LETTRE BU ROI LOUIS XIV A M. DE
A Vcrs»ill*«, ce 25 «util 1708.
Monsieur de Charment,
J'ai reçu vos lettres du 5 et du 11 de ce mois, la première par l'ordinaire et la seconde par le courrier que la république de Venise a dépêché à son ambassadeur. Comme le motif de cette expédition • été de me porter des plaintes des nouvelles entreprises du chevalier de Forbin, il s'est acquitté des ordres de ses maîtres dans l'audience que je lui ai donnée; il m'a parlé conformément i ce que le sénat vous a fait dire, et à ce qui est contenu dans les différents mémoires que vous m'avez envoyés. Je vous instruis de mes réponses par la lettre que j'écris au eardinal d'Eslré«s, et que je lui marque de vous communiquer. J'attendrai, comme je rai dit au sieur Pizaoni, les preuves que le chevalier de Forbin me doit envoyer. Avertissez-le cependant, le plus promptement qu'il vous sera possible, d'en user désormais avec plus de modération a l'égard des sujets de la république. Je ne suis point en guerre avec elle, et mon intention est seulement d'empêcher que l'on ne fasse passer par le golfe des provisions pour l'armée de l'empereur.
La continuation des violences du coté de la mer pourrait nuire considérablement aux assistances que I on retire pour mes armées de l'état de terre ferme et de la république; enfin mon intention n'est pat que les choses soient portées a l'extrémité, et je m'en rapporte a ce que vous verrez encore plus particulièrement dans la lettre que j écris au cardinal d'Estrées.
{Aff. étrang. - Venue, 1702, P. tvVp.)
Ensuite de cette dépêche, M. de Forbin fut appelé a la cour pour avoir A y rendre compte de sa conduite.
La campagne de M. de Forbin dans l'Adriatique ne fut pas la seule de celle année.
M. de Cbateaurenault fut chargé d'aller au-devant de la flotte du Mexique pour la convoyer ; il s'acquitta de cette mission avec succès, et la conduisit, selon les ordres qu'il avait reçus de la cour, en Galice, au port de Vigo. Malheureusement les ennemis, que l'on croyait retirés et hors d'état de rien entreprendre sur la fin de cette campagne, curent avis de ce passage à Vigo, trouvèrent les batteries de la rade sans défense, la cote dégarnie de milice, et, entrant dans le port sans résistance, forcèrent M. de Cbateaurenault A y brûler quinze vaisseaux qu'il avait ramenés, et dont il n'eut le temps que de sauver les effets et les équipages.
On conçoit de quelle importance fut cette perte de quinze vaisseaux dans un moment où la France était obligée d'étendre sa marine et de couvrir cet immense littoral des deux royaumes.
Après ce formidable écbec, on prit en France les mesures les plus efficaces pour le réparer, et on ordonna dans tous les ports de construire des vaisseaux. t
En Espagne', on songea surtout' A conserver fa dix, menacé d'une descente des Anglais, et mis hors de défense par le manque de fortifications, de soldats, de fonds et de munitions. On fît partir de France le plus de seeouis qu'il fut possible, avec quatre vaisseaux et six galères aux ordres de M. de Champigny, qui se plaça sous le pavillon de M. le comte de Fernand Xugnès, en qui le roi semblait avoir toute confiance. On y envoya aussi M. Petit-Renau, dont on a tant parlé, ainsi que M. Ar-
noul, intendant de la marine : ils avaient mission d'examiner l'état de cette place, dont la conservation importait si fort au royaume d'Espagne, et de chercher tous les moyens possibles de la ravitailler.
Enfin, à forte de soins, Cadix fut mis en état de quasi-défense, ce qui n'empêcha pas H. d'Ormond, amiral anglais, de faire une attaque contre Santa-Maria, qui, d'ailleurs, n'tul aucune suite importante.
Les expéditions de cette année n'offrent d'autre but que celui de montrer le pavillon. Ainsi, M. le comte de Toulouse fut envoyé de Toulon 4 Messine, avec quinze vaisseaux, et revint bientôt en France.
L'année 1703 commença parla création de douze maréchaux de France, dont trois, d'Estrées, Chateaurcnault, Tessô, appartinrent à la marine.
Il ne se passa, d'ailleurs, rien d'important. Car toute cette année fut employée, pour ainsi dire, aux préparatifs de 1704.
Le roi de Portugal, pour qui la France s'était épuisée par les secours de toute espèce qu'elle lui avait donnés, oubliant ses engagements, reçut dans ses ports les flottes combinées de Hollande et d'Angleterre; et, accédant au traité, il obligea l'empereur et le roi des Romains de céder leurs prétendus droits sur l'Espagne a l'archiduc, sous le nom de Charles III, qui vint en Hollande, de la fut à Londres, et de Londres s'embarqua pour le Portugal. La princesse de Danemark, fille de Jacques H, veuve de Guillaume, la reine Anne, enfin, persuadée que la guerre civile en France opérerait une puissante diversion, pratiqua des intelligences avec les protestants des Cévennes, et entreprit d'y porter des armes et des munitions. Elle y serait parvenue sans les mesures prises ponr la garde des cotes dn golfe de Lion, qui empêchèrent les alliés d'y pénétrer.
L'Angleterre et la Hollande ne tirèrent d'autres fruits de leurs nombreuses flottes que celui d'avoir fait de vaines tentatives sur les côtes de France et d'Espagne; on se tint sur la défensive, et, a la réserve de quelques actions particulières, tout se borna à une tactique d'observation réciproque.
Cependant la pénurie augmentait dans les ports : les ouvriers étaient mal payes, et on fit de nouveaux efforts, néanmoins, pour porter un grand coup l'année suivante.
Du côté de l'Amérique, la sûreté du passage des flottes d'Espagne qui partent ordinairement en mars et en juillet, l'une pour PortoBello, l'autre pour la Vera-Crui, était un des objets les plus intéressants pour les deux couronnes ; on craignait que ces flottes ne fussent inquiétées par les escadres d'Angleterre et de Hollande qui gardaient ces parages, et auxquelles on ne pouvait, cette année, opposer de forces égales. Pour v remédier, M. de Ponichartrain proposa a M. de Cbamillard de faire faire ce commerce par des vaisseaux séparés que l'on ferait convoyer en partant des ports de l'Europe jusqu'au delà des dangers ; qu'ainsi on préviendrait les mésaventures que courent les grosses flottes, dont la marche, toujours lente, assure un plein sucrés à qui veut les attaquer.
Ce projet fut approuvé, et M. de Poutchartrain en écrivit de la part du roi au cardinal d'Estrées, ambassadeur extraordinaire en Espagne ; l'Espagne suivit les mêmes errements, car on en fit partir à diverses époques des vaisseaux pour France.
On envoya séparément MM. de la Harteloire, lieutenant général, Chabert. chef d'escadre, et le chevalier Phelippeaux, capitaine de vaisseau, croiser vers le cap Saint-Vincent et d'autres parages, afin d'assurer, par leur présence, le retour des vaisseaux d'Espagne et de les ramener, suivant Us circonstances, dans les ports de France.
Les flottes ennemies tentèrent, mais en vain, quelques entreprises sur Belle-lsle, parurent devant Cadix et passèrent le détroit sans faire aucune action de vigueur.
Louis XIV, qui avait cru leurs forces beaucoup plus considérables qu'elles ne l'étaient réellement, n'avait pas voulu permettre a M. le comte de Toulouse, qui ne comptait que quinze vaisseaux armés a Toulon, d aller à leur rencontre avec des force» inégales ; mais sur ce que le roi apprit de leur faiblesse, il lui manda de se rendre au détroit pour leur intercepter le pas-
sage à leur retour; néanmoins, les ennemis le prévinrent, repassèrent le détroit avant que M. de Toulouse eût pu les joindre, et ce prince reçut l'ordre de désarmer.
Le marquis de Coetlogon, M. Chabert, M. de Champignv et M. de la Harteloire, qui devaient joindre M. le comte de Toulouse avec leurs vaisseaux au détroit de Gibraltar et lui compléter ainsi une flotte de trente-huit vaisseaux, reçurent pareillement l'ordre de désarmer à Brest.
M. le marquis de Coetlogon rencontra, à son retour, une flotte hollandaise qui revenait des ports de Portugal en Hollande, richement chargée ; il en coula à fond une partie, et enleva quatre vaisseaux de guerre qui l'escortaient. La campagne devant bientôt finir, on envova M. de Chateaurenault au détroit avec quatre vaisseaux, et M M. de Rouvray et d'Artigny, avec trois frégates, en Levant, pour chasser les corsaires flessingnois qui infestaient ces mers.
En Italie, M. du Quesne-Mosnier continua de croiser dans l'Adriatique et sur les bouches du Pô pour ruiner le commerce ennemi.
Dans le Nord, une flotte de bâtiments marchands, escortés par M. de Tourouvre, fut rencontrée auprès de Granville par des forces supérieures, et plusieurs de ces bâtiments furent pris ou brûlés; d'après l'expérience de cet échec, on se résolut d'attendre la mi-septembre pour le passage du convoi dans la Manche, parce que les coups de vent d'équinoxe empêchent les fortes escadres de tenir la mer.
On doit parler, dans ce tableau rapide d'événements, pales, sans couleur, qui ne sont pour ainsi dire qu'une exposition de faits plus graves ; on doit parler du traitement fait en France aux prisonniers anglais. On a vu et dit en son lieu quels étaient les odieux traitements que les Anglais faisaient supporter aux Français ; il est bon de mettre eu parallèle la façon dont on les traitait en France
Les marins et les officiers anglais étaient mis dans une ville, sur leur parole, ou à leur choix, avec une sentinelle à leur porte, jusqu'à ce que leur échange fût conclu. On donnait quinze sols par jour aux capitaines, dix aux lieutenants et cinq aux soldats ; mais, sur les détais qu'apportèrent les Anglais à signer le cartel, et sur les nouvelles qu'on reçut des mauvais traitements que l'on faisait subir aux prisonniers français en Angleterre, on se résolut de traiter ces derniers de même que les Français etàieul traités en Angleterre, et I on réduisit la solde des prisonniers anglais, capitaines on matelots, à trois sols par jour, ainsi que cela était pratiqué en Angleterre à l'égard-dcs Français; cette mesure fut efficace, car bieutôl les Français furent mieux traités et eurent la même paye que les Anglais avaient d'abord touchée, paye qui leur fut rendue dès que les procédés convenables pour les Français remplacèrent ces misérables et oppressives mesures.
On encouragea celte année surtout, beaucoup la course; mais les armateurs de Dunkerque se plaignirent de ce que les capitaines de vaisseau du roi les forçaient souvent de se joindre à eux, ce qui les obligeait de perdre le fruit de leur course. Le roi défendit à ses officiers d en user ainsi à l'avenir, cl il fut décidé que tout vaisseau qui se trouverait à la vue d'une prise, et qui, par conséquent, aurait pu y contribuer par sa présence, serait admis au partage de la prise à proportion de la force de son équipage.
Malgré tous les armements du roi et des particuliers, on ne put empêcher le passage de l'archiduc en Portugal sur la flotte ennemie, et l'on ne crut pas prudent de tenter de le poursuivre.
Enfin, l'année suivante, 1704, vit, à bien dire, la dernière grande bataille navale qui fut livrée pendant le long règne de Louis XIV.