CHAPITRE XXXV
Après moins d'un mois de séjour à Messine, voyant la grande disette qui continuait de réguer dans celte ville, "et ne pouvant plus même assurer la subsistance de ses équipages, le chevalier de Valhelle se résolut à retourner en France pour exposer nettement au roi quelles chances de succès offrait cette expédition; et aussi pour aller chercher les vivres et les provisions nécessaires à la conservation de cette ville. Le sénat ayant chargé D. Antonio Caffaro d'accompagner M. de Valhelle en France, accrédita cet envoyé auprès de Louis XIV, avec mission de le supplier de ne pas abandonner un peuple qui ne voulait avoir d'autre mailre que lui ; D. Antonio Caffaro devait d'ailleurs rester en France comme chargé d'affaires de Messine.
Le 14 octobre, le chevalier de Valbellc mit donc à la voile avec son escadre, el quitta la Sicile; mais le mauvais temps l'ayant obligé de ranger pendant deux jours les cotes de Barbarie, M. de Valhelle y put acheter du blé, qu'il chargea sur quelques tartanes destinées à Messine, ce qui fut d'un grand secours pour celle ville, alors décimée parla plus effroyable disette.
Peu de jours après son arrivée à Marseille, M. de Valbelle se rendit à Versailles pour entretenir le roi sur cette campagne et ses résultats.
Le chevalier de Valbelle eut seul plusieurs longs entretiens avec Louis XIV, et ce, même avant que d'avoir vu les ministres. Le roi, qui aimait singulièrement à être amusé, et qui pour cela avait tant accordé à la causerie médisante el railleuse de madame de Montespan, ne nul échapper à l'influence de l'esprit du chevalier, dont les saillies moqueuses el imprévues lui plurent fort; il l'entretint plusieurs fois, lui ordonna de correspondre désormais directement avec lui, et de ne garder ni réserve ni tempérament dans tout ce qu'il croirait lui devoir écrire pour le bien de son service. On verra, par la suite, que le. caustique chevalier n'v faillit point, sans cependant mêler, il faut l'avouer, la moindre calomuie à ses rapporls si gais, si mordants, et pourtaut aussi remplis de faits et de solides reflexions.
Enfin, le 25 novembre, Louis XIV fit repartir le chevalier pour Toulon, avec l'ordre de retourner à Messine, el d'y conduire M. le marquis de Vallavoire, lieutenant général, qui devait commander les troupes de débarquement
Le marquis de Vallavoire avait servi sous le duc de Guise, lors de sa seconde et malheureuse tentative sur Naplcs, el connaissait parfaitement le pays et la guerre qu'il convenait d'y faire, s élaul fort distingué', en 1654. au siège de Casiellamare". llrave, habile, et l'un des meilleurs tacticiens de ces temps-là, cet officier général était en tous points extrêmement capable de remplir celle imporlanle mission.
Les instructions secrètes, destinées à régler la conduite de M. de Vallavoire dans cette expédition . furent dressées par M. Arnauld de Pomponne, qui, en 1671 . à la mort de Lionne, eut, ainsi qu'on l'a dit, les affaires étrangères, pour lesquelles il quitta son ambassade en Suède.
Malheureusement pour M. de Pomponne, et aussi pour la France, pendant les deux mois qui s'écoulèrent avant le retour cl l'entrée au ministère de ce dernier. M. de Louvois. alors au fort de sa faveur el de son crédit, eut ce département par intérim. De la sorte. M. de louvois pénétra d'abord le secret de toutes les négociations, puis il eut encore les plus grandes facilités pour organiser dans toutes les cours, et à part des ambassades ostensiblement reconnues, une manière d'agence diplomatique obscure et souterraine . mais entièrement à lui, et, il faut l'avouer, presque toujours si parfaitement instruite, que
fort souvent il savait, par re canal, le but ou l'issue îles négociations bien avant M. île Pomponne.
Kn agissant de la sorte, M. de Lonvois avait la certitude de ruiner un jour son collègue dans l'esprit du roi. Toujours plus lût et mieux informé des affaires étrangères que le mi..istre qui en était chargé , le fils de Letellier ne devait-il pas acquérir ainsi, aux dépens de M. de Pomponne, et ce, avec assez de raison, linfluence que possède d habitude celui qui, le premier, peut annoncer au mailre les nouvelles les plus secrètes et les plus importantes de l'Etat.
Né en KM 8, Simon Arnauld , marquis de Pomponne, fils d'Arnauld d'Andilly, ce grand janséniste, l'un des membres les plus comptés de cette grave et austère société de Port-Royal, avait alors cinquante-six ans; les nombreux amis de son père lui ayant ouvert, fort jeune, la carrière des affaires, il s'occupa d'abord de quelques négociations en Italie, sous de Lionne et M. de Croissy; puis il fut chargé de plusieurs intendances fort importantes; en ttii'2. il eut celle de Casai; deux ans après, il obtint l'entrée des conseils du roi, et successivement aussi l'intendance des armées de Naplcs et de Catalogne ; mais le jansénisme prononcé de son père l'ayant empêche d'obtenir, eu 1651), l'agrément du cardinal Mazarin pour la charge de chancelier de M. le duc d'Anjou, de ce moment jusqu'en 1664 sa carrière fut entravée, tant par cette suspicion de jansénisme qu'on a dit, que par la conséquence des marques d attachement qu'il ne craignit pas de témoigner au surintendant Fouquel lors de sa disgrâce.
M. de Pomponne paya donc par l'exil cette preuve d'affection fidèle qu'il donnait à son ami; mais il s'en consola facilement, dans sa solitude, par la culture des lettres, qu'il aima toujours avec passion.
Admis fort jeune à l'hôtel de Rambouillet, à l'hôtel de Nevers, a Frosne, 1 Vaux, vivant dans la plus grande intimité avec cette élite de femmes et d'hommes si distingués, si à part, qui formaient alors comme le cénacle du bon gont et du bon esprit; toujours dans la compagnie île mesdames de Sévignè, de Coulange, de Lafavette; fort habitue avec Voiture, Larochefoucauld, Racine, Boileau , M. de Pom|Minne avait encore puisé dans le commerce de cette société, rare et choisie, un atticisme de langage, une urbanité de formes dont on retrouve les traces dans ses moindres lettres.
Enfin, grâce aux instances de Lionne, de M. le maréchal de Crammont et de M. le duc de larochefoucauld, Louis XIV consentit à revoir M. de Pomponne en 1664; et sur l'instante recommandation de Lionne, nui rappelait plaisamment, à propos de ses négociations . « le plus fourbe des honnêtes gens et le plus honnête des fourbes, » M. de Pomponne fut, en 1660, envove ambassadeur en Suède. En 1668, informé par Lionne du traite de partage éventuel de la monarchie espagnole conclu avec l'empereur, d'après ses instructions , il accéda de plein gré au traité de la triple alliance, qui, ainsi qu'on l'a déjà dit. au lieu d'arrêter Louis XIV dans ses projets d'agrandissement, allait, au contraire, au-devant de ses vœux.
Enfin, envoyé ambassadeur à la Haye, en 1600, M. de Pomponne en fut rappelé en 1671 pour retourner en Suède, et ce fut après être parvenu à détacher cette couronne de son alliance avec, les Sepl-Provinces qu il remplaça de Lionne aux affaires étrangères.
Rien n'est plus curieux que de comparer les instructions et les dépêches de lionne à celle de M. de Pomponne; on verra, par l'instruction secrète dressée pour M. de Vallavoire, quelle inconcevable différence dans la manière d'écrire et de procéder de ces deux hommes d'Etat.
Jamais cette vieille banalité, le titfle est tout l'homme, ne m'a paru se mieux révéler qu'en suite de I appréciation des œuvres de ces deux ministres.
On a pu s eu convaincre mille fois, rien n'était plus vif. plus impétueux, plus individuel que le style ou l'esprit de Lionne; c était presque toujours une raillerie insultante, un sarcasme hautain a propos des gens qu'il achetait, ou quelque grande fourberie cachée sous une dénégation ou une assertion menteuse, faite d'ailleurs du ton le plus naïf du monde; c'étaient
des protestations effrontées de bonne foi et de justice, à propos de chaque trahison; c'était enfin un génie insolent, décidé, qui se moquait de tout et de tous, depuis son incomparable maître jusqu'à cet ambassadeur d'Angleterre, lord Mollis, je crois, qui se plaignait à de Lionne, dans une longue lettre, de ce que, sans respect aucun pour son caractère, toutes ses dépêches étaient ouvertes à Calais, et^Je ce qu'on poussait même l'oubli de toute décence jusqu à ne les point refermer. Or les plaintes de lord Mollis étaient fondées, car le secret de sa correspondance avait été souvent violé.
On ne devinera jamais ce que répondit de Lionne à ce reproche . et malheureusement l'espace nous manque pour citer cette lettre charmante. Lionne répondit en substance : « Mon cher monsieur, c royez bien que, si je faisais ouvrir vos lettres, je n'aurais pas la maladresse de les laisser décachetées ; ceci doit vous convaincre, j'espère, que c'est au seul frottement des dépêches dans le sac du courrier qu'il vous faut attribuer cet accident. »
Somme toute, a travers les écarts de cet esprit ferme et logique, quelquefois prolixe, mais jamais lourd ni confus, il est impossible de ne pas reconnaître dès l'abord la prééminence d un plan arrêté, la réalisation de cette pensée fixe, entière, qui domine tout, cl se retrouve partout, bonne ou mauvaise, juste ou déloyale. L'abaissement de la monarchie espagnole au profil de Louis XIV; aussi l'a-t on déjà dit, tant que la voix de Lionne fut écoutée , tant qu'il dirigea seul et à son gré les relations extérieures , cette idée ou plutôt ce principe vital de la politique de Mazarin et de Richelieu lut le seul but de sa diplomatie, et la corruption son seul levier.
Aussi est-ce cette inflexible unité de vues et de movens qui rend la correspondance de Lionne si homogène, si complète et si normale, qu ou ne pourrait en distraire une page sans en dénaturer l'ensemble, sans lui faire perdre extrêmement de sa signification. Voulant nuire 1 l'Espagne, incessamment et partout, les instructions de ses résidents auprès de toutes les cours, depuis les ambassadeurs jusqu'aux plus obscurs agents, étaient étroitement liées entre elles par celte pensée qui les faisait toutes converger au même but. De cette unité de vues naissait un autre avantage pour de Lionne, c'est que sa politique étant, pour ainsi dire, simplifiée de la sorte, il la dominait tout entière: et. tenant d'une main habile et ferme les mille fils qui faisaient mouvoir à son gré, et dans tous les sens, presque toutes les puissances de l'Europe, il marchait d'une allure leste, forte et facile, privilège de l'homme qui commande sa situation.
Aussi quel contraste frappant en Lionne et Pomponne, entre la politique suivie par ces Jeux ministres!
Pomponne, sérieux et grave, qui, bien qu'éloigné de partager le jansénisme des rigides solitaires de Port-Royal , pratiquait tous leurs principes de haute moralité et d'austère et solide pieté, Pomponne, studieux, occupé, qui, s'éloignanl avec bonheur de la cour et du monde, aimait à se délasser des affaires sous les frais berceaux d'Andilly. en lisant , à leur ombre, Horace et Tibulle; Pomponne, habitué jeune aux affaires, dont il possédait sans cloute le manège, pouvait bien obéir et exécuter la. lettre des instructions d'ailleurs si précises et si détaillées de Lionne, pouvait peut-être même, par la douceur, la réserve et la bénignité de son humeur, beaucoup obtenir des puissances auprès desquelles il était accrédité; mais il fut toujours incapable de gouverner comme le fil de Lionne, d'imprimer à sa politique un cachet particulier, vigoureux et original, de chercher et de trouver dans la vénalité, flans de sourdes et déloyales menées, de sûrs moyens d'atteindre impitoyablement son but, et cela sans pitié ni remords; c'est bien toujours cette même visée d'abaisser la monarchie espagnole, mais d';mtres intérêts s'y joignent, les embarras s'accumulent; l'impérilie brutale de Louvois n'étant plus contenue par l'esprit ferme et sagacede Lionne, commence de porter ses fruits, et Pomponne n est plus que le passif instrument de la volonté de ce premier ministre, tamisée par l'esprit lourd et ignorant de Louis XIV.
Ainsi, dans l'instruction à Vallavoire, qu'on va citer comme un curieux point de comparaison entre l'esoril de ces deux ministres, tout est timidement énoncé; il semble que celte âme hon-
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devine les malheurs affreux que l'imprudente eonlearioois, dans la parole et l'appui de Louis XIV,
■ j ■ ■ i r et pure fiance (les Messinois,
leur doit attirer un jour. Quant aux affaires de Naples, et aux brigands des AbruKes, cet infernal ramassis de voleurs et d[assassins que le cardinal et le duc d'Estrées soudoyaient, ainsi qu'on l'a vu dans les dépêches de Son Eminence, Pomponne, craignaul de souiller la chasteté de sa plume, les appelle décemment des mutins. A quoi le cardinal d'Estrées lui répond brutalement : Ceux que vont désignez sous le nom de mutins, lu HIUIH des Abruzzes. sont à nous quand vous le voudra.
Cette remarque semblera peut être puérile; ie ne pense pas pourtant qu'elle le soit, car elle montre à un haut degré une susceptibilité, une délicatesse, une pudeur involontaire de principes et de moralité qui, se froissant aux moiudres choses, devait singulièrement embarrasser M. de Pomponne.
Et pourtant, A l'époque où il entra au ministère (1071), il aurait pu faire beaucoup de bien; car les affaires n'étaient pas encore dans cette fausse et dangereuse voie où les précipita plus tard l'opiniâtreté de Louvois. Lionne, dont l'influence commençait A pâlir devant celle du fils de Lctellier, les avait maintenues autant qu'il avait pu dans une salutaire direction. Rien n'était perdu; bien que projetée, l'invasion de la Hollande et ses irréparables conséquences étaient encore a venir et se pouvaient combattre; peut-être enfin qu'un homme d'un caractère assez énergique, d'un génie assez puissant pour ruiner l'iufluence de Louvois, et relever ce défaut du cabinet français, eût bien changé la face des choses en Europe; tandis que Pomponne, au contraire, avec les plus droites et les plus nobles intentions, fut l'instrument des plus horribles violences et des plus insignes trahisons.
Mais il ne faut pas anticiper sur les faits. Voici d'abord l'instruction dont on a parlé.
MÉMOIRE* roiiR SERVIR d'iRSTHI'CTIO» AD SIEUR MARQUIS DE VAL- I.AVOIRC, LIECTEMAKT GÉNÉRAL DES ARMÉES DU *Qlf ALLAIT, DE LA PART DE SA MAJESTÉ, VERS LE SÉSAT ET LA VILLE DE
« 19 octobre 107*
« Les mouvements qui se sont excités depuis quelques mois dans la ville de Messine, les armes que le peuple y a prises contre le gouvernenr de celle place pour le roi catholique, les attaques qui se sont faites des enateaux qui y étaient occupés par les Espagnols, les succès avec lesquels les Messinois oui repoussé nonseulement les troupes que le vice-roi de Sicile avait assemblées, mais de celles encore qui lui avaient été envoyées du royaume de Naples, rendant celle affaire de jour en jour plus considérable. Sa Majesté a cru de sa prudence de ne pas négliger unioccasion qui peut causer une inquiétude si légitime à Madrid, cl d'y soutenir dans l'esprit des Messinois la révolte el l'aiiimosité contre l'Espagne, parles démonstrations qui peuvent les assurer davantage de la protection que la France est en dessein de leur donner. C'est dans ce dessein que Sa Majesté a déjà fait partir une escadre de ses vaisseaux, non-seulement pour leur porter des munitions de guerre dont ils avaient besoin, el pour leur faciliter le partage de quelques blés qui leur étaient nécessaires, mais pour les accoutumer, a la vue d'un moindre secours, a en attendre de plus grands de la part de Sa Majesté. Bien que Sa Majesté n'ait pu savoir encore quel effet aura produit la vue de ces vaisseaux dans le phare de Messine, comme elle apprend toutefois que les esprits s'aigrissent de plusen plus en celle ville, que les habitants y ont pris plus de cœur, et sont plus animés que jamais depuis les avantages qu'ils ont remportés sur les Espagnols, et qu'elle a avis en même temps que cette affaire a paru d une si grande importance à la cur d'Espagne, que la reine catholique, pour courir a un besoin si pressant, et pow tâcher d'étouffer dans sa naissance un feu si capable d embraser les Iteux-Siciles, a détaché ternies ses forces maritimes qu'elle Occupait en Catalogne pour les faire passer dans celte lie; qu'elle a même demandé l'assistance de quelques vaisseaux hollandais, qui sont passés, sous l'amiral Tromp, dans la mer Méditerranée, Sa Majesté a jugé d'autant pins a propos de soutenir les Messi-
qu'ils ne s'abattissent à la vue des forces qui se préparent contre eux. C'est dans cette vue qu'elle a résolu de faire passer le marquis de Vallavoire A Messine, non-seulement pour y assurer les peuples de la protection certaine de Sa Majesté, niais pour lui rendre encore un compte exact de l'état où il aura trouvé les choses, afin que, selon la connaissance particulière qu'il lui en donnera par ses lettres, elle puisse juger véritablement si cette ""■ire est telle qu'elle puisse s'engager davantage à l'appuyer, ;t si elle serait capable, dans la suite, de faire une diversion >nsidérable à l'Espagne. Sa Majesté a jeté d'autant plus tôt les yeux sur le marquis de Vallavoire pour cet emploi, que les Messinois, dès le commencement de leur révolte, ont fait connaître a Sa Majesté, par le duc d'Estrées, son ambassadeur A Rome, à qui deux de leurs députés s'adressèrent, qu'ayant un très-grand nombre d'hommes capables de porter les armes, et très-résolus de défendre leur liberté, il leur manquait une personne capable de les conduire et de leur donner ses conseils pour la guerre, et des officiers qui les disciplinassent. Les longs services que le sieur marquis de Vallavoire a rendus 1 Sa Majesté dans les charges d'officier général dans ses armées, et la réputation qu'il s est acquise en Italie même dans le gouvernement de Valence, ont fait croire a Sa Majesté qu'elle ne pouvait arrêter son choix sur une personne plus capable de profiter des dispositions des Messinois, de les conduire dans les sentiments que Sa Majesté en peut désirer, et de leur donner des règles pour la guerre qu'ils auraient à soutenir; mais surtout qui eût plus de zèle et de fidélité pour sou service. C'est dans cette vue qu'elle lui a fait remettre la présente instruction, par laquelle elle lui fait connaître quelles sont ses intentions, et les ordres qu'il aura A suivre dans le voyage qu'elle lui fait entreprendre.
■ Pour donner part audit sieur marquis de Vallavoire des lumières que Sa Majesté a sur cette affaire, il est nécessaire de la reprendre dès son origine. Le sujet qui a donné lieu A la révolte a été l'aversion des Messinois contre le gouverneur, qu'ils appellent du nom de stradico, qui commande dans la place en l'absence du vice-roi. Le peuple retira de ses mains un ouvrier tailleur qu'il avait fait arrêter comme coupable de l'avoir dépeint d une manière odieuse dans des figures qu'ils devaient porter coulre lui dans une procession publique, et cette action ayant armé le peuple contre la garnison espagnole, le gouverneur se vit obligé de se retirer dans le château de Salvador, le priucipal de ceux qui sont en divers endroits de la ville, d'autant plus considérable qu'il commande l'entrée du port.
«Depuis cette première action, la cruauté, qui est comme inséparable des séditions, s'est mêlée aux armes que le peuple a prises contre les Espagnols el ceux qui les favorisaient. Il s'est répandu beaucoup de sang dans la ville. Le palais du gouverneur et les cliàleaux, A l'exception du seul Salvador (bien que divers avis en assurent toutefois la reddition), ont été occupés par le peuple, qui semble être devenu, par tous ses excès, désormais irréconciliable avec I Espagne.
• Le marquis de Bayonne, vice-roi par intérim de Sicile, depuis le départ du prince de Ligne, a tenté inutilement toutes sortes de voies pour ramener celle ville. Les propositions d'accommodement n'ayant pas réussi, les armes pe lui onl pas été plus heureuses : les troupes qu'il avait assemblées dans Vile et celles qu'il avait fait passer de Naples ayaul voulu attaquer la place, en avaient été repoussecs avec beaucoup de perle; et, maigre le canon de Salvador, et deux galères qui tâchaient de fermer le phare, les barques de la ville et celles du pays voisin y apportaient toutes sortes de vivres en abondance.
a l<es choses étaient en cet état par les dernières nouvelles que le roi a reçues de. Rome et d'Italie; peut-élre seront-elles un peu changées à l'arrivée du sieur marquis de Vallavoire, si les foires maritimes d'Espagne se trouvent devant lui aux cotes de Sicile. Mais, parce que difficilement pourront-elles tenir la mer dans une saison si avancée, et que les vaisseaux que Sa Majesté a envoyés dans ces mers pourront faciliter son passage, Sa Majesté se promet qu'il trouvera le moven d'entrer dans le phare
nois dans cette conjoncture, qu'il y aurait plu Mijel de craindre | de Messine, et d'être reçu dans la ville.
« Elle ne doute point qu'il n'y soit reçu avec un applaudissement général, parce qu'une personne de la part de Sa Majesté y est extrêmement désirée dès le commencement de la révolte. De ces Siciliens mécontents des Espagnols, et qui étaient retires à Rome, reçoivent ordre des principaux de Messine de s'adresser au sieur duc d'Estrées, ambassadeur de France, de lui faire connaître l'elat auquel ils se trouvaient contre les Espagnols, et de le prier de s employer auprès de Sa Majesté pour obtenir du secours. Peu de temps après, le même sénat de Messine envoya deux députés audit sieur ambassadeur pour lui renouveler ces mêmes instances; et parce qu'ils crurent que leurs prières auraient plus de force en France, que même ils témoignèrent être bien aises de reconnaître en personne les forces maritimes de Sa Majesté, et d'en faire concevoir l'espérance à leur retour en leur pays, outre celle que le sieur duc d'Estrées y avait déjà donnée, ils se résolurent deutreprendre le voyage de Provence. Ils étaient encore à Toulon lorsque le chevalier de Valbelle reçut ordre de Sa Majesté de faire vode à Messine avec six vaisseaux de guerre et trois brûlots. La vue de ce secours fut d'un grand effet dans l'esprit de ces députés; mais Sa Majesté a appris qu il n'en a pas produit un moindre dans toute l'Italie, mais particulièrement a Messine. Il a augmenté la confiance' que tant de succès avantageux y avaient déjà fait naître contre l'Espagne. Les peuples y ont augmenté de courage et de résolution depuis qu'ils se sont vus assurés des assistances de la France.
« Ce dont Sa Majesté attend bientôt une connaissance plus particulière.
« Mais, parce que tous les moments doivent être ménagés dans de semblables occasions, elle juge nécessaire que ledit sieur marquis de Vallavoire parte incessamment. Le roi a ordonné qu'un vaisseau fût prêt en Provence pour son passage; et Sa Majesté se remet à lui d'y prendre en cette province, et aux cotes d'Italie dont il pourra approcher, les lumières et les connaissances qui pourront lui faciliter davantage les moyens d'en- , trer dans Messine; si les forces des ennemis étaient telles à la mer devant les côtes de Sicile qu il ne juge pas que les vaisseaux de Sa Majesté pussent en approcher dans un nombre si inégal, il pourra prendre les avis des sieurs cardinal et duc d'Estrées, qui, ayant beaucoup d'habitude à Rome et avec les Siciliens qui y sont réfugiés, et qui ont même souvent des avis de Messine, pourraient contribuer par leurs conseils et par leurs intelligences aux moyens dont il pourrait se servir, soit par des felouques, soit par d'autres voies, à se jeter dans le phare de celte ville; et c'est ce qu'il discutera plus aisément dans le cours de son voyage, soit qu'il se trouve en état de le continuer toujours par mer, soit qu'il ait besoin de descendre en terre pour prendre d'antres mesures.
« Ledit sieur marquis de Vallavoire étant arrivé à Messine en fera donner part au sénat, ou à ceux qui ont à présent en maiu le gouvernement de la ville. Il leur demandera d'être admis à l'audience publique, à laquelle il observera d'être reçu avec tout l'honneur et la dignité qui sont dus à Sa Majesté, par laquelle il est envoyé; il remettra au sénat la lettre de créance dont il est chargé par le roi, et y ajoutera ensuite tout ce qui pourra assurer davantage le peuple de Messine de la bonne volonté de Sa Majesté. Il lui témoignera qu'elle a appris avec peine par quelles violences et par quelles cruautés les Espagnols ont voulu attaquer leur liberté et leurs privilèges; qu'elle a été touchée du péril auquel une ville si célèbre et si puissante se trouvait exposée; qu'elle a écouté volontiers ce qui lui a été exposé de leur part, et que, plus encore par la compassion des maux dont la ville de Messine est menacée que par les sentimeuts que peut lui inspirer la guerre qui lui a été déclarée par 1 Espagne, elle sera bien aise de leur faire sentir les effets rie sa générosité et de sa bienveillance; qu'elle regarde beaucoup plus leur intérêt que le sien en cette rencontre, et qu'elle n'aura autre vue que la conservation et la défense de leur liberté dans les assistances gratuites qu'elle voudra bien leur donner; qu'elle a jugé important de faire parler cependant auprès d'eux une personne de confiance, et en qui ils doivent la prendre tout entière, nonseulement pour leur faire connaître les sentiments de Sa Majesté pour eux, mais afin encore qu'elle put être plus distinctement
instruite de l'état de leurs affaires, de leurs besoins, et des moyens les plus capables de les soutenir contre l'animosité et la vengeance déclarées des Espagnols.
< Ledit sieur marquis de Vallavoire prendra soin de parler toujours en cette sorte, non-seulement en public, mais dans les entretiens qu'il aura avec des particuliers. Ce qu'il aura soin d'insinuer le plus, sera de bien faire souvenir les Messinois de la ma\irae invariable d'Espagne, de ne pardonner jamais les révoltes, de tromper les peuples sous les apparences de réconciliation et par de fausses abolitions; mais de changer bientôt après en une vengeance cruelle la foi des amnisties et les assurances de paix. Il n'aura pas loin a chercher des exemples pour faire concevoir aux Messinois qu'il ne leur reste plus de parti eutre se soustraire pour toujours à la domiualion d'Espagne ou se soumettre à toute la vengeance que cette couronne est capable d'exercer. Il n'aura qu à leur faire porter leurs souvenirs jusqu'aux derniers mouvements de Naples, où le même comte (t'Ognate, qui employa pour les apaiser non-seulement les serments et les paroles, mais les espérances de grâce pour ceux qui rentreraient les premiers dans leur devoir, confondit, lorsque l'autorité du roi d'Espagne fut rétablie, dans les mêmes supplices, et ceux qui avaient persisté daus leur révolte, et ceux qui en étaient sortis sous la foi de l'amnistie.
« Un autre soin que ledit sieur marquis de Vallavoire apportera dans tous ses discours, sera de ne mêler aucun intérêt du roi à celui que Sa Majesté veut bien prendre du salut des Messinois; il doit renfermer les intentions de Sa Majesté en leur faveur au seul désir de maintenir leur liberté, et ne leur laisser pas envisager que Sa Majesté ail aucune pensée de profiter de cette occasion pour régner sur eux, ou pour faire passer celte souveraineté à aucun prince de son sang.
» Ce qui porte Sa Majesté à cette précaution, est la connaissaute qu'elle a de l'esprit de ce peuple : il est tout porté à la république. Et cette ville, qui fait un des plus grands commerces de toute l'Italie, s'est toujours flattée de quelque espèce de liberté, même sous la domination de ses rois: ainsi, rien ne parait plus capable de la déterminer à ne plus rentrer sous l'obéissance de l'Espagne, que l'espérance de demeurer tout à fait indépendante. Ce n'est pas que, si les Messinois se portaient d'eux-mêmes à faire des offres de se donner à la France, ou a un prince que Sa Majesté voudrait leur donner pour roi, ledit sieur marquis de Vallavoire n'en écoulât et ne témoignât même en recevoir agréablement les propositions. Ce qu'il doit faire seulement, est de les attendre plutôt que de les prévenir, parce qu'une telle conduite faisant voir les intentions de Sa Majesté moins intéressées, leur acquerra sans doute plus de crédit.
« L'on ne peut prescrire ici, audit sieur marquis de Vallavoire, à quelles personnes il pourra prendre plus de créance dans Messine; Sa Majesté, jusqu'à cette heure, n'a aucune notion assez distincte de ceux qui peuvent le plus dans ce gouvernement. Ce sera à lui à en prendre une information plus particulière, à voir quels sont ceux qui peuvent davantage parmi le peuple, qui sont plus animés contre l'Espagne, et qui sont capables de soutenir cette révolte avec plus de succès. Il ménagera tout le monde; mais il se servira plus particulièrement de ceux à qui il trouvera plus de capacité, plus de fermeté, et plus de désir de seconder les intentions du roi.
* L'ignorance de ces peuples pour la guerre, et le besoin qu'ils témoignent avoir d uu chef et d'officiers qui puissent les discipliner, fera sans doute qu'ils auront bientôt recours audit sieur marquis de Vallavoire pour tout ce qui regardera la conduite des armes; peut-être même lui en déféreront-ils le commandement. Sa Majesté trouve bon qu'il l'accepte, en cas qu'il en soit requis.
« Elle lui laisse de même le soin de régler la milice des Messinois, soit par lui-même, soit par les officiers qu'il conduit avec lui.
« Comme les députés de Messine qui furent d'abord envoyés à Rome ne demandaient rien avec plus d'instance que des officiers, tant d'infanterie que de cavalerie et d'artillerie, qui fussent capables de les conduire, Sa Majesté a voulu que le sieur de Vallavoire en conduisit avec lui jusqu'au nombre de
vingt, dont il se servira en la manière qu'il vient d'être dit cidessus, dans la vue de l'avantage qui peut revenir a Sa Majesté d aguerrir des peuples qui peuvent eauser une si grande diversion à l'Espagne.
« Les soins dudit sieur marquis de Vallavoire ne se renferme* roui pas à la seule ville de Messine : ils s'étendront encore & tout ce qui pourrait répandre dans le reste de la Sicile l'esprit ui parait dans cette ville. Quelques avis portent que les villes eCatane et de Syracuse se disposent à suivre son exemple. Il y a même quelques nouvelles que Palerme voudrait l'imiter. C'est a quoi toutefois il semble qu il y a moins d'apparence, par la jalousie invincible, et comme naturelle, qui a toujours été entre ces deux villes, et qui a été telle, que, pour partager entre elles les avantages qui peuvent les faire regarder cumrae capitales de Sicile, les rois d Espagne ont oblige les vice-rois de passer, chaque année, six mois dans l'une et six mois dans l'autre.
« Toutes les lettres qui viennent d'Italie témoignent que le feu qui s'allume en Sicile trouvait le* matières si disposées à de nouveaux mouvements dans le royaume de Naples, particulièrement dans la Calahrc, qu'il serait aisé qu il s y nût communiquer. Le sieur marquis de Vallavoire prendra soin d'en tirer autant de lumière et de connaissance qu'il lui sera possible, de contribuer par tous les moyens qu i) jugera les plus convenables à entretenir ou à faire naître les intelligences qui sont déjà, ou qui pourraient se lier dans la suite entre les mécontents de ces deux royaumes, et d'y faire servir les mêmes assurances de la protection de Sa Majesté, pour les exciter à secouer le joug, qu ils trouvent pesant, de la domination espagnole.
■ Ledit sieur marquis de Vallavoire sera informé que, dans le commencement des mouvements de Messine, le gouverneur de Milan obtint quelques galères de la république de Gènes pour les faire avancer devant cette place. La république n'a point voulu les charger de troupes, parce qu'elle appréhende qu elles fussent traitées d'ennemies si elles rencontraient les vaisseaux de Sa Majesté. La religion de Malte accorda de même ses galères Au marquis de Rayonne pour le porter jusqu'à Messine ; mais elle prit soin de faire assurer le roi. par son ambassadeur, que ces galères ne serviraient qu'au simple transport du vice- roi et de sa famille, sur une ancienne obligation dont elle ne se pouvait défendre; mais qu'elles ne se chargeraient d'aucune troupe. Un n'a pas vu, en effet, jusqu'à celte heure, que ces galères aient nen entrepris. Si toutefois elles servaient les Espagnols, ledit sieur marquis de Vallavoire pourrait non-seulement fortifier les Messinois à les traiter comme ennemis, mais les assurer encore que le roi ferait connaître de telle sorte, à Malte et à Gènes, qu'il a embrassé leur protection, qu'il y aurait tout sujet de croire que ni la religion, ni la republique ne continueraient pas a donner cette assistance de Sa Majesté contre ses alliés.
« Le sieur marquis de Vallavoire entretiendra une exacte correspondance avec les sieurs cardinal et ducd'Estrées, non-seulement pour leur donner les avis de ce qui se passera en Sicile, mais pour profiter de leurs connaissances sur l'état des affaires à Rome et dans le reste de l'Italie, particulièrement dans le royaume de Naples. Il pourra aussi se servir de la voie dudit sieur duc d'Estrèes pour faire passer ses lettres i Sa Majesté, et aura soin de l'informer par celles qu'il croira les plus sûres et les plus propres, telle que pourrait être celle de Livourne et de Marseille.
« Pour plus grande sûreté dudit sieur marquis de Vallavoire et des officiers qu'il doit conduire avec lui. et pour empêcher que les Espagnols ne pussent les accuser de s'être venus mêler, sans permission de Sa Majesté, a des peuples rebelles et a des séditieux. Sa Majesté a ordonné qu'outre la présente instruction il fût remis audit sieur marquis de Vallavoire un ordre de Sa Majesté par lequel elle lui ordonne d aller, de sa part, vers le sénat delà ville de Messine, et d'y servir en tout ce qu il jugera le plus avantageux pour son service, soit par la négociation auprès des Messinois, soit par les armes, contre l'Espagne dans un temps qu'elle est dans une guerre ouverte avec cette couronne ; elle fait de même remettre a chacun des officiers particuliers un ordre de suivre ledit sieur marquis de
Vallavoire à Messine, et d'y exécuter tout ce qu'il leur ordonnera pour le même service de Sa Majesté.
« Fait a Versailles, le 19* jour d'octobre 1674.
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A cette instruction était jointe cette lettre du roi au sénat de Messine.