cas de paix avec l'Angleterre, le roi vous enjoint-il de susciter immédiatement d'autres ennemis il ses fidèles alliés des Provinces-Unies, afin qu'il puisse continuer ses armements sous le semblant de secours qu'il doit à ces républicains une fois attaqués.

— Mais cet ennemi, monsieur?

— Quant à cet ennemi, monsieur le comte, M. de Lionne pense qu'il n'en est pas de meilleur à susciter à nos fidèles alliés que le belliqueux prélat de Munster, qui leur fait maintenant la guerre comme domestique de l'Angleterre j M. de Lionne sachant que dans cette hypothèse de paix, pour quelques milliers d'ècus, le digne ecclésiastique recommencerait la guerre tout aussitôt et tout aussi bien comme domestique secret du roi de France, parce qu'avant tout ce que veut ce Van Galen, ce sont quelques subsides pour entretenir son sérail de Munster et ses heiduques sur un pied honorable. Or, l'occasion se présentant , il n'y faudra pas; car pour faire attaquer à prix d'or un ami ou un ennemi à ! improviste, il n'y a pas un bravo de Rome qui vaille cet èvéque cupide et matamore, toujours prêt à dégainer ses cinq mille cavaliers.

— Sa Majesté a raison de compter sur monseigneur l'évéque dp Munster ; car, en effet, ce seigneur ecclésiastique se dévoue à qui se montre reconnaissant de son dévouement, et il n'aurait tenu qu'à M. de Witt de le compter parmi ses amis ; mais, quoi que j'aie dit, il a cédé aux criailleries de ces réformes au sujet du papisme ; aussi a-t-il eu grand tort de se laisser aller à cette faiblesse... Après cela, je le conçois, car le fils d'un avocat de Dordrecht ne peut pas avoir la fermeté d'un homme de qualité.

— Verlubleu ! monsieur le comte, combien je sais gré à mon père d'avoir été marchand de draperies à Reims I car je vois que s'il eût été simple avocat , vous douteriez furieusement de ma fermeté.

— Monsieur, je ne faisais aucune application dans ceci.

— Pardieu, monsieur le comte, je le sais bien, ni moi non plus.

— Mais revenons aux ordres de M. de Lionne : vous con-

oaisset les vues du roi sur les Pays-Ras, il me reste A vous entretenir des deux autres prétentions de Sa Majesté : la premiere regarde le trône de Pologne, qu'il veut donner à M. le duc d'Enghien, car madame Anne-Marie de Goniague a promis a Sa Majesté d'user de son influence sur l'esprit du roi Casimir

Ïour engager le bonhomme a abdiquer en sa faveur. En outre, . le prince entrerait en Pologne a la tête de cinq cents chevaux et de six mille hommes pour soutenir l'élection de 11. son fils, déjà presque assurée ; car Sa Majesté a corrompu la plupart des seigneurs. Maintenant Sa Majesté voudrait que ces troupes, destinées a agir en Pologne, y entrassent en passant par le territoire des Provinces-Unies.

— Je doute, monsieur, que cela soit praticable. Ces républicains ont tellement frayeur des troupes armées , que, bien

aiusi de vitesse l'armée de l'Empire, qui aurait mille peines à traverser des États dont les gouvernements sont vendus a Sa Majesté.

— Je conçois à merveille ces nécessités, monsieur ; mais encore une fois je redoute la répugnance de ces gens-là à recevoir des troupes étrangères chez eux.

— C'est pourquoi Si Majesté vous reconftnande, monsieur le comte, de leur exagérer outre mesure les forces de ce diable] d'évéque, et le danger des pilleries et monstruosités qu'il peut se mettre en goût de commettre, et l'avantage que la république aurait! voir terminer cette guerre. Quant à ce de Witt si insup-

fiortable, Sa Majesté pense qu'il serait possible de l'amener à avoriser le passage des troupes en lui promettant leur appui dans le cas où il voudrait usurper une puissance plus étendue

Lo cabinet <tu «mile d'E*lrule«.

qu'ils continuent de payer la solde des dix mille hommes que le roi notre maître leur devait fournir d'après le traité, ils s opiniatrent a ne vouloir maintenir dans leur pays que quatre mille de nos soldats, et encore diminuent-ils chaque jour ce nombre, malgré les réclamations de M. de Pradel, et l'effroi que leur inspire monseigneur l'évèque de Munster.

— El pourtant, monsieur le comte, Sa Majesté a compté sur cet effroi pour déterminer la république a donner passage a son année ; car, voulant tenir secret son projet sur la Pologne, il le dévoilerait du moment où il y enverrait ses troupes par mer, au lieu que, les faisant arriver par terre jusqu'à Lubeck pour Dantzig , on ne pourra tout au plus deviner son dessein que lorsqu'il sera presque exécuté. Une autre considération tout aussi grave exige encore le passage de l'armée française sur le territoire de ces républicains ; c'est que, dans le cas où la prétention de Si Majesté sur la Pologne ne pourrait s'effectuer immédiatement, les troupes de notre maître, une fois en Hollande, n'auraient plus qu'un pas à faire pour se jeter dans Its Pays-Bas en cas d une invasion en Flandre, et gagnrraient

que la sienne Cette épreuve sera décisive ; s'il accepte, il p>1 à notre maître; s'il réussit, il est encore plus à lui ; s il se perd, qu'importe? le temps d'agir contre la Flandre et peut-être contre la Hollande sera venu, et les troupes du roi occuperont le pays; si, au contraire, ce de Witl refuse, il devient alors plus que l'ennemi de Sa Majesté, qui vous commande d'aider à le renverser, espérant trouver une créature plus â sa discrétion.

— Cette voie est â tenter, monsieur, et j'avoue qu'il y aurait des chances pour trouver un grand-pensionnaire plus dévoué à Sa Majesté; mais dans le cas où ces républicains s'opiniaireraient à refuser l'intervention de Sa Majesté au sujet de la guerre de Munster?

— Dans ce cas, monsieur le comte. Sa Majesté veut que, faisant sentir à ces vils trafiquants combien ils sont indignes de ses bontés, vous préveniez ce de Witt que le roi enverrait alors les troupes qu'il leur destinait au secours de Casimir attaqué

tiarLiibomirski et ses rebelles; mais que, par le fait même de a déclaration de gnerre contre la Grande-Urelagne, Sa Majesté s'étant nrivèe de la facilité d'envoyer ses troupes par mer, il

c. mpte bien qu'il lui sera loisible de les diriger par terre, en passant sur le territoire de la république, par ! Ost-Trise, le duché de Necklembourget le comté d'Embden jusqu'à Lubeck.pour llantzig, et que Sa Majesté entend aussi avoir une place-forte de la république. Wesel.pour couvrir sou armée dans le cas où les affaires de Cologne ne nécessitant pas immédiatement son intervention dans ce royaume, les troupes françaises seraient obligées de séjourner quelque temps sur le territoire de la république ; de cette façon, nous arriverons toujours au même but, car l'important est de faire entrer l'armée de Sa Majesté en Hollande. Aussi ce prétexte de la révolte de Lubomirski est-il excellent pour cela, si la proposition de Munster 1rs effrayait trop ; car ce n'est, après tout, qu'un simple passage qu'on leur demande dans le premier cas.

leurs, m'envoie auprès de M. l'électeur de Brandebourg pour acheter d'abord son suffrage qu'il livrera 4 la mort de Léopold, puis sa promesse de lever dix mille hommes pour appuyer la conquête des Pays-Bas ; les dix mille hommes seront entretenus sous le prétexte d'assister les Provinces-Unies, toujours contre le prélat et ses éternels cinq mille cavaliers. Quant a moi, je crois avoir beaucoup de chances pour réussir auprès de M. l'électeur ; car une femme qui avait été a madame l'électrice m'a assuré de deux choses : que M. de Brandebourg était considérablement le serviteur de madame sa femme, et que madame sa femme aimait non moins considérablement les pierreries, les meubles précieux et toutes sortes d'autres magnificences; aussi ai-je prié le roi de me laisser entamer la négociation par un beau fil de perles on un diamant de prix, que je vais cher-

As nom du Rot, mou manrr, je voas apparie 11 decliralton de faerre de Si Hijené contre l'Angleterre. — page ».

— Quoique je sache l'éloignement prononcé de M. de Witt pour tout passage de troupes, et surtout pour l'abandonnemenl d'une place forte, je pourrais encore espérer de lui faire envisager ces choses comme très-favorables aux intérêts de la république; mais les assemblées de ces gens-là sont tumultueuses et récalcitrantes, et, bien qu'un bon nombre de leurs députés aient à se louer des bontés de Sa Majesté, ils se cabrerout à cette proposition I

— S'ils se cabrent, monsieur le comte, le roi est certain de l'habileté avec laquelle vous leur serrerez la gourmette. Maintenant il s'agit de la troisième et dernière prétention du roi noire raaitre, à laquelle se rattache aussi la mission dont je suis chargé près de l'électeur de Brandebourg : cette dernière prétention regarde la couronne impériale, ce friand morceau que François )", Henri IV et Louis XIII ont tant guigné, et que feu M. le cardinal voulait si fort servir i notre maître , qui, vous le voyez, en a le même appétit. La santé si chancelante de l'empereur Léopold rend chaque jour une réélection plus certaine. Aussi, Sa Majesté, déjà sûre des voix de quatre élec-

102 r»o> ImfiimclU S«k»»ld«r, tm d*£rfa»lk, |.

cher ce matin même chez un de vos Crésus de la Haye. Une autre lionne chance m'est encore venue : j'ai su par Kuvigny qu'un certain comte de Schwerin avait beaucoup de part aux conseils de cet électoral, et j'ai demandé à Sa Majesté quelques milliers d'écus pour le Schwerin qui, dit Ruvigny, est de fort grand ieu et de fort grande chère.

Et d'ailleurs, monsieur le comte, permetlei-moi de voua lire la dernière lettre que M. de Lionne m'a écrite, et vous aurez la bonté de me dire, vous qui connaissez l'entregent de celle petite cour, s'il n'a rien omis dans ses indications; — et de Croissy, fouillant dans son sac, en tira la dépêche suivante :

n Le roi, apprenant que nos bons amis les Anglais envoyaient cent m ile livres pour être distribuées dans l'èlectorat de Brandebourg, a eu la pensée d'envoyer l'ordre à monsieur voire frère de vous adresser une lettre de change de cent mille livres que vous distribuerez pour la plus grande utilité du service du roi noire maître; mais, pour ne pas courir deux risques, l'un de perdre l'argent sans aucun fruit, l'autre qu'on ne se moque de nous à Clèves ou à Oxford, je serais assez d'avis que vous

JEAN RART

ne fissiez pas payer un sou que le traité ne soil signé et ratifié.... »

— Et M. de Lionne agit fort sagement, monsieur. Ainsi ai-je fait lorsque S. M H. Charles me demandait des avances sur le prix de Dunkerque avant la signature de la vente.

— El soyez sûr, monsieur le comte, que le joyeux roi Charles se fût arrangé fort de garder Dunkerque et de mettre la main sur vos millions, ainsi qu'il a voulu faire dernièrement pour la dot de la reine de Portugal, à ce que m"a dit Ruvigny; mais je continue, et voici le plus curieux de la lettre de M. de Lionne, un petit tarif explicatif de la conscience des gens de delà.

« On m'a chargé encore de vous donner le plus de lumière que je pourrais sur les principaux personnages de la cour de l'électeur, et que voici : « Madame l'éleclrice. qui aime fort la magnificence, a grand crédit sur monsieur son mari, plus par ses douces insinuations que par la qualité de son esprit. Je ne sais pas bien au vrai si madame sa mère, la douairière d'Orange, aura conservé le sien autant et aussi grand qu'elle l'avait sur l'esprit de cette princesse. C'est une circonstance a vérifier a la Haye. Le baron de Schwerin, qui fait la principale ligure dans le ministère (si ce n'est que le prince a'Anhalt, qu'il a voulu y associer, l'en ait débusqué), est en tout dépendant de l'éleclrice; ledit baron est encore tenu pour fort Autrichien, fort intéressé, et pour un homme qui n'a pas de grandes lumières ; je sais qu'il a reçu, il y a sept ou huit ans, en une seule fois, un régal de quatorze mille ecus comptant que lui fit la maison d'Autriche, et je crois bien savoir que depuis ce temps-là il n'a rien eu d'eux (non par défaut de bonne volontél, non plus que l'électeur à qui Luis de Haro, aux conférences des provinces, promit positivement, et parlant au baron de Rumenthal et par écrit : que le roi d'Espagne lui ferait payer annuellement cent mille ècus, dont ledit électeur n'a pas depuis ce temps-là touché un seul, ce dont on le dit fort piqué. Le prince d'Anhalt a à peu près les mêmes qualités d'Autrichien et d'intéressé que ledit baron de Schwerin. L'électeur avait à Francfort, lorsque nous y étions, trois ambassadeurs dont le chef Mail le prince Maurice, aujourd'hui général de l'armée des Etals; les deux autres étaient le sieur Jona et le sieur Albiez : nous gagnâmes par argent ces deux derniers en donnant à chacun six mille écus, moyennant quoi le prince Maurice, sans en savoir la cause, se vit en toutes rencontres forcé dans ses opinions, quand il s'agissait des intérêts du roi. Or, ce Jona est aujourd'hui chancelier de l'électeur; c'est un petit fourbe, mais homme à tout faire pour de l'argent, pourvu que dans les offres on sauve sa pudeur. Je commençai à l'engager à moi par un voyage que jelui fis faire auprès de Sa Majesté, et, suivant le prétexte de lui en faire défrayer la dépense pour qu'elle ne tombât pas sur sa bourse, je lui fis prendre six cents écus. qu'il eut d'abord grand'honte d'accepter, c«r il me lit dire que j'avai» eu sa virginité; celle tentative me donna l'idée d'autres offres, qui réussirent bien. Il y a aussi à cette cour le sieur de Polnitz, capitaine des gardes de 1 électeur, qui a été nourri chez M. de Turenne, fort galant homme, et qui témoigne être très-affectionné au roi, mettant néanmoins la satisfaction de son maître avant toute chose : on ne le gagnera pas par de tarifent, et je croit nu'il M tiendrait ttffttué gu'on lui en fit la proposition... mais je crois gn'on peut lui faire accepter quelque régal de pierreries, si I affaire réussit. Le baron de Bumenlhal est le beau-fils de Schwerin, et se laissera plus toucher encore que l'olnilz à l'espérance d'une gratification, ne fut-elle même pas en pierreries. Enfin, quant au subside demandé par l'électeur lui-même, tout en lui niant l'espoir d'y compter comme rémunération de sa déclaration en faveur des Provinces-Unies, à laquelle il est et demeure obligé, vous lui ferez connaître néanmoins que Sa Majesté lui accorderait ce subside et même davantage, s'il voulait entrer on d'autres plus grands engagements pour les propres intérêts du roi, et lui donner ses troupes pour les faire agir pour son service à propos des visées que vous savez. <• Or, ces visées sont l'invasion de la Flandre, ainsi que vous le savez aussi, monsieur le comte. Maintenant, bien que celle instruction soil fort détaillée, comme vous

voyez, n'auriez-vous pas quelque connaissance plus particulière des faiblesses de ce Brandebourgeois-là?

— Non, monsieur, si ce n'est que M. le prince d'Anhalt est un terrible chasseur, et qu'il a pour courre le cerf une des plus belles meutes qui se puissent imaginer ; mais ce goût , dit-on, l'a fort eudetlè, de même que la grande chère de M. de Schwerin lui a beaucoup dépensé.

. - Dénis soient doue la meute du prince d'Auhall et le cuisinier de M. de Schwerin, monsieur le comte, et bénis soient généralement les défauts, les goûts et les passions de ceux avec qui nous avons à traiter; car rien ne simplifie davantage une négociation qu'un désir bien immodéré, bien cuisant, qu'on peut satisfaire à condition ; et, tenez, sans aller plus loin, c'est l'histoire du joyeux roi Charles, notre si peu offensif ennemi ; que n'en obtiendrait-on pas, grâce à son besoin insatiable d'argent qu'irrite encore I impertinent mauvais vouloir de son parlement! Quelle cire à manier qu'un tel roi pour un ambassadeur qui peut disposer de quelques écus! Hélas! monsieur le comte , et dire que nous allons déclarer la guerre à un si commode ennemi, véritable courtisane qui ne sait rien refuser à qui la paie, et qui pourtant n'a rien à elle, donnant et dissipant tout jusqu'au dernier ducaton ; encore une fois, monsieur le comte, je gémis en pensant que d'un moment à l'autre vous pouvez recevoir cette déclaration de guerre,

— J'avoue, monsieur, que je m'étonne de ne l'avoir pas encore reçue d'après l'avis surtout que vous m'avez donné, et aussi d'après ce que Sa Majesté m'a écrit au sujet de la jonction de la flotte de S. A. M le duc de Beaufort.

— Tenez, monsieur le comte, je n'ai pas le talent divinatoire de Nostradamus, et pourtant, je puis vous prédire , moi , que les venu et les empêchements seront si furieux, que celle jonction n'aura pas lieu.

— Je ne comprends pas ce que vous roulez dire, monsieur, car je me remets aux dépêches de Sa Majesté qui me fait part des ordres qu'elle a donnés à S. A. M. le duc de Beaufort.

— Eh bien ! gageons, malgré vos dépêches, monsieur le comte, que la flotte du rot des Halles n'aura rien de commun avec celle des meynhers de Hollande.

— Nous verrons bien, monsieur.

— Vous verrez bien, monsieur le comte. Attaquer ce bon roi Charles, est-ce donc possible? un excellent futur allié qui, poussé à bout par les refus de son parlement, nous arrivera pieds et poings liés comme lors de la vente de Dunkerque.

— Le fait est qu'alors Je n'eus qu'à me louer de la facilité de Sa Majesté de la Grande-Bretagne, car, trois mois après la vente, les cinq raillions qu'elle en avait tirés étant dissipés, Sa Majesté Britannique me fit l'honneur de ra'ordonner de demander au roi mon maître s'il voulait lui acheter son litre de Roi de France, et que, dans cette occurrence, il le lui céderait pour cent mille écus. A cela. Sa Majesté répondit que cent mille écus étaient trop peu, et qu'elle lui proposait en échange sa royauté de Navarre; enfin Sa Majesté de la Grande-Bretagne descendit jusqu'à cinquante mille livres que mon maître ne voulut pas même donner.

— El de pardien 1 il avait raison, car le bon roi Charles l'eu! donné pour un ecu, et y eût-il encore gagné. Eh bien, monsieur le comte I avouez donc que le roi notre maître aurait tort de sacrifier les immenses avantages que peut lui procurer l'alliance aveugle d'un aussi facile compagnon à l'alliance rogue et soupçonneuse de ces grossiers républicains; en un mot, notre maître, selon moi , ne peut rester longtemps l'allié des Provinces-Unies, et ne le restera pas plus de temps qu'il ne lui en f*udra pour achever ses préparatifs contre la Flandre; car une fois le masque levé, croyez-vous pas, monsieur le comte , que ces républicains verront d'uo bon œil les prétentions de notre maître sur les Pays-Bas, tandis que le roi Charles l'y aiderait de toutes ses forces, s il savait y gagner quelques milliers de louis?

— Je sais que Sa Majesté de la Grande Bretagne n'y prétendrait pas un ponce de terrain, Sa Majesté me I ccrivatl il y a deux ans. u

— Eh bien! monsieur le comte, compares donc ces doux

alliances, car, tncore une fois, le bcu d'une alliance est de dominer assez dans le pays auquel on se joinl pour l'utiliser à vos intérêt* ; ici cet espoir est nul d'après l'intégrité, hélas I maintenant trop connue de ce de Witt, et d'après l'éloiguemeut tout aussi probable de la cabale oraugiste pour la France dans le cas où le parti de Witt succomberait; tandis qu'en Angle erre tout peut être à la discrétion de notre maître. Car, pardieu! pour un million de livres, le joyeux Charles lui vendrait jusqu'au grand saim George son patron, s'il avait lemalh-ur de se lamrr « hoir du paradis ; et vous voulez, monsieur le comte, que pour soutenir ces républicains contre ce futur allié si commode, notre maître aille risquer le peu de vaisseaux qu'il possède dans une pareille guerre, quand, avec l'aide des vents contraires, il peut retenir tranquillement sa flotte dans ses havres, pendant que sous ses yeux deux marines puissantes et formi labiés , qui seront toujours ses rivales ou ses ennemies, s'extermineront a qui mieux mieux... comme elles ont déjà fait. Entre nous, monsieur le comte, il faudrait être fou pour opérer cette jonction, toujours à mou avis, bien entendu, ne préjugeant rien sur la volonté et les desseins de notre maître , enfin, selon moi, la déclaration de guerre a l'Angleterre ne sera qu'une vaine formalité, et la jonction de la flotte do roi de France à celle de ces trafiquants républicains qu'une aussi belle promesse. Le temps prouvera si je me trompe, monsieur le comte.

A ce moment, on entendit gratter a la poile du salou qui précédait le cabinet. M. d' Estrades alla lui-même ouvrir et revint avec des dépêches qu'un courrier apportait de France: il décacheta et dit :

— Ah! c'est la déclaration de guerre de S. M. contre l'Angleterre et l'édit de M. le dm: de Beaufort. Je vais de ce pas communiquer ces pièces à M. le grand-pensionnaire de Witt, et lui annoncer la futnie jonction de la flotte de notre maître à celle de MM. des Etals.

- Ah ! le bon billet qu'a La Châtre 1 s'écria M. de Croissy.

M. d'Estrades demanda ses gens pour se rendre en cérémonie chez le graud-pensionnaire de Hollande.

Page 1